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Renan, Taine, Michelet/Le Journal intime de Michelet

Calmann Lévy (p. 286-312).


APPENDICE II


LE JOURNAL INTIME DE MICHELET[1]


Si la France possède une série si riche et si admirable de correspondances et de mémoires, c’est que notre race a le goût et le don de l’observation psychologique, et que toute observation psychologique est plus ou moins une confession. Le talent de s’observer et de se raconter soi-même n’est-il pas un des mérites les moins contestés de nos écrivains ?

D’autres peuples ont pu nous disputer la première place dans la poésie lyrique, dans la philosophie ou l’art dramatique : nul ne nous a refusé la gloire d’avoir donné au monde les premiers des moralistes. Pourquoi Montaigne reste-t-il éternellement jeune ? Pourquoi lit-on plus les Pensées que les Provinciales, madame de Sévigné que Bossuet, les Confessions que le Contrat social ? C’est qu’on n’a encore rien trouvé de plus intéressant pour l’homme que l’homme même. Pascal a beau railler Montaigne, il est heureux en le lisant de trouver un homme là où il s’attendait à voir un auteur. Il n’est pas nécessaire qu’un auteur de mémoires ait été illustre par ses actions ou par ses écrits pour que l’histoire de son âme nous intéresse. Peu importe que Joubert n’ait été connu de son vivant que d’un petit cercle d’amis s’il a laissé, dans ses Pensées et dans ses Lettres, des trésors d’observations morales. Peu importe qu’Amiel ait vécu une vie obscure et monotone, que Marie Baschkirtseff n’ait pu donner la mesure de son talent d’artiste, si l’un a décrit avec une émotion éloquente et avec une rare puissance d’analyse les inquiétudes intellectuelles et morales de son âme et de l’âme d’une foule de ses contemporains, et si l’autre met à nu, avec une audace ingénue, tous les secrets d’un cœur de jeune fille russe, nous instruisant à la fois sur son sexe et sur sa race.

Ces confidences prennent, il est vrai, une toute autre valeur quand elles sont faites par un homme qui est célèbre par ses actes ou par ses livres. Elles nous permettent, même quand elles ne sont pas tout à fait sincères, de pénétrer dans l’intimité de son être moral, de saisir les mobiles de ses actions ou les germes de ses idées. Elles nous le montrent, sinon tel qu’il a été, du moins tel qu’il aurait voulu être ; elles nous font comprendre l’unité fondamentale qui relie les manifestations successives et quelquefois contradictoires en apparence de son activité. Combien ces confidences deviennent précieuses quand elles n’ont pas été écrites après coup pour expliquer ou corriger le passé et en pensant au public, mais au jour le jour, et pour soi seul ! Elles acquièrent enfin un prix infini quand elles remontent à la première jeunesse, aux années où l’on cherche encore sa voie, où l’avenir s’ouvre, libre, indéterminé, immense, où ni la célébrité ni l’opinion ne dictent les attitudes et les paroles, où l’on se laisse voir d’autant plus naïvement, qu’inconnu de tous, on ne se connaît pas bien encore soi-même.

Nous avons la chance heureuse de posséder des confidences de cette nature laissées par l’écrivain le plus original de notre siècle, par celui dont l’œuvre porte le plus fortement l’empreinte de sa sensibilité personnelle, par Michelet.

Pour bien le comprendre, pour bien le goûter, pour le suivre à travers les évolutions de ses idées et les soubresauts de ses émotions, il faut ne jamais séparer sa personne de ses ouvrages ; il cherche lui-même cette communication directe avec son lecteur ; il le prend pour confident de ses joies et de ses tristesses, de ses espérances et de ses découragements ; il lui parle comme un maître à un élève, comme un père à un fils, comme un ami à un ami.

L’unité de son œuvre, si variée de sujets et d’inspirations, parfois même incohérente aux yeux de l’observateur superficiel, doit être cherchée dans sa vie et dans son cœur. C’est ce qui fait l’inestimable valeur des souvenirs personnels qu’il nous a laissés et que sa veuve, fidèle dépositaire de sa pensée, a pieusement recueillis, coordonnés et publiés. Elle a publié trois volumes de voyages en Italie, en Angleterre, en Allemagne, en Flandre, en Hollande, en Suisse[2] ; en 1884, elle nous a donné Ma Jeunesse qui contenait toute l’histoire de l’enfance et de l’adolescence de Michelet jusqu’à sa vingt-deuxième année ; en 1888, elle nous a fait connaître le Journal intime que Michelet a écrit de 1820 à 1822, et le journal de ses lectures et de ses projets de travaux littéraires de 1818 à 1829.

Malgré l’intérêt et la beauté de Ma Jeunesse, bien qu’elle contienne le récit infiniment touchant des premiers rêves d’amour et des premières déceptions du futur auteur de la Femme, Mon Journal a encore beaucoup plus de prix à nos yeux. Les pages de Ma Jeunesse, qui sont les plus importantes pour l’intelligence du développement moral et intellectuel de Michelet, celles qui se rapportent à son enfance, et à ses débuts au collège, nous étaient déjà connues, dans ce qu’elles ont d’essentiel, par la préface du Peuple ; de plus, l’ouvrage se compose de fragments écrits à diverses époques et qu’il a fallu rapprocher, coordonner et compléter. Avec quelque discrétion et quelque piété qu’aient été faits ces raccords, ils ont suffi pour qu’on y ait vu une sorte de collaboration et de remaniement. Mon Journal, au contraire, a été écrit au jour le jour, et nous le possédons tel qu’il a été écrit ; il se rapporte à une époque de la vie de Michelet sur laquelle nous ne connaissions rien et qui a été d’une importance capitale pour son avenir intellectuel, celle qui s’étend entre sa sortie du lycée et son entrée dans le professorat, entre ses premiers chagrins d’amour et son mariage, entre ses derniers devoirs d’écolier et ses premiers livres. Ces années 1820 à 1822 sont pour Michelet ce que sont pour Wilhelm Meister ses Lehrjahre, ses années d’apprentissage, apprentissage de la vie, apprentissage de la pensée et du style. C’est pendant ces années-là que Michelet a reçu les impressions qui ont donné à son caractère et à son esprit le pli définitif ; c’est alors qu’il a pris conscience de sa valeur et fixé sa vocation. Mon Journal nous initie à ce travail intérieur et aux circonstances décisives qui en ont été l’occasion. Nous assistons à l’ensemencement d’un sol qui devait porter plus tard de si riches moissons. Le champ que nous n’avons connu jusqu’ici qu’à l’heure de la récolte, nous le voyons maintenant au moment du labour ; nous suivons des yeux les sillons profonds qu’y ont creusés les passions, la douleur et le travail ; nous reconnaissons parmi les graines que le semeur y jette à pleines mains toutes celles qui germeront plus tard.

Il y a deux périodes dans ces années d’apprentissage. La première est remplie par l’amitié de Michelet pour Poinsot ; dans la seconde, Michelet cherche dans le travail et l’activité intellectuelle un remède à la douleur poignante causée par la mort de son ami. C’est un roman que l’amitié de Michelet pour Poinsot. Cruellement déçu dans son amour pour Thérèse, maintenant mariée en province, mais gardant au fond du cœur la blessure encore saignante, instruit par la lamentable destinée de Marianne[3] des conséquences qu’entraîne pour la femme la légèreté égoïste de l’homme, il s’était imposé les règles morales les plus sévères, non par obéissance à des préceptes abstraits ou à une loi religieuse, mais par compassion pour la femme et par respect pour lui-même. Il se voue tout entier au travail et à l’amitié. Mais dans cette âme passionnée, l’amitié prend bien vite toute l’intensité de l’amour. Poinsot est pour lui un autre lui-même ; il y a entre eux de telles ressemblances qu’il voit là « une méprise du Démiourgos qui a réalisé deux fois l’exemplaire éternel de la même âme, pour parler comme Platon ». Appelés à des vocations toutes différentes, puisque Poinsot faisait ses études de médecine, ils sont bientôt séparés après avoir vécu deux ans côte à côte. Poinsot est interne à Bicêtre, et désormais tout l’intérêt de la vie se concentre pour Michelet dans ses visites à son ami et dans les lettres qu’ils échangent. L’éloignement fait pour cette amitié ce qu’il aurait fait pour un amour : « c’est le soufflet de la forge ». C’est le cœur plein d’attendrissement que Michelet suit le chemin de la barrière de Fontainebleau, qu’avant d’entrer à Bicêtre, il contemple sa fenêtre. C’est avec ravissement qu’au retour, il pense à son ami, à leurs entretiens, à leurs promenades.

Cette amitié lui paraît supérieure à l’amour : « avec un ami, on arrive bientôt à se répandre, et délicieusement, sur les questions générales, ce qu’on ne fait guère avec une femme qu’on aime » ; l’amitié développe, au lieu de l’éteindre, l’amour de l’humanité. Poinsot, nature élevée et pure, qui « unissait la maturité de la raison à la simplicité du cœur », était malheureusement d’une santé délicate que le travail usa rapidement. Michelet devine le premier le mal qui ronge ; il en suit les progrès avec une clairvoyance passionnée, et il sent s’éveiller en lui pour son ami malade, devenu son enfant, une tendresse paternelle. La lente agonie de Poinsot est une agonie morale pour Michelet et, quand Poinsot expire, le 14 février 1821, il lui semble être frappé à mort :

« À l’entrée du cimetière, la vue des arbres hérissés de glaçons me déchira de nouveau. C’était donc à cette nature hostile que nous allions le remettre, l’abandonner pour toujours ! Comment dire mes angoisses pendant que nous montions lentement cette allée funèbre ? Mais l’instant le plus cruel, où je me sentis étouffé, écrasé d’une douleur sans nom, ce fut celui de la descente dans la fosse. La bière, mal dirigée, y tombait avec des secousses, des heurts aux parois, qui me semblaient pour ce pauvre corps livré sans défense autant de coups et de meurtrissures… Puis ce fut d’entendre la terre durcie par la gelée retomber rapidement sur le cercueil, et le bruit caverneux qu’il rendait, comme une réclamation, une plainte désolée. Le verset tout entier du psaume me revenait : « Du fond de la tombe, Seigneur, j’ai crié vers toi. De profundis clamavi ».

Cette amitié si sérieuse, si tendre, si forte, a été peut-être le sentiment le plus puissant qu’ait jamais éprouvé Michelet, celui à coup sûr qui a eu l’influence la plus durable sur son être moral. Il songeait sans doute aux heures passées auprès de Poinsot mourant quand plus tard il comparait la mort au balancier qui, en tombant, donne à la médaille son effigie : « le misérable cœur en reste marqué pour jamais ». C’est de cette amitié qu’il a dit : « Une âme entre un jour dans l’atmosphère d’une autre âme, attirée par cette mystérieuse puissance d’attraction dont nous subissons la loi aussi bien que les étoiles ; au même instant la vie de chacune de ces âmes se trouve doublée. Ces deux qui vont ensemble (Dante), entraînés désormais dans le courant rapide qui emporte les mondes, vont comme eux, s’empruntant, se rendant sans cesse, sans se confondre jamais. » Michelet revoit Poinsot en songe, et il trouve dans ces apparitions des raisons nouvelles de croire à l’immortalité. Il a dû en grande partie à ces relations avec Poinsot son perfectionnement moral, ses idées sur l’amitié et sur la mort. Son admiration pour son ami était telle qu’il le voulait parfait, et qu’il désirait être lui-même parfait pour être digne de lui. S’améliorer mutuellement, tel est le but que se proposent dans leurs conversations et dans leurs lettres ces deux jeunes sages de vingt et de vingt-deux ans, et nul doute qu’ils aient puisé dans leurs entretiens mutuels cette haute conception de l’amour, cette horreur de toute frivolité, ce goût de la solitude « qui leur a donné l’amour du bien ». Poinsot mort, Michelet n’a plus eu d’ami, j’entends d’ami uniquement aimé. Poret, « son bon ourson », lui était trop inférieur. Quinet fut un compagnon d’armes plutôt qu’un ami. Mais l’amitié resta pour Michelet un sentiment sacré entre tous. Il se reconnaît une seule supériorité sur les autres historiens contemporains, c’est « d’avoir aimé davantage », parce que pour lui « l’enseignement fut l’amitié ». Il nous montre les communes de Flandre fondées sur l’amitié. La Révolution se résumait pour lui dans les fédérations, et les fédérations étaient la grande Amitié.

Enfin la perte de Poinsot a enraciné et approfondi en lui un sentiment qui y était déjà très fort : l’amour de la mort. Non pas cet amour de la mort désespéré et gémissant que prêchent, ressentent ou affectent les pessimistes contemporains, mais un amour viril, plein de tendresse, de foi et d’espérance, qui voit dans la mort la condition même de la vie et le passage à un meilleur avenir. Il lui semble naturel de dire en même temps : « J’aime la mort » et : « Nous sommes nés pour l’action ». Ce n’est pas la mort seulement, c’est les morts qu’il aime. Dans ses incessantes promenades et ses longues visites au Père-Lachaise, il ne s’arrête pas seulement aux tombes de ceux qu’il a aimés, il donne de l’eau et des fleurs à des tombes négligées ; il a pitié des morts inconnus et oubliés. Il converse avec eux comme il converse avec l’âme de Poinsot « son cher enfant ».

Cet amour pour les morts n’est-il pas entré pour beaucoup dans la vocation historique de Michelet ? dans la manière même dont il a compris l’histoire ? N’a-t-il pas voulu être la conscience et la voix des foules anonymes, victimes obscures qui ont fait l’histoire, et que l’histoire oublie ? N’est-ce pas à ces foules, aux héros méconnus, qu’il a voué toutes ses sympathies ? N’est-il pas descendu en justicier compatissant dans les nécropoles du passé pour rappeler à la vie ceux qui y dormaient un sommeil séculaire ? N’est-ce point parce qu’il a été guidé et inspiré par l’amour pour les morts qu’il a donné à l’histoire le nom gravé aujourd’hui sur son tombeau : Résurrection ? Poinsot disparu, Michelet a généralisé et répandu sur l’humanité les sentiments qu’il avait concentrés sur son ami. Dans sa vie entière ont retenti les échos de cette passion de sa jeunesse.

Si l’amitié l’avait consolé de l’amour déçu, il se jeta avec fureur dans l’activité intellectuelle quand il fut privé des joies quotidiennes de l’amitié. Au roman de l’amitié succède le roman des idées, car tout chez lui, l’intelligence même, est sentiment et passion. C’est à cette époque que s’applique le mot mis par madame Michelet en épigraphe au volume : « Les passions intellectuelles ont dévoré ma jeunesse. » De 1821 à 1828, son cerveau est en ébullition, les projets d’ouvrages s’y pressent et s’y entrecroisent ; il ne démêle que lentement sa vraie voie. C’est vers la philosophie qu’il se tourne d’abord ou plutôt vers l’histoire philosophique. Il se nourrit des philosophes, de Condillac, de Gérando, de Destutt de Tracy, de Kant, de Dugald Stewart ; il enseigne d’abord la philosophie en même temps que l’histoire à l’École normale et son rêve est d’allier « la science de Dieu à la science de l’homme ». Il travaille longtemps au plan d’un grand ouvrage sur le Caractère des peuples cherché dans leur vocabulaire. Il traduit Vico ; il scrute les Origines du droit. Mais on sent le goût de la réalité concrète qui le saisit et l’entraîne. Après avoir préparé une sorte d’histoire de l’Église et de la civilisation, il se contente d’écrire les Mémoires de Luther ; il compose le Précis d’histoire moderne ; et on voit s’élaborer par fragments ce qui deviendra plus tard l’histoire de France. Au moment où s’arrête le Journal des idées, il va commencer son Histoire romaine. Ce n’est que trente ans plus tard qu’il reviendra aux préoccupations de sa jeunesse et que, dans une série de livres de science et de poésie tout à la fois, il donnera un corps à une partie des conceptions philosophiques et cosmogoniques d’autrefois.

Si l’histoire de l’amitié avec Poinsot, si le Journal de mes idées, nous aident à savoir et à comprendre quelles ont été les sources d’inspiration de Michelet, le Journal intime n’est pas moins précieux pour connaître dans quelles conditions, sous quelles influences se sont formés son caractère et son talent, car on ne peut, chez lui, séparer l’homme de l’écrivain.

Chose singulière et bien faite pour démentir ceux qui maudissent les règles comme des entraves au génie et qui croient que l’irrégularité dans la conduite de la vie et le caprice dans le travail développent l’originalité, cet écrivain, primesautier et original entre tous, s’est soumis tout jeune à la plus étroite des disciplines ; cet homme, qui a uni en lui la sensibilité éperdue de Diderot à la nervosité exaspérée de Saint-Simon, s’est formé en menant la vie d’un disciple de Port-Royal.

Donnant sept heures de leçons par jour, il se levait à quatre heures pour avoir deux heures de travail avant de quitter la maison. Le soir, le jeudi, le dimanche, il trouvait encore quelques heures à donner à la lecture, et il avait pris l’habitude d’emporter toujours avec lui un livre pour lire en marchant. Quelques promenades au Père-Lachaise et dans le bois de Vincennes, ses courses à Bicêtre quand Poinsot vivait encore, c’étaient là ses seules récréations. Quelques visites à ses maîtres, à M. Leclerc, à M. Villemain, à M. Andrieux, ou aux parents de ses élèves, faisaient toute sa vie mondaine. Dans la maison même où il habitait, entre son père, la vieille madame Hortense et les pensionnaires, parmi lesquels était mademoiselle Rousseau qui devint, en 1824, sa femme, il vivait très retiré et solitaire, avec ses livres et ses pensées, se répétant le mot de l'Imitation : « Je me suis souvent repenti d’avoir été parmi les hommes, jamais d’être resté seul. » -- « J’achève l’apologie de Socrate, dit-il ailleurs, et je m’enfonce avec une joie sauvage dans la solitude et l’abstinence absolue. » -- « La plénitude du cœur ne s’obtient qu’avec le recueillement de la solitude. Les puissances de l’âme et de la volonté ne se rencontrent guère chez ceux qui se prodiguent ».

Sa discipline intellectuelle répondait à cette régularité de vie. Au milieu des occupations accablantes et mal rétribuées qui lui permettent de suffire à ses dépenses, il se fait à lui-même un plan de travail qu’il poursuit en dépit de toutes les difficultés, le manque de temps et le manque de livres. Il a noté, pendant onze ans, toutes ses lectures, choisies avec une méthode scrupuleuse. Avant tout il continue ses études classiques. Chaque mois, il lit un certain nombre d’auteurs grecs et latins ; il les traduit, car il considère la traduction comme une œuvre originale et le meilleur des exercices de style ; il compose des vers latins et des vers grecs ; il traduit en vers grecs ses propres compositions françaises, et la versification latine lui est si familière qu’elle lui sert à exprimer les émotions les plus profondes de sa vie intime.

À côté de l’étude de l’antiquité classique dans laquelle il se plonge au point de composer des vers grecs, de savoir Virgile entier par cœur et de connaître presque aussi bien Homère et Sophocle, il fait une place aux mathématiques, parce qu’il y voit une discipline utile pour l’esprit, un moyen de dompter l’imagination vagabonde, de la soumettre à la logique. Bien qu’âgé de vingt-deux ans et déjà docteur ès lettres, il retourne aux cours du lycée Saint-Louis et il prend un répétiteur de mathématiques. Je ne sais s’il a trouvé dans ces exercices le profit qu’il y cherchait. Les mathématiques n’ont jamais gardé personne des chimères, et, si elles ont peut-être rendu Michelet plus subtil, elles ne l’ont pas rendu plus logique.

Enfin il étudiait régulièrement la Bible. La douceur de l’Évangile, la majesté des prophètes et leurs images grandioses parlaient également à son imagination et à son cœur. Ajoutez à cela la lecture des philosoph es, pour y prendre moins la connaissance de la philosophie que l’esprit philosophique. Les lectures historiques, peu nombreuses tout d’abord, ne deviennent abondantes que lorsque sa nomination de professeur à Charlemagne l’a délivré de la servitude de l’institution Briand, et que sa vocation d’historien commence à l’entraîner des idées générales sur la civilisation et l’humanité à l’étude d’époques particulières. Les philosophes, la Bible, les mathématiques et l’antiquité, l’antiquité surtout, tels furent ses maîtres, auxquels il faut joindre, il est vrai, la nature. Il ne sut jamais ce que voulait dire la querelle des romantiques et des classiques ; car les auteurs anciens étaient pour lui les vrais disciples de la nature et il voyait dans l’antiquité non des formes à copier, mais une âme dont on s’inspire.

Ce qui est peut-être plus remarquable encore que la méthode apportée par Michelet dans son travail et ses lectures, c’est la sagesse avec laquelle il se refuse à toute production hâtive, malgré le besoin d’argent qui le presse. Il aime mieux user sa santé à donner des leçons que de gaspiller son talent, de vulgariser son style dans le journalisme ; il renonce à un projet de recueil de discours des orateurs grecs et anglais parce que M. Villemain, à qui il en a parlé, a prononcé le mot de mercantilisme. Il se refuse à faire trop vite usage d’une science de fraîche date ; il sait que les fruits des arbres qui produisent trop vite n’ont ni couleur ni saveur ; il veut laisser au vin le temps d’achever sa fermentation dans la cuve. « Ne vous pressez pas de partir, dit-il aux bourgeons de son jardin en pensant à lui-même, demain la neige et la gelée vous ressaisiront. Dormez plutôt bien tranquilles jusqu’à ce que l’heure du vrai réveil soit venue. » Il savait que l’heure du réveil viendrait, et il ne faut pas prendre au pied de la lettre les passages où il parle avec trop de modestie de la « médiocrité » de son esprit ou de la « froideur » de son style. J’y vois bien plutôt l’aveu d’une ambition que l’expression d’un regret. Tout dans sa conduite et dans ses paroles, sa fierté vis-à-vis de ses supérieurs, la rigueur des règles qu’il s’impose, respire la conscience de sa force et la foi dans sa destinée.

La discipline morale à laquelle il se plie n’est pas moins digne d’admiration que la méthode de travail qu’il s’impose et elle nous montre son caractère sous un jour singulièrement touchant. J’ai déjà dit comment il était arrivé à se faire une règle de vie austère fondée sur le sentiment seul, je pourrais presque dire sur le culte même qu’il avait pour l’amour. Il a d’autant plus de mérite à s’être élevé à cette conception morale si élevée qu’il avait accepté et lâcher pour autrui la théorie commode qui déclare impossible dans le célibat l’observation stricte de la règle des mœurs. Mais ce n’est là qu’un des côtés de sa discipline. C’est à tous les moments de la vie qu’il s’observe, travaille sur lui-même, s’adresse des réprimandes et des conseils, tend sans cesse à la perfection morale. Il se reproche les impatiences et les bouillonnements de son sang ardennais ; il se promet de ne plus discuter avec violence. Il note chaque petit progrès ; il éprouve une joie enfantine à constater « qu’il se lève de bonne heure sans grogner ».

Il continue son journal après la mort de Poinsot « pour s’améliorer ». Il va au Père-Lachaise sur la tombe de son ami « pour se rendre meilleur » ; il s’accuse de « son manque de discipline ». Il cherche dans l’exercice de la charité l’éducation de son âme et la distraction à sa tristesse. Il en arrive à formuler des préceptes d’une rigueur monacale. « Retranchons des paroles tout ce qui est personnel. Parler des passions, c’est les nourrir. » -- « Disons-nous chaque matin, pour nous fortifier, que le devoir seul importe, et que tout le reste n’est rien. » C’est sur ces paroles que se clôt le Journal.

Qu’on ne croie pas que ce fût là un élan passager, une phase dans sa vie : Michelet resta toujours fidèle aux principes de sa jeunesse. Ses journées étaient distribuées avec une régularité immuable, son travail et ses lectures soumis à la plus stricte méthode, ses mœurs graves et simples ; il garda le goût de la vie solitaire, égayée par quelques amitiés et ennoblie par la charité. Toute cette discipline ne faisait d’ailleurs que surexciter son imagination et sa sensibilité en les comprimant. Ce bourgeois rangé, irréprochable, à peine avait-il la plume à la main, c’était la Sibylle sur son trépied.

Michelet nous apparaît déjà dans son Journal tel qu’il sera toute sa vie, et rien ne peut mieux en faire comprendre l’harmonie et l’unité. La légende, souvent répétée par des juges superficiels ou prévenus, d’après laquelle il aurait éprouvé après 1840 un brusque changement moral qui l’aurait transformé de catholique et de royaliste qu’il était en libre penseur et en révolutionnaire, soit par désir de popularité, soit par vanité blessée, cette légende ne résiste pas à la lecture du Journal. Sa lettre à Poinsot, écrite au milieu des émotions populaires de 1820, « le troisième jour de la Révolution », a déjà l’accent de l’Introduction à l’histoire universelle et de la préface de l’Histoire de la Révolution. Il admire presque Louvel et voit en lui le vengeur de Ney. Il est déjà libéral, démocrate, et la fibre révolutionnaire vibre en lui. Il voit dans le Christ « un homme de bonne foi, exalté dans ses méditations profondes, surpris lui-même de sa sagesse et qui s’est cru le Messie ». Saint Paul, « très faible de raisonnement », est pour lui le fondateur de l’Église. Michelet avait la foi du Vicaire savoyard : Dieu et l’immortalité. Il l’a toujours eue et il n’a jamais eu que celle-là.

Nous retrouvons dans le Journal le germe de tout ce que Michelet a pensé et écrit plus tard. N’est-ce pas le plan de la Sorcière qu’il trace en 1825 ? « Si l’on faisait les mémoires de Satan, il faudrait le montrer d’abord furieux, se croyant égal à Dieu… puis, pâlissant, diminuant chaque jour, et s’absorbant en Dieu dont il n’est qu’une forme. » N’est-ce pas la Bible de l’humanité qu’il rêve dès 1820 : « Je sens vivement la nécessité d’un livre qui serait la nourriture habituelle d’une âme souffrante. Je suis toujours surpris que, dans cet ordre d’idées, on n’ait encore rien tiré des philosophes anciens et surtout des livres de l’Orient d’où nous vient, en tous sens, la lumière. De ce côté, l’idée de Dieu se confond avec celle de l’action. La Grèce, la Perse, voilà où j’aimerais à puiser, parce que la religion de ces peuples, au lieu d’endormir les esprits, les pousse vers le progrès. » Tous ses petits livres d’histoire naturelle ne rentrent-ils pas dans l’ouvrage qu’il méditait en 1825 : Étude religieuse des sciences naturelles ? Nous reconnaissons partout l’éducateur qui a écrit Nos Fils, dans les conseils qu’il donne à Lefèvre, à Bodin, à lui-même. Il rêve d’adopter un enfant pour former une âme ; ce jeune homme de vingt-deux ans a déjà la fibre paternelle. Il est vrai qu’à ce sentiment paternel se mêle autre chose ; car cet enfant adoptif est toujours dans sa pensée une petite fille, qui deviendra une femme, et nous voyons l’auteur de l’Amour et de la Femme dans celui qui a écrit les pages admirables du Journal sur les femmes et sur l’amour, l’amour plus fort que la mort. « Oui, la femme vit, sent et souffre tout autrement que l’homme. La délicatesse des organes fait celle des sensations », et tout ce qui suit, p. 265 et suivantes.

Bien loin que la seconde période de la vie de Michelet ait été en contradiction avec la première, c’est alors seulement qu’il a réalisé dans sa vie et dans ses livres, tous les rêves de sa jeunesse, alors qu’il a eu une femme « compagne de sa pensée et de ses travaux », alors qu’il s’est arraché « à la sauvage histoire de l’homme », pour revenir aux pensées philosophiques et religieuses et à la nature, c’est-à-dire à Dieu.

Il indique dès la première heure la source de toutes ses inspirations : « Le cœur est le plus souvent, chez moi, le point de départ de mes pensées. Il féconde mon esprit. » Sensibilité qui n’a rien d’égoïste, qui est tout amour des hommes : « Ne laissons voir de nos larmes que celles qui tombent sur les maux d’autrui. Ce sont les seules qui soient fécondes. » À l’amour des hommes, il faut joindre l’amour de la nature ; mais l’amour de la nature n’est pour Michelet qu’une expansion au dehors de sa sensibilité intérieure. Il aime les animaux comme il aime les faibles, les infirmes. Un paysage est pour lui en état d’âme comme pour Amiel. Il mêle la nature à toutes ses émotions : « Rien de la nature ne m’est indiff érent. Je la hais et je l’adore comme on ferait d’une femme. » Les phases de sa vie intellectuelle suivaient le mouvement des saisons. Il associait la nature non seulement à ses sentiments, mais aussi à sa philosophie : « Le temps était doux et sombre, la campagne triste ; un ciel gris l’enveloppait. L’horizon immobile, sous cette teinte uniforme, semblait pourtant s’approcher peu à peu de la terre ; aucune perspective d’ailleurs, rien qui fît apprécier les distances. J’aurais pu croire toucher le ciel en atteignant le bout de la route. L’immensité, qui parfois nous effraye en nous isolant, n’existait plus. C’était tout intime, on sentait Dieu à portée. On éprouvait quelque chose de l’émotion attendrie d’un fils qui, habituellement séparé de son père par une distance infinie, le voit peu à peu redescendre et doucement venir à lui. »

Le cœur n’est pas seulement la source des pensées, il est aussi le maître du style. « Les paroles sortent de la plénitude du cœur : ce mot pris dans un autre sens que ne l’entendait le Christ, vaut à lui seul toutes les rhétoriques. » Il dit ailleurs : « Le style n’est qu’un mouvement de l’âme. » Cette belle définition est déjà vraie du style du journal. Madame Michelet se trompe quand elle dit que les pensées et le style du Journal datent de 1820. Les pensées sont celles dont l’œuvre entière de Michelet est inspirée ; le style ne date pas. Le Journal compte parmi ses œuvres les plus exquises par la forme comme par les sentiments ; moins pittoresque, moins coloré qu’il ne le deviendra plus tard, son style y a déjà la chaleur, la souplesse, l’harmonie musicale ; il est déjà rythmé aux battements de son cœur.

La croirait-on écrite en 1821, cette phrase haletante d’émotion, écrite après une rencontre avec Thérèse : « Il me semble que mon âme et mon corps, depuis ce moment, n’aillent plus ensemble. Lui est, ici, misérable ; elle, mon âme, je ne sais où, en fuite de moi, me laissant là, gisant, demi-mort. Eh ! que ne suis-je donc mort tout à fait ! » Ne nous étonnons pas trop, mais félicitons-nous au contraire, que le français de Michelet ait « soulevé l’indignation » des juges de l’agrégation de 1821. C’est sans doute ce qui fait qu’il nous ravit aujourd’hui, qu’il n’a pas vieilli d’un jour.

Jusque dans le détail on retrouve dans son Journal des pensées qui seront développées plus tard, des esquisses qui deviendront des tableaux. Une des plus belles pages que Michelet ait jamais écrites, celle sur le jour des morts dans la Sorcière, a été conçue sous sa première forme en 1821, pendant les vacances de Pâques (p. 195 du Journal). Elle n’a été écrite sous sa forme définitive que quarante ans plus tard.

C’est donc Michelet tout entier que nous révèle et nous explique ce délicieux petit livre, écrit avec des larmes et du sang, où il nous livre le secret de sa vie, de sa pensée, de ses œuvres. Comme il vient du cœur, puisse-t-il trouver le chemin des cœurs ; enseigner à une génération frivole ou découragée le sérieux de la vie, l’enthousiasme pour les idées et la foi au bien, l’amour de la patrie et « le patriotisme de l’humanité » ! Que ce maître et cet ami incomparable reste un ami et un maître pour la jeunesse d’aujourd’hui et pour celle de demain ! Qu’elles lui rendent ce culte des morts qui fut sa religion ! Que par elles il continue, comme il l’espérait, à vivre, à aimer et à être aimé !


FIN.
  1. Mon journal, 1820-1823. Paris, Marpon et Flammarion, 1888. In-12. — Les dates 1820-1823 sont inexactes. Le journal intime ne comprend que les années 1820-1822 ; le journal des idées s’étend de 1818 à 1829 ; la liste des lectures également.
  2. Le Banquet, 1879 ; Rome, 1891 ; sur les Chemins de l’Europe, 1893.
  3. Voyez Ma Jeunesse.