Rapport de M. Villemain sur les concours de l’Académie française de l’année 1862

RAPPORT
*


DE M. VILLEMAIN


SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE


SUR LES CONCOURS DE L’ANNÉE 1862.




Messieurs,



Le plus nombreux des concours littéraires jugés par l’Académie ramène, chaque année, la comparaison entre des ouvrages de formes diverses, auxquels est imposée une même loi d’intention morale. La philosophie, l’histoire, la critique savante, renseignement supérieur ou populaire, la poésie ont droit à des récompenses réclamées à bien des titres. L’Académie s’abstient presque toujours de désigner ce qu’elle ne couronne pas. Cette année, comme les précédentes, plus d’un ouvrage précieux par les recherches , ou animé de nobles sentiments, a été remarqué, sans être réservé. Obligée de se borner dans ses choix, l’Académie a nommé les ouvrages qui, par le talent et l’influence présumée, lui ont paru le plus répondre à la pensée du fondateur et aux destinations variées de son œuvre.

Elle a placé d’abord deux ouvrages remplis de laborieux savoir et d’ardeur généreuse. L’un est une étude d’histoire religieuse, de philosophie et d’éloquence appliquée au plus grand intérêt moral de l’homme. Dans une partie de son ouvrage sur les trois premiers siècles de l’Église chrétienne, M. de Pressensé, ministre protestant, décrit la lutte du Christianisme contre le paganisme, et met sous nos yeux les Martyrs et les Apologistes. S’attachant à montrer l’élévation des doctrines, la pure conviction des âmes, le courage grandissant par la persécution, la science souvent unie à l’enthousiasme contre la dérision sceptique et le fanatisme idolâtre, l’auteur ne mêle pas de controverse intérieure à cette exposition de la défense commune et de l’unité première. Il retrace avec force l’inspiration de foi qu’il partage ; il explique par l’état du monde romain ce que cette foi rencontrait d’obstacles et d’appuis, ce qu’elle excitait de haines. Il fait la part du pouvoir absolu, des passions de la foule, et celle d’une littérature sophistique et corruptrice.

À ce soulèvement contre une religion qui demandait la réforme et la liberté du monde, il oppose, dans des passages bien choisis et vivement traduits, les réponses des premiers Apologistes, depuis saint Justin, philosophe et martyr, jusqu’à Tertullien, depuis Origène, Clément d’Alexandrie et tant d’autres, jusqu’à saint Cyprien, évêque de Carthage et martyr. Ces témoins, venus de toutes les parties du monde romain, soutiennent l’historien et lui apportent les différents caractères de contemplation sublime, de vertu pratique, de justice sociale, de charité cosmopolite, dont il compose l’histoire des premiers siècles chrétiens. Distribué avec ordre, précis et animé, l’ouvrage est à la fois sagement critique et intéressant par la passion, fait pour instruire et pour émouvoir.

On s’étonnera d’y trouver souvent des termes empruntés au langage abstrait et à la polémique de notre temps, pour exprimer la physionomie de ces temps si éloignés. On peut blâmer cet anachronisme d’idées et de langage. Mais parfois il a sa vérité relative, ou du moins il fait comprendre plus vite, par un terme plus expressif pour nous, ce que l’auteur a vu dans les monuments originaux. Ce livre est un savant hommage à l’essence du dogme et des cultes chrétiens, à cette autorité spirituelle d’une croyance, dont les dissidents, à des degrés divers, reconnaissent également la source et la grandeur.

Un autre ouvrage, rapproché de nous par un intérêt d’étude morale, et par la leçon présente des événements, méritait le choix de l’Académie. C’est le livre de l’Abolition de l’esclavage, par M. Augustin Cochin, ancien maire et conseiller municipal de la ville de Paris. Le trait distinctif, le mérite éminent de l’auteur, c’est d’unir à l’ardeur de la charité l’exactitude savante, de réclamer avec un zèle éloquent, au nom de Dieu et de l’humanité, l’abolition de l’esclavage, et de démontrer avec d’infinis détails toutes les utilités de cette réforme morale. L’auteur est un apôtre et un économiste. Cette double force de ferveur et de science se marque dès l’introduction adressée à M. le duc de Broglie, comme au premier promoteur de l’intervention de la France dans la répression de la traite des noirs, comme au défenseur si constant et si éclairé de l’émancipation, à tous les degrés que cette cause a parcourus, jusqu’à l’abolition complète de l’esclavage, soudainement proclamée dans les colonies françaises en 1848, et alors même, salutaire, autant qu’irrévocable.

Partant de cet exemple ailleurs trop démenti, M. Augustin Cochin montre ce qui a été fait pour l’humanité, dans les colonies de deux puissantes nations, et de deux autres non moins civilisées, et combien il reste encore d’esclaves dans le monde chrétien, plus de quatre millions dans une partie des États républicains d’Amérique. C’est là qu’apparaît cette grande guerre civile, cette convulsion d’un empire substituée à une question de philanthropie, comme pour attester tout ce qu’une injustice sociale renferme de périls et de malheurs. On lit l’éloquent résumé des faits antérieurs à la guerre, le compte des symptômes funestes, des difficultés aggravées qui précédaient la crise formidable, dont la grandeur éloigne le dénoûment, sans l’empêcher d’être inévitable. Le cœur de l’écrivain n’hésite pas : et devant les vicissitudes de l’avenir, en invoquant la paix, il conseille, il demande, il prédit l’abolition de l’esclavage. Puis, se détournant d’une terre désolée par la guerre, il redit avec plus de force ce que la politique comme l’humanité doivent se hâter de faire, là où l’esclavage n’est point attaqué et défendu par les armes, là où il est paisible encore, et où il risque seulement d’attirer sur les maîtres la conquête étrangère, et de tenter, par un calcul d’ambition et de solidarité, d’autres États possesseurs d’esclaves.

Après cette revue de l’esclavage dans le monde chrétien de nos jours, on reprend avec l’auteur la question en elle-même, selon la loi mosaïque, la philosophie et l’Évangile. On voit la religion incessamment active pour l’allégement de ce fléau. Si, après avoir travaillé à le détruire dans l’ancien monde et dans le moyen âge, elle l’a vu renaître dans le nouveau monde, il lui appartient plus que jamais de seconder la politique et la science s’unissant pour le rendre impossible sous la dernière forme qu’il a prise.

Tel est ce plaidoyer contre l’esclavage. Rempli de généreux sentiments et d’exactes recherches, mélange de philosophie morale et de statistique, ce livre est un des meilleurs qu’on puisse faire à l’appui de la grande réforme que le génie de l’Europe moderne a commencée sur ses colonies, et que son exemple et sa médiation doivent étendre dans le monde. L’Académie décerne à chacun de ces deux ouvrages un prix de trois mille francs.

D’utiles travaux qui touchent à l’instruction publique ont attiré l’attention de l’Académie. On ne dit pas aujourd’hui, comme chez les anciens Grecs, qu’un changement dans la musique est un changement à la constitution de l’État. Mais il y a telle partie des études de la jeunesse qui peut importer à l’honneur intellectuel du pays. Si, dans les collèges, l’enseignement de la philosophie disparaît, si les fortes lectures, les graves questions que cet enseignement suppose sont écartées, si on les remplace par quelques formules de logique, n’est-il pas à craindre que les autres études ne manquent d’un complément et d’un appui, que le goût des lettres ne soit moins sérieux, que l’histoire même bien enseignée ne profite moins à l’âme, et que les élèves n’apportent à l’étude des sciences un jugement moins sûr et moins préparé ?

C’est la thèse qu’un savant professeur, M. Benard, développe avec une vive conviction, sous ce titre bien choisi : De la Philosophie dans l’éducation classique. Ce qu’il conseille, c’est le retour à l’enseignement de la philosophie, dans une forme régulière, limitée non par le silence sur de grands sujets, mais par la sagesse des doctrines. L’auteur de cet ouvrage n’est pas un novateur ; il a traduit Hegel, en le réfutant ; et, convaincu de la force essentielle de la vérité, il veut un enseignement plus étendu, pour l’avoir plus salutaire.

La question qu’il examine doit trouver ailleurs ses juges officiels et tient au programme des écoles publiques. Mais elle touche à l’intérêt des lettres, ou plutôt à l’intérêt du niveau le plus élevé des professions savantes dans ce noble pays de France.

Trop minutieux dans quelques détails, l’ouvrage mérite beaucoup d’estime par l’ensemble des principes et des vues, et par ce zèle pour faire servir à l’éducation de la jeunesse l’enseignement de la philosophie, c’est-à-dire quelque chose de la méthode et de la pensée des plus grands esprits sur les plus grands sujets.

Une Histoire de la Grèce ancienne a paru non moins recommandable. L’auteur, M. Duruy, aujourd’hui inspecteur général des études, était un habile professeur de lycée, que l’épreuve longtemps réitérée de là parole enseignante a exercé dant l’art du récit. La mémoire et l’esprit tout remplis des textes antiques, familier avec les plus récentes découvertes de l’archéologie, présent par l’étude à l’aspect des lieux et des événements qu’il décrit ou résume, il a recueilli dans les monuments de la philosophie et de l’art, et il fait ressortir avec force quelle fut, à certaines époques, la grandeur morale du peuple grec. Il le suit sous Alexandre et jusqu’à la conquête romaine ; et il donne, en deux volumes, une vue générale et vraie de cette vaste histoire, un précis substantiel et coloré où les choses sont bien étudiées, et, quand il le faut, senties avec âme.

L’Académie décerne à cet ouvrage, comme au précédent, une médaille de 2,500 francs.

Un traité des Études religieuses en France, depuis le XVIIe siècle jusqu’à nos jours, est choisi comme se rapportant à un grand intérêt d’enseignement : l’auteur, M. l’abbé Duilhé de Saint-Projet, chanoine honoraire de Toulouse, dans le tableau qu’il a fait de la forte instruction du clergé au XVIIe siècle, n’a pas tout dit sur les controverses qui le divisaient : il n’est pas toujours impartial, même dans le passé. Mais il veut appuyer l’esprit de religion sur l’esprit de travail et de science. Le savoir laïque s’était élevé par l’émulation et le partage des connaissances que d’abord le clergé avait seul concentrées. L’auteur demande ici que, par un juste retour, l’enseignement religieux ne laisse en dehors aucun des progrès modernes, et joigne à la constance des traditions toute l’activité de la science. Le but est honorable, et l’ouvrage intéressant par le choix des détails et la vivacité du récit.

Un traité de bonnes œuvres pratiques, le Pouvoir de la Charité, ou Histoire de Blanche et de Mathilde, par Mme Marie de Bray, a été désigné comme un recueil d’excellentes leçons sur l’art de faire le bien, et sur la prudence qui doit s’unir à la bonté de cœur. Un tel livre ne s’analyse pas. Mais il méritait une place dans les prix Montyon, à côté même de ce qui est signalé pour la pensée et pour le talent.

À ce titre, en effet, nous avons à nommer deux ouvrages de poésie. L’un de ces ouvrages est la révélation d’un talent qui n’est plus, et qui, demi-caché de son vivant sous l’estime assurée au savoir et à l’infatigable travail, laissait à recueillir, après lui, quelques vers pleins d’élévation morale, de hardiesse et de simplicité. Oui, cet ancien maître d’un petit collège, parvenu, de grade en grade, à une chaire de Faculté, d’abord dans la ville de Poitiers, puis à Paris, où il se montra savant interprète de la littérature étrangère, autant que pénétré du génie antique, M. Edmond Arnould, ce critique érudit que l’Académie couronna, il y a dix ans, pour un Mémoire de sa main sur l’invention originale, avait en lui quelque chose de cette flamme divine. Il a été poète. C’està-dire il a été nouveau, pathétique, inspiré dans quelques sonnets, dans quelques petits poëmes, datés de divers lieux et de divers sentiments de son âme. Un volume publié par son fils, avec quelques touchants détails de famille et un éloquent témoignage littéraire de M. Saint-Marc Girardin, nous montre ce qu’il était, et à quel enthousiasme il se sentait élever par l’austérité de la vie, la fierté de l’âme et la passion du beau dans les arts.

Près de cette œuvre, mélange d’un art savant et d’une inspiration très-intime, il nous est donné de placer encore l’instinct poétique moins dirigé par l’étude, mais animé de la passion et de la vie des champs. Ce sont les Géorgiques, par un Laboureur : on peut appeler ainsi l’homme du monde qui s’est fait dans la retraite le fermier de ses champs. Il n’exclut de ses vers rien du travail de sa rustique journée. Il est diffus pour ce qu’il aime, il prodigue les détails, et aussi les digressions. Mais il abonde en sentiments de religion et de famille, et devient parfois éloquent à force d’oser tout dire, et poëte à force d’émotion vraie.

À chacun de ces ouvrages fort divers, l’Académie décerne une médaille de deux mille francs. Elle sentait surtout le besoin d’honorer en public le nom de M. Edmond Arnould, ce nom qui doit laisser tant de regrets : elle aime aussi à nommer l’auteur de ce poëme des champs, inégal dans la composition, mais par moments supérieur, autant que simple. C’est M. Charles Calemard Lafayette.

Un prix, autorisé déjà plusieurs fois, sur la fondation généreuse de M.de Montyon, était de nouveau proposé, depuis cinq ans, pour l’œuvre dramatique en vers qui, représentée avec succès, réunirait le mieux les conditions de talent et d’effet moral. Mais, dans l’art, l’œuvre originale est souvent tardive. La forme de la tragédie classique n’était plus essayée ; la forme du drame moderne restait douteuse, et comme troublée plutôt qu’inspirée par les agitations récentes de la société. Sans juger ici toutes les tentatives du théâtre de nos jours, on adniettra sans peine la préférence de l’Académie pour un poëme dramatique qui offrait à l’imagination impartiale de notre temps un modèle de l’antiquité, dans sa forme première. L’Œdipe roi, de Sophocle, fidèlement traduit en vers, sans changements, sans artifice nouveau, avec la hardiesse de ses images, ses intermèdes lyriques mêlés à l’action, avait frappé les esprits comme un grand spectacle et une vérité poétique. La faveur que le public avait témoignée pour cette reprise du théâtre d’Athènes, au XIXe siècle, paraissait le signe d’un goût plus libre et plus idéal. Sans doute, c’était par la force de l’œuvre primitive que devait surtout s’expliquer le succès. Mais, pour la transmission de cette œuvre à si lointaine distance, et dans un monde si différent, il fallait qu’un talent d’écrire naturel et passionné eût conservé l’accent vrai du modèle, que la traduction ainsi représentée fût comme la voix en langue vulgaire de cette poésie grecque tour à tour mélodieuse et terrible.

Dans cette tâche difficile, M. Jules Lacroix a souvent réussi pour le lecteur attentif, comme pour l’auditoire ému. L’Académie décerne à sa belle et sévère étude de Sophocle, à sa traduction littérale et poétique de l’Œdipe roi, le prix qu’elle avait proposé pour une œuvre dramatique.

Le grand prix fondé par le baron Gobert pour le morceau le plus éloquent d’histoire de France, ce prix que l’Académie avait partagé, l’année dernière, entre une histoire impartiale de nos guerres de religion et une histoire habilement abrégée de la littérature française, a paru, dans le concours actuel, revenir de plein droit à un seul ouvrage, l’Histoire de Louvois et de son administration politique et militaire jusqu’à la paix de Nimègue, par Camille Rousset, professeur d’histoire au lycée Bonaparte.

La forme de l’ouvrage, labondance des faits nouveaux, l’exactitude des recherches, qui donne un récit plus vif que les traditions où se complaît Voltaire dans son Siècle de Louis XIV, sont ici le résultat de la méthode moderne appliquée par un esprit plein de vigueur et de sagacité patiente. La vérité, l’intérêt, l’éclat sont sortis de l’extrême étude. L’auteur s’est placé devant les archives de la guerre et des affaires étrangères. Projets et plans préparés, détails d’armements, ordres de service, correspondances officielles et privées durant les voyages de cour et les marches militaires, il a tout lu, comparé, discuté : et il retrouve ainsi l’image vivante des événements avec ce qui les prépare et ce qui les décide, l’organisation et l’héroïsme.

Si, dans ce travail, l’action de Louvois paraît sans cesse, n’exagérons pas cependant. L’aptitude infatigable du ministre seconda et soutint la volonté du prince : elle ne la faisait pas. Il y a plus d’invention et de science des détails dans le ministre, mais moins de grandeur d’esprit ; et, quoique impérieux dans son zèle, il se fût difficilement passé d’obéir, et n’eût pas régné de par le roi, et sans lui, comme Richelieu. L’historien qui juge souvent avec noblesse d’âme ce qui manquait au cœur de Louvois, devait, par là même, ne pas le croire supérieur à celui qu’il servait avec tant d’énergie et si peu de scrupule.

Malgré cette préférence trop marquée, l’étude et le sentiment si juste de l’historien lui ont fait placer partout en face et à côté de Louvois d’autres physionomies qui, nulle part, n’ont été montrées dans un jour plus vrai, Condé, Turenne, Vauban, et Vauban n’est pas le moins grand, Luxembourg, Créqui, Vivonne. Le talent, l’inspiration de l’auteur est de rendre présents pour nous ces hommes qu’il connaît si bien, et, quand il les a mis en scène avec leurs propres paroles, d’achever le récit presque du même souffle qui les animait.

Par le choix du sujet, par l’étude de tout ce qu’il renferme, par l’habile résumé des réformes militaires qui préparaient la grandeur croissante de la France, par l’attachant récit des guerres et des négociations que terminait la glorieuse paix de Nimègue, par la leçon donnée à l’ambition sur le besoin d’un but unique et le danger de trop s’étendre, le livre répond dignement au prix proposé.

L’Académie décerne ce prix aux deux volumes publiés par M. Camille Rousset ; elle souhaite que l’auteur, qui mêle depuis longtemps à l’activité de l’enseignement public le labeur des recherches, trouve plus de loisir pour compléter son œuvre par un second travail du même ordre, et retracer en partie du moins, dans la vie et l’administration d’un homme, l’histoire d’une grande époque de notre pays.

Une étude curieuse, et parfois nouvelle, sur la politique de Henri IV avait obtenu, l’année dernière, la seconde place dans ce concours d’histoire nationale.

L’Académie distingue, cette année, un travail plus étendu et de forme différente : L’Administration en France, sous le ministère du cardinal de Richelieu. Le mérite dominant est ici dans la précision des recherches, l’ordre et la proportion des divers points exposés, la justesse des vues et la ferme simplicité du langage.

L’Académie décerne à cet ouvrage de M. Caillet, docteur ès-lettres, le second prix fondé par le baron Gobert.

Le prix fondé par feu M. Bordin, pour l’encouragement de la haute littérature, permet à l’Académie d’honorer un travail poétique, dont elle avait accueilli le premier essai. M. Léon Halévy, digne d’un nom tant illustré dans les arts, a continué, sous le titre de la Grèce tragique, la traduction en vers d’une partie du théâtre grec. Avec les Euménides, Alceste, que la scène française n’a pas essayé d’imiter, nous avions devant les yeux l’Iphigénie en Aulide, non pas cette seconde création du génie, autrement admirable que la première, cette œuvre composite de Racine, puissante par la passion et la poésie, mais l’lphigénie antique, naïve, familière, le drame du poëte grec traduit en vers français dans sa vérité, et quelquefois dans sa pathétique douceur.

L’Académie ne pouvait méconnaître cet effort d’un homme de talent. D’autre part, une imagination de poëte, tout inspirée des souvenirs de l’île Bourbon, sa patrie, a jeté dans ses Poèmes et Paysages, et dans les Épaves, quelques accents d’une passion mélancolique et d’une rare mélodie. Les formes diversement élevées de l’art méritent même faveur. L’Académie partage le prix entre M. Léon Halévy et M. Auguste Lacaussade.

Une autre récompense fondée par feu M. de Maillé-Latour-Landry, pour un jeune écrivain dont le talent parût digne d’être encouragé à suivre la carrière des lettres, rappelait à l’Académie le nom de M. Frédéric Godefroy, et ses infatigables études sur notre langue. Elle lui accorde ce prix, qui peut s’attacher à toutes les vocations du travail littéraire, quand elles sont bien reconnues et fortement distinctes.

Le prix fondé par M. Lambert, pour l’homme de lettres digne d’une marque d’intérêt public, est accordé à M. Philoxène Boyer, que l’Académie avait déjà distingué pour des essais de littérature et d’enseignement public.

En dehors de cette revue nombreuse, l’Académie réserve une attention particulière pour l’ancien prix, nommé Prix d’éloquence. Le sujet proposé était une Étude sur le Roman, depuis l’Astrée jusqu’à René.

Trois discours seulement ont été présentés, dont un seul méritait d’être relu. Mais ce discours, inscrit sous le n° 3, et portant pour épigraphe :

Non inferiora secutus,
 Devise de Marguerite de Navarre,


est une œuvre d’esprit et de goût, qui plaît dans sa juste mesure de savoir littéraire bien choisi et d’élégante brièveté. C’est un coup d’œil sur les rapports de la société et du roman, le caractère, les nuances que le roman reçoit de la société, à chaque époque, et l’influence que souvent il exerce sur elle. Ce que l’auteur observe et pense, son style le dit avec une expression aisée qui rappelle le ton du monde, autant que l’art d’écrire. Cette étude passe vite sur les volumineux romans du XVIIe siècle ; mais elle en saisit bien l’origine et l’effet : et surtout elle explique l’Astrée aussi délicatement qu’elle admire, dans la Princesse de Clèves, la beauté des sentiments et du langage, et ce charme supérieur du roman devenu l’égal des autres chefs-d’œuvre du même temps. Moins heureux peut-être, et plus discret ou plus gêné dans ses jugements sur le roman du XVIIIe siècle, l’auteur trouve encore des vues ingénieuses avec nouveauté. On peut regretter quelques oublis, discuter quelques préférences : mais on sent un esprit juste et fin, qu’un noble instinct de cœur élève et fortifie.

L’auteur de cette étude est Mme Duparquet, dont le nom honoré peut devenir très-connu dans les lettres. Un fragment de son ouvrage le prouvera tout à l’heure.

Pour le prix de poésie à décerner en 1863, l’Académie indique comme sujet : La France dans l’extrême Orient.

Où la France n’est-elle pas, dans l’Orient ? Elle a conquis, c’est-à-dire affranchi Jérusalem durant près d’un siècle ; elle a régné dans Constantinople. Elle a commencé la renaissance de L’Égypte, en la touchant de ses armes et de sa science. Elle a délivré la Grèce ; elle préserve la Syrie. Le souvenir tout récent, aujourd’hui proposé, c’est le nom français renouvelé par la victoire à la Chine et dans le royaume d’Annam, et la liberté du culte chrétien s’étendant avec la civilisation sur ce monde lointain.

Pour le prix d’éloquence à décerner en 1864, l’Académie propose l’Éloge de Chateaubriand ; et, par la forme de ce titre, elle place déjà dans l’avenir le grand écrivain, dont il sied bien de reconnaître l’influence généreuse et le génie durable.