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Révolutions de la quinzaine - 14 novembre 1831

Anonyme
Révolutions de la quinzaine - 14 novembre 1831
Révolutions de la quinzaine - 14 novembre 1831
RÉVOLUTIONS DE LA QUINZAINE.

Paris, 14 novembre.

J’ignore, en vérité, comment feront les historiens à venir pour faire entrer dans les formes élégantes de l’histoire tous les faits, tous les noms, toutes les sottises, toutes les folies qui s’amoncèlent parmi nous, et qui tombent sans choix, sans méthode, sans goût, au hasard. Ainsi, à qui voudrait écrire d’une manière convenable l’histoire de l’Europe, seulement pendant les quinze premiers jours du mois de novembre, il faudrait autant de soin et de travail que pour mettre au jour les six premières Décades de Tite-Live. Heureusement ce ne sont pas là nos promesses. Nous n’avons jamais voulu écrire l’histoire, nous avons seulement promis quelques notes très-consciencieuses et très-exactes, écrites au jour le jour, et dont on fera ce qu’on pourra. Seulement nous plaignons les historiens par métier.

Commençons par l’étranger, comme les grands journaux commencent, donnant à l’étranger et à la province le petit-texte, et gardant pour Paris le cicéro gros-œil. L’Angleterre, depuis le rejet du bill de lord Grey, a été vivement agitée. Le peuple, si méprisé à la chambre des lords, et dont on traitait les vœux de chimères, s’est révolté à Bristol. Il a crié, il a hurlé, il s’est arraché les cheveux ; il a porté la main sur les édifices publics, il les a démolis, il les a brûlés ; il a ouvert les prisons, et la foule des malfaiteurs qu’attendaient les assises, s’est répandue çà et là, bénissant le bill. Lord Wetherell, un des opposans au bill, a été promené au milieu de tous ces désordres. Puis, la troupe est arrivée. En Angleterre, le gouvernement est beaucoup moins poli que le nôtre avec les émeutes. On fait les trois sommations, et aprés feu ! et tue ! Le peuple a d’abord résisté ; mais le feu a fini par être si nourri, le nombre des blessés a été si grand, que la paix s’est bientôt rétablie, l’ordre est rentré dans Bristol. Il ne s’agit plus à présent que de construire une nouvelle prison. C’est ainsi que finissent toutes les émeutes qui ne sont pas des révolutions.

À peine la peur de Bristol avait-elle cessé à Londres, qu’on a annoncé dans la grande île la présence du choléra-morbus. Cinq personnes sont mortes à Sunderland, à quatre lieues de Newcastle. Mortes ! Alors on a crié que les précautions sanitaires avaient été négligées ; on s’est désolé dans toute l’Angleterre, dans toute la France. Nous attendions une armée d’Anglais pour cet hiver ; le lendemain tout cela était changé, il n’y avait pas de choléra à Sunderland ; ces cinq personnes mortes étaient mortes d’une indigestion. Déjà on accablait le choléra de plaisanteries, comme on en fait à un ministère sans majorité. Aujourd’hui tout change encore, la pâleur revient sur les visages : c’était bien le choléra : huit personnes sont mortes depuis les cinq premières. Le choléra fait des ravages terribles, il avance, il nous menace ; les marchands de camphre et de flanelle, les fabricans de chlore et de brochures se frottent les mains de joie. Oui, pardieu ! c’était bien le choléra !

La brochure médicale est une contagion bien insupportable de nos jours. Depuis que le médecin en général s’est mis à écrire, il est devenu tout-à-fait insupportable. D’ordinaire le style des docteurs est un mauvais style emphatique, boursoufflé, peu clair, visant à l’à-propos. Aussi le choléra a-t-il été un beau texte à brochures. Elles pleuvent comme la grêle ; elles se montrent sous toutes les formes, lettres, apologies, conseils, recherches, voyages, souvenirs : il n’est personne qui n’ait la recette certaine contre le choléra. J’ai remarqué que toutes ces recettes commençaient à peu près de la même manière : Pour éviter le choléra-morbus, il faut d’abord se bien porter. Merveilleusement raisonné, docteurs !

L’ordre règne toujours à Varsovie. Sa Majesté impériale de toutes les Russies se fait adresser chaque jour des vœux ardens par son peuple chéri, pour que Varsovie n’ait pas plus de constitution que Moscou même. L’empereur Nicolas n’a rien à refuser à ses sujets ; ne pouvant donner de constitution à la Russie, il ôtera celle qu’il a promis de laisser à la Pologne : faible consolation de tout ce qu’elle avait espéré et souffert !

À Constantinople, on brûle beaucoup : on compte déjà vingt-cinq incendies en grand. Le sultan est aux abois, et ne sait comment porter remède à ces feux soudains qui éclatent et dévorent des quartiers entiers. Tout Pera a été brûlé : ceci est une histoire à propos de paras. Quand sa hautesse voulut avoir des janissaires à l’européenne, elle promit d’abord trente paras à chaque janissaire ; bientôt elle réduisit ces trente paras à vingt-cinq, il y eut trois incendies pour cinq paras ; de vingt-cinq, les paras furent réduits à vingt, il y eut quinze incendies pour dix paras : quand les janissaires n’eurent plus à espérer que quinze paras, le nombre des incendies s’éleva jusqu’à trente. Apprivoisez donc des janissaires ! Payez bien cher des généraux français pour leur apprendre l’exercice et la discipline ! Voulant aussi rétablir l’ordre de son mieux, le sultan a ordonné à chaque habitant de Constantinople d’allumer une lanterne devant sa maison, et de se tenir nuit et jour sur sa porte pour arrêter les incendiaires. Je ne sais pas combien les incendiés seront obligés de payer de paras.

On dit même que dans la Chine, ce royaume incombustible, un léger accès de fièvre s’est fait sentir. Le peuple s’est donné une petite secousse à propos des Anglais ; il a déjà brûlé quelque chose, comme si Constantinople et Bristol l’empêchaient de dormir ! Si la Chine était en révolution, quelle belle révolution à raconter ! C’est si monotone une révolution autre part ! c’est si régulièrement la même chose ! À Paris, le peuple qui crie ; à Londres, le peuple qui brûle ; à Constantinople, le janissaire qui incendie ; à Moscou, le prince royal qui empoisonne ou assassine ; en Italie, l’Autriche qui pend ou emprisonne. Cela serait étrange de voir comment les Chinois s’y prendraient pour être des révolutionnaires originaux !

Passons le détroit, revenons en France, c’est-à-dire à Paris. Paris a été singulièrement occupé par cette brochure de M. de Chateaubriand, que nous vous avions annoncée à l’avance. La brochure de M. de Chateaubriand est encore l’ouvrage d’un beau génie ; le royaliste-républicain y perce de toutes parts. C’est une nouvelle et dangereuse nuance dans l’opinion, qui pourrait tout renverser, si elle faisait de nouveaux progrès. Quand M. de Chateaubriand a élevé la voix de nouveau, plaidant contre les proscriptions inutiles, toute la France a été attentive : les royalistes ont reconnu la voix qui les ralliait à leurs beaux jours ; les républicains ont salué avec transport l’annonce, rendue plus solennelle par le génie, des vérités qu’ils proclament. La brochure de M. de Chateaubriand est un grand coup porté à la monarchie de juillet. Les journaux en ont parlé les uns avec rage, les autres avec idolâtrie. Les louanges restent, les insultes ont passé, même celles de M. Fonfrède, sur lesquelles la presse ministérielle a vécu pendant huit jours.

À propos de presse ministérielle, il est impossible de traiter un journal comme le Journal de Paris a été traité à la chambre avant-hier. On lui a dit, à cette pauvre feuille, les injures grossières qu’un bourgeois un peu élevé ne dirait pas à son valet. Au reste, à défaut d’éloquence et de grandes tirades, nos députés ont l’injure à la bouche. Les démentis ne se comptent plus. On s’injurie, on se dispute, on s’interrompt, on vient, on s’en va, on demande des congés ; on fait des appels nominaux, on imprime le nom des absens dans le Moniteur. Rien n’y fait. Les plus célèbres démentis de la semaine, c’est le démenti de M. Tiburce Sébastiani à M. Larabit, et le démenti de M. Larabit à M. Tiburce à la chambre des députés ; puis ensuite, le démenti de M. d’Argout à M. de Fitz-James et de M. de Fitz-James à M. d’Argout à la chambre des pairs. Tout cela se passe fort tranquillement. En Angleterre, ce ne serait pas trop de quatre balles pour conclure ; nous sommes plus accommodans chez nous : aucun de ces démentis n’a son écho dans le bois de Boulogne ; c’est assez que les journaux en retentissent. Au reste, M. de Fitz-James a fort mal et fort imprudemment parlé cette semaine. Tout cela est très-misérable et très-nul, en vérité.

Voulez-vous savoir une grande révolution ? La religion saint-simonienne, qui avait deux papes, n’a plus qu’un pape. Le pape Enfantin a fait, lui aussi, son dix-huit brumaire ; il a brisé la moitié de papauté de son confrère le pape Bazar. Enfantin s’est déclaré le seul chef de l’amour, aux grands applaudissemens des religieux.

Le théâtre n’a guère été plus animé que la tribune. Un homme de talent et de cœur, un ex-préfet, a fait jouer à l’Odéon, un drame sur Mirabeau. Ce drame languissant, mais dont plusieurs parties étaient bien conçues, a été mal reçu. Assez de Mirabeaux, assez de Napoléons, assez de grands noms, mutilés, traînés sur la place, il est temps de revenir à l’art.

L’Opéra-Comique a donné un opéra de six compositeurs, la Marquise de Brinvilliers. Comme musique, c’est une chose diffuse et sans unité. On a beaucoup applaudi au duo de M. Auber, au troisième acte. Le drame est bien fait et terrible. Le poison est jeté à pleines mains, et cependant d’une manière assez vraisemblable ; malheureusement un duo n’a jamais fait un opéra, même comique.

Le plus grand fait littéraire de la quinzaine est la comédie de M. de Latouche au Théâtre-Français. Parmi les gens d’esprit, les gens redoutés, les hommes de moquerie et de verve, M. de Latouche est placé un des premiers. Écrivain épigrammatique et élégant, observateur profond et moqueur, méprisant beaucoup les hommes, beaucoup la politique, beaucoup les salons, beaucoup tout ce qui se dit et tout ce qui se fait, déchirant le plus souvent à belles dents, tel est M. de Latouche. Quelquefois Paris est six mois sans le voir et sans l’entendre ; puis tout à coup il retombe au milieu de la ville, et alors gare les épigrammes ! il frappe à gauche et à droite, à tort et à travers : tantôt c’est un roman sans nom, tantôt c’est un article de journal signé tout au long ; quand il lui manque des ridicules, il en invente ; c’est un homme qui ne se gêne pas plus que cela.

Cette comédie de la Reine d’Espagne roule toute entière sur l’impuissance d’un vieux roi qui ne peut pas continuer une dynastie. Le but de l’auteur n’était pas autre que celui-ci : nous montrer à quoi tiennent ces grands mots : légitimité, royauté et paternité. Pour cela, M. de Latouche a mis a nu le vieillard, tout nu, tout ridé, tout coriace, froid et morose ; à côté du vieillard, il a placé une jeune reine. Grand débat entre la nature et la loi, entre le non forcé du vieillard et le oui délirant de la jeune femme. Mais la pudeur du public n’a pas voulu. Le moyen de faire écouter un parterre qui se met en frais de pudeur ! C’était là un des grands secrets de Molière. M. de Latouche ne paraît pas le posséder. Il a été forcé de retirer sa pièce, et, selon nous, il y a justice. Elle sera imprimée avec des notes, chacun pourra la voir.

Quant à la librairie, nous n’avons à parler que du nouveau roman de Cooper. Le Bravo a paru[1].

Le Bravo est un livre plein de charme. La description de Venise est complète. Non-seulement l’auteur a vu la mer, non-seulement il a parcouru les lagunes en gondole, mais encore il a marché dans les rues tortueuses de la ville. Cooper ne précise pas l’époque de son roman. L’action se passe à ce moment critique de la puissance vénitienne, quand le lion de St-Marc n’osait plus déployer ses ailes pour ne pas montrer combien de plumes leur manquaient. Au dehors et au dedans, c’est toujours Venise ; Venise inquiète, masquée, se cachant dans l’ombre, tuant dans la nuit ; Venise avec ses prisons et ses gondoles, avec ses espions et ses fêtes et ses chants sous la fenêtre des belles. Un jeune cavalier napolitain est amoureux d’une Vénitienne, riche orpheline qui a pour tuteur le sénat. Jaloux tuteur ! L’Italien enlève la Vénitienne à ses surveillans après mille dangers. Le héros du livre est un bravo, honnête homme injustement soupçonné comme l’espion Birch. Il y a des scènes très-belles : la mort du pêcheur Antonio dans les lagunes, sous l’éclat argenté de la lune ; la mort de Jacopo sous le glaive du bourreau, en présence du palais du doge ; c’est une attachante lecture, pleine d’effroi : jamais Cooper n’avait été si intéressant et si animé. La traduction du roman est élégante et fidèle, c’est une fort amusante lecture dans les soirées d’hiver.

Voilà toutes les nouvelles littéraires. Cependant ce ne sont ni ces nouvelles, ni les séditions d’Angleterre, ni le choléra de Sunderland, ni même la brochure de M. de Chateaubriand qui ont le plus occupé Paris cette quinzaine. Ce qui a le plus occupé Paris, ce qui l’occupe encore, c’est d’abord le fossé des Tuileries, et ensuite le vol des médailles à la Bibliothèque du roi.

On ne saurait croire toutes les conjectures qu’a fait naître ce malheureux fossé des Tuileries. Ce sont des murmures, des plaintes, des moqueries, des rires de pitié. À voir ces travaux de bien près, il est difficile d’y rien comprendre. Cela n’a ni plan, ni grâce, ni goût, ni utilité, cela gâte les promenades du Parisien qui tient à la promenade, comme il tient à tous ses plaisirs à bon marché. La garde nationale s’écrie que la royauté de juillet se barricade, comme si elle n’osait plus se confier aux baïonnettes citoyennes ! On demande de toutes parts des explications à ce sujet au ministère. Le ministère, ne sachant que répondre, en demande lui-même à M. Fontaine ; M. Fontaine ne répond rien : c’est pourtant lui, selon nous, M. Fontaine, qui est le vrai coupable en tout ceci.

Expliquons-nous sur M. Fontaine.

Tant qu’il n’a été que l’architecte du duc d’Orléans, M. Fontaine s’est montré homme habile et intelligent. Tout le monde s’accorde à dire que M. Fontaine a arrangé le Palais-Royal aussi bien qu’il pouvait être arrangé pour le produit, le coup-d’œil et l’agrément. M. Fontaine peut être, en résultat, un excellent architecte pour un bourgeois ; mais depuis le fossé des Tuileries, M. Fontaine est certainement le plus détestable et le plus maladroit architecte qu’on ait placé à la tête des monumens d’une grande nation.

En tout état de cause, un roi de France, et c’est ce que M. Fontaine a totalement oublié, un roi des Français, tout constitutionnel que vous le ferez, n’est jamais tellement chez lui qu’il ne soit pas un peu aussi chez la nation qu’il gouverne. De tout temps, le jardin des Tuileries a été un jardin public, le jardin de tous ; Napoléon lui-même ne songea pas à s’y réserver une plate-bande particulière. Quand il eut un fils, il fit creuser un souterrain, par lequel le roi de Rome se rendait à un carré de trois pieds, qui lui était réservé au bout du jardin : c’étaient là tous les privilèges du fils de l’Empereur. M. Fontaine a fait autrement, il a tout détruit, tout bouleversé ; il a écrasé les plus jolis carrés, il a gâté la belle terrasse de l’eau ; il a défendu aux promeneurs d’approcher de ces vieilles pierres du château qu’on touchait de la main sous Charles X. M. Fontaine a fait de ce palais à l’air libre une forteresse dans un fossé ; il a écrasé les roses pour élever sur leur emplacement des remparts ; il a fait crier tout Paris et tout Paris criera encore jusqu’à ce que la dernière pierre soit placée, jusqu’à ce que M. Fontaine, paisiblement assis sur le bord de son fossé, contemple son ouvrage avec l’air satisfait d’un homme qui a fait un chef-d’œuvre, l’Éléphant en plâtre, par exemple, ou le fastueux monument en bois pour les décorés de juillet.

Ce qui suit est encore plus affligeant, bien que ce soit une chose très-affligeante que la destruction d’un beau jardin. La Bibliothèque, rue de Richelieu, a été livrée au pillage. Des voleurs se sont introduits dans le cabinet des médailles, et là ils ont fait main basse sur le plus riche médailler du monde. C’est une grande et irréparable perte. On refera peut-être un jour le jardin des Tuileries ; on comblera les fossés de M. Fontaine ; mais cette suite de médailles uniques, qui nous la rendra ? Qui nous la rendra, cette histoire gravée sur l’or ? impartiale histoire simple et nette, qui échappe à l’oubli des hommes comme par miracle. Une médaille, c’est un cri de douleur ou de gloire que jette la reconnaissance ou la haine des peuples, et qui se perd dans la nuit des temps pour être retrouvée mille ans plus tard, par quelque abbé Barthélémy, qui se prosterne et la baise avec respect.

Encore une fois, c’est une grande perte. C’est le coup le plus audacieux et le plus funeste qu’aucun malfaiteur ait jamais pu nous porter. Ce qui étonne, c’est le sang-froid avec lequel la Bibliothèque a d’abord supporté cette perte immense. Elle a envoyé tout simplement des notes manuscrites aux journaux, annonçant qu’elle avait perdu près de cent mille francs en or. Elle ne parlait ni d’art ni de la science, elle ne décrivait aucune de ses médailles, elle ne promettait aucune récompense ; un bourgeois de la rue Saint-Denis se donne plus de peine quand il a perdu son chien. Ce n’est que lorsque que la voix publique s’est fait entendre que le cabinet des médailles s’est un peu occupé de cette immense ruine. Alors la Bibliothèque a allongé la circulaire ; alors elle a fait des comptes plus exacts, et au lieu de cent mille francs, valeur intrinsèque, qu’elle avait perdus, il s’est trouvé que c’étaient cinq cent mille francs, valeur intrinsèque. Dites au moins dix millions, barbares ! Quelle misère, n’est-ce pas ? quel honteux brigandage ? serait-ce donc trop du fer chaud pour punir de pareils désordres ? Une telle valeur perdue en une nuit ! Un conservateur de médailles, qui était peut-être à l’Opéra ce soir-là ! Un Raoul-Rochette, pédant manqué qui, non content de ne pas toucher à ce trésor de science qui lui était confié, laisse voler cet or qu’il aurait dû garder comme or, sinon comme médailles ! Oh ! que sont-ils devenus nos jours de vieille science ? quand la science était un sacerdoce digne de tous les respects, un sacerdoce de toute la vie ! quand toute la vie de notre Barthélémy se passait à étudier, à acheter, à vendre, à graver, échanger des médailles ! Que voulez-vous que nous fassions de ces êtres ignorans et frivoles qu’on a préposés à la science ? À quoi peuvent nous servir ces spécialités mesquines, ces hommes qui se font savans, ne pouvant être gens d’esprit, qui apprennent la numismatique et l’arabe, comme la plus facile des spéculations ? vrais eunuques de la science, qui n’ont pas même la virilité de l’eunuque ! Si l’eunuque ne touche pas au trésor qui lui est confié, il meurt à la porte du harem.

Voici l’inventaire des objets perdus dans cette nuit fatale du 6 au 7 novembre. Tout cela n’est plus peut-être qu’un lingot. Objets d’or : 1° une patère ou grande coupe de six pouces de diamètre, avec un bas-relief dans le fond, et des médailles romaines du haut-empire incrustées dans le bord ; 2° une coupe montée en or, avec le buste d’un roi sassanide, gravé en relief ; 3° bijoux consistant en divers objets trouvés dans le tombeau de Childéric, tels qu’abeilles d’or, un anneau d’or gravé, etc. ; plus, le sceau d’or de Louis XII, une bulle d’or antique, une grande médaille d’or de Louis XIV, représentant la façade du Louvre. Médailles d’or grecques et romaines. Médailles d’or de Syracuse, au nombre de cinquante-trois ; trois médailles d’or des rois d’Épire, un Néoptolème et deux Pyrrhus. La suite impériale d’or, y compris les grands médaillons, au nombre de quatre-vingt-quinze pièces. Les médailles à partir de Sextus Pompée jusqu’au règne de Justin II : en tout, trois mille cent quatre-vingt-douze pièces d’or. Médailles modernes en or : 1° les médailles des rois de France, depuis Charles VII jusqu’à Louis XIII, trente-sept pièces ; 2° médailles d’or de Louis XIV, cent vingt-cinq pièces ; 3° médailles de Napoléon, soixante-quinze pièces ; 4° quatre pièces de Louis XVIII et de Charles X ; 5° les grands hommes de France, vingt pièces ; 6° la suite uniforme de Louis XIV et de Louis XV, quatre cent cinquante-quatre pièces ; 7° la suite des papes, en or, soixante-cinq pièces !!!!!

Si ces objets ne sont pas détruits, il faudrait promettre un million au voleur qui les rapportera ; et si le voleur les rapporte, il faudra le nommer conservateur des médailles ; l’archéologie n’y perdra pas grand’chose, et le cabinet y gagnera : celui qui sait comment on prend les médailles saura bien comment les conserver.

En attendant, le conservateur des médailles est toujours conservateur des médailles : nous n’avons perdu que les médailles, le conservateur nous reste. C’est toujours une consolation.

Il est vrai que M. Gisquet est toujours préfet de police, malgré les fusils-Gisquet.

Sans tous ces événemens, on eût beaucoup parlé d’Alger et des exploits du général Boyer, et du choix singulier, pour le moins, par lequel M. de Rovigo, ce vieux et peu honorable débris de l’empire, a été envoyé avec un commandement à Alger.

Revue des Deux-Mondes.

  1. Quatre volumes in-12. Chez Gosselin, rue Saint-Germain-des-Prés.