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Résurrection. 1re partie
Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 87-120).


CHAPITRE VI


I


C’est dans cette disposition d’esprit que se trouvait Nekhludov pendant que, dans la salle du jury, il attendait la reprise de la séance. Assis près de la fenêtre, il entendait bruire autour de lui les conversations de ses collègues, et, sans arrêt, il fumait des cigarettes.

Le marchand jovial, évidemment, sympathisait de toute son âme avec son confrère, le défunt Smielkov, et goûtait fort sa manière de se divertir.

— Hé ! il s’amusait solidement, à la sibérienne ! Et pas bête, le gaillard ! Il avait, ma foi, choisi un beau brin de fille !

Le président du jury exposait des considérations d’où l’on pouvait conclure que tout le nœud de l’affaire allait consister dans les expertises. Pierre Gérassimovitch plaisantait avec le commis juif, et tous deux riaient aux éclats.

Quand l’huissier du tribunal, avec sa démarche sautillante, entra dans la salle pour rappeler les jurés, Nekhludov éprouva un sentiment de terreur, comme si ce n’était pas lui qui allait juger, mais qu’on l’emmenât pour être jugé. Dans le fond de son cœur, il se rendait compte, dès lors, qu’il était un misérable, indigne de regarder les autres hommes en face ; et cependant telle était en lui la force de l’habitude que c’est du pas le plus assuré qu’il remonta sur l’estrade et regagna son siège, au premier rang, tout près de celui du président ; après quoi il croisa tranquillement ses jambes et se mit à jouer avec son pince-nez. Les prévenus, eux aussi, avaient été emmenés hors de la salle : on les y ramenait dans ce même moment.

De nouvelles figures avaient été introduites sur l’estrade. C’étaient les témoins. Nekhludov observa que Katucha jetait de fréquents coups d’œil sur une grosse dame très somptueusement vêtue de soie et de velours, coiffée d’un immense chapeau aux rubans démesurés, et ayant les bras nus jusqu’au coude. Assise au premier rang des témoins, cette dame tenait en main un ridicule des plus élégants. C’était — Nekhludov ne tarda pas à l’apprendre — la maîtresse de la maison où avait, en dernier lieu, « travaillé » la Maslova.

On procéda aussitôt à l’audition des témoins. On leur demanda leurs noms, prénoms, leur religion, etc. Et quand ensuite on leur eut demandé s’ils voulaient être interrogés sous la foi du serment ou non, de nouveau apparut sur l’estrade, traînant péniblement ses pieds, le vieux pope ; et de nouveau le vieillard, taquinant la croix d’or qui pendait sur sa poitrine, se dirigea vers le crucifix, où il fit prêter serment aux témoins et à l’expert, toujours avec la même sérénité, avec la même conscience de remplir une fonction éminemment grave et utile.

Cette cérémonie achevée, le président fit sortir tous les témoins, à l’exception d’un seul, qui se trouva être la grosse dame, Mme Kitaiev, directrice de la maison de tolérance. Mme Kitaiev fut invitée à dire ce qu’elle savait concernant l’affaire de l’empoisonnement. Avec un sourire affecté, plongeant sa tête dans son chapeau à chacune de ses phrases et parlant avec un accent allemand très marqué, la dame exposa, minutieusement et méthodiquement, tout ce qu’elle savait. Elle raconta comment le riche marchand sibérien Smielkov était venu une première fois dans sa maison, comment il y était revenu une seconde fois, — « en extase », ajouta-t-elle avec un léger sourire, — comment il avait continué à boire et à régaler toutes les femmes, et comment enfin, n’ayant pas assez d’argent sur lui, il avait envoyé à l’hôtel où il demeurait cette même Lubka, « pour qui il s’était pris d’une vraie prédilection », dit-elle en souriant de nouveau et en tournant ses regards vers la prévenue.

Nekhludov crut voir que la Maslova, en entendant ces paroles, avait souri aussi ; et ce sourire fit naître en lui une impression de dégoût. Un mélange singulier de répulsion et de souffrance s’empara de lui.

— Le témoin voudrait-il nous dire son opinion sur la Maslova ? — demanda à Mme Kitaiev l’avocat de la Maslova, un jeune homme qui se préparait à entrer dans la magistrature, et que le tribunal avait désigné d’office pour défendre la prévenue.

— Mon opinion sur elle est aussi bonne que possible ! — répondit Mme Kitaiev. — C’est une jeune personne d’excellentes manières, et pleine de chic. Elle a été élevée dans une famille noble : elle sait même le français ! Peut-être lui est-il arrivé autrefois de boire un peu trop : mais jamais je ne l’ai vue s’oublier une seule minute. Une jeune personne tout à fait gentille !

Katucha avait tenu les yeux fixés sur Mme Kitaiev ; elle les transporta ensuite sur les jurés, et notamment sur Nekhludov, qui observa qu’au même instant son visage prenait une expression grave et presque sévère. Longtemps ces deux yeux, avec leur étrange regard, restèrent fixés sur Nekhludov ; et lui, malgré son épouvante, il ne pouvait détacher ses yeux de ces prunelles noires qui pesaient sur lui. Il se rappelait la nuit décisive, le craquement de la glace sur la rivière, le brouillard, et cette lune échancrée, renversée, qui s’était levée, vers le matin, éclairant quelque chose de sombre et de terrible. Ces deux yeux noirs, fixés sur lui, lui rappelaient, malgré lui, quelque chose de sombre et de terrible. « Elle m’a reconnu ! » songeait-il. Et, machinalement, il se soulevait sur son siège, attendant l’arrêt.

Mais la vérité est que, cette fois encore, elle ne l’avait nullement reconnu. Elle poussa un petit soupir, et de nouveau tourna ses yeux vers le président. Et Nekhludov soupira aussi : « Ah ! — songea-t-il — mieux eût valu qu’elle m’eût reconnu tout de suite ! »

Il éprouvait une impression pareille à celle qu’il avait maintes fois éprouvée à la chasse, lorsqu’il avait à achever un oiseau blessé : une impression mêlée de pitié et de chagrin. L’oiseau blessé se débat dans la carnassière ; et on le plaint, et on hésite, et en même temps on souhaite de l’achever au plus tôt.

C’était un mélange de sentiments du même genre qui remplissait à cette heure l’âme de Nekhludov, pendant qu’il écoutait les dépositions des témoins.


II


Or l’affaire, comme par un fait exprès, traînait en longueur. Après qu’on eut interrogé un à un les témoins et l’expert, après que, suivant l’habitude, le substitut du procureur et les avocats eurent posé, de l’air le plus important, une foule de questions inutiles, le président invita les jurés à prendre connaissance des pièces à conviction, qui consistaient en une dizaine de bocaux, en un filtre qui avait servi à l’analyse du poison, et en une énorme bague avec une rose de brillants, une bague si énorme qu’elle avait dû orner un index d’une grosseur inaccoutumée. Tous ces objets étaient revêtus d’un sceau et accompagnés d’une étiquette.

Les jurés s’apprêtaient à se lever de leurs sièges pour aller examiner ces objets, lorsque le substitut du procureur, se redressant, demanda qu’avant de montrer les pièces à conviction on donnât lecture des résultats de l’enquête médicale pratiquée sur le cadavre du défunt Smielkov.

Le président, qui pressait l’affaire autant qu’il pouvait afin de rejoindre au plus vite sa Suissesse, savait en outre fort bien que la lecture de ces documents ne pourrait avoir d’autre effet que d’ennuyer tout le monde. Il savait que le substitut du procureur en exigeait la lecture uniquement parce qu’il avait le droit de l’exiger. Mais le président savait aussi qu’il ne pouvait pas s’y opposer, et force lui fut d’ordonner la lecture. Le greffier prit des papiers, et, de sa voix grasseyante, lugubrement, il se mit à lire.

De l’examen extérieur du cadavre résultait la conclusion que :

1° La taille de Féraponte Smielkov était de 2 archines 12 verchoks (« Un rude gaillard, tout de même ! » — murmura le marchand à l’oreille de Nekhludov) ;

2° L’âge, autant qu’un examen extérieur permettait d’en juger, devait être d’environ quarante ans ;

3° Le cadavre, au moment de l’examen, était très gonflé ;

4° Les veines étaient d’une couleur verdâtre, parsemées de taches noires ;

5° La peau était soulevée sur toute la surface du corps, et pendante en plusieurs endroits ;

6° Les cheveux, d’un roux sombre et très épais, se détachaient de la peau au moindre contact du doigt ;

7° Les yeux sortaient de l’orbite et la cornée était ternie ;

8° Des narines, des deux oreilles et de la bouche entr’ouverte, découlait un pus mousseux et fétide ;

9° Le cadavre n’avait presque pas de cou, par suite du gonflement de la face et du buste ;

10° Etc., etc…

Sur quatre pages s’étalait ainsi, en vingt-sept points, la description de tous les détails notés au sujet du cadavre gonflé du joyeux Smielkov, qui avait profité de son séjour dans la ville pour s’amuser tout son soûl. Et l’invincible sentiment de dégoût qu’éprouvait Nekhludov s’accrut encore sous l’effet de cette lecture macabre. La vie de Katucha, et le pus découlant des narines du marchand, et ces yeux sortis de leurs orbites, et la façon dont lui-même jadis s’était conduit envers la jeune fille, tout cela lui paraissait former un ensemble ignoble et écœurant.

Quand enfin la lecture de l’examen extérieur fut achevée, le président poussa un soupir de soulagement et releva la tête ; mais aussitôt le greffier se mit à lire un second document, le procès-verbal de l’examen intérieur du cadavre.

Le président laissa de nouveau retomber sa tête et, s’accoudant sur la table, plaça ses mains devant ses yeux. Le marchand jovial, assis près de Nekhludov, faisait de vigoureux efforts pour échapper au sommeil, et, de temps à autre, baissait la tête en avant, d’un mouvement brusque ; les prévenus eux-mêmes et les gendarmes qui les gardaient se tenaient immobiles, envahis d’une somnolence.

L’examen intérieur du cadavre avait montré que :

1° La peau de l’enveloppe du crâne était légèrement séparée des os, sans qu’il y eût aucune trace d’hémorragie ;

2° Les os du crâne étaient de dimension normale, et intacts ;

3° Sur l’enveloppe du cerveau se voyaient deux petites taches, d’environ quatre pouces, etc., etc… Il y avait encore treize autres points du même genre.

Suivaient les noms des témoins de l’enquête, leurs signatures, et enfin les conclusions du médecin-expert, déclarant que, des changements produits dans l’estomac, les intestins, et les reins du marchand Smielkov, on pouvait inférer, suivant toute vraisemblance, que Smielkov était mort de l’absorption d’un poison, avalé par lui en même temps que de l’eau-de-vie. Quant à dire exactement le nom du poison, cela était impossible ; et, quant à l’hypothèse que le poison avait été absorbé en même temps que l’eau-de-vie, cette hypothèse se fondait sur la grande quantité d’eau-de-vie contenue dans l’estomac du marchand.

— Hé ! on voit qu’il buvait ferme ! — murmura de nouveau à l’oreille de Nekhludov son voisin le marchand, soudain réveillé.

La lecture de ces procès-verbaux avait duré près d’une heure ; mais le substitut du procureur était insatiable. Quand le greffier eut fini de lire les conclusions du médecin-expert, le président dit, en se tournant vers le substitut :

— Je crois qu’il n’y a pas d’utilité à lire les résultats de l’analyse des viscères !

— Pardon, je demande que lecture en soit faite ! — dit, d’un ton sévère, sans regarder le président, le représentant du ministère public, en même temps qu’il se penchait légèrement sur le côté ; et son ton de voix donnait à entendre que c’était son droit d’exiger cette lecture, et qu’il ne renoncerait à son droit pour rien au monde, et que le refus de cette lecture serait un motif de cassation du procès.

Le juge à la grande barbe se sentait de nouveau dérangé par son catarrhe d’estomac.

— Pourquoi cette lecture ? — demanda-t-il au président. Cela ne servira qu’à nous faire perdre du temps ! Le juge aux lunettes dorées, lui, ne disait rien. Il regardait devant lui, d’un air sombre et décidé, en homme qui n’attendait rien de bon ni de sa femme en particulier, ni de la vie en général.

Et la lecture de l’acte commença :

« Le 15 décembre 188…, nous, soussigné, sur l’ordre de l’inspection médicale, et en vertu de l’article…, — le greffier s’était remis à lire d’un ton résolu, élevant le diapason de sa voix, comme pour vaincre sa propre somnolence et celle de la salle entière, — en présence du délégué de la susdite inspection médicale, avons procédé à l’analyse des objets dénommés ci-dessous :

« 1° Du poumon droit et du cœur (enfermés dans un bocal de verre de six livres) ;

« 2° Du contenu de l’estomac (enfermé dans un bocal de verre de six livres) ;

« 3° De l’estomac (enfermé dans un bocal de verre de six livres) ;

« 4° Du foie, de la rate et des reins (enfermés dans un bocal de verre de trois livres) ;

« 5° Des intestins (enfermés dans un bocal de verre de six livres)… »

À cet endroit de la lecture, le président murmura quelque chose dans l’oreille de l’un, puis de l’autre de ses deux assesseurs. Ayant reçu de tous les deux une réponse affirmative, il fit signe au greffier de cesser de lire.

— Le tribunal estime cette lecture inutile, — déclara-t-il.

Aussitôt le greffier se tut et se mit à réunir les feuillets du procès-verbal, tandis que le substitut du procureur griffonnait une note, d’un air irrité.

— Messieurs les jurés peuvent, dès maintenant, prendre connaissance des pièces à conviction, — dit le président. Bon nombre de jurés se levèrent ; et, manifestement préoccupés de la façon dont ils devaient tenir leurs mains durant l’inspection, ils s’approchèrent de la table, où, l’un après l’autre, ils considérèrent la bague, les bocaux et le filtre. Le marchand se risqua à passer la bague à un de ses doigts.

— Eh bien ! — dit-il à Nekhludov en regagnant sa place, — eh bien ! voilà un doigt ! Gros comme un gros concombre ! — ajouta-t-il.


III


Quand les jurés eurent examiné les pièces à conviction, le président déclara l’enquête judiciaire terminée ; et, sans interruption, pressé comme il était d’expédier l’affaire, il donna la parole au substitut du procureur. Il se disait que le substitut, lui aussi, était homme, que, sans doute, lui aussi avait hâte de fumer, de manger, et qu’il aurait pitié de l’assistance. Mais le substitut du procureur n’eut pitié ni de lui-même ni des autres. Ce magistrat, naturellement sot, avait, en outre, le malheur d’être sorti du gymnase avec une médaille d’or, et plus tard, à l’Université, d’avoir remporté un prix pour sa thèse sur les Servitudes dans le droit romain ; de telle sorte qu’il était, au plus haut degré, vaniteux, satisfait de soi, — ce à quoi avaient encore contribué ses succès auprès des femmes ; — et la conséquence de tout cela était que sa sottise naturelle avait pris des proportions extraordinaires.

Lorsque le président lui eut donné la parole, il se leva lentement, guindant ses formes élégantes dans son uniforme brodé ; et, ayant posé ses deux mains sur son pupitre, ayant incliné la tête, ayant promené un large regard sur toute l’assistance, à l’exception des prévenus, il commença son discours, qu’il avait eu le temps de préparer pendant la lecture des procès-verbaux :

« L’affaire qui est soumise à votre jugement, Messieurs les jurés, constitue, si je puis employer cette expression, un fait de criminalité essentiellement caractéristique. »

Le réquisitoire du substitut du procureur devait avoir, dans sa pensée, une portée générale, et ressembler ainsi aux discours fameux qui avaient fondé la gloire des grands avocats. Son auditoire de ce jour-là n’était, en vérité, formé que de couturières, de cuisinières, de cochers et de portefaix, mais ce n’était pas une considération qui pût l’arrêter. Les maîtres du barreau, eux aussi, avaient débuté devant des auditoires du même genre. Et le substitut s’était donné pour principe de s’élever toujours, comme il disait, « jusqu’au sommet des questions », en dégageant la signification psychologique de chaque délit, et en mettant à nu la plaie sociale dont ce délit était l’expression.

« Vous voyez devant vous, Messieurs les jurés, un crime absolument typique de notre fin de siècle, un crime qui porte en lui, pour ainsi parler, tous les traits spécifiques de ce processus particulier de décomposition morale qui atteint aujourd’hui de nombreux éléments de notre société… »

Le substitut du procureur parla très longtemps sur ce ton. Il avait surtout deux choses en vue, pendant qu’il prononçait son réquisitoire : il s’efforçait, d’abord, de faire mention de chacun des faits relatifs à l’affaire, grands ou petits ; et d’autre part, et surtout, il tenait à ne pas s’arrêter une seule minute, à faire en sorte que son discours coulât sans interruption pendant une durée d’au moins une heure et quart. Une fois, cependant, il dut s’arrêter, ayant perdu le fil de son argumentation ; mais dès l’instant d’après il reprit son élan, et parvint même à racheter ce trouble momentané par un supplément d’éloquence. Il parlait tantôt d’une voix basse et insinuante, en se balançant d’un pied sur l’autre et en fixant les jurés, tantôt d’un ton posé et naturel, en consultant ses dossiers, et tantôt encore d’une voix tonnante et inspirée, en se tournant vers le public et les avocats. Seuls les prévenus, qui tous trois avaient les yeux rivés sur lui, n’obtinrent pas de lui l’honneur d’un coup d’œil. Son réquisitoire était tout rempli des formules les plus nouvelles, de ces formules qui étaient alors de mode dans son cercle, et qui passaient alors, et qui passent aujourd’hui encore, pour le dernier mot de la science. Il y était question d’hérédité, de criminalité innée, et de Lombroso, et de Tarde, et d’évolution, et de lutte pour la vie, et de Charcot, et de dégénérescence.

Le marchand Smielkov, d’après la définition du substitut du procureur, était le type du Russe naturel et foncier, qui, par l’effet de sa confiance et de sa générosité, était devenu la proie d’êtres profondément pervers, au pouvoir desquels il était tombé. Simon Kartymkine était un produit atavique de l’ancien servage, un homme incomplet, sans instruction, sans principes, sans religion. Euphémie Botchkov, sa maîtresse, était une victime de l’hérédité : son apparence physique et son caractère moral présentaient tous les stigmates de la dégénérescence. Mais l’agent principal du crime était la Maslova, qui représentait, sous sa forme la plus basse, le type de la décadence sociale contemporaine.

« Cette créature, — poursuivait le substitut, toujours sans tourner les yeux vers elle, — au contraire de ses complices, a été admise à jouir du bienfait de l’instruction. Nous venons d’entendre tout à l’heure la déposition de la directrice de la maison où elle était : elle nous a dit que la prévenue sait non seulement lire et écrire, mais qu’elle comprend et parle le français. Fille naturelle, marquée sans doute d’une tare atavique, la Maslova a été élevée dans une famille noble des plus distinguées ; elle aurait pu parfaitement vivre d’un travail honorable ; mais elle a abandonné ses bienfaiteurs pour se livrer tout entière à ses mauvais instincts ; et c’est pour pouvoir mieux les satisfaire qu’elle est entrée dans une maison de tolérance, où sa supériorité intellectuelle lui a permis, — comme vous venez de l’entendre affirmer, Messieurs les jurés, — d’exercer sur ses adorateurs cette « influence mystérieuse dont la science s’est tant occupée ces temps derniers, et que l’école de Charcot, en particulier, a si heureusement définie la suggestion mentale. C’est ce pouvoir de suggestion qu’elle a exercé sur l’honnête et naïf géant russe qui lui est tombé entre les mains, et de la confiance de qui elle a usé pour le dépouiller d’abord de son argent, puis de sa vie ! »

— Ma parole d’honneur, il divague ! — dit avec un sourire le président, en se penchant vers le juge sévère.

— Un terrible imbécile ! — répondit le juge sévère.

« Messieurs les jurés, — poursuivait pendant ce temps le substitut du procureur, avec une inclinaison de tête pleine de déférence, — c’est entre vos mains qu’est désormais le sort de ces trois criminels ; et c’est aussi entre vos mains qu’est, en partie, le sort de la société, car votre jugement a toute l’importance d’un grand acte social. Vous pénétrerez jusqu’au fond de la signification de ce crime ; vous vous convaincrez du danger que constituent, pour la société, des éléments dégénérés, des phénomènes pathologiques, dirais-je, tels que la Maslova ; et vous préserverez la société de la contagion de ces phénomènes, vous empêcherez les éléments sains et robustes de la société d’être contaminés au contact de ces éléments morbides ! »

Et, comme s’il était lui-même écrasé de l’importance sociale du verdict à venir, le substitut du procureur, ravi de son discours, se laissa retomber sur son siège. Le sens positif de son réquisitoire, sous l’amoncellement de fleurs d’éloquence dont il l’avait recouvert, consistait à soutenir que la Maslova avait hypnotisé le marchand, qu’elle s’était emparée de toute sa confiance, qu’elle avait voulu le dépouiller de son argent, et que, son projet ayant été découvert par Simon et Euphémie, elle s’était vue forcée de partager avec eux. Puis, pour cacher la trace de son vol, elle avait contraint le marchand à revenir avec elle à l’hôtel, où elle l’avait empoisonné.

Aussitôt que le réquisitoire fut terminé, on vit se lever, au banc des avocats, un petit homme d’âge moyen, en habit, avec un vaste plastron fortement empesé ; et aussitôt ce petit homme commença un vigoureux discours pour défendre Kartymkine et la Botchkova. C’était un agent d’affaires assermenté, et les deux prévenus lui avaient d’avance donné 300 roubles pour sa plaidoirie. Aussi ne négligea-t-il rien pour les innocenter l’un et l’autre en rejetant toute la faute sur la Maslova.

Il s’attacha en particulier à réfuter l’affirmation de la Maslova, qui avait dit que Simon et Euphémie se trouvaient dans la chambre au moment où elle avait pris l’argent. L’affirmation, — déclarait l’agent d’affaires, — ne pouvait avoir aucune valeur, venant de la part d’une personne convaincue du crime d’empoisonnement. Les 1.800 roubles déposés en banque par Simon pouvaient parfaitement être le produit des gains de deux domestiques laborieux et honnêtes, qui, de l’aveu du directeur de l’hôtel, recevaient chaque jour de trois à cinq roubles de pourboire. Quant à l’argent du marchand, il avait été incontestablement volé par la Maslova, qui, ou bien l’avait donné à quelqu’un, ou bien l’avait perdu, l’enquête ayant prouvé qu’elle était, cette nuit-là, en état d’ivresse. Et sur le fait même de l’empoisonnement, le doute était moins possible encore : la Maslova reconnaissait, elle-même, que c’était elle qui avait versé le poison.

En conséquence, l’agent d’affaires priait les jurés de déclarer Kartymkine et la Botchkova innocents du vol de l’argent, ajoutant que, si même les jurés les reconnaissaient coupables du vol de l’argent, il les priait de les déclarer innocents de l’empoisonnement, ou, en tout cas, d’écarter l’hypothèse de la préméditation.

Pour conclure, le défenseur de Simon et d’Euphémie fit remarquer que « les brillantes considérations de M. le substitut du procureur sur l’atavisme », de quelque importance qu’elles pussent être au point de vue scientifique, se trouvaient inapplicables dans l’espèce, la Botchkova étant née de père et mère inconnus.

Le substitut du procureur prit une mine fâchée, inscrivit en hâte quelque chose sur un papier, et haussa les épaules d’un geste dédaigneux.

Quand le premier avocat se fut rassis, le défenseur de la Maslova se leva, et, d’un ton timide, en bégayant, il se déchargea de sa plaidoirie.

Sans nier que la Maslova eût pris part au vol de l’argent, il se borna à soutenir qu’elle n’avait pas eu l’intention d’empoisonner Smielkov et ne lui avait donné la poudre que pour l’endormir. Il voulut ensuite se lancer à son tour dans l’éloquence, en faisant un tableau de la façon dont sa cliente avait été poussée au vice par un homme qui l’avait séduite et qui était resté impuni, tandis qu’elle-même avait dû porter tout le poids de sa faute ; mais cette excursion dans le domaine de la psychologie pathétique ne lui réussit pas, et chacun eut le sentiment qu’elle était manquée. Au moment où il s’étendait sur la cruauté des hommes et l’infériorité sociale et légale de la condition des femmes, le président, pour le tirer d’embarras, l’invita à rentrer dans la discussion des faits.

L’avocat se hâta de terminer sa plaidoirie. Après lui, le substitut du procureur prit de nouveau la parole. Il tenait à défendre ses vues sur l’atavisme et à répondre aux critiques dirigées contre elles par l’agent d’affaires. Il déclara que, si même la Botchkova était fille de parents inconnus, la valeur scientifique de la théorie de l’atavisme n’en était nullement diminuée : « Cette théorie, dit-il, est si solidement établie par la science que nous pouvons désormais non seulement, de l’atavisme, déduire le crime mais aussi, du crime, induire l’atavisme. »

Quant à la supposition émise par le second avocat, et suivant laquelle la Maslova aurait été pervertie par un séducteur plus ou moins imaginaire (le substitut insista d’une façon particulièrement ironique sur le mot « imaginaire »), toutes les données portaient plutôt à croire que c’était elle qui avait toujours été la séductrice des innombrables victimes que le hasard avait mises à portée de sa main. Cela dit, le substitut se rassit d’un air victorieux.

Le président demanda alors aux prévenus ce qu’ils avaient à ajouter pour leur défense.

Euphémie Botchkov répéta, une dernière fois, qu’elle ne savait rien, n’avait rien fait, et que seule la Maslova était coupable de tout.

Simon se borna à redire :

— Qu’il en soit comme vous voudrez, mais je suis innocent !

Quand vint le tour de la Maslova, elle ne dit rien. Le président lui ayant demandé ce qu’elle avait à ajouter pour sa défense, elle leva simplement les yeux sur lui, puis les promena sur toute la salle, comme une bête traquée ; et puis elle les baissa de nouveau et se mit à pleurer avec de grands sanglots.

— Qu’avez-vous ? — demanda le marchand à son voisin Nekhludov, qui venait de faire entendre brusquement un cri singulier. Ce cri était, en réalité, un sanglot. Mais Nekhludov ne se rendait toujours pas compte de sa situation nouvelle, et c’est à la tension de ses nerfs qu’il attribua ce sanglot imprévu, comme aussi les larmes dont ses yeux étaient inondés.

La crainte de l’opprobre dont il ne manquerait pas d’être couvert si tout le monde, là, dans la salle du tribunal, apprenait sa conduite à l’égard de la Maslova, cette crainte l’empêchait d’avoir conscience du travail intérieur qui, peu à peu, se faisait en lui.


IV


Quand les prévenus eurent achevé de dire « ce qu’ils avaient à dire pour leur défense », on s’occupa de rédiger les questions qui seraient posées aux jurés. Et, aussitôt après, le président commença son résumé des débats.

Avant d’aborder l’affaire elle-même, il expliqua très longuement aux jurés, avec des intonations protectrices, que le vol simple ne devait pas être confondu avec le vol par effraction, et que le fait de dérober quelque chose dans un endroit clos devait être soigneusement distingué du fait de dérober quelque chose dans un endroit ouvert. En expliquant tout cela, il arrêtait de préférence ses regards sur Nekhludov, comme si c’eût été tout particulièrement à lui que fussent destinées les explications, afin que lui-même à son tour, les ayant comprises, se chargeât de les confirmer à ses compagnons du jury. Puis, lorsqu’il eut jugé son auditoire suffisamment imprégné de ces importantes vérités, il passa à des vérités d’un autre ordre. Il exposa que le meurtre signifiait un acte d’où résultait la mort d’un homme, et que, par suite, l’empoisonnement constituait bien un meurtre. Et, quand cette vérité-là, elle aussi, lui parut suffisamment établie, il expliqua aux jurés que, dans le cas où le vol et le meurtre se trouvaient réunis, il y avait ce qu’on appelait un meurtre accompagné de vol.

Le président, cependant, n’oubliait pas qu’il avait hâte de terminer l’affaire au plus vite, afin de rejoindre sa Suissesse, qui l’attendait. Mais il était tellement accoutumé à son métier que, dès qu’il commençait à parler, il ne pouvait plus s’arrêter. Aussi expliqua-t-il longuement aux jurés que, si les prévenus leur paraissaient coupables, ils avaient le droit de les déclarer coupables, et que, s’ils leur paraissaient innocents, ils avaient le droit de les déclarer innocents ; que, s’ils les reconnaissaient coupables sur l’un des chefs de l’accusation et innocents sur l’autre, ils avaient le droit de les déclarer coupables sur l’un, innocents sur l’autre. Il leur dit ensuite que, bien que ce droit leur fût départi en toute plénitude, ils avaient le devoir d’en faire un usage raisonnable. Mais, au moment où il allait leur expliquer encore que, s’ils faisaient une réponse affirmative aux questions posées, leur réponse s’appliquerait à l’ensemble de la question, et que, s’ils voulaient que leur réponse portât seulement sur une partie de telle ou telle question, ils devaient avoir soin de le spécifier ; au moment où il allait se lancer dans cette nouvelle explication, qui lui aurait pris encore un bon quart d’heure, il eut l’idée de regarder sa montre et s’aperçut avec épouvante qu’il était déjà trois heures moins cinq minutes. Aussi se hâta-t-il d’aborder le fond de l’affaire.

— Voici quel est le fond de l’affaire qui vous est soumise, — commença-t-il, et il se mit à répéter tout ce qui avait été dit déjà un grand nombre de fois et par les avocats, et par le substitut du procureur, et par les témoins.

Le président parlait, et, à ses deux côtés, les deux assesseurs écoutaient d’un air pénétré, en regardant à la dérobée leur montre, et en trouvant que le discours était un peu long, mais d’ailleurs excellent, c’est-à-dire tel qu’il devait être. C’était aussi le sentiment du substitut du procureur, et de tout le personnel du tribunal, et de la salle entière.

Le résumé fini, tout ce qu’il y avait à dire semblait dit. Mais le président ne pouvait se décider à cesser de parler, tant il avait de plaisir à écouter les intonations caressantes de sa voix : de sorte qu’il jugea à propos de dire encore aux jurés quelques mots sur l’importance du droit que la loi leur conférait, et sur la sagesse et sur la circonspection avec lesquelles ils devaient user de ce droit, — en user, non en abuser, — et sur ce que leur serment les liait. Il leur dit qu’ils étaient la conscience de la société, et que le secret de leurs délibérations devait être sacré, etc., etc.

Dès l’instant où le président avait commencé à parler, la Maslova avait fixé les yeux sur lui, comme si elle eût craint de perdre un seul mot de ce qu’il disait. Aussi Nekhludov put-il la considérer longuement, sans avoir à redouter de rencontrer son regard. Et il sentit se passer en lui ce qui se passe d’ordinaire en chacun de nous, quand nous revoyons, après des années, un visage qui autrefois nous a été familier. Il avait été frappé d’abord des changements survenus pendant la séparation ; mais peu à peu l’impression de ces changements s’effaçait, et le visage redevenait pareil à ce qu’il avait été dix ans auparavant. Les yeux de son âme, reprenant le dessus sur ses sens, ne lui faisaient plus voir que les traits essentiels, ceux qui exprimaient l’individualité de la jeune femme, ceux que nul changement n’avait pu modifier.

Oui, malgré la tenue de prison, malgré tout l’ensemble du corps devenu plus ample, malgré la poitrine fortement développée, malgré l’épaississement du bas du visage, malgré les rides du front et des tempes, malgré le gonflement des paupières et malgré l’expression pitoyable et impudente à la fois de l’ensemble du visage, c’était bien la même Katucha qui, une certaine nuit de Pâques, avait si innocemment levé son regard sur lui, qui l’avait regardé de ses yeux amoureux, tout souriants de bonheur et tout brillants de vie !

« Et un hasard aussi prodigieux ! Que cette affaire se trouve jugée précisément dans la session où je suis juré, afin que, n’ayant jamais rencontré Katucha depuis dix ans, je la revoie ici, sur le banc des accusés ! Et comment tout cela finira-t-il ? Ah ! si cela pouvait, du moins, se hâter de finir ! »

Il ne cédait toujours pas au sentiment de repentir qui, peu à peu, se formait et grandissait en lui. Il s’obstinait à voir là un simple accident qui passerait sans troubler sa vie. Et déjà il reconnaissait la bassesse de ce qu’il avait fait, il avait l’impression qu’une main puissante le ramenait de force en présence de sa faute ; mais il ne voulait toujours pas voir la véritable signification de ce qu’il avait fait, ni comprendre ce que cette main qui le poussait exigeait de lui. Il se refusait à croire que ce qu’il avait devant lui fût son œuvre. Mais la main invisible le tenait, le serrait, et déjà il pressentait qu’elle ne le lâcherait plus.

Il s’efforçait de paraître vaillant, il croisait ses jambes l’une sur l’autre d’un air dégagé, il jouait avec son pince-nez, il gardait une pose pleine d’abandon et de naturel, assis sur son siège au premier rang des jurés. Et pendant ce temps, au fond de son âme, il se rendait compte déjà de toute l’ignominie, non seulement de sa conduite d’autrefois à l’égard de Katucha, mais de toute cette vie inutile, perverse, méchante et misérable qu’il menait depuis douze ans. Et c’était comme si le rideau qui, jusque-là, lui avait caché d’une étrange façon et l’infamie de sa conduite envers Katucha et toute la vanité de sa vie, c’était comme si ce rideau eût commencé déjà à se soulever devant lui, lui permettant d’entrevoir ce que, jusqu’alors, il lui avait caché.


V


Enfin le président acheva son discours, et, agitant en l’air, d’un geste gracieux, la feuille qui contenait la liste des questions, il la remit au président du jury. Les jurés se levèrent, et, mal à l’aise, comme s’ils avaient honte d’être là et qu’ils fussent heureux de pouvoir quitter leurs sièges, ils passèrent, l’un derrière l’autre, dans leur salle de délibérations. Dès que la porte se fut refermée sur eux, un gendarme se plaça devant cette porte, tira son épée du fourreau, la mit sur son épaule, et resta ainsi en faction. Les juges se levèrent et sortirent aussi ; et l’on emmena aussi les prévenus.

En entrant dans leur salle de délibérations, les jurés, cette fois comme la précédente, commencèrent par prendre des cigarettes et les allumer. La conscience de ce qu’il y avait d’artificiel et de faux dans leur position, cette conscience que tous avaient éprouvée plus ou moins nettement pendant qu’ils étaient assis dans la salle du tribunal, s’effaça entièrement de leurs âmes dès qu’ils se retrouvèrent libres, la cigarette en bouche : de sorte que, soulagés et reprenant leur aise, ils s’installèrent suivant leur fantaisie. Et aussitôt commença une discussion des plus animées.

— La petite n’est pas coupable, — elle s’est laissée entortiller ! — déclara le brave marchand. Il faut avoir pitié d’elle !

— C’est ce que nous allons examiner ! — répondit le président. — Prenons bien garde de ne pas céder à nos impressions personnelles !

— Le président des assises a fait un bien beau résumé ! — observa le colonel.

— Très beau, en effet. Mais croiriez-vous que j’ai failli m’endormir ?

— Le point principal, c’est que les deux domestiques n’auraient pu rien savoir de l’argent du marchand si la Maslova n’avait pas été d’accord avec eux ! — dit le commis au type juif.

— Alors, d’après vous, elle aurait volé ? — demanda un des jurés.

— Jamais on ne me fera croire cela ! — s’écria le gros marchand. C’est cette canaille de servante aux yeux sans sourcils qui a fait tout le mal !

— Fort bien, — interrompit le colonel, — mais cette femme affirme qu’elle n’est pas entrée dans la chambre.

— Et c’est elle que vous préférez croire ? Moi, de ma vie, je ne voudrais me fier à une telle charogne !

— Eh bien ! et après ? — fit ironiquement le commis. — Il n’en est pas moins vrai que c’est la Maslova qui avait la clé !

— Qu’est-ce que cela prouve ? — cria le marchand.

— Et la bague ?

— Mais elle nous a expliqué toute l’affaire ! Le Sibérien avait la tête chaude, et puis il avait bu : il l’a battue. Et ensuite, eh bien ! il en a eu pitié. « Tiens, voilà pour toi, et ne pleure plus ! » On nous a bien dit quel homme c’était : 12 archines, 12 verschoks de taille, et le poids en proportion !

— La question n’est pas là, — fit observer Pierre Gérassimovitch. — La question est de savoir si c’est elle qui a prémédité et accompli toute l’affaire, ou si ce sont les deux domestiques.

— Mais les deux domestiques ne peuvent pas avoir agi sans elle ! — répéta le juif. C’était elle qui avait la clé !

Ainsi le débat se poursuivit assez longtemps, à l’aventure.

— Permettez, Messieurs ! — dit enfin le président du jury, asseyons-nous autour de la table, et délibérons !

Sur quoi, donnant l’exemple, il prit place dans le grand fauteuil présidentiel.

— Quelles rosses que ces filles ! — déclara alors le commis.

Et, pour réfuter l’opinion de ceux qui prétendaient que la Maslova n’avait pas volé, il raconta comment une créature de la même espèce, sur le boulevard, avait un jour volé la montre d’un de ses collègues. Le colonel, après lui, raconta un trait plus étrange et plus probant encore : le vol d’un samovar d’argent.

— De grâce, Messieurs, arrivons aux questions ! — fit le président, en frappant de son crayon sur la table.

Tous se turent, et le président commença la lecture des questions posées au jury.

Ces questions étaient rédigées ainsi :


1° Le paysan Simon Petrovitch Kartymkine, du village de Borki, district de Krapivo, trente-quatre ans, est-il coupable d’avoir, le 16 octobre 188…, volontairement attenté à la vie du marchand Smielkov, dans l’intention de le voler ? et est-il coupable d’avoir dérobé au susdit marchand, après l’avoir empoisonné avec la complicité d’autres personnes, une somme d’environ 2.500 roubles et une bague en brillants ?

2° Euphémie Ivanovna Botchkov, bourgeoise, âgée de quarante-trois ans, est-elle coupable d’avoir commis, de complicité avec Simon Petrovitch Kartymkine, les actes énumérés dans la première question ?

3° Catherine Mikaïlovna Maslov, âgée de vingt-sept ans, est-elle coupable d’avoir, de complicité avec les deux autres prévenus, commis les actes énumérés dans la première question ?

4° Au cas ou Euphémie Botchkov ne serait pas reconnue coupable des actes énumérés dans la première question, est-elle coupable d’avoir, le 16 octobre 188…, étant domestique dans l’Hôtel de Mauritanie, pris secrètement dans la valise fermée du marchand Smielkov une somme d’environ 2.500 roubles ?

Ayant achevé sa lecture, le président reprit la première question.

Hé bien ! Messieurs, comment allons-nous répondre sur ce premier point ?

La réponse fut vite trouvée. Tous se mirent d’accord pour l’affirmative, tant au sujet du vol que de l’empoisonnement. Un seul des jurés refusa de tenir Kartymkine pour coupable : un vieil artisan qui, sans commentaires, répondait toujours négativement à toutes les questions.

Le président se figura d’abord que ce vieillard ne comprenait pas, et il se mit en devoir de lui expliquer que, sans l’ombre d’un doute, Kartymkine et la Botchkova étaient coupables ; mais le vieillard répondit qu’il comprenait fort bien, et que, suivant lui, mieux valait tout pardonner. « Nous-mêmes, dit-il, ne sommes pas des saints ! » Et rien ne put l’amener à changer d’avis.

Sur la seconde question, concernant la Botchkova, après de longs débats la réponse fut : « Non, elle n’est pas coupable. » On estima, en effet, que les preuves manquaient de sa participation à l’empoisonnement : c’était d’ailleurs sur ce point qu’avait particulièrement insisté son avocat.

Le marchand, qui cherchait à innocenter la Maslova, soutint de nouveau que la Botchkova était l’agent principal de toute l’affaire. Et plusieurs des jurés furent de son avis, jusqu’au moment où le président, soucieux de se maintenir sur le terrain de la stricte légalité, fit observer que, en tout cas, sa participation à l’empoisonnement n’était établie par aucune preuve matérielle. On discuta longtemps encore, mais l’avis du président finit par prévaloir.

On déclara en revanche, sur la quatrième question, que la Botchkova était coupable d’avoir pris l’argent. À la demande de l’artisan, on ajouta : « Avec des circonstances atténuantes. »

Enfin vint le tour de la troisième question, qu’on avait réservée pour la fin. Elle donna lieu à une discussion plus vive encore que les trois autres.

Le président affirmait que la Maslova était coupable. Le marchand soutenait qu’elle était innocente, et le colonel et l’artisan appuyaient son avis. Le reste des jurés hésitait, mais semblait pencher vers l’opinion du président ; et cela tenait surtout à ce que tous les jurés étaient fatigués, et se rangeaient de préférence à celle des deux opinions qui, en mettant plus vite tout le monde d’accord, pourrait plus vite leur rendre la liberté.

D’après les résultats des interrogatoires, et d’après ce qu’il savait de la Maslova, Nekhludov avait la conviction que celle-ci n’était coupable ni de vol ni de l’empoisonnement. Il avait cru d’abord que tout le monde serait de ce même avis ; mais il dut reconnaître bientôt qu’il s’était trompé, et que la majorité, sur la question, penchait plutôt vers l’affirmative, un peu à cause de la lassitude générale, un peu par égard pour le président, et un peu parce que le brave marchand, qui ne cachait pas que la Maslova lui plaisait, mettait vraiment trop de maladresse à la défendre. Nekhludov, en voyant cela, fut tenté de prendre la parole ; mais une peur l’envahit à l’idée d’intercéder pour Katucha, comme s’il eût senti que tout le monde, aussitôt, devinerait les relations qu’il avait eues avec elle. Et cependant il se disait que les choses ne pouvaient pas se passer d’une telle façon et qu’il avait absolument le devoir d’intervenir. Il rougissait et il pâlissait ; et il allait enfin se décider à parler, lorsque Pierre Gérassimovitch, évidemment agacé du ton autoritaire du président, intervint dans la discussion et dit, précisément, ce que lui-même s’apprêtait à dire.

— Permettez, — disait le professeur, — vous affirmez qu’elle est coupable du vol parce que c’était elle qui avait la clé de la valise ; mais est-ce que les domestiques de l’hôtel ne pouvaient pas ouvrir la valise avec une autre clé ?

— C’est cela, c’est cela même ! — appuyait le marchand.

— En réalité, il est impossible que la Maslova ait pris l’argent, car, dans sa situation, elle n’aurait su qu’en faire.

— Parfaitement, c’est tout juste ce que je dis ! — ajoutait encore le marchand.

— J’estime plutôt que son arrivée à l’hôtel avec la clé aura suggéré l’idée du vol aux deux domestiques, qu’ils auront profité de l’occasion, et, ensuite, tout rejeté sur la Maslova.

Pierre Gérassimovitch parlait d’une voix agacée. Et son agacement se communiqua au président, qui insista de plus en plus fort sur son opinion. Mais Pierre Gérassimovitch parlait avec tant d’assurance que la majorité se rangea à son avis, et reconnut que la Maslova n’avait point pris de part au vol de l’argent, ni de la bague, celle-ci lui ayant été donnée en cadeau par le marchand.

Restait à décider si elle avait été coupable de l’empoisonnement. De nouveau le marchand, ardent défenseur de la prévenue, déclara qu’on avait le devoir de la proclamer innocente ; mais le président répliqua, avec beaucoup d’énergie, qu’il y avait impossibilité matérielle à la proclamer innocente sur ce point, attendu qu’elle-même avouait qu’elle avait versé la poudre dans le verre.

— Elle a versé la poudre, oui, mais elle croyait que c’était de l’opium ! — fit le marchand.

— Mais l’opium lui-même est un poison, — répondit le colonel, qui aimait les digressions ; et il raconta, à ce propos, l’aventure de la femme de son beau-frère, qui avait absorbé de l’opium par accident, et qui serait morte sans l’habileté miraculeuse d’un médecin appelé en hâte auprès d’elle. Le colonel racontait avec tant de complaisance que personne n’avait le courage de l’interrompre. Seul, le commis juif, entraîné par l’exemple, s’enhardit à lui couper la parole :

— On peut si bien s’accoutumer au poison, dit-il qu’on finit par en supporter, sans danger, de très fortes doses ; et la femme d’un de mes parents…

Mais le colonel n’était pas homme à se laisser interrompre ; il continua son histoire, et tout le monde connut à fond le rôle qu’avait joué l’opium dans la vie de la femme de son beau-frère.

— Mon Dieu ! Messieurs, voici qu’il est déjà quatre heures ! — s’écria un juré.

— Eh bien ! — Messieurs, demanda le président, — qu’allons-nous répondre ? Voulez vous que nous répondions quelque chose comme ceci : « Oui, elle est coupable d’avoir versé le poison, mais sans intention de voler ? » Pierre Gérassimovitch, satisfait du succès qu’il venait d’obtenir sur la question précédente, donna, cette fois, sa pleine approbation.

— Je demande qu’on ajoute : « Avec circonstances atténuantes ! » — s’écria le marchand.

Tout le monde y consentit aussitôt. Seul l’artisan insista de nouveau pour que l’on répondît : « Non, elle n’est pas coupable. »

— Mais la réponse que j’ai proposée revient à dire cela ! — lui expliqua le président. — « Sans intention de voler », c’est comme si nous disions qu’elle n’est pas coupable.

— Oui, mais à la condition d’ajouter : avec circonstances atténuantes, pour achever d’absoudre l’accusée ! — déclara le marchand, tout fier de son invention.

Et tout le monde était si fatigué, et ces longues discussions avaient tellement brouillé tous les esprits, que personne n’eut l’idée d’ajouter à la réponse : « Oui, mais sans intention de donner la mort. » Nekhludov lui-même n’en eut point l’idée, absorbé comme il était par sa douleur et son inquiétude. Les réponses furent écrites, sous la forme adoptée par les jurés, et c’est sous cette forme qu’elles furent remises au tribunal.


Rabelais raconte qu’un juriste, appelé à trancher un procès, après avoir énuméré une foule d’articles de lois, et après avoir lu vingt pages de fatras incompréhensible, proposa à ses collègues de tirer au sort le jugement. Si les dés donnaient un nombre pair, c’était l’accusateur qui avait raison ; si le nombre était impair, c’était l’accusé.

De même il en fut cette fois encore. Les réponses adoptées par le jury ne le furent point parce que tous les jurés étaient du même avis. Elles furent adoptées, d’abord, parce que le président du tribunal, s’étant laissé entraîner à un trop long discours, avait négligé de dire ce qu’il disait d’ordinaire en pareil cas, à savoir que les jurés pouvaient répondre : « Oui, mais sans intention de donner la mort. » Les réponses furent adoptées, en second lieu, parce que le colonel avait très longuement raconté l’histoire de la femme de son beau-frère, ce qui avait ennuyé et fatigué les jurés ; en troisième lieu, parce que Nekhludov, absorbé par ses préoccupations personnelles, ne s’était pas aperçu de ce que les mots : « sans intention de voler » auraient dû être accompagnés des mots : « sans intention de donner la mort » ; en quatrième lieu, parce que Pierre Gérassimovitch, enchanté d’avoir une première fois imposé son opinion au jury, s’était désintéressé de la suite du débat et était même sorti de la salle pendant que le président relisait les réponses. Mais ces réponses furent adoptées, surtout, parce que les jurés étaient las, parce qu’ils avaient hâte de se retrouver libres et d’aller dîner, de telle sorte qu’ils s’étaient jetés sur le premier avis qu’on leur avait proposé.

Quand le président eut achevé de relire les réponses, il sonna. Le gendarme, qui s’était tenu devant la porte avec l’épée au clair, remit son épée dans le fourreau et s’écarta. Les juges revinrent s’asseoir sur leurs sièges, et les jurés, l’un après l’autre, rentrèrent dans la grande salle.

Le président du jury, d’un air solennel, portait la feuille contenant les réponses. Il s’avança jusqu’à la table ou siégeait le tribunal et remit la feuille au président.

Celui-ci, l’ayant lue d’un coup d’œil, parut très surpris, agita les bras, et se tourna vers ses collègues pour leur demander leur avis. Il était stupéfait de voir que le jury, ayant répondu négativement à la question du vol, eût répondu affirmativement et sans réserves à celle du meurtre. De cette réponse découlait la conclusion que la Maslova n’avait pas pris l’argent ni la bague, et que, cependant, en l’absence de tout motif, elle avait empoisonné le marchand.

— Voyez donc l’ineptie qu’ils ont rapportée ! — dit le président à son voisin de gauche. — Ce sont les travaux forcés pour cette fille, et, très certainement elle est innocente !

— Et pourquoi serait-elle innocente ?

— Mais cela saute aux yeux ! À mon avis, il y a lieu d’appliquer l’article 817.

L’article 817 déclare que le tribunal a le droit de modifier la décision du jury, s’il la juge mal fondée.

— Et vous, qu’en pensez-vous ? — demanda le président à son autre voisin.

— Peut-être devrions-nous, en effet, appliquer l’article 817 ? — dit le juge aux bons yeux.

— Et vous ? — demanda le président au juge grognon.

— J’estime que pour rien au monde nous ne devons le faire ! — répondit ce magistrat d’un ton résolu. — On se plaint déjà suffisamment de ce que les jurés acquittent les coupables : que dirait-on si le tribunal se mettait à renchérir sur eux ? Pour rien au monde je ne puis y consentir !

Le président tira sa montre.

— Je suis désolé, mais qu’y faire ? — songea-t-il ; et il remit les réponses au président du jury, afin que celui-ci en donnât lecture.

Aussitôt tous les jurés se levèrent ; et leur président, se balançant d’une jambe sur l’autre, lut à haute voix les questions et les réponses. Le greffier, les avocats, le procureur lui-même ne purent cacher leur stupéfaction. Seuls les prévenus restaient immobiles sur leur banc, ne comprenant pas le sens de ces réponses.

Puis les jurés se rassirent. Le président, se tournant vers le substitut, lui demanda quelles peines il proposait d’appliquer aux prévenus.

Le substitut, enchanté de la sévérité du jury à l’égard de la Maslova, qu’il attribuait uniquement à son éloquence, se rengorgea, fit mine de réfléchir, et dit :

— Pour Simon Kartymkine, je demande l’application de l’article 1452 ; pour Euphémie Botchkov, l’application de l’article… ; et pour Catherine Maslov, l’application de l’article… paragraphe…

Les peines énoncées par ces articles étaient, naturellement, les plus dures qu’on pût appliquer dans l’espèce.

— Le tribunal va se retirer pour délibérer sur l’application de la peine ! — dit le président en se levant.

Et il sortit avec les deux juges. Sur l’estrade, chacun éprouvait le soulagement que donne la conscience de la besogne achevée ; et les jurés, notamment, bavardaient à leur aise.

— Eh bien ! petit père, vous avez fait du bel ouvrage ! — dit Pierre Gérassimovitch en s’approchant de Nekhludov à qui le président du jury expliquait quelque chose. — Voilà que vous avez envoyé cette malheureuse aux travaux forcés !

L’émotion de Nekhludov fut telle, en entendant ces paroles, que c’est à peine s’il songea à se formaliser de la choquante familiarité de l’ancien employé de sa sœur.

— Quoi ? que dites-vous ?

— Mais sans doute ! — répondit Pierre Gérassimovitch. Vous avez oublié d’ajouter, dans votre réponse : mais sans intention de donner la mort. Et le greffier vient de me dire que le procureur demande quinze ans de travaux forcés.

— Mais la réponse est conforme à ce que nous avons arrêté en commun ! — fit le président.

Pierre Gérassimovitch, de nouveau, le contredit, déclarant que, puisqu’on avait affirmé que la Maslova n’avait pas pris l’argent, on aurait eu le devoir d’ajouter qu’elle n’avait pas eu l’intention de donner la mort.

— Mais j’ai relu les réponses avant de rentrer en séance ! — se justifiait le président. — Personne n’a réclamé !

— J’ai été forcé de sortir pour un instant, durant cette lecture, — dit Pierre Gérassimovitch. — Mais vous, Dimitri Ivanovitch, comment avez-vous pu laisser passer cela ?

— Je ne me suis aperçu de rien, — dit Nekhludov.

— La chose était pourtant assez facile à remarquer !

— Mais on peut réparer le mal ! — fit Nekhludov.

— Oh ! non, il est trop tard ! maintenant tout est fini.

Nekhludov jeta les yeux sur les prévenus. Pendant que leur destin se décidait, ils continuaient à rester assis sur leur banc, entre les deux soldats. La Maslova souriait. Et une pensée mauvaise se glissa dans l’âme de Nekhludov. Tout à l’heure, prévoyant l’acquittement de la Maslova et sa mise en liberté, il se préoccupait de savoir comment il devrait se conduire envers elle. Mais maintenant les travaux forcés et la Sibérie supprimaient du coup, pour lui, la possibilité de toute reprise de relations avec elle. L’oiseau blessé allait bientôt cesser de se débattre, dans la carnassière.


VI


Les choses se passèrent comme l’avait prédit Pierre Gérassimovitch.

Après une courte délibération, les trois juges rentrèrent dans la salle, et le président donna lecture de l’arrêt, qui commençait ainsi :

Le 28 avril 188…, par ordre de Sa Majesté Impériale, la section criminelle du tribunal du district de N…, siégeant avec la collaboration des jurés, en vertu des articles 771, 776 et 777 du Code de procédure criminelle, a condamné Simon Kartymkine, paysan, âgé de trente-quatre ans, et Catherine Maslov, bourgeoise, âgée de vingt-sept ans, à la perte de tous leurs droits tant civils que personnels, et a ordonné que tous deux seraient envoyés aux travaux forcés : Kartymkine pour une durée de huit ans, la femme Maslov pour une durée de quatre ans, conformément à l’article 23 du Code Pénal ;

A condamné Euphémie Botchkov, bourgeoise, âgée de quarante-quatre ans, à la perte des droits personnels et à un emprisonnement de trois ans, conformément à l’article 48 du Code Pénal ;

A condamné, en outre, les trois prévenus à payer, conjointement, tous les frais du procès, en décrétant toutefois que, dans le cas où les trois prévenus seraient insolvables, les susdits frais retomberaient à la charge du trésor…

L’arrêt spécifiait ensuite que la bague aurait à être restituée aux héritiers du marchand Smielkov, et que le reste des pièces à conviction serait vendu ou détruit.

En écoutant cet arrêt, Simon kartymkine continuait à s’agiter, à promener ses mains le long des coutures de son pantalon, et à remuer les lèvres. La Botchkova gardait une attitude impassible. Catherine Maslov, elle, était brusquement devenue d’un rouge pourpre.

— Je ne suis pas coupable ! Pas coupable ! — s’écria-t-elle dès que le président eut fini sa lecture. — Je le jure ! Je ne suis pas coupable ! Je n’ai pas voulu le tuer, je n’ai pas pensé à le tuer ! Je dis la vérité ! La vérité vraie !

Puis, ayant crié ces quelques mots avec une telle force que la salle entière les entendit, elle se laissa retomber sur son banc, se couvrit le visage de ses deux mains, et éclata en bruyants sanglots.

Lorsque Simon et Euphémie se levèrent pour sortir, elle resta assise, toujours sanglotante ; un des gendarmes dut la secouer par le bras pour la forcer à se lever.

— Non, il est impossible de laisser les choses se passer ainsi ! — se dit Nekhludov, oubliant tout à fait la mauvaise pensée qu’il avait eue quelques instants auparavant. Et, sans réfléchir, poussé par une impulsion irrésistible, il s’élança vers le corridor afin de revoir, une fois encore, la jeune femme qu’on venait d’emmener.

Devant la porte se pressait la foule des jurés et des avocats, bavardant, gesticulant, de sorte que Nekhludov dut attendre assez longtemps avant de pouvoir sortir de la salle. Quand il se trouva enfin dans le corridor, la Maslova était déjà loin. Il courut vers elle, indifférent à l’attention qu’il provoquait, et il ne s’arrêta que quand il l’eut rejointe.

Elle ne pleurait plus, mais de gros sanglots saccadés soulevaient sa poitrine, par instants, pendant qu’elle essuyait, du bout de son fichu, les gouttes de sueur qui coulaient sur ses joues. Elle passa devant Nekhludov sans le regarder. Et, lui non plus, il ne fit pas un geste pour attirer ses regards. Il la laissa passer devant lui, et, reprenant sa course dans le corridor, il se mit à la recherche du président du tribunal.

Celui-ci, lorsque Nekhludov parvint à le rencontrer, était déjà dans la loge du portier, s’apprêtant à partir. Il endossait un élégant pardessus de demi-saison, et le portier, en face de lui, lui tendait respectueusement sa canne à pommeau d’argent.

— Monsieur le président, — lui dit Nekhludov, — pourrais-je vous entretenir un moment ? C’est au sujet de l’affaire qui vient d’être jugée. Je fais partie du jury.

— Mais comment donc ? Le prince Nekhludov, n’est-ce pas ? Trop heureux de vous retrouver ! — ajouta le président en lui serrant la main.

Il se rappelait, avec une vive satisfaction, le bal où il l’avait rencontré, ce bal où il avait dansé avec plus de charme et d’entrain que tous les jeunes gens.

— En quoi pourrai-je vous servir ?

— Il y a eu un malentendu pour notre réponse concernant la fille Maslov ! Elle est innocente de l’empoisonnement et voilà qu’elle est condamnée aux travaux forcés ! — fit Nekhludov, dont le visage s’était subitement assombri.

— Mais c’est sur vos réponses que nous avons établi l’arrêt ! — dit le président en s’avançant vers la porte, — encore que, nous-mêmes, nous ayons trouvé ces réponses assez incohérentes.

Le président se souvint tout à coup que, dans son résumé, il avait été sur le point d’expliquer aux jurés la façon dont ils devaient formuler leurs réserves, au cas où ils auraient des réserves à faire ; et il se souvint que, pour gagner du temps, il avait renoncé à cette partie de son explication. Mais il n’eut garde d’en rien dire à son interlocuteur.

— Il y a eu une erreur, — poursuivit Nekhludov, — Est-ce qu’on ne pourrait pas réparer cette erreur ?

— Des motifs de cassation peuvent toujours se trouver ! Adressez-vous à un avocat ! — dit le président en étirant ses bras dans les manches de son pardessus, et en faisant, de nouveau, un pas vers la porte.

— Mais c’est une chose affreuse !

— Voyez-vous, il n’y avait pour nous que deux solutions possibles…

Le président était évidemment partagé entre son désir d’être agréable à Nekhludov et la crainte d’arriver trop tard à son rendez-vous. Dès qu’il eut achevé d’étaler ses favoris sur les deux revers de son pardessus, il prit légèrement le coude de Nekhludov, et, l’entraînant vers la porte :

— Voulez-vous que nous sortions d’ici ? — lui dit-il.

— Parfaitement ! — répondit Nekhludov.

Il mit en hâte son manteau et sortit avec le président. Au dehors un gai soleil brillait, les rues étaient pleines de bruit et de mouvement. Et le président dut élever la voix, à cause du cahot des roues sur le pavé.

— Voyez-vous, — reprit-il, — la situation est des plus simples. Comme je vous le disais, il n’y avait à cette affaire que deux solutions possibles. Ou bien cette créature, cette Maslova, pouvait être, pour ainsi dire, acquittée, condamnée simplement à quelques mois de prison, et sa détention préventive pouvait être admise en décompte, ce qui achevait de rendre la peine insignifiante ; ou bien c’étaient pour elle les travaux forcés. Nous étions dans la nécessité d’adopter l’une ou l’autre de ces deux situations : et notre choix était subordonné à votre réponse.

— Je n’ai point songé à faire ajouter la restriction qui aurait traduit notre pensée ! Je suis inexcusable de n’y avoir pas songé ! — dit Nekhludov.

— Eh bien ! toute l’affaire est là ! — répondit le président avec un sourire.

Il tira sa montre et regarda l’heure. À peine s’il avait trois petits quarts d’heure à passer avec sa Clara.

— Et maintenant, si vous le voulez bien, adressez-vous à un avocat ! Il s’agit de trouver un motif de cassation. Ce motif, d’ailleurs, se trouve toujours ! — répéta le président.

— Hôtel d’Italie ! — cria-t-il au cocher d’un fiacre qui passait. — Trente kopeks pour la course ! C’est le prix que je donne toujours.

— Que Son Excellence daigne monter !

— Toutes mes amitiés, — dit le président à Nekhludov en prenant congé de lui. — Et si je puis vous servir en quoi que ce soit : maison Dvornikov, rue Dvorianskaïa ; c’est aisé à retenir !

Et il s’éloigna, après avoir, une dernière fois, salué Nekhludov d’un léger signe de tête.


VII


L’entretien avec le président du tribunal, et aussi l’air frais du dehors, avaient un peu calmé Nekhludov. Il se dit que l’émotion extraordinaire qu’il venait d’éprouver tenait surtout à sa fatigue, et que les circonstances anormales où il s’était trouvé depuis le matin avaient dû contribuer encore à l’exagérer. « Mais, tout de même, songea-t-il, quelle stupéfiante et incroyable rencontre ! Il faut absolument que je fasse tout mon possible pour adoucir le sort de cette malheureuse, et cela au plus vite ! Et dès maintenant, pendant que je suis ici, je vais en profiter pour demander l’adresse de Faïnitzin ou de Mikinin. » C’étaient deux avocats célèbres, dont le nom lui était revenu en mémoire.

Retournant sur ses pas, il rentra au Palais de Justice, ôta de nouveau son pardessus, et monta l’escalier. Dans l’entrée même du corridor, il rencontra Faïnitzin. Il l’aborda, lui dit qu’il avait à s’entretenir avec lui. L’avocat, qui le connaissait de vue et savait son nom, s’empressa de lui répondre qu’il serait trop heureux de pouvoir lui être agréable.

— Je suis malheureusement un peu fatigué, et j’ai encore à faire ; mais vous pouvez toujours m’expliquer, en deux mots, de quoi il s’agit. Voulez-vous que nous entrions ici, pour un instant ?

Et il fit entrer Nekhludov dans une petite pièce qui se trouvait ouverte, sans doute le cabinet de quelque employé du tribunal. Tous deux s’assirent près de la table.

— Eh bien ! de quoi s’agit-il ?

— Je vous demanderai avant tout, — dit Nekhludov, — de faire en sorte que personne ne sache la part que je prends dans l’affaire dont j’ai à vous parler.

— Mais certainement, cela va de soi. Et alors ?…

— J’ai été juré, aujourd’hui, et nous avons condamné une femme aux travaux forcés. Or cette femme n’est pas coupable ! Cela me tourmente.

Malgré lui, Nekhludov rougit et se troubla. Faïnitzin le dévisagea d’un coup d’œil rapide ; après quoi il baissa de nouveau les yeux, et se remit à considérer le tapis vert de la table.

— Et alors ? — demanda-t-il.

— Nous avons condamné une innocente. Et je voudrais faire casser le jugement et transporter l’affaire devant une juridiction supérieure.

— Devant le Sénat, — précisa l’avocat.

— Et je suis venu vous demander de prendre cette affaire en main.

Nekhludov avait hâte de régler un point qui lui était particulièrement pénible à toucher ; de sorte qu’il ajouta aussitôt, sans reprendre haleine :

— Vos honoraires, et tous les frais que l’affaire pourra occasionner, si élevés qu’ils soient, je me charge de tout cela, bien entendu.

Et, pour la seconde fois, il se sentit rougir.

— Oui, oui, nous nous arrangerons toujours ! — répondit l’avocat en souriant complaisamment de l’inexpérience de son aristocratique client.

Nekhludov lui raconta brièvement l’affaire.

— Voilà ! Et maintenant je voudrais savoir ce qu’il y a à faire, — conclut-il.

— Parfait ! Dès demain je vais demander le dossier, et me mettre en état de vous renseigner. Voyons ! après-demain… Non, mettons plutôt jeudi… Donc, jeudi, vers six heures du soir, si vous voulez bien venir chez moi, je vous donnerai une réponse. Convenu, n’est-ce pas ? Ainsi, à jeudi. Je vous prie de m’excuser, mais j’ai encore diverses choses à faire au Palais avant de rentrer.

Nekhludov prit congé de l’avocat et sortit du Palais de Justice.

Ce nouvel entretien l’avait calmé plus encore que le précédent ; il était tout heureux à la pensée d’avoir déjà commencé des démarches en faveur de la Maslova. Il jouissait du beau temps, il respirait avec délice le souffle de l’air printanier. Des cochers de fiacre, s’arrêtant devant lui, lui offraient leurs services : mais il était trop heureux de pouvoir marcher. Et aussitôt se mit à bourdonner en lui tout un essaim de pensées et de souvenirs sur Katucha, et sur la façon dont il s’était conduit envers elle. « Non, non, se dit-il, à tout cela je penserai plus tard ; maintenant je dois, avant tout, me distraire des pénibles impressions que je viens de traverser ! »

Il se rappela alors le dîner des Korchaguine et regarda sa montre. Le dîner ne devait pas être encore fini. Nekhludov courut vers une station de fiacres qu’il savait tout proche, examina les chevaux, choisit la meilleure voiture, et, dix minutes après, il se trouva devant le perron de la vaste et élégante maison des Korchaguine.