Récits de zoologie


RÉCITS DE ZOOLOGIE




Le hibou et le lièvre

La nuit est venue. Les hiboux commencent à voler dans la forêt, dans le ravin, guettant leur proie.

Un grand lièvre gris bondit dans le champ, et se met à faire le beau.

Un vieux hibou regarde le lièvre et se pose sur une branche. Et un jeune hibou lui dit :

— Pourquoi ne fonds-tu pas sur ce lièvre ?

Le vieux répond :

— C’est au-dessus de mes forces. Ce lièvre est trop grand. Accroche-toi à lui et il t’entraînera dans le fourré !

Le jeune hibou reprend :

— Mais je m’accrocherai à lui d’une patte et de l’autre, je me retiendrai à l’arbre.

Et le jeune hibou, se jetant sur le lièvre, d’une patte s’accrocha si bien à son dos que toutes ses griffes y entrèrent, et, de l’autre, se prépara à saisir l’arbre. Comme le lièvre l’entraînait, il s’accrocha à l’arbre de l’autre patte en se disant :

— Il ne m’échappera pas.

Mais le lièvre, s’élançant, écartela le hibou dont les pattes restèrent prises, l’une à l’arbre, l’autre dans le dos du lièvre.

L’année suivante, un chasseur tua le lièvre et fut fort étonné de trouver sur son dos des griffes de hibou desséchées.


Comment les Loups dressent leurs Louveteaux.

Je marchais sur une route, lorsque j’entendis un cri derrière moi. C’était un petit berger. Il traversait hâtivement un champ, et, en criant, montrait quelque chose.

Je regardai et vis dans le champ deux loups qui couraient : l’un vieux, l’autre jeune. Le jeune portait sur son dos un agneau déchiré, dont il avait la patte dans sa gueule. Le grand loup courait derrière.

En les apercevant, nous nous élançâmes, le berger et moi, à leur poursuite, en poussant des cris. Des paysans, avec leurs chiens, accoururent à nos appels.

À la vue des chiens et des gens, le grand loup, s’approchant du jeune, lui arracha l’agneau, le jeta sur son dos, et tous deux, redoublant de vitesse, disparurent à nos regards.

Alors le berger nous raconta ce qui s’était passé : un grand loup, bondissant du ravin, s’était jeté sur l’agneau, l’avait déchiré et emporté.

Un jeune loup était venu à sa rencontre et avait sauté sur l’agneau. Le vieux loup avait donné l’agneau à porter à son louveteau, et lui-même, ainsi déchargé, s’était mis à courir à ses côtés.

Mais, à la première alerte, le vieux loup, laissant là sa leçon, avait lui-même repris l’agneau.


Les Lièvres et les Loups.

Les lièvres des bois, pour se nourrir, mangent la nuit l’écorce des arbres ; ceux des champs, les semailles d’automne et l’herbe : ceux des enclos, les grains de blé des granges.

Pendant la nuit, les lièvres laissent dans la neige une trace visible. Or, les hommes aiment beaucoup le lièvre : les chiens, les loups, les renards, les corbeaux, les aigles, partagent ce goût avec lui. Si le lièvre rentrait tout droit à son gîte, on aurait bientôt fait de le suivre à la piste, le matin, et de le surprendre. Mais Dieu lui a donné la poltronnerie, et c’est ce qui le sauve.

La nuit, il va sans peur, laissant à travers champs et bois une piste toute droite. Mais dès que vient l’aurore, ses ennemis se réveillent ; aussitôt le lièvre s’imagine entendre ou les abois des chiens, ou le grincement des traîneaux, ou les cris des paysans, ou le bruit des loups dans la forêt : et alors, pris de peur, il bondit de côté et d’autre. Il s’élance en avant, quelque chose l’épouvante, il revient en courant sur ses pas. Entend-il quelque autre bruit, d’un saut, il se jette de côté et détale hors de sa piste. Qu’un son frappe de nouveau son oreille, et le lièvre aussitôt retourne en arrière, et bondit encore de côté. Quand il commence à faire jour, il entre dans son gîte.

Au matin, les chasseurs examinent la trace du lièvre ; ils s’embrouillent dans ces voies doublées, ces brusques écarts et admirent la ruse de l’animal. Pourtant le lièvre ne songeait guère à ruser ; c’est seulement la peur qui l’a fait agir ainsi.


L’Odorat.

L’homme voit avec les yeux, entend avec les oreilles, sent avec le nez, goûte avec la langue et touche avec les doigts. L’un a de meilleurs yeux, l’autre de plus mauvais. Celui-ci entend de loin, cet autre est sourd. Celui-là possède un odorat plus fin, sent de loin, l’autre, un œuf pourri sous le nez, ne sentira rien. L’un reconnaît chaque chose au toucher, un autre ne distingue pas même le bois du papier. L’un n’a qu’à goûter du bout des lèvres pour discerner ce qui est doux, l’autre avale sans distinguer le doux de l’amer.

De même, les différents animaux ont les divers sens plus ou moins développés. Mais chez tous, l’odorat est plus puissant que chez l’homme.

L’homme, pour connaître une chose, la regarde, écoute le son qu’elle rend, parfois la flaire et la goûte ; mais il a surtout besoin de la toucher.

Presque tous les animaux ont surtout besoin de flairer. Le cheval, le loup, le chien, la vache, l’ours ne reconnaissent les choses qu’en les flairant.

Quand le cheval a peur de quelque chose, il s’ébroue, renifle pour mieux sentir, et tant qu’il n’a pas senti, il a peur.

Souvent le chien suit la piste de son maître, l’aperçoit et s’effraye, ne le reconnaissant pas. Il aboie contre lui tant qu’il n’a pas flairé et senti que ce qui épouvantait ses regards, c’est son propre maître.

Les bœufs voient tuer d’autres bœufs, ils les entendent beugler à l’abattoir, et ils ne comprennent pas ce qui se passe. Mais qu’une vache ou un bœuf rencontre sur sa route du sang de bœuf et flaire, alors il comprendra, frappera du pied le sol, en mugissant, et on ne pourra lui faire quitter cette place.

La femme d’un vieillard étant tombée malade, il alla lui-même traire la vache. La vache renifla, sentit que ce n’était pas sa maîtresse, et refusa de donner son lait. La femme fit mettre à son mari sa pelisse, avec son mouchoir sur la tête, et la vache donna son lait ; mais le vieillard ayant écarté les pans de la pelisse, l’animal flaira et, de nouveau, refusa son lait.

Quand les chiens courants flairent une piste, ils ne courent jamais sur la piste même mais à côté, à une vingtaine de pas. Si le chasseur ignorant veut ramener le chien sur la piste de la bête, quand il la touchera du nez, toujours l’animal sautera de côté.

Pour le chien, la voie sent tellement fort lorsqu’il a le museau dessus qu’il ne distingue rien et ne sait même pas si le gibier a fui en avant ou en arrière. Ce n’est qu’en s’écartant un peu, qu’il reconnaît d’où vient le fumet le plus vif, et alors il s’élance du côté de la bête.

Il fait juste ce que nous faisons quand on nous parle fort dans l’oreille : nous nous éloignons un peu et distinguons alors ce qu’on nous dit.

De même, quand l’objet que nous voulons voir se trouve trop près de nous, nous nous reculons pour le regarder.

Les chiens se distinguent et se reconnaissent entre eux à l’odeur.

L’odorat des insectes est encore plus subtil. L’abeille vole tout droit vers la fleur dont elle a besoin ; le ver rampe vers sa feuille ; la punaise, la puce, le cousin, sentent un homme à une centaine de milliers de leurs pas.

Si les particules qui se détachent d’une substance et s’insinuent dans notre nez sont petites, combien infinitésimales doivent être les particules qui affectent l’odorat des insectes !


Le Toucher et la Vue.

Si l’on croise son index sur son médius et, si entre ses deux doigts ainsi croisés, on roule une petite boulette et que l’on ferme les yeux, on croira rouler deux boulettes. En rouvrant les yeux, on verra qu’il n’y en a qu’une. Les doigts ont trompé, mais les yeux ont rectifié.

Si l’on regarde dans une glace bien nette, de côté de préférence, on croira voir une fenêtre ou une porte, et il semblera que là, derrière, il y a quelque chose. En touchant avec le doigt, on verra que c’est une glace. Les yeux ont trompé, mais les doigts ont rectifié.


Le Ver à soie.

Il y avait dans notre jardin de vieux mûriers, qui avaient été plantés par mon grand-père. À l’automne on me donna un zolotnik [1] de graines de vers à soie pour les faire éclore et en avoir des cocons. Ces graines sont gris foncé et si petites que dans mon zolotnik, j’en comptai cinq mille huit cent trente-cinq. Elles sont plus menues que la plus petite tête d’épingle. Elles ont l’air tout à fait mortes, seulement, quand on les écrase, elles craquent.

Je les déposai en tas sur ma table et les oubliai presque.

Un jour, au printemps, en me promenant dans le jardin, je m’aperçus que les bourgeons s’épanouissaient sur les mûriers et ceux-ci avaient déjà des feuilles. Je me souvins de mes graines et me rendis dans ma chambre pour les arranger, leur donner de l’espace. La plupart n’étaient plus de ce gris foncé que j’avais remarqué auparavant : les unes étaient gris clair, et les autres d’une nuance encore plus claire avec des tons laiteux.

Le lendemain, de bonne heure, je regardai les petits œufs, et je vis que les uns étaient déjà éclos et les autres gonflés et pleins. Évidemment les vers avaient senti, dans leurs enveloppes, que leur nourriture était prête.

Les vers étaient noirs, velus et si petits qu’on avait peine à les examiner. Je regardai à travers une loupe et vis que, dans l’œuf, ils se tenaient enroulés comme des anneaux, et qu’ils se redressaient une fois éclos.

Je m’en fus au jardin cueillir des feuilles de mûrier ; j’en pris trois brassées et les déposai chez moi, sur la table, et je me mis à installer mes vers comme on me l’avait indiqué.

Pendant que je préparais le papier, les vers ayant senti leur nourriture sur la table, se mirent à ramper de ce côté. Je me reculai et essayai de tromper les vers ; mais eux, comme des chiens à qui l’on montre un morceau de viande, se traînaient vers les feuilles, sur le drap de la table, à travers les crayons, les ciseaux et les papiers. Je découpai alors du papier que je criblai de trous avec mon canif, et que je recouvris entièrement de feuilles ; puis je le posai sur les vers. Les vers, rampant par les trous, montèrent tous sur les feuilles, et se mirent aussitôt à manger.

Dès que les autres vers furent éclos, je posai également sur eux un papier garni de feuilles, et tous, passant par les trous, s’empressèrent de manger. Tous les vers s’arrêtèrent ainsi sur les feuilles de papier et rongèrent toutes les feuilles par les bords. Quand ils eurent tout dévoré, ils rampèrent sur le papier, en quête d’une nouvelle nourriture. Je remis alors d’autres papiers percés et couverts de feuilles de mûrier, et ils passèrent sur leur nouvelle nourriture.

Je les avais rangés chez moi, sur une étagère, et quand ils manquaient de feuilles, ils rampaient sur l’étagère, et venaient jusque sur le bord, mais sans jamais se laisser tomber en bas, bien qu’ils soient aveugles. Lorsqu’un ver arrive ainsi près du vide, avant de descendre il émet, de la bouche, un fil qu’il colle au bord, puis descend, s’arrête un moment, suspendu, reconnaît ce qui l’environne et, s’il veut, se laisse glisser ou, s’il le préfère, remonte au moyen de son fil.

Pendant toute la journée, les vers ne cessèrent de manger. À chaque instant, il fallait remettre de plus en plus de feuilles. Quand on leur en apportait de fraîches et qu’ils avaient rampé sur elles, on entendait alors un bruit semblable à celui de la pluie sur la ramée : c’étaient les vers qui attaquaient les feuilles fraîches.

Les vers éclos les premiers vécurent ainsi cinq jours. Ils avaient déjà sensiblement grandi et mangeaient dix fois plus qu’auparavant. Je savais que le cinquième jour ils devaient s’endormir et j’attendais. En effet, vers le soir du cinquième jour, l’un d’eux s’aplatit contre le papier, et resta sans manger ni bouger.

Le lendemain, je l’examinai attentivement. Je savais que les vers muent plusieurs fois ; à mesure qu’ils grandissent, se sentant à l’étroit dans leur peau, ils en prennent une nouvelle.

Un de mes camarades et moi observions tour à tour.

Le soir il me cria :

— Il commence à se déshabiller, venez vite !

J’accourus et vis, en effet, le ver qui, accroché au papier par sa vieille peau, s’était fait une déchirure près de la bouche et, poussant de sa tête, s’efforcait et se tortillait pour sortir ; mais la vieille chemise tenait bon.

Longtemps je le regardai s’agiter infructueusement ; je voulus l’aider. Je grattai légèrement avec l’ongle ; mais je m’aperçus bientôt que j’avais fait une sottise.

Mon ongle rencontra quelque chose de liquide, et le ver s’engourdit. Je crus d’abord que c’était son sang ; mais j’appris par la suite que le ver a sous la peau un suc liquide, pour que la chemise glisse plus facilement. Mon ongle avait dû déranger la nouvelle chemise, car le ver bien que dégagé ne tarda pas à mourir.

Je me gardai bien de toucher aux autres, et tous sortirent de leurs chemises : il est vrai qu’il en mourut quelques-uns et que presque tous se donnèrent beaucoup de peine, mais enfin réussirent à se dégager de la vieille chemise.

Après la mue, leur appétit redoubla et il fallut accumuler les feuilles de mûrier. Au bout de quatre jours, ils s’endormirent de nouveau, et de nouveau firent peau neuve. Ils dévoraient encore plus de feuilles et leur taille atteignait déjà un huitième de verchok [2].

Après six autres jours, nouveau sommeil, nouvelle peau, et ils étaient devenus si grands, si gros, que nous avions peine à les fournir de feuilles.

Le neuvième jour, les vers les plus âgés cessèrent tout à fait de manger, et se mirent à ramper en haut, sur les rayons et sur les poutres. Je les rattrapai et leur donnai des feuilles fraîches ; mais ils détournèrent la tête et s’éloignèrent. Je me rappelai alors que les vers sur le point de faire leur cocon, n’absorbent plus aucune nourriture et montent.

Je les laissai libres et me mis à regarder ce qu’ils allaient faire.

Ils rampèrent au plafond, se dispersèrent çà et là, et commencèrent à tendre une toile en divers sens. J’en examinai un. Il se glissa dans le coin, tendit six fils sur un rayon d’un verchok autour de lui, s’y suspendit, se recourba en fer à cheval, puis se mit à mouvoir sa tête en rond et à filer sa toile à soie, de manière à s’en envelopper. Vers le soir il était déjà dans sa toile comme dans un brouillard ; on le voyait à peine. Le lendemain on ne le voyait plus ; la soie l’enveloppait complètement, mais il filait toujours. Au bout de trois jours, il cessa de filer et s’engourdit.

J’ai su depuis ce qu’un ver file de soie pendant ces trois jours. Lorsqu’on dévide le cocon, le fil a parfois mille mètres de longueur et rarement moins. Si l’on calcule combien de fois, en ces trois jours, le ver doit tourner la tête pour filer toute cette soie, on trouve que le ver tourne sur lui-même trois cent mille fois, faisant ainsi, sans s’interrompre, un tour à chaque seconde. Mais aussi, lorsqu’après ce labeur, prenant quelques cocons, nous les coupâmes, nous trouvâmes dedans des vers tout à fait secs et blancs comme de la cire.

Je savais que de ces cocons, de ces choses d’un blanc de cire, inertes, devaient sortir des papillons ; mais en les regardant je ne pouvais le croire. Cependant, vers le vingtième jour, je me mis à observer ce qu’il allait advenir des cocons que j’avais laissés.

Je savais que le vingtième jour devait amener un changement, mais rien n’apparaissait ; je croyais à quelque mésaventure, lorsque je m’aperçus que la pointe d’un des cocons devenait noire et humide. Je me demandais déjà s’il n’était point gâté, et j’allais le jeter. Mais, me ravisant aussitôt, je pensai :

— « Qui sait, ça commence peut-être ainsi ? » Et je me mis à regarder.

En effet, à la place humide, je vis remuer quelque chose. Quoi ? Je ne pouvais le distinguer. Mais ensuite apparut quelque chose qui ressemblait à une tête avec des palpes. Les palpes s’agitaient. Puis je vis une patte passer par le trou, puis une autre ; les pattes s’accrochaient et sortaient avec effort du cocon. Plus loin sortit quelque chose, et je reconnus un papillon mouillé.

Lorsque les six pattes furent sorties, le reste du corps suivit ; le papillon dégagé demeura immobile au même endroit. Quand il fut tout à fait sec, il était blanc. Il déplia ses ailes, voleta un moment du côté de la fenêtre et vint se poser sur la vitre.

Deux jours après, le papillon, sur l’appui de la fenêtre, pondait ses œufs côte à côte. Ils avaient une teinte jaunâtre.

Les vingt-cinq papillons pondirent à leur tour. Je recueillis cinq mille œufs.

L’année suivante j’élevai une plus grande quantité de vers et j’obtins plus de soie.

  1. 4 grammes 266.
  2. Le verchok vaut 4 centimètres 445.