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CHAPITRE IX

danger imprévu

La nuit avançait ; la lune, inclinée vers l’occident, cédait la place aux premières lueurs de l’aube.

Pendant toute la durée de cette demi obscurité il était presque impossible aux Shawnees de découvrir les traces des fugitifs. Le Huron, toujours sur ses gardes, profita de ces heures favorables pour hâter la marche, se dirigeant droit vers le settlement.

Quand vint le grand jour, la petite troupe avait gagné du terrain ; douze milles, au moins, étaient entre elle et le village ennemi ; on pouvait se croire hors de tout péril.

Oonomoo, comme d’habitude, guidait la marche, modérant délicatement son pas sur l’allure de miss Prescott que suivait de près le triomphant Caton.

— Dites-moi donc, Oonomoo, demanda Canfield à voix basse, verriez-vous quelque inconvénient à ce que miss Prescott et moi fissions un petit bout de conversation ?

— Non — soyez sans crainte — parlez doux — parlez d’amour — si bien que la jeune fille seule vous entende — la jeune fille parlera doux et bas, si bien que votre oreille seule l’entendra, répondit le Huron avec un amical sourire.

Le jeune lieutenant, sans perdre une seconde, se plaça à côté de sa fiancée, et serrant sa main qu’elle lui abandonnait bien volontiers, se mit à causer avec elle.

— Parlez moi, chère Mary, de votre captivité ; racontez-moi tout ce qui vous est arrivé depuis cet affreux désastre.

La jeune fille lui donna tous les détails demandés : plus d’une fois elle sentit frissonner la main du jeune homme dans la sienne :

— Sans l’affectueuse bonté de Vanderbum, et le dévouement d’Oonomoo, ajouta-t-elle, je n’aurais jamais pu espérer de revoir ceux que j’aime.

— Le Hollandais est fort stupide, mais honnête et brave cœur. Quant à Oonomoo, il est à jamais notre ami, sa noble conduite nous le rend bien cher : je lui dois le plus grand bonheur de ma vie.

— Mais, demanda la jeune fille, quel motif l’a poussé à risquer ainsi sa vie pour moi ?

— Sa généreuse nature, ses bons sentiments religieux : chose rare chez un Indien, il appartient à la foi chrétienne. Depuis longtemps, il est en bonnes relations avec les Blancs : il a rendu à l’armée de grands services. J’ai entendu dire que son inimitié avec les Shawnees date de loin : son père était un chef riche et heureux ; pendant l’enfance d’Oonomoo, les Shawnees massacrèrent inhumainement toute sa famille ; seul il s’échappa et grandit dans les bois, comme un petit louveteau. Très-jeune encore, il commença à faire aux ennemis de sa race une guerre mortelle : vous ne pourriez imaginer les quantités de chevelures scalpées qui ornent sa cabane ; il y en a des monceaux. Mais depuis deux ou trois ans, une douce influence l’a calmé, il ne tue qu’en combat loyal.

— Quelle influence voulez-vous dire ?

— Sa femme : une pieuse créature, chrétienne depuis son enfance qui, avec son jeune fils, habite une hutte cachée dans des retraites inaccessibles, et que personne ne connaît. Jamais les Shawnees n’ont pu la découvrir ; ce n’est pas faute d’avoir cherché.

— Mon père récompensera bien ces braves gens.

— Ne leur offrez rien, ils refuseraient : Oonomoo a un cœur de prince, jamais il n’a accepté de rémunération pour ses services. Croyez-vous que j’aie attendu ce moment pour chercher à lui témoigner ma reconnaissance ? ajouta Canfield en serrant tendrement la main de sa fiancée.

— Ah ! je suis trop heureuse ! vraiment. Ma pauvre bonne mère, ma chère sœur vont être bien consolées ! ont-elles dû souffrir pendant quelques jours !

— Peut-être n’ont-elles rien su.

— Mais vous avez aperçu les lueurs de l’incendie ; néanmoins vous étiez beaucoup plus éloigné qu’elles.

— C’est vrai ; mais je n’avais pas la moindre idée que c’était votre habitation qui brûlait. Je suppose que votre mère ne se sera pas doutée de l’affreuse réalité, d’autant moins qu’elle était accoutumée à croire les Indiens amis des blancs.

— En tous cas, reprit la jeune fille avec un soupir de satisfaction, nous allons bientôt les consoler : mais, mon père, il doit aussi être dans des transes horribles ; comment le rassurer ?

— Il n’est pas impossible que nous le trouvions réuni à toute votre famille ; quand je l’ai quitté, on parlait d’une excursion sur le territoire que vous habitiez.

— Quelle a dû être son affliction en voyant notre demeure détruite !

— Tout cela n’est rien, auprès du sort de sa fille chérie !

— Et nos pauvres serviteurs ! oh ! quel horrible spectacle de les avoir vus tomber sous le tomahawk en criant merci !

— Caton m’a parlé de ce désastre ; il m’a dit aussi le généreux courage avec lequel vous demandiez grâce pour les victimes, sans songer que votre propre existence était en péril.

— Je ne faisais que remplir un devoir, hélas ! malgré mon impuissance ; deux pauvres créatures seules ont échappé à ce désastre, grâce à la Providence, c’est moi et ce timide Caton.

— Quelle discussion avez-vous relativement à mon nom ? demanda sans façon le nègre, qui avait saisi deux ou trois mots de la dernière phrase.

— Pas de bruit ! interrompit péremptoirement Oonomoo.

— Ciel ! Bon Dieu ! Ils parlent bien, eux deux ! je ne peux donc pas glisser une petite observation dans leur conversation ?

— Ils s’aiment — ils parlent doux — vous, noir, vous n’êtes pas amoureux.

— Oui, c’est la seule différence. Si vous le voulez, je renoncerai à parler, et à faire aucune remarque ; mais avant de finir, je vous dirai, Onyomoo, que vous êtes un rude et habile garçon, dont le petit doigt est plus savant que tous les Shawnees ensemble. — À présent je ne dirai plus un mot.

Sur ce, le nègre resta muet.

Canfield et miss Mary prolongèrent pendant plus d’une heure leur innocent babillage, parlant si bas que le bruit de leurs paroles n’arrivait que comme un murmure aux oreilles du Huron : À la fin, la marche devint plus pénible, le bois plus impraticable : tout absorbés par les fatigues de la fuite, les deux amoureux cessèrent de causer.

La petite caravane continua ainsi sa route en silence, jusqu’au moment où elle atteignit une sorte de clairière dont les arbres paraissaient avoir été balayés par un tourbillon.

En y arrivant, on aperçut au clair de la lune un indien debout sur un tronc renversé. Vu de loin, par un effet du mirage de l’ombre, il semblait de taille gigantesque, mais en approchant on reconnut que c’était un enfant. Il était dans l’attitude de l’observation et de l’attente.

Oonomoo, dédaignant de se servir du fusil contre un si faible adversaire, s’arrêta pour l’examiner : tous ses compagnons firent de même, surtout Caton dont les mâchoires claquèrent aussitôt de terreur.

L’enfant, après une seconde d’hésitation, bondit comme un feu follet et disparut dans le fourré.

Il y avait, dans sa tournure, quelque chose qui frappa l’attention du Huron. Avant d’en venir aux armes, il fit entendre un sifflement doux et tremblant. À l’instant, un sifflement pareil lui répondit, et l’enfant reparut tout près d’Oonomoo.

— Niniotan ! fit ce dernier.

— Oui.

— Que faites-vous si loin dans les bois ?

— Les Shawnees ont découvert la demeure d’Oonomoo.

— Flwellina où est-elle ? demanda éperdument Oonomoo qui chancela comme frappé de la foudre.

— Elle a fui dans les bois en attendant Oonomoo.

— A-t-elle envoyé Niniotan le chercher ?

— Oui ; depuis ce matin, Niniotan vous cherche dans la forêt.

— Quand Flwellina et mon fils ont-ils été obligés de quitter leur retraite de l’île ?

— La nuit dernière, un peu après le lever de la lune : nous avons pris le canot, et nous étions bien loin lorsque le matin est venu.

— À quel moment avez-vous vu les Shawnees ?

— Avant-hier, après votre départ ; ils sont arrivés dans un grand canot plein de guerriers. Cachés dans les broussailles, nous les avons vu passer derrière les arbres, ils nous ont cherchés jusqu’à la nuit.

— Où est cachée Flwellina ?

— Au bord du courant qui passe derrière l’île, à plusieurs milles plus loin.

— Combien de temps faudra-t-il à Niniotan pour y conduire Oonomoo.

— Quatre ou cinq heures : la route est facile.

— Les Shawnees sont-ils sur la piste de Flwellina ?

— Si l’œil d’un Shawnee peut suivre sur l’eau la trace d’un canot, ils ont pu la trouver ?

Cette rapide conversation ayant eu lieu en idiome Huron, aucun des auditeurs n’avait pu le comprendre.

Canfield, aux mouvements nerveux et aux traits altérés d’Oonomoo, avait bien reconnu qu’il s’agissait de quelque événement extraordinaire.

Jamais il ne l’avait vu dans un tel état d’agitation, sa voix avait des frémissements terribles.

Le lieutenant resta à l’écart jusqu’à ce que le Huron se tournant vers lui, l’appelât et lui dit :

— Voilà mon fils Niniotan ; il vient avec nous.

— Je suis bien aise de le voir, je vous assure. Vous attendiez-vous à le trouver ici ?

— Non. Flwellina, sa mère, l’a envoyé en toute hâte chercher Oonomoo : Il nous a cherchés tout le jour, et ne nous a trouvés qu’ici.

— Vous apporte-t-il quelque mauvaise nouvelle ?

— Je vous dirai plus tard : — pour le moment, allons vite ! allons vite ! ! arrivons au settlement le plus tôt possible. Prenons la jeune fille par la main pour la conduire plus vite.

Le jeune officier commença dès ce moment à soupçonner une partie de la vérité, mais n’osant faire aucune question, il se hâta d’obéir, prit la main de miss Prescott, et l’entraîna le plus rapidement qu’il pût.

Il ne comprenait pas la cause du silence gardé par le Huron : il ne soupçonnait point que ce noble cœur se taisait pour n’être point sollicité par ses amis, de les quitter en toute hâte, et de courir où son cœur l’appelait.

L’indien ne voulait pas abandonner ses protégés jusqu’à ce qu’il les eût mis en sûreté.

Pendant huit heures on marcha avec une précipitation désespérée : miss Prescott supportait cette épreuve mieux qu’on n’aurait pu l’espérer : Forte, pleine de courage, accoutumée aux courses et à la fatigue par ses habitudes de jeunesse, elle se faisait un jeu de courir à travers bois, surtout en songeant qu’elle fuyait la captivité. Son sang généreux bouillait dans ses veines, l’élastique vigueur de la santé, l’animation d’un bonheur inespéré ; tout contribuait à entretenir ses forces et son courage ; elle n’était point lasse lorsque le Huron fît faire halte.

Le soleil venait de se lever : on n’était plus qu’à deux ou trois milles de l’habitation du capitaine Prescott ; le settlement voisin était très proche, par conséquent.

Oonomoo avait tué un coq sauvage ; en quelques minutes il eut allumé du feu pour le faire cuire. Bientôt le rôti fut prêt, et cette fortifiante nourriture ranima tous les fugitifs.

Canfield remarqua que le Huron et son fils mangèrent seulement une ou deux bouchées : cette circonstance le confirma dans la persuasion que l’enfant avait apporté de mauvaises nouvelles. Néanmoins il s’abstint de rien demander, sachant parfaitement que l’Indien ne voudrait rien dire avant l’heure.

Ils finissaient leur dernière bouchée, lorsque Oonomoo et Niniotan se dressèrent sur leurs pieds, l’oreille tendue.

Après avoir écouté un instant :

— Quelqu’un vient, dit Oonomoo.

— Ciel ! Bon Dieu ! encore des Indiens ? demanda Caton cherchant un trou pour se cacher.

Aux regards interrogateurs de l’officier et de la jeune fille, le Huron répondit :

— Pas Indiens — marche trop pesante — hommes blancs.

— Ce sont probablement des amis ! s’écria la jeune fille en sautant et battant des mains joyeusement.

— Ils arrivent — vous allez voir.

La marche uniforme et retentissante d’une troupe armée se faisait entendre ; bientôt elle se rapprocha, une voix forte se fit entendre :

— Par ici, enfants ! nous avons encore une rude course avant d’arriver à cette infernale ville Indienne.

— Votre père ! sur ma vie ! murmura Canfield à la jeune fille debout auprès de lui.

À la même minute apparaissait au travers des feuillages l’uniforme bleu d’un officier de l’armée fédérale ; la haute stature du capitaine Prescott se dessina en tête d’un détachement.

— Holà ! hé ! que voyons-nous là ? s’écria-t-il joyeusement en donnant un coup d’œil à la petite troupe des fugitifs : voilà Canfield ! aussi sûr qu’il fait jour : Et si ce n’est pas ma petite Mary, je perds mon nom ! Ah ! voici Oonomoo, le plus galant homme rouge qui ait touché la détente d’une carabine, avec lui une édition-pocket de lui-même ; et ce butor de Caton aussi ! — Dans les bras de votre père, fillette ! venez l’étouffer un peu !

Le brave capitaine affectait de plaisanter pour dissimuler son émotion ; mais, au fond de son sourire, il y avait des larmes qu’il se hâta de cacher dans la noire chevelure de sa fille.

La pauvre enfant fondit en pleurs dans les bras de son père, sans pouvoir murmurer d’autres paroles qu’un fervent remerciement au ciel.

Les soldats restés en arrière, — tous, de rudes militaires bronzés par vingt batailles et par le vent du désert, — s’enfonçaient les poings dans les yeux pour y retenir une larme inaccoutumée.

— Ma mère et ma sœur vont bien ? demanda miss Mary en relevant la tête pour dévorer son père du regard.

— Oui, mais elles sont cruellement inquiètes de toi.

— C’est tout détruit chez nous, pour toujours.

— Qu’importe, mignonne ? tu es retrouvée ! le reste n’est rien.

— Mais, nos infortunés serviteurs ! tous massacrés, excepté ce pauvre Caton !

— Ah ! oui c’est affreux ! c’est une chose terrible ! Je pleure sur eux, les pauvres misérables ! — Mais j’ai retrouvé ma fille ! j’ai retrouvé mon enfant !

Et, transporté de joie, le capitaine pressa tendrement Mary sur la poitrine.

— Mais que fais je ? reprit-il tout-à-coup en promenant ses regards autour de lui ; je ne parle à personne. Lieutenant, permettez-moi de vous féliciter de l’heureuse issue de cette catastrophe ; grâce à vous, sir, il n’y a pas de deuil dans la famille. Le ciel vous récompensera, mon jeune ami ; et nous tâcherons de le devancer un peu, nous, sur la terre, ajouta-t-il avec un jovial sourire à l’adresse de sa fille.

La gaîté du brave capitaine se communiqua à tous ses compagnons ; chacun sourit, les visages s’épanouirent.

— Ah ! oui, l’issue est heureuse ! bien heureuse ! répondit Canfield, et j’en remercie Dieu. Mais par quel heureux hasard vous trouvez-vous ici, capitaine ? ajouta-t-il en secouant cordialement la main qui s’était étendue vers lui.

— Ah ! à propos, je ne vous ai pas expliqué cela. Figurez-vous, lieutenant, que deux heures ne s’étaient pas écoulées depuis votre départ lorsque le général m’a envoyé l’ordre de changer de garnison pour venir m’installer au Block-House du settlement où se trouvaient ma femme et ma fille en ce moment. Je n’ai été nullement fâché de recevoir cet ordre ; et je suppose qu’il n’a rien de déplaisant pour vous, n’est-ce pas, lieutenant ?

— Ah ! certes, rien ne pouvait m’être plus agréable, répliqua le galant officier qui ne put s’empêcher de rougir en se voyant le point de mire de tous les regards.

— Enchanté de vous trouver de mon avis ! enchanté vraiment ! Alors, sir, vous comprenez, je suis parti au plus vite, doublant, triplant les étapes pour vous atteindre : mais bast ! j’aurais eu plus de succès si j’avais couru après mon ombre ! les amoureux ne marchent pas, ils volent. Je suis arrivé hier au settlement : en entrant, je reçois à bout portant cette nouvelle que ma maison est incendiée, et que ma douce petite Mary est prisonnière ou tuée… Cela m’a fait bien du mal, ajouta le capitaine après avoir gardé un instant le silence, j’ai cru que j’en perdrais la tête. D’autant mieux qu’on ne pouvait douter de ce désastre ; quelques hommes du settlement étaient venus inspecter les lieux et s’assurer de la triste vérité. Mais, restait encore une chose inconnue, et c’était la plus importante : Qui avait fait le coup ? Ce n’était pas chose facile à savoir tout d’abord ; mais en cherchant un peu, nous avons trouvé, et alors mon plan a été bientôt fait. J’ai demandé une douzaine de volontaires, il en est venu cent ; et je n’ai eu que l’embarras du choix. J’ai pris de vieux chasseurs, trappeurs, settlers, qui connaissent à fond la guerre indienne, et qui savent par cœur tout le pays. Ce sont des phénix, mon cher lieutenant, des hommes impayables, des braves à tout poil. Vous voyez ce grand garçon qui a une bouche fendue jusqu’aux oreilles et des yeux en têtes d’épingle : il prétend que depuis dix-sept ans il a toujours mangé de l’Indien cru pour son déjeuner, et que sa santé dépérirait s’il discontinuait ce régime. Du reste, c’est presque un sauvage, avec sa longue chevelure noire ; et s’il passe encore quelques mois sans se lessiver le visage on jurera qu’il est peint en guerre. Cet autre qui se balance sur ses jambes à côté de lui ; vous voyez son nez retroussé comme celui d’un Bull-dog, ses pieds qui ressemblent à des nageoires : il affirme être composé de quatre sortes d’animaux : le cheval, l’Alligator, le chat-sauvage, et la Panthère. Les autres sont tous du même acabit ; vous comprenez que je devais avoir bonne espérance pour l’issue de mon expédition. Je suis presque jaloux que vous m’ayez devancé.

La gaité du capitaine Prescott était communicative ; chacun se mit à rire du plaisant tableau qu’il faisait de sa troupe.

— Oui, continua-t-il, je les garantis de bonne étoffe ; une seule imperfection, c’est qu’ils ne sont pas ferrés sur l’exercice ; et quand je commande : en avant ! ils veulent tous être au premier rang. Mais, dans les bois, la manœuvre n’est plus la même qu’à une revue ; je leur pardonne volontiers et je ne leur demande rien de plus que leurs instincts naturels. À propos, je n’ai encore rien dit à ce brave Oonomoo, mon brave éclaireur, la fleur de mes braves.

À ces mots le capitaine se tourna du côté où le Huron et son fils étaient tristement muets et immobiles ; il saisit la main d’Oonomoo :

— Mon ami, lui dit-il, recevez tous les remerciements d’un père plein de reconnaissance pour vos bons services. Vous avez sauvé ma fille ; jamais je ne pourrai m’acquitter envers vous.

— Capitaine, répliqua le Huron d’une voix brève et saccadée ; les Shawnees ont découvert la hutte d’Oonomoo — sa femme fuit devant eux dans les bois — Oonomoo doit partir.

— Dieu nous bénisse ! s’écria le capitaine : voici un noble cœur qui gémissait là en silence, pendant que je bavarde depuis une demi heure ; ah ! j’en suis outré ! Votre femme est en danger, mon ami ? Cette infernale racaille des Shawnees a encore fait de siennes ! — Camarades ! qui veut partir de suite, et courir à l’aide d’Oonomoo ? Tout le détachement ne poussa qu’un cri :

— Allons ! ! !

— Capitaine ! ajouta un géant roux, en montrant son rifle ; mon nom n’est pas Tom Lamock si je n’écrase pas, à coups de crosse, une nichée d’Indiens, jusqu’à en faire de la chair à pâté ! Allons, Oonomoo !

— Et moi, dit un autre ; je ferai, avec leurs têtes cassées, le même bruit qu’avec un sac de noix.

— Moi, ce sera l’heure de mon déjeûner… je ne dis que ça…

— Silence, sacripants ! hurla le capitaine ; vous nous faîtes perdre un temps précieux ! — Lieutenant Canfield, nous sommes proches du settlement, vous allez, je vous prie, y conduire ma fille, pendant que nous allons faire le coup de feu avec Oonomoo.

— Je proteste chaudement contre cette décision ! s’écria le jeune officier ; je crois qu’il n’y a plus aucun danger à craindre pour miss Prescott ; elle me pardonnera, j’espère, de la quitter en cette occasion et de la confier à la garde de Caton. Quant à moi, je ne puis me décider à laisser Oonomoo partir sans moi : je lui dois plus que ma vie, je ne veux pas, certes, rester en arrière.

La proposition du lieutenant fut acclamée avec enthousiasme. Seulement le capitaine Prescott, pour prévenir l’ombre même d’un danger, chargea un de ses hommes en qui il avait toute confiance, de faire escorte à sa fille.

— Et maintenant, dit il à Oonomoo, tout est arrangé, nous sommes prêts à vous suivre.

— Allons vite, donc ! — Oonomoo ne peut attendre — suivez sa trace.

Au même instant son fils et lui bondirent dans le fourré et disparurent comme deux éclairs.

— Dieu me bénisse ! dit en riant le capitaine, voilà une originale façon de servir de guide, nous ne voyons plus rien !

— Le péril couru par sa femme est tellement urgent, répondit Canfield, qu’il n’a pas le loisir de s’attarder avec nous : vos hommes reconnaîtront facilement sa trace, qu’il aura soin de rendre visible le plus possible ; et, en nous hâtant, nous arriverons peut-être assez tôt pour prévenir des scènes terribles et sanglantes. Quand je pense que ce pauvre malheureux a eu le courage de rester auprès de nous, alors que tant de motifs urgents l’appelaient au loin, je suis confondu de son héroïque dévouement, et je brûle de l’en récompenser autant que nous le pourrons.

— Noble cœur ! noble ami ! murmura le Capitaine ; nous lui devons beaucoup. Allons, enfants ! sans perdre une minute. Vous connaissez les bois mieux que nous ; que l’un de vous se tienne avec moi, qu’un autre guide le détachement, et ne dévions pas d’une ligne, sans cela nous perdrions la piste.

Aussitôt la petite troupe s’élança sur les traces laissées par le Huron.