Rapport de M. Villemain sur les concours de l’Académie française de l’année 1861

RAPPORT


DE M. VILLEMAIN


SECRÉTAIRE PERPÉTUEL DE L’ACADÉMIE FRANÇAISE


SUR LES CONCOURS DE L’ANNÉE 1861.




Messieurs,



Le grand Prix littéraire décerné récemment par l’Institut réuni n’a pas diminué l’intérêt qui s’attache à des concours moins imposants. Plus un ouvrage supérieur par le travail et le talent de l’écrivain est honoré avec éclat, plus il est juste que l’estime publique continue d’accueillir tout effort heureux de la pensée dans les lettres.

Lorsqu’un sage du dernier siècle voulut exciter par des Prix le zèle pour l’enseignement moral du peuple, il ne prévoyait pas sous quelle impression salutaire de spiritualisme se ranimerait l’enseignement à tous les degrés, et combien cette influence pénétrerait les œuvres d’histoire, de critique, d’imagination, de raisonnement, et jusqu’à cette science de l’industrie et de la richesse que Rousseau accusait de corrompre les nations modernes.

Ce progrès du temps et de la vérité, nous le voyons aujourd’hui. C’est à l’œuvre d’une haute et religieuse philosophie, c’est à un livre sur la science du Beau qu’est décerné le premier des prix fondés par M. de Montyon pour les ouvrages utiles aux mœurs. C’est à des études sur le génie littéraire, à des considérations d’économie politique, à des essais de poésie et de fiction que sont attribuées les autres médailles du concours. Tant ces ouvrages divers se rapprochent par un commun caractère de pureté morale !

Inspiré par le programme d’une savante Académie et fortement retravaillé par l’auteur, l’ouvrage que nous avons nommé le premier n’entretient l’âme que d’abstraites vérités et d’émotions généreuses. Ancien élève de l’Ecole française d’Athènes, chargé d’un cours de philosophie au collège de france, l’homme jeune encore, qui a médité ce travail, sait l’antiquité classique, la poésie des Grecs et tous les âges de leur philosophie, comme il a contemplé les monuments de leur architecture. À cette science, au goût des grandes littératures modernes, il joint encore l’instinct délicat et la pratique facile des arts. Il est musicien, comme il est érudit.

C’est ainsi préparé que, les yeux et l’âme remplis des horizons et des chefs-d’œuvre de l’Italie et de la Grèce, disciple de Platon et savant appréciateur du néo-platonisme et de l’esthétique allemande, M. Charles Lévêque a écrit pour notre époque deux volumes sur la Science du Beau, étudiée dans ses principes, dans ses applications et dans son histoire.

Il y donne la théorie du Beau, en partant des perceptions de l’âme et en s’élevant à cette sublime idée par les impressions que l’intelligence reçoit du spectacle de la nature et du sentiment de Dieu, des choses visibles et de l’infini. Sous les conditions de puissance, d’ordre, de justice, de bonté, il retrouve le Beau dans les arts, dans la poésie, dans l’éloquence. Il sent, il décrit quelques-uns de ces types que conçoit rame humaine et qu’elle réalise quand elle est inspirée de la vertu ou du génie. Enfin, il examine les systèmes qui ont expliqué diversement l’origine de ces beautés immuables. Tout, dans cet ouvrage, est-il également instructif et vrai ? Le Beau avait-il besoin d’être mis en lumière par le contraste prolongé du laid et du ridicule ? Les conditions du Beau sont-elles toujours celles qu’indique l’auteur ? L’Académie a surtout considéré la pensée générale de l’ouvrage. Cette pensée c’est le culte de l’idéal ; cette pensée, c’est que les arts sont l’interprétation élevée et non la simple imitation de la nature. Par là toute grandeur morale est la source première, la cause dominante du Beau ; et ce qui ennoblit l’humanité est le but qu’elle doit se proposer dans l’art comme dans la vie. C’est une théorie partout vraie, mais indigène et impérissable dans le pays de Corneille et de Bossuet.

À part l’application de ce principe aux arts du dessin et à tant de créations admirables, l’auteur en a tiré d’éloquentes leçons pour les lettres. Un portrait habilement impartial de Voltaire, un jugement qui tour à tour élève et accable Diderot ont paru des modèles de sagacité critique. Mais il vaut encore mieux suivre l’écrivain philosophe dans ses comparaisons savantes de Platon et d’Aristote, dans son érudition inventive par le choix qu’elle fait entre les pensées de deux grands hommes, et la manière dont parfois elle concilie ou complète réciproquement leurs principes.

La théorie moderne n’a pas dépassé ces maîtres d’une Esthétique qu’ils n’avaient pas nommée. Mais la sphère du Beau s’est agrandie, ou du moins le nombre de ses exemples s’est accru. L’Académie devait distinguer un ouvrage où cette vérité toujours présente vient en aide à la recherche du Beau dans sa source la plus élevée, et au respect de l’art dans sa forme la plus sévère, en mêlant à la réflexion un sentiment heureux d’enthousiasme. L’Académie décerne prix de trois mille francs à l’ouvrage de M. Charles Lévéque, ayant pour titre : La Science du Beau étudiée dans ses principes, dans ses applications et dans son histoire.

Une savante étude sur un génie original, Shakspeare, ses œuvres et ses critiques, par M. Alfred Mézières, a occupé l’attention de l’Académie. Il s’agissait d’une beauté moins pure, moins sereine avec splendeur que celle de la poésie grecque, mais qui parfois touche davantage au cœur de l’homme, tel que l’ont fait le christianisme et le progrès de l’humanité, même à travers le moyen âge.

Tout en nommant Shakspeare le plus merveilleux génie des temps modernes, M. Mézières n’adopte pas les systèmes qui ont érigé en modèles créateurs tous les hasards de ce génie et parfois ses ignorances involontaires. Ramenant l’admiration au vrai, il démontre l’art fréquent de Shakspeare et sa puissante nature par l’analyse des caractères humains, antiques, nationaux, qu’il a tracés sous tant de formes. Doit-on croire seulement, comme le suppose M. Mézières, que là Shakspeare s’est peint lui-même, et faut-il lui attribuer les traits de quelques-uns de ses personnages ? Ce mode de biographie personnelle a semblé fort douteux. L’homme de génie invente des caractères qui ne sont pas la copie du sien, mais qu’il prend à toute l’humanité. L’Académie n’en a pas moins apprécié dans l’ouvrage de M. Mézières la justesse du sens, la variété des vues et le talent d’écrire. On reconnaît un esprit français de notre temps, un esprit distingué qui s’est rendu familier, par l’étude, un autre siècle, un autre pays, et les juge d’autant mieux qu’il est sans prévention d’école et ne porte pas de parti pris dans le culte de la libre imagination.

Près de ce livre qui n’occupe l’esprit que de la vérité dans l’art, de la puissance du génie pour deviner l’histoire, de la durée immortelle des œuvres, où brille quelque image du Beau, l’Académie a placé un livre d’utilité pratique, sous une sanction plus haute. La publicité du Collège de France avait éprouvé et recommandait les leçons d’économie politique de M. Baudrillart. Celles qu’il a réunies sous ce titre : Des Rapports de la morale et de l’économie politique, ont paru, par la théorie comme par les détails, offrir le plus pur et le plus utile enseignement. Dans ce livre, l’inventeur même du système utilitaire, Bentham, est pris sur le fait d’avoir été un des hommes les meilleurs et les plus vertueux de son temps ; et son édifiante biographie achève la réfutation scientifique de quelques-unes de ses erreurs spéculatives. On le voit par cet exemple et dans tout l’ouvrage de M. Baudrillart : c’est toujours le principe du droit naturel, la famille et les sentiments qu’elle inspire, le travail et ses effets sur l’âme du travailleur, la propriété et ses devoirs de vigilance et de charité, l’instinct religieux et le besoin d’un culte ; c’est toujours le principe moral qui soutient et vivifie les applications de la science économique.

L’Académie décerne à chacun des deux ouvrages de M. Alfred Mézières et de M. Baudrillart une médaille de deux mille cinq cents francs.

De bien nombreux ouvrages nous étaient présentés. L’Académie s’est abstenue de quelques-uns, par respect même pour le caractère uniquement religieux dont ils étaient empreints. Elle a considéré dans quelques autres des qualités fort diverses. Elle a voulu reconnaître tout ce qui, dans cette France si active, intéresse les esprits par un emploi du talent au service de pures et touchantes pensées ; elle accueille ce mérite, en dehors même de notre idiome classique.

Un poëme en dialecte provençal, une œuvre où la langue populaire de quelques districts du Midi, relevée par l’archaïsme du poëte, entoure de souvenirs légendaires un pieux et pathétique dévouement de jeune fille, Mireio, par M. Mistral, était désigné à nos suffrages. La naïveté du texte et même de la traduction littérale pouvait sembler suspecte d’un peu d’artifice, et la foi du moyen âge plus extérieure que sentie. Mais l’impression de la nature, cette terre parée d’un beau ciel, cette image pittoresque des lieux, qui ne change pas comme l’opinion des hommes, peut encore animer d’un charme vrai la poésie romane de nos jours ; et, dans quelques scènes d’un drame simple, la passion exprimée est toujours poétique. L’Académie décerne à M. Mistral, auteur de Mireio, une médaille comme celle du Prix de Poésie.

Une distinction égale est attribuée à quelques autres ouvrages. Un de ces écrits où manque l’ensemble d’une œuvre. mais non l’unité de l’âme, n’est que le souvenir et comme le premier espoir d’un talent rare enlevé dès la jeunesse. Quelques fragments sur l’art et la philosophie, quelques notes de voyage, quelques rapides impressions de chefs-d’œuvre contemplés, quelques nobles pensées recueillies dans les papiers d’Alfred Tonnellé attestent, avec le sentiment du beau, une curieuse attention au mécanisme des langues, un goût de méditation philosophique, une expression souvent heureuse ou forte. L’éditeur, homme de savoir et de talent, M. Heinrich, dans quelques pages simples, fait aimer celui dont il rend la mémoire durable par les Essais conservés qu’il publie, pour l’honneur du nom et l’impossible consolation d’une mère.

Une fiction très-simple qui sert à rendre plus vivante l’exacte description d’un pays lointain et tout français, quelques scènes de la vie coloniale au Canada, sous la date des grands troubles de la France, recommandaient à l’Académie Gazida, de M. Marmier. Le ton naturel du récit, l’intérêt délicat des sentiments, la pureté du style sont des mérites qu’elle doit distinguer pour le bon exemple des lettres. Elle choisit, à ce titre, Gazida par M. Marmier.

Le talent poétique a sa place réservée dans ce concours. Une préférence discutée pendant quelque temps s’est attachée à des imitations de l’idylle antique, en vers harmonieux travaillés avec soin et inspirés de l’âme, et à d’autres essais, par le même auteur, d’une idylle plus simple ou plus rude rendant avec une force touchante quelques souvenirs de la vie bretonne. C’est ce recueil assez court, les Rustiques, par M. Maignen, que l’Académie choisit encore, comme ouvrage utile aux mœurs.

D’autres vers, la Comédie enfantine, par M. Ratisbonne, le laborieux traducteur de Dante, obtiennent même distinction. Ce sont des fables imaginées et écrites pour l’enfance. Le succès de plus d’une de ces fables sera d’être agréable à qui ne saurait encore les lire couramment. C’est le travail d’un père, traduit quelquefois avec la langue d’un poëte et pourtant intelligible au premier âge, parle sujet et l’expression. Souvent aussi cette condition difficile d’extrême simplicité n’est pas remplie ; et la fable bien conçue d’ailleurs offre quelques traits qu’un autre âgeseul pourra comprendre. Mais alors même, le poëte ne fait pas défaut, et la médaille est encore justifiée.

La Charité à Paris, par M. Jules Lecomte, recueil à la fois de notions pratiques et d’exhortations morales, complète cette année la liste des prix Montyon. Exact dans les recherches, intéressant par les détails, l’ouvrage est utile ; car il fait connaître les maux et les soulagements, le besoin et le succès des bonnes œuvres ; et il inspire l’émulation de la bienfaisance. Entre ces divers travaux, ces services ou ces hommages rendus par les lettres à la morale publique, à la vie de famille, au malheur, à la charité, l’Académie ne veut pas marquer de différences. Elle décerne à chacun des ouvrages que nous venons de nommer une médaille de deux mille francs.

Le Prix fondé par le baron Gobert, pour le morceau le plus éloquent d’Histoire de France, a été décerné, dans le précédent concours, à l’œuvre savante et sincère d’un membre de l’Institut, aux Récits sur Jeanne d’Arc, par M. Wallon. L’Académie a cru devoir, cette année, transférer la même récompense, en la partageant. Deux ouvrages, à des titres également dignes d’estime, mais d’un caractère fort différent, lui ont paru mériter ses suffrages. L’un, l’Histoire de la liberté religieuse en France et de ses fondateurs, par M. Dargaud, étude passionnée, d’une imagination vive, mais d’un esprit honnête qui veut être impartial, décrit les événements et les hommes des guerres civiles de France, au seizième siècle. Les recherches de l’auteur sont attentives ; ses jugements intègres ; sa prédilection ardente pour tout effort de justice et d’humanité, pour tout noble caractère, dans quelque parti qu’il se trouve. Il a par moments de justes sévérités pour Coligny, comme de justes admirations pour le premier des Guises. Ce qu’il sent avec force, il l’exprime souvent avec excès. La vérité de l’émotion ne prévient pas en lui l’effort du langage ; mais il a de l’âme et du talent ; il peint de traits énergiques, sans être assez simples, le chancelier de Lhôpital, et il ajoute encore à l’admiration pour Henri IV.

À côté de ce livre, dont le travail sérieux et mêlé d’éclat était apprécié malgré les objections, l’Académie a considéré comme un titre égal une étude surtout intellectuelle de la France, une Histoire de la littérature française, depuis ses origines jusqu’à la Révolution, par M. Géruzez.

Sur un tel sujet, un livre en deux volumes est un abrégé. Mais par là même le caractère historique peut prendre plus de place dans l’ouvrage. Il s’agit, en effet, de résumer les traits principaux de l’esprit français manifesté par les lettres. Les événements publics, le génie des princes, les institutions, le commerce des autres peuples sont autant d’influences, dont l’historien littéraire doit tenir compte à propos. Dans le tableau progressif de la pensée d’un peuple, bien marquer les époques distinctes, affecter à chacune d’elles quelques vues générales, quelques interprètes éminents, choisir les exemples décisifs et durables, séparer les succès passagers et les créations de génie, renouveler le sentiment excité par ces créations et y ajouter quelquefois, à la faveur du nouveau jour qu’elles reçoivent de leur place et de leur date, dans l’enchaînement d’une civilisation prolongée ; tels sont les mérites où peut prétendre l’histoire littéraire, et que l’Académie a souvent reconnus dans l’ouvrage de M. Géruzez. Elle en estime les recherches exactes et choisies, sur le moyen âge français, l’esprit sage et libre dans le jugement des grands siècles qui suivent. Elle approuve l’ordre du récit, le bon goût des analyses, le caractère du style précis et pur s’élevant avec le sujet.

Ce livre lui paraît en rapport avec l’intention du prix. La littérature d’un peuple est à la fois une partie de son histoire et son vivant portrait, plus divers et plus expressif que cette œuvre de la Statuaire antique, qui représentait, dit-on, par les traits contrastés d’une seule physionomie tout le mobile génie du peuple athénien. Notre littérature si vaste et plusieurs fois renouvelée doit offrir bien plus de variétés d’un type inépuisable ; et le critique habile qui sait en réunir les principaux caractères se rapproche de l’historien.

L’Académie partage entre l’Histoire de la liberté religieuse en France et de ses fondateurs, par M. Dargaud, et l’Histoire de la littérature française, depuis ses origines jusqu’à la Révolution, par M. Géruzez, le Prix fondé par le baron Gobert, pour le morceau le plus éloquent d histoire de France.

Un travail moins étendu, écrit avec moins d’expérience et d’art, mais un livre vraiment historique, Henri IV et sa politique, par M. Charles Mercier de Lacombe, reçoit le second Prix. L’auteur est un jeune talent qui réunit la patience à l’ardeur de l’étude. Par des recherches bien dirigées, à partir de l’Édit de Nantes, il se fait une juste idée des principaux obstacles et des principales vues de Henri IV, au dedans, au dehors et dans l’avenir. Ce qu’il démêle avec sagacité, il l’exprime nettement. Il approuve le vainqueur de la ligue d’avoir voulu la liberté intérieure des États italiens, et la Souveraineté réservée, c’est-à-dire l’indépendance du Pontificat. Mais, ami sincère des droits civils et religieux, il parait trompé lorsqu’il attribue à la conversion de Henri un zèle de propagande qui aurait changé ses alliances et fait prévaloir exclusivement l’intérêt catholique en Europe. Ce grand homme voulait plus : il voulait établir la paix entre les grands États et la tolérance ou plutôt l’égalité religieuse dans chacun d’eux. Il restait politique dans son changement de religion, mais politique bienfaisant, comme l’attestent ses projets sur l’Orient et pour l’équilibre durable de l’Europe.

Un autre concours était institué par l’Académie pour la meilleure traduction d’un ouvrage de philosophie morale. Préparé par l’examen d’une Commission, le choix s’est fixé sur un grand travail, monument élevé à la science plutôt que distraction offerte à la curiosité, la traduction des Ennéades de Plotin, par M. Bouillet, conseiller honoraire de l’Université. Quelques parties de cette œuvre difficile reportaient la pensée vers les théories du Beau, dont ce concours avait occupé l’Académie. L’ensemble de l’ouvrage, l’érudition et l’art du traducteur, l’importance des notes réclamaient une première place. Il a paru toutefois à l’Académie qu’une œuvre d’un ordre moins élevé et bien autrement accessible devait être aussi récompensée dans ce concours. C’était la traduction d’un livre populaire au moyen âge : la Consolation de la philosophie, par Boëce.

Ce livre est aux grands ouvrages de l’antiquité ce que Boëce lui-même est à Cicéron, une image affaiblie de la grandeur d’un autre temps. Boëce n’était pas chrétien ; mais il fut martyr, alors que les Barbares, maîtres de l’Italie, persécutaient au nom d’une secte chrétienne. Portant une sorte de piété dans la philosophie, il écrivit du fond d’un cachot le livre qui a mérité de survivre.

Un homme de savoir, M. Louis Judicis de Mirandol, traducteur un peu négligent des vers mêlés à cet ouvrage, en a rendu très-habilement la prose philosophique et le style quelquefois déclamatoire. L’Académie a voulu rapprocher cette étude de la distinction accordée au grand travail de l’interprète des Ennéades. Sur la récompense proposée, elle décerne un Prix de trois mille francs à M. Bouillet pour la traduction des Ennéades de Plotin, et une médaille de mille francs à M. Louis Judicis de Mirandol, pour la traduction de la Consolation de la philosophie, par Boëce.

Pour la fondation établie par feu M. Bordin en faveur d’un ouvrage de haute littérature, l’Académie a considéré des noms nouveaux ou déjà connus, quelques travaux complets dans leur brièveté, quelques parties récentes de vastes ouvrages. Elle a remarqué des recherches neuves dans un ouvrage sur Gustave Wasa, par M. de Flaux. Elle a vu dans un huitième volume de l’Histoire d’Espagne, par M. Rosseeuw Saint-Hilaire, les marques d’un talent qui s’affermit, et qu’elle attend au terme d’une des époques qu’il parcourt. Mais elle a fixé son choix sur une œuvre terminée, sur deux volumes de M. Sayous qui renferment l’histoire de la littérature française à l’étranger, dans le XVIIIe siècle.

Tout n’est pas d’un intérêt égal dans ce livre ; les personnages ne semblent pas d’abord à la hauteur des grands réfugiés du XVIIe siècle ; les noms mêmes de Voltaire et de Rousseau appartiennent moins au sujet qu’ils n’y sont ramenés. Le séjour à l’étranger est un incident secondaire qui les laisse tout entiers à la littérature de la France et de Paris, comme chefs ou comme dissidents. Mais l’ouvrage de M. Sayous réunit bien d’autres noms illustrés par la science, le génie, le trône, les conquêtes, depuis le naturaliste Bonnet jusqu’à Frédéric II.

Retracer aujourd’hui cette influence de colonisation littéraire, que la langue et le génie français ont exercée si longtemps, par des Académies fondées, par des livres publiés ou écrits au dehors, par des interprètes de nos idées, des concitoyens de nos opinions suscités loin de la France, qu’ils n’avaient pas vue, c’est un supplément et un hommage qui étaient dus à l’histoire de notre pays. C’est un titre honorable d’avoir achevé semblable étude ; et ce qu’elle peut avoir quelquefois de minutieux ou d’incomplet ne diminue pas le service rendu par l’effort et la sagacité d’un esprit impartial et très-éclairé. La fermeté des jugements, la précision des vues, le style vif et naturel, s’il n’est toujours sévèrement classique, ont frappé l’Académie ; et elle décerne le Prix fondé par feu M. Bordin à l’ouvrage de M. Sayous, publié sous ce titre : le Dix-huitième siècle à l’étranger.

Une autre fondation permet à l’Académie d’honorer, à défaut d’une œuvre d’art, un travail érudit, ou même de laborieuses études. Deux volumes d’une histoire de la littérature française depuis le XVIe siècle offraient, avec d’exactes biographies et des citations choisies, la preuve d’un rare savoir critique. A côté de cette publication inachevée, plus curieuse par les recherches que composée avec art, l’auteur présentait des feuilles en épreuve ou manuscrites, résultat d’une infatigable étude. Déjà distingué par l’Académie pour un travail sur la langue de Corneille, il mettait sous les yeux de sa Commission un vaste recueil de matériaux pour le plus complet lexique, c’est-à-dire pour plusieurs lexiques de notre langue. Cet ensemble d’études publiées ou inédites, ce dévouement à la philologie française méritaient au jeune savant consumé de travail le Prix fondé par feu M. Lambert, comme une médaille donnée par l’estime publique. L’Académie la décerne aujourd’hui à M. Frédéric Godefroy.

Elle regrette de ne pouvoir annoncer l’issue favorable d’une autre épreuve offerte au talent. Elle ne peut encore couronner le travail qu’elle avait demandé sur le cardinal de Retz : elle attendait quelques vues de liberté politique résumées sans déclamation, une peinture vraie de quelques grands personnages du temps, une image enfin de celui que le monarchique Bossuet avait appelé « un ferme génie, si fidèle aux particuliers, si redoutable à l’Etat, d’un caractère si haut, qu’on ne pouvait ni l’estimer, ni le craindre, ni l’aimer, ni le haïr à demi. »

L’Académie attendait surtout un jugement de ce talent d’écrire qui donne à Retz une place bien plus grande dans tes lettres, qu’il ne l’a eue dans les événements et qu’il ne la garde dans l’histoire.

Quelques points de ce sujet sont touchés dans les Discours qu’a reçus l’Académie ; et un ou deux de ces ouvrages pourraient, avec une révision sévère, approcher du prix. Il importait surtout de ne pas altérer les conditions du concours, et de ne pas transformer en dissertations volumineuses une épreuve de sagacité historique et de goût. Deux des Mémoires présentés à l’Académie excèdent toute proportion et, non sans quelque mérite de recherches et d’idées justes, ils contiennent de trop longs récits, trop de citations et de controverses. Il ne s’agissait pas de raconter toute la Fronde ni de récrire la vie du cardinal de Retz. L’œuvre est faite ; et il suffit de bien étudier cette œuvre, pour en juger l’auteur et le héros, et pour le peindre, sans le copier, en expliquant quelquefois par les fautes et les passions du politique le talent de l’écrivain, et en commentant l’homme d’action par l’homme d’imagination, de manière à donner l’idée d’un génie plus singulier que grand et l’image d’une époque non de création, mais de témérité.

L’Académie proroge au 1er décembre 1862 le concours proposé pour un Discours sur le génie et les écrits du cardinal de Retz.

Un travail de l’esprit moderne, le percement de l’Isthme de Suez, proposé pour sujet du prix de poésie, n’a pas été vainement annoncé. Grand nombre d’essais ont répondu à cet appel, avec plus de mouvement d’idées que d’art ou de vérité poétique. Mais, parmi bien des vers que pourrait censurer la critique, il a retenti quelques nobles échos de la pensée tutélaire qui porte l’Europe vers l’Orient.

L’Académie mentionne à ce titre la pièce inscrite sous le n° 46, ayant pour épigraphe des vers de Claudien :

. . . . . . . Rupit demum confinia Nereus,
Victor et abscissos interluit æquore montes
Parvaque cognatas prohibent discrimina terras.

L’auteur est M. Ernest Boysse.

L’Académie décerne le prix à la pièce inscrite sous le n° 58, ayant pour épigraphe :

Le Nil a vu sur ses rivages
. . . . . . .

L’auteur est M. Henri de Bornier. Il décrit avec force ces détails techniques, cette puissance de l’homme sur la matière, où se plaît notre siècle ; et il sent avec âme cette grandeur morale qui se forme d’un esprit élevé de civilisation et d’un zèle ardent de foi religieuse. C’est la poésie des vers que vous allez entendre.