Résurrection (trad. Bienstock)/Partie I/Chapitre 20

Traduction par J.-Wladimir Bienstock.
Stock (Œuvres complètes, volume 36p. 137-142).


XX

Comme un fait exprès, l’affaire traînait en longueur : quand on eut, un à un, interrogé les témoins et l’expert ; quand, suivant la coutume, le substitut du procureur et les avocats eurent posé, d’un air très important, quantité de questions parfaitement inutiles, le président invita les jurés à prendre connaissance des pièces à conviction, consistant en une bague énorme avec une rose de brillants, faite pour un index de grosseur extraordinaire, et en un filtre ayant servi à analyser le poison. Lesquels objets étaient scellés et étiquetés.

Les jurés s’apprêtaient à examiner ces objets quand le substitut se leva de nouveau pour demander qu’avant de montrer les pièces à conviction, il fût donné lecture des résultats de l’autopsie pratiquée sur le cadavre.

Le président, qui pressait l’affaire pour aller au plus vite rejoindre sa Suissesse, n’ignorait pas que le seul effet de cette lecture serait d’ennuyer tout le monde et de retarder l’heure du dîner, il n’ignorait pas davantage que le substitut exigeait cette lecture uniquement parce qu’il en avait le droit ; ne pouvant s’y opposer il y consentit donc. Le greffier exhiba des papiers, et d’une voix monotone, articulant mal les l et les r, il se mit à lire.

Il ressortait de l’examen extérieur du cadavre, que :

lo Théraponte Smielkov mesurait deux archines, douze verchoks.

— Un fameux gaillard, ma foi, murmura le marchand à l’oreille de Nekhludov.

2o L’âge, autant qu’il était possible d’en juger d’après l’examen extérieur, était d’au moins quarante ans ;

3o Au moment de l’autopsie, le cadavre était très gonflé ;

4o L’épiderme était de couleur verdâtre et parsemé de taches noires ;

5o La peau était soulevée en cloques de diverses grosseurs, par endroits éclatées et pendantes ;

6o Les cheveux, d’un blond foncé, très épais, se détachaient de la peau au moindre contact du doigt.

7o Les yeux étaient hors des orbites et la cornée ternie.

8o Des narines, des deux oreilles, et de la bouche entr’ouverte découlait un pus mousseux et fétide.

9o Le cou avait presque disparu, par suite de l’enflure de la face et de la poitrine.

Etc., etc.

Sur quatre pages, en vingt-sept points, s’allongeait ainsi la description détaillée résultant de l’examen extérieur de l’effrayant cadavre, gonflé et décomposé, du marchand, qui s’était si bien amusé en ville. Cette lecture macabre augmenta encore l’indéfinissable sentiment de dégoût éprouvé par Nekhludov. L’existence de Katucha, le pus découlant des narines, les yeux sortis de leurs orbites, et sa propre conduite passée, envers elle, tous ces faits lui paraissaient du même ordre et semblaient l’étreindre et le suffoquer. Cette lecture de l’examen extérieur enfin terminée, le président, croyant que c’était fini, poussa un soupir de soulagement et releva la tête ; mais aussitôt le greffier passa à un second document, l’examen intérieur du cadavre.

Le président laissa retomber sa tête, s’accouda sur la table et ferma les yeux. Le marchand, voisin de Nekhludov, s’efforçant d’échapper au sommeil, n’en perdait pas moins l’équilibre ; les accusés eux-mêmes et les gendarmes qui les gardaient restaient assis immobiles.

L’examen intérieur du cadavre avait démontré que :

1o La membrane enveloppant le crâne était légèrement détachée des os, toutefois sans trace aucune d’hémorragie ;

2o Les os du crâne étaient de dimensions normales et intacts ;

3o Sur l’enveloppe cervicale se voyaient deux petites taches pigmentaires de quatre duïmes [1] et l’enveloppe elle-même était d’une nuance mate pâle, etc., etc., et encore treize points.

Suivaient les noms des témoins, leurs signatures, et enfin les conclusions du médecin-expert, d’après lesquelles des modifications constatées dans l’estomac, les intestins et les reins du marchand Smielkov, on pouvait déduire avec un certain degré de vraisemblance que Smielkov était mort de l’absorption d’un poison avalé par lui avec du vin. Quant à juger exactement, par les modifications apportées dans l’estomac et les intestins, de la nature même du poison, cela était difficile ; quant à l’hypothèse de l’absorption du poison concurremment avec du vin, elle reposait sur la grande quantité de ce liquide trouvé dans l’estomac du marchand.

— Il buvait ferme, — lui murmura de nouveau, à l’oreille, le marchand, soudain réveillé.

La lecture du procès-verbal avait duré presque une heure ; cependant elle ne suffisait pas encore au substitut. Quand le greffier eut fini de lire le procès-verbal, le président dit, en se tournant vers lui :

— Il n’y a pas utilité, je crois, à lire le résultat de l’analyse des viscères.

— Je demande au contraire que lecture en soit donnée, — dit le procureur d’un ton sévère, sans regarder le président, et en se penchant légèrement de côté ; et le ton de sa voix signifiait qu’il avait le droit d’exiger cette lecture, qu’il n’y renoncerait à aucun prix, et que le refus de cette lecture serait un motif pour la cassation du procès. Le juge à la grande barbe et aux bons yeux, qui se sentait fatigué par son catharre d’estomac, s’adressa au président :

— Pourquoi cette lecture ? Cela ne peut être qu’une perte de temps. Ce nouveau balai ne nettoie pas mieux mais il y met plus de temps.

Le juge aux lunettes d’or ne disait rien mais regardait devant lui, l’air sombre et décidé, n’attendant rien de bon ni de sa femme, ni de la vie.

Et la lecture de l’acte commença :

…Année 188*. Quinzième jour de février, nous, soussigné, d’après l’ordre, no 638 — s’était remis à lire le greffier, d’un ton résolu, élevant la voix pour essayer de vaincre la somnolence de tous les assistants, — en présence de l’inspecteur médical, avons procédé à l’analyse des viscères :

1o Du poumon droit et du cœur (enfermés dans un bocal en verre de six livres).

2o Du contenu de l’estomac (enfermé dans un bocal en verre de six livres).

3o De l’estomac (enfermé dans un bocal en verre de six livres).

4o Du foie, de la rate et des reins (enfermés dans un bocal en verre de trois livres).

5o Des intestins (enfermés dans un bocal en grès de six livres)…

Au début de cette lecture, le président murmura quelque chose à l’oreille de l’un de ses assesseurs, puis à l’autre, et tous deux ayant répondu affirmativement, il interrompit la lecture à ce passage.

— La Cour estime la lecture de cet acte inutile, dit-il.

Aussitôt le greffier se tut, rassembla ses feuillets, tandis que le substitut, l’air furibond, griffonnait quelque chose.

— Messieurs les jurés peuvent examiner les pièces à conviction, dit le président.

Le chef des jurés et quelques jurés se levèrent, visiblement préoccupés de savoir comment ils tiendraient leurs mains pendant cet examen, et ils s’approchèrent de la table où, successivement, ils examinèrent la bague, les bocaux et le filtre. Le marchand se risqua même à glisser la bague à l’un de ses doigts.

— Quel doigt, — dit-il en retournant à sa place. — Comme un gros concombre, ajouta-t il, visiblement amusé de la taille herculéenne qu’il attribuait au marchand.

  1. Un douïme mesure 2 cm. 340.