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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 553-556).


CHAPITRE XXII


Quand la voiture fut arrivée sur le quai, le cocher se tourna de nouveau vers Nekhludov :

— À quel hôtel allez-vous ?

— Je ne sais pas. Quel est le meilleur hôtel ?

— Le meilleur, c’est la Sibérie. Mais chez Dukov on est bien aussi.

— Mène-moi ou tu voudras !

Le cocher fouetta ses chevaux, et la voiture s’engagea dans les rues de la ville. Cette ville était pareille à toutes les villes : on y voyait les mêmes maisons aux toits plats, la même grande église, les mêmes boutiques, — qui, dans la rue élégante, devenaient des magasins, — les mêmes passants et les mêmes sergents de ville. La seule différence était que la plupart des maisons étaient construites en bois, et que les rues n’étaient point pavées.

Dans la plus animée de toutes ces rues, le cocher arrêta sa troïka devant le perron d’un hôtel ; mais l’hôtel était comble, et l’on dut se remettre en route pour en chercher un autre.

Enfin Nekhludov parvint à se loger. Pour la première fois depuis deux mois, il retrouva ses anciennes habitudes de propreté et de bien-être. Non que la chambre qu’il loua dans l’hôtel de Dukov fût d’un luxe particulier, mais du moins elle était habitable ; et sa vue lui causa un vrai soulagement, au sortir de chambres d’auberge qu’il avait habitées les nuits précédentes. Avant de penser à toute autre chose, il avait hâte de se défaire de ses poux, qui l’avaient persécuté avec une ténacité extraordinaire durant tout son voyage d’étape en étape. Aussi, lorsqu’il eut installé ses effets, s’empressa-t-il de se faire conduire dans une maison de bains, où il passa plus d’une heure à se nettoyer. Puis, revenu à l’hôtel, il revêtit son costume de ville, une chemise empesée, un pantalon de drap gris, une redingote et un pardessus, afin de se rendre chez le gouverneur.

Un fiacre, attelé d’un vigoureux petit cheval khirguize, le mena au trot jusque dans la cour d’une grande et belle maison, devant laquelle se tenaient deux factionnaires et des sergents de ville. La maison était entourée d’un jardin ou, parmi les troncs dénudés des bouleaux et des trembles, apparaissait la sombre verdure des sapins.

Le gouverneur était souffrant, et ne recevait pas. Mais Nekhludov pria le valet de chambre de lui porter sa carte ; et le valet revint, avec un sourire aimable, lui annoncer que Son Excellence l’invitait à entrer.

L’antichambre, le valet, l’escalier, le salon au parquet cire, tout cela ressemblait aux maisons de Pétersbourg, mais avec plus de grandeur et moins de propreté. Nekhludov n’eut point, d’ailleurs, à attendre longtemps dans l’énorme salon : à peine s’y était-il assis qu’on le pria de passer chez le gouverneur.


Ce fonctionnaire, vêtu d’une robe de chambre jaune, une cigarette en main, était occupé à boire du thé dans un verre garni d’argent. C’était un gros homme sanguin, chauve, avec un nez rouge, et des veines saillantes sur le front.

— Veuillez m’excuser, prince, de vous recevoir en robe de chambre ; mais mieux vaut vous recevoir dans cette tenue que de ne pas vous recevoir du tout ! — dit-il en souriant, tandis qu’il se renfonçait dans son grand fauteuil. — Je suis souffrant, et forcé de garder la chambre. Et qu’est-ce qui nous vaut le plaisir de vous voir dans notre lointain royaume ?

— J’accompagne un convoi de prisonniers où se trouve une personne qui me touche de près, — répondit Nekhludov ; — et c’est précisément à cette personne que se rapporte une des deux requêtes que je voudrais présenter à Votre Excellence.

Le gouverneur étendit les jambes, but une gorgée de thé, secoua la cendre de sa cigarette dans un cendrier de malachite ; et, fixant sur Nekhludov ses petits yeux humides et brillants, il se mit à l’écouter avec la plus vive attention. Deux fois seulement il l’interrompit pour lui offrir un verre de thé et pour l’inviter à fumer.

Ce général appartenait à l’espèce de ces fonctionnaires intelligents qui, par nature, sont enclins à juger possible d’introduire dans leur profession une part d’humanité et de tolérance. Mais, comme la nature lui avait donné aussi un grand fonds de bonté et de sagesse, et il n’avait point tardé à sentir la vanité des efforts qu’il avait faits dans ce sens ; et, pour échapper à la conscience de la contradiction intérieure où il se trouvait, il s’était adonné sans cesse davantage à l’habitude de boire de l’eau-de-vie. Cette habitude était devenue chez lui si forte qu’après trente-cinq ans de service dans l’armée et dans l’administration il était devenu ce que les médecins appellent un « alcoolique ». Il était tout imprégné d’eau-de-vie, au point qu’un petit verre d’alcool ou de vin suffisait à le mettre en état d’ivresse. Mais, par ailleurs, il ne pouvait s’empêcher de boire ; et ainsi, tous les jours de sa vie, à l’approche du soir, il se trouvait absolument ivre.

Il s’était cependant si bien adapté à cette situation que jamais on ne le voyait tituber, et que jamais non plus on ne l’entendait dire des choses incohérentes : encore que, même s’il eût dit de telles choses, la haute position qu’il occupait n’eût permis à personne de s’en apercevoir. Mais c’était seulement le matin, à l’heure où Nekhludov s’était présenté chez lui, c’était alors seulement qu’il ressemblait à un homme sensé et était capable de bien comprendre ce qu’on lui disait.

Les autorités supérieures dont il dépendait n’ignoraient point ses habitudes d’intempérance. Mais elles savaient aussi qu’il était plus intelligent que la plupart de ses collègues, et plus cultivé, bien que sa culture se fût arrêtée à la date où il avait été envahi par l’ivrognerie. On savait qu’il était hardi, adroit, représentatif ; on savait que, même ivre, il était capable de garder de la tenue. Et, en raison de tout cela, on l’avait laissé avancer de grade en grade, jusqu’à ce poste de gouverneur qu’il occupait à présent.