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Revue du Pays de Caux N°1 janvier 1903/IV

HISTOIRE D’UN ARCHIPEL BRUMEUX

(Souvenirs d’Écosse)




Sur la côte occidentale de l’Écosse, la nature a formé un étrange archipel aux contours déchiquetés, aux sommets brumeux, à l’aspect triste et solitaire. En naviguant sur les eaux froides et ternes qui baignent les îles Hébrides, on voit leur profils incertains se dessiner tour à tour dans le brouillard. Elles sont si nombreuses qu’elles semblent se multiplier toujours sous le regard. Les unes dressent fièrement leurs abruptes falaises contre lesquelles les grandes tempêtes qui se précipitent sur l’Europe livrent leurs premiers assauts ; les autres émergeant à peine de la surface des flots présentent le contraste d’un sable blafard et d’une roche noirâtre ; mais partout la même désolation, la même nudité, le même gazon maigre et ras. « Rien que d’innombrables péninsules terminées par des caps effilés ou par des cimes toujours couronnées de nuages, s’écrie M. de Montalembert en décrivant les désillusions que lui fit éprouver la première vue de ces parages — rien que des isthmes rétrécis au point de laisser voir la mer des deux côtés à la fois ; rien que des pertuis si resserrés entre deux murailles de rocher que l’œil hésite à s’y engager. »

Elles ont pourtant leurs fidèles, ces terres Hébridiennes. Qui se laisse prendre à leurs charmes y rêve toujours et ce n’est pas sans raison qu’un célèbre romancier voulait placer là le séjour des êtres surnaturels de la mythologie Scandinave, de ce poétique Olympe où doivent s’asseoir Ossian et Fingal. Mais pour saisir les beautés de leurs rudes paysages, il faut la tempête ou, tout au moins, l’atmosphère chargée de vapeurs à travers lesquelles filtre un rayon de ce pâle soleil du nord qui semble le reflet neigeux des régions arctiques. Là s’élève cette fameuse grotte de Fingal qui excite si justement l’enthousiasme des touristes. Ses colonnes régulièrement taillées, ses saillies, ses nervures gothiques qui lui donnent l’aspect d’une cathédrale ne sont pas l’œuvre d’un architecte humain et on a peine à n’y voir qu’un coup de hasard des forces naturelles. En fait c’est la matière en fusion, qui aux premiers refroidissements du globe, s’est ainsi cristallisée en prismes de basalte. Voilà pour la science ; il faudrait maintenant emprunter à la poésie son divin langage pour en achever la description ; c’est par là que je terminerai en vous racontant la manière originale et toute Anglaise dont les voyageurs pressés parcourent en douze heures l’archipel des Hébrides, sur un petit steamer très confortable où l’on fait un excellent déjeuner aux refrains de la Mascotte ou des Cloches de Corneville.

Le bateau à vapeur sera notre dernière étape car il est actuellement la dernière expression de la civilisation ; mais pour en arriver là, il faut parcourir bien des âges que remplissent successiment la conquête chrétienne, la domination étrangère, la puissance seigneuriale. Cette histoire, que nul écrivain n’a rédigée, nous la déchiffrerons dans les ruines qui parsèment les îles ; monuments druidiques, forteresses Danoises, monastères chrétiens, manoirs féodaux : ces annales de pierre embrassent dans le passé une période de quinze siècles.


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L’obscurité la plus profonde enveloppe les Hébrides aux premiers âges historiques. Les Romains les connaissaient-ils ?… Lorsqu’en l’an 120 après J.-C., Agricola repoussé par les Calédoniens se retira au sud de l’Angleterre, il envoya des vaisseaux avec mission de reconnaître si l’Angleterre était une île. « Les marins revinrent, dit M. Guizot, annonçant qu’aucune langue de terre ne rattachait la Bretagne au continent, qu’ils avaient aperçu dans le lointain Thulé enveloppée dans une région de nuages et de neiges éternelles et que les mers qu’ils avaient traversées étaient stagnantes, pesantes sous la rame, sans être agitées par le vent et la tempête. » Si cette Thulé que les anciens regardaient comme l’extrémité du monde n’est autre que l’Islande, on se demande comment des hommes si peu préparés à une pareille expédition ont pu l’accomplir ? Mais le récit des marins d’Agricola semble détruire cette hypothèse. L’océan Atlantique est sans cesse bouleversé par l’ouragan tandis que les flots gris d’acier de la mer du Nord demeurent souvent immobiles pendant de longs jours. Donc Thulé n’était probablement que l’une des Shetland et les Romains ne firent pas le tour complet de l’île.

Vers cette époque vivait le héros légendaire dont nous irons visiter le palais, Fingal, père d’Ossian. Fingal était roi de Morvern ; on nomme ainsi une haute montagne du Caithness, le comté le plus septentrional de l’Écosse. Certains en ont fait une sorte de Vercingetorix qui, plus heureux que le nôtre, aurait repoussé l’invasion de l’empereur Caracalla ; les amateurs de mythologie veulent voir en lui un personnage un peu surnaturel, un demi-dieu étrange et charmant. Si vous désirez mon humble avis, c’était bonnement un chasseur intrépide vêtu de peaux de bêtes, la poitrine ornée de tatouages ; d’ailleurs un hercule qui n’eut pas déparé la foire de Saint-Cloud. Son fils nous a laissé le récit des exploits paternels dans ses poésies que la traduction a dénaturées et qui, sous leur vraie forme, sont empreintes d’une hardiesse farouche bien plus que de mélancolie.

À travers des renseignements incertains et sans suite on entrevoit l’ombre d’Ossian errant dans les Hébrides ; il allait, accompagné de la fiancée de son fils, Malvina, seul en face de cette grandiose nature dont il cherchait à rendre les beautés ; et, sans doute, il chanta ses strophes dans la grotte de Fingal ; de là vient, au dire des poétiques Écossaises, la douce harmonie qui ne cessa jamais d’y vibrer depuis lors. Mais abandonnons des souvenirs trop lointains et passons au second chapitre de la longue histoire des Hébrides. Une colonie, venue d’Irlande, a peuplé les îles et des moines s’établissent sur leurs rives inhospitalières pour y prêcher l’évangile. En face de l’ouverture béante de la grotte de Fingal, se trouve une terre plate et nue qui porte un surnom glorieux ; c’est l’île d’Iona ; on l’appelle le Saint-Denis des Hébrides. C’est là que dorment les souverains d’Écosse, d’Irlande et de Norwège, à l’ombre des ruines d’une abbaye fondée il y a 1300 ans par saint Colomban.

Saint Colomban est le premier et le plus grand de ces apôtres d’Occident dont M. de Montalembert a conté les hauts faits. Son caractère passionné, ses hardiesses, sa vie pleine de contrastes, sa lutte contre lui-même et la victoire complète qui la termine en font l’une des figures les plus originales des annales monastiques. À vingt-cinq ans, c’était un homme violent, prompt à la vengeance, impérieux et dominant. Il appartenait à la race guerrière qui régnait sur l’Irlande et lui-même avait souvent tenu le glaive, car le moine et le soldat se confondaient en lui. Mais il fallait un tel homme pour une telle mission. Là où les autres auraient échoué, lui pouvait réussir. Jeter sur un îlot désert les fondements d’un établissement religieux, fertiliser un sol ingrat, répandre dans tout l’archipel la lumière de l’évangile ; puis étendant le cercle de ses pieuses conquêtes, parcourir le nord de l’Écosse habité par des peuples sauvages, s’exposer à tous les dangers pour gagner à Dieu de nouvelles âmes, telle fut l’œuvre de Colomban. Mais en même temps qu’il remportait d’éclatantes victoires sur le culte idolâtre, il se domptait lui-même avec une semblable énergie. La liste des supplices qu’il s’infligeait est étrange autant que terrible. Au plus fort de l’hiver, il entrait dans l’eau glacée pour réciter l’office ; il s’agenouillait la nuit dans la neige pour prier ; il se fouettait d’orties et se nourrissait d’une soupe faite avec des chardons. Un si grand luxe d’austérités ne paraît pas cependant avoir autant frappé ses contemporains que sa douceur et son humilité, vertus presque inconnues parmi eux et dont il était lui-même si éloigné qu’il lui fallut une lutte constante de trente années pour les acquérir.

Le monastère d’Iona ne fut d’abord qu’un amas de masures faites de claies d’osier ou de roseaux soutenues par des pieux. C’était tout un village, car aux compagnons que saint Colomban avait amenés d’Irlande, se joignaient sans cesse de nouveaux convertis. Puis on éleva des constructions plus solides, en bois. Iona n’offrait que de bien faibles ressources ; çà et là quelques taillis dont l’écume de mer rongeait le sommet et dont on ne put même pas tirer le bois nécessaire aux charpentes ; il fallut le faire venir. Au centre était l’église dominée par une sorte de campanile abritant la cloche, une belle cloche en métal dont les premiers tintements causèrent sans doute bien des distractions aux insulaires pendant le service divin. Plus loin, il y avait des étables pour les bestiaux, des hangars pour les instruments de travail ; sur la grève étaient rangées les barques qui composaint la flotille. Faites d’osier recouvert de peaux de bêtes, elles étaient très longues et très minces ; les unes ressemblaient à ces légères périssoires dont les Norwégiens se servent avec une audace sans pareille ; les autres plus grandes, pouvaient contenir un certain nombre de personnes. On les utilisait pour la pêche et pour les longues expéditions dans lesquelles les moines cherchaient de nouvelles terres à évangéliser. C’est ainsi qu’ils découvrirent l’îlot de Saint-Kilda et les dernières des Shetlands. Une autre fois le vent du nord les porta pendant 14 jours dans les profondeurs de l’océan. Des communautés vassales s’établissaient aux environs. On rapporte à saint Colomban la fondation de trois cents églises dont les deux tiers dans les Highlands. Les relations de l’abbé avec le continent Écossais si l’on peut employer cette expression devenaient chaque jour plus fructueuses et plus étendues.

Les effets d’une telle puissance ne tardèrent pas à se manifester. Colomban présida des conciles et prit en mains la direction des affaires religieuses ; on venait de loin pour le consulter et solliciter ses prières ; on apportait aussi des présents ; mais l’abbé, soucieux de préserver son monastère de la corruption, refusait tous autres dons que ceux pouvant se tourner en aumônes ; sa dévotion d’ailleurs était quelque peu teintée de puritanisme ; il n’aimait point les pompes exagérées, les décorations trop coûteuses. Il était poète pourtant, mais sa poésie était celle des Bardes, c’est-à-dire éminemment patriotique et un peu guerrière. Les moines de ce temps ne renonçaient pas facilement au contact des armes. Recrutés parmi les premières familles, ils avaient pour frères et cousins des princes et des rois dont les querelles ne les laissaient point insensibles. Aussi prenaient-ils quelquefois une part active aux combats. La métamorphose lente de Colomban, la mansuétude succédant en lui à l’emportement, l’esprit de pardon à l’esprit de vengeance, devaient donc lui attirer plus de réputation que toutes ses conquêtes spirituelles. On le vit bien lorsque après sa mort, son tombeau fut devenu un centre de pèlerinage.

Il mourut au mois de juin 597. « Colomban, dit son successeur l’abbé Adamnan, savait que son départ était proche. Sur une colline d’Iona, des troupes d’anges le visitaient souvent et quand venait la nuit, une lueur étincelante l’environnait ». L’abbé quittait sa cellule et les moines réveillés par cette lumière miraculeuse le suivaient en silence. Puis prosternés autour de lui dans le sanctuaire, ils joignaient leurs accents aux siens. Et de loin les habitants des îles voyaient resplendir dans les ténèbres les fenêtres de la cathédrale au pied de laquelle mugissait l’océan. Colomban avait 76 ans ; ses austérités l’avaient affaibli et il pouvait à peine marcher. Il ordonna donc d’atteler des bœufs à une des charrettes qui servaient à la moisson et ce rustique équipage lui fit faire une dernière fois le tour de l’île. À l’occident, sur un plateau plus fertile que le reste du sol, les moines labouraient. Quand ils virent arriver leur abbé, ils abandonnèrent leurs travaux et se groupèrent autour de lui. Il leur parla pour la dernière fois, leur donnant de tendres conseils, les remerciant de leur zèle à le seconder et les exhortant à persévérer dans les voies du salut. Puis il se leva et regarda longuement son archipel ; les îles environnantes lui apparurent une dernière fois et sa bénédiction tomba sur ses disciples agenouillés autour de lui et sur les terres lointaines qu’il avait évangélisés. L’attelage de l’abbé reprit le chemin du monastère et dans la nuit Colomban s’éteignit paisiblement sur les marches de l’autel. La nouvelle de sa mort attira aussitôt une longue file de pélerins. Sans doute nulle fleur ne para la tombe de l’apôtre en ce pays où les fleurs semblent n’avoir jamais été connues ; mais des lumières innombrables brûlèrent alentour et l’affluence des visiteurs témoigna d’une vénération constante.


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Pendant deux siècles, le monastère d’Iona ne cessa de s’accroître. Des souverains quittaient leurs armures pour revêtir la coule des moines. À tout instant la cloche d’appel retentissait ; des barques traversaient le chenal qui sépare Iona de l’île de Mull pour venir chercher les voyageurs qu’attirait la réputation sainte du lieu ; une longue suite de piliers granitiques guidait ceux-ci au travers de Mull jusqu’au lieu d’embarquement. Les vastes souterrains se peuplaient de cercueils illustres ; dans le cimetière, les pierres sculptées s’allongeaient côte à côte et trois monuments de marbre s’élevaient portant ces inscriptions éloquentes en leur simplicité : tumulus regum Scotiaetumulus regum Hiberniaetumulus regum Norwegiae. Soixante dix rois y étaient ensevelis. L’abbé d’Iona exerçait sa suprématie non seulement sur les monastères des Hébrides mais encore sur les églises d’Écosse et d’une moitié de l’Irlande. Iona était devenue la métropole monastique du nord ; les évêques venaient s’y faire sacrer et les princes, recevoir leurs couronnes. Tantôt vers le sud, apparaissaient les navires Irlandais chargés de pèlerins ; tantôt vers le nord, les barques des guerriers Pictes à demi sauvages mais témoignant à la mémoire de saint Colomban une dévotion naïve ; tantôt c’était la cloche de l’île de Mull annonçant l’arrivée d’une caravane. Le clergé se rendait sur la plage pour recevoir les visiteurs et les conduire solennellement à la cathédrale. Dans les îles environnantes, les monastères avaient prospéré aussi ; le zèle des religieux était grand. Colomban les avait conduits aux Orcades, aux Shetlands ; ils atteignirent l’Islande et en 700 les îles Feroe où les Norwegiens devaient retrouver plus tard leurs livres celtiques, des croix et des cloches.

Cependant le trésor d’Iona devint considérable ; les offrandes avaient afflué de toutes parts et peut-être aussi la renommée en exagérait la richesse. Sa réputation excita les convoitises des pirates Danois qui apparurent devant Iona en 801. Ces parages avaient déjà été visités par eux. Dès 617 un massacre eut lieu dans la petite communauté d’Eigg saint Donan s’était installé avec 52 religieux. C’était le jour de Pâques ; Donan disait la messe ; il pria les barbares d’attendre la fin de l’office ; ceux-ci y consentirent et froidement, quand ce fut fini, ils égorgèrent tous les moines.

Les Danois ou « rois de la mer » comme ils se nommaient eux-mêmes, venaient du Jutland et de la Scandinavie ; l’océan était leur élément. Ils couraient perpétuellement sur les flots et ne faisaient à terre que de rares et brefs séjours. Leurs flottes comptaient parfois jusqu’à 300 navires, sortes de barques larges et effilées qu’ils appelaient amoureusement les « serpents des eaux ». Leur étendard portait l’image du corbeau, confident d’Odin, lequel traitait avec somptuosité, dans son paradis, les braves guerriers morts au champ d’honneur. Pleins d’adresse et d’audace, les Danois, descendus de leurs barques, s’emparaient de tous les chevaux qu’ils rencontraient et sautant dessus, se lançaient au grand galop. Leur œuvre de dévastation accomplie, ils reprenaient aussitôt la mer emportant avec eux tout le butin possible. Telle fut aussi leur tactique à Iona ; le trésor fut pillé et la flamme dévora une partie des constructions. Dès lors l’abbaye commença à se dépeupler ; en 805, quatre ans plus tard, les Danois apparaissant de nouveau n’y trouvèrent plus que 64 religieux. Ceux-ci, voulant soustraire aux insultes des pirates les reliques de leur fondateur, emportèrent le cercueil de saint Colomban et l’ensevelirent de nouveau à Dunkeld en Écosse où quelques années plus tard le roi Kenneth éleva une grandiose cathédrale à la mémoire de l’illustre moine. Une autre tradition veut que les restes de saint Colomban aient été transportés à Down en Irlande où ils auraient été déposés à côté des corps de saint Patrick et de sainte Brigitte. Enfin, en 877, pour la troisième fois, les Danois débarquèrent à Iona. Tout fut détruit. Tout l’archipel, dit un vieux chroniqueur, fut éclairé par la lueur des incendies ; le centre des communautés fut transféré à Kells en Irlande où le supérieur, abbé titulaire d’Iona, résida pendant trois siècles.


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La domination Norwégienne approchait. Déjà le souverain Scandinave possédait les îles Shetland et les Orcades ; il avait des visées sur le trône d’Écosse, occupé alors par le fameux usurpateur qu’illustra Shakespeare, Macbeth. Macbeth fut tué par le fils aîné de sa victime, Malcolm époux de Marguerite de Hongrie, la pieuse princesse dont on a souvent redit les vertus et qui, devenue reine d’Écosse, tenta de relever de ses ruines le monastère d’Iona et y installa des religieuses dont la communauté vécut jusqu’à la Réforme. Lorsque Malcolm fut mort, son frère Donald voulut s’emparer du trône au détriment de ses neveux et, profitant des troubles que suscitait cette tentative d’usurpation, le roi de Norwège, Magnus aux pieds nus, acheva sa conquête. En 1093 il se fit céder les Hébrides. Le traité stipulait la cession de toutes les terres dont le roi pourrait faire le tour avec ses vaisseaux et les Écossais pensaient s’être ainsi réservé la fertile presqu’île de Cantyre. Magnus attela huit chevaux à un navire qu’il plaça sur un char et, s’installant lui-même au gouvernail, il traversa triomphalement l’isthme de Cantyre pendant que ses matelots faisaient le simulacre de ramer. En 1097 Magnus visitant en détail sa nouvelle conquête débarqua à Iona qu’il réunit à l’évêché de Drontheim ; il salua les tombes de ses prédécesseurs et laissa subsister la pieuse fondation de la reine Marguerite.

Les Norwégiens établirent dans l’île d’Islay le centre de leur domination. Ils parsemèrent les Hébrides de forteresses dont les ruines, encore nombreuses au siècle dernier, sont maintenant presque disparues : sortes de tours sans ornements percées d’étroites meurtrières, toutes élevées sur le même modèle et faites de blocs irréguliers. D’autres monuments datent de la même époque. Ce sont des cairns, sépultures formées de pierres amoncelées. Ceux qui voulaient honorer la mémoire du mort jetaient une pierre sur sa tombe en passant auprès. Les montagnards conservèrent longtemps une façon de parler qui évoquait cet antique usage. Lorsqu’ils voulaient obtenir quelque concession d’un seigneur, ils lui disaient : « Curri mi doch er do charne. J’ajouterai une pierre à votre Cairn ».

Cependant Magnus avait porté plus loin ses vues ambitieuses. Après les Hébrides, il voulait l’Irlande. Il fut tué devant Dublin en 1103. Ses successeurs, retenus chez eux par des guerres civiles, se contentèrent d’un hommage platonique rendu par leurs vassaux Écossais ou de quelques tributs qu’ils en recevaient. Conserver et exercer le pouvoir suprême en ces parages n’était pas aisé. La féodalité s’organisait en Écosse et dans les archipels voisins : les clans y devenaient prépondérants. Les rivages désertés depuis le départ des moines se couvraient de châteaux forts ordinairement placés dans des positions inexpugnables et habités par les Macdonald, les Maclean, les Macleod et autres chefs de clan dont la puissance montait avec la fortune. Il restait pourtant quelque trace de hiérarchie monarchique ; l’un des seigneurs recevait du roi de Norwège le titre de Lord des Îles, titre qui figure parmi ceux que porte aujourd’hui le prince de Galles, héritier de la couronne d’Angleterre ; c’était une sorte de vice-roi dont le pouvoir, bien entendu, demeurait nominal et qui n’avait pas les moyens de se faire obéir par ses pairs.


iv


Nous voici arrivés à l’époque chevaleresque : les Hébrides passèrent alors aux mains des Highlanders d’Écosse, et il nous faut dire quelques mots de cette race intéressante. Les Français savent très bien ce que c’est qu’un Highlander. C’est un monsieur qui porte une petite jupe à carreaux rouges et verts, des bas bariolés, une toque à aigrette, un grand plaid rattaché sur l’épaule et qu’on ne prend jamais par le fond de sa culotte attendu qu’il n’en possède pas.

Ce « monsieur » est en train de disparaître. Walter Scott n’a pu que retarder son trépas en le popularisant : il n’y a pas bien des années, les petits parisiens de 5 à 8 ans portaient plus ou moins crânement le costume des Highlanders, souvent réduit, d’ailleurs, à la jupe plissée surmontée d’une veste à boutons d’argent. Et les commis, dans les magasins de nouveautés, déployant devant les jeunes mères ces étoiles dites Écossaises répétaient avec aménité : « Voici le clan Mac Farlane. Préférez-vous le Mac Intosch ? il est moins salissant. » L’enfant devenait ainsi un Mac quelque chose pour la plus grande satisfaction de ses parents qui raffolaient de l’Écosse et des Écossais. Cet engouement n’existe plus. Il faut passer le détroit pour voir un Highlander. Plusieurs régiments de l’armée Anglaise sont revêtus de cet uniforme pittoresque. Les pairs qui représentent à la chambre haute la noblesse d’Écosse tiennent encore à honneur de se parer, dans les cérémonies, du costume de leurs ancêtres. Enfin il est de bon ton d’en revêtir l’homme qui veille à la grille du château seigneurial. Il y a bien aussi quelques enragés qui savent par cœur toutes les légendes Calédoniennes et s’imaginent qu’elles demeurent nichées dans les plis de leurs robes et quelques jeunes chasseurs aimant à se trouver à l’aise pour grimper dans les rochers ; mais ceux-là portent généralement un chapeau mou et un veston avec la jupe, ce qui compose un ensemble confortable, dit-on, mais dénué d’esthétisme.

Dans ses mémoires sur la Grande Bretagne, Dalrymple trace un portrait des Highlanders. « Ils étaient, dit-il, toujours armés complètement, ce qui, en les familiarisant avec les instruments de la mort, les empêchaient de la craindre. Ils regardaient comme leurs plus grandes perfections d’être aussi modestes que braves, de se contenter du peu que la nature exige, d’agir et de souffrir sans se plaindre, d’être aussi honteux de faire une injure ou un outrage aux autres que de l’endurer de leur part, de mourir avec plaisir et de venger les affronts de leur tribu ou de leur pays ». Ils étaient organisés en clans dont chacun portait un nom différent et vivait sur les terres du chef. Ce genre d’organisation n’abonde pas dans l’histoire comme on se le figure. En étudiant le clan Écossais, on voit qu’il diffère également des tribus patriarcales des Hébreux, des associations guerrières des anciens Germains, des bordes errantes Scythes ou Tartares et même du clan électif d’Irlande. Ses membres étaient vassaux ou tenanciers de leur chef héréditaire ; en même temps, ils descendaient de sa famille et pouvaient dire exactement quel était leur degré de parenté avec lui. C’était l’union féodale et patriarcale transmise d’un chef à l’autre par le droit d’aînesse.


(À Suivre).

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