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Revue du Pays de Caux N°1 mars 1902/II

CE QUI SE PASSE DANS LE MONDE



« Beaucoup de bruit pour rien » est le titre d’une comédie de Shakespeare et il y a certes, des moments où ce titre conviendrait à une chronique de politique universelle. Mais en ce moment c’est plutôt la formule inverse qu’il faudrait employer. « Peu de bruit pour beaucoup » répondrait mieux à la réalité. Il se passe toutes sortes d’événements considérables auxquels on ne prête pas, en général, une suffisante attention. Nous allons en dire rapidement, quelques mots.

La Guerre Anglo-Boer.

Après de longues hésitations, le gouvernement Hollandais a tenté la démarche que les « Pacifiques » d’Europe réclamaient avec tant d’insistance et s’est fait éconduire à Londres. La chose s’est opérée doucement. Il est probable que le premier ministre Hollandais, le Docteur Kuyper, ne se faisait guère d’illusions à ce sujet : mais il avait à cœur de libérer sa conscience par une tentative quelconque ; il l’avait promis à ses électeurs ; il le devait à ses infortunés compatriotes de l’Afrique du Sud. En honnête homme, il a agi, se disant sans doute que si cela ne faisait pas de bien, cela ne ferait toujours pas de mal. Et, en effet, cela n’a rien fait du tout. Mais, personne, maintenant, ne se risquera plus à intervenir, d’autant qu’aucune puissance ne serait aussi bien qualifiée pour cela que ne l’était la Hollande. Le gouvernement de la reine Wilhelmine avait des titres spéciaux pour offrir sa médiation et il pouvait le faire sans donner d’ombrage à celui du roi Édouard. Là où il a échoué, personne ne saurait se flatter de réussir. Le curieux de l’affaire, ce sont les espoirs multiples et ardents que l’initiative Hollandaise a fait naître en Europe. Des journaux, des Sociétés, des individus ont exulté, comme si le vieux président Krüger était déjà en route pour rentrer à Prétoria. Cela montre à quel point l’opinion européenne est encore obtuse sur ce chapitre de l’histoire contemporaine. La pitié si légitime que lui inspirent les malheurs des Boers, l’admiration qu’elle éprouve pour leurs exploits, la vilaine figure du ministre Chamberlain, tout cela s’est combiné pour l’égarer. Elle ne voit ni les causes réelles de la guerre, ni son issue fatale, ni l’impossibilité où se trouve l’Angleterre de rien céder, ni enfin l’impossibilité où seraient les Boers de profiter d’aucune concession. Elle raisonne du Transvaal comme si c’était la Bavière et ne parvient pas à comprendre ses erreurs, quand même les événements les lui font sans cesse toucher du doigt. C’est là une circonstance très regrettable parce qu’il en sort toutes sortes de raisonnements erronés qui peuvent peser, sur la politique française notamment, d’une façon bien fâcheuse. Dans un de nos prochains numéros, nous reviendrons en détail sur cette question.

Le Conflit Chilo-Argentin.

Regardez donc la carte de l’Amérique du Sud, cela vous fera repasser votre géographie. Peut-être n’avez vous jamais remarqué combien la géologie s’y est divertie aux dépens de la politique. Dans le haut du continent, on s’arrange encore à l’amiable. La Colombie, la République de l’Équateur et le Pérou ont pris façade sur l’Océan Pacifique ; le Vénézuela et les trois Guyanes, serrées comme trois moineaux sur un branchage, se baignent les pieds dans l’Atlantique. Mais plus bas, la Cordillière des Andes grandit démesurément et, du même coup, se rapproche du rivage dans une évidente pensée de tyrannie systématique à l’égard des Chiliens : un peu plus, elle les flanquerait à l’eau. Pauvres Chiliens, que voulez-vous qu’ils deviennent sur une bande de terre étroite comme l’esprit d’un sectaire et longue comme une négociation diplomatique ? Devant eux, une mer immense et vide d’où surgit ironiquement la petite île de Pâques dont ils se sont fait une colonie. Derrière eux, la formidable muraille des Andes, sous laquelle finira bien par passer un chemin de fer, mais qu’un peuple entier ne réussira jamais à franchir. Avec cela, un sol fertile, de l’ambition, de l’énergie, de la richesse. Au Nord, il y avait de belles ressources minières ; elles appartenaient à la Bolivie ; ils ont fait la guerre et les ont prises. Cela leur a procuré de l’agrément et des occupations intéressantes. Mais l’appétit a été vite rassasié et ils aimeraient bien, à présent, renouveler l’opération, vers le Sud, cette fois, où gisent d’autres ressources, que la République Argentine, occupée avec ses troupeaux, n’a pas encore entrepris d’exploiter. Précisément, la frontière de ce côté est très indécise ; il y a matière à contestation et de la meilleure foi du monde. La dispute était déjà soulevée et nonobstant que le Roi d’Angleterre eût été, au début (quand il ne s’agissait que d’un tracé à vérifier) choisi comme arbitre, le Chili faillit provoquer la guerre sans attendre la décision de l’arbitre, dès qu’il vit que le territoire contesté en valait la peine. Seulement, c’est une grave affaire que de se battre avec les Argentins qui ont de quoi se payer des canons et qui ne manquent point de patriotisme. Au dernier moment, les plus belliqueux ont hésité et d’un commun accord, on s’est efforcé d’apaiser l’effervescence qui montait ferme sur chaque versant des Andes. Il est à craindre que l’apaisement ne soit que provisoire. Voilà une affaire qui a bien des chances de ne pas finir gentiment.

Y a-t-il encore une Pologne ?

Mais parfaitement, et plus que jamais. C’est M. Prudhomme qui est surpris ! Il avait toujours entendu dire que le grand Frédéric de Prusse, la grande Marie-Thérèse d’Autriche et la non moins grande Catherine de Russie, avaient réussi à en débarrasser le monde, voici près de 140 ans : entreprise généreuse, car il n’y avait pas moyen de s’entendre avec ces Polonais qui s’obstinaient à vouloir rester les maîtres de se disputer entre eux comme bon leur semblait ! On en fit trois morceaux et M. Prudhomme pensait également que lorsqu’on est coupé en trois morceaux, nation ou individu, on n’existe plus. Erreur ! Une nation vit en trois morceaux : elle vit mal, mais elle vit et un siècle plus tard, on trouve les trois morceaux occupés à préparer leur réunion tout comme si on ne les avait séparés que de la veille.

Si vous voulez savoir ce qu’était la Pologne au xviie siècle, tracez sur une carte d’Europe deux lignes partant de la mer Noire et remontant vers la Baltique, l’une qui longera le Dniester, les Karpathes, l’Oder et ira aboutir près de Dantzig, l’autre qui suivra le Dnieper jusqu’aux environs d’Ekaterinoslaw et montera de là tout droit vers le nord jusqu’à Wiazma près de Moscou pour obliquer ensuite vers le nord-ouest et finir à Narva dans le golfe de Finlande. À l’exception de la Prusse Ducale agglomérée autour de Tilsitt et de Kœnigsberg, tout cet immense territoire appartenait à la « République Royale » de Pologne, République aristocratique dont le chef élu prenait le titre de roi.

La population qui habite actuellement dans les limites de la Pologne du xviie siècle s’élève à plus de 48 millions d’âmes ; et là-dessus, il y après de 30 millions de Polonais. Vous entendez bien : nous disons trente millions de Polonais. Et je vous demande un peu si cela a le sens commun de traiter de quantité négligeable une race qui, à son foyer même, compte un pareil nombre de représentants ! C’est de l’aberration. On peut détruire son foyer tant que l’on voudra. Il est de toute certitude qu’elle arrivera à le reconstruire. Il faut être bouché comme seul un homme d’État peut arriver à l’être, pour ne pas apercevoir la nécessité historique de cet avenir. Qui de l’empereur d’Allemagne ou de l’empereur de Russie s’en rendra compte le premier ? Celui-là a de grandes chances de devenir roi de Pologne et ce ne sera pas un mince avantage pour sa couronne impériale que d’y adjoindre un pareil fleuron. En attendant, le gouvernement de Berlin détient le record de la maladresse et c’est le scandale causé par lui dans le district de Posen où des enfants ont été martyrisés par les maîtres d’école pour s’être obstinés à réciter leurs prières en Polonais, qui a permis de mesurer l’intensité des sentiments patriotiques qui subsistent en ces régions. Des trois partageants de la Pologne, il y en a toujours au moins un qui prend soin d’attiser par d’ineptes persécutions le feu du culte national ; autrefois ce fut l’Autriche, puis la Russie ; aujourd’hui c’est l’Allemagne.

Les Polonais d’Autriche, assez libres et respectés, participent largement au gouvernement de l’Empire et se font la main à la politique ; ceux de Russie se sont tournés vers les affaires et leur pays s’est prodigieusement développé et enrichi ; ceux de Prusse souffrent pour la cause commune et lui assurent l’invincible force que produit toujours la persécution. Ainsi se remplissent les réserves de sens politique, de puissance financière et d’élan national qui rétabliront un jour l’antique et noble Pologne.

Mensonge Maladroit.

C’est un vieux dada de la presse Anglaise, de persuader aux États-Unis que, lors de la guerre de Cuba, ils furent sauvés par l’Angleterre d’une intervention Européenne. Il n’y a pas un mot de vrai dans cette histoire. Mais ce qui est grave c’est qu’un des membres du cabinet britannique, Lord Cranborne, sous-secrétaire d’État aux affaires étrangères, questionné à la Chambre des Communes par un député, prit à son compte cette ingénieuse fumisterie et sans oser la confirmer positivement, s’arrangea pour l’accréditer par sa réponse. Il comptait sans Guillaume ii. L’empereur d’Allemagne n’ayant pu réussir, par les démentis de ses journaux officieux, à couper les ailes de ce canard, fit publier une dépêche de son ambassadeur à Washington relatant la tentative zélée faite par son collègue Britannique, à la veille de la guerre, pour obtenir une intervention collective de l’Europe, proposition que l’Allemagne repoussa. Voilà Lord Cranborne dans une jolie posture. Il aura quelque peine à s’en tirer. Nul ne le plaindra.

L’alliance Anglo-Japonaise.

On raisonne de tous côtés sur les conséquences possibles de l’alliance Anglo-Japonaise dont la proclamation a surpris tout le monde. Les conjectures vont leur train. Chacun prophétise de son mieux et passe en revue des régiments d’hypothèses qu’on peut multiplier à l’infini. Pour nous en tenir aux faits, il ne semble pas que le traité soit le résultat d’une lente orientation des deux pays l’un vers l’autre ; c’est une œuvre de circonstance nécessitée, au point de vue Anglais et au point de vue Japonais, par la politique agressive et peu honnête de la Russie en Extrême-Orient. La fidélité que notre honneur comme notre intérêt nous ordonne de garder envers notre alliée, ne doit pas nous aveugler sur ses mérites ou ses démérites ; il est trop certain que la Russie qui accomplit en Finlande une besogne aussi vilaine qu’absurde, s’est, en Extrême-Orient, moqué de l’Europe. Elle seule, dans le désintéressement général qu’avaient provoqué les dangers courus à Pékin par les représentants de la civilisation occidentale, ne pensa qu’à s’agrandir et à s’enrichir : par des négociations prématurées avec l’ennemi commun, elle affaiblit la portée de l’expédition et en compromit les résultats. L’Angleterre, les mains liées par la guerre Sud-Africaine et ne pouvant défendre ses intérêts, chercha pour les lui confier un tiers de bonne volonté. Un moment on crut que ce tiers serait l’Allemagne, mais l’Allemagne pour plaire à l’Angleterre ne voulait pas se brouiller avec la Russie ; elle ne prit pas assez à cœur l’affaire de la Mandchourie. Il ne restait donc que le Japon, le Japon dont les progrès matériels sont incessants, qui a l’avantage d’être sur place et qui s’est construit, pour servir ses ambitions, une flotte puissante. L’alliance fut vite conclue. Consolidera-t-elle la paix ? Précipitera-t-elle la guerre ? C’est à savoir. Mais sa conséquence la plus immédiate et la plus grave, c’est Lord Roseberry qui l’a déduite dans un de ses derniers discours : à présent, a-t-il dit en substance, l’Angleterre ne peut en rester là. Elle a un allié en Asie : il lui en faut un en Europe. Et cette parole est à méditer parce qu’elle souligne l’importance du changement qui vient de se produire dans les procédés politiques de la Grande-Bretagne. La politique nouvelle, ce sera vraisemblablement Lord Roseberry lui-même qui l’appliquera ; en se séparant définitivement de ce qui reste du parti libéral, il a changé en quasi certitude les chances qu’il avait déjà de devenir bientôt premier ministre.

L’agrarisme en Prusse.

Dans un journal autrichien, le célèbre professeur Max Nordau, considère l’agrarisme comme « la transformation la plus moderne de la féodalité ». C’est bien ainsi que les choses se passent en ce moment en Prusse où, forts de leurs positions acquises, les hobereaux luttent avec une audace insolente contre le chancelier et contre l’empereur lui-même. Plus on leur fait de concessions, plus ils exigent. Ils se croient le seul rempart efficace de la royauté contre la démocratie et ils en abusent. Reste à savoir s’il est indispensable à la prospérité de la monarchie prussienne que l’aristocratie y jouisse de privilèges exorbitants au détriment de la bourgeoisie industrielle. Rien n’est moins certain. L’empereur finira par s’en rendre compte et lâchera ses hobereaux à moins qu’il attende d’y être obligé par la poussée de l’opinion. En tous cas, ceux-ci sont condamnés par leur inertie, leur ignorance et leur entêtement, à faire un jour ou l’autre une colossale culbute dans laquelle ils courent grand risque de se fendre le crâne. Et le bourgeois, leur successeur, en ramassant les débris, pourra dire, avec Ésope : Quelle belle tête ! Mais de cervelle, point !

Un livre du Président Roosevelt.

The Strenuous life (la vie vaillante), tel est le titre d’un nouvel ouvrage de Théodore Roosevelt, l’homme puissamment charpenté dont la mort tragique de William Mac Kinley a fait, à l’improviste, le chef indiscuté de 80 millions d’Américains. Cet aristocrate, qui apporte à recevoir le frère de l’empereur Guillaume ii la même aisance qu’à « tomber » un escarpe au coin d’une rue, a marqué partout où il a passé ; qu’il s’agisse de sport ou de politique, de guerre ou de littérature, chacune de ses œuvres porte l’empreinte de sa robuste originalité. Son nouveau livre contient de récents discours, quelques études déjà publiées dans des revues, enfin un certain nombre de pensées et de réflexions qui dépeignent à merveille le Président, ses instincts et ses idées. « Quand les hommes craignent le travail ou la guerre, écrit-il, quand les femmes redoutent la maternité, ils sont au bord de l’abîme ; il est juste alors qu’ils disparaissent de la surface de la terre, car ils y sont l’objet du mépris des hommes et des femmes qui sont restés forts, braves et d’un esprit élevé ». Voilà une conception de l’humanité qui est à la fois simple et rude. Pour incomplète qu’on doive la tenir, il n’en est pas moins intéressant de noter ce langage sur les lèvres d’un chef d’État de 1902. Aucun souverain absolu n’eût parlé ainsi il y a cinquante ans. Bismarck, peut-être, eut dit la même chose, mais au point de vue national, au point de vue Allemand. Théodore Roosevelt se place au point de vue général, humain ; il formule une thèse philosophique et c’est là le côté curieux et nouveau de ces pensées qui tombent sur la foule quintessenciée comme les éclats sonores d’une fanfare primitive.

À Barcelone.

Les incidents de Barcelone sont exploités comme il fallait s’y attendre, par les socialistes et les anarchistes. Les premiers attirent l’attention du public sur ce bel essai de grève générale ; les seconds se réjouissent de la terreur dont les « bourgeois » ont été frappés. Tout cela est du mirage. Barcelone est sans doute le séjour favori d’un groupe d’anarchistes et la population ouvrière est trop importante pour que les aspirations collectivistes ne s’y soient pas développées. Mais les passions qui ont fait éclater le soulèvement actuel sont d’une nature toute différente ; on conçoit que les révolutionnaires cherchent à en profiter ; mais, à eux seuls, ils n’eussent pu réussir à provoquer de pareils événements. La Catalogne est de toutes les provinces d’Espagne, la plus attachée à ses privilèges, à ses fueros. C’est de plus, celle dont les ressources sont toujours utilisées pour alimenter la machine nationale ; population dense, activité industrielle et commerciale, richesse générale, la Catalogne possède ce qui manque à ses sœurs, elle est la personne fortunée autour de laquelle gravitent des parentes pauvres. Cette situation a souvent provoqué les accès de mauvaise humeur des Catalans. Ils se rendent compte que sous un régime fédéraliste, leur autonomie les porterait au pinacle ; ils formeraient l’État le plus puissant et gouverneraient la péninsule à leur gré. Ces tendances sont encouragées par le parti républicain qui promet d’établir en Espagne une République fédérale sur le modèle de la République des États-Unis et celle-ci, depuis sa victoire, a encore grandi en prestige aux yeux des Catalans. L’idée fédérale gagne beaucoup chez nos voisins, tandis que l’idée républicaine est stationnaire. C’est une faute de les laisser s’associer. La monarchie, consolidée par une longue durée et par la sagesse souriante de la Reine Régente, aurait dû s’engager avec prudence mais avec résolution, dans la voie des réformes et ne pas s’inféoder au centralisme. Mais peut-être a-t-on voulu réserver ce changement de politique pour le jour — maintenant très proche — où la régence prendra fin et où Alphonse xiii deviendra roi de fait comme il l’est de nom. Il y a là de précieuses ressources de popularité dont le jeune monarque, bien conseillé, pourra faire un usage fécond.

Une anecdote à propos de lord Dufferin.

On a rappelé, ces temps-ci, bien des traits de la vie de Lord Dufferin qui fut gouverneur-général du Canada, vice-roi des Indes et occupa comme ambassadeur de la reine Victoria, les principaux postes d’Europe. Ce fut à Paris qu’il termina sa carrière avant d’entrer dans une retraite bien gagnée, mais que ne tarda pas à assombrir la mort de son fils aîné, tué au Transvaal. Comme il était jadis ambassadeur à Pétersbourg, Lord Dufferin ne tarda pas à s’apercevoir que certains de ses collègues ayant rang de généraux jouissaient du privilège d’approcher l’empereur, à la revue hebdomadaire, dans des conditions particulièrement favorables ; les entretiens, moins diplomatiques pouvaient être plus longs et plus francs. Plusieurs des grandes puissances étaient alors représentées auprès d’Alexandre ii par des militaires qui, chaque semaine, caracolaient de la sorte autour de Sa Majesté. Caracoler ne gênait pas Lord Dufferin, mais il lui fallait un uniforme. Par dépêche il se fit nommer colonel honoraire d’un régiment de volontaires londoniens et à la revue suivante, on vit le « Colonel » Dufferin paraître, au petit galop de son cheval, comme s’il n’eut jamais fait autre chose de sa vie. Il y eût un moment de stupéfaction, mais l’ambassadeur d’Angleterre était de ces hommes qui s’imposent, même à un empereur… Ce petit trait ne dépeint pas seulement le caractère d’un Anglais éminent, il fait comprendre à merveille l’une des principales sources d’où l’Angleterre tire sa force, c’est-à-dire de la façon dont elle est servie. Ceux de ses fils qu’elle emploie, ont tous, plus ou moins, cet esprit d’entreprise qui les porte à payer d’audace, à aller de l’avant, à risquer de se compromettre pour elle. Quelle force pour une nation et quelle différence avec les représentants de la France, toujours hypnotisés par l’idée du blâme qu’ils pourraient encourir et de l’échec auquel ils pourraient s’exposer !

Mais est-ce bien le moment de formuler ce reproche (qui reste d’ailleurs trop souvent mérité), alors que la République vient de rendre un funèbre hommage à un héros du devoir, à un fonctionnaire modèle, au noble Dr Ballay, gouverneur de l’Afrique Occidentale Française ? Tous ceux qui ont à cœur la grandeur et la prospérité de notre empire colonial, se sont associés aux honneurs dont a été l’objet la dépouille mortelle de cet éminent et généreux compatriote.

Canaux et chemins de fer.

Tandis que le tant fameux canal de Panama est en train de glisser aux mains des Américains (résultat prévu et étant donné les circonstances, désirable même), le chemin de fer de Bagdad est définitivement acquis à l’Allemagne. Il y a quelques années, ces grandes entreprises de transports semblaient dépourvues de nationalité. On les croyait propres à diminuer les frontières et à développer les idées et les sentiments cosmopolites. Aujourd’hui, elles sont les artères du nationalisme ; on se dispute pour leur possession et c’est à qui aura le droit de les placer sous la protection de son drapeau. C’est en 1899 que la compagnie des chemins de fer d’Anatolie demanda la concession de la ligne de Bagdad. La Deutsche Bank associée à la Banque Ottomane qui est en somme, un établissement Français, prit en mains l’affaire. Après s’être fait longtemps tirer l’oreille, le Sultan finit par consentir et signa un iradé autorisant la construction de la nouvelle voie ferrée. Elle aura une longueur totale de 2.500 kilomètres. Elle partira de Konieh en Asie Mineure, terminus actuel de la ligne construite en 1896 ; elle ira de là à Mossoul sur le Tigre (Mossoul est, on le sait, proche des ruines de Ninive), longera le Tigre et la frontière de Perse, touchera à Bagdad, à Bassora et aboutira très probablement à Koweit ; ce dernier point n’est pas décidé encore. Koweit situé sur le golfe Persique, est l’objet, de la part des Anglais, de prétentions injustifiées, mais qui ont failli amener certaines complications internationales. La compagnie du chemin de fer a préféré s’en remettre au temps, grand arrangeur de disputes et tout porte à croire qu’elle a sagement agi.

De toutes façons, c’est la mise en exploitation régulière et certaine de l’Asie Mineure par l’Europe qui va commencer ; et ceci est gros de conséquences de tout genre. Ce n’est pas l’Europe que le fameux Transsibérien reliera à la Chine, c’est la Russie et la Russie, ce n’est pas absolument l’Europe. La Russie est et restera longtemps encore une sorte d’avant-garde du monde oriental en Occident ; tandis que le chemin de fer de Bagdad mettra le golfe Persique en communication directe avec le centre même de l’Europe ; cela revient à anéantir presque la puissance Turque en la prenant à rebours… nos fils verront d’étranges choses se passer au pays de Nabuchodonosor, de Jonas et d’Haroun-al-Raschid.

Le Jubilé du Pape.

Le frêle vieillard que les suffrages des cardinaux portèrent au trône pontifical en 1878 et dont les jours semblaient comptés, entre dans la vingt-cinquième année de son règne. Il a quintuplé la force et le prestige de l’Église, étonné et ému ses contemporains, élargi les horizons de ses fidèles, ranimé le zèle de ses prêtres… et au sein de cette grande œuvre, son intelligence demeure lucide et sa force de résistance n’est pas épuisée ! L’histoire ecclésiastique compte peu de longs pontificats. Pie ix, prédécesseur de Léon xiii régna 32 ans ; mais il était encore jeune lors de son élection ; la longévité de Léon xiii est tout à fait extraordinaire. En 56 ans, le siège de Saint Pierre n’aura été occupé que par deux Papes, fait sans précédent dans le passé. À l’occasion de son jubilé, Léon xiii a reçu les hommages de la chrétienté, même des gouvernements non catholiques. L’ambassadeur de France, M. Nisard, lui a remis en audience solennelle, une lettre autographe du Président Loubet et deux magnifiques tapisseries de la manufacture nationale des Gobelins, cadeau de la République au musée du Vatican.

Hommages à la France.

Le centenaire de Victor Hugo a été l’occasion de manifestations presque universelles en l’honneur de notre pays. Bruxelles, Lisbonne, Porto, Londres, Budapest, Prague, Athènes, Milan, Madrid se sont associées à cette grande célébration. C’est à Rome que les fêtes ont eu le plus d’éclat. Le buste du poète a été placé au Capitole en présence des membres du gouvernement et de la municipalité, au milieu d’ovations enthousiastes. Enfin des délégations Tchèques, Roumaines, Bulgares, Polonaises, Grecques, etc… ont pris part aux fêtes de Paris.

Déjà, il y a quelques mois, l’Académie Suédoise appelée à distribuer les fameux prix fondés par le riche industriel Nobel, en avait attribué deux à Frédéric Passy et à Sully-Prud’homme, couronnant ainsi les généreux efforts du philosophe ami de la paix et les œuvres admirables du grand poète idéaliste que nous ne savons pas, peut-être, apprécier à sa juste valeur. Ces divers événements ont rehaussé et consolidé le prestige littéraire de la France dans le monde. Gardons-en une juste reconnaissance à Victor Hugo, l’illustre mort, — à Frédéric Passy et à Sully-Prud’homme, les deux nobles vivants.

Un peu partout.

On a élu le nouveau président de la République du Brésil ; c’est un modéré, dit-on, et un conciliant ; puisse-t-il ramener un peu d’ordre et de prospérité dans ce grand pays qui pourrait être si riche et dont l’état politique et moral retarde si fâcheusement les progrès matériels. Il est à remarquer que le président du Brésil jouit, en fait, d’un pouvoir beaucoup plus étendu, aujourd’hui que le pays est organisé en République fédérale, que feu l’empereur Don Pedro, qui était censé gouverner un empire centralisé. Les révolutions produisent de ces anomalies.

En Bulgarie, élections générales qui ont donné une forte majorité au gouvernement. En Serbie, les intrigues continuent contre le couple royal. N’ayant pu arriver à brouiller le roi et la reine, on agite la question, préoccupante il est vrai, de la succession au trône. Point d’héritier proche ni lointain. Mais si la nature ne s’en charge pas, la diplomatie arrangera cela. Les grandes puissances ont trop d’intérêt à ce que le calme règne dans les Balkans pour laisser au hasard le soin de désigner le successeur éventuel du jeune Alexandre.

À propos de la présentation aux Communes d’Angleterre d’un budget maritime qui dépasse tous les précédents, le journal le Temps a fait l’intéressant relevé que voici : Angleterre : revenu budgétaire, 3 milliards 1/4 ; budget maritime, 712 millions ; exportation, plus de 9 milliards 1/2. — Russie : revenu, 4 milliards 2/3 ; budget maritime, 220 millions ; exportation, 1 milliard. — France : revenu, 3 milliards 1/2 ; budget maritime, 327 millions ; exportation, 4 milliards 1/2. — Allemagne : revenu, 2 milliards 1/3 ; budget maritime, 207 millions ; exportation, 6 milliards. — États-Unis : revenu, 3 milliards 1/2 ; budget maritime, 325 millions ; exportations, plus de 7 milliards. — Japon : revenu, 650 millions ; budget maritime, 110 millions ; exportation, 550 millions.