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Résurrection. 2e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 436-448).


CHAPITRE XI


I


Le wagon où se trouvait Nekhludov était aux trois quarts rempli de voyageurs. Il y avait là des domestiques, des artisans, des ouvriers de fabrique, des bouchers, des juifs, des employés, des femmes du peuple ; il y avait aussi un soldat, et aussi deux dames, une mère et sa fille. La mère portait un énorme bracelet à chacun de ses poignets nus : elle était accompagnée d’un homme au visage dur, vêtu comme un bourgeois riche.

Toute cette population, après s’être fort agitée, au départ, pour se placer et se mettre à l’aise, se tenait maintenant tranquillement assise. Les uns mangeaient, d’autres fumaient, et des conversations animées s’engageaient entre voisins.

Tarass, le mari de Fédosia, était assis à droite, vers le milieu du wagon, gardant en face de lui une place pour Nekhludov. Le visage rayonnant de bonheur, il causait avec un autre paysan, assis sur le même banc, un homme, vêtu d’une large camisole de drap et qui était — Nekhludov l’apprit ensuite — un jardinier revenant d’un congé. Nekhludov s’apprêtait à aller reprendre sa place, lorsque, dans le couloir central, ses yeux tombèrent sur un vieillard à barbe blanche qui s’entretenait avec une jeune femme en costume de paysanne. Cette jeune femme avait près d’elle une petite fille de sept ans, vêtue d’une chemisette neuve, avec deux nattes de cheveux presque blancs, et qui, en balançant ses jambes, trop courtes pour atteindre jusqu’au plancher, ne cessait pas de remuer les lèvres. Involontairement Nekhludov s’arrêta devant ce groupe, et aussitôt le vieillard, après avoir relevé les pans de sa blouse, qui traînaient sur le banc, lui dit, d’une voix engageante :

— Je vous en prie, asseyez-vous !

Nekhludov le remercie et s’assit près de lui. La paysanne, après s’être tue un moment, reprit le récit qu’elle venait d’interrompre. Elle racontait la façon dont elle avait été reçue, en ville, par son mari, à qui elle était allée tenir compagnie pendant quelques semaines.

— Je suis arrivée le samedi saint, et maintenant voici que je m’en retourne au village ! — disait-elle. — À la Noël, si Dieu le permet, nous nous reverrons de nouveau !

— Voilà qui est heureux ! — fit le vieillard en se retournant vers Nekhludov. — C’est fort heureux qu’ils puissent se revoir de temps à autre, car sans cela, jeune comme il est et vivant seul en ville, le mari courrait bien des risques de se débaucher.

— Oh ! mon petit père, mon mari n’est pas de cette espèce-là ! Ce n’est pas lui qui fera jamais des bêtises ! Il est innocent et doux comme une jeune fille ! Tout son argent, jusqu’au dernier sou, il l’envoie au pays. Et de voir sa fille, ce qu’il en a eu de bonheur, impossible de vous dire ce qu’il en a eu de bonheur !

La petite fille, qui écoutait l’entretien sans cesser de balancer les jambes et de remuer les lèvres, promena sur le vieillard et sur Nekhludov ses calmes yeux bleus, comme pour confirmer les paroles de sa mère.

— Il est sage, et Dieu le récompensera ! — reprit le vieillard. — Et cela non plus, il ne l’aime pas ? — ajouta-t-il en désignant des yeux un couple d’ouvriers assis de l’autre côté du couloir. Le mari, renversant la tête en arrière, avait approché de ses lèvres une bouteille d’eau-de-vie et buvait à grosses gorgées, pendant que sa femme le regardait faire, tenant en main le sac d’où elle venait de tirer la bouteille.

— Non, mon homme ne boit jamais ! — répondit la paysanne, heureuse d’avoir une nouvelle occasion de faire l’éloge de son mari. — Des hommes comme lui, petit père, la terre n’en produit pas beaucoup ! Si vous saviez comme il est bon ! — dit-elle encore, en s’adressant à Nekhludov.

— Voilà qui est parfait ! — répondit le vieillard, mais sans pouvoir s’empêcher d’accorder toute son attention à la scène qui se passait de l’autre côté du couloir. L’ouvrier, après avoir bu, avait passé la bouteille à sa femme qui, tout heureuse, s’était, à son tour, mise à boire de l’eau-de-vie. Et soudain le mari, voyant fixée sur lui l’attention de Nekhludov et du vieillard, se tourna vers eux :

— Eh bien ! quoi ! messieurs ? C’est parce que nous buvons ? Comment nous travaillons, personne ne le voit : mais quand nous buvons, tout le monde nous voit ! J’ai travaillé mon compte, et maintenant je bois, et ma femme fait comme moi. Et ce que pensent les autres de cela, je ne m’en soucie pas !

— Oui, oui, sans doute, — disait Nekhludov, ne sachant que répondre.

— C’est comme je le dis ! Ma femme est une forte tête ! Je suis content d’elle, et elle aussi de moi. Est-ce vrai, ce que je dis, Marie ?

— Tiens, reprends la bouteille, j’ai assez bu ! — répliqua la femme. — Tu es encore là à dire des sottises !

— Voyez-vous comment elle est ? — reprit l’ouvrier. — Une forte tête, mais quand elle commence à geindre, elle grince comme une charrette dont on a oublié de graisser les roues ! Marie, est-ce vrai ce que je dis ?

La femme haussa les épaules, avec un gros rire.

— Tenez, voilà comment elle est ! Une tête sans pareille ! Mais quand une puce la mord, impossible de la retenir ! C’est vrai, ce que je dis ! Vous, monsieur, je vois bien que vous me prenez pour un ivrogne ! Eh bien ! quoi ? — j’ai bu un coup de trop, que voulez-vous que j’y fasse ?

Sur quoi l’ouvrier allongea ses jambes, mit sa tête sur l’épaule de sa femme, et s’endormit.

Nekhludov resta quelque temps encore avec le vieillard, qui lui raconta sa propre histoire. Il lui dit que, de son état, il était poêlier, qu’il travaillait depuis cinquante-trois ans, qu’il avait réparé une quantité innombrable de poêles, et que maintenant il se préparait à prendre un peu de repos. Il avait laissé ses enfants à l’ouvrage ; et lui, il s’en allait au pays pour revoir ses frères.

Quand il eut fini son récit, Nekhludov se leva et se dirigea vers la place que le mari de Fédossia lui avait gardée.

— Eh bien ! barine, vous ne voulez donc pas vous asseoir ? Tenez, nous allons retirer ce sac pour vous mettre plus à l’aise ! — dit le jardinier assis en face de Tarass, en fixant sur Nekhludov un bon regard souriant.

— Pour être à l’étroit, on n’en est que plus proche ! — reprit Tarass de sa voix flûtée ; et, soulevant comme une plume son énorme sac, il le posa à terre entre ses jambes.

L’excellent homme aimait à dire de lui-même que, quand il n’avait pas bu, il ne savait pas parler, mais que, quand il avait pris un verre, il trouvait tout de suite un flot de paroles. Et en effet Tarass était à l’ordinaire très silencieux ; mais dès qu’il avait bu, — ce qui ne lui arrivait d’ailleurs que rarement, — il devenait volontiers bavard. Il parlait alors avec facilité et même avec élégance, et tout ce qu’il disait s’imprégnait de cette charmante douceur qu’exprimaient aussi ses bons yeux bleus et le sourire toujours attaché à ses lèvres.

Ce jour-là, ayant un peu bu avant de se mettre en route, il était particulièrement en verve. L’approche de Nekhludov, d’abord, avait interrompu son discours ; mais, après qu’il se fût bien installé, avec le sac entre ses jambes, et qu’il eût mis ses deux grosses mains sur ses genoux, il continua de raconter au jardinier tous les détails de l’histoire de sa femme, et pourquoi on l’avait condamnée, et pourquoi il se rendait en Sibérie. Son récit intéressait vivement Nekhludov, qui ne connaissait de cette histoire que ce que la Maslova lui en avait rapporté. Tarass, malheureusement, se trouvait déjà trop loin du début pour que Nekhludov pût décemment l’inviter à recommencer. Il apprit du moins de quelle façon les choses s’étaient passées après l’empoisonnement, quand les parents de Tarass avaient découvert le crime de Fédosia.


II


— Toute la faute vient de moi, et c’est pour mon châtiment que je raconte la chose ! — dit Tarass, en se tournant vers Nekhludov d’un air repentant. — Le malheur vient d’avoir trop parlé ! Donc, mon frère, tout s’est tout de suite trouvé découvert. Alors voilà que la vieille dit à mon père : « Va, — qu’elle lui dit, — chez le chef de police ! » Mais mon père, voyez-vous, est un vieux qui craint Dieu. « Fais plutôt la paix, vieille ! — qu’il dit. — La pauvre femme n’est encore qu’un enfant. Elle-même n’a pas su ce qu’elle faisait. Avoir pitié d’elle, voilà ce qu’il faut faire ! Peut-être qu’elle se repentira ! » Mais, bah ! ma mère n’a rien voulu entendre. — « C’est cela, — qu’elle a dit, — tu veux que nous la gardions ici pour qu’elle nous empoisonne, nous aussi, comme des araignées ! » Et alors elle alla s’habiller, mon frère, et la voilà partie pour chez le chef de police. Et celui-là, tout de suite, a flairé une bonne affaire ! Il est arrivé chez nous et a emmené Fédosia !

— Eh bien ! — Et toi ? — demanda le jardinier.

— Moi, vois-tu, j’étais là à avoir des coliques, et à vomir ! Tout mon ventre était sens dessus dessous, impossible de dire un seul mot. Et tout de suite on a attelé la télègue, pour conduire Fédosia au bureau de police. Et elle, mon frère, elle a aussitôt tout avoué ! Elle a dit et où elle s’était procuré le poison, et comment elle avait préparé les beignets. « Mais, — qu’on lui dit, — pourquoi as-tu fait cela ? — Mais, — qu’elle répond, — pour me débarrasser de lui ! J’aime mieux la Sibérie que de vivre avec lui ! » — Elle voulait dire : « avec moi ! » — ajouta le paysan avec un sourire. — Enfin, la voilà qui s’accuse de tout. L’affaire était claire : en prison ! Et puis voilà qu’arrive le temps de la moisson. Ma mère est toute seule chez nous, et puis bien vieille, à peine capable de faire la cuisine. Alors, voilà que mon père s’en va chez l’ispravnik : rien à faire ! Il va chez un autre fonctionnaire, il va en trouver cinq l’un après l’autre : tous refusent de l’écouter. Nous allions déjà renoncer, quand nous tombons sur un employé, un finaud sans pareil. « Donnez-moi cinq roubles ! — qu’il nous dit, — moi, je vous la ferai sortir de prison ! »

Nous nous sommes entendus pour trois roubles. Eh bien, mon frère, il a fait comme il le disait ! Je commençais déjà à aller mieux ; je suis parti moi-même la chercher à la ville ; je mets les chevaux à l’auberge, je prends le papier, je cours à la prison. — « Qu’est-ce qu’il te faut ? — Voilà, que je dis, ma femme est ici enfermée chez vous ! — As-tu un papier ? » — qu’on me dit. Je donne le papier. On le regarde. — « Allons, qu’on me dit, entre ! » — Je m’assois sur un banc. Et puis, voilà qu’arrive un supérieur : — « C’est toi, qu’il me dit, qui t’appelle Vergounov ? — C’est moi. — Eh bien, attends encore un peu ! » — Au bout d’une heure, une porte s’ouvre ; on m’amène Fédosia, avec ses habits de chez nous. — « Eh bien ! que je lui dis, partons ! — Tu es venu à pied ? — Non, les chevaux sont à l’auberge. » — Nous retournons à l’auberge, je paie pour le fourrage, je mets dans la voiture l’avoine qui restait. Elle s’assied, tout enveloppée de son grand fichu, et nous voilà en route. Elle ne dit rien, je ne dis rien non plus. Mais, en approchant de la maison, la voilà qui me dit : — « Et ta mère, est-elle toujours en vie ? — Oui ! que je lui réponds. — Et ton père, est-il toujours en vie ? — Oui ! — Tarass, qu’elle me dit alors, pardonne-moi ! Je n’ai pas su moi-même ce que je faisais ! » — Et moi je lui réponds : — « Il n’y a pas de quoi parler, il y a longtemps que j’ai tout pardonné. » — Et puis nous ne nous sommes plus rien dit. En arrivant à la maison, la voilà qui se jette aux pieds de ma mère. — « Dieu te pardonne ! » — que dit la vieille. Mon père l’embrasse et dit : « Ce qui est passé est passé. Vis maintenant comme tu le dois. Tu viens à temps pour nous aider. Le blé, Dieu merci, a bien poussé ! mais à présent il faut faire la moisson. Demain matin, avec Tarass, tu iras faucher ! » Et depuis ce moment-là, mon frère, elle s’est mise au travail. Et ce qu’elle travaillait, ce n’est pas croyable ! Nous avions alors trois arpents de terre que nous louions. Et le blé et l’avoine, grâce à Dieu, avaient poussé en abondance. Moi je fauche, elle fait les gerbes. Et la voilà qui devient si adroite à l’ouvrage que toute la maison en est étonnée. Et un courage ! Nous rentrons à la maison, les doigts sont engourdis, les bras sont fatigués ; moi je pense à respirer : mais elle, avant la soupe, la voilà qui court à la grange, pour faire des liens pour le lendemain. Tu l’aurais vue, que tu aurais eu de la peine à y croire !

— Et pour toi, est-ce qu’elle est devenue plus douce ? — demanda le jardinier.

— Ne m’en parle pas ! Elle s’est tellement attachée à moi que nous étions tous les deux comme une seule âme. Tout ce que je pense, elle le pense aussi ! La vieille mère elle-même, qui n’est pourtant pas commode, elle dit aussi : « Notre Fédosia, on nous l’a changée, ce n’est plus du tout la même femme ! » Un jour, en allant tous les deux chercher les gerbes, je lui demande : « Dis-moi, Fédosia, comment une telle idée a-t-elle pu te venir ? — Eh bien ! voilà, qu’elle me dit : je m’étais mis en tête que je ne pourrais pas vivre avec toi. Plutôt mourir, que je me disais ! — Et maintenant ? — Maintenant, qu’elle me dit, c’est toi qui es mon cœur ! »

Tarass s’arrêta et hocha la tête avec un sourire joyeux.

— Et puis, voilà qu’un jour, — reprit-il en soupirant, nous revenons des champs, je trouve l’ispravnik qui nous attend devant la porte. Il vient chercher Fédosia pour le jugement. Et nous, nous ne pensions même pas qu’on allait la juger !

— Bien sûr, ce sera le diable qui l’aura tentée ! — fit le jardinier. — L’homme, à lui seul, n’aurait pas l’idée de perdre ainsi son âme ! C’est comme chez nous, il y a un garçon…

Et le jardinier commença un récit, mais au même instant le train ralentit sa marche.

— On s’arrête, — dit le jardinier — Allons nous rafraîchir !

Ainsi l’entretien se trouva coupé. Nekhludov, suivant Tarass et le jardinier, sortit du wagon, pour se promener de long en large sur les planches mouillées du quai de la petite gare.


III


Au moment où il descendait du wagon, Nekhludov aperçut, dans la cour de la gare, plusieurs équipages de luxe, attelés de magnifiques chevaux ; et quand il fut descendu sur le quai, il vit qu’un rassemblement s’était formé devant un des wagons de première classe. Au centre du rassemblement apparaissait une haute et corpulente vieille dame, vêtue d’un Waterproof, avec un chapeau garni d’énormes plumes ; elle était accompagnée d’un long jeune homme aux jambes trop maigres, en costume de cycliste, et d’un grand chien tenu en laisse. Autour d’eux s’empressaient un valet de pied portant des manteaux sur le bras, une femme de chambre, et un cocher. Tout ce groupe, depuis la grosse dame jusqu’au cocher, exprimait un mélange extraordinaire de confiance en soi et de satisfaction. On sentait aussitôt des personnes repues, bien portantes, ravies d’être au monde. Et autour du groupe n’avait pas tardé à s’amasser un cercle de curieux, respectueusement attirés par le spectacle de la richesse. Il y avait là le chef de gare en casquette rouge, un gendarme, une jeune paysanne qui vendait des petits pains, un employé du télégraphe, une dizaine de voyageurs sortis de leurs wagons.

Dans le jeune homme en costume de cycliste, Nekhludov reconnut le plus jeune frère de Missy. Et la grosse dame, non plus, ne lui était pas inconnue : c’était la tante de Missy, chez qui les Korchaguine venaient passer l’été. Le conducteur du train ouvrit la porte du wagon et, avec mille signes de déférence, la tint ouverte jusqu’à ce que le valet de chambre Philippe et un employé de la gare eussent achevé de faire descendre la vieille princesse, dans sa chaise de malade. Les deux sœurs s’embrassèrent ; Nekhludov entendit échanger plusieurs phrases, en français, sur la question de savoir si l’on ferait monter la princesse dans la calèche ou dans le coupé ; et le cortège se mit en marche, avec les deux dames en tête, et, en queue, les deux femmes de chambre, toutes chargées d’ombrelles, de châles, et de porte-manteaux.

Effrayé à la pensée de devoir de nouveau rencontrer les Korchaguine et de nouveau leur faire ses adieux, Nekhludov s’abrita derrière un poteau jusqu’à ce que le cortège fut sorti de la gare. La vieille comtesse, son fils, Missy et le médecin allaient maintenant en tête ; le prince marchait au second rang avec sa belle-sœur. Et, parmi des fragments de phrases en français, qui parvenaient aux oreilles de Nekhludov, il y en eut un qui, ainsi que cela arrive souvent, se trouva le frapper sans qu’il sût pourquoi, et longtemps resta fixé dans son souvenir, avec l’intonation de voix qui l’accompagnait. C’était une phrase du prince parlant de quelqu’un à sa belle-sœur :

Oh ! il est du grand monde, du vrai grand monde ! — disait le vieux Korchaguine, de sa voix sonore et pleine de suffisance, au moment où il passait devant la porte de sortie, respectueusement salué par une double rangée d’employés et de commissionnaires.

Au même moment apparut sur le quai, venant de l’extrémité opposée de la gare, un groupe d’ouvriers en sabots, avec des sacs sur le dos. D’un pas égal et décidé, les ouvriers s’avancèrent vers le premier wagon qui se trouva devant eux, et s’apprêtèrent à y pénétrer ; mais aussitôt un conducteur accourut pour les en empêcher. Les ouvriers reprirent leur marche et, non sans s’être cette fois un peu bousculés, parvinrent, à monter dans le deuxième wagon ; mais là encore, sans doute, il n’y avait point de place pour eux, car de nouveau le conducteur leur ordonna de descendre, en leur distribuant toute sorte d’injures. Alors les ouvriers se dirigèrent sur un troisième wagon, celui-là même où se trouvait Nekhludov. De nouveau le conducteur vint leur dire qu’ils eussent à chercher ailleurs ; mais Nekhludov, qui avait assisté à la scène, leur dit qu’ils trouveraient parfaitement à se caser dans le wagon. Ils y montèrent donc, et Nekhludov y monta à leur suite.

Dans le wagon, les ouvriers s’avançaient le long du couloir, en quête de places où ils pussent s’installer, lorsque le bourgeois et les deux dames qui l’accompagnaient, considérant sans doute l’entrée de ces ouvriers comme un affront personnel, s’opposèrent violemment à leur admission et leur intimèrent l’ordre de décamper au plus vite. Aussitôt les ouvriers se remirent en marche le long du couloir, cognant leurs sacs aux banquettes, aux cloisons, et aux portes. On voyait que, très sincèrement, ils se sentaient coupables, et qu’ils étaient prêts à errer ainsi de wagon en wagon jusqu’au bout du monde, en quête de places où ils pussent s’installer. Ils étaient au nombre de vingt : parmi eux se trouvaient des vieillards et des adolescents ; mais tous avaient le même visage desséché et tanné, tous portaient, dans le regard de leurs yeux creusés, le même mélange de fatigue et de résignation.

— Où courez-vous, tas de crapule ? Vous êtes montés ici, arrangez-vous pour y rester ! — leur cria le conducteur, s’avançant à leur rencontre de l’autre extrémité du wagon.

Voilà encore des nouvelles ! — dit en français la jeune dame, bien convaincue que son élégant français lui vaudrait l’attention et l’estime de Nekhludov. Quant à la vieille dame aux bracelets, sa mère, celle-là se bornait à renifler, à se boucher le nez, à froncer les sourcils, et à émettre de rapides exclamations sur le désagrément d’avoir à voyager en compagnie d’affreux moujiks qui sentaient mauvais.

Cependant les ouvriers, avec le soulagement et la joie d’hommes venant de sortir sains et saufs d’un terrible danger, s’étaient décidément arrêtés dans le couloir et commençaient à se caser, secouant d’un mouvement d’épaules, pour les faire tomber sur les bancs, les lourds sacs qu’ils portaient sur le dos.

Le jardinier, qui venait de rencontrer un ami dans un autre wagon, avait quitté la place qu’il occupait d’abord en face de Tarass, de sorte que, tant à côté de Tarass qu’en face de lui, trois places se trouvaient libres dans le compartiment. Aussi trois des ouvriers se hâtèrent-ils de s’y asseoir ; mais, quand Nekhludov s’approcha d’eux, la vue de son élégant costume les troubla si fort que tous trois, instinctivement, se levèrent pour chercher place ailleurs. Nekhludov dut insister beaucoup pour qu’ils consentissent à se rasseoir : lui-même resta debout, appuyé au rebord de l’une des banquettes.


IV


L’un des trois ouvriers, — un homme grand et sec, âgé d’une cinquantaine d’années, — après s’être rassis, échangea un regard méfiant avec un camarade plus jeune, assis en face de lui. Tous deux étaient évidemment surpris et quelque peu inquiets de ce que Nekhludov, au lieu de les insulter et de les chasser, ainsi que cela convenait à un barine, leur eût cédé sa propre place. Ils ne parvenaient pas à s’ôter de l’esprit que quelque chose de mauvais allait sans doute en résulter pour eux.

Mais quand ils s’aperçurent qu’il n’y avait là aucun dessein de leur nuire, et que Nekhludov s’entretenait le plus simplement du monde avec Tarass, ils se rassurèrent, et celui d’entre eux qui était assis près de Tarass tint absolument à se transporter sur l’autre banquette, pour permettre à Nekhludov de s’asseoir aussi. Et d’abord le vieil ouvrier parut fort embarrassé, renfonçant aussi loin qu’il pouvait, sous la banquette, ses pieds chaussés de sabots, de façon à ne pas gêner le barine ; mais bientôt il s’enhardit et se mit à causer si familièrement avec Nekhludov que plusieurs fois, pour marquer l’importance de ce qu’il disait, il lui appuya sur le genou sa grosse main calleuse.

Il dit à Nekhludov comment il s’appelait, de quel village il était ; il lui raconta que ses compagnons et lui rentraient chez eux après avoir travaillé pendant deux mois et demi dans une tourbière. Il rapportait une somme de dix roubles et avait déjà touché cinq roubles le mois précédent. Pour ces quinze roubles, il avait fait un travail qui consistait à entrer tous les jours dans l’eau jusqu’aux genoux et à y rester, sans interruption, depuis le matin jusqu’à l’heure du repas.

— Ceux qui ne sont pas habitués, ceux-là ont d’abord quelque peine à s’y faire, — disait-il, — mais une fois que tu t’y es endurci, fini de souffrir ! Si seulement la nourriture était mangeable ! Dans les premiers temps, pas moyen de rien avaler ! Mais ensuite les gens ont eu pitié de nous, et la nourriture est devenue excellente, et le travail alors est devenu léger.

Il raconta encore qu’il travaillait ainsi à la journée depuis plus de vingt ans, et que toujours il avait donné chez lui l’argent qu’il gagnait : d’abord à son père, puis à son frère aîné ; maintenant, il le donnait à un cousin chargé de famille et qui avait beaucoup de peine à se tirer d’affaire. Cependant, sur les soixante roubles qu’il gagnait par an, il s’en réservait deux ou trois, pour « s’amuser », pour acheter du tabac et des allumettes.

— Et puis, vous savez, on est pécheur, et à l’occasion on ne se refuse pas un petit verre d’eau-de-vie ! — ajouta-t-il en souriant d’un air familier.

L’ouvrier parla aussi de ses compagnons mariés, dont les femmes restaient au village et vivaient de l’argent qu’ils leur envoyaient. Il dit comment, ce jour-là, avant de les congédier, le contremaître leur avait à tous payé la goutte ; il dit qu’un de leurs compagnons était mort et qu’ils en ramenaient un autre qui était très malade.

Le malade dont il parlait était assis dans le compartiment voisin. C’était un tout jeune homme, maigre et pâle, avec des lèvres bleues. Évidemment il avait pris les fièvres en travaillant dans l’eau. Nekhludov s’approcha de lui ; mais le jeune homme leva sur lui un regard à la fois si sévère et si plein de souffrance que Nekhludov, n’ayant pas le courage de le fatiguer de ses questions, engagea simplement le vieil ouvrier à acheter, pour lui, un peu de quinine. Il écrivit sur un papier le nom de ce remède. Il voulait aussi donner de l’argent ; mais l’ouvrier s’y refusa avec énergie.

— J’ai vu bien des barines, — dit-il en s’adressant à Tarass, pendant que Nekhludov avait le dos tourné, — mais un barine comme celui-là, je n’en ai pas encore vu ! Non seulement il ne cherche pas à vous tourmenter, mais il se met debout pour vous céder sa place ! Ça prouve bien, mon frère, que, des barines, aussi, il y en a de toutes les espèces !


Et Nekhludov, pendant ce temps, considérait les membres secs et musculeux de ces hommes, leurs grossiers vêtements, leurs visages fatigués ; et de toutes parts il se sentait entouré d’une humanité nouvelle, ayant des intérêts sérieux, des joies et des souffrances sérieuses. Il se sentait en présence d’une vraie vie humaine. — Le voici, le grand monde, le vrai grand monde ! — se disait-il, en se rappelant la phrase française du prince Korchaguine, et tout le misérable monde de ces Korchaguine, avec la vanité et la bassesse de leurs intérêts. Et, plus profondément que jamais, Nekhludov éprouvait le sentiment joyeux du voyageur qui vient de découvrir une terre nouvelle, une terre fertile en fleurs et en fruits.


FIN DE LA DEUXIÈME PARTIE