Résurrection (trad. Bienstock)/Partie I/Chapitre 10

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 36p. 65-71).


X

L’acte d’accusation était ainsi formulé : L’an 188*, le 17 janvier, la police fut informée par le gérant de l’hôtel de Mauritanie, sis en cette ville, de la mort subite, survenue dans son établissement, d’un marchand de deuxième guilde, originaire de Sibérie, de passage ici : Theraponte Smielkov. D’après déclaration du médecin du quatrième arrondissement, la mort de Smielkov était due à une rupture cardiaque provoquée par l’usage excessif des spiritueux ; et le corps de Smielkov fut enterré le troisième jour après sa mort. Mais le quatrième jour qui suivit le décès, passa, revenant de Pétersbourg, un de ses camarades, un marchand de Sibérie, Timokhine ; ayant appris la mort de son compagnon Smielkov et les circonstances dans lesquelles elle s’était produite, il émit le soupçon que cette mort n’était pas naturelle, que Smielkov avait été empoisonné par des malfaiteurs qui lui avaient volé son argent et une bague en diamants qu’on n’avait pas retrouvée dans l’inventaire de ses bagages ; en conséquence une instruction a été ordonnée, qui a révélé ce qui suit : Premièrement, que le gérant de l’hôtel de Mauritanie et le commis du marchand Starikov, avec qui Smielkov était en relations d’affaires dans la ville, savaient que Smielkov devait posséder 3.800 roubles qu’il avait retirés de la banque, tandis que dans la valise et le portefeuille de Smielkov, scellés aussitôt après la mort, on n’a retrouvé que 312 roubles 16 kopeks. Deuxièmement, que la veille de sa mort, Smielkov a passé toute la journée et toute la nuit en compagnie de la prostituée Lubka, qui était allée à deux reprises dans sa chambre d’hôtel. Troisièmement, que cette prostituée a vendu à sa tenancière la bague en brillants qui avait appartenu à Smielkov. Quatrièmement, que la servante d’hôtel, Euphémie Botchkova, le lendemain de la mort du marchand Smielkov, a déposé dix-huit cents roubles à son compte-courant, dans la Banque du Commerce. Cinquièmement, que, d’après la déclaration de la prostituée Lubka, le garçon de l’hôtel, Simon Kartinkine, a remis à celle-ci un paquet de poudre, l’incitant à verser cette poudre dans du vin et à le donner au marchand Smielkov, ce que la prostituée Lubka, elle-même, a reconnu avoir fait.

« Dans son interrogatoire, la prostituée Lubka a déclaré que pendant la visite du marchand Smielkov dans la maison de tolérance où elle travaillait, comme elle le dit, elle a été en effet envoyée par lui dans la chambre qu’il occupait à l’hôtel de Mauritanie, pour prendre et apporter au marchand de l’argent, et qu’ayant ouvert la valise avec la clef remise par lui, elle y prit quarante roubles, selon l’ordre donné, mais qu’elle n’en prit pas davantage, de quoi peuvent témoigner Simon Kartinkine et Euphémie Botchkova, en présence desquels elle avait ouvert et refermé la valise et emporté l’argent.

« En ce qui concerne l’empoisonnement de Smielkov, la prostituée Lubka a déclaré que pendant sa troisième visite chez Smielkov, poussée par Simon Kartinkine, elle a effectivement versé dans du cognac qu’elle donna à boire au marchand, une certaine poudre qu’elle croyait être simplement un soporifique, afin qu’il s’endormît et qu’elle en fût libérée plus tôt ; mais qu’elle n’a pris aucun argent, et que la bague lui a été donnée par Smielkov lui-même, après qu’il l’eut battue, car elle avait voulu s’en aller.

«Interrogés par le juge d’instruction au titre d’accusés, Euphémie Botchkova et Simon Kartinkine ont déclaré ce qui suit : Euphémie Botchkova a déclaré qu’elle ne sait rien de l’argent volé, qu’elle n’est pas entrée dans la chambre du marchand, et que Lubka y fit seule ce qu’elle voulut. Que si l’on a volé quelque chose au marchand, cela ne pouvait être le fait que de Lubka, lorsqu’elle était venue chercher l’argent avec la clef donnée par le marchand. »

À ce passage de l’acte d’accusation Maslova tressaillit et, bouche bée, regarda Botchkova.

« Lorsqu’on montra à Euphémie Botchkova son reçu de la Banque, de 1.800 roubles, — continuait à lire le greffier, — et qu’on lui demanda d’où elle tenait tant d’argent, elle déclara qu’elle l’avait gagné pendant douze ans de service, en commun avec Simon, qu’elle avait l’intention d’épouser.

« Interrogé à titre d’accusé, Simon Kartinkine a avoué, dans un premier interrogatoire, que lui et Botchkova ayant été incités par Maslova, venue de la maison de tolérance avec la clef, il avait volé l’argent et l’avait partagé avec Maslova et Botchkova ; il a avoué également avoir donné à Maslova la poudre pour endormir le marchand. Mais, au deuxième interrogatoire, il a nié sa participation au vol et le fait d’avoir remis de la poudre à Maslova, rejetant tout sur cette dernière. Quant à l’argent déposé à la Banque par Botchkova, il a déclaré comme elle qu’ils l’avaient gagné ensemble pendant leur service de dix-huit ans à l’hôtel, grâce aux pourboires donnés par les clients.

« Afin de faire la lumière sur les circonstances de cette affaire, on a jugé nécessaire de faire l’autopsie du corps de Smielkov et d’examiner le contenu de ses viscères ainsi que les modifications survenues dans l’organisme. En conséquence, on a donné l’ordre d’exhumer le cadavre de Smielkov. L’examen des viscères a démontré, en effet, que la mort du marchand Smielkov a été déterminée par l’empoisonnement. »

Suivait l’énoncé des confrontations et interrogatoires des témoins, et l’acte d’accusation concluait ainsi :

« Le marchand de deuxième guilde Smielkov, adonné à l’ivrognerie et à la débauche, était entré en relations avec la prostituée surnommée Lubka, dans la maison de tolérance de la femme Kitaieva ; se trouvant dans la dite maison de tolérance le jour du 17 janvier 188*, il envoya la susnommée prostituée Lubka, munie de la clef de sa valise, dans la chambre d’hôtel qu’il occupait, pour qu’elle retirât de cette valise une somme de quarante roubles, dont il avait besoin pour faire des largesses. Arrivée dans la chambre, Catherine Maslova, en retirant l’argent, se mit de connivence avec Botchkova et Kartinkine afin de voler tout l’argent et les objets précieux du marchand Smielkov et de se les partager ; ce à quoi ils consentirent. »

(Ici, de nouveau, Maslova tressaillit, eut même un sursaut et devint toute rouge.)

« Maslova a reçu une bague en brillants — continuait à lire le greffier, — et probablement une petite somme d’argent qu’elle a soit cachée, soit perdue, car elle s’est trouvée cette nuit-là même en état d’ébriété. Afin de dissimuler les traces du crime, les complices résolurent d’attirer de nouveau le marchand Smielkov dans sa chambre, et de l’y empoisonner avec de l’arsenic que détenait Kartinkine. À cette fin, Maslova retourna dans la maison de tolérance et persuada au marchand Smielkov de revenir avec elle à l’hôtel de Mauritanie. Dès que celui-ci y fut de retour, Maslova, qui avait reçu la poudre des mains de Kartinkine, la versa dans le vin qu’elle donna à boire à Smielkov ; il en résulta la mort de Smielkov.

« Comme suite de l’exposé de ces motifs, le paysan du village Borki, Simon Kartinkine, trente-trois ans ; la bourgeoise Euphémie Ivanovna Botchkova, quarante-trois ans, et la bourgeoise Catherine Mikhaïlovna Maslova, vingt-sept ans, sont accusés d’avoir, le 17 janvier 188*, étant complices, volé au marchand Smielkov son argent, s’élevant à la somme de 2500 roubles, et, ayant résolu de le tuer afin de cacher les traces du crime, d’avoir fait boire du poison au marchand Smielkov et d’avoir ainsi occasionné sa mort.

«Ce crime est prévu par l’article 1455 du Code pénal. En vertu de quoi et de tels et tels articles de la juridiction pénale, le paysan Simon Kartinkine, Euphémie Botchkova et la bourgeoise Catherine Maslova sont déférés devant la Cour d’assises »

Ayant ainsi terminé la longue lecture de l’acte d’accusation, le greffier en rangea les feuilles devant lui, s’assit et lissa des deux mains ses longs cheveux. Toute l’assistance poussa un soupir de soulagement, avec l’agréable conviction que les débats étaient désormais ouverts et que tout allait s’éclaircir, pour la satisfaction de la justice. Seul Nekhludov n’éprouvait pas ce sentiment : il était tout absorbé par l’horreur de ce qu’avait pu commettre cette Maslova que, dix années auparavant, il avait connue jeune fille pure et charmante.