Résurrection (trad. Bienstock)/Partie I/Chapitre 9

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 36p. 58-64).


IX

Après son allocution le président se tourna vers les prévenus.

— Simon Kartinkine, levez-vous, dit-il.

Simon se leva nerveusement ; les muscles de son visage remuèrent encore plus vite.

— Votre nom ?

— Simon Petrov Kartinkine, répondit d’un trait, d’une voix sèche, l’accusé, qui évidemment avait préparé d’avance ses réponses.

— Votre condition ?

— Nous sommes paysan.

— Quel gouvernement, quel district ?

— Gouvernement de Toula, district Krapivno, commune de Koupiansk, bourg de Borki.

— Votre âge ?

— Trente-quatrième année, né en mil huit cent…

— Quelle religion ?

— Nous sommes de la religion russe orthodoxe.

— Marié ?

— Nullement.

— Quel était votre emploi ?

— Garçon à l’hôtel de Mauritanie.

— Avez-vous déjà passé en justice ?

— Nous n’avons jamais passé en justice, parce que, comme nous vivions avant…

— Vous n’avez jamais passé en justice ?

— Dieu me préserve, jamais.

— Avez-vous reçu copie de l’acte d’accusation ?

— Nous l’avons reçue.

— Asseyez-vous. Euphémie Ivanovna Botchkova, poursuivit le président en s’adressant à l’inculpée suivante.

Mais Simon restait toujours debout et masquait Botchkova.

— Kartinkine, asseyez-vous.

Kartinkine restait debout.

— Kartinkine, asseyez-vous !

Mais Kartinkine persistait à demeurer debout et ne s’assit que quand l’huissier, s’approchant de lui, la tête en avant et faisant les gros yeux, lui chuchota d’une voix tragique : Assis, assis !

Kartinkine s’assit aussi rapidement qu’il s’était levé, et, ayant refermé sur ses jambes les pans de sa capote, il se remit à remuer ses joues.

— Votre nom ? demanda le président à l’accusée, avec un soupir de fatigue, sans même la regarder, et en consultant les papiers qui étaient devant lui. Habitué à cette procédure, et pour aller plus vite, il pouvait bien faire deux choses à la fois.

Botchkova avait quarante-trois ans ; condition : bourgeoise de Kolomna ; métier : servante dans le même hôtel de Mauritanie. Elle n’avait jamais passé en justice ; elle avait reçu copie de l’acte d’accusation. Il y avait dans les réponses de Botchkova une sorte de provocation hardie ; elle semblait vouloir dire : « Oui, Euphémie Botchkova, c’est bien moi, et j’ai reçu la copie, et je m’en flatte, et encore je ne donne à personne le droit d’en rire ». On n’eut pas à dire à Botchkova de s’asseoir, elle le fit dès que son interrogatoire fut terminé.

— Votre nom ? — dit le galant président, avec une douceur toute particulière, à l’autre accusée. — Il faut vous lever, — ajouta-t-il d’une manière affable, voyant que Maslova restait assise.

Maslova se leva d’un mouvement rapide, et, l’air soumis, la poitrine en avant, sans répondre, elle fixa le président de ses yeux noirs, rieurs, qui louchaient légèrement.

— Comment vous nomme-t-on ?

— Lubov, répondit-elle vivement.

À chaque interrogatoire des prévenus, Nekhludov, muni de son pince-nez, considérait celui qui en était l’objet. — « Mais, c’est impossible — », se dit-il les yeux rivés sur le visage de celle-ci. — « Mais comment — Lubov » — pensa-t-il en entendant sa réponse.

Le président voulait poser une autre question, mais le juge aux lunettes, lui ayant dit avec humeur quelques mots, l’arrêta. Le président acquiesça d’un signe de tête et se tourna vers la prévenue.

— Comment Lubov ? — demanda-t-il ; — vous êtes inscrite sous un autre nom.

L’accusée gardait le silence.

— Je vous demande quel est votre vrai nom ?

— Votre nom de baptême ? — intervint le juge grincheux.

— Autrefois on m’appelait Catherine.

« Mais c’est impossible », se dit encore Nekhludov ; et pourtant il ne doutait plus, c’était bien là cette même fille, la pupille femme de chambre dont il avait été autrefois amoureux, oui, amoureux, et qu’il avait séduite dans un moment de folie, puis abandonnée ; depuis il ne se l’était jamais rappelée, ce souvenir lui était trop désagréable, lui montrait trop clairement que lui, si fier de sa loyauté, non seulement n’était pas loyal mais s’était conduit lâchement vis-à-vis de cette femme.

Oui, c’était-elle. Maintenant il reconnaissait clairement sur ses traits ce quelque chose de mystérieux qui caractérise chaque visage, le distingue entre tous, le rend unique, et fait qu’il ne se répète pas. Malgré la pâleur et la bouffissure, il retrouvait cette singularité dans tout l’ensemble du visage charmant : la bouche, les yeux louchant légèrement, et, surtout, le regard naïf, souriant, et l’expression soumise non seulement du visage, mais de toute la personne.

— Vous auriez dû répondre cela tout de suite, dit le président, toujours sur le même ton bienveillant.

— Le nom de votre père ?

— Je suis fille naturelle, répondit Maslova.

— Tout de même, comment vous a-t-on appelée, du nom de votre parrain ?

— Mikhaïlovna.

« Mais quel crime a-t-elle bien pu commettre ?» se demandait Nekhludov, tout haletant.

— Votre nom de famille, votre surnom ? — demanda le président.

— D’après le nom de ma mère, on m’appelait Maslova.

— Quelle condition ?

— Bourgeoise.

— De la religion orthodoxe ?

— Orthodoxe.

— Votre profession ? Votre métier ?

Maslova se taisait.

— Quel métier ? répéta le président.

— J’étais dans une maison, dit-elle.

— Dans quelle maison ? — demanda sévèrement le juge aux lunettes.

— Vous le savez bien vous-même, répliqua Maslova avec un sourire ; et, après avoir jeté un regard rapide sur la salle, elle se remit à fixer le président.

Il y avait dans l’expression de ses traits quelque chose de si extraordinaire ; dans ses paroles, ses sourires, et aussi dans le regard rapide qu’elle avait promené sur les assistants, quelque chose de si pitoyable, que le président baissa la tête, en même temps qu’un silence absolu se faisait pour une minute dans la salle. Ce silence fut rompu par un rire qui éclata dans le public. On fit : Chut ! Le président releva la tête et reprit son interrogatoire.

— Vous n’avez jamais passé en jugement ?

— Jamais, répondit à voix basse Maslova, et elle soupira.

— Avez-vous reçu copie de l’acte d’accusation ?

— Je l’ai reçue.

— Asseyez-vous, dit le président.

L’accusée souleva le bas de sa jupe, avec la grâce que mettent les dames en grande toilette à relever la traîne de leur robe ; elle s’assit, enfonça ses petites mains blanches dans les manches de sa capote et continua à regarder le président.

On fit ensuite l’appel des témoins qu’on fit sortir, puis on invita le médecin-expert à venir dans la salle d’audience. Enfin le greffier se leva et commença la lecture de l’acte d’accusation. Il lisait d’une voix forte et claire, mais il prononçait mal les l et les r, et, comme il lisait rapidement, le son continu de sa voix donnait envie de dormir. Les juges s’appuyaient tantôt sur l’un tantôt sur l’autre des bras de leurs sièges, tantôt sur la table, tantôt sur le dossier de leurs fauteuils ; ils fermaient et ouvraient alternativement les yeux, et s’entretenaient à voix basse. Un gendarme étouffa plusieurs fois un bâillement nerveux.

Sur le banc des prévenus, Kartinkine ne cessait d’agiter ses maxillaires. Botchkova était assise, tout à fait calme et droite, et par instants grattait du doigt ses cheveux sous le fichu.

Maslova tantôt restait immobile, les yeux fixes et écoutant le lecteur, tantôt s’agitait, comme si elle eût voulu protester, rougissait, puis soupirait péniblement, changeait la position de ses bras, jetait un regard vers le fond de la salle et le ramenait sur le lecteur.

Nekhludov, assis sur le deuxième siège du premier rang des jurés, sans quitter son pince-nez, continuait à examiner Maslova ; et, dans son âme, s’accomplissait un travail compliqué et douloureux.