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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 519-521).


CHAPITRE XV


Malgré la considération qu’avaient pour Novodvorov tous ses compagnons, malgré toute sa science et la haute opinion qu’il avait de lui-même, Nekhludov le regardait précisément comme le type de ces révolutionnaires qui, étant naturellement au-dessous du niveau moyen, ne pouvaient que perdre à se trouver dans le milieu où ils se trouvaient. Il reconnaissait que, au point de vue intellectuel, Novodvorov était bien mieux doué que la moyenne des révolutionnaires ; mais il sentait que sa vanité et son égoïsme, devenus excessifs sous l’effet des circonstances de sa vie, avaient depuis longtemps stérilisé son intelligence.

Toute l’activité révolutionnaire de Novodvorov, — et bien que celui-ci sût toujours la justifier éloquemment, en lui prêtant les motifs les plus admirables, — apparaissait à Nekhludov comme uniquement fondée sur l’ambition, le désir de dominer et de se faire valoir. Doué d’une aptitude extraordinaire à s’assimiler et à exprimer clairement les idées d’autrui, Novodvorov, d’abord, s’était sans peine imposé à l’admiration de tous, dans les milieux où cette aptitude est particulièrement appréciée. Au collège, puis à l’université, ses maîtres et ses condisciples avaient rendu hommage à sa supériorité ; et il s’était senti parfaitement satisfait. Mais quand, ses études achevées, cette situation avait pris fin, il n’avait pu se résigner à y renoncer ; et c’est pour dominer de nouveau, dans une autre sphère, qu’il avait brusquement changé d’opinions : de libéral progressiste qu’il avait été jusque-là, il était devenu ardent révolutionnaire.

L’absence complète, en lui, des qualités morales et esthétiques qui produisent le doute et l’hésitation lui avait permis de prendre vite, dans le parti révolutionnaire, cette place de chef qu’il convoitait par-dessus toute chose. Dès qu’il avait arrêté une résolution, jamais il ne doutait, jamais il n’hésitait ; et, par suite, il avait toujours la certitude de ne pas se tromper. Tout lui paraissait simple, clair, incontestable. Et, avec l’étroitesse de ses vues, le fait est que toutes ses idées étaient simples et claires, car, comme il aimait à le répéter, on n’avait qu’à être logique pour discerner infailliblement le vrai du faux.

Sa confiance en lui-même était si grande que personne ne pouvait l’approcher sans subir sa domination ou sans être forcé de lui résister. Et, comme il avait affaire surtout à des jeunes gens, qui prenaient sa confiance en lui-même pour de la profondeur de pensée, la plupart de ses compagnons s’étaient soumis à sa domination, de sorte qu’il n’avait point tardé à obtenir une énorme popularité dans les cercles révolutionnaires.

Il prêchait la nécessité de préparer par tous les moyens une révolution qui devait lui permettre de s’emparer du pouvoir et de convoquer une Assemblée Constituante. Il avait déjà rédigé le programme de réformes qu’il dicterait à cette assemblée ; et il était pleinement convaincu que ce programme résoudrait définitivement toutes les questions, et que rien ne pourrait s’opposer à sa réalisation.

Ses compagnons le craignaient, ils estimaient sa hardiesse et sa décision ; mais ils ne l’aimaient pas. Et lui, de son côté, il n’aimait personne. Tout homme qui avait quelque qualité personnelle lui apparaissait comme un rival ; et volontiers, s’il l’avait pu, il aurait ôté aux autres hommes toutes leurs qualités, simplement pour les empêcher de détourner de son propre mérite l’attention publique. Il n’avait de complaisance que pour ceux qui s’inclinaient devant lui. C’est ainsi que, dans le trajet du convoi, il ne faisait bonne mine qu’à l’ouvrier Markel, qui avait aveuglément adopté toutes ses idées, et à deux femmes qu’il devinait éprises de lui, Véra Efremovna et la jolie Grabetz.

En principe, Novodvorov était partisan de l’émancipation de la femme ; mais, en fait, il regardait toutes les femmes comme des créatures stupides et ridicules, à l’exception de celles dont il était amoureux, et qu’il tenait alors pour des êtres extraordinaires dont lui seul avait su juger la perfection. Il avait ainsi aimé, tour à tour, un grand nombre de femmes ; et deux fois même il avait vécu maritalement avec des maîtresses : mais, les deux fois, il avait quitté ses maîtresses, ayant constaté que ce qu’il éprouvait pour elles n’était pas le véritable amour. Il se préparait, maintenant, à contracter une nouvelle union avec la Grabetz.

Il méprisait Nekhludov, parce que celui-ci, suivant son expression, « faisait des manières » avec la Maslova ; mais, en réalité, il le méprisait et le haïssait parce que, loin de partager ses idées sur les moyens de remédier aux défauts de la société, Nekhludov avait sur ce point une idée à lui, traitant les questions sociales « en prince », c’est-à-dire en imbécile. Et Nekhludov se rendait compte de ces sentiments de Novodvorov à son égard ; et il sentait, à son grand chagrin, que, malgré les dispositions bienveillantes où il se trouvait pour le moment, rien au monde ne pouvait l’empêcher d’éprouver, lui aussi, à l’égard de cet homme, un mélange de mépris et de malveillance.