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Récits laurentiens/Charles Roux

Récits laurentiensFrères des écoles chrétiennes (p. 101-114).


Marie-Victorin - Récits laurentiens, 1919, illust p 096.jpg


Grand, très grand, large d’épaules. Sous la paille d’un vaste chapeau tronconique un visage anguleux barré d’une forte moustache couleur d’encre, et, embusqué sous des sourcils broussailleux, le feu inquiétant de deux yeux noirs. Des bretelles taillées en X dans un seul morceau de cuir de bœuf et passant sur la chemise d’étoffe du pays ; des bottes sauvages retenues sous le genou par des cordelettes. Tel Charles Roux m’apparaît à travers la brume de mes souvenirs d’enfant.

Charles Roux n’avait pas tout à lui !… C’est du moins ce qu’affirmaient à l’unanimité les gens de Saint-Norbert.

La petite rente qu’il allait toucher chaque mois à Saint-Christophe lui permettait de pensionner chez Médée Lavigne, notre voisin d’en face, qui lui cédait la moitié de son grenier. Fort comme un bœuf, Charles aidait volontiers aux travaux lorsque l’ouvrage pressait et c’était plaisir alors de lui voir abattre d’une faux terrible le grand mil de la terre noire. Mais, plus souvent qu’autrement, il se tenait dans son grenier, assis à une petite table devant l’étroite lucarne, la tête dans les mains, plongé dans la lecture de quelque vieux livre.

Combien de fois, mon ami Fred et moi, n’avons-nous pas grimpé à pas de loup l’escalier sans rampe qui menait chez Charles Roux ! Nous éprouvions une curiosité intense à le voir ainsi, sous l’ombre douce du chapeau de paille, immobile comme une statue, les sourcils froncés, ne remuant un instant que pour tourner une page. Ni Fred ni moi n’étions des intellectuels : le soleil, les ruisseaux et les buissons absorbaient toute notre activité cérébrale. Nous n’arrivions pas à comprendre pourquoi, n’y étant aucunement obligé, le pauvre diable se condamnait à étudier sans cesse d’interminables leçons… Évidemment les gens du rang avaient raison !… Charles était fou !… À preuve encore : à côté de son lit il y avait un gros coffre bleu presque toujours ouvert et débordant de livres !…

Je dois avouer à ma honte que nous ne nous bornions pas toujours à soulever subrepticement la trappe du grenier et à épier l’inoffensive manie du pauvre Charles. Ce levain de méchanceté dont le bon Coppée a décelé des traces jusque dans le cœur suave de la sœur de charité — vous savez la petite sœur de charité qui riait entre les rideaux d’hôpital en voyant, de l’autre côté de la rue, sur la scène d’un théâtre de marionnettes, Guignol assommer son brave propriétaire venu tout bonnement réclamer le loyer ? — ce levain de méchanceté, dis-je, bouillonnait dans nos jeunes cœurs et nous montait à la tête ! Et combien de fois, avant de nous enfuir courageusement à toutes jambes n’avons-nous pas jeté dans le mince entrebâillement de la trappe l’abondante injure :

— Charles ! le fou !

En dégringolant l’escalier nous entendions un pas lourd et des grognements de colère, mais le fou ne nous poursuivait pas. Il ne se plaignait pas non plus à nos parents respectifs. C’est pourquoi nous recommencions toujours.

Lorsque Charles avait assez lu, il ouvrait le vieil antiphonaire fendu au dos et toujours posé sur l’appui de la lucarne. De la voix forte et rauque que tout son être physique annonçait il chantait sans ordre des chants d’église : Introïts, hymnes et psaumes.

Quand, le soir, une branchette défeuillée à la main, nous revenions avec nos vaches à travers les petits cèdres de la savane, des fragments d’alléluias et des versets de psaumes venaient au-devant de nous par-dessus les toits des granges et la toison blanche des champs de trèfle. Sans savoir pourquoi, je trouvais un charme infini à cette simple harmonie du plain-chant qui enveloppe si admirablement les ardents poèmes du roi-pasteur ; instinctivement, je fredonnais moi aussi en écartant du bras les palmes de cèdre qui me battaient la figure, de longs Amen et des strophes disparates de l’Ave Maris Stella !…

Revenus à la maison, nous ne cessions pas d’entendre l’inlassable chanteur. Dans le silence progressif que le soir établit sur la campagne, la voix rude de Charles semait les grappes de notes des Kyrie, les neumes joyeux des ivresses pascales ; elle atteignait les parcs piétinés où les fillettes, la tête appuyée contre le pelage roux des vaches, tiraient le lait entre leurs doigts humides ; elle entrait librement par les portes et les fenêtres ouvertes allant porter des pensées d’église aux grand’mères qui besognaient sur les rouets et aux jeunes femmes penchées sur les berceaux. Puis le soleil disparaissait derrière la masse verte de la colline et l’ombre bleuâtre envahissait rapidement la terre… Toujours encadré dans sa lucarne, Charles chantait sans trève, chantait pour lui ; il chantait parce que son âme était seule en ce monde, parce que son âme était blessée d’une blessure incurable et que cette musique géniale venue du fond du moyen âge coulait en lui comme un baume et lui parlait comme une compagne. Aujourd’hui que la voix de Charles s’est éteinte pour toujours, dites, bonnes gens de Saint-Norbert, ne manque-t-il pas quelque chose à la douceur des soirs d’été, dans le rang de l’église ?…

Jusqu’ici, je n’avais jamais approché le fou de bien près ; j’allais bientôt avoir l’occasion de faire plus ample connaissance. Un jour, en effet, que nous le croyions parti pour toucher sa rente, nous décidâmes, à défaut d’autres amusements, d’aller visiter le coffre bleu. À cet âge les délibérations sont courtes comme l’expérience et la sagesse ! En quatre enjambées nous étions dans le grenier, gambadant, hurlant, nous roulant sur le couvre-pieds à carreaux tendu sur le pauvre lit de bois blanc, cependant que la paillasse remplie de glumes de blé-d’inde criait comme un moulin à scie  !

Le coffre était fermé, mais le cadenas, ouvert, pendait à la crampe de cuivre. Pour tout ce qui touchait aux us et coutumes de Saint-Norbert, à la théorie et à la pratique des ruisseaux, je trouvais en Fred un maître d’une supériorité indiscutable… Ah ! mais, par exemple, pour la visite d’une bibliothèque, chose inouïe dans la vie ordinaire du rang de l’église, mon instruction supérieure — je connaissais alors les malices du participe passé et de la règle de trois — me donnait le premier rôle ! J’expliquai donc gravement à mon ami Fred les mystères du coffre bleu !

Ce qu’il en tenait là-dedans, de productions hétéroclites, de rossignols et de bouquins démodés, de pleins-cuirs fleurant la poussière et le XVIIIe siècle !… Tite-Live voisinait avec le vieux Rollin ; les petits Berquin se serraient quatre à quatre contre le dictionnaire latin ; il y avait surtout une vieille édition des « Études de la Nature » de cet aimable Bernardin de Saint-Pierre, dont l’un des volumes s’ouvrit de lui-même sur une page de « Paul et Virginie ». Je m’assis au coin du coffre et me mis à lire tout haut pour l’instruction philosophique de Fred qui feuilletait respectueusement, bouche bée, le gros volume mathématique de Baillargé.

« Qui voudrait vivre, mon fils, s’il connaissait l’avenir ? Un seul malheur prévu nous donne tant de vaines inquiétudes ? La vue d’un malheur certain empoisonnerait tous les jours qui le précéderaient. Il ne faut pas même trop approfondir ce qui nous environne ; et le ciel qui nous donne la réflexion pour prévoir nos besoins, nous a donné les besoins, pour mettre des bornes à notre réflexion… »


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Un bruit de pas dans l’escalier !… Prompt comme l’éclair Fred flanque le Baillargé à plat ventre sous le lit pour s’élancer par la lucarne, courir sur le toit et se laisser glisser par la tige du paratonnerre. Je veux le suivre, mais j’hésite quelques secondes, tenant toujours bêtement mon Bernardin entre mes doigts !… Une grosse main froide qui me saisit le poignet ! Je suis perdu !… La voix que je connais trop bien tonitrue :

— Qu’est-ce que tu fais là ?

— !!…

— Parle ! Je ne mange pas les enfants !

— Je… Je… Je regardais vos livres, monsieur Charles !

— Ah ! tu regardais mes livres !… tu regardais mes livres !…

Sans me lâcher, il s’assit à sa place accoutumée. J’avais la gorge sèche et je tremblais comme un oiseau serré dans la main d’un enfant !… Charles passait pour avoir des colères noires parfois !… À ma grande surprise, cependant, il me dit d’une voix que je ne lui connaissais pas parce qu’il s’efforçait de la rendre douce et câline :

— Pourquoi viens-tu m’insulter dans l’escalier comme les petits ignorants de par ici ?… Est-ce que je t’ai fait quelque chose ?…

— Oh ! non ! monsieur Charles !…

— Les gens de par ici t’ont dit que je suis fou, hein !…

Et il se pencha un peu vers moi comme pour mieux lire dans ma pensée. J’hésitai, mais à la fin, je répondis franchement :

— Oui, monsieur Charles !


Marie-Victorin - Récits laurentiens, 1919, illust p 104.jpg
Pourquoi viens-tu m’insulter dans l’escalier comme les petits ignorants de par ici ?

Il me regarda encore, longuement, puis soudain, deux grosses larmes troublèrent ses yeux noirs. Je n’avais encore jamais vu pleurer un homme et je considérais naïvement les pleurs comme des armes défensives, un privilège de notre âge ! Et puis, Charles Roux était bien le dernier homme au monde que j’eusse cru capable de pleurer ! À cause de cela, et aussi parce que je sentais toute l’injustice de ma conduite, j’éclatai en sanglots. Il m’apparut alors très nettement que Charles n’était pas un fou, mais quelque chose d’autre que, toutefois, je ne démêlais pas très bien. Je comprends aujourd’hui que c’était un être déclassé par quelque malheur secret et en plus, un affamé de savoir, un rêveur incorrigible égaré au milieu de simples gens tout occupés à vivre, eux et leurs enfants, incapables de le comprendre parce que totalement indifférents à la poussière du passé et aux fantasmagories de l’avenir.

Je demandai pardon à Charles, nous fîmes la paix sur l’appui de la fenêtre, sous l’œil des hirondelles, et, de ce temps, nous fûmes amis.

Quelques années passèrent. Je revins à Saint-Norbert, prestigieux et grandi. Je n’étais plus l’enfant d’autrefois et, moi aussi, hélas ! j’avais des livres au fond de ma malle !

Te souviens-tu, ma sœur ! de nos arrivées à la vieille maison du grand-père ? On ne nous plaisantait plus ! Tu étais une demoiselle ! Moi ! je n’osais pas me mettre nu-pieds comme naguère pour tirer tout de suite — histoire de saluer le pays — une grande course sur le chemin !

Tante Phonsine disait :

— Charles Roux sait que vous êtes arrivés ! Il va venir veiller à soir ! Préparez vos réponses ! Il en a des questions à vous faire sur la lune et les étoiles !

Nous nous rengorgions, car véritablement et pour drôle que la chose nous paraisse aujourd’hui, toi et moi, sœurette, nous étions dans le rang de l’église les représentants autorisés de la science divine et humaine. On nous questionnait sur tout : sur la prédestination et le purgatoire, sur la politique et la guerre du Transvaal, sur la lune et la prévision du temps. Il nous fallait prononcer sur tout et, devant nos décisions, tout le monde s’inclinait !… Comme notre étoile a baissé depuis !

Le plus respectueux, le plus affamé de tous nos disciples était sans contredit Charles Roux. Il arriva ce soir-là, comme tante Phonsine l’avait prédit, avec sa veste de coutil sur le bras et son grand chapeau de paille. Tout de suite il n’eut d’yeux que pour nous !… Au travers de la boucane et des gais propos, Charles, qui ne fumait pas et ne riait jamais, déploya toute une diplomatie cousue de fil blanc pour empêcher la conversation de se maintenir dans les bas-fonds où les veilleux la plaçaient nécessairement. Il me fallut parler littérature, moi qui, en ce commencement de juillet ne rêvais que truites et framboises ! Il me fallut parler géométrie, moi qui venais au-devant du caprice fou de la nature multiforme et fantasque, au-devant des sinuosités charmantes des chemins des vaches et des ruisseaux dans les bois ! Vraiment, c’est un ennuyeux métier que celui d’oracle, quand on a seize ans !…

De la géométrie à l’astronomie, il n’y a qu’un pas et Charles Roux nous aiguilla prestement du carré de l’hypoténuse sur le carré de Pégase. Il nous fallut donner des chiffres, des chiffres effrayants avec de longues queues de zéros ! Aimé Pâquin écoutait bouche béante et en oubliait d’allumer sa pipe ; l’oncle Dieudonné branlait la tête et crachait bruyamment pour s’éclaircir les idées ; quant à Médée Lavigne, habitué aux manies de son pensionnaire, il souriait d’un air entendu et nous faisait des signes d’intelligence. Grand’mère, elle, les mains sur les genoux, se berçait en silence et une admiration sans mélange pour tant de capacité se lisait dans la pénombre de sa capine.

Charles Roux jouissait visiblement de son triomphe sur tous ces ignares à qui il payait ce soir-là, et d’un seul coup, leurs moqueries et leur dédain. Pour que cette victoire fût complète et pour nous avoir à lui tout seul il nous emmena presque de force sur la galerie pour lui indiquer les principales constellations.

Te souviens-tu, ma sœur, de la belle soirée qu’il faisait ! et comme la multitude des étoiles palpitait, clignotait comme pour nous parler, nous faire entendre son langage mystérieux et lointain ?… Le bois tout proche nous menaçait de son ombre compacte, mais si près de la maison, et gardés par les bons gros yeux lumineux des fenêtres, nous n’avions pas peur ! Nous humions délicieusement la fraîcheur de la nuit pendant que les grillons chantaient dans l’herbe et que Charles Roux, les mains passées sous ses bretelles, attendait impatiemment sa leçon.

Ma sœur, battons notre coulpe et demandons pardon au Maître des étoiles ! Nous avons péché ! Mais aussi nous étions trop compromis pour reculer ! Nous avions pris goût, à la longue, au rôle de Pic de la Mirandole ! Quoi d’étonnant, si, ce soir-là, pour l’instruction de ce malheureux ami, nous avons sur la galerie de grand-père créé de toutes pièces une fantaisiste carte du ciel !… J’ai des remords aujourd’hui, en songeant que Charles Roux a pris tout le reste de sa vie Altaïr de l’Aigle pour Sirius, et Cassiopée pour la Petite-Ourse !…

Quelque chose cependant peut excuser cette improbité scientifique, et, en y pensant bien, je me donne à moi-même une absolution presque entière. C’est la conviction d’avoir laissé tomber dans cette âme blessée l’aumône d’une heure de vraie joie, d’avoir, pour un instant, peuplé de notre amitié ce pauvre cœur désert !…


Marie-Victorin - Récits laurentiens, 1919, illust p 109.jpg