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Révolutions de la quinzaine - 14 octobre 1831

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Révolutions de la quinzaine
Révolutions de la quinzaine


RÉVOLUTIONS DE LA QUINZAINE.

Nous avons eu beaucoup de petites révolutions après les grandes. L’hérédité de la pairie a été définitivement abolie ; les catégories des pairs à venir ont été provisoirement adoptées. Ces catégories sont curieuses. Elles parquent les hommes en troupeaux ; tous ceux qui ne sont pas dans telle ou telle barrière, ne sont bons qu’à être tondus. Cette démarcation va souvent jusqu’à la violence et au ridicule. C’est ainsi qu’elle force le savant et le poète à être de l’institut, s’ils veulent entrer à la Chambre des pairs ; ce sont les limbes par lesquelles il faut passer à toute force ; rien ne dispenserait le grand Corneille de s’asseoir à côté de M. Viennet ; aujourd’hui Molière, rejeté par les quarante, trouverait un mur d’airain au Luxembourg. Il en est ainsi pour les fortunes : trois francs de moins dans l’impôt, et, pour vous, nul espoir du manteau chargé d’abeilles et du théâtral chapeau à plumes. Aussi c’est pitié de voir tous les échappés aux catégories se promener tranquillement dans les rues sans avoir l’air de se douter combien, depuis huit jours, ils sont devenus des parias ! Insoucians citoyens qui tombent dans l’étroit filet des catégories, et qui, la veille encore, se pavanaient sur la vaste plate-forme du suffrage universel.

Cependant le jardin des Tuileries subit, lui aussi, sa transformation. Vous connaissez tous le beau jardin, c’est le chef-d’œuvre du grand jardinier Lenôtre. Plus d’une révolution a passé par là sans déranger la symétrie de ces allées en lignes droites, le murmure élancé de ces jets-d’eau, l’harmonie de ces terrasses. Dans la première révolution, le peuple est venu ici en bonnet rouge, hurler sous les fenêtres de la reine, comme nous l’avons vu dans Barnave ; un simple ruban, quand le peuple souverain se sépara de la cour, suffit à élever une importante barrière entre lui et le roi proscrit ; depuis 93, l’empire, logé aux Tuileries, respecta le jardin de Lenôtre ; quand l’empereur eut besoin d’un jardin particulier pour le fils de son archiduchesse, pour celui qui, de roi de Rome, est devenu un duc autrichien, l’empereur se contenta pour lui et son fils d’un morceau de ce vaste jardin, de six pieds de gazon au bout de l’avenue ; il fit creuser un souterrain pour que le roi de Rome pût aller là-bas sans être vu, de sorte que, plus d’une fois, le bourgeois promeneur marcha sur la tête du fils de Napoléon le Grand, parce que Napoléon avait respecté la promenade. Le grand architecte de notre époque, M. Fontaine, est moins respectueux que Bonaparte pour le jardin des Tuileries. M. Fontaine creuse des fossés devant le château, il renverse impitoyablement la terrasse de l’eau, si chère aux jeunes femmes qui rêvent et aux vieux poètes qui viennent chercher le soleil ; déjà les statues reculent, le jet-d’eau se tait tout effrayé ; les parterres aux belles roses baissent la tête, le noble château prend l’aspect d’une place forte. Autrefois il n’y avait de fossé que pour les cuisines ; innocens fossés, dans lesquels, plus d’une fois, nous avons suivi du regard l’innocent marmiton en bonnet blanc apprêtant le festin royal. Que ne sommes nous au temps des petits vers, au temps des élégies parfumées et des stances couleur de rose ! cette métamorphose du jardin des Tuileries aurait produit presque autant de vers que la Grèce en fit éclore autrefois ; mais notre siècle est un siècle prosaïque qui ne s’émeut de rien, pas même d’une tulipe qu’on arrache, d’un jardin qu’on dérange, ou d’un bassin qui se tarit.

À propos de vers, il y a une anecdote assez curieuse qui peut donner une idée assez juste du goût et de la critique de nos contemporains. Un journal de province, le Mercure de Saint-Étienne, insère les vers d’un de ses rédacteurs, adressés à M. de Lamartine. Ces vers sont signés A. de L. Le Journal des Débats, qui les trouve passables, et qui veut être agréable à M. de Chateaubriand, insère les vers du Mercure Ségusien, en laissant la signature A. de L. Les vers sont harmonieux, et tombent élégamment en stances régulières ; ils ont peu de sens, à vrai dire, mais ils sont doux à l’oreille : tout Paris s’y trompe. Les journaux ministériels et autres copient ces vers dans le Journal des Débats ; et au lieu de la signature A. de L., ils mettent en toutes lettres : Alphonse de Lamartine. Là-dessus, grande joie pour les amis de M. de Chateaubriand. L’antipathie de M. de Chateaubriand et de M. de Lamartine a donc cessé ! Voilà donc le poète qui revient inopinément au chantre des Martyrs ! Voilà donc M. de Lamartine qui pousse M. de Chateaubriand à ne pas rester plus long-temps dans cette gothique fidélité que Béranger a désapprouvée le premier ! Vous voyez d’ici les conjectures et le triomphe ! Justement M. de Chateaubriand arrivait à Paris ; justement il revenait de cet exil volontaire qui n’avait servi à personne, et que le volage Parisien avait déjà oublié tout-à-fait ! Il était impossible de publier des vers plus à propos. Trois jours après, la chance tourne : le poète de province réclame dans son journal de province ; et au lieu du beau nom de Lamartine, si couvert à juste titre de respect et de gloire, on voit apparaître le nom, très-peu estimé, d’une espèce d’aventurier, que de nombreux emprunts, pour ne pas nous servir d’un autre terme plus vrai, ont forcé de quitter Paris. M. Antoine de Loy remplace donc M. de Lamartine. Grande rumeur ! Puis, pour comble de chagrins, voilà M. de Lamartine qui réclame à son tour ; sa lettre est un modèle de méchanceté cruelle. Cela apprendra une autre fois à nos connaisseurs à mieux se connaître en poésies, et ne pas voir M. de Lamartine à chaque mélodie imitée et bâtarde ; à ne pas changer en de grands noms de fort modestes initiales. Quelle bévue étrange ! Deux noms compromis : M. de Lamartine et M. de Chateaubriand ; deux grands noms ! et tout cela parce que les journaux de Paris ont voulu être plus instruits que le Journal des Débats !

Or, M. de Lamartine était si loin d’adresser à M. de Chateaubriand des vers de félicitation sur son retour, que lui, de Lamartine, fatigué de n’être pas nommé député, et de trouver tant d’ingratitude dans ce peuple qu’il a charmé, s’en va partir pour l’Orient, se fiant à la science et à l’éclatante lumière des déserts, pour charmer les ennuis de la politique. Seulement, avant de partir, M. de Lamartine a voulu faire sa profession de foi en prose : le poète a fait une brochure politique qui est sous presse, et qui paraîtra dans peu de jours chez le libraire Gosselin. Nous nous sommes informés avec soin de cettre brochure : c’est, dit-on, un écrit légitimiste, un plaidoyer en faveur de la royauté détruite ; c’est encore, malgré M. de Lamartine, de la poésie vaporeuse et sentimentale, un cri du cœur que l’esprit n’entend pas, une émotion de l’âme que la raison condamne, une rêverie dans l’idéal que la vérité repousse ; c’est encore une méditation poétique sur des douleurs vagues et sans fin, sur des cendres refroidies à jamais, sur un tombeau qui ne peut se rouvrir !

En même temps que paraîtra la brochure de M. de Lamartine, paraîtra aussi une brochure de M. de Chateaubriand. Cette brochure, à ce qu’on dit à l’avance, paraît plus redoutable que la première. On dit partout qu’il s’agit encore d’une violente attaque contre la maison d’Orléans, et que cet éloquent écrivain a porté toute sa force contre cette dynastie qui vient de naître, et qu’un double fossé protège aux Tuileries. Aussi, à cette nouvelle, toutes les terreurs se sont émues, toutes les têtes se sont avisées ; l’inquiétude a cherché à parer ce coup qui peut être fatal ; M. de Châteaubriand corrige tranquillement ses épreuves, comme s’il ne s’agissait que d’un chant interrompu des Martyrs ou des Natchès !

L’écrivain aujourd’hui, c’est le juste d’Horace assis sur les ruines du monde ; il ferait un encrier du dernier morceau de marbre enlevé au dernier palais ou au dernier autel ; il mettrait en poudre les plus hautes des pyramides pour jeter cette poudre sur son papier humide d’encre ; il n’y a pas de loi humaine qui puisse rien contre un pareil sang-froid.

Une autre brochure de M. de Salvandy est annoncée pour la semaine prochaine. Cet écrivain, qui est jeune, passionné et mécontent, est aussi un censeur de ce qui se passe. La censure ne laissera pas que d’être cruelle, car, en fait de polémique politique, c’est une bonne et vive plume que celle de M. de Salvandy ; elle va vite, elle marche droit, elle brûle, elle écrase ; elle a soutenu déjà tant d’assauts ! elle est sortie triomphante de tant de polémiques ! De sorte que, bien compté, voilà trois écrivains de caractères différens, de positions différentes, de styles différens, le plus grand poète des temps modernes, le plus admirable de nos écrivains en prose, qui viennent, à heure fixe, le même jour et avec le même esprit mécontent, la même tristesse inquiète, parler tous les trois des affaires politiques auxquelles ils sont étrangers pour diverses causes : le poète par défaut d’intelligence et de souvenirs dans les peuples, le pair de France par défaut de serment.

M. de Peyronnet lui-même, ce mort civil, n’a-t-il pas publié sa brochure cette semaine ? Oui, une brochure de M. de Peyronnet, une brochure mécontente encore, et bien faite, mais publiée mal à propos. Est-ce raison, je vous prie, à un homme sauvé de se plaindre de ses sauveurs, à un homme tué de revenir contre un dernier arrêt ? M. de Peyronnet n’a-t-il pas entendu de sa prison la grande voix du peuple qui demandait sa mort ? M. de Peyronnet ne se souvient-il plus des bayonnettes protectrices de la garde nationale et de la calèche protectrice du ministre de l’intérieur, qui le rendit au donjon de Vincennes lui et les autres condamnés ? Ce n’était pas le cas de faire une brochure, à notre sens ; le jour était mal choisi à ce mort pour sortir de son tombeau, pour vouloir écrire une épitaphe sur sa pierre sans épitaphe ; nous avons d’autres morts à déplorer ; toute une nation est morte en Pologne, que nous fait la mort civile de M. de Peyronnet ?

Tels sont les faits mémorables de la quinzaine. La chambre a été pâle et terne ; les grands discours achevés, toutes les supériorités oratoires sont rentrées dans le repos ; la parole a été livrée à M. Viennet et à toutes les doublures ; on n’a plus parlé que de millions, chose peu intéressante pour des législateurs en grand ; puis on a affiché à la Bourse le désarmement général, et les fonds ont haussé ; la Bourse veut la paix, c’est une grande raison pour que nous n’ayons pas la guerre. La Bourse, en effet, n’est-ce pas la seule souveraine qui de nos jours ait gardé la toute-puissance, le seul monarque de ce monde dont le trône n’ait pas été ébranlé ? Puissant et despotique monarque ! quand celui-là sera fini, nous n’aurons plus rien à redouter, pas même la comète prochaine qui doit nous submerger.

La plus grande révolution de la quinzaine, c’est sans contredit le Charles VII[1] de M. Alexandre Dumas. Cette fois M. Dumas s’est fait classique ; poète à toutes unités, poète avec des passions toutes grecques, des vengeances toutes grecques, un dénouement doublement grec, car il y a poison et poignard ; c’est à la fois du roman et de l’histoire. Charles VII et son amie Agnès, voilà pour l’histoire ; Bérengère, comtesse de Savoisy, et le Sarrasin Yaquoub, voilà pour le roman. Yaquoub aime Bérengère ; Bérengère est condamnée au divorce par son mari, le comte de Savoisy ; Charles VII, roi voluptueux, quitte Agnès et va se battre ; Bérengère, femme offensée, promet son amour à Yaquoub, à condition que le Sarrasin tuera Savoisy ; le comte de Savoisy est tué par Yaquoub, la comtesse s’empoisonne sur le corps de son mari, le Sarrasin retourne dans ses déserts : voilà toute la pièce. Elle est double. Tout ce qui est histoire est admirable. Nous avons remarqué des choses de la plus grande beauté. Nous sommes heureux de pouvoir faire quelques citations.

Voici par exemple une très belle scène et très spirituellement écrite, entre le roi Charles VII et le comte de Savoisy :


LE ROI, se retournant vers le Comte.

À nous deux maintenant. — C’est franche félonie
D’avoir bâti si haut votre châtellenie,
Comte de Savoisy, qu’il la faille chercher,
Comme le nid d’un aigle, au faîte d’un rocher ;
Si bien que votre roi, s’il veut venir lui-même
Visiter par hasard un vieil ami qu’il aime,
Obligé de gravir à pied jusqu’à ce lieu,
Risque à perdre vingt fois son âme en jurant Dieu…
Et je vous dis cela sans ajouter, mon maître,
Que si, comme Jean six, vous nous deveniez traître,
Vos murs sont de hauteur et de force, je croi,
À donner pour long-temps besogne aux gens du roi.


LE COMTE.

Notre sire a raison ; mais cette citadelle,
Si forte qu’elle soit, est encor plus fidèle.


LE ROI, avec mélancolie.

Mon vieux comte, combien m’ont parlé comme toi,
Qui depuis cependant ont parjuré leur loi !

La parole de l’homme est chose bien légère,
Quand la guerre civile et la guerre étrangère,
Poussant un pauvre état vers sa destruction,
Jettent une promesse à chaque ambition.

(Il s’assied.)

LE COMTE, s’approchant de lui.

Sire, ce vieux château, depuis ses premiers maîtres,
Compte dans ces caveaux douze de mes ancêtres,
Qui, couchés aux lueurs de funèbres flambeaux,
Dans leurs linceuls de fer dorment sur leurs tombeaux…
Descendons, et cherchons à chacun la blessure
Dont l’atteinte mortelle a troué son armure ;
Puis le jour de leur mort ensuite nous dira
En quels combats divers chacun d’eux expira.
Alors vous connaîtrez que tous, frappés en face,
Sont morts, chacun des miens pour un de votre race…
Et cet examen fait, sire, malheur à vous
Si vous doutez de moi, de moi, dernier de tous !
Azincourt pour le vôtre a vu mourir mon père :
En défendant vos droits je mourrai, je l’espère ;
Et plus tard à son tour, faisant ce que je fis,
Mon fils, s’il m’en naît un, mourra pour votre fils.


LE ROI, se levant.

Comte de Savoisy, regardez-nous en face !…
Nous sommes comme vous le dernier d’une race :
Nos deux frères aînés, l’espoir de la maison,
Sont morts… et quelques-uns disent par le poison ;
Philippe de Bourgogne et Jean six de Bretagne,
Mes beaux-frères, tous deux font contre moi campagne ;
Ma mère, qui devrait m’être un puissant soutien,
Achèterait mon sang de la moitié du sien ;
Chaque jour quelque grand vassal qui m’abandonne
Comme un fleuron vivant tombe de ma couronne :
Eh bien ! un seul instant avons-nous hésité
À remettre nos jours à votre loyauté ?…
Notre suite, il est vrai, si le cas le réclame,
Est formidable et peu nous défendre : une femme,
Deux pages, un bouffon, trois fauconniers ; et si
Même dans ce moment Charles de Savoisy,

Tramant quelque complot de sa main déloyale,
Tentait de mettre à mort ma personne royale,
Certe, il aurait à craindre un combat meurtrier :
Moi, vêtu de velours et lui couvert d’acier !…

(S’appuyant sur son épaule.

Vieux fou !…


LE COMTE.

L’État n’irait que mieux, je le présume,
Sire, si tous les deux nous changions de costume :
Ces corcelets d’acier, quoiqu’ils soient un peu lourds,
À la taille d’un roi vont mieux que du velours.

Certainement cela est noble, et beau et touchant. La vieille féodalité française est bien prise sur le fait. Et, plus tard, lorsque le roi est au bras d’Agnès, ivres d’amour tous les deux, tous les deux regardant le ciel, comme Roméo et Juliette, le vieux comte de Savoisy entre brusquement dans la chambre, voici le dialogue qui s’établit entre le roi et le vieux seigneur :


LE ROI

Qui donc entre ici sans mon ordre ? Mon hôte,
Est-ce vous ?… Les valets en ce château font faute,
Que sans être annoncé l’on entre près du roi.


LE COMTE.

Sire, écoutez ce bruit, car il vient comme moi,

(On entend le canon.)

Sans que votre pouvoir l’intimide, vous dire,
Comme je vous ai dit, moi : « Réveillez-vous, sire ! »


LE ROI

N’est-ce donc pas le bruit de la foudre ?


LE COMTE.

N’est-ce donc pas le bruit de la foudre ? Non !


LE ROI

N’est-ce donc pas le bruit de la foudre ? Non ! Non ?…


LE COMTE.

Écoutez encore !


LE ROI.

Écoutez encore ! Ah !…


LE COMTE.

Écoutez encore ! Ah !… C’est la voix du canon !


LE ROI.

Eh bien ?…


LE COMTE.

Eh bien ?… Eh bien ! Je dis que cette voix qui parle
Doit trouver un écho dans le cœur du roi Charles ;
Que d’un profond sommeil il a dormi long-temps,
Et que, s’il veut enfin s’éveiller, il est temps !


LE ROI.

Comte !…


LE COMTE.

Comte !…Je dis aussi que chaque homme qui tombe,
Avant de se coucher tout sanglant dans la tombe,
Dit, jetant un dernier regard autour de soi :
Lorsque je meurs pour lui, mais ou donc est le roi ?
Vos aïeux nous ont fait prendre cette habitude
De voir briller leur casque où l’affaire était rude ;
Et peu de coups tombaient d’épée ou de poignard
Dont leur écu royal ne reçût bonne part…
Sire, c’est pour un peuple une dure agonie,
De penser en mourant que son roi le renie !…
Car il peut, se croyant dégagé de sa foi,
Lui prendre envie aussi de renier son roi…
Qui peut comme un faisceau, dans ces temps d’anarchie,
Rallier à l’entour de notre monarchie
Tant de puissans seigneurs l’un de l’autre jaloux,
Si ce n’est notre roi, premier seigneur de tous ?…
Chacun ne peut-il pas penser que Dieu pardonne
D’abandonner le roi quand le roi s’abandonne ?


LE ROI.

Comte, vous oubliez…


LE COMTE.

Comte, vous oubliez…Sire, je dis encor
Que c’est mal calculer, qu’épuiser un trésor,
Dont la sueur du peuple a trempé chaque pièce,
En grelots de faucons, en joyaux de maîtresse ;

Que c’est un luxe vain qu’il vaut mieux étouffer,
Quand on n’a pas trop d’or pour acheter du fer
Sous chacun de ses rois, si j’ai bonne mémoire,
Le vieil état français croissait en territoire ;
Au patrimoine ancien que se léguaient ses rois
Ils ajoutaient encor : Philippe de Valois
Après le Dauphiné conquérait la Champagne ;
Philippe-Auguste au loin rejetant la Bretagne,
Prenait la Normandie et le Maine et l’Anjou ;
Avec les clefs de Tours il ouvrait le Poitou ;
Par un traité Louis neuf ajoutait à la France
Le Languedoc… Vous-même aviez sur la Provence
Des droits, comme beau-fils de Louis-d’Anjou.


LE ROI.

Des droits, comme beau-fils de Louis-d’Anjou. Pardieu !
Si je m’en souviens bien à mon tour, c’est de Dieu
Que je tiens cet état de France, seigneur comte :
Ce n’est donc qu’à Dieu seul que j’en dois rendre compte ;
Et, s’il me plaît d’en faire un entier abandon,
Nul ne me jugera que Dieu.


LE COMTE.

Nul ne me jugera que Dieu. Je disais donc
Que de la France, ainsi que l’ont faite ses princes,
Il ne vous reste plus, sire, que trois provinces…
L’Anglais victorieux à grands pas envahit ;
Jean six, son allié, vous leurre et vous trahit ;
Philippe de Bourgogne à belles dents dévore
Vos comtés d’Armagnac, de Foix et de Bigorre…
Sire, à l’entour de vous ne les voyez-vous pas,
Pour vous envelopper, s’avancer pas à pas ?
Dans un réseau vivant vos troupes enfermées
Ne peuvent soutenir le choc de trois armées :
En vain Poton, Xaintraille et Narbonne et Dunois
Frappent sans se lasser, comme dans un tournois :
Attaquant sans projets, reculant sans ensemble,
Un jour disperse ceux qu’à peine un mois rassemble ;
Ils ont le bras qui frappe et le cœur qui résout,
Mais il manque le chef, âme et centre de tout…
Sire, sur votre nom ce serait une honte
Que de tarder encore à les rejoindre !…



LE ROI.

Que de tarder encore à les rejoindre !… Comte,
Notre forêt d’Auxerre est-elle prise ?


LE COMTE.

Notre forêt d’Auxerre est-elle prise ? Non.


LE ROI.

Nous allons y chasser : prépare ton faucon…
Venez, Agnès.

Il est impossible d’écrire l’histoire de ce temps-là avec plus de précision ; cela est concis et complet comme l’abrégé chronologique du président Hainaut. Puis, pour faire contraste, avec toute cette nomenclature, arrive la belle scène toute de sentiment entre la jeune Agnès et le vieux comte de Savoisy :


LE COMTE., arrêtant Agnès.

Venez, Agnès. Non, non : vous resterez, madame,
Car je veux vous parler à votre tour… Ô femme !
Vous êtes belle !… Oh ! oui, belle ; et de votre œil noir
Sur votre faible amant je comprends le pouvoir ;
Votre voix est d’un ange ou d’une enchanteresse,
Et je comprends encor qu’elle ordonne en maîtresse…
Eh bien ! sur mon honneur ! pour vous il vaudrait mieux
Qu’un fer rouge eût éteint votre voix et vos yeux…


AGNÈS.

Oh ! que me dites-vous !…


LE COMTE.

Oh ! que me dites-vous !… Car c’est à leur puissance
Que doivent les Français les malheurs de la France ;
Et Charles, l’insensé ! se soumet à leur loi
Comme à celle de Dieu !… La maîtresse d’un roi,
De la sphère élevée où son pouvoir la range,
Peut devenir d’un peuple ou le démon ou l’ange,
Vous pouviez de la France être l’ange ; mais, non :
Vous avez préféré devenir son démon !
Oui, grâce à votre amour adultère et fatale,
Aujourd’hui l’Occident a son Sardanapale !…
La faible monarchie, à ses derniers momens,
Se débat étouffée en vos embrassemens…

Eh bien ! quand sous les coups que votre main lui porte.
Elle sera tombée, et qu’on la croira morte ;
Que l’Anglais en viendra partager les débris.
C’est alors que partout vous poursuivront ses cris…
Vous fuirez ; mais dans son agonie, un royaume
Se débat plus long-temps que ne le fait un homme…
Le feu de nos cités sera votre flambeau ;
Vos pieds à chaque pas heurteront un tombeau…
Vous fuirez, vous fuirez sans que rien vous arrête,
Car vous ne saurez plus où poser votre tête !


AGNÈS.

Grâce, grâce !…


LE COMTE.

Grâce, grâce !… Nos fils… ce qu’il en restera,
En vous voyant passer, de ses cris vous suivra ;
Les mourans, pour maudire à leur heure dernière,
Accoudés sur leurs lits, rouvriront la paupière ;
À leur voix se joindra la voix de votre cœur,
Et toutes vous criront : « Malheur à vous ! malheur !…


AGNÈS., à genoux

Monseigneur, il n’est rien qu’un repentir n’efface…
Cela ne sera pas, monseigneur… grâce ! grâce !
Oh ! tout n’est pas encor si bas que vous croyez,
Et la main qui blessa peut guérir !


LE COMTE.

t la main qui blessa peut guérir ! Essayez !

Cela est vraiment fort beau, n’est-ce pas ?

Nous voudrions pouvoir citer toute la scène du quatrième acte, quand le roi se couvre d’une armure et va se battre pour venger la vieille noblesse qui vient de tomber pour lui ; mais la scène est longue, et elle gagne beaucoup à être vue. Au quatrième acte finit l’histoire : la fable du drame reparaît ; reviennent Yaquoub et Bérengère ; Bérengère, c’est Hermione chrétienne ; Yaquoub, c’est Oreste au moyen âge. Vraie ou fausse, cette jalousie transplantée dans ce drame n’est pas sans intérêt et sans charme. Yaquoub le Sarrasin, vivant librement avec des chrétiens de cette époque, est peut-être un mensonge historique ; mais Yaquoub est beau, énergique et passionné, bien qu’un peu trop parleur et philosophe. Bérengère, c’est la femme jalouse de tous les âges. L’instant où elle pousse le Sarrasin dans la chambre de son époux est horrible. Il faut toute la puissance de l’auteur pour avoir fait passer ce poison, ce poignard, ces cadavres classiquement entassés, ces flambeaux dans la nuit, tout cet attirail vulgaire, tout l’étonnement consacré de la tragédie vulgaire ; or, tout cela a passé, tout cela a été applaudi. À vous dire vrai, je crois bien que le jeu terrible de Mlle George et son amour passionné, et ses larmes et ses fureurs, et toute la belle tragédie qui accompagne toujours cette grande tragédienne n’ont pas peu contribué au grand succès que vient encore d’obtenir M. Dumas. Quoi qu’il en soit, ce succès est complet et mérité.

Pour ceux qui aiment l’art et qui l’étudient dans ses moindres détails, Charles VII est un fort curieux et fort intéressant spectacle. C’est un pas rétrograde vers les vieilles règles et les vieilles formes, fait volontairement et après mûres réflexions, par un homme qui a tant à se louer des formes nouvelles et de la liberté donnée au drame. Charles VII, avec ses passions d’amour, son unité de lieu, son langage soutenu toujours, son grand vers tout-à fait alexandrin, son coup de poignard, je veux dire ses deux coups de poignard et son flacon empoisonné ; Charles VII portant le nom de M. Alexandre Dumas, l’auteur de Henri III, de Christine et d’Antony, n’est-ce pas, comme nous le disions tout à l’heure, la plus importante et la plus étonnante révolution de la première quinzaine du mois d’octobre ?

Revue des Deux-Mondes.

  1. M. Charles Lemesle a déjà mis en vente cette tragédie ; c’est ce qui s’appelle être expéditif.