Réfutation d’Helvétius/Notice

Réfutation d’Helvétius, Texte établi par J. Assézat et M. TourneuxGarnierII (p. 265-266).


NOTICE PRÉLIMINAIRE




On a dit que Diderot avait collaboré activement au premier ouvrage d’Helvétius : De l’Esprit. Il est difficile et de nier cette collaboration et de la prouver. Il a sans doute fourni des pages. Il a certainement donné le point de départ : le paradoxe, comme il l’appelle, de la sensibilité afférente à la matière en général ; mais il a dû laisser Helvétius employer ces matériaux à sa façon et les mettre lui-même dans l’ordre méthodique qu’il affectionnait. Le collaborateur ou, si on l’aime mieux, l’inspirateur reprenait donc, l’ouvrage paru, son droit de critique et il n’a pas manqué de l’exercer. Il est dans ses Réflexions sur le livre de l’Esprit sympathique, mais sincère. Il reproche peut-être un peu trop — c’est du reste l’usage de presque tous les critiques — à l’auteur qu’il discute de n’avoir pas le même tempérament que lui ; mais c’est avec raison qu’il trouve les divisions trop méthodiques, lourdes, rendant les livres difficiles à lire et par conséquent mauvaises dans une œuvre de propagande et de combat. Des divergences de vues se font aussi sentir et c’est sans doute parce qu’il n’avait pas pu les exprimer dans toute leur force à propos du livre De l’Esprit que Diderot s’attacha à l’ouvrage posthume d’Helvétius : De l’Homme.

Lorsque cet ouvrage, fruit d’un travail opiniâtre de dix ans, fut publié par les soins du prince Galitzin, Diderot était en Hollande, logé chez ce prince-éditeur, attendant M. de Nariskin qui devait le conduire à Pétersbourg. Il commença, comme il le faisait toujours, par écrire les remarques que lui suggérait sa lecture sur les marges des deux volumes. À son retour de Russie, séjournant encore à La Haye pour y publier les plans et statuts des divers établissements d’éducation fondés par l’impératrice, il relut Helvétius et, reprenant ses notes, il les transcrivit en les corrigeant. Il y revint une troisième fois et c’est cette dernière rédaction, dont Naigeon connaissait l’existence, mais qu’il n’avait pas à sa disposition, qui fut transportée à l’Ermitage et que nous publions aujourd’hui pour la première fois.

Naigeon, qui attachait une très-grande importance à ce travail, en a donné quelques extraits, pris dans les notes primitives. Ils présentent peu de variantes avec le texte définitif. D’autres passages, communiqués à M. Walferdin par M. Godard, ont été placés par lui dans la préface du Salon de 1775 qu’il a publié en 1857 dans la Revue de Paris. La Bibliothèque de l’Arsenal possède les feuillets supprimés de la Correspondance de Grimm. On y lit (année 1783) le commencement de cette Réfutation. On la trouvera ici complète, avec les renvois aux chapitres d’Helvétius correspondants.

Nous avons cru devoir réunir sous le même couvert, malgré la différence des dates, les deux critiques de Diderot concernant Helvétius, les Réflexions sur l’Esprit et la Réfutation de l’Homme. Elles se complètent l’une l’autre, et, quoique les deux philosophes soient d’accord sur beaucoup de points, leur divergence sur d’autres est d’une importance telle qu’il sera désormais impossible de les confondre, comme on en a l’habitude, dans le même anathème. Les objections de Diderot détruisent ce qu’a de trop étroit le système d’Helvétius et rétablissent sur des bases beaucoup plus acceptables la véritable science de l’homme.

Chemin faisant, Diderot se laisse aller à des confidences personnelles et à des épanchements qui ne peuvent qu’ajouter aux sentiments de sympathie que ceux qui l’ont étudié sans parti pris n’ont pu manquer de ressentir pour sa belle âme.