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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 557-560).


CHAPITRE XXIII


Nekhludov raconta au gouverneur comment la prisonnière qui l’intéressait avait été injustement condamnée, et comment elle avait signé, avant de partir pour la Sibérie, un recours en grâce adressé à l’empereur.

— Parfait ! — fit le gouverneur, après l’avoir soigneusement écouté. — Et alors ?

— On m’a promis que le recours en grâce serait examiné le plus rapidement possible, et que la décision impériale nous parviendrait ici même, dans le courant de ce mois…

Sans cesser de tenir les yeux fixés sur Nekhludov, le gouverneur étendit vers la table sa grosse main aux doigts courts, pressa un timbre et se remit à écouter en silence.

— Alors, je voudrais demander à Votre Excellence, si la chose est possible, de faire en sorte que l’on garde ici cette prisonnière jusqu’au moment où l’on connaîtra la réponse à son recours en grâce…

Nekhludov fut interrompu par l’entrée d’un valet de chambre, en grande tenue militaire.

— Va donc demander si Anna Vassilievna est levée ! — dit le gouverneur au valet de chambre, — et apporte encore du thé !

Puis, se retournant vers Nekhludov :

— Et ensuite ?

— Ma seconde requête, — poursuivit Nekhludov, — concerne un condamné politique qui fait partie du même convoi.

— Ah ! bah ! — dit le gouverneur, avec un signe de tête aimablement grondeur.

— Ce malheureux est très malade, il est mourant. On va sans doute le laisser ici à l’infirmerie. Et une de ses compagnes, une condamnée politique, voudrait avoir la permission de rester prés de lui.

— Elle n’est pas sa parente ?

— Non, mais elle est prête à se marier avec lui, si elle peut, à ce prix, obtenir l’autorisation de lui tenir compagnie.

Le Gouverneur, sans rien dire, continuait à considérer Nekhludov de ses yeux brillants, comme s’il avait cherché à l’intimider par la force de son regard. Quand Nekhludov se tut, attendant sa réponse, il se leva de son fauteuil, alla prendre un livre dans sa bibliothèque, le feuilleta rapidement, et passa quelques minutes à y lire un passage qu’il suivait du doigt.

— Cette femme, à quoi est-elle condamnée ? — demanda-t-il enfin en relevant les yeux.

— Aux travaux forcés.

— Eh ! bien, la situation du condamné ne serait nullement modifiée par l’effet de son mariage.

— Mais, c’est que…

— Permettez ! Si même cette femme se mariait avec un homme libre, elle devrait continuer à subir sa peine. La question est de savoir si c’est elle ou lui qui est condamné à la peine la plus forte ?

— Tous deux sont condamnés à la même peine, les travaux forcés à perpétuité.

— Eh bien, voilà une affaire réglée ! — dit en souriant le gouverneur. — Leur mariage ne saurait rien changer, ni pour lui ni pour elle. Lui, s’il est malade, on pourra le garder ici, et, naturellement, on fera tout ce qui sera possible pour améliorer son état ; mais elle, si même elle se mariait avec lui, elle serait forcée de suivre le convoi…

— La générale est levée et vient de descendre pour le déjeuner ! — annonça le valet de chambre.

Le gouverneur hocha la tête et poursuivit :

— Au reste, je vais encore y songer. Comment s’appellent ces condamnés ? Tenez, voudriez-vous inscrire leurs noms, là, sur ce papier ?

Nekhludov inscrivit les noms.

— Et cela non plus, je ne puis pas le permettre ! — dit le gouverneur lorsque Nekhludov lui eut demandé pour lui-même l’autorisation de voir le malade. Ne croyez pas, au moins, que je vous soupçonne ! — reprit-il, — mais je vois ce qui en est. Vous vous intéressez à ces gens-là, vous voulez leur rendre service, et puis vous avez de l’argent. Or, ici, chez nous, tout est à vendre. On me dit souvent : vous devriez essayer de déraciner la vénalité ! Mais comment la déracinerais-je, quand, du haut en bas, tout le monde se vend ? Et puis, allez donc surveiller des fonctionnaires sur une étendue de 5.000 verstes ! Chacun d’eux est un petit tsar, tout comme moi ici ! — ajouta le gouverneur avec un gros rire. — Oui, je vois ce que c’est ! sur tout votre trajet, vous avez été admis à voir les condamnés politiques, vous avez donné des pourboires, et on vous a laissé passer ? C’est bien ainsi, n’est-ce pas ?

— Oui, c’est vrai !

— Je comprends que vous ayez fait cela : vous avez fait ce que vous deviez faire. Vous vouliez voir un condamné politique, vous employiez les moyens nécessaires pour le voir. Et l’officier de police ou le gardien du convoi, lui, vous laissait entrer moyennant un pourboire, parce que sa solde ne lui permettait pas de faire vivre sa famille sans de petits suppléments du genre de ceux-là. Il avait raison, et vous aussi ; et à votre place ou à la sienne, j’aurais fait la même chose. Mais, à ma place à moi, je ne puis me permettre la moindre infraction à la règle ; et cela d’autant plus que, par nature, je serais plus tenté de me montrer indulgent. Je suis chargé d’une mission que l’on m’a confiée sous des conditions déterminées : je dois justifier cette confiance. Et voilà, c’est tout ce que je puis vous dire sur l’affaire en question ! Mais, maintenant, à votre tour, racontez-moi un peu ce qui se passe chez vous, dans votre Europe, à Pétersbourg, à Moscou ?

Et le gouverneur pressa Nekhludov de questions diverses, moins encore pour s’informer vraiment que pour montrer à la fois son importance et son affabilité.

— Et ici ? Où logez-vous ? Chez Dukov ? On n’y est pas mal, mais cela ne vaut pas l’Hôtel de Sibérie ! Mais, dites donc, — ajouta le gouverneur au moment où Nekhludov allait prendre congé, — dites donc, vous allez venir dîner avec nous ! À cinq heures ! N’est-ce pas ? Vous parlez anglais ?

— Oui, je parle anglais.

— Hé bien, voilà qui s’arrange à merveille ! Figurez-vous que nous avons en ce moment ici un Anglais, un voyageur. Il a obtenu l’autorisation, à Pétersbourg, de visiter nos prisons et nos étapes sibériennes. Et précisément il dîne avec nous ce soir. Venez sans faute, vous nous obligerez ! Et, en même temps, je vous rendrai réponse au sujet de cette femme, qui attend sa grâce, et puis au sujet de votre malade. Je verrai s’il n’y a pas moyen de faire quelque chose pour eux !