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Résurrection. 2e partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 309-324).


CHAPITRE II


I


Lorsque Nekhludov revint de la campagne, la ville lui fit une impression particulièrement déplaisante. Il y arriva le soir, et se rendit aussitôt dans sa maison. Toutes les chambres étaient imprégnées d’une forte odeur de naphtaline, et Agrippine Petrovna et Korneï, tous deux, paraissaient à la fois fatigués et mécontents ; ils s’étaient même querellés, dans l’après-midi, au sujet de leur travail qui, du reste, consistait simplement à étendre, à faire sécher, et à serrer de nouveau les tapis et les vêtements.

La chambre à coucher de Nekhludov n’était pas, relativement, trop en désordre ; mais on avait négligé de la mettre en état pour la nuit, et des coffres se trouvaient placés devant la porte, qui gênaient le passage. Évidemment, Nekhludov, en revenant à l’improviste, avait dérangé la grande entreprise de nettoyage qui, depuis des semaines, se poursuivait dans la maison avec une lenteur extraordinaire.

Et tout cela parut à Nekhludov si stupide et si ridicule, en comparaison de la misère qu’il venait de voir chez les paysans, qu’il résolut de quitter la maison dès le lendemain matin pour s’installer à l’hôtel, laissant Agrippine Petrovna procéder à ses arrangements comme bon lui semblerait.

En effet, le lendemain, il sortit de bonne heure, se choisit deux petites chambres meublées, de l’aspect le plus modeste, dans la première auberge qu’il trouva sur le chemin de la prison ; et, après avoir donné l’ordre d’y faire transporter une malle qu’il avait préparée dès la veille, il se mit en route pour aller chez l’avocat.

La matinée était très froide. Aux orages et aux pluies avaient succédé les gelées qui, d’ordinaire, surviennent au début du printemps. La température était si fraîche et le vent si pénétrant que Nekhludov, vêtu d’un pardessus trop léger, grelottait, et pressait le pas pour se réchauffer.

Sa mémoire était hantée de ce qu’il avait vu au village : il revoyait ces femmes, ces enfants, ces vieillards, cette misère et cette fatigue qu’il venait de découvrir pour la première fois ; il revoyait, en particulier, le misérable enfant vieillot qui, sur les bras de sa mère, lui avait souri d’un lamentable sourire, en agitant sans cesse ses jambes décharnées ; et, involontairement, il comparaît à ces souvenirs ce qu’il voyait autour de lui. Passant devant les boutiques des épiciers, des bouchers, des marchands de poisson et des marchands de confections, il était frappé de la mine repue de la plupart de ces petits bourgeois, et de la différence de cette mine avec celle des paysans. Également repus lui paraissaient les cochers des voitures de maître, avec leurs énormes cuisses où s’étalaient d’énormes boutons dorés, les portiers en livrée galonnée, les femmes de chambre en tabliers blancs et en cheveux bouclés, et jusqu’aux cochers de fiacre de première classe, étalés sur les coussins de leurs voitures, et occupés à dévisager distraitement les passants. Mais, sous cette mine repue, Nekhludov reconnaissait à présent en eux la même espèce d’hommes qu’il venait de voir à la campagne. Chassés de leur village par le manque de terre, ceux-là avaient su s’adapter aux conditions de la vie des villes ; ils étaient devenus des bourgeois, et jouissaient et s’enorgueillissaient de leur situation ; mais combien d’autres il y en avait qui, chassés pareillement de leur village par le manque de terre, avaient eu moins de chance et se trouvaient dans une condition infiniment plus misérable que celle qu’ils n’avaient pu supporter chez eux ! Tels, par exemple, ces cordonniers que Nekhludov voyait occupés à battre le cuir devant les fenêtres d’un sous-sol ; telles ces maigres et pâles blanchisseuses, aux cheveux en désordre, occupées à repasser le linge devant des fenêtres ouvertes d’où se dégageait une asphyxiante vapeur d’eau de savon ; tels encore deux peintres en bâtiment que Nekhludov croisa dans la rue, marchant pieds nus, et barbouillés de couleur de la tête aux talons. Les manches relevées jusqu’au-dessus des coudes, ils portaient un grand seau tout rempli de couleur et ne cessaient pas de se crier des injures. Leurs visages exprimaient un mélange de lassitude et de mauvaise humeur. Et la même expression se lisait sur les visages des cochers de fiacre de deuxième classe, tremblant de froid sur leurs sièges ; la même expression se lisait sur les visages des hommes, des femmes et des enfants déguenillés qui, debout au coin des rues, demandaient l’aumône. Mais, nulle part, cette expression n’était aussi frappante que sur les visages qu’apercevait Nekhludov aux fenêtres des cabarets devant lesquels il passait. Autour des tables sales, encombrées de bouteilles et de verres, des groupes d’hommes étaient assis qui criaient ou chantaient, la face mouillée de sueur, les pommettes enflammées. Devant une fenêtre, Nekhludov vit un de ces malheureux qui, les sourcils relevés et la bouche ouverte, regardait fixement devant lui, comme s’il se fût efforcé de se rappeler quelque chose.

« Mais pourquoi sont-ils tous venus se réunir dans la ville ? » — se demandait Nekhludov, tandis qu’il aspirait, malgré lui, avec la fraîcheur du vent, une écœurante odeur de badigeon à l’huile, se dégageant de maisons qu’on venait de bâtir.

Dans une rue, il rencontra des charretiers qui conduisaient des barres de fer et qui faisaient trembler le pavé d’un bruit de ferraille. Ce bruit assourdissant lui donna mal à la tête. Il courait pour dépasser le camion des charretiers, quand, soudain, il entendit son nom, mêlé au fracas des barres de fer.

Il s’arrêta et aperçut devant lui un gros homme élégamment vêtu, au visage luisant et aux moustaches en pointe, qui, assis dans un fiacre de première classe, lui faisait amicalement signe de la main et lui souriait, découvrant des dents d’une blancheur anormale.

— Nekhludov ! C’est toi ?

La première impression de Nekhludov fut toute de plaisir.

— Tiens ! Chembok ! — s’écria-t-il joyeusement. Mais, dès l’instant d’après, il comprit qu’il n’y avait là pour lui aucun motif de se tant réjouir.

C’était ce même Chembok qui était venu le rejoindre chez ses tantes, le lendemain du jour où il avait séduit Katucha. Nekhludov l’avait perdu de vue depuis longtemps ; mais on lui avait dit que Chembok, lui aussi, avait quitté le régiment, et que, malgré son manque de fortune et ses dettes, il continuait, on ne savait comment, à vivre dans la société des gens riches. L’élégance de sa mise et l’expression satisfaite de ses traits prouvèrent à Nekhludov qu’on ne l’avait pas trompé.

— En voilà une chance, de t’avoir rencontré ! Ma parole, il n’y a plus personne en ville ! Eh ! mon cher, tu as vieilli ! — dit l’ancien officier, descendant du fiacre et déployant ses épaules. Figure-toi que je ne t’ai reconnu qu’à ta démarche ! Nous dînons ensemble, n’est-ce pas ? Où peut-on manger convenablement, dans ce pays ?

— Je crains de ne pouvoir pas accepter ! — répondit Nekhludov qui pensait seulement à trouver quelque moyen de prendre congé de son compagnon sans le fâcher. — Et toi, que fais-tu ici ? — reprit-il.

— Moi, mon cher, j’y suis pour affaire ! Pour l’affaire de ma tutelle. Car tu sais que je suis tuteur ? Je gère les biens de Samanov, Tu le connais, Samanov, le richard ? Figure-toi qu’il est ramolli ! Et cinquante-quatre mille déciatines de terre ! — ajouta Chembok avec une fierté toute particulière. — Tout cela était dans un désordre lamentable ! Les paysans s’étaient approprié les terres. Ils ne payaient pas, le déficit était énorme. Eh bien ! moi, en un an de tutelle, j’ai tout remis en état et fait rapporter aux terres 70 % de plus. Hein ! qu’en dis-tu ? — demanda-t-il avec une fierté encore plus marquée.

Nekhludov se rappela qu’on lui avait en effet raconté cette histoire. Chembok, précisément parce qu’il avait mangé toute sa fortune et se trouvait plongé dans les dettes jusqu’au cou, avait été désigné pour gérer, en qualité de tuteur, la fortune d’un vieux millionnaire devenu gâteux.

« Comment prendre congé de lui sans l’offenser ? » — songeait Nekhludov, en considérant ce visage luisant et bouffi, où s’étalaient de superbes moustaches brillantes de cosmétique.

— Eh bien ! où allons-nous dîner ?

— Impossible aujourd’hui, vraiment, — dit Nekhludov en tirant sa montre.

— C’est bien vrai ? Alors, écoute ! Il y a des courses, ce soir. Tu viendras ?

— Non, impossible !

— Mais si, mais si, il faut que tu viennes ! Je n’ai plus de chevaux à moi, mais Grichine me prête un des siens. Sais-tu qu’il y a une écurie superbe ! Ainsi, c’est convenu, tu viendras, et nous souperons ensemble !

— Cela non plus, je ne puis te le promettre ! — répondit Nekhludov avec un sourire.

— Allons ! ce sera pour une autre fois ! Et ou vas-tu maintenant ? Veux-tu que je te conduise ?

— Merci ! Je vais chez un avocat, tout près d’ici.

— Ah ! oui, tu passes à présent ta vie dans les prisons ! Tu fais des commissions pour les prisonniers ! Oui, je sais, les Korchaguine m’ont dit cela, — fit Chembok en éclatant de rire. — Tu sais qu’ils sont déjà partis ? Allons ! raconte-moi cette affaire-là !

— Oui, oui, tout cela est vrai ! — répondit Nekhludov. — Mais c’est une affaire assez compliquée et qui ne se raconte pas comme ça dans la rue !

— Ah ! mon vieux, tu resteras donc toujours un original ? Mais n’importe, je t’attends ce soir, après les courses !

— Impossible, vraiment impossible ! Tu ne vas pas m’en vouloir, au moins ?

— Quelle idée ! Et voilà le temps qui s’est mis au froid, n’est-ce pas ?

— Oui, oui !

— Allons ! puisque c’est ainsi, au plaisir de te revoir ! J’ai été bien aise de te rencontrer ! — dit Chembok.

Après quoi, ayant vigoureusement serré la main de Nekhludov, il sauta dans sa voiture d’où il agita avec affectation sa large main gantée de blanc, tandis qu’un sourire amical découvrait de nouveau ses longues dents trop blanches.

« Ai-je donc été ainsi ? » — se demandait Nekhludov, en poursuivant son chemin vers la maison de l’avocat. — « Hélas ! c’est pis encore : car jamais je ne suis parvenu à être ainsi, et j’ai rêvé d’y parvenir, et je me suis imaginé que je passerais ma vie entière de cette même façon. »


II


L’avocat était chez lui ; et, bien que ce ne fut point jour de consultation, il s’empressa de recevoir Nekhludov.

Il lui parla d’abord de l’affaire des Menchov. Il avait étudié le dossier : effectivement l’accusation n’était guère fondée.

— L’affaire n’en est pas moins assez compliquée ! — ajouta-t-il. — Suivant toute probabilité, c’est le cabaretier lui-même qui aura mis le feu à sa grange, afin de toucher sa prime d’assurance. Le fait est qu’il n’y a pas l’ombre de preuves matérielles. La condamnation résulte simplement de l’excès de zèle du juge d’instruction, et de la négligence du substitut du procureur. Mais voilà, le mal est fait, la chose sera difficile à changer ! N’importe ! Si l’on peut seulement obtenir que l’affaire soit jugée à nouveau, et ici, je suis tout à fait sûr de la gagner : et je plaiderai sans demander d’honoraires. Je me suis occupé aussi de cette Fédosia Vergoumov, dont vous m’avez parlé. Tenez, voici son recours en grâce ; si vous allez à Pétersbourg pour la Maslova, vous pourrez emporter ce recours et vous occuper vous-même de le recommander. Faute de quoi, si nous nous en remettons à l’administration, la pièce restera enfouis dans les bureaux et nous aurons perdu notre temps. Faites votre possible, puisque l’affaire vous tient si à cœur, pour trouver accès auprès de personnes ayant de l’influence dans la commission des grâces. Et voilà ! Puis-je vous servir en quelque autre chose ?

— Eh bien ! oui. On m’a raconté…

— Ha ! ha ! à ce que je vois, vous êtes devenu le porte-voix par lequel s’expriment les réclamations de la prison ! — dit l’avocat avec un gros rire. — Mais je vous en préviens, jamais vous ne parviendrez à les recueillir toutes : il y en a trop !

— Non, mais vraiment c’est une affaire monstrueuse ! — reprit Nekhludov ; et il répéta à l’avocat un récit qu’on lui avait fait l’avant-veille, au village.

Un paysan instruit s’était mis à lire tout haut l’Évangile et à l’expliquer à ses camarades. Le pope avait vu là un délit, et l’avait dénoncé. D’où était résultée une enquête : et le substitut du procureur avait rédigé un acte d’accusation que le tribunal correctionnel avait confirmé.

— N’est-ce pas affreux ? — demanda Nekhludov. — N’est-ce pas monstrueux ?

— Et qu’y a-t-il là qui vous étonne si fort ?

— Mais, tout ! Ou plutôt non : je comprends la conduite du pope, et celle des employés de la police ceux-là n’ont fait que ce qui leur était ordonné. Mais ce substitut qui a rédigé l’acte d’accusation, celui-là était libre de conclure autrement ; et puis, enfin, c’est un homme cultivé !

— Bah ! on voit bien que vous ne le connaissez pas ! On s’imagine couramment que les procureurs, les substituts et tous les magistrats en général sont des hommes d’esprit cultivé et de sentiments libéraux. Oui, ils étaient cela autrefois ; mais maintenant les choses ont bien changé. Les magistrats, désormais, ne sont plus que des fonctionnaires ; uniquement préoccupés de leur avancement. Ils touchent leur paie, ils en désirent une plus forte : et voilà à quoi se bornent leurs principes ! Après cela, ils sont prêts à accuser, à juger, à condamner qui vous voudrez !

— Mais, enfin, il y a des lois ! Ils n’ont pas le droit de déporter un homme simplement parce qu’il lit l’Évangile avec ses amis ?

— Ils ont le droit, non seulement, de le déporter, mais de l’envoyer aux travaux forcés, pour peu que la fantaisie leur vienne de déclarer que cet homme, en commentant l’Évangile, s’est éloigné de l’explication qui lui était imposée, et, par là, à publiquement offensé l’Église. Outrage à la foi orthodoxe, — les travaux forcés !

— Est-ce possible ?

— C’est comme je vous l’affirme ! Je dis toujours aux magistrats, — poursuivit l’avocat, — que je ne puis les voir sans me sentir le cœur plein de reconnaissance pour eux, attendu que, si je ne suis pas en prison, et vous aussi, et tout le monde, c’est par un pur effet de leur complaisance.

— Mais si tout dépend du caprice du procureur et d’autres personnes pouvant, comme lui, suivre la loi ou ne pas la suivre, en quoi donc consiste l’autorité de la justice ?

L’avocat accueillit cette question par un joyeux éclat de rire :

— Voilà bien des problèmes dignes de vous ! Mais, cher Monsieur, tout cela, c’est de la philosophie ! Savez-vous ? venez passer la soirée avec nous un samedi ! Vous rencontrerez chez nous des savants, des hommes de lettres, des artistes. Alors nous pourrons discuter à notre aise ces questions générales. Venez sans faute ! Ma femme sera enchantée de vous revoir !

— Certainement, je ferai mon possible… — répondit Nekhludov, tout en sentant qu’il mentait, et qu’il ferait au contraire son possible pour ne jamais venir aux samedis de l’avocat, et pour ne jamais se trouver dans ce cercle de savants, d’hommes de lettres, et d’artistes.

Le rire de Faïnitzine, en réponse à sa demande, et le ton ironique avec lequel il avait prononcé les mots de « questions générales », achevèrent de faire comprendre à Nekhludov combien sa manière de penser et de sentir différait de celle de l’avocat, et sans doute aussi de celle de ses amis. Malgré le changement qui s’était opéré en lui, il avait l’impression que Chembok lui restait, lui resterait toujours moins profondément étranger que ce Faïnitzin, et tous les « intellectuels » de son entourage.


III


En apercevant les murs de la prison, Nekhludov eut un serrement de cœur. Il se demandait avec effroi dans quelle disposition il allait trouver la Maslova ; mais davantage encore l’effrayait le mystère qu’il sentait en elle, le mystère dont la prison tout entière lui semblait remplie.

Il sonna à la porte principale ; et, lorsqu’un gardien vint au-devant de lui, il lui demanda à voir la Maslova. Le gardien, qui l’avait reconnu, s’empressa de le laisser entrer : il lui dit que la Maslova avait été transférée au service de l’infirmerie.

C’est donc du côté de l’infirmerie que se dirigea Nekhludov. Il trouva là un bon vieux gardien qui, aussitôt, le fit entrer, et le conduisit lui-même à la section des enfants, où la Maslova était employée.

Un jeune interne, exhalant une forte odeur d’acide carbonique, vint à la rencontre de Nekhludov, dans le corridor, et lui demanda, d’un ton sévère, l’objet de sa visite. Ce jeune interne avait toutes sortes de complaisances pour les malades, ce qui l’exposait sans cesse à des explications désagréables avec les employés de la prison et avec son chef lui-même, le médecin principal. Craignant que Nekhludov sollicitât de lui quelque faveur illégale et, peut-être, désirant montrer qu’il ne faisait d’exception pour personne, il se contraignit à prendre son air le plus sévère.

— Il n’y a pas de femmes ici ; c’est la section des enfants ! — déclara-t-il.

— Je sais : mais on m’a dit qu’il y avait ici une détenue nouvellement transférée en qualité d’infirmière.

— Nous avons, en effet, deux infirmières. Que leur voulez-vous ?

— Je suis en rapports avec l’une d’elles, la femme Maslov, — dit Nekhludov, — et c’est elle que je voudrais voir. Je pars dès demain pour Pétersbourg, où je vais m’occuper de faire casser son jugement. Et puis je serais heureux de pouvoir lui remettre ceci : ce n’est qu’une photographie ! — ajouta-t-il, en tirant de sa poche une enveloppe blanche.

— Soit ! je vais l’appeler ! — fit l’interne, déjà radouci.

Puis, se tournant vers une vieille infirmière en tablier blanc, il lui dit de faire venir la femme Maslov.

— Ne voulez-vous pas vous asseoir ? ou bien passer dans le parloir de l’infirmerie ?

— Merci ! — répondit Nekhludov.

Et, profitant du changement qu’il constatait dans l’accueil de l’interne, il lui demanda s’il était satisfait du travail de la Maslova.

— Mais oui ! elle ne travaille pas trop mal, surtout si l’on songe à l’endroit d’où elle sort ! — répondit l’interne. — Mais, d’ailleurs, la voici !

La Maslova venait, en effet, d’entrer dans le corridor, amenée par la vieille infirmière. Elle portait, elle aussi, un tablier blanc sur sa robe de toile rayée, elle avait sur la tête un fichu qui cachait ses cheveux. En apercevant Nekhludov, elle rougit, s’arrêta un instant, comme si elle hésitait, puis fronça les sourcils, baissa les yeux et, d’un pas rapide, s’avança vers lui. Elle ne voulut point, d’abord, lui tendre la main ; elle finit par la lui tendre, et elle rougit plus vivement encore.

Nekhludov ne l’avait plus revue depuis le jour où elle s’était excusée de son emportement contre lui : il espérait la retrouver dans les mêmes sentiments. Mais elle était, cette fois, dans des sentiments tout autres, réservée, renfermée, et, à ce que crut deviner Nekhludov, hostile à son égard.

Il lui répéta ce qu’il venait de dire à l’interne : qu’il partait pour Pétersbourg, qu’il avait tenu à la revoir avant son départ, et qu’il avait apporté quelque chose pour elle.

— Tenez, — poursuivit-il, — j’ai découvert ceci, dans la maison de mes tantes : c’est une vieille photographie. Peut-être aurez-vous plaisir à la revoir. Prenez-la !

Elle releva ses sourcils, noirs, et ses yeux un peu louches se fixèrent sur Nekhludov avec une expression de surprise, comme si elle se demandait : « Pourquoi me donne-t-il cela ? » Puis, sans dire un mot, elle prit l’enveloppe et la cacha sous son tablier.

— J’ai aussi vu votre tante, au village ! — ajouta Nekhludov.

— Ah ! — fit-elle d’une voix indifférente.

— Et comment vous trouvez-vous ici ?

— Très bien, je n’ai pas à me plaindre !

— Le travail n’est pas trop dur ?

— Mais non, pas trop ! Je ne suis pas encore habituée, voilà tout !

— Cela vaut toujours mieux, — n’est-ce pas ? — que votre vie de là-bas ?

— D’où cela, de là-bas ? — s’écria-t-elle, et un flot de sang inonda ses joues.

— Je veux dire là-bas, dans la prison ! — s’empressa de dire Nekhludov.

— Et pourquoi cela vaut-il mieux ?

— J’imagine que les gens, ici, sont meilleurs. Ce ne sont point les mêmes gens que là-bas !

— Là-bas aussi, il y a beaucoup de braves gens ! — reprit-elle sèchement.

— À propos, je me suis occupé de l’affaire des Menchov ! J’ai l’espoir qu’on les relâchera.

— Dieu le veuille ! c’est une vieille femme si extraordinaire ! — dit-elle, répétant sa définition de la vieille détenue ; et son visage s’éclaira d’un léger sourire.

— J’espère aussi qu’à Pétersbourg votre affaire sera examinée bientôt, et que le jugement sera cassé.

— Qu’il le soit, qu’il ne le soit pas, à présent : tout m’est égal !

— Pourquoi dites-vous « à présent » ?

— Pour rien ! — répondit-elle.

Et il crut lire dans ses yeux une interrogation.

Nekhludov s’imagina qu’elle voulait savoir s’il persistait dans ses résolutions, ou s’il avait admis le refus qu’elle lui avait signifié.

— Pourquoi cela vous est égal, — dit-il, — je ne le sais pas : mais pour moi, effectivement, cela ne changera rien à ce que je compte faire. Quoi qu’il vous arrive, je serai toujours prêt à tenir ce que je vous ai promis !

Elle leva de nouveau sur lui ses yeux noirs qui louchaient : et, malgré elle, une joie profonde s’y lisait clairement. Mais seuls ses yeux exprimaient cette joie.

— Vous perdez votre temps à me parler ainsi ! — dit-elle.

— Je vous parle ainsi pour que vous sachiez ce qui est.

— Ce qui a été dit a été dit, je n’ajouterai rien de plus ! — déclara-t-elle avec des traces d’un effort dans sa voix.

À ce moment, un bruit se fit entendre dans la pièce voisine, suivi d’un cri d’enfant.

— On m’appelle ! — dit la Maslova en jetant autour d’elle un regard inquiet.

— Eh bien, adieu !

Elle feignit de ne pas voir la main qu’il lui tendait et, sans se retourner, elle s’enfuit en essayant de contenir la joie profonde qui débordait de son cœur.

« Que se passe-t-il en elle ? Que pense-t-elle ? Que sent-elle ? Veut-elle seulement m’éprouver ? Ou bien ne peut-elle pas, en effet, parvenir à me pardonner ? Ne peut-elle pas me dire ce qu’elle pense et sent, ou bien ne le veut-elle pas ? Est-elle mieux disposée pour moi, ou plus mal, que la dernière fois ? » — se demandait Nekhludov ; et en vain il s’efforçait de répondre à ces questions. Une seule chose lui apparaissait clairement : c’est qu’un grand changement s’opérait en elle, et que, par ce changement, lui-même se trouvait rapproché et d’elle et de Celui au nom de qui il avait agi. Et la pensée de ce rapprochement le remplissait d’un tendre plaisir.


IV


Cependant la Maslova était rentrée dans la salle où elle travaillait, une petite salle avec huit lits d’enfants. Sur l’ordre de la religieuse, elle s’était mise à faire les lits. Tout à coup, ayant trop levé les bras et s’étant trop penchée en arrière, elle fit un faux pas et faillit tomber. Un petit garçon convalescent, assis sur l’un des lits, avec la tête bandée, remarqua son mouvement et éclata de rire : sur quoi la Maslova, impuissante à se retenir davantage, partit, elle aussi, d’un éclat de rire, et si joyeux, si contagieux, que tous les autres enfants y joignirent le leur. La religieuse crut devoir se fâcher.

— Qu’as-tu à rire ainsi ? — dit-elle à la Maslova, — Te crois-tu encore là-bas, d’où tu viens ? Va à la cuisine chercher les portions !

La Maslova cessa de rire, et alla où on l’envoyait. Mais les dures paroles de l’infirmière n’avaient pu, elles-mêmes, réprimer l’élan de sa joie. Plusieurs fois dans la suite de la journée, se trouvant seule, elle tira de l’enveloppe la photographie que lui avait apportée Nekhludov et y jeta un rapide coup d’œil. Et quand enfin, le soir, après l’appel, elle put rentrer dans la petite chambre où elle couchait avec une autre détenue, elle saisit la photographie et la considéra longuement, s’arrêtant aux moindres détails des visages, des vêtements, des marches du perron. Elle trouvait à cette photographie fanée et jaunie un charme extraordinaire : mais en particulier elle se plaisait à y voir sa propre image, l’image de sa jeune et fraîche figure d’alors, avec des boucles de ses cheveux flottant sur son front. Elle était si profondément plongée dans sa contemplation, qu’elle ne s’aperçut pas même du moment où sa compagne entra dans la chambre.

— Qu’est-ce que tu regardes là ? C’est lui qui t’a donné cela ? — lui demanda la grosse fille qui venait d’entrer, se penchant par-dessus son épaule. — Tiens, on dirait ton portrait !

— Vraiment, on me reconnaît encore ? — fit la Maslova, souriant de plaisir.

— Et ça, c’est lui ? Et ça, c’est sa mère ?

— Non, c’est sa tante ! Mais, vraiment, est-ce qu’on me reconnaît encore !

— Le fait est que tu es bien changée ! Tu n’as plus du tout la même figure. On voit bien qu’il s’est passé bien des années, depuis ce temps-là !

— Ce n’est point les années qui m’ont changée, c’est autre chose ! — répondit la Maslova ; et du même coup son animation joyeuse s’éteignit tout à fait. Son visage s’assombrit, et une ride parut sur son front.

— Quelle autre chose ? l’a vie n’a pourtant pas été bien dure !

— Non, pas bien dure, — répondit la Maslova en détournant la tête. — Mais, tout de même, le bagne vaut encore mieux.

— Que dis-tu là ?

— C’est ainsi ! Depuis huit heures du soir jusqu’à quatre heures du matin ! Et cela tous les jours !

— Tu n’avais qu’à t’en aller !

— Je l’ai voulu plus d’une fois, jamais je n’ai pu. Mais à quoi bon parler ? — s’écria la Maslova.

Elle se releva en sursaut, cacha la photographie au fond d’un tiroir, et sortit de la chambre, s’efforçant de retenir des larmes de colère.

En considérant la photographie, elle s’était crue redevenue telle qu’elle avait été autrefois : elle pensait à tout le bonheur qu’elle avait eu et à celui qu’elle aurait pu avoir encore. Et voilà que les paroles de sa compagne lui avaient rappelé ce qu’elle était maintenant ! Voilà qu’elle revoyait toute l’horreur de cette vie dont elle avait toujours éprouvé une honte vague, sans vouloir se l’avouer à elle-même !

Le souvenir d’une nuit, en particulier, se dressa vivant devant elle. C’était une nuit de carnaval. La Maslova, vêtue d’une robe de soie rouge très ouverte et toute salie de taches de vin, avec un ruban rouge dans ses cheveux défrisés, fatiguée, abrutie, à demi ivre, à deux heures du matin, après avoir reconduit un visiteur, et avant de se remettre à danser, était venue s’asseoir un instant auprès de la pianiste, une maigre et osseuse créature couverte de boutons. Et la Maslova, tout d’un coup, s’était senti un gros poids sur le cœur : elle avait avoué à la pianiste que la vie qu’elle menait lui était pénible, qu’elle n’avait plus la force de la supporter davantage. La pianiste avait répondu qu’elle aussi était lasse de la vie qu’elle menait ; et comme Claire, s’étant approchée, avait joint ses doléances à celles des deux femmes, toutes trois décidèrent de s’en aller et de changer de vie dès qu’elles le pourraient. La Maslova, renonçant à la danse, allait sortir du salon et remonter dans sa chambre, lorsque de nouveau s’étaient fait entendre, dans le corridor, des voix avinées de clients. Le violoniste avait entamé une ritournelle, la pianiste s’était hâtée de l’accompagner : un petit homme ivre, en habit noir et cravate blanche, avait empoigné la Maslova par la taille ; un gros homme barbu avait empoigné Claire, et longtemps on avait tourné, chanté, bu, crié ! Ainsi s’était passée une année, puis une autre ! Comment changer de vie ?

Et de tout cela l’unique cause était lui, Nekhludov ! Plus forte que jamais, elle sentait s’éveiller sa haine pour lui. Elle aurait voulu pouvoir l’insulter, le frapper. Elle regretta d’avoir, ce jour-là, laissé échapper l’occasion de lui signifier de nouveau qu’elle le connaissait bien, qu’elle ne lui céderait pas, qu’elle ne lui permettrait pas d’abuser d’elle une seconde fois !

Et sa passion était si vive, elle se sentait si exaspérée de douleur et de colère, qu’un désir la saisit de boire de l’eau-de-vie pour se calmer et pour oublier. Malgré le serment qu’elle s’était fait de n’en plus boire, sûrement elle en aurait bu, si elle avait eu le moyen de s’en procurer. Mais l’eau-de-vie était sous la garde de l’infirmier-chef : et de l’infirmier-chef la Maslova avait peur, parce qu’elle savait qu’il avait envie de la posséder.

De sorte qu’elle resta assise sur un banc, dans le corridor ; après quoi, elle rentra dans sa chambre et, sans répondre aux paroles de sa compagne, longtemps elle pleura sur sa vie perdue.