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CHAPITRE IV

canfield et caton

Les sombres lueurs de l’incendie qu’allumèrent les Shawnees à la résidence de la famille Prescott furent aperçues d’une grande distance : pendant que les bois s’illuminaient de longues traînées fulgurantes, le ciel couronnait d’une auréole rouge le théâtre du sinistre ; dans chaque nuage qui s’empourprait au reflet de la flamme, on aurait cru voir la tête monstrueuse de quelque Esprit de l’air, dardant sur les incendiaires un œil sanglant et farouche.

Tout autour du brasier, les arbres calcinés avaient tordu leurs branches qui étaient restées dans des poses convulsives comme les bras raidis d’un agonisant. Toutes ces écorces recoquillées, ces troncs fendus jusqu’au cœur, ces pierres noircies, ces ruines couvertes de cendres, offraient un lamentable spectacle, lugubre et solennel comme celui d’une tombe. C’était l’exagération du silence et de la solitude au milieu du désert solitaire et silencieux.

Pendant que le brasier funèbre dévorait en grondant sa pâture composée de l’habitation et des habitants plus d’un chasseur isolé, prêtant l’oreille aux crépitements de la flamme, s’arrêta tout ému pour contempler le tourbillon embrasé dont les brûlantes spirales allaient empourprer les nuages ; plus d’une bête fauve, aiguisant ses ongles sur le bord de son repaire, flaira de loin cette atmosphère étouffante et s’enfuit affolée de terreur, après avoir reconnu le feu et les Shawnees, ses ennemis mortels.

Le lieutenant Canfield avait aperçu de fort loin l’incendie, sans en soupçonner nullement la cause. Ce ne fut que que plusieurs heures après, qu’en rencontrant Oonomoo, il apprit le désastre dont ses amis avaient été frappés.

Aussitôt, il s’était mis en route pour visiter le théâtre du désastre, sans savoir ce qu’il pourrait faire, mais résolu aux dernières extrémités pour sauver celle qu’il aimait.

Son désespoir était d’autant plus violent qu’il ignorait entièrement quel avait pu être le sort de miss Prescott ; Oonomoo l’avait quitté presque aussitôt, et ne l’avait pas revu depuis son expédition chez les Shawnees.

Il était environ midi lorsque Canfield arriva sur les lieux, à peine reconnaissables pour lui. Laissant son cheval dans les fourrés, il se mit à parcourir ces ruines, tête baissée, sachant à peine ce qu’il faisait.

Ça et là, le jeune lieutenant rencontrait avec un affreux serrement de cœur les cadavres rigides des nègres massacrés : ce n’était plus pour lui un champ de bataille ordinaire comme il en avait souvent visité ; chaque tache de sang, chaque tête livide, chaque main crispée criait vengeance et réveillait au fond de son âme un douloureux écho.

Tressaillant jusqu’aux entrailles, il se demandait, en contemplant ces tristes trophées d’une fureur sauvage, quels tourments, quelles angoisses pires que la mort, les Indiens avaient peut-être fait subir à leur malheureuse captive.

Sa course errante le conduisit jusqu’en face d’un monticule bizarrement formé de troncs d’arbres, poutres, de pierres, de matériaux calcinés, amoncelés dans le plus grand désordre. Tout cela avait l’aspect d’une ruche grossièrement construite, et aurait pu, au besoin, servir de fort improvisé.

Évidemment cette construction avait été faite postérieurement à l’excursion des Shawnees ; cette circonstance éveilla la curiosité du jeune lieutenant. Mais qui pouvait en être l’auteur ? D’abord il supposa que c’était l’ouvrage d’Oonomoo… Cependant dans quel but se serait-il livré à ce travail ?

L’idée vint à Canfield que les Shawnees avaient façonné cet abri : immédiatement il se tint sur ses gardes. Ce qui excita encore davantage sa méfiance, ce fût une sorte de bruit furtif qui lui parut en sortir.

Alors, par prudence, il recula de quelques pas et se jeta derrière un arbre, sondant du regard ce repaire mystérieux qui semblait receler une créature vivante.

Tout-à-coup, un mouvement brusque se fit dans l’intérieur du monticule : Le lieutenant sentit ses cheveux se hérisser sur sa tête, et prépara ses armes.

Mais presque au même instant retentit un grondement sourd et inarticulé. Canfield respira, il ne s’agissait probablement plus que d’une bête féroce.

— Par toutes les puissances de la création ! quel être, quel animal y a-t-il donc là-dedans ? murmura-t-il en faisant halte.

Et il se demanda pendant quelques secondes s’il marcherait sur l’objet mystérieux pour le découvrir, ou s’il resterait en embuscade.

— Bah ! se dit-il, diable, homme, ou panthère, je verrai bien ce qu’il en est !

Il s’approcha résolument : la même clameur sourde se fît entendre.

— Ces horribles Shawnees auront, pour se divertir d’une manière féroce, enfermé quelque malheureux animal dans cette prison ; je vais remettre la pauvre bête en liberté.

Ce disant, il mit la main sur le tronc d’arbre le plus proche pour le tirer à lui ; mais à peine y eût-il touché, qu’un fracas soudain éclata comme un coup de tonnerre, le monticule sembla faire explosion.

Canfield ne pût maîtriser un brusque mouvement de retraite.

Des hurlements suivirent ce cataclysme intérieur ; et, du milieu de l’édifice ébranlé, surgit un nègre éperdu de terreur.

— Oh ! monsieur l’Indien ! fusillez pas moi ! tuez pas moi ! Gracieux et bon monsieur l’Indien ! blessez pas moi ! Jetez pas votre tomahawk sur pauvre Caton ! Caton n’a jamais blessé un Indien de sa vie ! faites pas de mal ! faites pas ! Boo-hoo-oo-oo-oo !

À ce discours naïf et tumultueux, Canfield reconnut le nègre favori de la famille Prescott.

— Debout, Caton ! debout tête folle ! ne me reconnais-tu pas ?

— Oh ! blessez pas moi ! tuez pas pauvre Caton ! Caton n’a jamais fait mal à un bon Indien de sa vie ! Charmant, bon monsieur l’Indien ! laissez aller moi ! tout ce que vous voudrez, moi le ferai ! moi vous servirai tout le temps ! blessez pas pauvre noir Caton ! répétait le mauricaud en se prosternant de plus en plus.

— Tiens-toi debout, ou je te relève par les oreilles ! s’écria Canfield en se baissant pour arracher le nègre à son humble posture.

Mais le pauvre Caton était si effaré qu’il n’entendait rien, et ne pût même pas se soutenir sur ses jambes : il retomba et continua ses doléances.

— Enfin ! tu ne veux donc pas me reconnaître, Caton ? demanda le jeune lieutenant qui ne pût s’empêcher de sourire.

— Ciel ! bon Dieu ! n’êtes-vous pas un Indien, massa Canfield ? balbutia-t-il enfin, les genoux tremblants de terreur.

— Tu peux le voir, il me semble ; ai-je l’air d’un sauvage ?

— Ah ! bien ! je parierais que c’est vous, après tout ! reprit le nègre avec un peu plus d’assurance ; ciel ! bon Dieu ! je n’ai point peur ! ajouta-t-il en se redressant tout à coup avec fierté ; est-ce que vous croiriez que Caton a peur, massa Canfield ?

— On pourrait prouver ta couardise insigne sans trop de peine.

Le moricaud ouvrit de grands yeux comme s’il n’eût pas compris.

— Alors, vous croyez pas moi sans peur et sans crainte ?

— Pourquoi as-tu bâti cet étrange édifice ?

— Pour moi mettre à l’abri de la pluie.

— Il n’est pas tombé une goutte d’eau depuis plusieurs jours.

— Je sais ; mais c’est pour la pluie à venir : il faut être prêt à tout ce qui peut arriver.

— Imbécile ! est-ce qu’il y a la moindre apparence d’orage dans l’air ?

— Les tempêtes sont si soudaines, massa Canfield ! je connais ça.

— Moi aussi. Mais au nom du sens commun ! que faisais-tu dans cette hutte, lorsque je suis arrivé ?

— Est-ce que j’ai grogné contre vous ?

— Sans doute ! j’ai cru un instant avoir affaire à un ours grizzly.

— Justement ! voilà où est la farce, massa Canfield : je voulais voir si vous n’étiez pas peureux, vous.

— Trêve de pasquinades ! reprit le jeune officier d’un air sérieux, dis-moi à quelle occasion tu t’es fourré dans ce réduit ?

— C’est lorsque Ils sont venus… répondit le nègre repris d’un tremblement subit, et jetant autour de lui un regard de terreur.

— Qui ?… les Shawnees, n’est-ce pas ? Dis-moi ce qui s’est passé.

— Ça n’a pas été long, Massa : Ils sont venus la nuit, bien tard, et ils ont tout brûlé à la fois.

Ce fut le cœur plein d’angoisses que le jeune lieutenant fit des questions relatives à Mary. Quoique déjà renseigné par Oonomoo sur les principaux incidents de cette catastrophe, il ne pût s’empêcher de demander à Caton tous les détails possibles.

— Vous n’avez donc eu aucun avis de cette attaque ?

— Rien : ils étaient sur nous avant même qu’on les eût entendus.

— Qu’est-ce qui s’est passé en premier lieu ? voyons ! Caton, dis-moi tout ce dont tu pourras te souvenir.

— Ciel ! bon Dieu ! Je me rappellerais cette nuit toute ma vie, quand je vivrais mille ans ! Or, voyez-vous, moi et Big Mose nous venions de nous mettre au lit, après avoir soufflé la chandelle.

— Miss Mary s’était retirée dans sa chambre ?

— Oui, il y avait déjà un bon moment. Voyez-vous, moi et Big Mose nous étions les deux noirs toujours les derniers debout, moi surtout. Je suis sorti pour faire une petite ronde et voir si tout allait droit. Bon ! moi et Mose nous avons encore fait un tour partout et vérifié toute la maison : comme nous revenions de l’écurie, sur le point de fermer la porte, voilà Mose gui me chuchotte dans l’oreille : « Caton, je crois que j’ai vu quelqu’un rôder dans le buisson là bas. »

Moi, je ne réponds pas grand’chose parce que je soupçonnais que c’était peut-être vous… « nigaud ! lui ai-je dit, vous rêvez déjà, je n’ai rien aperçu. »

Cependant je n’étais pas trop à mon aise, parce que il m’avait semblé entendre quelque chose lorsque nous étions un peu plus loin, quelques instants auparavant. Alors j’ai commencé à marcher plus vite, et puis, je ne sais pas comment cela s’est fait, nous avons pris le galop tous deux ; une fois contre la porte nous nous sommes culbutés pour entrer plus vite, et nous l’avons tirée si fort pour la fermer qu’elle a fait un bruit de tonnerre.

Bon ! nous montons dans notre chambre, nous soufflons la chandelle, et, après avoir fait notre prière, nous nous mettons au lit.

Nous étions tranquilles depuis un instant ; voilà Big Mose qui se tourne vers moi et me dit : « Je vous assure, Caton, qu’il y a des Indiens autour de la maison. J’en ai vu un… Et puis, j’ai fait, la nuit dernière, un rêve dans lequel je les voyais envahir la maison, tout tuer, tout ravager et brûler misss Mary. » — Ciel ! bon Dieu ! massa Canfield, j’ai pris la chair de poule quand je l’ai entendu parler ainsi ! les jambes m’en tremblaient, j’avais le frisson ! J’en tremble encore, rien qu’en en parlant.

Moi, cependant, je dis à Big Mose de se tenir tranquille et de dormir, parce qu’il me semblait que nous étions au lit pour ça. Il n’a pas pu rester en repos : « Je vous répète, Caton, a-t-il recommencé à dire, qu’il y a des Indiens rôdant autour de la maison ; en ce moment, j’entends les bruits des genoux et des mains sur la terre. »

Enfin, il n’y a pas eu moyen de faire rester tranquille ce pauvre Big Mose : de temps en temps il disait : « Caton, levons-nous et mettons-nous sur nos gardes, les voilà qui arrivent. Je connais ça, je le sens dans mes os. Éveillons miss Mary et les Nègres pour faire nos préparatifs de défense : ils sont là, je vous le dis. »

Bon ! voilà que ce diable de nègre me met en inquiétude. J’ai beau lui répondre que je suis là pour dormir et que je ne veux pas me lever ; je me retourne dans mon lit ; plus moyen de fermer l’œil.

Au bout d’un instant, j’entends Big Mose se lever doucement et descendre du lit ; il faisait tout son possible pour éviter le bruit parce qu’il me croyait endormi. Il va comme un chat jusque sur l’escalier. Je mourais d’envie de savoir ce qu’il faisait ; je l’entendais aller et venir… « Que faites-vous, Mose ? » — « Je fais mes prières pour la dernière fois, car les Indiens sont par là, bien sûr ! » Moi, je n’eus pas le courage de rien dire ; le cœur me manquait ; je me mis à réciter mes prières dans mon lit.

Cependant Big Mose marmottait et faisait des soupirs ; moi je tremblais comme une feuille ; Ciel ! bon Dieu ! voilà que, tout à coup, je vois comme une clarté au travers des volets, je regarde… le feu était à l’écurie. En même temps des hurlements s’élèvent dans le bas de la maison. Big Mose pousse un cri épouvantable et se met à courir. — Pan ! pan ! pouf ! voilà des coups de fusil tout autour de nous.

Les Indiens étaient partout, brûlant, hachant, hurlant, fusillant, massacrant les pauvres nègres à mesure qu’ils paraissaient. Alors j’ai vu miss Mary.

— L’ont-ils frappée ? demanda le jeune lieutenant les dents serrées.

— Non ! elle n’a pas reçu une égratignure. Elle s’efforçait d’empêcher les Indiens de tuer les pauvres nègres… sans penser à elle-même.

— Mais toi, comment t’en es-tu échappé ?

— J’étais là, sans savoir que devenir, tout près de brûler ; alors je me suis jeté au hasard, personne ne m’a vu, j’ai couru me cacher dans le bois… et me voilà.

— As-tu encore revu miss Mary ?

— Oui ; les Indiens se sont bientôt retirés l’emmenant avec eux. Ils n’ont pris aucun nègre, parce qu’ils étaient tous tués : moi j’étais presque mort, mais je suis revenu à moi.

— Y avait-il quelqu’autre membre de la famille Prescott, dans la maison, avec miss Mary ? demanda le jeune lieutenant qui connaissait pourtant bien d’avance la réponse qu’allait faire Caton.

— Personne, Dieu merci ! mistress Prescott et miss Hélène étaient parties en visite au Settlement, depuis trois ou quatre jours.

— Comment se fait-il que miss Mary fût demeurée seule ?

— Ghi-y-i vous ne vous en doutez pas, hein ? fit Caton avec une malicieuse grimace.

— Comment veux-tu que je le sache ? Puis-je le deviner ?

— Eh bien ! Oonomoo, cet Indien rouge lui avait annoncé que peut-être vous viendriez un de ces jours : elle se serait bien gardée de s’en aller. Voilà comment elle était, oui.

Le jeune homme se sentit le cœur serré à la fois de douleur et de joie en écoutant ce récit naïf qui lui retraçait si bien l’affectueuse fidélité de la jeune fille. Malgré sa consternation et son chagrin au milieu de cette catastrophe, il éprouva un triste plaisir à recueillir précieusement les paroles du nègre, et ne put résister au désir de le faire causer encore.

— Mais, dis-moi Caton, comment sais-tu qu’elle était restée pour ce motif ?

— Ciel ! Bon Dieu ! n’ai-je pas entendu quand elle en a parlé ?

— À qui ? à sa mère ? et que lui a-t-on répondu ?

— Oh ! mistress et miss Hélène ont ri un bon coup ! elles ont montré toutes leurs dents blanches ; mais elles n’ont pas même essayé de l’engager à venir ; elles savaient bien qu’elles n’auraient rien gagné, car elle aime trop le lieutenant : yah ! yah ! yah !

Et Caton se mit à sauter en levant les genoux jusqu’au menton, et en riant de tout son cœur. Le jeune homme se détourna pour cacher son émotion, et demanda encore :

— M’as-tu dit à quel moment tu as fait ce beau monument qui ressemble à un œuf ?

— Il me semble que oui. J’ai fabriqué cet abri le matin, après le départ des sauvages. Il fallait bien quelque chose pour couvrir ma tête.

— Rien n’a été sauvé ? demanda Canfield en promenant ses regards autour de lui.

— Rien, excepté ce pauvre nègre Caton. Et que vais-je devenir à présent qu’il n’y a plus d’habitation ?

— Ne t’inquiète pas de cela : tu auras toujours un asile. La famille Prescott est saine et sauve heureusement. Pendant notre vie tu ne connaîtras jamais le besoin.

— Mais, la maison a disparu, — les chevaux aussi, — les provisions aussi, — tout, excepté moi.

Canfield réfléchit pendant quelques instants et demanda ensuite :

— À quelle distance se trouve le Settlement où sont allées mistress Prescott et sa fille ?

— À dix, cinquante ou quarante milles.

— Tu ne pourrais pas me donner une indication plus précise.

— Quelque chose entre dix, quarante ou cinquante… voilà tout ce que je peux dire.

— Y es-tu allé ?

— Souvent, à cheval.

— Tu connais le chemin ?

— Aussi bien que le trajet de la maison à l’écurie.

— Je voudrais bien que tu y allasses.

— Comment ! seul ? s’écria Caton sentant se réveiller toutes ses terreurs.

— Évidemment ! ne m’as-tu pas dit que tu avais fait cette route souvent, aller et retour.

— Oui, Dieu vous bénisse ! mais alors on ne parlait pas d’Indiens !

— Peut-être y en avait-il aussi bien que la nuit passée.

— Oh ! par grâce ! non je ne pourrai pas y aller seul ! pourquoi parlez-vous de ça ?

— C’est bien facile à comprendre, mon pauvre Caton. Tu vois que j’attends le retour d’Oonomoo pour ce soir, afin de partir avec lui pour me rendre au village des Shawnees où est miss Mary, et la délivrer.

— Vous ! la délivrer ?

— Nous l’espérons. J’avais pensé que tu pourrais aller au Settlement porter la nouvelle de cette triste affaire à mistress et miss Prescott, et leur dire que le Huron ainsi que moi nous allons faire l’impossible pour délivrer miss Mary. Elles peuvent avoir aperçu l’incendie, et doivent être dans une horrible anxiété, si elles soupçonnent que ce malheur est arrivé chez elles. En outre, je pense que le Huron ne voudra pas que tu nous accompagnes.

— Et pourquoi ? répondit le nègre d’un air suffisant ; suivant moi, Caton sait très-bien prendre soin de lui-même : c’est ce qu’il a toujours fait, pas plus tard que la nuit dernière.

— Il décidera cela à son retour : ce qu’il dira sera exécuté.

— Quand l’attendez-vous ?

— Dans peu d’instants. Durant cet intervalle nous avons autre chose à faire. Saurais-tu où trouver, par ici, une bêche ou une pelle ?

— C’est possible : attendez, je vais voir à la minute.

Caton courut à quelque distance, fouilla dans les décombres d’un petit corps de bâtiment, et finit par y découvrir une bêche qui avait conservé la moitié de son manche.

— Qu’allons-nous faire de ça ? demanda-t-il à Canfield en la lui présentant.

— Nous allons enterrer ces malheureux corps, Caton. Il serait cruel de leur refuser une tombe alors que nous avons le loisir et la possibilité de leur en creuser une.

Le nègre avait une horreur mortelle de toucher toute créature morte ; cependant il avait déjà pensé à l’opportunité d’ensevelir tous les cadavres, sans avoir le courage de s’en occuper. Il se tut, n’osant manifester sa répugnance.

— Tu sais bêcher ? j’imagine ! demanda Canfield

— Oh oui ! je me suis souvent servi de cette bêche. Combien faut-il faire de trous ?

— Une seule fosse suffira pour les quatre morts : et cette place même est aussi bonne qu’une autre.

Le nègre commença le travail sur les indications du jeune officier. Au bout de deux heures la fosse était assez profonde pour recevoir ses hôtes glacés. Alors il fallut bien que Caton touchât les cadavres ; mais ce ne fut pas sans peine qu’il s’y décida.

— Ce pauvre Big Mose ! balbutia-t-il en soulevant un nègre de stature herculéenne qui était criblé de coups de tomahawk ;… il sentait venir les Indiens longtemps avant qu’ils fussent arrivés. Pauvre Mose, ajouta Caton en versant de grosses larmes, on ne le verra plus faire de ces soupers où il mangeait comme quatre, ni faire des entre-chats et des sauts périlleux en dansant au clair de lune. Pauvre garçon ! il avait de fameux jarrets, et savait si bien s’en servir.

Le cadavre fut déposé avec soin dans la fosse, et les trois autres ensuite ; la terre les recouvrit et la tâche funèbre fut accomplie. Pendant bien des nuits, Canfield eût devant les yeux ces corps défigurés et sanglants, lamentables victimes de la fureur sauvage.

Le soleil déclinait vers l’occident et le jeune officier commençait à avoir des accès d’impatience en ne voyant pas apparaître le Huron. Deux heures s’écoulèrent ainsi dans l’attente : enfin Caton lui dit :

— Massa Canfield, il n’y aurait rien d’étonnant à ce que l’Indien n’arrivât pas avant la nuit ; ces gens là n’aiment à marcher que dans l’ombre, notre attente pourrait être longue encore. Et si d’autres Indiens viennent rôder par ici nous courrons des dangers : ce ne serait pas, je crois une mauvaise idée de nous enfoncer dans les bois, de manière à ne pas être aperçus par ces vagabonds.

Le lieutenant partagea l’avis de Caton ; tous deux se retirèrent dans le fourré, cherchant un abri qui les rendit invisibles. En marchant, le nègre heurta du pied un monceau de cendres, à côté des ruines de la maison. Un coup d’œil dirigé sur le sol lui fit remarquer quelque chose de brillant. Sa surprise fut grande en apercevant une montre en or et sa chaîne que Mary Prescott portait habituellement. La chaîne avait été fondue en partie par l’ardeur des flammes ; mais, chose singulière, la montre était à peine ternie, tant elle avait été bien préservée.

En la voyant, Caton se mit à rouler de gros yeux et s’écria :

— C’est çà de miss Mary ! c’est çà de miss Mary !

— Elle ne l’avait certainement pas autour du cou lorsqu’elle l’a perdue ; observa Canfield en se précipitant pour ramasser le bijou.

— Non, elle plaçait toujours sa montre sur une chaise à côté de son lit. Nous sommes ici sous l’ancien emplacement de sa chambre : tenez voilà encore un pied du lit.

Le nègre ne se trompait pas ; dans l’espoir de sauver encore quelque épave provenant de sa bien aimée, le jeune officier chercha partout avec ardeur ; mais ses recherches, quoique prolongées fort longtemps, restèrent infructueuses. Alors prenant sur lui la petite montre avec une religieuse affection il s’éloigna suivi du nègre, et se retira dans d’épais buissons. Son cheval avait aussi été mis en lieu de sûreté : tout étant ainsi arrangé, il fit asseoir Caton à côté de lui.

— Est-ce que tu as envie de dormir, Caton ? lui demanda-t-il.

— Non : Pourquoi me faites-vous cette question ?

— Parce que je suis bien las, et je serais aise de dormir un peu. Ne pourrais-tu pas veiller pendant ce temps-là ?

— Oui ; mais que faudra-t-il faire si je vois venir quelque Indien ?

— Il n’en viendra pas d’autre qu’Oonomoo, très-probablement. Dans tous les cas, tu m’éveilleras à la minute même où tu apercevras quelqu’un, de manière à ce que je sois prêt à tout événement.

Caton promit d’obéir, et se mit en faction sur le bord d’une clairière pendant que Canfield s’enveloppant dans son manteau, avec une grosse pierre plate pour oreiller, s’endormait du sommeil profond que donnent toujours la jeunesse et la lassitude.

Il dormit ainsi jusqu’après le coucher le soleil, et il ne se serait pas éveillé encore si Caton ne l’avait rudement secoué par les épaules.

— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il en voyant l’air effaré du nègre.

— Ciel ! Bon Dieu ! Ils sont là !

— Qui donc ? de quoi parles-tu ?

— Les Indiens ! ils sont peut-être quarante mille dans la clairière !

Considérablement ému des paroles de son infirme allié, le lieutenant Canfield se leva et marcha vers la clairière pour examiner la chose.

— Ah ! mon Dieu ! soyez prudent, ou bien ils s’apercevront de votre présence ! murmurait le nègre en le suivant à quelques pas en arrière.

Arrivé aussi près de la clairière que la prudence le permettait, le jeune officier aperçut six ou huit Indiens, — probablement des Shawnees, — qui exploraient les ruines avec une profonde curiosité. Ils étaient peints en guerre et revêtus de leurs plus fantastiques costumes. Canfield jugea que le parti le plus sage était de leur laisser le champ libre ; s’enfonçant alors dans le bois avec les plus grandes précautions, il demanda au nègre quand il les avait aperçus.

— Massa Canfield, répondit Caton d’une voix si basse que son interlocuteur l’entendait à peine ; j’ai veillé et monté la garde pendant deux ou trois heures, mais ensuite le sommeil m’a gagné et j’ai roulé par terre. Je ne sais pas combien de temps je suis resté comme çà, mais en ouvrant les yeux j’ai aperçu ces Indiens marchant en rond, trépignant, sautant, examinant tout. Je n’ai rien eu de plus pressé que de vous avertir.

— Par où penses-tu qu’ils soient venus ?

— Je ne sais pas. Ils doivent avoir passé tout près de nous ; c’est probablement la même route qu’ils avaient suivie l’autre nuit.

Quoiqu’il en fût, le lieutenant était du même avis que Caton : en conséquence il se décida à battre sérieusement en retraite. Il se rendit avec mille précautions jusqu’à l’endroit où se trouvait son cheval, le détacha et l’emmena au plus profond de la forêt. Faisant ensuite un détour, il alla jusqu’à l’extrémité opposée de la clairière, où le fourré était encore plus impénétrable. Là, il se tapit avec le nègre, de façon à voir sans être vu, et à surveiller tous les mouvements des Shawnees.

Ces derniers erraient çà et là, fouillant dans les décombres, cherchant, regardant avec une curiosité puérile les fragments des meubles demi calcinés, et examinant les ruines comme s’ils eussent voulu leur arracher les secrets de leur existence passée.

Çà et là des clous demi arrachés apparaissaient dans la cendre, tordus comme des vers : les Indiens les ramassaient précieusement pour s’en servir plus tard en cas de besoin. Tout objet en métal était de bonne prise pour eux, ainsi que les fragments à peu près intacts d’ustensiles de ménage ou d’agriculture. Ce qui gênait un peu leurs explorations, c’étaient les monceaux de cendres et de charbons encore fumants, qui répandaient une chaleur ardente.

— Yah ! yah ! ce garçon là va faire quelque chose de fameux ! dit Caton avec un rire silencieux, en voyant un indien tirer à lui une longue planche qui paraissait fort lui convenir.

Le Shawnee, après l’avoir balancée un instant en l’air, la chargea sur son épaule et s’en alla rapidement. Mais à peine eut-il fait quelques pas qu’il sauta en l’air avec un cri de douleur, lança au loin son fardeau, et se frotta l’épaule avec colère.

— Yah ! yah ! je m’en doutais, continua Caton toujours riant plus fort ; tout le dessous de la planche était brûlant, çà lui a chatouillé l’épiderme.

Les autres Indiens continuèrent de danser et d’explorer les ruines sans faire la moindre attention à leur camarade : celui-ci, de son côté, par orgueil, ne voulut pas laisser échapper un signe de souffrance, et s’efforça de paraître plus gai et plus dispos que jamais.

Cependant, leurs évolutions autour du brasier demi-éteint ne furent pas exemptes de quelques autres petits désagréments : tantôt un danseur se piquait en marchant sur un clou rougi ou sur un charbon qui brûlait son mocassin ; tantôt un rôdeur laissait la peau du bout de ses doigts à quelque morceau de fer dont il n’avait pas soupçonné la chaleur perfide. D’autres s’asseyaient sur des débris de charpente et bondissaient soudain, poursuivis par les flammes qui envahissaient leurs vêtements. Plusieurs enfonçant leurs pieds dans les cendres se trouvaient fort pressés d’en sortir, et exécutaient leur retraite avec des contorsions si bizarres que le lieutenant Canfield et Caton ne pouvaient s’empêcher d’en rire.

Caton surtout, se tordait, étouffant à grand’peine l’expansion de son hilarité qu’il aurait été fort dangereux de laisser entendre.

Tout à coup il cessa de rire, et crispa avec inquiétude sa main sur l’épaule de Canfield.

— Regardez là ! regardez ! les voyez-vous ? murmura-t-il à son oreille.

— Je ne vois rien d’inquiétant.

— Regardez donc là, dans la clairière ; ces indiens qui examinent quelque chose !

Canfield s’aperçut enfin d’une circonstance inquiétante : les huit indiens avaient tout quitté pour suivre les traces des deux fugitifs, qui malheureusement étaient fort apparentes sur la lisière du bois : là, ils se concertaient et examinaient déjà les alentours avec des yeux soupçonneux. S’ils eussent été moins occupés de leurs recherches, ils auraient bien plutôt commencé à se mettre en chasse pour découvrir les deux voyageurs.

Canfield se vit perdu avec le pauvre Caton ; encore quelques minutes et la meute sauvage était a ses trousses.

— Que faire, Caton ? murmura-t-il ; heureusement il va faire nuit, ils ne pourront pas nous suivre facilement.

— Il faut sauter sur le cheval et le lancer au galop, répondit le nègre terrifié.

— Non, cela ne vaut rien : une balle ou une flèche seraient plus rapides que nous. Gagnons le fourré en rampant. Hop ! — Ah ! qu’est-ce encore ?…

Un coup de feu venait de cingler l’air ; les Shawnees, avec une sourde exclamation, firent volte face et coururent agilement dans la direction de la détonation.

Bientôt ils eurent disparu, laissant la bonne voie pour suivre une fausse piste. Canfield et Caton restèrent néanmoins dans leur abri, attendant quelle serait l’issue de cette diversion mystérieuse et inattendue.

Peu de temps après Oonomoo les rejoignit et leur expliqua tout. C’était lui qui avait tiré le coup de carabine : arrivé quelques heures auparavant, il avait aperçu de loin les Shawnees et s’était douté des risques que leur présence pouvait faire courir à Canfield. Pour faire prendre le change aux ennemis, il avait déchargé sur eux sa carabine, et s’était enfui avec une maladresse affectée. Le stratagème avait pleinement réussi comme on l’a vu.

Oonomoo n’avait pas eu de peine à déjouer les poursuites des Shawnees, et lorsqu’il les avait vus pleinement égarés à une grande distance dans les bois, il était revenu auprès de Canfield.