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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 488-492).


CHAPITRE VIII


L’étape était disposée comme le sont presque toutes les étapes, sur le chemin de la Sibérie. Au centre d’une cour entourée de piquets, se dressaient trois bâtiments tout en rez-de-chaussée ; dans l’un, le plus grand, — avec des fenêtres grillées, — logeaient les prisonniers ; dans l’autre, les gardiens ; dans le troisième étaient installés les bureaux, et c’est lui aussi qui servait de demeure au chef du convoi.

Les fenêtres des trois bâtiments étaient, ce soir-là, vivement éclairées ; et ces lumières, vues du dehors, suggéraient l’idée qu’à l’intérieur, autour d’elles, devait régner un chaud et tranquille bien-être. Deux lanternes étaient en outre allumées devant chaque perron : et il y avait encore cinq lanternes allumées dans la cour.

Le sous-officier conduisit Nekhludov, par un sentier fait de planches enfoncées dans la boue, jusqu’au perron du plus petit des trois bâtiments. Là, il lui fit monter trois marches, et entra avec lui dans une antichambre toute remplie d’une étouffante odeur de charbon. Près du poêle, un soldat en chemise de grosse toile, penché en deux, soufflait de toutes ses forces dans un samovar. En apercevant Nekhludov, il se redressa et courut jusqu’à la porte de la pièce voisine.

— Le voici, Votre Excellence !

— Eh bien, fais entrer ! — répondit une voix irritée.

— Veuillez prendre la peine d’entrer ! — dit le soldat à Nekhludov ; et, tout de suite, il se remit à souffler dans le samovar.

Dans la pièce où entra Nekhludov, une grande salle à manger qu’éclairait une lampe suspendue au plafond, le chef du convoi était assis devant une table déjà à demi desservie. C’était le même gros homme rouge à la longue moustache blonde, qui, le matin, avait démoli d’un coup de poing le visage du forçat. Pour se mettre à l’aise, il avait déboutonné sa veste à brandebourgs, et, sous sa chemise déboutonnée, montrait à découvert son cou et sa poitrine. La salle à manger, trop chauffée, était remplie d’une insupportable odeur de tabac et d’eau-de-vie.

En apercevant Nekhludov, l’officier se souleva de sa chaise.

— Qu’y a-t-il à votre service ? — demanda-t-il.

Et, sans attendre la réponse, il cria vers l’antichambre :

— Bernov ! Eh ! bien, et ce samovar, est-ce pour aujourd’hui ?

— Tout de suite, Votre Excellence !

— Attends un peu, je t’en donnerai, moi, des tout de suite !

— Voici, Votre Excellence ! — dit humblement le soldat en apportant le samovar.

Quand l’officier eut mis le thé dans le samovar, il tira du buffet un flacon de cognac et une boîte de biscuits. Puis, se retournant de nouveau vers Nekhludov :

— En quoi puis-je vous servir ?

— Je voudrais vous demander l’autorisation de m’entretenir avec une prisonnière, — dit Nekhludov, toujours debout.

— Une « politique » ? C’est défendu par la loi ! — déclara l’officier.

— Cette femme n’est pas une condamnée politique, — dit Nekhludov.

— Mais, je vous en prie, asseyez-vous donc !

Nekhludov s’assit.

— Elle n’est pas une condamnée politique, — reprit-il ; — mais, sur ma demande, l’autorité supérieure lui a permis de loger avec les « politiques ».

— Ah ! oui, je sais ! — fit l’officier. — Une petite, brune ? Très gentille, ma foi ! Eh ! bien, soit, vous pourrez la voir. Voulez-vous fumer ?

Il tendit à Nekhludov un paquet de cigarettes et poussa vers lui un verre qu’il remplit de thé :

— Merci ! Je voudrais…

— La soirée est longue, vous aurez bien le temps ! Je vais la faire appeler.

— Est-ce que, au lieu de la faire appeler, je ne pourrais pas la voir dans sa chambrée ? — demanda Nekhludov.

— Dans la section des politiques ? C’est défendu !

— On m’a déjà plusieurs fois laissé y entrer. Si l’on craint que j’apporte quelque chose d’interdit, on n’a qu’à me fouiller, on verra que je n’ai rien.

— C’est bon, c’est bon, je m’en fie à vous ! — dit l’officier, tout en versant du cognac dans le verre de Nekhludov. — Vous ne voulez pas de cognac ? À votre aise ! Quand on vit dans cette maudite Sibérie, c’est un vrai plaisir de rencontrer un homme du monde. Notre service, voyez-vous, est bien dur. Et le plus malheureux, c’est que, pour la plupart des gens, un officier de police est toujours un personnage grossier, mal élevé, ignorant ! On ne se doute pas qu’il y a parmi nous des hommes d’une toute autre espèce !

Le visage rouge de l’officier, son haleine d’ivrogne, l’énorme chaton de sa bague, et surtout son mauvais rire, causaient à Nekhludov un profond dégoût. Mais, ce soir-là, comme durant tout le temps de son voyage, il se trouvait dans cette situation d’esprit sérieuse et recueillie où il ne se permettait point de juger à la légère qui que ce fût, et où il croyait devoir parler à chacun de ce qu’il jugeait qu’il avait à lui dire. Quand il eut fini d’entendre les doléances de l’officier, il lui dit, gravement :

— J’estime que, dans votre service, vous pouvez trouver une consolation en travaillant à adoucir les souffrances des prisonniers.

— Quelles souffrances ? Ah ! on voit bien que vous ne connaissez pas cette espèce-là !

— Est-ce donc une espèce différente des autres ? — demanda Nekhludov. — Ce sont des gens pareils à nous. Et quelques-uns, parmi eux, sont condamnés injustement.

— Sans doute, il s’en trouve de toutes les sortes. Et je les plains bien, croyez-moi ! D’autres ne leur passent rien, tandis que moi, je fais tout mon possible pour adoucir leur sort. Souvent je m’expose à souffrir moi-même pour leur épargner une souffrance. Encore du thé ? — demanda-t-il, en s’en versant un verre. — Qu’est-ce que c’est, au juste, cette femme que vous voulez voir ?

— C’est une malheureuse créature ! On l’a condamnée injustement pour meurtre. Une femme pleine des plus hautes qualités !

L’officier secoua la tête.

— Oui, il y en a de très gentilles. À Kazan, laissez-moi vous raconter ça, j’en ai connu une, une nommée Emma. Elle était Hongroise d’origine, mais elle avait des yeux de Persane, — poursuivit-il, en souriant à ce souvenir. — Et du chic, comme une vraie comtesse…

Nekhludov l’interrompit pour revenir à son sujet.

— J’estime que vous avez le pouvoir d’améliorer beaucoup la situation de ces malheureux. Et j’ai la conviction que vous trouveriez une grande source de plaisir…

L’officier considérait Nekhludov de ses yeux luisants. Il attendait avec impatience qu’il eût fini son sermon, pour reprendre, à son tour, l’histoire de sa Hongroise aux yeux de Persane.

— Oui, c’est bien vrai, vous avez bien raison, — interrompit-il. — Et je ne me fais pas faute de les plaindre, je vous assure. Mais, pour en revenir à cette Emma, dont je vous parlais, savez-vous ce qu’elle a fait ?

— Je n’ai aucune envie de le savoir ! — déclara Nekhludov d’un ton cassant. — Et je vous dirai, en toute franchise, que, après avoir jadis mené une vie fort immorale, j’en suis arrivé aujourd’hui à éprouver une véritable horreur pour ce genre d’aventures galantes avec des femmes !

L’officier considéra Nekhludov avec inquiétude.

— Alors, vraiment, vous ne voulez plus de thé ?

— Non, merci !

— Bernov ! — cria l’officier, — conduis ce Monsieur à Vakoulov, et dis-lui de le laisser entrer dans la chambre des « politiques ». Il pourra y rester jusqu’au couvre-feu !