Recherches sur la nature et les causes de la richesse des nations/Notice

Traduction par Germain Garnier, Adolphe Blanqui.
Guillaumin (tome Ip. vii-xxii).

NOTICE

SUR

LA VIE ET LES TRAVAUX D’ADAM SMITH.




L’histoire du philosophe célèbre auquel la science de l’économie politique doit ses bases fondamentales est tout entière dans ses ouvrages. Sa vie si simple et si bien remplie n’aurait laissé aucune trace, si la chose eût dépendu de lui-même ; car sa modestie égalait son savoir, nous pouvons dire son génie. On ne connaît presque rien de son enfance, si ce n’est qu’elle fut très-délicate et un moment orageuse. Il fut enlevé à l’âge de trois ans par une bande de chaudronniers ambulants, espèce de bohémiens sur lesquels on ne put le reprendre que dans les bois. C’est un village du comté de Fife, en Écosse, Kirkcaldy, qui a eu l’honneur de donner au monde ce grand économiste : il y naquit le 5 juin 1723, quelques mois après la mort de son père, qui exerçait les fonctions de contrôleur de la douane. Le jeune Adam Smith reçut à l’école de sa ville natale les premiers éléments de son instruction par les soins d’un maître habile, M. David Miller, et il se distingua de bonne heure, comme toutes les natures d’élite, par un grand amour du travail, par des lectures assidues, par la solidité remarquable de sa mémoire. La faiblesse de sa constitution ne lui permettait pas de partager les jeux des enfants de son âge ; aussi vivait-il à l’écart, aimé d’eux néanmoins à cause de la douceur de son caractère, mais pensif et distrait, quelquefois parlant seul et tout haut, ainsi qu’il lui arriva souvent pendant le reste de sa vie. À l’âge de quatorze ans, il quitta l’école de Kirkcaldy pour entrer à l’université de Glasgow, et il y demeura trois années sans que l’on ait jamais su quels furent, dans cette courte période de sa jeunesse, ses travaux de prédilection. C’est seulement à partir de l’année 1740, lors de son entrée au collège de Balliol, à Oxford, que l’on trouve le futur économiste tout entier occupé des mathématiques et de ce que les Anglais appellent la philosophie naturelle, qu’il abandonna bientôt pour se livrer à l’étude des sciences morales et politiques.

Il paraît que sa famille le destinait à la carrière ecclésiastique ; mais soit qu’Adam Smith ne se sentît aucune vocation pour cet état, soit que ses premières lectures philosophiques l’en eussent détourné, il s’adonna avec ardeur à la littérature contemporaine, où régnaient souverainement alors les doctrines de la philosophie railleuse et sceptique dont Voltaire était l’apôtre en France, et Hume en Angleterre. Adam Smith fut plus d’une fois réprimandé par l’orthodoxie de ses supérieurs universitaires, pour avoir dérivé vers ces bords dangereux ; mais au bout de sept ans de séjour à Oxford, il était devenu un libre penseur, et sa philosophie s’était affranchie de la routine des écoles, y compris celle du docteur Hutcheson, célèbre professeur à l’université de Glasgow, qui avait été son premier maître. On croit que c’est de cette époque que datent ses sympathies pour l’historien économiste Hume, avec lequel il se lia plus tard d’une amitié vive et sincère, qui ne finit qu’avec leur vie. Adam Smith employait ses moments de loisir à l’étude des langues vivantes, principalement de la nôtre, et cette connaissance ne contribua pas peu, par la suite, aux relations qu’il entretint avec les économistes et les encyclopédistes du dix-huitième siècle. Ses biographes n’ont pas assez fait remarquer cette circonstance importante, qui exerça une immense influence sur son génie, et à laquelle nous devons peut-être la tendance philosophique et réformatrice de ses ouvrages. C’est ainsi que peu d’années après, M. Huskisson, le plus illustre de ses élèves, puisait, dans un premier voyage à Paris, le germe des réformes économiques dont il a eu l’honneur de doter son pays.

Après une résidence de sept ans à Oxford, Adam Smith revint en Écosse auprès de sa mère, et s’établit, en 1748, à Édimbourg, où ses leçons de belles-lettres attirèrent un grand nombre d’auditeurs. On en trouve quelques traces dans la rhétorique de Blair, qui lui fit plusieurs emprunts sans les avouer, mais qui en a reconnu assez d’autres, pour donner une idée suffisante de la manière simple et sévère de l’économiste écossais. Le succès de ce cours fut tel, qu’Adam Smith ne tarda point à être appelé à Glasgow pour y occuper la chaire de logique, en 1751, et un an après, celle de philosophie morale, illustrée par le professeur Hutcheson. Son enseignement dura treize ans ; l’empressement des auditeurs fut encore plus considérable qu’à Édimbourg : il en vint de toutes les parties de l’Angleterre et de l’Écosse ; on ne s’entretenait plus que des sujets traités par le nouveau professeur, qui suivit une marche tout à fait différente de celle de ses devanciers, et qui les fit bientôt oublier, si nous en croyons le témoignage des contemporains. Ce n’est pas qu’Adam Smith fût un homme éloquent et capable d’exciter au sein d’un auditoire ces émotions puissantes qui produisent l’enthousiasme : sa diction lente et vulgaire n’avait que le mérite de la clarté. Mais cette clarté était si abondante, les développements que le professeur donnait à ses propositions étaient si riches de faits, si pleins de vues fines et ingénieuses, qu’on se laissait aller au plaisir de l’entendre, comme s’il eût été inspiré. C’est dans la chaire de l’université de Glasgow qu’Adam Smith a jeté les fondements de sa glorieuse renommée ; c’est au service de cette université qu’il a amassé les matériaux de ses deux grands ouvrages : la Théorie des sentiments moraux et les Recherches sur la Richesse des Nations.

Son cours de philosophie morale, bien que divisé en quatre parties, ne reposait que sur deux bases principales, l’une tout entière de l’ordre métaphysique, et l’autre de l’ordre économique. Aussi sa théologie dégénéra bientôt, si c’est dégénérer, en un cours de morale pratique ; et ses dissertations sur les causes de la prospérité des États se transformèrent sans effort en un traité d’économie politique, qui est devenu le point de départ de tous les autres. Une telle alliance, nouvelle dans les annales de la science des richesses, devait nécessairement assurer à Adam Smith, indépendamment des découvertes opérées par son génie, une supériorité incontestable sur ses prédécesseurs. Ainsi placé aux confins du monde moral et du monde matériel, au point où ces deux grands sujets d’étude se touchent, le philosophe écossais eut de véritables éclairs de révélation, plus brillants toutefois dans les régions de l’industrie que dans les profondeurs de la métaphysique. Toute sa philosophie, développée dans la Théorie des sentiments moraux, repose sur l’observation des sentiments qui découlent de la sympathie et de l’antipathie, en vertu desquelles nous compatissons à certaines peines et nous nous associons à certains plaisirs, comme nous éprouvons de la répulsion pour certaines personnes et pour certaines choses. Selon l’auteur, les actions d’autrui seraient toujours le premier objet de nos perceptions morales. Les jugements que nous portons sur la moralité de notre propre conduite ne sont que des applications des jugements portés précédemment sur la conduite de nos semblables. Adam Smith suppose que nous ne pouvons pas nous empêcher de nous mettre à la place d’autrui, pour juger de ce que nous ferions ou de ce que nous faisons nous-mêmes dans des circonstances pareilles. Notre approbation morale est la conséquence de notre sympathie : mais cette sympathie, sur quoi repose-t-elle ? sur la sensibilité, qui est une affaire de tempérament, très-diverse chez les hommes et grandement sujette à l’erreur. Aussi le philosophe écossais est-il obligé de recourir au tribunal de la conscience pour rectifier les écarts ou les lenteurs de l’émotion sympathique, indispensable à consulter, selon lui, dans l’appréciation morale des actions humaines. La raison, cette puissance abstraite et jusqu’à ce jour mal définie, lui semble seule capable de préciser les règles générales qui sont l’expression exacte des décisions de la sympathie. Toutefois, Adam Smith ne saurait admettre que la raison soit la source unique de nos premières notions du juste et de l’injuste. Il se rejette, en désespoir de cause, dans l’utopie d’une bienveillance universelle qui relierait toutes les nations entre elles pour leur bonheur commun, et qui donnerait à la morale une base éternelle et incontestée.

Il faut laisser aux philosophes le soin de prononcer sur ces questions aussi anciennes que le monde, et qui seront encore longtemps débattues. Adam Smith leur a payé tribut, comme tous les grands esprits qui ont régné dans le domaine de la pensée, mais il ne les a point résolues. Il les poursuit une à une dans l’histoire, dans les arts, dans les lettres, avec une sagacité merveilleuse et la loupe à la main. Il les analyse avec patience, les tourne et les retourne en tous sens, et se perd quelquefois avec elles dans un dédale de digressions. On ne peut s’empêcher d’admirer, néanmoins, l’honnêteté de ses maximes, la richesse de ses observations et le choix heureux de ses exemples. Sa Théorie des sentiments moraux, incomplète à beaucoup d’égards, comme tous les systèmes philosophiques, produisit une grande sensation lorsqu’elle parut pour la première fois en 1759[1]. Jusqu’alors Adam Smith ne s’était pas fait connaître comme écrivain, et il n’existait de lui que deux articles insérés dans une revue éphémère qui cessa de paraître après la publication du second numéro. L’un de ces articles, consacré à la critique du grand Dictionnaire de Johnson, avait été remarqué par sa facture pleine de délicatesse et par des nuances très-heureusement saisies. La Théorie des sentiments moraux, bientôt suivie d’une Dissertation sur l’origine des langues, plaça le philosophe de Glasgow à un très-haut degré dans l’opinion. On put dès lors juger de ses leçons avec plus de sûreté qu’on ne l’avait encore fait dans les amphithéâtres, et cette épreuve difficile tourna entièrement à son honneur. Adam Smith était revenu depuis près de quatre ans à Glasgow, lorsqu’on lui proposa d’accompagner le jeune duc de Buccleugh dans un voyage sur le continent, vers la fin de 1763. Dans ce premier voyage, il ne fit que traverser la France pour aller résider à Toulouse avec son élève, pendant plus d’une année. Smith mit à profit cette excursion en observant avec l’exactitude scrupuleuse qui caractérise ses ouvrages, tout ce qui méritait, dans un pays comme le nôtre, l’attention d’un homme tel que lui. On retrouve, dans le cours de son livre, la trace des impressions profondes que ce premier séjour avait laissées dans son esprit. Le profit qu’il retira de sa courte visite à Genève ne fut pas moins utile à ses études, qui avaient déjà un caractère de solidité pratique, même dans leur première spécialité, exclusivement philosophique et métaphysique.

Mais c’est surtout à l’époque de son second voyage à Paris, en 1765, que les idées de l’illustre Écossais se fixèrent d’une manière définitive sur la science économique, dont il devait être le plus habile réformateur. Une recommandation de son ami Hume le mit en relations suivies avec les auteurs de l’Encyclopédie et avec les principaux chefs de l’école physiocrate. Adam Smith se fut bientôt lié avec eux, nommément avec Turgot et Quesnay, et leurs doctes entretiens ne tardèrent point à l’initier aux études qui faisaient l’objet de leurs méditations. Smith apportait sans doute avec lui des connaissances profondes et des doctrines nouvelles en économie politique ; mais il est impossible de douter que ses rapports avec les encyclopédistes et les économistes français n’aient exercé une influence décisive sur son esprit[2]. Il a déclaré lui-même que son intention avait été de dédier à Quesnay son grand ouvrage sur la richesse des nations, si le célèbre docteur ne fût pas mort avant cette publication mémorable. Il est facile, en effet, de reconnaître l’empreinte de l’école économiste dans les œuvres de Smith, quoique ses doctrines diffèrent en plusieurs points de celles de Quesnay[3]. Mais Quesnay a eu la priorité d’un système, quel qu’il fût, et nous ne craignons pas de dire que ses erreurs même ont été utiles aux progrès de la science, en appelant sur les questions sociales l’attention et parfois l’enthousiasme de son siècle. Adam Smith a évidemment emprunté à cette école ses arguments les plus éloquents en faveur de la liberté du commerce et de l’industrie ; il n’a inventé contre elle que sa théorie de la puissance du travail, qui a renversé l’hypothèse spécieuse de Quesnay sur la prédominance de la propriété territoriale.

Cette influence incontestable des encyclopédistes et des économistes français ne se révéla point aux yeux des contemporains d’Adam Smith, à l’apparition de ses Recherches sur les causes de la Richesse des Nations. Avant de publier cet immortel ouvrage, l’auteur s’était comme retiré en lui-même, au sein d’une profonde solitude où il vécut dix années en butte aux plaintes et même aux sarcasmes de ses amis. Hume lui écrivait pendant cette retraite opiniâtre, à la date de 1772 : « Je n’accepterai point l’excuse de votre santé, que je n’envisage que comme un subterfuge inventé par l’indolence et l’amour de la solitude. En vérité, si vous continuez d’écouter tous ces petits maux, vous finirez par rompre entièrement avec la société, au grand détriment des deux parties intéressées. » Déjà en 1769, Hume avait essayé de vaincre la résistance de Smith, sans être plus heureux : « Je veux savoir ce que vous avez fait, lui disait-il, et j’ai dessein d’exiger de vous un compte rigoureux de l’emploi de votre temps dans votre retraite. » Pendant ce temps, Adam Smith, inébranlable, vivait modestement à Kirkcaldy auprès de sa mère et de quelques amis d’enfance, et il travaillait sans relâche au monument qui devait immortaliser sa mémoire. Lorsqu’enfin il fit paraître son livre (c’était au commencement de 1776), Hume, que nous avons plaisir à citer comme l’expression la plus avancée des économistes de l’époque, lui écrivit, sous la date du 1er avril de la même année, ces lignes remarquables : « Courage, mon cher monsieur Smith : votre ouvrage m’a fait le plus grand plaisir, et en le lisant, je suis sorti d’un état d’anxiété pénible. Cet ouvrage tenait si fort en suspens et vous-même, et vos amis, et le public, que je tremblais de le voir paraître ; mais enfin je suis soulagé. Ce n’est pas qu’en songeant combien cette lecture exige d’attention et combien peu le public est disposé à en accorder, je ne doive encore douter quelque temps du premier souffle de la faveur populaire. Mais on y trouve de la profondeur, de la solidité, des vues fines et ingénieuses, une multitude de faits curieux ; de tels mérites doivent tôt ou tard fixer l’opinion publique. » Hume terminait cette lettre en annonçant à Smith qu’il lui contesterait quelques-uns de ses principes ; et certes, au moment où il écrivait, lui seul peut être, en Europe, était en état de lutter contre un si formidable jouteur.

À l’apparition des Recherches sur les causes de la Richesse des Nations, la France était sous le charme de l’école physiocrate, et quoique le chef de la secte, Quesnay, fût déjà mort, ses successeurs, plus clairs et plus complets qu’il ne l’avait été lui-même, propageaient ses doctrines avec une ardeur religieuse. Mercier de La Rivière, le marquis de Mirabeau, Dupont de Nemours, et vingt autres appartenaient à cette église libérale, qui trouva bientôt dans Turgot un ministre assez puissant pour faire exécuter ses commandements. Aussi le livre d’Adam Smith n’eut-il qu’un retentissement très-borné en France. Tout le monde vivait sous l’empire de la Formule universelle, développée en plusieurs volumes par l’Ami des hommes. Des milliers de livres avaient paru pour attaquer avec une égale ardeur ces dogmes mystérieux du produit net, en vertu desquels l’école économiste classait les producteurs suivant de nouvelles méthodes, et plaçait au premier rang d’entre eux les propriétaires fonciers. Adam Smith renversa d’un trait de plume cet ingénieux échafaudage, en rendant au travail les prérogatives éternelles qui lui appartiennent dans l’intérêt des sociétés. C’est là son plus beau titre de gloire, et quoique les Traités politiques de Hume, qui avaient paru en 1752, aient dû lui suggérer quelques-unes de ses idées sur ces hautes questions, il n’y eut qu’un cri d’admiration, en Angleterre, à l’apparition des Recherches sur les causes de la Richesse, comme si nul autre livre important n’eût été publié avant celui-là[4].

Deux ans après cette publication, Adam Smith fut nommé commissaire des douanes en Écosse, par l’influence du duc de Buccleugh son ancien élève ; mais cette position qui assurait le repos de ses vieux jours, a été fatale à la science, en condamnant le philosophe de Glasgow à des travaux d’un ordre inférieur, qui ont absorbé le reste de sa vie. En effet, depuis le moment de son installation à Édimbourg en qualité de commissaire des douanes, en 1778, jusqu’en 1790, époque de sa mort, l’illustre économiste se borna au rôle d’éditeur de ses ouvrages. L’université de Glasgow, justement fière des succès du professeur qui lui avait appartenu, lui décerna, en 1787, le titre de recteur, flatteuse distinction à laquelle il se montra très-sensible[5]. Trois années auparavant, Adam Smith avait perdu sa mère et une parente à laquelle il paraissait attaché par les liens les plus tendres. Cette fâcheuse circonstance aggrava chez lui les infirmités de l’âge qui s’étaient fait sentir de bonne heure, malgré la régularité de ses habitudes, et sa mort arriva comme s’était écoulée sa vie, sans altérer en rien la sérénité de son âme. Chacun sait que, sentant sa fin approcher, il fit brûler par ses amis une foule de manuscrits qu’il jugeait indignes de lui survivre, et ses volontés à ce sujet furent religieusement exécutées. Il existe une lettre écrite par lui à David Hume, en avril 1773, dans laquelle se manifestait déjà la ferme résolution de se montrer sévère au point d’envelopper dans une même réprobation tous ses travaux inédits, à l’exception d’une Histoire des systèmes astronomiques jusqu’au temps de Descartes.

Ainsi mourut cet illustre fondateur de l’économie politique, après une carrière paisible et honorée, mais dépourvue de l’éclat qui devait bientôt s’attacher à son nom. On n’apprit qu’après sa mort une foule de bonnes actions qu’il avait cachées et de services généreux qu’il avait rendus. Sa vie avait été si simple et si retirée, qu’on en connaît à peine les principaux événements ; on sait seulement qu’il était d’un commerce agréable, d’un caractère timide et distrait, et d’une indépendance philosophique à la hauteur de son génie. À l’université d’Oxford, il fut un étudiant sceptique et hardi ; dans sa chaire, à Glasgow, il se montra professeur consciencieux, original, clair et profond tout à la fois. Quoiqu’il improvisât ses leçons avec lenteur et sans élégance, on l’écoutait avec avidité ; on discutait avec chaleur les sujets qu’il avait traités et sur lesquels il savait répandre un intérêt inexprimable. Son style reproduit assez fidèlement ce que ses contemporains ont dit de ses leçons. Il est toujours grave, simple et lucide, mais souvent assez lourd, prolixe et traînant. Adam Smith ne s’est servi de la langue que comme d’un instrument. Préoccupé du fond plutôt que de la forme, il semble dédaigner de descendre aux artifices de langage, trop souvent nécessaires pour fixer l’attention d’un nombreux auditoire et celle des lecteurs. Cependant, le feu sacré de l’éloquence brille par moments dans plusieurs de ses pages, lorsque, entraîné par l’importance du sujet et quelquefois ébloui par les vives clartés de son génie, il promène un regard ferme et tranquille sur les phénomènes économiques de l’existence des sociétés. Sa véritable gloire est d’en avoir découvert un grand nombre, et d’avoir analysé les plus essentiels d’une manière admirable. On soupçonnait à peine, avant lui, les lois qui président au développement social des peuples ; on n’avait qu’une connaissance imparfaite et empirique des éléments de leur prospérité. La richesse s’ignorait elle-même, comme la pauvreté. Les bons gouvernements agissaient au hasard, guidés seulement par l’honnêteté de leurs intentions, qui ne les empêchait pas toujours de faire fausse route. La science des finances et celle du commerce, les procédés économiques de l’industrie, les bases fondamentales du développement agricole, n’étaient qu’ébauches avant lui. Adam Smith a expliqué le premier comment la vie circulait dans ces grands corps, qu’on appelle des nations ; il a exposé les causes de leur élévation et de leur décadence avec une supériorité inconnue aux plus habiles historiens.

Sa véritable renommée repose tout entière sur le traité d’économie politique qu’il a modestement intitulé Recherches sur la nature et les causes de la Richesse des Nations. Il est très-probable, malgré le soin extrême qu’il mit à la rédaction de cet ouvrage, qu’Adam Smith n’en soupçonna jamais toute la portée. Il affectionnait de préférence ses œuvres philosophiques, et il était loin de prévoir qu’un jour ses travaux économiques deviendraient le point de départ d’une ère nouvelle dans le gouvernement des sociétés. Comme il avait publié avant sa mort cinq éditions de sa Théorie des sentiments moraux[6], et seulement quatre éditions des Recherches, il dut croire que ses contemporains faisaient plus de cas de sa philosophie que de son économie politique. Et pourtant, quelle différence dans la destinée de ces deux livres ! Personne ne songe plus à l’un, et la politique de l’avenir repose sur l’autre. La seule réhabilitation du travail suffirait à la gloire de Smith ; mais il en a signalé les avantages et analysé les procédés avec une telle supériorité de vues, que ses théories peuvent être considérées comme de magnifiques découvertes. C’est lui qui a le premier démontré la nécessité d’une alliance perpétuelle entre le capital et le travail, trop souvent divisés. Les économistes les plus hardis de l’époque actuelle n’ont rien écrit de plus énergique que le tableau qu’il a tracé des coalitions d’ouvriers et de maîtres, ni rien de plus éloquent que ses irrésistibles manifestes en faveur de la liberté de l’industrie. C’est à lui que nous devons toutes les libertés dont on abuse tant aujourd’hui, et que des novateurs rétrogrades voudraient proscrire, pour s’épargner l’embarras de les organiser. Nul n’a porté des regards plus sûrs et plus profonds sur les éléments du crédit. Son chapitre des Banques est resté un modèle inimitable de clarté, de logique et de prudence. Adam Smith a tracé d’une main ferme la limite qu’elles ne devaient pas franchir ; et quiconque, depuis, peuple ou roi, a osé s’écarter de ses sages prescriptions, et se suspendre aux ailes d’Icare, pour nous servir de l’expression de l’auteur, est tombé dans l’abîme.

On éprouve, en étudiant ce bel ouvrage, un sentiment particulier de satisfaction qui est dû à la rectitude des idées et à l’enchaînement rigoureux des déductions. Une fois le sujet lancé, si j’ose dire, Adam Smith ne lui laisse ni paix ni trêve : il l’examine sous toutes ses faces, l’appuie de mille exemples, le vivifie de mille comparaisons, et l’inonde, en un mot, de lumière. Ses voyages lui fournissent des observations de tout genre qu’il distribue avec un art merveilleux, et sa philosophie l’aide à en tirer le meilleur parti. Son indépendance ne recule devant aucune conséquence, dès qu’il s’agit des intérêts de la vérité. Quelquefois même, ces intérêts lui inspirent des accents d’indignation qui feraient honneur aux écrivains les plus avancés de nos jours. L’esprit de monopole, source de tant de guerres et de crimes, lui était surtout antipathique. « Le commerce, dit-il, qui, pour les nations comme pour les individus, devrait être un lien d’union et d’amitié, est devenu la source la plus féconde des animosités et de la discorde. L’ambition capricieuse des rois et des ministres n’a pas été plus fatale au repos de l’Europe, que l’impertinente jalousie des commerçants et des manufacturiers. La violence et l’injustice de ceux qui gouvernent le monde sont un mal qui date de loin, et contre lequel la nature des affaires humaines laisse peu espérer de remède assuré. Mais la basse rapacité, le génie monopoleur des négociants et des manufacturiers, qui ne sont ni ne doivent être les maîtres du monde, sont des vices, incorrigibles peut-être, mais qu’on peut très-aisément empêcher de troubler le repos de tout autre que de ceux qui s’y livrent. »

L’expérience n’a infirmé jusqu’à ce jour qu’une seule des doctrines d’Adam Smith, je veux parler de celle qui attribue à la liberté absolue de l’industrie le soin de suffire à toutes les nécessités sociales, et la possibilité de réaliser toutes les sortes de progrès. Ce grand économiste avait dit quelque part : « Pour élever un État du dernier degré de barbarie au plus haut degré d’opulence, il ne faut que trois choses : la paix, des taxes modérées et une administration tolérable de la justice. Tout le reste est amené par le cours naturel des choses. » Nous avons vu, depuis, le cours naturel des choses produire des effets désastreux et créer l’anarchie dans la production, la guerre pour les débouchés, et la piraterie dans la concurrence. La division du travail et le perfectionnement des machines, qui devaient réaliser pour la grande famille ouvrière du genre humain la conquête de quelques loisirs au profit de sa dignité, n’ont engendré, sur plusieurs points, que l’abrutissement et la misère ! Quand Smith écrivait, la liberté n’était pas encore venue avec ses embarras et ses abus. Le professeur de Glasgow n’en prévoyait que les douceurs. Il croyait le printemps perpétuel sur cette terre inconnue qu’il allait découvrir. C’est à ses successeurs que devaient échoir les rigueurs de l’hiver, et Smith aurait sans doute écrit comme M. de Sismondi, s’il eût été témoin du triste état de l’Irlande et des districts manufacturiers de l’Angleterre au temps où nous vivons. Nous avons appris en Europe, par une dure expérience, que les gouvernements étaient bons à quelque chose, et que la liberté mal cultivée donnait, comme tous les arbres sauvages, des fruits souvent très-amers. L’horizon industriel était bien étroit, quand Adam Smith pouvait le percer d’outre en outre, en allant de Glasgow à Toulouse. Les États-Unis n’avaient alors que quinze cent mille habitants, au lieu de vingt millions, et la Compagnie des Indes ne menaçait pas, comme aujourd’hui, les remparts de Pékin. Smith se plaignait beaucoup des douanes de provinces et des petites entraves de son temps. Qu’aurait-il dit en présence du blocus continental ?

Tous les éléments de la richesse, sauf la terre, ont donc éprouvé de grandes modifications depuis la publication du livre de Smith. L’Europe d’aujourd’hui n’a presque plus rien de commun avec l’Europe de son temps. En 1776, l’industrie du coton, la filature mécanique, la machine à vapeur, les chemins de fer, n’existaient réellement point. Nous avons porté, en France, le dernier coup à tous les préjugés de caste et à la propriété féodale. L’Amérique du Sud est émancipée, convulsivement sans doute et stérilement jusqu’à présent ; mais le voile qui couvrait ce vaste continent est tout entier levé. Nos bateaux à vapeur ont repris la vieille route de l’Inde abandonnée depuis la grande querelle des Vénitiens et des Portugais. Que dis-je ? Venise elle-même n’est plus, la Grèce est affranchie, l’Égypte se réveille ; tout est changé depuis l’œuvre de Smith, et néanmoins cette œuvre demeure immortelle. Elle peut se résumer en deux mots : la paix et le travail. C’est par ce double chemin que l’humanité a pris son essor que rien n’arrêtera désormais. La gloire de Smith est de l’avoir tracé, d’en avoir démontré la supériorité sur tous les autres. C’est sur la nature aujourd’hui, grâce à lui, que les grands peuples aiment à faire des conquêtes. C’est l’esprit de son livre qui a prévalu aux États-Unis et qui a couvert ce pays de villes, de canaux et de défrichements. C’est l’oubli de ses préceptes qui l’infeste à présent de banqueroutes et de sinistres. Sur quelque point du globe que l’on tourne les yeux, la fortune sourit aux nations qui se montrent fidèles à la sagesse économique ; la misère désole les contrées où cette sagesse est méconnue. Adam Smith a eu l’honneur insigne d’être le plus habile interprète de cette sagesse collective, œuvre du temps et du génie, qu’on appelle la science économique. Quelques progrès que la science fasse à l’avenir, le philosophe de Glasgow en sera toujours considéré comme le fondateur, et son livre sera toujours lu avec fruit, même quand il en aura paru de meilleurs.

Nous ne relèverons point ici les défauts très-connus du sien : il manque de méthode, d’ordre et de composition. La lecture en est difficile et fatigante au premier abord ; mais il ne faut pas s’arrêter aux aspérités qu’on y trouve, et bientôt la solidité de l’édifice, ses vastes dépendances, ses admirables compartiments apparaîtront à la vue du lecteur. Smith se répète quelquefois ; plus souvent il s’oublie et paraît s’égarer ; mais le fil qui le guide ne se brise jamais : vous le voyez toujours arriver à son but, même après les plus longs détours qui devaient l’en éloigner. Quiconque est assez curieux pour le suivre, ne fût-ce qu’un moment, se sent entraîné dans sa course opiniâtre et sévère, comme celle des cylindres de nos industries, où tout le corps doit passer pour peu qu’on y engage le petit doigt. On ne quitte point cet auteur sans être plus instruit. Son génie projette des lueurs si vives sur tous les sujets, que même lorsqu’il se trompe, il aide le lecteur à reconnaître ses erreurs et lui apprend à s’en défendre. Chez lui, jamais rien de hasardé, d’aventureux et de conjectural : il ne parle que des choses qu’il a approfondies, des villes qu’il a vues, des faits qu’il a vérifiés. Sa probité se fût révoltée à l’idée des extravagances de toute sorte qui devaient agiter le terrain de l’économie politique, et des promesses décevantes qu’on fait ou qu’on accueille de nos jours en son nom. L’expérience lui avait appris que l’humanité marche d’un pas plus lent que la vie de l’homme, et qu’il faut plusieurs relais de générations pour arriver à certains résultats qu’on ne saurait atteindre en quelques années. Adam Smith était surtout un homme de bon sens, d’un jugement exquis, d’une raison inébranlable. On dirait qu’il a vécu exempt de passions, sauf celle des livres, en voyant avec quelle haute impartialité il a envisagé toute chose et poursuivi, au travers des devoirs de sa position, le cours de ses longues et sérieuses études.

Tous ceux de ses contemporains qui ont vécu dans son intimité nous le représentent comme doué d’une humeur douce, spirituel et gai dans la conversation, mais souvent embarrassé de sa contenance, surtout en présence des étrangers. On cite une foule d’anecdotes plaisantes à propos des distractions auxquelles il était sujet ; mais personne n’a jamais eu à se plaindre de son caractère, et il est demeuré constamment fidèle à ses amis, malgré les vicissitudes de la vie littéraire au dix-huitième siècle. Quelques-uns de ses biographes ont assuré qu’il avait entretenu avec Turgot une correspondance dont il n’est resté aucune trace. Ce qui est certain, c’est que pendant plusieurs années il ne cessa de suivre avec sollicitude la marche de l’école économiste française, et qu’il sembla recevoir de Paris une partie des inspirations dont il se nourrissait à Kirkcaldy, pendant la rédaction de son grand ouvrage. Nous pouvons donc revendiquer pour notre pays l’honneur d’avoir fourni quelques matériaux au monument élevé par Smith. Smith est de la famille des encyclopédistes et des physiocrates. Sa philosophie est de l’école dont son ami Hume représentait les principes en Angleterre ; mais son économie politique lui appartient plus exclusivement. Elle est aujourd’hui traduite dans toutes les langues et enseignée dans toutes les chaires. Elle est devenue le guide le plus indispensable des historiens et des hommes d’État, et c’est là qu’il faut étudier la physionomie de ce penseur original et profond, dont il ne nous reste pas même un portrait[7].

Blanqui.



  1. Voici dans quels termes plaisants son ami Hume lui rendait compte du succès de la Théorie des sentiments moraux « Mon cher monsieur Smith, disposez votre âme à la tranquillité ; montrez-vous philosophe pratique comme vous l’êtes par état ; pensez à la légèreté, à la témérité des jugements ordinaires des hommes, et souvenez-vous que Phocion soupçonnait toujours qu’il avait dit quelque sottise quand il se voyait accueilli par les applaudissements de la multitude. Supposant donc que, par ces réflexions, vous êtes préparé à tout, j’en viens enfin à vous annoncer que votre livre a éprouvé le plus fâcheux revers, car le public semble disposé à l’applaudir avec excès. Il était attendu par les sots avec impatience, et la tourbe des gens de lettres commence déjà à chanter très-haut ses louanges. Trois évêques passèrent hier à la boutique du libraire pour l’acheter et pour s’informer de l’auteur. Charles Townsend, qui passe pour le premier juge d’Angleterre, est si épris de cet ouvrage, qu’il a dit à Oswald qu’il voudrait confier à l’auteur l’éducation du duc de Buccleugh, et qu’il saurait mettre à ses soins un prix capable de le déterminer. » (Lettre du 12 avril 1759.)
  2. L’abbé Morellet s’exprime ainsi sur Adam Smith, dans ses Mémoires : « J’avais connu Smith dans un voyage qu’il avait fait en France vers 1762 : il parlait fort mal notre langue ; mais sa Théorie des sentiment moraux, publiée en 1759, m’avait donné une grande idée de sa sagacité et de sa profondeur. Et véritablement, je le regarde encore aujourd’hui comme un des hommes qui a fait les observations et les analyses les plus complètes dans toutes les questions qu’il a traitées. M. Turgot qui aimait, ainsi que moi, la métaphysique, estimait beaucoup son talent. Nous le vîmes plusieurs fois ; il fut présenté chez Helvétius : nous parlâmes théorie commerciale, banque, crédit public, et de plusieurs points du grand ouvrage qu’il méditait. Il me fit présent d’un joli portefeuille anglais de poche, dont je me suis servi vingt ans. »
  3. Smith a déclaré plusieurs fois que « le système d’économie politique de Quesnay, avec toutes ses imperfections, était l’opinion la plus voisine de la vérité qui eût encore été publiée sur les principes de cette importante science. »
  4. La première édition des Recherches a paru en 1776, en deux volumes in-4o. L’auteur a fait quelques transpositions et quelques changements dans la seconde, qui est devenue le point de départ de toutes les autres, sauf quelques corrections de peu d’importance à la quatrième édition, publiée en 1784.
  5. « Aucune place, dit-il, ne pouvait me causer une satisfaction plus réelle. Nul homme ne peut avoir plus d’obligations à une société que je n’en ai à l’université de Glasgow. C’est elle qui m’a élevé et m’a envoyé à Oxford. Peu après mon retour en Écosse, elle m’élut au nombre de ses membres. Lorsque je repasse cette période de treize années, pendant lesquelles j’ai été membre de cette société, je l’envisage comme la plus heureuse époque de ma vie ; et maintenant, après vingt-trois ans d’absence, me voir rappelé au souvenir de mes amis d’une manière si agréable, c’est un sentiment qui pénètre mon cœur d’une joie pure et que je ne saurais exprimer. »
  6. Voyez, pour de plus amples détails, le Précis sur la vie et les écrits d’Adam Smith, par M. Dugald Stewart, traduction de Prévost de Genève. Cette édition comprend les Essais philosophiques, dont M. Cousin a fait l’exposition et la critique dans ses leçons à la Faculté des lettres de Paris. M. Mac Culloch a publié une notice biographique sur Adam Smith, en tête de l’édition qu’il a donnée de ses Recherches.
  7. Il n’existe de lui qu’un médaillon de profil, par Tassie, et une silhouette en pied, dessinée par Kay, en 1790, l’année de sa mort.