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Résurrection. 1re partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 202-209).


CHAPITRE XII


Dès le lendemain du jour ou il avait retrouvé Katucha sur les bancs de la cour d’assises, Nekhludov avait formé le projet de changer sa manière de vivre : il avait résolu de sous-louer sa maison, de renvoyer ses domestiques et d’aller vivre en chambre garnie comme un étudiant.

Mais Agrippine Petrovna lui démontra que c’eût été folie pour lui de changer son train de vie avant l’hiver ; car personne ne voudrait, l’été, louer la maison, ni acheter les meubles, et force était, jusqu’à l’hiver, de mettre ceux-ci quelque part. Ainsi les efforts de Nekhludov sur ce point et ses belles résolutions se trouvèrent sans effet.

Et non seulement tout, dans sa maison, continua à aller comme par le passé, mais on s’y mit en devoir de décrocher, d’inventorier et d’épousseter les meubles, les fourrures, les vêtements et la literie : travail où prirent part le portier et son aide, et la cuisinière, et le valet Korneï. Nekhludov vit tirer des armoires et pendre sur des cordes une foule d’habits, de pantalons d’uniforme, de pelisses, dont personne désormais ne pouvait faire usage ; il vit déclouer les tapis, transporter les meubles d’une pièce dans une autre ; il assista à d’innombrables nettoyages ; il dut subir l’odeur de naphtaline qui s’était répandue à travers toutes les chambres. Et il s’étonna de découvrir quelle énorme quantité de choses inutiles il avait gardées, jusque-là, dans sa maison. « L’unique raison d’être et destination de tout cela, songeait-il, était sans doute de fournir à Agrippine Petrovna, à Korneï, au portier, à son aide et à la cuisinière, une occasion de tuer leur temps ! »

« Mais au reste, — se disait-il encore, — c’est vrai que je ne puis penser à changer mon train de vie aussi longtemps que le sort de la Maslova ne sera pas décidé. Tout va dépendre de ce qu’on fera d’elle, suivant qu’on lui rendra la liberté ou qu’on l’enverra en Sibérie : car, dans ce cas, j’irai avec elle ! »

Au jour fixé, Nekhludov se rendit chez l’avocat Faïnitzin. Ce personnage habitait une grande et somptueuse maison, ornée de plantes rares, avec de magnifiques rideaux aux fenêtres, et tout un ameublement cher et de mauvais goût, un de ces ameublements qu’on ne voit que chez les gens enrichis trop vite, sans effort, et par de bas moyens. Dans le salon d’attente, Nekhludov trouva une dizaine de clients qui attendaient leur tour, comme chez un dentiste, tristement assis autour des tables, et contraints à chercher quelque consolation dans la lecture de vieux journaux illustrés. Mais le secrétaire de l’avocat, qui siégeant au fond du salon devant un imposant bureau, reconnut aussitôt Nekhludov, s’avança vers lui, et lui dit qu’il allait informer son chef de son arrivée.

Au même instant, la porte du cabinet de Faïnitzin s’ouvrit, et l’on en vit sortir l’avocat lui-même, poursuivant un entretien des plus animés avec un jeune homme trapu, au visage rubicond, vêtu d’un beau costume neuf. Ses traits et ceux de Faïnitzin avaient cette expression particulière qu’on voit sur les traits d’hommes qui viennent de terminer une excellente affaire, pas très propre, mais tout à fait excellente.

— C’est votre faute, petit père ! — disait en souriant Faïnitzin.

— Je voudrais bien aller au ciel, mais mes péchés ne veulent pas me lâcher !

— C’est bon, c’est bon, vieux farceur ; on sait ce qui en est !

Et tous deux se mirent à rire, d’un air affecté.

— Ah ! prince, donnez-vous la peine d’entrer !… dit Faïnitzin en apercevant Nekhludov ; et il l’introduisit dans son cabinet de travail, qui, au contraire du salon, était d’une décoration éminemment austère.

— Ne vous gênez pas, je vous en prie, fumez à votre aise ! — poursuivit-il en s’asseyant en face de Nekhludov et en faisant effort pour cacher le sourire que provoquait en lui la pensée de l’excellente affaire qu’il y venait de conclure.

— Merci ! — répondit Nekhludov ; — je suis venu pour cette affaire de la Maslova…

— Oui, oui, parfaitement ! Hein ! quelle canaille que ces gros bourgeois ! Vous avez vu, tout à l’heure, le gaillard qui est sorti d’ici ? Figurez-vous qu’il a douze millions de capital ! Et s’il peut seulement vous soustraire un billet de vingt-cinq roubles, il vous l’arrachera avec les dents plutôt que de vous le laisser !

L’avocat débitait cela d’un ton familier et plaisant, comme pour rappeler à Nekhludov qu’avec lui, Nekhludov, il était du même bord, tandis qu’il n’avait rien de commun avec son précédent visiteur, ni avec ceux qui se morfondaient à l’attendre dans le salon.

— Je vous demande pardon, mais vraiment le misérable m’a trop agacé ! J’avais besoin de m’épancher un peu ! — reprit-il comme pour s’excuser de sa digression. — Et maintenant arrivons à notre affaire ! J’ai soigneusement étudié le dossier. Ce maudit avocaillon a été au-dessous de tout ! Il a laissé échapper tous les motifs de cassation.

— Et alors, que décidez-vous ?

— Je suis à vous, dans une minute. — Dites-lui, déclara-t-il à son secrétaire, qui venait d’entrer et de lui remettre une carte, — dites-lui que ce sera comme j’ai dit ! s’il a le moyen, c’est bien ; sinon, rien de fait !

— Mais il prétend qu’il ne peut pas accepter vos conditions !

— Alors, rien de fait ! — répliqua Faïnitzin ; et son visage, de joyeux et aimable qu’il était, devint, pour un moment, sombre et malveillant.

— On dit que les avocats gagnent de l’argent sans rien faire ! — reprit-il en se tournant de nouveau vers Nekhludov avec un sourire empressé. — Imaginez-vous que je suis parvenu à tirer un débiteur malhonnête d’un procès qu’il avait toutes les chances de perdre, et voilà que maintenant tous ses pareils s’adressent à moi ! Et si vous saviez la peine que cela me donne ! Il faut pourtant que je gagne de quoi manger !

— Pour en revenir à votre affaire, ou plutôt à l’affaire qui vous intéresse, elle a été menée, comme je vous le disais, en dépit du sens commun. De bons motifs de cassation, je n’en ai guère trouvé ; mais enfin, on peut toujours essayer d’en découvrir quelques-uns. Tenez, voici un projet de pourvoi que j’ai préparé pour vous.

Il prit sur sa table un papier et se mit à lire tout haut, en passant très vite sur les formules de procédure, et en insistant, au contraire, sur d’autres endroits :

« Pourvoi devant la chambre de cassation criminelle du Sénat, etc., etc…, contre le verdict de la cour d’assises, etc…, condamnant la femme Catherine Maslova à la peine de, etc., etc…, travaux forcés, pour meurtre commis sur la personne de, etc…, en vertu des articles, etc… »

Ici l’avocat s’arrêta et leva les yeux sur Nekhludov. Évidemment, malgré sa longue habitude, il se plaisait à écouter le beau document qu’il venait de produire.

« Ce verdict, — reprit-il, — nous paraît avoir été précédé d’illégalités de procédure et d’erreurs si graves qu’il ne saurait être maintenu. En premier lieu, la lecture du procès-verbal d’autopsie du marchand Smielkov a été interrompue par le président avant la fin. »

— Mais c’était le ministère public qui réclamait cette lecture ! — dit Nekhludov tout surpris.

— Oh ! cela ne fait rien ! La défense pouvait aussi avoir à s’appuyer sur cette pièce.

— Mais cette pièce ne pouvait être d’aucun usage pour personne !

— Qu’importe ! c’est toujours un motif de cassation ! Continuons : « En second lieu, le défenseur de la femme Maslov a été arrêté par le président au moment où, dans sa plaidoirie, voulant caractériser la personnalité de la prévenue, il exposait les raisons intimes de sa chute, ce que le président a déclaré être sans rapport avec l’affaire : or, dans les causes criminelles, ainsi que le Sénat l’a constaté tout récemment encore, la définition psychologique du caractère est d’une importance considérable pour l’évaluation du degré de la criminalité. » Et de deux ! — dit l’avocat en levant de nouveau les yeux sur Nekhludov.

— C’est que cet avocat parlait très mal, — observa celui-ci ; — on ne pouvait rien comprendre à ce qu’il disait.

— Je m’en doute bien ! c’est un petit serin qui ne pouvait dire que des sottises. Mais enfin, on peut toujours trouver là un motif de cassation. Et maintenant, écoutez la suite : « En troisième lieu, le président, dans son résumé, contrairement aux articles… du Code de procédure criminelle, n’a pas expliqué aux jurés qu’ils pouvaient déclarer que la femme Maslov, en versant le poison au marchand Smielkov, n’avait pas eu l’intention de lui donner la mort. D’où a pu résulter le verdict des jurés, tandis que, si le président les avait avertis de la possibilité d’une telle restriction, l’acte commis par la femme Maslov aurait eu des chances d’être traité non comme un meurtre, mais comme un homicide par imprudence. » Ceci est très important !

— Mais, cela, nous aurions bien pu le comprendre nous-mêmes, sans avoir besoin qu’on nous l’expliquât ! C’est nous seuls qui sommes responsables de l’erreur commise !

— « Enfin, en quatrième lieu, la réponse des jurés est rédigée sous une forme qui implique une contradiction. Les jurés ont reconnu la femme Maslov non coupable d’avoir voulu s’approprier les biens du marchand, tandis que, d’autre part, ils la déclaraient coupable de l’avoir empoisonné : d’où résulte que, dans leur pensée la prévenue a en effet donné la mort au marchand Smielkov, mais sans intention de la lui donner, le désir du vol pouvant seul expliquer, chez elle, une telle intention. En conséquence de quoi cette réponse du jury tombait sous le coup de l’article 817, etc., et le président aurait eu le devoir de signaler aux jurés l’erreur commise et de les renvoyer dans leur salle de délibération pour obtenir d’eux une nouvelle réponse. »

— Mais pourquoi le président n’a-t-il pas fait cela ?

— Ah ! ça, par exemple, c’est son affaire ! — répondit gaîment Faïnitzin.

— Et croyez-vous que le Sénat réparera l’erreur ?

— Cela dépendra des sénateurs entre les mains desquels tombera le pourvoi. Et maintenant, la conclusion !

Et l’avocat lut encore à Nekhludov un long passage où, en s’appuyant sur de nombreux articles du Code et sur divers précédents, il demandait que le jugement fût cassé, et l’affaire renvoyée devant un nouveau tribunal.

— Voilà ! — dit en terminant l’avocat. — Tout ce que l’on pouvait faire, je l’ai fait. Mais je vais vous dire franchement ma pensée : nous n’avons guère de chances de réussir. D’ailleurs, tout dépendra des sénateurs qui siègent à la chambre de cassation. Si vous en avez le moyen, voyez à chauffer l’affaire de ce côté-la !

— Oui, j’ai quelques relations au Sénat.

— Et hâtez-vous, car ces vénérables magistrats ne vont pas tarder à aller soigner leurs hémorroïdes, et alors il vous faudra attendre trois mois. Et puis, en cas d’insuccès, nous aurons la ressource d’un recours en grâce. C’est là que tout dépendra d’un travail dans la coulisse ! Et je n’ai pas besoin de vous dire que, dans ce cas encore, je suis prêt à vous servir, aussi bien pour manœuvrer dans la coulisse que pour rédiger la requête.

— Je vous remercie infiniment… Et pour les honoraires…

— Mon secrétaire vous donnera une copie de l’acte avec toutes les indications sur les démarches à faire.

— Il y a encore une chose que je voulais vous demander. Le procureur m’a donné une permission écrite de voir la condamnée dans sa prison ; mais je désirerais pouvoir m’entretenir avec elle en dehors des jours de visites, et ailleurs que dans le parloir commun. À qui dois-je m’adresser pour en obtenir l’autorisation ?

— Au gouverneur ! Mais il est absent pour le moment, et c’est le vice-gouverneur qui le remplace. Un idiot sans pareil : je doute que vous obteniez quelque chose de lui !

— Maslinnikov, n’est-ce pas ? je le connais beaucoup, — dit Nekhludov.

Et il se leva pour prendre congé.

Pendant l’entretien de Nekhludov avec l’avocat, dans le salon d’attente était entrée, d’un pas rapide, une petite femme affreusement laide, toute jaune, tout osseuse, avec un nez camard. C’était la femme de Faïnitzin. Sans se laisser décourager par sa laideur, elle était mise avec un luxe extraordinaire. Elle avait sur elle et de la soie, et du velours, et des dentelles ; et ses cheveux clairsemés étaient entortillés de la façon la plus prétentieuse. Elle s’était élancée dans le salon, où s’était aussitôt précipité vers elle un homme grand et maigre, de teint terreux, vêtu d’une redingote à revers de soie. C’était un écrivain : Nekhludov le connaissait de vue.

— Anatole ! — dit la dame à son mari en entr’ouvrant la porte de son cabinet, — voici Sémen Ivanovitch ! Nous allons t’attendre dans le petit salon. Il apporte son poème, et toi, tu vas venir nous lire ton essai sur Garchine !

Nekhludov voulut prendre congé ; mais la dame, se tournant vers lui :

— Le prince Nekhludov, n’est-ce pas ? Je vous connais depuis longtemps de réputation. Faites-nous le plaisir d’assister à notre matinée littéraire ! Ce sera très intéressant ! Anatole lit dans la perfection.

— Vous voyez combien mes occupations sont diverses ! — dit Anatole en souriant et en désignant sa femme d’un geste qui signifiait qu’on ne pouvait rien refuser à une personne aussi séduisante.

Mais Nekhludov, très poliment, bien que d’un visage un peu froid, remercia Mme Faïnitzin de l’honneur qu’elle lui faisait, et dit qu’à son grand regret il ne pouvait accepter.

— Quel grimacier ! — dit de lui la dame dès qu’il fut sorti.

Dans le salon, le secrétaire remit à Nekhludov une copie du pourvoi en cassation ; et à sa demande touchant les honoraires il répondit qu’Anatole Petrovitch les avait fixés à mille roubles, s’empressant d’ajouter, en manière d’explication, qu’Anatole Petrovitch ne se chargeait jamais d’affaires de ce genre, et n’avait consenti à se charger de celle-là que par pure complaisance.

— Et qui devra signer ce papier ? — demanda Nekhludov.

— La condamnée pourra le signer elle-même, si elle est en état de le faire ; sinon, Anatole Petrovitch signera pour elle.

— Non, non, je vais porter le papier à la condamnée, et je le lui ferai signer ! — s’écria Nekhludov, trop heureux d’avoir un prétexte pour aller, dès le lendemain matin, s’expliquer de nouveau avec Katucha.