Révolutions de la quinzaine - 30 septembre 1831

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Révolutions de la quinzaine
Révolutions de la quinzaine

RÉVOLUTIONS DE LA QUINZAINE.




Les révolutions ne se comptent plus de nos jours : chaque heure nouvelle enfante sa révolution. À présent, la révolution, c’est l’état naturel ; la révolution, c’est l’ordre. Si bien que, voyant toutes ces nouveautés étranges, tous ces progrès dans tous les sens, l’idée nous est venue d’en faire l’histoire, de parler révolution, comme elle se fait, au jour le jour. Notez bien que nous n’attachons aucun sens défavorable à ce mot : Révolution.

Cette histoire, que nous écrirons très-simplement, très-exactement, aura cela de bon et d’utile, qu’elle donnera à notre Revue un ensemble qui n’existait pas : elle réunira les parties divisées d’un seul et même tout, elle formera un corps d’ouvrage très-complet sur les deux mondes. Rien n’encourage à bien faire comme le succès. Si donc nos lecteurs trouvent à cette nouveauté de notre Recueil intérêt et plaisir, c’est eux seuls qu’ils devront remercier.

Regardez autour de vous les révolutions qui se sont opérées seulement depuis quinze jours, et vous comprendrez ce qu’il y aura d’intérêt et de variété dans cette histoire en résumé. Deux révolutions mémorables se sont passées cette semaine à la Chambre des Députés et au Palais-Royal. Le Palais-Royal est redevenu peuple ; il a dit adieu à la royauté de juillet en se frottant les mains de joie : non par haine pour la royauté, mais par amour pour l’indépendance, par amour pour les folles joies, pour les vives clameurs. Le Palais-Royal, c’est une espèce de forum qui veut être ouvert à toutes les heures de la nuit et du jour ; il a en horreur les gardes vigilantes, les grilles fermées, les consignes extraordinaires ; le vieux club était mal à l’aise de savoir qu’un roi pouvait se promener à volonté au-dessus de sa tête, dans les jardins d’orangers que le duc d’Orléans avait suspendus dans les airs. Donc, c’est là une révolution mémorable. Un roi bourgeois qui déménage, ses jeunes filles rieuses qui posent timidement le pas sur le seuil formidable des Tuileries, interrogeant l’écho d’une voix tremblante, pour savoir, avant d’entrer sous ce dôme couvert d’un crêpe, si les rois évanouis ne vont pas revenir. Révolution double au Palais-Royal, qui redevient foule ; au château des Tuileries, qui abrite une royauté de plus. Royauté étrange et nouvelle, après tant d’étranges et nouvelles royautés ! Ajoutez que cette révolution a été consacrée même par un nom nouveau : par ordre supérieur, on ne dit plus le Château des Tuileries, on dit Palais des Tuileries : le château appartient aux rois de droit divin, le palais est fait pour les rois du peuple. À chacun sa modestie : le Roi des Français ne veut pas son château des rois de France. Il y a là une figure de rhétorique assez ambitieuse dont vous trouverez le nom dans Dumarsais ; je crois, au reste, que cela s’appelle une métonymie.

La révolution de la Chambre des Députés n’est pas digne de moins d’intérêt. La vive discussion sur la pairie a fait surgir bien des célébrités, a enfanté bien des discours ! Surtout une révolution majeure s’est opérée chez M. Thiers. Vous savez tous quel fut M. Thiers : d’abord hardi révolutionnaire, implacable historien, dont le fatalisme était la seule doctrine, justifiant Marat, Robespierre et Danton, comme un savant de notre siècle justifierait Étienne Dolet, brûlé par l’inquisition ; puis publiciste acharné, rédacteur du National, que sa disparition eût tué absolument, si M. Carrel ne se fût trouvé là avec plus de cœur et de courage, avec autant de verve et d’esprit ; puis sous-ministre des finances, défendu par M. Lafitte, mal écouté par la Chambre, raillé et moqué à tout propos. Admirez la révolution ! M. Thiers n’est plus le même homme. Il n’est plus l’historien fataliste ; il n’est plus l’intrépide jouteur libéral ; il n’est plus l’écrivain du National. Reste seulement M. Thiers le député du centre ; M. Thiers le contre-révolutionnaire, l’ami du ministère à tout propos ; M. Thiers, qui défend la pairie pendant trois heures ; M. Thiers, que la Chambre écoute avec faveur, qu’on applaudit dans les tribunes, dont chacun vante le talent et l’éloquence. Même, à voir la Chambre l’écouter et lui sourire avec faveur, M. Thiers n’a plus la petite taille et la voix grêle : il est beau, il est grand, il tonne ! N’est-ce pas là une étrange révolution ?

Quant à la discussion de la pairie, elle atteint son terme. L’hérédité a été dignement défendue. Les belles et austères paroles de M. Royer-Collard, prononcées dans la nuit, à la lueur des flambeaux, ont été d’un puissant effet ; la pairie eût été sauvée par lui si elle eût pu l’être. Mais M. Odillon-Barrot lui a porté le dernier coup par sa pressante logique, et, à la majorité de 324 suffrages contre 86, l’hérédité de la pairie a été abolie. La consternation est grande dans le camp opposé. Plus d’hérédité en France désormais ! dit-on ; désormais plus qu’une chambre ! désormais plus rien qui se tienne debout par soi-même ! La révolution de 1830 a été poussée cette fois à ses dernières conséquences. Nous voilà revenus à la toute-puissance de l’assemblée constituante, qui, malgré toutes ses vertus et ses admirables projets de bonheur et de liberté publics, nous a menés à l’anarchie et au sang. L’abolition de l’hérédité, c’est l’abolition de la pairie, l’abolition du système représentatif, tel que l’avaient voulu Montesquieu, et après lui les plus grands publicistes. De trois pouvoirs que nous avions, il n’en reste plus qu’un seul, le pouvoir électif, un pouvoir sans contrepoids. Vaines terreurs que tout cela ; la chambre est seulement appelée à constituer le troisième pouvoir de l’État, et elle s’en acquittera, il faut l’espérer, d’une manière digne du pays.

Mais voilà bien autre chose en Angleterre ! La chambre des pairs a rejeté le bill de la réforme. Cette question de vie ou de mort a été hardiment tranchée en deux. Périsse l’Angleterre plutôt qu’un principe !

Il est impossible de dire l’effet produit par cette nouvelle sur l’Europe entière ! Le monde étonné respire à peine ; Londres murmure, mais elle est calme. L’Angleterre, la France, l’Europe, ont les yeux fixés sur Guillaume IV et lord Grey. En ce moment, ils tiennent en leurs mains les destinées de leur pays, peut-être même l’avenir de la civilisation et de la liberté : fasse le ciel qu’ils ne désespèrent pas d’une cause aussi sacrée !

Déjà on dit que lord Grey reste au ministère ; on parle d’une création de nouveaux pairs. L’opposition n’a pas désespéré encore de cette belle cause ; lord Brougham a parlé trois heures et demie : sa péroraison surtout a produit la plus vive impression sur la chambre. Jamais sir Brougham, quand il était membre de la chambre des communes, ne s’était élevé si haut.

Mais dans ces violens dérangemens des peuples, à quoi sert l’éloquence ? Qu’est-ce que l’éloquence ? Y a-t-il de l’éloquence en effet ?

Le sceptique, entendant ces grands bruits autour de sa tête, relève la tête un instant pour voir si tout cela est nouveau, par hasard ; puis, quand il s’aperçoit que ce sont les mêmes passions mises en jeu, les mêmes vœux des peuples, il se rendort, se disant qu’il a déjà vu tout cela.

Laissons l’Angleterre ; revenons à cet autre volcan où nous sommes, qu’on appelle Paris.

Quand Paris n’est pas la tribune, Paris, c’est l’Opéra. À l’Opéra, et comme si nous étions dans un temps calme, Taglioni reparaît, faisant, elle aussi, une grande révolution dans ce monde à part, dont elle est la reine. Singulier peuple que nous sommes ! Il n’est pas un principe social qui ne soit en question parmi nous, il n’est pas une tradition politique qui ne soit abolie ; rien n’existe ; la guerre et le choléra nous menacent, la tribune retentit de menaces et de plaintes, mille prophéties sinistres grondent dans l’air : tout cela est bon pour le jour. La nuit venue, personne ne songe plus à tout cela. Voyez ! la foule se précipite à l’Opéra ! Voyez ! l’émotion est licencieuse, les cœurs et les esprits sont impatiens ! Voyez ! voilà tout une ville qui oublie les angoisses les plus cruelles à la danse d’une jeune et belle personne qui arrive insouciante comme le parterre, et qui se livre à sa passion la plus vraie et la mieux sentie, la danse. Taglioni, c’est la danse personnifiée, correcte, élégante, effleurant la terre, ne quittant jamais ni la terre ni le ciel, un sylphe qui sourit. Et la foule, la voyant ainsi abandonnée à elle-même la charmante danseuse, la foule se prend à juger entre elle et ses compagnes, entre elle et madame Alexis, par exemple, comme elle s’est prise le matin à juger entre M. Étienne et M. Guizot. À peu de chose près, c’est la même lutte, la même passion pour ou contre, c’est même intérêt. Il en est qui vous diront qu’il est bien fâcheux pour Mlle Taglioni de n’intéresser que comme M. Étienne ou M. Guizot ; mais que voulez-vous ? nous sommes un peuple grave. L’Opéra aujourd’hui est sur la ligne de la Chambre : l’Opéra a été si long-temps le premier foyer politique de l’État !

Quant aux théâtres vulgaires, quant à l’art dramatique de chaque jour, vous ne sauriez vous figurer combien les honnêtes théâtres sont peu en mouvement. C’est un calme à faire plaisir. Le Théâtre-Français joue des comédies en un acte, dans lesquelles il y a encore des Crispin et des tuteurs ; le Gymnase, à défaut de nouveautés, recrépit de vieilles pièces, et il en change le titre, s’inquiétant peu du reste : c’est ainsi qu’il a appelé le Dey d’Alger une pièce qui s’appelait il y a dix ans le Pacha de Surène ; mais le titre est venu trop tard : le dey d’Alger, cette révolution en cachemire, n’est plus aujourd’hui qu’un bon bourgeois que personne ne regarde plus ; le dey d’Alger, et don Pedro, cette autre révolution commencée sur un trône absolu et terminée sur une constitution libre, ne font plus d’argent nulle part. Don Pedro, cependant, et sa femme, ce noble débris de la famille Bonaparte, ont été renforcés ces jours derniers par la reine dona Maria da Gloria. Pauvre jeune fille joufflue, à l’air sévère, au visage malheureux ! Il faudra une grande révolution pour lui rendre à celle-là le trône qu’elle a perdu.

Je reviens au théâtre. La Porte-Saint-Martin a joué un Mirabeau qui est bien la chose du monde la plus stupide et la plus ridicule. Figurez-vous que les auteurs ont jeté Mirabeau au cachot ; qu’ils l’ont fait s’enivrer dans une taverne ; qu’il se vend, dans cette pièce, pour vingt mille francs, ni plus, ni moins, lesquels vingt mille francs Mirabeau envoie à un sien fils de madame de Nehra qu’il n’a jamais eu. Entre autres nouveautés, nous avons vu le Jeu de Paume préparé à l’avance pour une séance : rien n’y manque, ni la tribune, ni la sonnette, ni le verre d’eau. Que voulez-vous devenir avec de pareilles inventions ?

Quant à la littérature, elle est morte. Barnave a paru, jetant l’éclat de la foudre dans un nuage. La Peau de Chagrin, de M. de Balzac, a reparu sous un titre nouveau, Contes philosophiques, subissant ainsi une petite révolution. De ces contes, le meilleur est pris tout entier à la Revue des Deux Mondes : l’Enfant maudit. M. Victor Hugo est en procès avec son libraire, qui veut lui faire tenir serment en plein tribunal ; la Gazette des Tribunaux donne tort au poète, le Figaro donne tort au libraire : vous verrez qu’ils auront raison tous les deux.

Je crois que ce sont là toutes les nouveautés politiques, littéraires et dramatiques de la quinzaine. Ajoutez-y des carlistes dans le Midi, une émeute à Strasbourg qui a fait destituer le préfet, deux ou trois saisies de journaux à nuances opposées, la Tribune et le Courrier de l’Europe, et vous aurez résumé toute l’histoire du jour : mesquine et misérable histoire ! Mais laissez faire les historiens à venir, et tout cela sera noble et grand comme le xviiie siècle pour le moins.

(La Revue des Deux-Mondes.)