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Résurrection. 3e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 463-466).


CHAPITRE III


Après la vie corrompue et honteuse que la Maslova avait menée depuis huit ans, d’abord en compagnie des prostituées, puis en compagnie des criminels, la vie qu’elle menait à présent en compagnie des condamnés politiques ne pouvait manquer de lui paraître agréable, malgré tout ce qu’avaient de pénible les conditions spéciales où elle se trouvait. Les vingt verstes qu’elle faisait à pied les jours de marche, les fréquents repos (car le convoi avait un jour de repos après deux jours de marche), la bonne nourriture, la possibilité de dormir dans un bon lit, tout cela lui rendait des forces et la rajeunissait, tandis que, d’autre part, la société de ses nouveaux compagnons lui révélait des sources d’intérêt et de plaisir dont elle n’avait, jusqu’alors, jamais soupçonné l’existence.

Non seulement, en effet, elle n’avait point connu jusque-là de personnes aussi « extraordinaires » (suivant son expression) que ces révolutionnaires dont elle partageait à présent la vie, mais elle ne s’était pas même douté qu’il y eût au monde de semblables personnes. Et, d’abord, elle avait trouvé étranges les motifs qui faisaient agir ces personnes ; mais très vite elle les avait compris, et, avec sa nature de paysanne, elle s’était mise de tout son cœur à les admirer. Elle avait senti, tout au moins, que ces personnes avaient pris le parti du peuple contre l’autorité ; et, comme elle savait que ces personnes appartenaient elles-mêmes à la classe qui constituait l’autorité, l’idée qu’elles avaient sacrifié, pour le peuple, leurs privilèges, leur liberté, et leur vie, rendait plus vive encore son admiration pour elles.

Elle admirait tous ses nouveaux compagnons. Mais plus que tous les autres elle admirait Marie Pavlovna ; et non seulement elle l’admirait, mais elle s’était prise pour elle d’une véritable passion, où le respect se mêlait à l’enthousiasme. Elle avait été frappée, dès le premier jour, de voir comment cette belle jeune femme, riche, instruite, noble, fille d’un général, se donnait l’apparence d’une simple paysanne, distribuant à d’autres tout l’argent et tous les effets que lui envoyait son père, et s’habillant non seulement sans aucun luxe, mais d’une façon qui semblait destinée à cacher le plus possible sa beauté naturelle. Et plus tard encore, lorsqu’il n’y avait pas une seule des qualités de Marie Pavlovna dont la Maslova ne fût émerveillée, aucune de ces qualités ne l’émerveillait autant que l’absence complète de toute coquetterie. Non que Marie Pavlovna ne se rendît pas compte de sa beauté ; elle s’en rendait compte, et la Maslova crut même deviner que la conscience d’être belle lui faisait plaisir ; mais, loin de se réjouir de l’impression que sa beauté faisait sur les hommes, elle la redoutait, éprouvant une véritable répulsion pour tout ce qui, de près ou de loin, ressemblait à de l’amour.

C’est ce que savaient ses compagnons ; et ceux même qui se sentaient attirés vers elle faisaient en sorte de n’en rien laisser voir ; la coutume était, dans le parti, de se comporter envers elle comme si elle eût été un homme, au lieu d’être la charmante jeune fille qu’elle était ; mais, en dehors de son parti, maintes fois des hommes l’avaient poursuivie de leurs galanteries, et maintes fois elle avait dû recourir à la force de ses deux poings pour se mettre à l’abri de leur insistance.

— Un jour, — racontait-elle en riant à la Maslova, — voilà qu’un monsieur m’aborde dans la rue, me saisit par le bras, et à aucun prix ne veut me lâcher. Alors je l’ai secoué, et de telle façon qu’il a eu peur, et qu’il s’est sauvé de toutes ses jambes !

Elle raconta également à la Maslova comment elle était devenue révolutionnaire. Depuis l’enfance, elle s’était senti peu de goût pour la vie des riches, et au contraire un goût très fort pour la vie des petites gens ; toujours on l’avait grondée parce qu’elle passait ses journées à l’office, à la cuisine, à l’écurie, au lieu de rester au salon.

« Et moi, je m’amusais avec la cuisinière, et avec les dames je m’ennuyais ! Et tous les jours je découvrais davantage combien était stupide la vie qu’on voulait me faire mener. Ma mère était morte pendant que j’étais encore toute petite ; mon père ne s’occupait pas de moi. À dix-neuf ans je me suis enfuie de la maison, avec une amie, et nous nous sommes engagées comme ouvrières dans une fabrique. »

Elle n’était restée dans cette fabrique, d’ailleurs, que quelques semaines ; elle était allée ensuite demeurer à la campagne, puis était revenue en ville, s’était occupée de propagande, et avait fini par être arrêtée et condamnée aux travaux forcés. Marie Pavlovna n’ajoutait pas, mais la Maslova n’avait pas tardé à apprendre d’autre part qu’elle avait été condamnée aux travaux forcés pour s’être déclarée l’auteur d’un meurtre que, en réalité, elle n’avait point commis.

Où qu’elle fût, dans quelque condition qu’elle se trouvât, Marie Pavlovna ne pensait jamais à elle-même, et jamais ne pensait qu’aux moyens de rendre service à autrui. Un des révolutionnaires qui faisaient partie du convoi, Novodvorov, disait d’elle, en plaisantant, qu’elle s’était consacrée tout entière au « sport de la bienfaisance ». Et c’était vrai. De même que l’unique préoccupation du chasseur est de lever du gibier, de même l’unique objet de la vie de cette jeune fille était de découvrir l’occasion de rendre service. Et ce « sport » était devenu pour elle une habitude, était devenu le fond de sa nature. Et elle le pratiquait si simplement que tous ceux qui la connaissaient avaient fini par ne plus s’en étonner, et par en profiter comme d’une chose toute simple.

Quand la Maslova s’était jointe au groupe des condamnés politiques, Marie Pavlovna avait d’abord éprouvé pour elle un certain dégoût. Et la Maslova, qui s’en était tout de suite aperçue, s’était aussi aperçue que la jeune fille, faisant effort sur soi, lui témoignait encore plus d’égards qu’aux autres. Ces égards, que lui témoignait une créature qui lui paraissait supérieure non seulement à elle-même, mais au reste des hommes, ces égards avaient si profondément touché la Maslova que de toute son âme elle s’était livrée à la jeune fille, adoptant aveuglément toutes ses idées, et à son insu, ne rêvant plus rien que de lui ressembler.

Et cette affection passionnée avait touché Marie Pavlovna ; et elle aussi s’était prise d’amitié pour la Maslova. Elles avaient, au reste, pour les unir, un sentiment commun : toutes deux éprouvaient la même aversion pour l’amour sexuel. La seule différence était que la Maslova éprouvait cette aversion parce qu’elle avait mesuré toute l’horreur de l’amour sexuel, tandis que Marie Pavlovna l’éprouvait parce que, sans connaître l’amour sexuel, elle le considérait comme une chose à la fois incompréhensible et laide, un obstacle à la réalisation du haut idéal humain qu’elle s’était formé.