Râmâyana (trad. Roussel)/Bâlakânda/II

Traduction par Alfred Roussel.
(1p. 8-10).

SARGA II


ORIGINE DU RÂMÂYANA


1. Lorsqu’il eut entendu ces paroles de Nârada, (Vâlmîki) doué d’éloquence et de vertu, accompagné de son disciple, rendit ses hommages au grand Muni.

2. Nârada, le divin Rǐshi, ayant reçu (de Vâlmîki) les honneurs auxquels il avait droit, lui demanda et obtint de se retirer, puis il s’en alla dans (les sphères) éthérées.

3. Aussitôt après son départ pour le Dévaloka, le Muni (Vâlmîki) se retira sur les bords de la Tamasâ, non loin de la Jâhnavî.

4. Parvenu sur la rive de la Tamasâ, l’ascète dit à son disciple qui se tenait à ses côtés, en considérant la netteté du Tirtha :

5. Admire, ô Bharadvâja, ce Tirtha exempt de souillures, à l’aspect ravissant, aux ondes paisibles comme le cœur de l’homme de bien.

6. Va chercher un vase d’eau, ô mon fils ; donne-moi mon habit d’écorce, je veux me plonger dans cet excellent Tirtha de la Tamasâ.

7. À ces paroles du magnanime ascète Vâlmîki, Bharadvâja, docile aux ordres de son Gourou, lui apporta son habit d’écorce.

8. L’ascète aux sens domptés, prenant des mains de son disciple son habit d’écorce, s’en alla par l’immense forêt, laissant ses regards errer de côté et d’autre.

9. Le Bienheureux aperçut, près de là, un couple de Krauncas à la voix douce, qui prenaient leurs ébats, sans nulle méfiance.

10. Un Nishâda qui était affermi dans le mal et ne vivait que de méfaits, tua le mâle de ce couple, sous les yeux de (Vâlmîki).

11. En le voyant les membres couverts de sang, étendu mort sur le sol, sa femelle jeta des cris lamentables.

12. Elle était privée de son époux, de ce Deux-fois-né, son compagnon, au corps couvert de plumes jaunes, de son tendre conjoint.

13. À l’aspect d’un tel Deux-fois-né abattu par le Nishâda, le vertueux Rǐshi se sentit ému de pitié.

14. Pénétré de compassion : — C’est une iniquité, — dit le Deux-fois-né ; et entendant les plaintes de la femelle du Kraunca, il ajouta :

15. Puisses-tu, ô Nishâda, demeurer sans foyer durant toute l’éternité, toi qui as tué un Kraunca, pendant qu’il se livrait à l’amour.

16. À peine ces paroles lâchées, une pensée lui vint dans le cœur en y réfléchissant : Dans mon affliction au sujet de cet oiseau, qu’ai-je dit ?

17. Le grand sage, à l’esprit posé, fit cette observation. Le taureau des ascètes parla ainsi à son disciple :

18. Cette parole, liée par des Pâdas aux syllabes symétriques, accompagnée d’instruments à corde et cadencée, puisque je l’ai proférée dans mon affliction (Çloka), que ce soit un Çloka, pas autre chose.

19. Le disciple recueillit cette parole excellente du Muni ; il s’en réjouit avec l’ascète, lui (aussi) plein de joie.

20. (Celui-ci) fit alors ses ablutions dans le Tîrtha, suivant les rites. Tout en réfléchissant au sens (de ses paroles), il s’en retourna.

21. Bharadvâja, disciple humble et soumis à son maître, prenant un vase rempli (d’eau), suivait par derrière.

22. Le sage entra dans son ermitage avec son disciple. Il s’assit et parla de choses diverses, tout absorbé dans ses pensées.

23. À ce moment, Brahmâ, le créateur des mondes, qui tire de lui-même sa souveraineté, dieu aux quatre visages, à la gloire immense, vint visiter le taureau des Munis.

24. Vâlmîki à son aspect se leva aussitôt, muet (d’étonnement), faisant l’Anjali et se tenant incliné profondément, stupéfait.

25. Il offrit à ce dieu par honneur l’eau (destinée) à laver les pieds, l’Arghya, un siège et (lui adressa) des paroles de bienvenue. Puis (toujours) incliné devant le Bienheureux, suivant la coutume, il l’interrogea sur sa santé.

26. Bhagavat, s’étant assis sur un divan merveilleusement orné, fit signe au Rǐshi Vâlmîki de s’asseoir aussi.

27. L’ascète obéit à Brahmâ. À peine l’Aïeul des mondes était-il assis,

28. Que Vâlmîki, l’esprit distrait, s’absorba dans ses pensées : C’est un crime qu’il a commis, ce méchant dont l’âme n’est accessible qu’à la haine,

29. Lui, qui sans motif a tué un tel Kraunca à la voix harmonieuse. Et pleurant aussi sur la Krauncî, il chanta ce Çloka en présence (du dieu).

30. Puis, il retomba dans ses pensées, tout entier à sa douleur. Alors souriant, Brahmâ dit au taureau des ascètes :

31. Qu’elle soit aussi un Çloka, cette phrase mélodique ; il n’y a point lieu ici à réflexion. C’est par un effet de ma volonté, ô Brahmane, que tu as proféré cette parole.

32. Raconte l’histoire entière de Râma, ô excellent Rǐshi, dans le monde (même) de ce vertueux, fortuné, prudent Râma.

33. Dis les gestes de ce héros, tels que tu les tiens de Nârada, la conduite secrète et publique de ce sage.

34. Râma et Saumitri, les Râkshasas et aussi Vaidehî, toute leur vie publique ou secrète, (raconte-la).

35. Tout ce qui est ignoré tu l’apprendras ; dans ton poème, il n’y aura pas un mot d’inexact.

36. Narre en Çlokas rythmés l’histoire sanctifiante et ravissante de Râma. Tant qu’il y aura des montagnes et des fleuves sur la terre,

37. Aussi longtemps les récits du Râmâyana circuleront dans les mondes. Tant que circulera l’histoire de Râma que tu auras composée,

38. Aussi longtemps tu habiteras les régions supérieures et inférieures de mes mondes. — Après avoir ainsi parlé, le bienheureux Brahmâ disparut. Le fortuné Muni et ses disciples demeurèrent étonnés.

39. Cependant, tous ses disciples se mirent à chanter de nouveau ce Çloka ; pleins de joie, ils le récitaient sans cesse, émerveillés.

40. Cette plainte, formulée en quatre Pâdas symétriques par le grand Rǐshi, et fréquemment répétée, fut un Çloka.

41. Cette idée vint au grand Rǐshi, à l’âme pure : — Tout le poème du Râmâyana, je veux le composer en (Çlokas) pareils, — (se dit-il).

42. Les glorieuses actions de l’illustre Râma au noble aspect, le célèbre (Muni) les raconta en des centaines de Çlokas symétriques, aux Pâdas ravissants, et fit ainsi un poème splendide.

43. La vie du prince des Raghus, œuvre d’un ascète, composée d’après les règles de l’euphonie et de l’harmonie, aux phrases rythmées sur un mode uni et suave, écoutez-la ainsi que la mort du (monstre) aux dix têtes.


Tel est, dans le vénérable Râmâyana,

Le premier des poèmes, œuvre de Vâlmîki, le Rǐshi,

Le second Sarga du Bâlakânda.