Quentin Durward/Texte entier

Traduction par Albert Montémont.
Œuvres de Walter Scott, volume 19
Ménard.



QUENTIN,


DURWARD,


Par Walter Scott.


TRADUCTION DE M. ALBERT MONTÉMONT.


NOUVELLE ÉDITION,
REVUE ET CORRIGÉE D’APRÈS LA DERNIÈRE PUBLIÉE À ÉDIMBOURG.



MÉNARD, LIBRAIRE-ÉDITEUR,
PLACE SORBONNE, 3
1837.


INTRODUCTION
MISE EN TÊTE DE LA DERNIÈRE INTRODUCTION D’ÉDIMBOURG.




La scène de ce roman se trouve placée au xve siècle, à l’époque où le système féodal, sur lequel reposait la défense du pays, et l’esprit de chevalerie qui avait été l’âme de ce système, commençaient à être abandonnés par des hommes moins généreux qui concentraient leur félicité dans la possession de jouissances dont ils faisaient les objets constants de leurs vœux. Le même égoïsme s’était montré dans des temps plus anciens, mais c’était pour la première fois qu’on osait l’avouer et l’ériger en principe. L’esprit de chevalerie avait en lui-même cela de bon que, quelque outrées et bizarres que nous paraissent beaucoup de ses doctrines, elles étaient toutes fondées sur la générosité et sur l’abnégation de soi-même, qualités sans lesquelles il serait difficile de concevoir l’existence de la vertu sur la terre.

Parmi ceux qui se montrèrent les premiers à ridiculiser et à renier les principes d’abnégation de soi-même dans lesquels on élevait les jeunes chevaliers, se trouvait Louis XI, qu’on y avait formé avec tant de soin lui-même : c’était le chef de nos frondeurs du temps. Ce prince était d’un caractère si foncièrement égoïste, si étranger à tous sentiments, à tous desseins qui ne se rapportassent point à l’ambition, à l’avarice et aux désirs d’une satisfaction personnelle, qu’il semble jeté sur la terre comme un être malfaisant, destiné à corrompre dans leurs sources toutes les idées d’honneur. Il ne faut pas perdre de vue que Louis possédait à un haut degré cet esprit caustique et fin qui sait tourner en ridicule toute espèce d’action désintéressée : il avait les qualités requises pour jouer le rôle d’un homme froid et moqueur.

Sous ce point de vue, la conception de Goethe dans le caractère de Méphistophélès, esprit tentateur du singulier drame de Faust, me paraît plus heureuse que celle qui a été imaginée par Byron, et même que le Satan de Milton. Ces deux derniers grands écrivains ont donné au principe du mal quelque chose qui élève, ennoblit sa faiblesse : une résistance opiniâtre, invincible au Tout-Puissant lui-même, un mépris superbe de la souffrance comparée à la soumission, et tous ces points d’attraction dans l’auteur du mal, qui ont induit Burns et d’autres écrivains à le considérer comme le héros du Paradis perdu. Le grand poëte allemand, au contraire, a fait de son esprit tentateur un être qui, sans affecter aucune prétention, ne semble avoir existé que dans le dessein d’accroître, par ses discours persuasifs ou séduisants, la masse du mal moral, et qui par sa séduction réveille les passions endormies de l’homme qui est devenu l’objet des tentatives de l’esprit malin, passions dont le sommeil lui eût permis de mener une vie tranquille. Méphistophélès est, comme Louis XI, doué d’un esprit caustique et dénigrant, employé sans cesse à rabaisser et avilir toute action dont les conséquences ne conduisent pas d’une manière certaine et directe à la satisfaction de soi-même.

Il peut être permis à un auteur d’ouvrages de pur agrément d’être sérieux pour un moment, et de réprouver la politique de tout caractère, soit public, soit privé, qui en établit la base sur les principes de Machiavel ou sur la duplicité de Louis XI.

La grossière et vile superstition à laquelle ce prince était livré, au lieu d’atténuer ses cruautés, ses parjures et ses soupçons, ne les rendait que plus haïssables. Sa dévotion aux saints nombreux du paradis, auxquels il rendait une sorte de culte, ressemblait à la folle prodigalité d’un intendant subalterne qui tâche de cacher ou d’affaiblir l’odieux des malversations qu’il commet, par des présents à ceux qui sont chargés d’observer sa conduite, en même temps qu’il s’efforce de corrompre, par un système de déception bien suivi, les hommes les plus incorruptibles. Nous ne pouvons considérer autrement, soit la détermination que prit le roi Louis XI de donner à la Vierge Marie le titre de comtesse et le grade de colonel de ses gardes, soit l’artifice par lequel il n’accordait qu’à une ou deux formes particulières de serment une valeur qu’il refusait à toutes les autres, en cachant strictement sa pensée, forme de serment qu’il considérait véritablement comme obligatoire et comme un des plus précieux de ses mystères de gouvernement.

À un manque absolu de scrupule, ou bien peut-être de tout sentiment d’obligation morale, Louis XI joignait une grande fermeté naturelle, ainsi qu’une grande sagacité de caractère ; il s’était fait un système politique tellement raffiné, eu égard au temps où il vivait, que quelquefois il se dupait lui-même en s’efforçant d’accréditer les décisions que ce système lui avait fait adopter.

Sans doute il n’est pas de portrait si noir qu’il n’ait quelques ombres adoucies. Louis comprit les intérêts de la France, et les soutint avec constance, toutes les fois qu’il put les identifier avec les siens propres. Il préserva le pays de la crise dangereuse de la guerre qualifiée « guerre du bien public » ; il y réussit en rompant cette vaste et dangereuse alliance des grands vassaux de la couronne contre le souverain, entreprise dans laquelle un roi moins prudent et moins temporisateur, plus courageux, plus hardi et moins rusé que Louis XI, aurait probablement échoué. Il avait aussi quelques qualités personnelles qui n’étaient pas incompatibles avec son caractère public. Gai et spirituel en société, il savait caresser sa victime comme le chat, et la flatter encore au moment où il s’apprêtait à lui faire la plus profonde blessure ; personne aussi ne pouvait mieux soutenir et faire valoir la supériorité des raisons grossières et intéressées, par lesquelles il tâchait de suppléer à des motifs plus nobles que ses prédécesseurs eussent puisés dans un éminent esprit de chevalerie.

Dans le fait, ce système chevaleresque était déjà vieilli ; il avait eu même, dans son plus haut degré de perfection, quelque chose de si outré et de si fantastique dans ses principes, qu’il commençait à être tourné en ridicule comme d’autres vieilles modes, et à tomber en discrédit ; les armes de l’ironie pouvaient être employées contre lui sans exciter le dégoût et l’horreur, sentiments avec lesquels, à une époque plus reculée, eût été repoussée toute attaque de ce genre, comme une sorte de blasphème. Le xive siècle avait vu s’élever une secte d’esprits moqueurs qui prétendaient suppléer par d’autres ressources à celles de la chevalerie, et jeter le ridicule sur les principes extravagants et exclusif d’honneur et de vertu, que l’on traitait ouvertement d’absurdes, parce qu’en effet ils affectaient une perfection trop merveilleuse pour être pratiqués par des êtres fragiles. Si un jeune homme doué de sentiments élevés et ingénus se proposait de prendre exemple sur les principes d’honneur de son père, il était exposé aux railleries du monde, comme s’il se fût présenté sur le champ de bataille avec l’épée à deux tranchants de quelque bon vieux chevalier, arme ridicule par sa fabrication et sa forme antiques, quoique sa lame fût de bonne trempe et ses ornements d’un or pur.

C’est ainsi qu’en mettant de côté les principes de chevalerie, on y suppléait par des stimulants plus vulgaires. À la noble ardeur qui poussait tout homme à la défense de son pays, Louis XI substitua les efforts d’une soldatesque mercenaire toujours prête à se vendre, et persuada à ses sujets, parmi lesquels la classe mercantile commençait à faire quelque figure, qu’il valait mieux laisser à des mercenaires les risques et les travaux de la guerre, et aider la couronne à les payer, que de s’exposer eux-mêmes à des dangers pour la défense de leurs propres biens. Ce raisonnement persuada aisément les marchands. Toutefois le temps n’était pas encore venu où les propriétaires fonciers et les nobles furent également exclus des rangs de l’armée ; mais le despote Louis XI commençait à introduire ce système qui, imité et suivi par ses successeurs, finit par faire passer toutes les forces militaires de l’État dans les mains du monarque.

Ce prince était également porté à altérer les principes qui règlent ordinairement les relations des deux sexes. Les doctrines de la chevalerie avaient établi, du moins en théorie, un système d’après lequel la beauté était la divinité qui gouvernait et qui récompensait ; la valeur était son esclave : le chevalier puisait son courage dans un coup d’œil de sa belle, et donnait sa vie pour la plus légère faveur qu’il en obtenait. Il est vrai que ce système, ici comme en beaucoup d’autres circonstances, était poussé jusqu’à l’extravagance, et que le scandale s’y mêlait souvent. Ces cas étaient généralement ceux dont Burke fait mention, et dans lesquels les motifs de ces faiblesses en atténuent singulièrement la criminalité. D’après les habitudes de Louis XI, il en était tout autrement. Voluptueux vulgaire, ce prince cherchait le plaisir sans aucun sentiment délicat, et méprisait le sexe auquel il le demandait ; ses maîtresses étaient aussi peu dignes d’être comparées à Agnès Sorel, dont la conduite blâmable ne répondit point à l’élévation de son caractère, que Louis méritait peu lui-même d’être comparé à son père Charles VII, qui délivra la France du joug écrasant de l’Angleterre. En choisissant aussi ses favoris et ses ministres dans la classe infime du peuple, Louis montra le peu d’égard qu’il avait pour l’élévation du rang ou de la naissance ; et quoique, sous certains rapports ce choix fût excusable, méritoire même, lorsque la volonté du monarque élevait un talent obscur ou faisait ressortir le mérite modeste, il en était bien autrement lorsqu’il adoptait pour ses favoris des hommes tels que Tristan l’Ermite, le chef de la maréchaussée ou police. Il était dès lors évident qu’un tel prince ne pouvait plus être, comme plus tard François Ier se désignait lui-même avec tant de grâce, le premier gentilhomme de son royaume.

Il n’y avait dans les discours et les actions de Louis XI, soit en particulier, soit en public, rien qui pût lui faire pardonner une manière d’agir si peu conforme au caractère d’un homme d’honneur. Sa parole, témoignage le plus sacré des nobles sentiments, et dont la moindre violation imprime à celui qui s’en rend coupable une tache indélébile et est regardée comme un crime capital par le code de l’honneur, était par lui foulée aux pieds sans scrupule à la plus légère occasion, et souvent suivie de l’accomplissement des crimes les plus énormes. S’il transgressait sa propre foi jurée, il ne traitait pas avec plus de ménagement la foi publique. L’envoi qu’il fit au roi Édouard VI d’un domestique déguisé en héraut était, dans ces temps où les hérauts passaient pour les dépositaires sacrés de la foi nationale et publique, un trait audacieux dont peu de princes autres que Louis eussent voulu se rendre coupables.

En résumé, les mœurs, les sentiments et les actions de Louis XI étaient incompatibles avec les principes de chevalerie, et son esprit caustique était suffisamment disposé à ridiculiser un système fondé sur ce qu’il considérait comme la plus absurde de toutes les bases, puisqu’il consistait à consacrer son travail, ses talents et son temps à des objets dont, suivant la nature des choses, on ne pouvait tirer aucun avantage pour soi-même.

Il est plus que probable qu’en renonçant ainsi presque ouvertement aux liens de la religion, de l’honneur et de la morale, si puissants sur les autres hommes, Louis cherchait à obtenir de grands avantages dans ses négociations avec des gens qui pouvaient se regarder comme engagés, pendant que lui-même jouissait à cet égard d’une entière liberté. Il tressaillait sans doute en atteignant le bout de la carrière, comme le coureur qui s’est dégagé du poids sous lequel ses rivaux se trouvent encore embarrassés, et qui s’apprête à saisir le prix de la course. Mais la Providence semble se plaire à environner de quelques dangers ceux qui s’entourent ainsi de précautions. Un personnage placé dans une position élevée est d’autant plus coupable de manquer à sa parole qu’il est plus en évidence ; et les hommes en viennent enfin à compter, non pas sur ce que dit leur antagoniste, mais sur ce qu’il est dans le cas de faire. De là naît une méfiance qui tend à déjouer les intrigues d’un caractère sans foi, et qui lui est plus désavantageuse que s’il ne se fût pas affranchi des scrupules de la conscience. L’exemple de Louis XI fit naître le dégoût et la haine plutôt que le désir de l’imiter, parmi les autres peuples de l’Europe, et la fourberie dont il usa envers plusieurs de ses contemporains détermina les autres à se mettre sur leurs gardes. L’esprit de chevalerie, quoiqu’il eût déjà perdu beaucoup de sa force, survécut au règne de ce mauvais prince, qui s’efforça d’en ternir le lustre ; et long-temps après la mort de Louis XI il inspira le chevalier sans peur et sans reproche, ainsi que le galant monarque François Ier.

En effet, quoique le règne de Louis ait été, sous le point de vue politique, aussi prospère que lui-même avait pu le désirer, le spectacle de son agonie put servir de préservatif contre la séduction de son exemple. Jaloux de tout le monde, mais principalement de son fils, il s’enferma dans son château du Plessis, confiant exclusivement sa personne à la foi douteuse d’Écossais mercenaires. Ne sortant jamais de son appartement, n’y admettant personne, il fatiguait le ciel et les saints de prières, non pas pour le pardon de ses péchés, mais pour la prolongation de sa vie. D’une faiblesse d’esprit qui paraîtra sans doute incompatible avec son astucieuse finesse, il importunait ses médecins au point de se faire insulter et dépouiller par eux. Dans son extrême désir de vivre, il envoya chercher en Italie de soi-disant reliques et, ce qui est plus étonnant encore, un ignorant et stupide paysan, qui sans doute par fainéantise s’était enfermé dans une caverne et avait renoncé à manger de la viande, du poisson, des œufs et toute espèce de laitage. Cet homme, qui ne possédait pas la moindre teinture des lettres, Louis le reçut comme si c’eût été le pape lui-même, et fonda même deux monastères pour gagner ses bonnes grâces.

Au milieu de ses superstitions, quelle bizarrerie dans sa manière de considérer la santé corporelle et la félicité terrestre, qui semblaient être les seuls objets de ses vœux ! Quand on parlait de sa santé, il défendait sévèrement que l’on fît mention de ses péchés ; et un jour que, d’après son ordre, un prêtre récitait une prière à saint Eutrope, dans laquelle il implorait pour le roi la santé du corps et de l’âme, Louis lui ordonna de supprimer les deux derniers mots, disant qu’il n’était pas prudent d’importuner les bienheureux saints par deux demandes à la fois. Peut-être pensait-il qu’en se taisant sur ses crimes, il parviendrait à en soustraire la connaissance aux célestes patrons dont il invoquait l’assistance pour son corps.

Les tortures méritées qu’éprouva ce tyran à l’agonie furent si grandes, que Philippe de Comines établit une comparaison méthodique entre elles et les nombreuses cruautés infligées aux autres d’après ses ordres ; et les considérant toutes ensemble, il en vient à exprimer l’opinion que les tourments et l’agonie de Louis furent tels, qu’ils pouvaient compenser les crimes dont il était coupable, et qu’après avoir fait une bonne quarantaine en purgatoire, il pourrait trouver grâce dans les régions supérieures.

Fénélon a aussi déposé son témoignage contre ce prince, dont il a décrit le genre de vie et de gouvernement dans le passage si remarquable qui va suivre, et qui est tiré de son Télémaque :

« Pygmalion, tourmenté par une soif insatiable des richesses, se rend de plus en plus misérable et odieux à ses sujets. C’est un crime à Tyr que d’avoir de grands biens ; l’avarice le rend défiant, soupçonneux, cruel ; il persécute les riches, et il craint les pauvres.

« C’est un crime encore plus grand à Tyr d’avoir de la vertu ; car Pygmalion suppose que les bons ne peuvent souffrir ses injustices et ses infamies ; la vertu le condamne, il s’aigrit et s’irrite contre elle. Tout l’agite, l’inquiète, le ronge ; il a peur de son ombre ; il ne dort ni nuit ni jour ; les dieux, pour le confondre, l’accablent de trésors dont il n’ose jouir. Ce qu’il cherche pour être heureux est précisément ce qui l’empêche de l’être. Il regrette tout ce qu’il donne, et craint toujours de perdre ; il se tourmente pour gagner.

« On ne le voit presque jamais ; il est seul, triste, abattu, au fond de son palais ; ses amis même n’osent l’aborder, de peur de lui devenir suspects. Une garde terrible tient toujours des épées nues et des piques levées autour de sa maison. Trente chambres, qui communiquent les unes aux autres, et dont chacune a une porte de fer avec six gros verrous, sont le lieu où il se renferme ; on ne sait jamais dans laquelle de ces chambres il couche, et on assure qu’il ne couche jamais deux nuits de suite dans la même, de peur d’y être égorgé. Il ne connaît ni les doux plaisirs, ni l’amitié encore plus douce. Si on lui parle de chercher la joie, il sent qu’elle fuit loin de lui et qu’elle refuse d’entrer dans son cœur. Ses yeux creux sont pleins d’un feu âpre et farouche ; ils sont sans cesse errants de tous côtés ; il prête l’oreille au moindre bruit et se sent tout ému ; il est pâle, défait ; et les noirs soucis sont peints sur son visage toujours ridé. Il se tait, il soupire, il tire de son cœur de profonds gémissements, il ne peut cacher les remords qui déchirent ses entrailles. Les mets les plus exquis le dégoûtent ; ses enfants, loin d’être son espérance, sont le sujet de sa terreur : il en a fait ses plus dangereux ennemis. Il n’a eu toute sa vie aucun moment d’assuré : il ne se conserve qu’à force de répandre le sang de tous ceux qu’il craint. Insensé, qui ne voit pas que la cruauté à laquelle il se confie le fera périr ! Quelqu’un de ses domestiques, aussi défiant que lui, se hâtera de délivrer le monde de ce monstre. »

Le spectacle instructif, mais triste, des souffrances de ce tyran se termina enfin par la mort, le 30 août 1485.

Le choix de ce personnage pour en faire le caractère principal du roman, car on comprendra aisément que la petite intrigue d’amour de Quentin n’est employée que comme moyen de faire ressortir l’histoire, présentait de grandes facilités à l’auteur. L’Europe entière était, au xve siècle, tourmentée par des dissensions provenant de causes si diverses, qu’il eût presque fallu au lecteur anglais une dissertation pour le préparer à admettre la possibilité des scènes étranges auxquelles il allait être initié.

Du temps de Louis XI, l’Europe était en proie à de violentes commotions. Le court et brillant ascendant de la maison d’York terminait en apparence plutôt qu’en réalité les guerres civiles de l’Angleterre. La Suisse affermissait cette liberté que plus tard elle défendit si vaillamment. En Allemagne et en France, les grands vassaux de la couronne s’efforçaient d’échapper à son contrôle, tandis que Charles de Bourgogne par la violence, et Louis XI par la ruse et par des moyens indirects, travaillaient à les soumettre au joug de leurs souverains respectifs. D’une main Louis domptait ses vassaux rebelles, tandis que de l’autre il aidait et encourageait secrètement les grandes villes commerçantes de Flandre à se révolter contre le duc de Bourgogne, ce à quoi leurs richesses et leur animosité les disposaient naturellement. Dans les districts forestiers de la Flandre, le duc de Gueldre et Guillaume de La Marck, surnommé à cause de sa férocité le Sanglier des Ardennes, renonçant au noble caractère de chevaliers et de gentilshommes, exerçaient les violences et les brutalités de vulgaires bandits.

Mille machinations secrètes se tramaient dans les différentes provinces de Flandre et de France ; de nombreux émissaires, secrètement envoyés par l’infatigable Louis, bohémiens, pèlerins, mendiants, ou agents déguisés comme tels, semaient partout le mécontentement que sa politique était intéressée à entretenir dans les possessions du duc de Bourgogne.

Au milieu d’une si grande abondance de matériaux il était difficile de choisir ceux qui pouvaient être les plus convenables et les plus intéressants pour le lecteur ; l’auteur a eu à regretter que, bien qu’il eût fait un ample usage du pouvoir de s’écarter de la réalité historique, il n’ait pu donner à son histoire une forme plus agréable, plus serrée et plus claire tout ensemble. La principale source de l’intrigue est celle que les personnes même qui connaissent le moins le système féodal peuvent aisément comprendre, bien que les faits soient absolument fictifs. Le droit d’un supérieur féodal n’avait rien de plus universellement reconnu que celui d’intervenir dans le mariage d’une vassale. Ceci peut impliquer contradiction avec la loi civile et la loi canonique, qui déclarent que le mariage sera libre, tandis que la jurisprudence féodale ou municipale, dans le cas où un fief passe à une femme, reconnaît que le suzerain a intérêt de dicter à la femme le choix de son futur mari. Telle est la conséquence du principe que le suzerain est le donateur originel du fief, et qu’il est toujours intéressé à ce que le mariage d’une vassale n’ait pas lieu avec un ennemi du seigneur lige. D’un autre côté, on pourrait raisonnablement soutenir que ce droit de dicter à une vassale le choix de son époux appartient seulement au suzerain des mains duquel le fief dérive primitivement. Il n’est donc point absolument impossible qu’une vassale du duc de Bourgogne se mette sous la protection du roi de France, dont ce prince lui-même était vassal ; on peut aussi raisonnablement supposer que Louis, si peu scrupuleux, ait pu former le dessein de trahir la fugitive en lui faisant contracter une alliance qu’il aurait jugée ne pas convenir, peut-être même présenter quelque danger à son formidable parent et vassal de Bourgogne.

Je puis ajouter que Quentin Durward, qui a obtenu en Angleterre une popularité plus grande qu’aucun de ses prédécesseurs, a également joui d’un succès inespéré sur le continent, où les allusions historiques ont éveillé un plus grand nombre d’idées familières aux habitants du pays où la scène de ce roman est placée.


Abbotsford, le 1er décembre 1831.


INTRODUCTION
À LA PREMIÈRE ÉDITION ANGLAISE.


Et un homme qui a éprouvé des pertes… Allez.
Shakspeare, Beaucoup de bruit pour rien.




Lorsque l’honnête Dogberry[1] récapitule et énumère tous ses titres à la considération, qui, dans son opinion, aurait dû le mettre à l’abri de l’épithète injurieuse dont le gratifie M. le gentilhomme Conrade, il est digne de remarque qu’il n’appuie pas avec plus d’emphase sur ses deux robes, (objet de quelque importance dans certaine ci-devant capitale que je connais), ni sur ce qu’il est un aussi joli petit morceau de chair qu’on en puisse trouver dans tout Messine, non plus que sur le dernier article de son apologie, qu’il a amassé une assez jolie petite fortune, que sur ce qu’il est un homme qui a éprouvé des pertes.

Effectivement j’ai toujours remarqué que ces enfants gâtés de la fortune, soit pour voiler l’éclat éblouissant de leur splendeur aux yeux de ceux que le sort a traités moins favorablement, soit parce que s’être élevé en dépit du malheur leur paraît aussi honorable pour un riche qu’il l’est pour une forteresse d’avoir soutenu un siège ; j’ai toujours remarqué, dis-je, que ces gens-là ne manquent jamais de vous entretenir des pertes qu’ils éprouvent par suite de la dureté des temps. Il est rare que l’on dîne à une table bien servie sans que les intervalles entre le champagne, le bourgogne et le vin du Rhin[2] soient remplis, si l’amphitryon est un capitaliste, par des plaintes sur la baisse de l’intérêt de l’argent et sur la difficulté de trouver à placer des fonds qui restent improductifs entre ses mains ; ou s’il est propriétaire, par un triste et affligeant détail d’arrérages et de diminution dans le prix des baux. Cela produit son effet : les convives soupirent et secouent la tête en cadence avec leur hôte, regardent le buffet qui rompt sous le poids de l’argenterie, continuent à savourer les excellents vins qui circulent rapidement autour de la table, et songent à la bienveillance pure et désintéressée qui, bien que limitée dans ses moyens, ne cesse pas de prodiguer à ses convives ce qu’elle possède encore ; ou, ce qui flatte bien plus sa vanité, admirent cette opulence qui, si peu affaiblie par tant de pertes, va toujours fournissant, comme le trésor inépuisable du généreux Aboulcasem, aux demandes de ceux qui viennent y puiser à pleines mains.

Cette manie de doléances a néanmoins ses bornes comme celle des souffrances, laquelle, comme les valétudinaires le savent fort bien, est un passe-temps plein de charmes, tant qu’ils ne sont affectés que de maladies chroniques. Mais je n’ai jamais entendu un homme dont le crédit fût réellement sur le bord de sa ruine, parler de la diminution de ses fonds ; et mon habile et philanthrope médecin m’assure que c’est une chose fort rare de voir des personnes prises d’une bonne fièvre, ou de quelque autre maladie aiguë,


Dont la crise terrible où la mort nous amène,
Présage le néant de la machine humaine,


faire de leurs souffrances le sujet d’une conversation amusante.

Après avoir mûrement considéré toutes ces choses, je ne saurais cacher à mes lecteurs que je ne suis ni tellement dédaigné du public, ni tellement bas dans mes revenus, que je n’aie ma part de la détresse qui afflige en ce moment les capitalistes et les propriétaires des trois royaumes. Vos auteurs qui dînent avec une côtelette de mouton peuvent se réjouir que le prix en soit tombé à trois pence[3] la livre, ou, s’ils ont des enfants, de ce que le pain de quatre livres ne coûte que six pence ; mais nous qui appartenons à la classe que ruinent la paix et l’abondance, nous qui avons des terres et des bestiaux, et qui vendons ce que ces pauvres glaneurs se voient contraints d’acheter, nous sommes réduits au désespoir par les mêmes événements qui feraient illuminer toutes les mansardes de Grub-Street[4], si les habitants de Grub-Street avaient jamais des bouts de chandelles à employer à cet usage. Je réclame donc hardiment la part qui me revient dans les calamités qui n’affectent que les riches, et je m’inscris, à côté de dogberry, sur la liste de ceux qui ont une assez jolie petite fortune, mais qui ont éprouvé des pertes.

C’est avec le même esprit de généreuse émulation que récemment j’ai eu recours au remède universel contre l’impécuniosité[5] dont je me plains, c’est-à-dire à une courte résidence sous un climat méridional : par-là, j’ai non-seulement épargné plusieurs tombereaux de charbon de terre, mais encore j’ai eu le plaisir d’exciter une sympathie générale pour l’état de décadence de ma fortune chez ceux qui, si j’eusse continué à dépenser mes revenus dans leur pays, se seraient fort peu embarrassés de me voir pendre : ainsi, tandis que je bois mon vin ordinaire, mon brasseur trouve que le débit de sa petite bière diminue ; tandis que je vide avec délices ma bouteille à cinq francs, ma pinte quotidienne de porto s’aigrit dans la cave de mon marchand de vins ; tandis que la côtelette à la Maintenon est toute fumante sur mon assiette, le puissant aloyau reste accroché à sa cheville dans la boutique de mon ami à tablier bleu, le boucher du village. En un mot, tout ce que je dépense ici occasionne un déficit chez mes fournisseurs habituels ; et les quelques sous que je donne au garçon perruquier, la croûte de pain que je jette à son barbet au dos tondu et aux yeux rouges, c’est encore autant de perdu pour mon vieil ami le barbier et pour l’honnête Trusty[6], le gros chien de garde enchaîné dans ma cour. J’ai donc toujours le bonheur de savoir que mon absence est sentie et regrettée par ceux qui se moqueraient bien de me voir dans un cercueil, pour peu qu’ils eussent la certitude de conserver la pratique de mes héritiers. Toutefois j’excepte formellement de cette accusation d’égoïsme et d’indifférence mon généreux Trusty, dont les démonstrations de courtoisie à mon égard partaient, j’aime à le croire, d’un principe plus désintéressé que celles de personne qui m’ait aidé à dépenser les revenus dont je suis redevable à la libéralité du public.

Hélas ! le frivole avantage d’exciter chez soi une sympathie aussi générale et aussi soutenue est balancé par de grands inconvénients personnels.


Pour me tirer des pleurs il faut que vous pleuriez[7].


dit Horace ; et véritablement j’ai peine à m’empêcher de pleurer lorsque je songe à l’échange que j’ai fait de mes jouissances domestiques, jouissances dont l’habitude m’a fait un besoin, pour des équivalents étrangers que le caprice et l’amour de la nouveauté ont mis en vogue. Je ne puis m’empêcher d’avouer, à ma honte, que mon estomac, encore tout domestique, et accoutumé aux mets du pays natal, soupire après la bonne et véritable tranche de bœuf (steak), apprêtée à la manière de Dolly[8], apportée toute brûlante de dessus le gril, brune à l’extérieur, et devenant d’un rouge d’écarlate sous le tranchant du couteau : tous les mets délicats de la carte de Véry, et ses mille manières d’orthographier ses biffsteeks de mouton, ne peuvent les remplacer. D’un autre côté, le fils de ma mère ne saurait s’accommoder de boissons fades et légères ; et aujourd’hui que l’on peut avoir la drèche pour rien, je suis convaincu qu’une double mesure (straïck) de John Barleycorn[9], dit avoir fait de cette pauvre créature domestique, la petite bière, une liqueur vingt fois plus généreuse que ce breuvage acide et sans force que l’on honore ici du nom de vin, quoique sa substance et ses qualités l’assimilent bien plutôt à l’onde légère et hygiénique de la Seine. Les vins français de première qualité sont, il est vrai, passables ; il n’y a rien à dire contre le château-margot ou le sillery, et cependant ils ne peuvent me faire oublier mon vieux vin d’Oporto, si bon, si généreux. Enfin, sans en excepter le garçon et son barbet, quoique tous deux soient des animaux fort divertissants, et qu’ils fassent mille singeries qui ne laissent pas que d’amuser, cependant il y avait dans le clin d’œil avec lequel notre vieux Packwood avait coutume de communiquer les nouvelles de la matinée, plus de franche gaieté que toutes les gambades d’Antoine ne pourraient en exprimer dans l’espace d’une semaine ; et dans le remuement de queue du brave Trusty, plus de sympathie humaine et canine que dans toute la contenance de son rival Toutou, se fût-il tenu sur ses pattes de derrière pendant toute une année.

Ces signes de repentir viennent peut-être un peu tard, et j’avoue (car je dois avoir la plus grande franchise avec mon cher ami le public) qu’ils sont en grande partie le résultat de la conversion (je devrais dire la perversion) de ma nièce Christy à l’ancienne foi papale, grâce à un certain prêtre madré[10] de notre voisinage, et du mariage de ma tante Dorothée avec un capitaine de cavalerie, à demi-solde, membre de la légion d’honneur, qui, si l’on voulait l’en croire, serait aujourd’hui maréchal de France[11] si notre ancien ami Bonaparte eût continué de vivre et de triompher. À l’égard de Christy, je dois avouer que la tête lui avait si complètement tourné à Édimbourg, en courant jusqu’à cinq routs[12] par soirée, que, bien que je me méfiasse un peu des moyens et des motifs de sa conversion, je ne fus pas fâché de voir que ses idées commençaient à prendre une tournure plus sérieuse. D’ailleurs, il n’y eut pas grande perte à cela ; car le couvent me débarrassa d’elle, moyennant une pension fort raisonnable. Mais le mariage terrestre de ma tante Dorothée était une chose bien différente des épousailles toutes spirituelles de Christy : en premier lieu, elle avait deux mille livres sterling placées dans les trois pour cent, et qui furent tout aussi complètement perdues pour ma famille, que si cette rente n’eût jamais été inscrite sur le grand-livre de la dette publique : car eût-on jamais pensé que ma tante Dorothée se serait mariée ? Et, d’un autre côté, qui aurait pu s’imaginer qu’une femme qui a cinquante ans d’expérience eût épousé un squelette français, dont les jambes et les bras, presque de même longueur, ressemblent à deux compas entr’ouverts, dont l’un serait posé perpendiculairement sur la tête de l’autre, de telle sorte que l’espace qui existe entre eux serait tout juste assez grand pour figurer un corps ? Tout le reste n’était que moustaches, pelisse et pantalon de calicot. Elle aurait pu avoir un polk de vrais cosaques en 1815, pour la moitié de la fortune qu’elle a laissée à cet épouvantail militaire. Mais à quoi bon s’appesantir sur ce sujet ? elle en était venue au point de citer Rousseau en fait de sentiment ; qu’il n’en soit donc plus question.

Après avoir ainsi expectoré ma bile contre un pays qui n’en est pas moins un pays fort gai et fort agréable, et auquel je n’ai nul reproche à adresser, puisque enfin c’est moi qui suis venu le trouver et non lui qui est venu me chercher, j’en viens au but direct de cette Introduction. Si ce n’est pas trop compter sur la continuation de vos bonnes grâces, mon cher public (quoique, à vrai dire, l’invariabilité et l’uniformité de goût soient des qualités sur lesquelles ceux qui recherchent vos faveurs ne peuvent guère compter), ce but me dédommagera peut-être jusqu’à un certain point du déplaisir et de la perte que j’ai essuyés en amenant ma tante Dorothée dans le pays des gros mollets, des minces chevilles, des noires moustaches, des membres sans corps, et des beaux sentiments : car je puis vous certifier que le drôle est, comme disait mon ami lord L***, un vrai pâté de béatilles[13], tout ailerons et pattes. Si elle avait choisi dans le contrôle de la demi-paie un de ces montagnards écossais à phrases ampoulées, ou bien un des élégants fils de la verte Érin[14], je n’aurais soufflé mot ; mais de la manière que l’affaire a été conduite, il est difficile de se contenir en voyant ma tante Dorothée dépouiller gratuitement ses héritiers légitimes. Toutefois, silence, ma sombre humeur ! et invitons notre cher public à s’occuper d’un sujet plus agréable pour nous et plus intéressant pour lui.

À force de boire le breuvage acide dont j’ai déjà parlé, et de fumer des cigares, ce en quoi je ne suis pas novice, tout en buvant et en fumant, dis-je, j’en vins à faire une sorte de connaissance avec un homme comme il faut ; je veux dire un de ces vieux échantillons de noblesse que l’on trouve encore en France, bien qu’en petit nombre, et qui, de même que les statues mutilées d’un culte antique et tombé dans l’oubli, commandent encore un certain degré de vénération et d’estime, même à ceux qui ne leur accordent volontairement ni l’une ni l’autre.

En fréquentant le café du village, je fus d’abord frappé de l’air singulier de dignité et de gravité qui distinguait ce vieux gentilhomme, de son attachement scrupuleux pour les bas et les souliers, au mépris des demi-bottes et des pantalons ; il portait la croix de Saint-Louis à sa boutonnière, et une petite cocarde blanche à son chapeau, dont la forme rappelait la mode du siècle dernier. Son ensemble avait quelque chose d’intéressant ; et d’ailleurs, au milieu du groupe joyeux qui l’entourait, sa gravité formait un contraste d’autant plus attachant : telle l’ombre d’un arbre isolé, au milieu d’un paysage qu’éclairent les rayons brillants du soleil. Je fis, pour lier connaissance avec lui, les avances que le lieu, les circonstances et les mœurs du pays exigeaient, c’est-à-dire que je vins me placer près de lui ; et, tout en fumant avec calme mon cigare par bouffées intermittentes et presque imperceptibles, je lui adressai le petit nombre de questions que partout, et plus particulièrement en France, l’usage permet à un étranger de faire sans s’exposer au reproche d’impertinence. Le marquis de Haut-Lieu, car c’était là son titre, fut aussi laconique et aussi sentencieux que la politesse française le permettait : il répondit à toutes mes questions, ne m’en adressa aucune, et ne m’encouragea point à les renouveler.

La vérité était que, n’étant pas très-accessible aux étrangers, de quelque nation qu’ils fussent, ni même pour ceux de ses compatriotes qu’il ne connaissait point, le marquis était particulièrement réservé envers les Anglais. Ce sentiment était dû peut-être à un reste de l’ancien préjugé national ; peut-être venait-il de l’idée que les Anglais sont un peuple hautain, fier de ses richesses, et pour qui le rang, joint à une fortune médiocre, est un objet de mépris autant que de pitié ; ou peut-être enfin, en réfléchissant sur certains événements récents, éprouvait-il, comme Français, quelque mortification, même des succès qui avaient rétabli son maître sur le trône et lui-même dans des propriétés fort amoindries et dans un château dévasté. Néanmoins son aversion n’allait jamais au delà de cet éloignement pour la société des Anglais. Lorsque les affaires d’un étranger exigeaient l’intervention de son crédit en sa faveur, il l’accordait toujours avec toute la courtoisie d’un gentilhomme français qui sait ce qu’il se doit à lui-même et ce qui est dû à l’hospitalité nationale.

À la fin, je ne sais par quel hasard le marquis découvrit que l’individu qui fréquentait le même café que lui était Écossais, circonstance qui parla hautement en ma faveur. Il m’informa que quelques-uns de ses ancêtres étaient d’origine écossaise ; il croyait même que sa maison avait quelques parents dans ce qu’il lui plaisait d’appeler la province de Hanguisse, dans la Calédonie. La parenté avait été vérifiée et reconnue de part et d’autre au commencement du siècle dernier ; et durant son exil (car, comme on le pense bien, le marquis avait passé dans les rangs de l’armée de Condé et partagé les malheurs et la détresse de l’émigration), il avait éprouvé quelque désir d’aller renouer connaissance avec ses parents d’Écosse et réclamer leur protection. Mais, après tout, disait-il, il ne s’était pas beaucoup soucié de se présenter à eux dans une position qui ne leur aurait pas fait beaucoup d’honneur et qu’ils auraient pu considérer comme leur imposant quelque honte ; en sorte qu’il crut plus sage de s’en remettre à la Providence, et de se tirer d’affaire du mieux qu’il lui serait possible. Ce qu’il fit dans ce but, je n’ai jamais pu le savoir ; mais, j’en suis sûr, ce noble vieillard ne fit rien qui pût compromettre sa loyauté ; quoi qu’il pût arriver, il resta ferme dans ses principes et dans ses opinions, jusqu’à ce que les événements l’eussent ramené, vieux, pauvre et découragé, dans un pays qu’il avait quitté bien jeune encore, plein de vigueur, de santé, et d’un vif ressentiment qui comptait tirer une prompte vengeance de ceux qui l’en avaient chassé. Si je l’avais connu dans des circonstances plus prospères j’aurais pu rire de quelques traits du caractère du marquis, particulièrement de ses préjugés relatifs à la naissance et sur la politique ; mais, dans la position où il était, quand même ses préjugés n’auraient pas eu pour base une forte conviction, n’auraient pas été ennoblis par un entier désintéressement, il méritait ce respect que nous accordons au martyr ou au confesseur d’une religion différente de la nôtre.

Peu à peu nous devînmes bons amis, et nous prîmes notre café, nous fumâmes notre cigare, nous bûmes notre bavaroise ensemble pendant plus de six semaines, sans que, de part ni d’autre, les affaires apportassent de longues interruptions à ces plaisirs. Ayant, non sans quelque difficulté, trouvé la clef de ses questions relativement à l’Écosse, grâce à une heureuse conjecture que la province de Hanguisse ne pouvait être que notre comté d’Angus, je fus à même de répondre d’une manière plus ou moins satisfaisante à la plupart de celles qu’il me fit sur les parents qu’il avait dans ce pays ; et je ne vis pas sans éprouver quelque surprise que le marquis connaissait la généalogie de quelques-unes des familles distinguées de ce comté beaucoup mieux que je n’aurais pu m’y attendre.

Enfin, notre liaison lui causa tant de satisfaction qu’il en vint jusqu’à se résoudre à m’inviter à dîner au château de Haut-Lieu, château bien digne de ce nom, car il était situé sur une éminence qui commande les bords de la Loire. Cet édifice est à environ trois milles du village où j’avais établi ma résidence temporaire ; et lorsque je le vis pour la première fois, je pardonnai sans peine au propriétaire la mortification manifeste qu’il éprouva en recevant un hôte dans l’asile qu’il s’était formé au milieu des ruines du palais de ses ancêtres. Avec une gaieté sous laquelle il cherchait en vain à cacher un sentiment plus profond, il m’avait insensiblement préparé à la vue du lieu que je devais visiter, et il en eut même encore tout le temps, le jour où il me conduisit dans son petit cabriolet, attelé d’un gros et lourd cheval normand, vers cette antique demeure de ses pères.

Les restes de ce château reposent sur un magnifique plateau qui domine le cours de la Loire, et dont la pente, rachetée par des escaliers de pierres ornés de statues, de rocailles, et autres embellissements artificiels, forme plusieurs terrasses qui conduisent de degré en degré jusqu’au bord du fleuve. Toute cette décoration architecturale, ainsi que les parterres remplis de fleurs brillantes, de plantes curieuses et d’arbrisseaux exotiques, avaient depuis plusieurs années fait place aux objets plus utiles des travaux du vigneron ; cependant les restes de ces constructions, trop solides pour pouvoir être complètement détruites, prouvaient combien l’art avait été judicieusement employé pour embellir la nature.

Aujourd’hui il est peu de ces maisons de plaisance qui soient parfaitement conservées ; car l’inconstance de la mode a opéré en Angleterre un changement aussi complet que celui que le génie de la dévastation et la fureur populaire ont produit en France. Quant à moi, je me contente de souscrire à l’opinion du juge le plus éclairé de notre époque[15], qui pense que nous avons porté beaucoup trop loin notre amour pour la simplicité, et que les alentours d’un édifice imposant exigent des embellissements plus recherchés que ceux qui sont dus à de futiles ornements de gazon et de sable. Un site éminemment pittoresque serait probablement dégradé par l’introduction de ces ornements artificiels ; mais il en est beaucoup d’autres où l’intervention d’un plus grand nombre d’ornements d’architecture qu’il n’est d’usage d’en employer aujourd’hui, me paraît nécessaire pour racheter la nudité uniforme d’une haute maison qui s’élève isolément au milieu d’une pelouse, où elle ne paraît pas plus en rapport avec ce qui l’environne que si elle était sortie de la ville pour aller se promener dans la campagne.

Comment le goût vint à changer d’une manière si soudaine et si complète, c’est une circonstance fort singulière, et l’on ne pourrait guère l’expliquer que par le principe d’après lequel, dans une comédie de Molière[16], les trois amis du père préconisent un remède qui doit guérir la mélancolie de sa fille, c’est-à-dire, de garnir son appartement de tableaux, de tapisseries, de porcelaines, selon le genre de commerce que fait chacun d’eux. En faisant l’application de ces motifs au cas dont nous parlons, nous découvrirons peut-être qu’autrefois l’architecte traçait le jardin et le parterre qui entouraient une maison, et que naturellement, déployant son art, il y plaçait des statues, des vases, des terrasses pavées, et des escaliers dont les balustrades étaient chargées d’ornements, tandis que le jardinier, son subordonné, s’efforçait de faire correspondre le règne végétal au goût dominant, et taillait ses haies vives en remparts verdoyants, avec des tours et des créneaux, et ses arbres isolés comme l’aurait fait un statuaire. Mais, depuis lors, la roue a tourné de manière à placer le jardinier paysagiste sur la même ligne que l’architecte ; et de là vient l’usage libéral et un peu trop fréquent que l’on fait de la bêche et de la pioche, et la manie de convertir les pompeux travaux de l’architecte en une ferme ornée, qui se rapproche de la simplicité que la nature déploie dans la campagne environnante, autant que cela peut s’accorder avec l’agrément des allées commodes et sablées qu’exigent impérieusement les approches de la résidence d’un riche propriétaire.

Terminons cette digression, qui a donné au cabriolet du marquis le temps de gravir la colline par une chaussée tournante, aujourd’hui en très-mauvais état ; car sa rapidité avait été fortement retardée par la rotondité pesante de Jean Roast-Beef[17], que sans doute le cheval normand maudissait d’aussi bon cœur que ses compatriotes des vieux âges exécraient la stupide obésité d’un esclave saxon. Nous arrivâmes enfin en vue d’une longue rangée de bâtiments sans toiture[18], et tombant en ruines, qui se liaient à l’extrémité occidentale du château.

« En votre qualité d’Anglais, me dit le marquis, je devrais vous faire des excuses pour le mauvais goût de mes ancêtres, qui ont placé cette rangée d’écuries de manière à ce qu’elle fasse corps avec le château, car je sais que dans votre pays on a coutume de les porter à une certaine distance. Mais ma famille attachait un orgueil héréditaire à la possession de nombreux chevaux ; et mes pères prenant plaisir à les visiter fréquemment, ils n’auraient pu le faire aussi commodément si les écuries eussent été plus éloignées. Avant la révolution, j’avais trente beaux chevaux dans ces bâtiments ruinés. »

Ce souvenir d’une magnificence passée lui échappa sans doute involontairement ; car, en général, il faisait rarement allusion à son ancienne opulence. Dans ces paroles, prononcées avec simplicité, il n’y avait nulle affectation ; rien qui indiquât que le vieux gentilhomme attachait la moindre importance à la fortune qu’il avait possédée jadis, ou qu’il demandait qu’on le plaignît de ce qu’il ne l’avait plus. Toutefois, ce souvenir réveilla quelques idées pénibles, et nous gardâmes le silence jusqu’au moment où, des débris d’une maisonnette qui avait été jadis la loge du portier, sortit une paysanne française, pleine de vivacité, dont les yeux étaient noirs comme du jais et brillants comme des diamants. Elle vint à nous avec un sourire qui laissait apercevoir des dents auxquelles nombre de duchesses auraient pu porter envie, et prit les rênes du petit équipage.

« Il faut que Madelon exerce aujourd’hui la charge de palefrenier, » dit le marquis après lui avoir fait un signe de tête gracieux, en retour de la profonde révérence qu’elle avait adressée à monseigneur ; « car son mari est allé au marché, et, quant à la Jeunesse, il a tant et de si diverses occupations, qu’il en perd presque la tête. Madelon était la filleule de mon épouse, et avait été élevée pour être femme de chambre de ma fille, » continua-t-il pendant que nous passions sous l’arcade de la porte principale, surmontée des armoiries mutilées des anciens seigneurs, et maintenant à demi cachées sous la mousse et le gramen, sans compter les branches vagabondes de quelques arbrisseaux non taillés.

La connaissance que j’acquis, par ces paroles jetées en passant, que le marquis était un époux, un père, privé de son épouse et de sa fille, augmenta mon respect pour ce vieillard infortuné, que chaque objet qui se rattachait à sa situation présente entretenait, sans aucun doute, dans des réflexions mélancoliques. Après une courte pause, il continua d’un ton plus gai : « Mon pauvre la Jeunesse vous amusera ; et, soit dit en passant, il a dix ans de plus que moi (le marquis en a plus de soixante) : il me rappelle cet acteur du Roman comique, qui jouait toute une pièce à lui seul. Il veut absolument être à la fois maître d’hôtel, cuisinier en chef, valet de chambre, en un mot représenter toute une suite de domestiques dans sa personne. Il me rappelle quelquefois un personnage de la Bride de Lammermoor[19], que vous devez avoir lue, puisque c’est l’ouvrage d’un de vos gens de lettres, qu’on appelle, je crois, le chevalier Scott.

— Je présume, répondis-je, que vous voulez dire sir Walter.

— Oui, c’est de lui-même que je voulais parler : j’oublie toujours les noms qui commencent par cette lettre impossible[20]. »

Cette réflexion écarta des souvenirs plus pénibles ; car j’avais à redresser mon ami français sur deux points. Sur le premier je réussis, non sans quelques difficultés ; car le marquis, malgré son aversion pour les Anglais, ayant passé trois mois à Londres, se piquait d’entendre les difficultés les plus ardues de la langue, et en appelait à tous les dictionnaires, depuis celui de Florio jusqu’au plus moderne, pour prouver que le mot anglais bride signifiait en français la bride d’un cheval. Son scepticisme alla même si loin sur ce point de philologie, que lorsque je me hasardai à lui faire entendre que dans tout le roman il n’y avait rien qui eût rapport à une bride, prenant un grand sang-froid, et ne se doutant nullement à qui il parlait, il rejeta tout le blâme de cette inconséquence sur le malheureux auteur. J’eus ensuite la franchise d’informer mon ami, d’après des motifs que personne ne pouvait connaître aussi bien que moi, que mon compatriote, homme de lettres distingué, dont je parlerai toujours avec le respect dû à ses talents, n’était pas responsable des ouvrages futiles que le caprice du public lui avait trop généreusement et trop inconsidérément attribués. Saisi par l’impulsion du moment, j’aurais même peut-être été plus loin, et confirmé ma dénégation par une preuve positive, en avouant à mon hôte qu’il n’était pas possible qu’un autre eût écrit des ouvrages dont moi-même j’étais l’auteur ; mais j’échappai au danger auquel je m’étais imprudemment exposé, le marquis m’ayant répondu avec beaucoup de calme qu’il était bien aise d’apprendre que de pareilles frivolités n’avaient pas été composées par une personne de condition. « Nous les lisons, dit-il, comme nous écoutons les plaisanteries d’un comédien, ou comme nos ancêtres écoutaient celles d’un bouffon de profession attaché à la famille, et s’en faisaient un grand objet d’amusement, quoiqu’ils eussent été fâchés qu’elles sortissent de la bouche de quelqu’un qui aurait eu de meilleurs droits à être admis dans leur société. »

Cette déclaration me rappela complètement à ma prudence ordinaire, et je craignis tellement de me compromettre, que je ne me hasardai même pas à expliquer à mon aristocrate ami que l’individu qu’il avait nommé devait son avancement, à ce que j’avais entendu dire, à certains ouvrages de sa composition, qui, sans lui faire injure, pouvaient être comparés à des romans en vers.

La vérité est que, entre autres préjugés injustes auxquels j’ai déjà fait allusion, le marquis avait contracté une horreur mêlée de mépris pour tout homme qui fait des livres, parce que faire des livres est un métier tout comme un autre. Cette horreur ne s’étendait cependant pas jusqu’à ceux qui composent un in-folio sur la jurisprudence ou la théologie ; mais il regardait l’auteur d’un roman, d’une nouvelle, d’un poëme, d’une pièce fugitive en vers, ou d’un ouvrage de critique, comme on regarde un reptile venimeux, c’est-à-dire, avec crainte et dégoût. L’abus de la presse, soutenait-il, surtout dans ses productions les plus légères, dans ses formats les plus minces, avait empoisonné en Europe toutes les sources de la morale, et reprenait peu à peu une influence que le tumulte de la guerre lui avait fait perdre. Tous les écrivains, excepté ceux du plus gros et du plus lourd calibre, il les regardait comme dévoués à la mauvaise cause, depuis Rousseau et Voltaire jusqu’à Pigault-Lebrun et à l’auteur des romans écossais ; et bien qu’il convînt qu’il les lisait pour passer le temps, néanmoins, comme Pistol mangeant son poireau[21], ce n’était pas sans maudire la tendance de l’ouvrage qu’il avait sous les yeux.

Cette observation m’empêcha de faire l’aveu trop franc auquel ma vanité se préparait, et je ramenai le marquis à ses remarques sur le manoir de ses aïeux. « Ici, dit-il, était le théâtre sur lequel mon père obtint plus d’une fois un ordre pour que les principaux acteurs de la Comédie française vinssent jouer, quand le roi et madame de Pompadour l’honoraient de leur visite. Là-bas, plus au centre, était la salle baronniale où s’exerçait la juridiction féodale, lorsque des criminels devaient être jugés par le seigneur ou le bailli ; car nous avions, comme vos nobles écossais, le droit de basse et haute justice, ou autrement de fosse et de fourche, fossa cum furca, comme dirait un juriste. Au-dessous est la chambre de la question ou de la torture, et vraiment je suis fâché qu’un droit aussi sujet à des abus ait été confié aux mains d’une créature vivante. « Mais, » ajouta-t-il avec un sentiment de dignité qui prenait sa source dans le souvenir des atrocités que ses ancêtres avaient commises dans les souterrains dont il me montrait les soupiraux grillés, « telles sont les conséquences de la superstition, que, même aujourd’hui, les paysans n’osent approcher de ces cachots dans lesquels, dit-on, mes aïeux commirent plus d’un acte de cruauté. »

Tandis que nous approchions de la fenêtre, car je témoignais quelque curiosité de voir ce séjour de terreur, il s’éleva de cet abîme souterrain de grands éclats de rire, que nous découvrîmes facilement provenir d’un groupe de folâtres enfants qui avaient changé le caveau en un théâtre de leurs jeux, où ils faisaient une partie de Colin-Maillard.

Le marquis se trouva un peu déconcerté et eut recours à sa tabatière ; mais se remettant promptement, il me dit : « Ce sont les enfants de Madelon ; les terreurs imaginaires de ces retraites souterraines leur sont devenues familières. D’ailleurs, pour vous dire la vérité, ces pauvres enfants sont nés depuis l’époque des prétendues lumières qui ont fait disparaître notre superstition et en même temps notre sainte religion : ceci m’amène à vous prévenir que c’est aujourd’hui un jour maigre. Le curé de la paroisse est le seul convive que nous aurons, et je ne consentirais pas volontiers à heurter ses principes. D’ailleurs, » continua-t-il d’un ton plus ferme, et mettant de côté toute espèce de contrainte, « l’adversité m’a donné sur ce sujet des idées différentes de celles que m’inspirait la prospérité, et je rends grâces à Dieu de ce que je n’ai pas honte d’avouer que je suis les commandements de mon église. »

Je me hâtai de lui répondre que, bien qu’ils pussent différer de ceux de la mienne, j’avais tout le respect possible pour les règlements religieux de toute communion chrétienne, pénétré de l’idée que nous adressions nos prières au même Dieu, fondées sur le même et grand principe de la rédemption éternelle, quoique sous des formes différentes ; que j’étais dans la persuasion que s’il avait plu au Tout-Puissant de ne pas permettre cette variété de culte, nos devoirs nous auraient été prescrits aussi distinctement qu’ils sont tracés dans le Décalogue.

Le marquis n’était pas un secoueur de main[22] ; mais dans le cas présent, il saisit la mienne et la secoua avec cordialité : seule marque peut-être qui pût annoncer qu’il partageait mes sentiments, et qu’un zélé catholique pût convenablement donner en pareille circonstance.

Ces explications, ces remarques, et les nombreuses réflexions, produites par le spectacle de ces ruines, remplirent le temps que nous mîmes à faire deux ou trois fois le tour de la longue terrasse, et un quart d’heure pendant lequel nous restâmes assis dans un pavillon voûté, bâti en pierres de taille, décoré des armoiries du marquis, et dont le dôme, quoique un peu endommagé, était encore solide et assez bien conservé.

« C’est ici, » dit-il en reprenant le ton de la première partie de notre conversation, « que j’aime à venir m’asseoir à midi, lorsque ce pavillon m’offre un abri contre la chaleur, et dans la soirée, lorsque les rayons du soleil couchant s’éteignent par degrés sur la nappe étendue et onduleuse de la Loire ; c’est ici que, pour employer le langage de votre grand poète, c’est ici que, malgré ma qualité de Français, je connais mieux que bien des Anglais,

Shewing the Code of sweet and bitter fancy[23]. »

J’eus grand soin de ne pas réclamer contre cette variante d’un passage bien connu de Shakspeare ; car je soupçonne fort que Shakspeare aurait perdu dans l’opinion d’un juge aussi fin que le marquis, si j’avais démontré que, suivant toutes les autres leçons, il avait écrit chewing the cude, au lieu de shewing the Code[24]. D’ailleurs notre précédente discussion me suffirait, étant convaincu depuis long-temps (quoique je ne l’aie été que dix ans après être sorti du collège d’Édimbourg) que le véritable talent de la conversation consiste non pas à faire parade de connaissances supérieures que l’on possède sur des sujets de peu d’importance, mais à agrandir, à perfectionner, à corriger ce que l’on sait, en s’appuyant de l’autorité de ceux qui savent. Je laissai donc le marquis expliquer le Code tout à son aise, et je fus récompensé de ma retenue par la dissertation logique et savante qu’il entama sur le style maniéré et gracieux d’architecture introduit en France dans le dix-septième siècle. Il en indiqua les beautés et les défauts avec infiniment de goût ; et après avoir donné ses idées sur des sujets du même ordre que ceux qui m’ont déjà fourni une digression, il fit en leur faveur un appel d’un autre genre, fondé sur celles qui naissaient naturellement de ce qui était sous nos yeux.

« Qui pourrait sans remords, dit-il, détruire les terrasses du château de Sully ? ces terrasses que nous ne saurions fouler sous nos pas sans nous rappeler l’image de cet homme d’état, aussi distingué par sa sévère intégrité que par la force et l’infaillible sagacité de son esprit ! Si elles étaient d’un pouce moins larges, un tant soit peu moins massives, ou bien si elles étaient dépouillées de leur solennelle uniformité par les plus légères altérations, nous serait-il possible de nous les figurer encore comme ayant été le théâtre de ses méditations patriotiques ? Un salon meublé dans le goût du jour pourrait-il vous représenter à l’idée le duc assis dans son fauteuil, tandis que la duchesse est assise sur un tabouret, donnant des leçons de courage et de fidélité à leurs fils, de modestie et de soumission à leurs filles, aux uns et aux autres d’une morale rigide, tandis qu’un cercle de jeune noblesse les écoute avec attention, les yeux modestement tournés vers la terre, immobiles et muets, sans chercher à s’asseoir, si ce n’est d’après le commandement exprès de leur prince et parent ? Non, monsieur : détruisez le pavillon royal et séculaire dans lequel se passait cette édifiante scène de famille, et vous éloignez de l’esprit la vraisemblance, la vérité du tableau qu’il s’était formé. Ou bien encore, vous est-il possible de vous figurer ce pair, ce patriote illustre, se promenant dans un jardin anglais ? Certes, autant vaudrait vous le représenter revêtu d’un frac bleu, et d’un gilet blanc, au lieu de son habit à la Henri IV et de son chapeau à plumes. Comment aurait-il pu se mouvoir dans le labyrinthe inextricable de ce que vous appelez une ferme ornée, avec son cortège habituel de deux files de gardes suisses entre lesquelles il marchait ? En vous rappelant sa figure, sa barbe, son haut-de-chausses à canons, attaché à son juste-au-corps par mille aiguillettes et nœuds de ruban, votre imagination ne saurait, en se le représentant dans un moderne jardin anglais, le distinguer de quelque vieillard en délire qui s’est avisé de se revêtir du costume de son trisaïeul, et qu’un détachement de gendarmes conduit à une maison de fous. Mais si elle existe encore, contemplez la longue et magnifique terrasse où le loyal, le magnanime Sully avait coutume de faire deux fois par jour sa promenade solitaire, tout en méditant sur les plans qu’il formait pour le bonheur du peuple, pour la gloire de la France ; ou bien lorsque, à une époque plus avancée et plus triste de sa vie, il rêvait douloureusement au souvenir de son maître assassiné, et au sort de son pays déchiré par des factions qui à leur insu préparaient sa ruine : sur ce magnifique arrière-plan d’arcades jetez des vases, des statues, des urnes, en un mot tout ce qui annonce la proximité d’un palais ducal, et le tableau, dans toutes ses parties, sera en harmonie avec la figure de ce grand ministre. Les factionnaires armés de l’arquebuse, et placés aux deux extrémités de la longue terrasse bien nivelée, annoncent la présence du prince féodal, plus évidemment encore démontrée par la garde d’honneur qui le précède et qui le suit avec la hallebarde haute, l’air martial et fier, comme si l’on était en présence de l’ennemi : animés du même sentiment que leur noble et digne chef, tous s’étudient à régler leurs pas d’après les siens, marchant lorsqu’il marche, s’arrêtant lorsqu’il s’arrête, se conformant aux plus légères irrégularités de ses courtes haltes et de sa marche, occasionnées par ses profondes réflexions ; tous exécutent avec la précision militaire la plus rigoureuse les évolutions requises, devant et derrière celui qui semble être le centre et le principe d’action de leurs rangs, de même que le cœur est le mobile et la force du corps humain… Si vous souriez en entendant cette description d’une promenade si peu conforme à la frivole liberté des mœurs modernes, » ajouta le marquis en me regardant d’un air de doute et de soupçon, « vous décideriez-vous à démolir cette autre terrasse, foulée par les pieds délicats de la séduisante marquise de Sévigné, et à l’idée de laquelle s’unissent tant de souvenirs qui se rattachent à une foule de passages de ses lettres enchanteresses ? »

Un peu fatigué de cette dissertation que bien certainement le marquis avait prolongée dans le but de rehausser les beautés naturelles de sa chère terrasse, qui, au reste, toute délabrée qu’elle était, n’avait cependant pas besoin d’une recommandation aussi formelle, j’informai mon ami que je venais de recevoir d’Angleterre le journal d’un voyage exécuté dans le midi de la France par un jeune étudiant d’Oxford, avec qui je suis lié d’affection, littérateur, poëte, dessinateur, ouvrage dans lequel il donne une description si animée et si intéressante du château de Grignan, demeure de la fille bien-aimée de madame de Sévigné, et où elle-même faisait de fréquents séjours. J’ajoutai qu’il n’était personne qui, après avoir lu le livre et n’étant qu’à une distance de quarante milles du château, ne voulût y faire un pèlerinage. Le marquis témoigna sa vive satisfaction par un sourire, me demanda le titre entier de l’opuscule, et écrivit sous ma dictée : « Itinéraire d’un voyage fait en Provence et sur le Rhône en 1819, par John Hugues, A. M., maître ès-arts du collège Oriel, à Oxford. » Il me dit ensuite qu’il ne pouvait, quant à présent, faire emplette de livres pour le château, mais qu’il inviterait à le lui procurer le libraire chez lequel il était abonné dans une ville du voisinage. « Mais, ajouta-t-il, voici le curé qui arrive bien à propos pour mettre fin à notre discussion ; je vois aussi la Jeunesse faisant le tour du vieux portique sur la terrasse, pour aller sonner la cloche du dîner ; cérémonie assurément bien inutile pour réunir trois personnes, mais à laquelle le bon vieillard ne renoncerait pas sans éprouver le plus mortel chagrin. Ne faites aucune attention à lui pour le moment, attendu qu’il désire remplir incognito le service des départements inférieurs : lorsqu’il aura cessé de sonner, il paraîtra devant nous dans toute sa gloire, en qualité de majordome. »

Pendant que le marquis parlait ainsi, nous nous dirigions vers l’extrémité orientale du château, seule partie de l’édifice qui fût encore habitable.

« La bande noire, me dit-il, en démolissant le reste du château, pour en prendre le plomb, la charpente et autres matériaux, m’a rendu, sans y penser, le service de le réduire à des dimensions plus analogues à la fortune du propriétaire actuel. La chenille a encore trouvé dans la feuille un coin pour y cacher sa chrysalide : qu’a-t-elle à s’embarrasser de savoir quels sont les insectes qui ont dévoré le reste du buisson ? »

Comme il finissait de parler, nous arrivâmes à la porte. La Jeunesse s’y montra avec un air d’empressement et de respect et un visage qui, bien que sillonné de mille rides, était prêt à répondre à la première parole de bonté de son maître par un sourire qui faisait apercevoir deux rangées de dents solides et bien conservées en dépit de la vieillesse et des infirmités. Ses bas de soie, bien tirés et bien propres, si souvent lavés qu’ils en avaient contracté une teinte jaunâtre ; sa queue nouée avec une rosette, la boucle grise et peu fournie qui s’appliquait sur chacune de ses joues maigres et flasques ; son habit couleur de perle, sans collet ; le solitaire qui ornait un de ses doigts, le jabot, les manchettes et le chapeau-à-bras : tout annonçait que la Jeunesse avait considéré l’arrivée d’un convive au château comme un événement extraordinaire qui exigeait que, pour sa part, il déployât une magnificence et une parure proportionnées.

En considérant ce bizarre mais fidèle serviteur, qui probablement héritait des préjugés aussi bien que des vieux habits de son maître, je ne pus m’empêcher de reconnaître la ressemblance indiquée par le marquis lui-même entre la Jeunesse et mon Caleb, le fidèle écuyer de Maître de Rawenswood. Mais un Français, un Maître-Jacques ou Jean-fait-tout, une espèce de Michel-Morin, peut naturellement, avec plus d’aisance et de souplesse, se charger à lui seul d’un grand nombre d’emplois et y suffire avec plus de facilité que ne le ferait un Écossais avec sa roideur et la lenteur de ses mouvements. Plus habile que Caleb, sinon par le zèle du moins par sa dextérité, la Jeunesse paraissait se multiplier selon les besoins de l’occasion, et s’acquittait de ses divers emplois avec une promptitude si grande et une exactitude si remarquable, qu’un domestique de plus aurait été entièrement inutile.

Le dîner fut splendide. La soupe, malgré l’épithète de maigre dont les Anglais n’usent que par dérision[25], avait un goût délicieux, et la matelote de brochet et d’anguille me réconcilia, tout Écossais que j’étais, avec ce dernier poisson. Il y avait même un petit bouilli pour l’hérétique, soigneusement cuit de manière à conserver tout son jus, et en même temps rendu si tendre que rien ne pouvait être plus délicat. Le potage et deux autres petits plats étaient également bien accommodés. Mais ce dont le vieux maître d’hôtel se glorifiait le plus, comme d’une chose superbe, souriant comme un homme satisfait de lui-même, et jouissant de ma surprise en le plaçant sur la table, ce fut un immense plat d’épinards[26], non pas aplani en surface uniforme, comme ceux qui sortent des mains de nos cuisiniers non initiés, mais représentant des collines et des vallons où l’on découvrait un noble cerf poursuivi par une meute de chiens à la gueule béante, et par d’élégants cavaliers, les uns donnant du cor, les autres tenant la cravache haute et la brandissant comme un couteau de chasse : chiens, chasseurs et cerfs, tout était fait de pain artistement découpé, puis grillé et frit dans le beurre. Jouissant des éloges que je ne manquai pas de prodiguer à ce chef-d’œuvre, le vieillard avoua qu’il lui avait fallu près de deux jours de travail pour le porter à ce degré de perfection ; et voulant en donner l’honneur à qui de droit, il ajouta qu’une conception aussi brillante ne lui appartenait pas entièrement, mais que monseigneur lui-même avait eu la bonté de lui suggérer plusieurs idées précieuses, et même avait bien voulu condescendre à l’aider dans l’exécution en taillant quelques-unes des principales figures. Le marquis rougit un peu de cet éclaircissement qu’il aurait probablement supprimé bien volontiers, mais il avoua qu’il avait eu l’intention de me surprendre par la représentation d’une scène tirée d’un poème qui avait eu du succès dans mon pays, Milady Lac[27]. Je lui répondis qu’un cortège aussi splendide représentait une grande chasse de Louis XIV plutôt que celle d’un pauvre roi d’Écosse, et que ce verdoyant paysage ressemblait à la forêt de Fontainebleau plutôt qu’aux montagnes sauvages de la Calédonie. Il me fit un gracieux salut de la tête en réponse à ce compliment, et reconnut que le souvenir du costume de l’ancienne cour de France, quand elle était dans toute sa pompe, avait bien pu égarer son imagination. La conversation fut donc bientôt amenée sur d’autres sujets.

Le dessert n’était pas moins recherché que les autres services : le fromage, les fruits, la salade, les olives, les cerneaux et le délicieux vin blanc étaient impayables, chacun dans son espèce ; et le bon marquis observa, avec une grande satisfaction, que son convive y faisait honneur de la manière la plus cordiale. « Après tout, dit-il, et cependant ce n’est qu’avouer une sotte faiblesse ; après tout, je ne saurais me dispenser de me réjouir de ce que je me sens en état d’offrir à un étranger une sorte d’hospitalité qui lui semble agréable. Croyez-moi, ce n’est pas entièrement par orgueil que nous autres, pauvres revenants, nous menons une vie si retirée et négligeons les devoirs de l’hospitalité. Il est vrai qu’il n’y en a que trop parmi nous qui errent dans les châteaux de leurs pères, et que l’on prendrait plutôt pour les esprits de leurs propriétaires décédés, que pour des hommes vivants rétablis dans leurs possessions. Cependant c’est par rapport à eux-mêmes, plutôt que pour épargner une subtilité que nous ne cultivons point la société des voyageurs de votre pays. Nous avons dans l’idée que votre opulente nation tient particulièrement au faste et à la bonne chère, que vous aimez vos aises et recherchez les jouissances de tout genre : or les moyens qui nous restent pour vous faire un bon accueil sont généralement si limités, que nous sentons le besoin de nous interdire toute sorte de dépense et d’ostentation. Personne n’éprouve le besoin d’offrir ce qu’il a de mieux, lorsqu’il a raison de penser que ce mieux ne fera pas plaisir ; et comme plusieurs d’entre vous publient le journal de leurs voyages, monsieur le marquis n’aurait probablement pas beaucoup de raison d’être satisfait en voyant le pauvre dîner qu’il a pu donner à un milord anglais mentionné dans une relation qui doit être un monument durable. »

J’interrompis le marquis pour l’assurer que, si j’avais l’intention de publier le récit de mon voyage, ce ne serait que pour perpétuer le souvenir du meilleur dîner que j’eusse fait de ma vie. Il me remercia par une inclination de tête, et me dit qu’il fallait ou que je ne partageasse pas entièrement le goût national, ou bien que ce que l’on en disait fût très-exagéré ; il me remerciait particulièrement de lui avoir montré la valeur des possessions qui lui restaient ; l’utile avait sans doute survécu au somptueux, à Haut-Lieu comme ailleurs ; les grottes, les statues, les serres pour les plantes exotiques et curieuses, le temple et la tour, avaient disparu ; mais la vigne, le potager, le verger, l’étang, existaient encore, et il s’estimait heureux de voir que leurs produits réunis avaient pu composer un repas qui avait paru passable, même à un Anglais. « J’espère seulement, ajouta-t-il, que vous voudrez bien me convaincre de la sincérité de vos compliments en acceptant l’hospitalité au château de Haut-Lieu aussi souvent que vous ne serez pas retenu par des engagements plus agréables, durant votre séjour dans notre voisinage. » Je promis bien volontiers de profiter d’une invitation faite avec tant de grâce qu’il me semblait qu’en l’acceptant j’obligeasse celui qui me l’adressait.

La conversation tomba alors sur l’histoire du château et de ses environs, sujet qui plaçait le marquis sur son terrain, quoiqu’il ne fût ni savant ni antiquaire, ni même historien profond, lorsqu’il n’était plus question de ses propriétés. Mais il se trouva que le curé était l’un et l’autre, en même temps qu’un homme aimable, d’une conversation attachante, plein de prévenance, et mettant dans ses communications cette politesse aisée qui m’a semblé être le type des membres du clergé catholique, qu’ils aient beaucoup ou même peu d’instruction. Ce fut de lui que j’appris qu’il existait encore au château de Haut-Lieu le reste d’une belle bibliothèque. Le marquis haussa les épaules en entendant le curé me donner cette information, regarda d’un côté et de l’autre, et témoigna la même espèce de puéril embarras qu’il n’avait pu s’empêcher de montrer lorsque la Jeunesse avait indiscrètement révélé l’intervention de son maître dans les arrangements de la cuisine.

« J’aurais, dit-il, beaucoup de plaisir à vous montrer mes livres ; mais ils sont en si mauvais état et dans un tel désordre, que j’ai honte de les faire voir à qui que ce soit.

— Pardonnez-moi, monsieur le marquis, répondit le curé ; vous savez que vous avez permis au grand bibliomane anglais, le docteur Dibdin, de consulter ces précieuses reliques, et vous devez ne pas avoir oublié l’éloge pompeux qu’il en a fait.

— Pouvais-je m’y refuser, mon cher ami ? répliqua le marquis ; on avait fait au bon docteur un rapport exagéré au sujet des restes de ce qui était autrefois une bibliothèque ; il s’était établi dans l’auberge voisine, bien déterminé à emporter la place ou à périr au pied des remparts. J’avais même ouï dire qu’il avait calculé mathématiquement la hauteur de la tourelle, afin de se pourvoir d’échelles pour l’escalader. Vous n’auriez pas voulu que je réduisisse un respectable théologien, quoique appartenant à une religion dissidente, à un pareil acte de désespoir ? ma conscience s’y serait refusée.

— Mais vous savez en outre, monsieur le marquis, continua le curé, que le docteur Dibdin fut tellement peiné en voyant la dilapidation que votre bibliothèque avait soufferte, qu’il avoua qu’il regrettait de ne pas avoir les pouvoirs de notre église pour lancer un anathème sur la tête des coupables.

— Son ressentiment, dit le marquis, était sans doute proportionné à son désappointement ?

— Nullement, répondit le curé ; car il parlait avec tant d’enthousiasme de la valeur de ce qui vous reste, que je suis convaincu qu’il n’a fallu rien moins que vos instantes prières pour empêcher le château de Haut-Lieu d’occuper au moins vingt pages dans le magnifique ouvrage dont il vous a envoyé un exemplaire, et qui sera un monument impérissable de son zèle et de son érudition.

— Le docteur Dibdin est d’une politesse achevée, dit le marquis ; et quand nous aurons pris notre café (le voilà qui arrive), nous irons à la tourelle ; et j’espère que, de même que monsieur n’a pas dédaigné mon humble dîner, il aura également de l’indulgence pour l’état de désordre de ma bibliothèque : je m’estimerai heureux s’il y trouve quelque chose qui puisse l’amuser. D’ailleurs, mon cher curé, quelque chose qui arrive, vous avez tous les droits possibles sur mes livres, puisque, sans votre intervention, ils n’auraient jamais été rendus à leur propriétaire. »

Quoique cet acte additionnel de courtoisie lui eut été évidemment arraché par l’importunité du curé, et que son désir de cacher la nudité de ses domaines et l’étendue de ses pertes parût toujours lutter contre son penchant naturel à obliger, je ne pus m’empêcher d’accepter une offre que les règles strictes de la politesse auraient peut-être dû me faire refuser. Mais renoncer à voir les restes d’une collection assez curieuse pour avoir inspiré à notre bibliomaniaque docteur la détermination de recourir à l’escalade en désespoir de cause, c’eût été un acte d’abnégation au-dessus de mes forces.

La Jeunesse avait apporté le café, tel qu’on ne le sert que sur le continent, sur un plateau couvert d’une serviette, afin qu’on pût penser qu’il était d’argent, et le pousse-café de la Martinique sur un petit plateau qui était réellement de ce métal. Le repas ainsi terminé, le marquis me conduisit, par un escalier dérobé, dans une vaste galerie, de forme régulière, qui avait près de cent pieds de long, mais tellement dilapidée, que je tins mes yeux fixés sur le plancher, de crainte que le bon marquis ne se crût obligé de faire une apologie pour les tableaux délabrés et les tapisseries en lambeaux, et, ce qui était pire, pour les croisées mutilées par la violence du vent.

« Nous avons fait en sorte de rendre la petite tour un peu plus habitable, » dit le marquis en traversant à la hâte ce séjour de désolation ; « c’était autrefois ici la galerie de tableaux ; et dans le boudoir qui vient après, et qui est maintenant occupé par la bibliothèque, nous conservions quelques tableaux précieux de chevalet, dont la petite dimension exigeait qu’on les regardât de plus près. »

En parlant ainsi il écarta un pan de la tapisserie déjà citée, et nous entrâmes dans la chambre dont il venait de parler.

C’était une salle octogone, correspondant à la forme extérieure de la tourelle dont elle occupait l’intérieur. Quatre des côtés avaient des fenêtres garnies de jalousies, dont chacune offrait un point de vue magnifique et varié de la Loire et de la contrée adjacente à travers laquelle ce fleuve majestueux déroule ses vastes replis. Les croisées étaient garnies de vitraux peints, au travers desquels l’éclat du soleil couchant montrait un assemblage d’emblèmes religieux et d’armoiries qu’il était presque impossible de regarder sans être ébloui ; mais les deux autres, que les rayons de cet astre n’éclairaient plus, pouvaient être examinées avec plus d’attention, et l’on voyait facilement qu’elles étaient aussi en verre peint qui ne leur avait pas été destiné dès l’origine, mais qui, comme je l’appris ensuite, avait appartenu à la chapelle du château, aujourd’hui profanée et pillée. Pendant plusieurs mois le marquis s’était fait un amusement d’accomplir ce rifacimento avec l’aide du curé et de l’universel la Jeunesse ; et quoiqu’ils n’eussent fait que réunir des fragments souvent fort petits, ces vitraux peints, à moins qu’on ne les examinât de près et avec l’œil de l’antiquaire, produisaient dans leur ensemble un effet assez agréable.

Les côtés de l’appartement qui n’avaient pas de fenêtres étaient, à l’exception de l’espace nécessaire pour la petite porte, garnis d’armoires et de rayons, les uns en bois de noyer parfaitement sculpté, et auquel le temps avait donné une couleur brun-foncé, à peu près comme celle d’une châtaigne mûre ; les autres en bois de sapin ordinaire, réparations de fraîche date, destinées à suppléer au déficit occasionné par la violence et la dévastation. Sur ces rayons étaient déposés les débris ou plutôt les précieux restes d’une magnifique bibliothèque.

Le père du marquis avait été un homme instruit, et son grand-père, par l’étendue de ses connaissances, s’était rendu célèbre, même à la cour de Louis XIV, où la littérature était, jusqu’à un certain point, considérée comme un objet à la mode. Ces deux seigneurs, qui avaient joui d’une fortune considérable, et qui s’étaient librement adonnés à leur goût, avaient fait de si nombreuses additions à une ancienne bibliothèque gothique fort curieuse qui leur était venue de leurs ancêtres, qu’il y avait peu de collections en France qui pussent être comparées à celle de Haut-Lieu. Elle avait été complètement dispersée par suite d’une tentative irréfléchie du marquis actuel, en 1790, pour défendre son château contre une populace mutinée. Heureusement le curé, qui, par sa conduite charitable et modérée, ainsi que par ses vertus évangéliques, avait beaucoup de crédit sur l’esprit des paysans du voisinage, décida plusieurs d’entre eux à lui céder pour quelques sous, plusieurs fois même pour un petit verre d’eau-de-vie, des volumes qui avaient coûté des sommes considérables, et que ces forcenés, en pillant le château, avaient enlevés par le seul instinct de nuire. Le bon curé avait ainsi racheté autant de livres que sa bourse avait pu le lui permettre, et c’était grâce à ces soins qu’ils avaient été rétablis dans la tourelle où je les trouvai. Il n’était donc pas étonnant qu’il se fît une gloire et un plaisir de montrer aux étrangers la collection qu’il avait formée.

En dépit des volumes dépareillés, mutilés, et des autres mortifications que rencontre un amateur en parcourant une bibliothèque mal tenue, il y avait dans celle de Haut-Lieu plusieurs ouvrages faits, comme le dit Bayes[28], « pour élever et surprendre » le bibliomane. On trouvait « le rare petit volume à la dorure noircie[29], » comme s’exprime le docteur Ferrier avec toute la sensibilité d’un amateur ; des missels soigneusement et richement enluminés ; des manuscrits de 1380, de 1320, et même d’une date plus ancienne, et des ouvrages imprimés en caractères gothiques dans le quinzième et le seizième siècle. Mais je me propose d’en rendre un compte plus détaillé, si le marquis veut bien m’en accorder la permission.

En attendant, il suffira de dire que, ravi de la journée que j’avais passée à Haut-Lieu, je renouvelai souvent ma visite, et que la clef de la tour octogone était toujours à ma disposition. Ce fut alors que je me passionnai vivement pour une partie de l’histoire de France que, malgré la grande importance de ses rapports avec celle de l’Europe en général, et quoique traitée par un ancien historien inimitable, je n’avais jamais suffisamment étudiée. En même temps, pour satisfaire les désirs de mon excellent hôte, je m’occupai de temps en temps de quelques mémoires de sa famille, qui avaient été heureusement conservés et qui contenaient des détails curieux relatifs aux liens qui l’attachaient à l’Écosse, circonstance à laquelle je fus, dans le principe, redevable des bonnes grâces du marquis de Haut-Lieu.


Je méditai sur toutes ces choses more meo (à ma manière), jusqu’au moment où je retournai auprès du beef et du feu de houille de la Grande-Bretagne, retour qui n’eut lieu qu’après que j’eus rédigé ces réminiscences gauloises. Enfin le résultat de mes méditations prit la forme dont mes lecteurs, si cette introduction ne les a pas épouvantés, seront bientôt à même de juger.

Si le public daigne accueillir cet ouvrage avec bonté, je ne regretterai point les quelques mois pendant lesquels j’ai été absent de mon pays.


QUENTIN DURWARD


CHAPITRE PREMIER.

LE CONTRASTE.


Regarde ce portrait et puis cet autre, images non ressemblantes de deux frères.
Shakspeare, Hamlet, acte III, scène iv


La fin du quinzième siècle prépara une suite d’événements qui eurent pour résultat d’élever la France à cette apogée formidable de puissance qui a toujours été un sujet de jalousie pour les autres nations de l’Europe. Avant cette époque, elle eut à lutter pour sa propre existence contre les Anglais, déjà en possession de ses plus belles provinces ; et les plus grands efforts de son roi, la valeur de ses habitants, purent à peine la préserver du joug de l’étranger ; mais ce n’était pas là le seul danger qui la menaçait : les princes qui possédaient les grands fiefs de la couronne, et particulièrement les ducs de Bourgogne et de Bretagne, étaient parvenus à rendre si légères leurs chaînes féodales, qu’ils ne se faisaient aucun scrupule de lever l’étendard contre leur seigneur suzerain, le roi de France, sous les prétextes les plus frivoles. Lorsqu’ils étaient en paix entre eux et avec lui, ils gouvernaient en princes absolus ; et la maison de Bourgogne, maîtresse de la province de ce nom, ainsi que de la partie la plus belle et la plus riche de la Flandre, était par elle-même si opulente, si puissante, qu’elle ne le cédait à la couronne de France, ni en force, ni en puissance, ni en éclat.

À l’imitation des grands feudataires, chaque vassal inférieur de la couronne s’arrogeait autant d’indépendance que la distance qui le séparait du chef suprême, l’étendue de son fief et les fortifications du chef-lieu de sa résidence le lui permettaient : ces petits tyrans, auxquels il n’était plus possible de faire sentir le frein des lois, se livraient impunément à l’oppression la plus violente, et à la cruauté la plus capricieuse. Dans l’Auvergne seule on comptait plus de trois cents de ces nobles indépendants, pour qui l’inceste, le meurtre et le pillage n’étaient que des actions habituelles et familières.

Outre ces monstruosités, un autre fléau, qui prenait sa source dans les guerres prolongées entre les Français et les Anglais, ajoutait encore aux malheurs déjà si grands de ce royaume à demi ruiné, et que déchiraient les dissensions. De nombreux corps de soldats, réunis en bande sous le commandement d’officiers qu’ils choisissaient eux-mêmes parmi les aventuriers les plus braves et les plus heureux, s’étaient formés, dans diverses parties de la France, du rebut de tous les autres pays. Ces soldats mercenaires vendaient leurs épées au plus offrant pour un temps limité ; et quand ils ne trouvaient pas à les vendre, ils faisaient la guerre pour leur propre compte, s’emparant de châteaux et de tours dont ils se faisaient des places de retraite, faisant des prisonniers dont ils tiraient de fortes rançons, mettant à contribution les villages sans défense, ainsi que les campagnes qui les environnaient, et justifiant, par toute espèce de rapine, leurs droits aux épithètes de tondeurs et d’escorheurs, qui leur convenaient si bien.

Au milieu des horreurs et des calamités que produisait un état si déplorable des affaires publiques, il faut signaler les dépenses extravagantes et les prodigalités insensées auxquelles se livrait la noblesse d’un rang inférieur, jalouse de rivaliser avec les princes d’un rang plus élevé ; à leur exemple, elle dépensait au milieu d’un luxe magnifique, mais grossier, les richesses dont elle dépouillait le peuple. Un ton de galanterie romanesque et aventurière, que souvent encore déshonorait une licence effrénée, caractérisait les relations entre les deux sexes : on employait le langage de la chevalerie errante, on observait ses lois ; lorsque déjà le chaste sentiment d’un amour honorable, et le généreux esprit d’entreprise qu’elle inspire, avaient cessé d’en adoucir et d’en réparer les extravagances. Les joutes et les tournois, les fêtes et les divertissements qui avaient lieu dans chaque petite cour, invitaient à venir en France tout aventurier cherchant fortune, et il était rare qu’en y arrivant il ne trouvât pas l’occasion d’employer ce courage aveugle, cet esprit téméraire et aventureux auquel sa patrie plus heureuse n’offrait pas un assez vaste théâtre.

À cette époque, et comme pour sauver ce beau royaume des malheurs de toute espèce dont il était menacé, le trône chancelant reçut le roi Louis XI, dont le caractère, tout odieux qu’il était en lui-même, fit face aux malheurs du temps, les combattit et les neutralisa, de même que, s’il faut en croire les anciens livres de médecine, des poisons de qualités opposées ont la vertu d’empêcher réciproquement leur effet.

Assez brave lorsqu’il avait devant lui un but utile et politique, Louis n’avait pas la moindre étincelle de cette valeur hasardeuse, ni de cette fierté qui s’y allie ou dans laquelle elle prend sa source, et qui continue à combattre pour le point d’honneur quand le but d’utilité a depuis long-temps été atteint. Calme, artificieux, profondément attentif à son intérêt personnel, il savait fabriquer tout orgueil et toute passion qui pouvaient le compromettre. Il mettait le plus grand soin à déguiser ses sentiments et ses vues à tous ceux qui l’approchaient, et répétait souvent que « le roi qui ne sait pas dissimuler ne sait pas régner, » et que, « quant à lui, s’il pensait que son bonnet connût ses secrets, il le jetterait au feu. » Jamais personne, ni dans son siècle, ni dans aucun autre, ne sut mieux tirer parti des faiblesses des autres et éviter de donner aucun avantage sur lui en se laissant maladroitement dominer par les siennes.

Il était vindicatif et cruel, au point de trouver du plaisir aux fréquentes exécutions qu’il commandait ; mais, de même qu’aucun mouvement de pitié ne le portait jamais à épargner ceux qu’il pouvait en toute sûreté condamner, jamais aucun désir de vengeance ne l’excita à un acte prématuré de violence. Rarement il s’élançait sur sa proie avant qu’elle fût à sa portée et qu’elle eût perdu tout moyen de fuir : tous ces mouvements étaient déguisés avec tant de soin, que ce n’était presque jamais que par le succès qu’il avait obtenu, qu’on reconnaissait le but que ses manœuvres avaient voulu atteindre.

De même, l’avarice de Louis faisait place à une profusion apparente, lorsqu’il était nécessaire de corrompre le favori d’un ministre rival, afin de détourner une attaque dont il était menacé, ou pour rompre une confédération qui se formait contre lui. Il aimait le plaisir et les divertissements ; mais jamais ni l’amour ni la chasse, bien que ce fussent là ses passions dominantes, ne le détournèrent des soins qu’il donnait avec la plus constante régularité aux affaires publiques et à l’administration de son royaume. Il avait une profonde connaissance des hommes, et il l’avait obtenue en se mêlant au milieu de tous les rangs de la vie privée. Quoique naturellement fier et hautain, il avait un dédain marqué pour les distinctions arbitraires de la société, ce qui, dans ces temps, était regardé comme aussi étrange que peu naturel ; et il n’hésitait pas à choisir dans les rangs les plus bas, des hommes auxquels il confiait les emplois les plus importants ; mais il savait si bien les choisir, qu’il arrivait rarement qu’il se fût trompé dans l’appréciation de leurs qualités.

Cependant il y avait des contradictions dans le caractère de cet artificieux et habile souverain, car il est dans la nature humaine de ne pas toujours se ressembler à soi-même. Quoique Louis fût le plus faux et le plus astucieux des hommes, quelques-unes des plus grandes erreurs de sa vie vinrent de sa trop aveugle confiance dans l’honneur et dans l’intégrité des autres. Les erreurs de ce genre dans lequel il tomba semblent avoir eu pour cause un raffinement excessif de politique, qui le portait à feindre une confiance illimitée envers ceux qu’il se proposait de tromper ; car dans sa conduite ordinaire il était aussi jaloux et aussi soupçonneux qu’aucun tyran qui ait jamais existé.

Deux traits de son caractère peuvent encore être présentés, et ils compléteront l’esquisse du portrait de ce formidable personnage, dont la position, au milieu des souverains grossièrement chevaleresques de cette époque, ressemblait à celle d’un gardien au milieu de bêtes féroces qu’il dompte par sa prudence et son habileté supérieure, mais par lesquelles il serait mis en pièces, s’il ne savait leur distribuer à propos et la nourriture et les coups.

Le premier de ces traits caractéristiques de Louis était son excessive superstition, fléau dont le ciel afflige souvent ceux qui refusent d’écouter les préceptes de la religion. Jamais ce monarque ne chercha, en renonçant en rien à ses ruses machiavéliques, à apaiser les remords que ses mauvaises actions lui faisaient éprouver ; mais il s’efforçait, quoiqu’en vain, de les calmer et de leur imposer silence par des pratiques superstitieuses, des pénitences sévères, et des profusions en faveur du clergé. Le second, et il se trouve quelquefois bien étrangement associé au premier, était son penchant pour les plaisirs crapuleux et les débauches secrètes. Le plus sage, ou du moins le plus astucieux des souverains de son temps, Louis se plaisait singulièrement dans la vie privée ; et, homme d’esprit lui-même, il prenait plaisir aux bons mots et aux reparties de la conversation, plus qu’on n’aurait pu s’y attendre d’après quelques autres nuances de son caractère. Il s’engageait même dans des aventures comiques, dans des intrigues obscures, avec une facilité et un abandon qui ne s’accordaient guère avec sa méfiance habituelle et son caractère ombrageux. Enfin, il était tellement passionné pour ce genre de galanterie qui règne seulement dans les derniers rangs de la société, qu’il fit faire d’un grand nombre d’anecdotes, pour la plupart très licencieuses, un recueil bien connu des bibliomanes, aux yeux de qui, et l’ouvrage n’est pas fait pour d’autres, la bonne édition est extrêmement précieuse.

Ce fut par le moyen du caractère énergique et prudent, quoique nullement aimable, de ce monarque, qu’il plut au ciel, qui fait servir à ses desseins la tempête comme la pluie la plus douce, de rendre à la grande nation française les bienfaits d’un gouvernement civil qu’elle avait presque totalement perdu à l’époque de son avènement au trône.

Avant de succéder à son père, Louis avait donné des preuves de vices plutôt que de talents. Sa première femme, Marguerite d’Écosse, avait succombé sous les traits de la calomnie dans la cour de son époux, sans quelque encouragement duquel personne n’eût osé prononcer un seul mot injurieux contre cette aimable princesse. Il avait été fils ingrat et rebelle, tantôt conspirant pour s’emparer de la personne de son père, tantôt lui faisant une guerre ouverte. En punition de ce premier crime, il avait été exilé dans le Dauphiné, qui était son apanage, et qu’il gouverna avec beaucoup de prudence ; le second fut puni d’un exil absolu, qui le força de recourir à la merci et presqu’à la charité du duc de Bourgogne et de son fils, à la cour desquels il jouit, jusqu’à la mort de son père, arrivée en 1461, d’une hospitalité qui dans la suite fut assez mal récompensée.

Dès le commencement de son règne, Louis fut au moment de succomber sous les efforts d’une ligue formée contre lui par les grands vassaux de sa couronne, à la tête de laquelle était le duc de Bourgogne, ou pour mieux dire son fils, le comte de Charolais. Ils levèrent une puissante armée, bloquèrent Paris, livrèrent sous les murs même de cette ville une bataille dont le résultat, quoique douteux, mit la monarchie française à deux doigts de sa perte. Il arrive ordinairement en pareilles circonstances que le plus politique des deux généraux recueille le fruit, sinon l’honneur de la bataille. Louis, qui avait montré beaucoup de bravoure personnelle à la journée de Montlhéry, sut par sa prudence profiter de cet événement indécis, comme si la victoire lui était restée. Il temporisa jusqu’à ce que ses ennemis eussent rompu leur ligue, et sut avec tant d’adresse semer la jalousie entre ces grandes puissances, que leur ligue du bien public, ainsi qu’ils l’appelaient, mais qui, dans le fait, n’avait pour but que le renversement de la monarchie française, dont il ne serait resté que l’ombre, fut entièrement dissoute, et ne se renouvela jamais d’une manière aussi formidable. Depuis cette époque, et pendant plusieurs années consécutives, Louis, à l’abri de tout danger du côté de l’Angleterre, à cause des guerres civiles entre les maisons d’York et de Lancastre, s’occupa, en médecin impitoyable mais habile, à guérir les blessures du corps politique, ou plutôt à arrêter, tantôt par des remèdes, tantôt en employant le fer et le feu, les progrès de la gangrène mortelle dont il était attaqué, c’est-à-dire le brigandage des compagnies franches et l’oppression à laquelle la noblesse se livrait avec impunité. S’il ne put l’arrêter, il chercha du moins à y mettre des bornes, et peu à peu, à force de persévérance et d’attention, il donna une force nouvelle à l’autorité royale, tandis qu’il affaiblissait le pouvoir de ceux qui luttaient contre elle.

Toutefois le roi de France restait encore environné d’inquiétudes et de dangers ; car si les membres de la ligue du bien public n’étaient pas d’accord entre eux, cette ligue n’était pas dissoute, et les tronçons du reptile pouvaient se réunir et devenir de nouveau dangereux. Mais le péril le plus imminent pour lui consistait dans la puissance croissante du duc de Bourgogne, alors l’un des plus grands princes de l’Europe, et dont le rang n’était que bien faiblement diminué par la dépendance précaire où son duché se trouvait de la couronne de France.

Charles, surnommé le Hardi, ou plutôt le Téméraire, car son courage allait jusqu’à la témérité, jusqu’à la frénésie, portait alors la couronne ducale de Bourgogne, qu’il brûlait de convertir en couronne royale et indépendante. Le caractère de ce prince formait, sous tous les rapports, un contraste parfait avec celui de Louis XI.

Celui-ci était calme, réfléchi et artificieux, ne poursuivant jamais une entreprise désespérée, n’abandonnant jamais celle dont le succès paraissait probable, quelque éloigné qu’il pût être. Le génie du duc était diamétralement opposé : il se précipitait au milieu des dangers, parce qu’il les aimait, et des difficultés, parce qu’il les méprisait. Louis ne sacrifiait jamais son intérêt à ses passions ; Charles, au contraire, n’immolait jamais ses passions, ni même ses caprices, à aucune considération. Malgré les liens étroits de parenté qui les unissaient, et les secours que le duc et son père avaient donnés à Louis pendant son exil, lorsqu’il était dauphin, il régnait entre eux une haine et un mépris réciproques. Le duc de Bourgogne méprisait la politique astucieuse du roi ; il l’accusait de manquer de courage, lorsqu’il le voyait, par des traités, par la corruption, et autres moyens indirects, chercher à se procurer des avantages qu’à sa place il aurait enlevés à main armée ; et il le haïssait, non-seulement à cause de l’ingratitude dont il avait payé ses services passés et des injures personnelles qu’il lui avait faites, mais encore à cause des imputations que les ambassadeurs de Louis avaient osé élever contre lui du vivant même de son père, et, par dessus tout, à cause de l’appui qu’il prêtait en secret aux mécontents de Gand, de Liège, et autres grandes villes de Flandre. Ces cités turbulentes, jalouses de leurs privilèges et fières de leurs richesses, étaient fréquemment en état d’insurrection contre leurs seigneurs suzerains les ducs de Bourgogne, et ne manquaient jamais de trouver des encouragements secrets à la cour de Louis, qui saisissait toutes les occasions de fomenter des troubles dans les états d’un vassal devenu redoutable.

Le mépris et la haine que lui portait le duc, Louis les lui rendait avec une égale énergie, bien qu’il cachât d’un voile impénétrable ses secrets sentiments. Il était impossible qu’un monarque d’une sagacité si profonde ne méprisât pas cette inflexible obstination qui ne renonce jamais à ses desseins, quelques suites fatales que puisse amener une persévérance trop longue, et cette aveugle impétuosité qui s’élance dans la carrière sans prendre la peine de réfléchir sur les obstacles qu’elle peut y rencontrer. Cependant le roi haïssait Charles plus encore qu’il ne le méprisait, et son mépris ainsi que sa haine étaient d’autant plus violents qu’ils étaient mêlés de crainte, car il savait que le premier bond d’un taureau en fureur doit toujours être redoutable, quoique cet animal (auquel il comparait le duc de Bourgogne) s’élance les yeux fermés. Ce n’était pas seulement la richesse du duché de Bourgogne, la discipline de ses belliqueux habitants, et la masse de sa nombreuse population, que le roi craignait : les qualités personnelles du chef avaient par elles-mêmes de quoi les rendre formidables. Plein d’une bravoure qui allait jusqu’à la témérité, et même au delà, prodigue dans ses dépenses, splendide dans sa cour, dans sa personne, dans tout ce qui se rattachait à lui, déployant partout la magnificence héréditaire de la maison de Bourgogne, le duc Charles attirait à son service tous les esprits ardents de ce siècle dont le caractère était analogue au sien, et Louis ne voyait que trop bien ce que pouvait tenter et exécuter une troupe d’hommes déterminés, sous les drapeaux d’un chef dont le caractère était aussi indomptable que le leur.

Une autre circonstance nourrissait l’animosité de Louis contre son vassal devenu trop puissant ; il en avait reçu des services dont il n’avait jamais eu dessein de s’acquitter, et il était souvent contraint de temporiser avec lui, de supporter même ses éclats d’une pétulance grossière et injurieuse à la dignité royale, sans pouvoir le traiter autrement que comme son beau cousin de Bourgogne.

C’est vers l’an 1468, lorsque leur haine était parvenue au plus haut point d’exaspération, quoiqu’une trêve trompeuse et mal assurée, comme cela arrivait souvent, existât entre eux, qu’il faut placer le commencement de cette histoire. Le premier personnage qui va paraître en scène est, à la vérité, d’un rang et dans une position qui pourront faire considérer comme superflue la dissertation qui vient d’être faite sur la situation respective de deux puissants princes ; mais les passions des grands, leurs querelles, leurs réconciliations, intéressent la fortune de tous ceux qui les approchent ; et, à mesure que l’on avancera dans cette histoire, on reconnaîtra que ce chapitre préliminaire était indispensable pour bien comprendre les aventures du personnage dont nous allons nous occuper.


CHAPITRE II.

LE VOYAGEUR.


Eh bien ! le monde est une huître, et je veux l’ouvrir avec mon épée.
Shakspeare, Le Maure de Venise.


Par une délicieuse matinée d’été, avant que le soleil se fût paré de sa couronne de feu, et tandis que la rosée rafraîchissante parfumait de ses perles liquides l’atmosphère diaphane, un jeune homme venant du nord-est arriva devant le gué d’une petite rivière, ou plutôt d’un grand ruisseau qui se jette dans le Cher, près du château royal de Plessis, dont les sombres et nombreux créneaux s’élevaient dans le lointain au-dessus de la vaste forêt qui les environnait. Ces bois comprenaient une noble chasse ou parc royal entouré d’une clôture, qu’on nommait dans le latin du moyen-âge plexitium, d’où est venu le nom de Plessis donné à un si grand nombre de villages en France. Le château et le village dont nous nous occupons particulièrement, pour les distinguer des autres du même nom, s’appelaient Plessis-lès-Tours : ils étaient situés à environ deux milles au sud de la riante capitale de la ci-devant Touraine, dont la riche campagne a reçu le nom de Jardin de la France.

Sur le bord opposé à celui vers lequel le voyageur s’avançait, deux hommes, qui paraissaient engagés dans une conversation sérieuse, avaient de temps en temps l’air d’examiner ses mouvements, car se trouvant sur un terrain plus élevé, ils avaient pu l’apercevoir à une distance considérable.

Le jeune voyageur pouvait avoir de dix-neuf à vingt ans. Sa figure et toute sa personne prévenaient en sa faveur, mais faisaient juger qu’il avait reçu le jour en un pays étranger. Son court manteau gris et son haut-de-chausses étaient faits à la mode de Flandre plutôt qu’à celle de France, tandis que son élégante toque bleue, surmontée d’une seule branche de houx et d’une plume d’aigle, le faisait reconnaître pour un Écossais. Son costume était très-propre, et arrangé avec la recherche d’un jeune homme qui n’ignore pas qu’il a une tournure agréable. Le havre-sac placé sur son dos paraissait contenir son léger bagage ; à sa main gauche on voyait un gantelet de fauconnier, quoiqu’il n’eût point d’oiseau, et à sa main droite un fort épieu de chasse. De son épaule gauche pendait une écharpe brodée qui soutenait un petit sac de velours écarlate, semblable à ceux que portaient les fauconniers de distinction pour mettre la nourriture de leurs faucons et autres objets indispensables à ce divertissement favori. Cette écharpe était croisée par un baudrier qui soutenait un couteau de chasse. Au lieu de bottes en usage à cette époque, il avait des brodequins de peau de daim à demi tannée.

Quoique sa stature n’eût pas encore atteint ce degré qui annonce le complet développement des forces, il était grand et actif, et la légèreté avec laquelle il s’avançait prouvait que s’il voyageait pédestrement, c’était pour lui un plaisir plutôt qu’une fatigue. Il avait le teint blanc, quoique légèrement bruni soit par l’action du soleil de ce climat étranger, soit parce qu’il avait été journellement exposé au grand air dans son pays natal.

Ses traits, sans être parfaitement réguliers, étaient agréables, et donnaient à sa physionomie une expression de franchise et de candeur. Un demi-sourire, qui semblait naître d’une heureuse santé et d’une bonne constitution, montrait de temps en temps que ses dents étaient bien rangées et blanches comme l’ivoire, tandis que son œil bleu brillait, et plein d’une gaieté en parfaite harmonie avec l’ensemble de sa figure, exprimait, en s’arrêtant sur chaque objet qui se présentait à lui, la bonne humeur, une conscience pure et une résolution peu commune.

Il recevait et rendait leur salut au petit nombre de voyageurs qui passaient sur cette route dans ces temps dangereux, suivant le mérite apparent de chacun. Le lancier rôdeur, moitié soldat, moitié brigand, mesurait de l’œil le jeune homme, comme pour calculer la chance du butin ou celle d’une résistance déterminée, et lisait dans le regard du voyageur une telle assurance qu’il changeait son farouche dessein pour lui dire d’un ton brutal : « Bonjour, camarade ! » politesse à laquelle le jeune Écossais répondait d’un ton tout aussi martial, quoique moins farouche. Le pèlerin et le moine mendiant lui donnaient en échange de son salut respectueux une bénédiction paternelle ; et la jeune paysanne aux yeux noirs, lorsqu’elle était éloignée de quelques pas, se retournait plus d’une fois pour le regarder, et échangeait avec lui un « bonjour » accompagné d’un sourire. En un mot, il y avait en lui quelque chose qui attirait l’attention ; et cette espèce de pouvoir attractif qui est l’effet de la réunion d’une franchise intrépide, d’une humeur enjouée, d’un regard vif et spirituel, d’une jolie figure et d’une tournure agréable, s’exerçait facilement sur chacun. Tout son aspect semblait aussi indiquer un jeune homme entrant dans la vie sans aucune appréhension des maux dont elle est assiégée, et presque sans autres moyens pour lutter contre les peines et les chagrins dont elle est remplie, qu’un esprit vif et un cœur courageux : or, c’est avec de tels caractères que la jeunesse sympathise le plus volontiers, de même que la vieillesse et l’expérience éprouvent pour eux un intérêt affectueux et compatissant.

Le jeune homme dont nous venons de faire le portrait avait été depuis long-temps aperçu par les deux personnages qui se promenaient sur le bord opposé de la petite rivière, c’est-à-dire du côté où étaient situés le parc et le château ; au moment où il descendait la rive escarpée avec la légèreté d’un daim qui vient s’abreuver à une fontaine, le moins âgé des deux dit à l’autre : « C’est notre homme… c’est le Bohémien… S’il tente de passer le gué, c’est un homme perdu ; les eaux sont grosses et la rivière n’est pas guéable.

— Qu’il fasse cette découverte lui-même, compère, lui répondit son compagnon ; il est possible que cela épargne une corde et fasse mentir un proverbe. — Je juge que c’est lui, d’après sa toque bleue, reprit le premier ; car je ne puis distinguer sa figure. Écoutez ; il appelle ; il nous demande si l’eau est profonde. — Qu’il essaye ; dans ce monde il n’y a rien de tel que l’expérience. »

Cependant le jeune homme ne recevant aucune réponse, et prenant le silence de ceux à qui il s’était adressé pour un encouragement à suivre son dessein, entra dans le courant sans hésiter et sans autre délai que le temps nécessaire pour ôter ses brodequins. Le plus âgé de ces deux hommes lui cria alors de prendre garde à lui ; et s’adressant à son compagnon : « Par la mort-dieu ! compère, » ajouta-t-il d’un ton plus bas, « vous avez fait encore une méprise ; ce n’est pas là le bavard de Bohémien. »

Mais l’avis donné au jeune homme arriva trop tard ; ou il ne l’entendit pas, ou il ne put en profiter, car il se trouvait déjà dans l’endroit le plus profond. Pour quelqu’un de moins alerte et de moins habitué à nager, la mort eût été inévitable, le ruisseau étant profond et très-rapide.

« Par sainte Anne ! c’est un jeune homme qui mérite qu’on s’intéresse à lui, s’écria le même personnage ; courez, compère, et réparez votre méprise en lui portant secours, si vous le pouvez. Il appartient à votre troupe ; et si le vieux dicton est vrai, l’eau ne le noiera point. »

En effet, le jeune Écossais fendait l’eau avec une telle vigueur et une telle adresse que, malgré la force du courant, il atteignit le rivage presque vis-à-vis le point d’où il était parti.

Pendant ce temps, le moins âgé des deux inconnus avait couru en toute hâte vers le bord de l’eau pour donner du secours au jeune étranger, tandis que l’autre le suivait d’un pas plus grave, se disant à lui-même : « Sur mon âme ! le voilà à terre ; il saisit son épieu : si je n’arrive promptement, il va battre mon compère pour la seule bonne action que je l’aie vu faire de sa vie. »

Il y avait quelque raison d’augurer un pareil dénoûment, car le brave Écossais avait déjà accosté le samaritain qui accourait à son secours, en s’écriant d’un ton furieux : « Chien discourtois ! pourquoi ne m’avez-vous pas répondu lorsque je vous ai demandé si le passage était guéable ? Que le diable m’emporte si je ne vous apprends à connaître une autre fois les égards que l’on doit aux étrangers ! »

Ces paroles furent accompagnées de ce mouvement significatif de son épieu que l’on appelle moulinet, parce que, tenant le bâton par le milieu, on brandit les deux bouts dans tous les sens, comme les ailes d’un moulin poussées par le vent. Son adversaire, se voyant ainsi menacé, porta la main à son épée ; car c’était un de ces hommes qui, dans toutes les occasions, sont plus disposés à agir qu’à discourir. Mais son camarade, moins bouillant, étant arrivé, lui ordonna de se tenir tranquille ; et, se tournant vers le jeune homme, l’accusa à son tour de précipitation pour s’être jeté dans une rivière dont les eaux étaient enflées, et de se laisser aller à un emportement blâmable en cherchant querelle à un homme qui accourait à son secours.

Le jeune Écossais, s’entendant ainsi réprimander par un homme d’un âge avancé et d’un air respectable, baissa sur-le-champ son épieu, et répondit qu’il serait au désespoir de commettre aucune injustice envers eux, mais que véritablement il lui semblait qu’ils l’avaient laissé mettre sa vie en péril, faute de l’avoir averti à temps, ce qui ne convenait ni à des gens honnêtes, ni à de bons chrétiens, encore moins à des bourgeois respectables, comme ils paraissaient être.

« Beau fils, dit le plus âgé, à votre accent et à votre air, il me semble que vous êtes étranger, et vous devriez considérer que nous ne comprenons pas votre langue aussi facilement que vous la parlez.

— Eh bien ! mon père, répondit le jeune homme, je m’embarrasse fort peu du bain que je viens de prendre, et je vous pardonnerai volontiers d’en avoir en partie été la cause, pourvu que vous m’indiquiez un lieu où je puisse faire sécher mes habits ; car je n’en ai pas d’autres, et il faut que je les conserve dans un état présentable. — Pour qui nous prenez-vous, beau fils ? » reprit le même interlocuteur sans répondre à ce discours.

« Pour de bons bourgeois, sans contredit ; ou bien, tenez, vous, monsieur, vous pourriez bien être un trafiquant d’argent, ou un marchand de grains, et cet homme-ci un boucher ou un herbageur[30].

— Vous avez admirablement deviné nos professions. La mienne est effectivement de trafiquer sur l’argent autant que je peux, et celle de mon compère a quelque analogie avec celle de boucher. Quant à ce qui est de vous mettre dans un meilleur état, nous tâcherons de vous être utiles ; mais, d’abord, il faut que je sache qui vous êtes et où vous allez ; car, dans ces temps-ci, les routes sont couvertes de voyageurs à pied et à cheval, dont la tête est remplie de toute autre chose que de principes d’honnêteté et de crainte de Dieu. »

Le jeune homme jeta un autre coup d’œil vif et perçant sur celui qui lui parlait ainsi et sur son compagnon silencieux, comme incertain si, de leur côté, ils méritaient la confiance qu’ils lui demandaient ; et voici quel fut le résultat de ses remarques.

Le plus âgé de ces deux hommes, celui qui par son costume et par sa tournure se faisait le plus remarquer, ressemblait beaucoup à un négociant ou à un marchand de cette époque. Sa jaquette, son haut-de-chausses et son manteau étaient d’une même étoffe, de couleur brune, mais montrant tellement la corde que le spirituel et malin Écossais en conclut qu’il fallait que celui qui les portait fût très-riche ou très-pauvre, et il penchait vers la première hypothèse. Ses vêtements étaient étroits et courts, mode qui n’était pas encore suivie par la noblesse, ni même par la classe supérieure des citoyens, dont ordinairement les habits étaient amples et descendaient plus qu’à mi-jambe.

L’expression de la physionomie de cet homme était tout à la fois attrayante et repoussante : ses traits prononcés, ses joues caves et ses yeux enfoncés avaient néanmoins un air de finesse et de gaieté qui se rapprochait du caractère du jeune aventurier ; mais, d’un autre côté, ses épais sourcils noirs avaient quelque chose d’imposant et de sinistre. Peut-être cet effet était-il rendu plus sensible encore par le chapeau à forme basse, en fourrure, qui, lui couvrant une grande partie du front, rendait plus épaisse l’ombre sous laquelle on voyait briller ses yeux ; mais il est certain que le jeune étranger éprouva quelque difficulté à concilier le regard de cet homme avec la condition inférieure à laquelle il paraissait appartenir. Son chapeau surtout, partie du costume sur laquelle toute personne d’un certain rang étalait quelque joyau en or ou en argent, n’avait d’autre ornement qu’une misérable plaque de plomb, représentant la sainte Vierge, semblable à celles que les plus pauvres pèlerins rapportaient de Lorette.

Son camarade était un homme robuste, d’une taille moyenne, et de dix ans plus jeune que lui : il avait un air sournois, et son sourire, lorsque par hasard il souriait, lui donnait un air sinistre, encore cela ne lui arrivait-il jamais qu’en réponse à certains signes secrets que le premier échangeait avec lui. Il était armé d’une épée et d’un poignard, et l’Écossais remarqua qu’il cachait sous son vêtement tout uni un jazeran (sorte de cotte de mailles flexible) ; et comme dans ces temps périlleux les hommes qui exerçaient les professions même les plus mécaniques avaient adopté l’usage de porter ce vêtement lorsqu’ils voyageaient pour leurs affaires, le jeune Écossais se confirma dans l’idée que ce pouvait être un boucher, un herbageur ou nourrisseur de bestiaux, ou quelque chose de semblable. Il n’eut besoin que d’un coup d’œil pour faire les remarques qu’il nous a fallu consacrer tant de temps à détailler ; et, après un moment de silence, il répondit en faisant une légère salutation : « Je ne sais à qui je puis avoir l’honneur de parler ; mais il m’importe peu que l’on sache que je suis un cadet écossais, et que je viens chercher fortune en France ou ailleurs, suivant l’usage de mes compatriotes. — Et, par la Pâque-Dieu ! c’est un excellent usage, » s’écria le plus âgé des deux inconnus. « Vous êtes un garçon de bonne mine, et de l’âge le plus propre à réussir parmi les hommes et auprès des femmes. Qu’en dites-vous ? Je suis négociant, et j’ai besoin d’un jeune homme pour m’aider dans mon commerce. Mais je suppose que vous êtes trop monsieur pour vous abaisser à un métier aussi ignoble. — Mon bon monsieur, si l’offre que vous me faites est sérieuse, ce dont je doute un peu, je vous dois des remercîments, et je vous les adresse ; mais je crains que je ne sois tout à fait incapable de vous servir. — Ah, ah ! je parierais que tu es plus habile à tirer de l’arc qu’à faire un mémoire ; tu manies le sabre mieux que la plume, n’est-ce pas ? — Je suis un homme de bruyères, monsieur, et par conséquent archer, comme nous le disons. Mais j’ai été dans un couvent, et les bons pères m’ont enseigné à lire, à écrire, et même à compter. — Par la Pâque-Dieu ! cela est trop magnifique. Par Notre-Dame d’Embrun ! tu es un prodige, mon ami. — Riez tout à votre aise, mon beau monsieur, » répliqua le jeune homme à qui le ton de plaisanterie de sa nouvelle connaissance ne convenait que faiblement ; « et moi, je vais aller me sécher, au lieu de rester ici pour répondre à vos questions pendant que l’eau découle de mes vêtements. »

Le négociant se prit à rire encore plus fort en l’entendant parler ainsi, et s’écria : « Pâque-Dieu ! le proverbe ne ment jamais : Fier comme un Écossais. Mais allons, jeune homme, vous êtes d’un pays que j’aime, ayant autrefois trafiqué avec l’Écosse. Les Écossais sont de braves et honnêtes gens, quoique pauvres. Si vous voulez venir au village avec nous, je vous donnerai un verre de vin d’Espagne pour vous fortifier, et un déjeuner chaud pour vous dédommager de votre bain… Mais, tête-bleue ! que faites-vous de ce gant de chasse à votre main ? Ne savez-vous pas que la chasse à l’oiseau est défendue dans un parc royal ? — C’est ce que j’ai appris d’un coquin de forestier du duc de Bourgogne. J’avais à peine lâché sur un héron, près de Péronne, le faucon que j’avais apporté d’Écosse, et sur lequel je comptais pour me faire remarquer, que ce pendard le perça d’une flèche. — Et qu’avez-vous fait alors ? — Je l’ai battu, » répondit le jeune homme en brandissant son épieu ; « je l’ai battu autant qu’il soit permis à un chrétien de le faire sans tuer son homme, car je ne voulais pas avoir sa mort sur ma conscience. — Savez-vous que, si vous étiez tombé entre les mains du duc de Bourgogne, il vous aurait fait pendre comme une châtaigne ? — Oui, j’ai appris qu’à cet égard il va aussi vite en besogne que le roi de France ; mais comme ceci se passait près de Péronne, je franchis d’un saut la frontière, et je me moquai de lui. S’il n’eût pas été d’un caractère aussi prompt, j’aurais peut-être pris du service chez lui. — Il aura fortement à regretter la perte d’un tel paladin, si la trêve vient à se rompre. » En parlant ainsi, le marchand jeta un coup d’œil sur son compagnon : celui-ci répondit par un de ces sourires en dessous qui ne font que passer sur les lèvres et qui animaient sa physionomie comme un léger météore illumine un instant un ciel d’hiver.

Le jeune Écossais s’arrêta tout à coup, et, abaissant sa toque sur son sourcil droit, comme un homme qui ne veut pas qu’on le tourne en ridicule, leur dit d’un ton résolu : « Messieurs, et vous surtout, qui êtes le plus âgé et qui devriez être le plus circonspect, je vous ferai voir, j’espère, qu’il n’est ni sage ni prudent de plaisanter à mes dépens. Le ton de votre conversation ne me plaît nullement. Je puis supporter une plaisanterie, je puis souffrir même une réprimande de la part d’un homme plus âgé que moi, et l’en remercier si je vois que je l’aie méritée ; mais je n’aime pas que l’on me traite comme un enfant, lorsque, Dieu merci, je me crois assez homme pour vous frotter convenablement tous les deux si vous me poussez à bout. »

Son interlocuteur semblait prêt d’étouffer de rire en voyant la contenance du jeune homme ; l’autre inconnu portait la main à la garde de son épée, lorsque l’Écossais, remarquant ce mouvement, lui appliqua sur le poignet un coup qui le mit dans l’impossibilité de la saisir : cet incident ne fit qu’augmenter la bonne humeur de l’autre.

« Du calme, du calme, valeureux Écossais, s’écria-t-il, par amour pour ta chère patrie ! et vous, compère, quittez cet air menaçant. Par la Pâque-Dieu ! il faut de la justice dans le commerce, et un bain est une compensation suffisante pour un coup donné avec tant de grâce et d’agilité. Et vous, l’ami, écoutez-moi, » dit-il au jeune homme d’un ton de gravité sévère qui lui imposa et, sans qu’il sût trop pourquoi, le remplit d’un respect mêlé de crainte ; « plus de violence ; il ne serait pas sage à vous d’en exercer aucune contre moi, et mon compère, comme vous le voyez, en a suffisamment. Quel est votre nom ? — Quand on m’interroge poliment, je sais répondre de même ; et je conserverai tout le respect qui est dû à votre âge, si vous n’épuisez ma patience par vos railleries. Depuis que je suis en France, pendant que j’ai traversé la Flandre, on s’est amusé à m’appeler le varlet au sac de velours, à cause de ce sac à faucon que je porte à mon côté ; mais mon véritable nom, dans le pays où je suis né, est Quentin Durward. — Durward ! est-ce le nom d’un gentilhomme ? — Depuis quinze générations ; et c’est ce qui fait qu’il me répugne d’embrasser une autre profession que celle des armes. — Écossais dans toute la force du terme ! surabondance de sang, surabondance d’orgueil, et grande pénurie de ducats, j’en suis sûr. Eh bien ! compère, dit-il à son compagnon, allez devant, et faites-nous préparer à déjeuner au bosquet des Mûriers, car ce jeune homme fera autant d’honneur au repas qu’une souris affamée au fromage d’une ménagère. Et quant au Bohémien, écoute… »

Son compagnon s’approcha, et il lui dit quelques mots à l’oreille. Celui-ci répondit par un sourire d’intelligence, mais qui avait quelque chose de sinistre, et partit d’un pas rapide.

Resté seul avec Durward, le plus âgé de ces deux hommes mystérieux lui dit :

« Nous allons faire route ensemble, et, en traversant la forêt, nous pourrons entendre une messe à la chapelle de Saint-Hubert car il n’est pas juste de s’occuper des besoins du corps avant d’avoir satisfait à ceux de l’âme. »

Durward, en bon catholique, n’avait rien à objecter à cette proposition, quoiqu’il eût probablement voulu commencer par sécher ses habits et prendre quelques rafraîchissements. Ils eurent bientôt perdu de vue leur sournois compagnon ; mais en continuant de suivre le même sentier qu’il avait pris, ils entrèrent dans un bois planté de grands arbres entremêlés de buissons et de broussailles, traversé de longues avenues dans lesquelles ils voyaient des daims trottant en petites troupes, avec une sécurité qui indiquait que ces animaux n’avaient aucune crainte d’être attaqués :

« Vous me demandiez si j’étais bon archer, dit Durward ; donnez-moi un arc et une couple de flèches, et vous ne tarderez pas à avoir une pièce de venaison. — Pâque-Dieu ! mon jeune ami, prenez-y garde ; mon compère a l’œil ouvert sur les daims ; ils sont confiés à sa garde, et c’est un gardien sévère. — Il a plutôt l’air d’un boucher que d’un joyeux forestier. Je ne peux pas croire que cette figure patibulaire appartienne à un homme qui connaît les nobles règles de la vénerie. — Ah ! mon jeune ami, il est vrai que mon compère a une figure qui est peu agréable au premier abord ; et cependant on n’a jamais appris que ceux qui ont eu des liaisons intimes avec lui s’en soient jamais plaints. »

Quentin Durward trouva quelque chose de singulier et de désagréable dans le ton avec lequel son compagnon s’était exprimé, et, se tournant subitement de son côté, il crut voir sur sa figure, dans le léger sourire qui contournait sa lèvre supérieure, dans le clignotement de son œil noir et perçant, un je ne sais quoi qui justifiait la surprise qu’il éprouvait. « J’ai entendu parler de voleurs, de brigands, de coupe-jarrets, » se dit-il en lui-même ; « qui sait si le drôle qui nous précède n’est pas un assassin, et ce vieux coquin celui qui lui amène sa proie ? Il faut que je me tienne sur mes gardes… Au reste, ils n’auront guère de moi que de bons horions écossais. »

Tandis qu’il était occupé de ces réflexions, ils arrivèrent à une clairière où les grands arbres de la forêt étaient plus écartés les uns des autres ; la terre, débarrassée de buissons et de broussailles, y était couverte d’un tapis de la plus agréable verdure, qui, protégée contre les rayons brûlants du soleil, était plus belle et plus fraîche qu’on ne la trouve généralement en France. Les arbres, dans cet endroit retiré, étaient principalement des bouleaux et des ormes gigantesques, qui s’élevaient dans les airs comme des montagnes de feuillage. Au milieu de ces magnifiques enfants de la terre, dans la partie la plus découverte, s’élevait une humble chapelle près de laquelle coulait un petit ruisseau. L’architecture en était grossière et du genre le plus simple ; à côté était une très-petite cellule qui servait de logement à l’ermite ou au prêtre, qui y remplissait les fonctions de son saint ministère. Dans une petite niche, pratiquée au-dessus de la porte, était une statue en pierre représentant saint Hubert, avec un cor passé autour du cou et deux lévriers à ses pieds. La situation de cette chapelle au milieu d’un parc ou chasse si bien peuplée de gibier, l’avait fait dédier au patron des chasseurs.

Le vieillard, suivi du jeune Durward, dirigea ses pas du côté de ce petit édifice consacré par la religion ; et comme ils en approchaient, le prêtre, revêtu de ses ornements sacerdotaux, sortit de sa cellule pour se rendre à la chapelle, sans doute afin de s’y livrer aux saints devoirs de son ministère. Durward fit au prêtre une inclination profonde, en signe de respect pour son caractère sacré, tandis que son compagnon, avec l’apparence d’une dévotion plus grande encore, mit un genou en terre pour recevoir la bénédiction de l’homme de Dieu, puis le suivit dans l’église avec une démarche et une contenance qui exprimaient la plus sincère contrition et la plus profonde humilité.

L’intérieur de la chapelle était orné d’une manière qui rappelait les occupations du saint patron lorsqu’il était sur la terre. Les fourrures les plus précieuses des animaux qui, dans différents pays sont l’objet de la chasse tenaient lieu de tapisseries et de tentures autour de l’autel et dans les autres parties de l’église, aux murs de laquelle étaient suspendus des écussons blasonnés de cors, d’arcs, de carquois et autres emblèmes de vénerie, écartelés de têtes de daims, de loups et d’autres animaux. L’ensemble des ornements avait un caractère forestier, et la messe elle-même, considérablement abrégée, pouvait être appelée une messe de chasse, messe qu’on célébrait devant les nobles et les grands, qui, en assistant à cette solennité, étaient ordinairement impatients de se livrer à leur divertissement favori.

Durant cette courte cérémonie, le compagnon de Durward sembla y prêter l’attention la plus entière et la plus scrupuleuse, tandis que le jeune homme, moins absorbé par des pensées religieuses, ne pouvait s’empêcher de se reprocher intérieurement d’avoir pu concevoir des soupçons injurieux sur le caractère d’un homme aussi bon et aussi humble. Bien loin de le regarder alors comme l’associé et le complice de voleurs, il avait peine à se défendre de le regarder comme un saint personnage.

Lorsque la messe fut finie, ils sortirent de la chapelle, et le vieillard dit à Quentin : « Il n’y a qu’une légère distance d’ici au village, et vous pouvez maintenant rompre le jeûne en toute sûreté de conscience. Suivez-moi. »

Tournant sur la droite, et suivant un sentier qui montait graduellement, il recommanda à son compagnon d’avoir grand soin de ne pas s’éloigner du chemin tracé, mais au contraire de garder le milieu autant qu’il le pourrait. Durward le pria de lui expliquer la cause de cette précaution.

« Vous êtes maintenant près de la cour, jeune homme ; et, Pâque-Dieu ! il y a de la différence entre marcher dans cette partie du pays ou sur vos montagnes couvertes de bruyères. À l’exception du sentier que nous suivons, chaque toise de terrain est rendue dangereuse et presque impraticable par des pièges et des trappes armées de faux, qui tranchent les membres du voyageur imprudent, aussi nettement qu’avec la serpette on élague une branche d’aubépine ; on y a semé des chausse-trappes qui vous traverseraient les pieds, et creusé des fosses assez profondes pour vous y ensevelir à toujours. Nous sommes maintenant dans l’enceinte du domaine royal, et nous allons voir tout à l’heure la façade du château. — Si j’étais roi de France, je ne me donnerais pas tant de peine pour placer autour de ma demeure des trappes et des pièges ; mais je tâcherais, au lieu de cela, de gouverner si bien, que personne n’oserait en approcher avec de mauvaises intentions ; et quant à ceux qui y viendraient avec des sentiments de paix et de bonne amitié, en bien ! plus nous serions, plus nous ririons. »

Son compagnon regarda autour de lui, d’un air alarmé, et dit : « Chut ! chut ! sire varlet au sac de velours ; car j’ai oublié de vous avertir d’un autre danger non moins grand que l’on court dans cette enceinte : les feuilles mêmes des arbres ont des oreilles, et elles rapportent dans le cabinet du roi tout ce qu’elles entendent.

— Je m’inquiète fort peu de cela, répondit Quentin Durward ; j’ai dans la bouche une langue écossaise, et elle est assez hardie pour exprimer mon sentiment en présence du roi Louis lui-même : que Dieu le bénisse ! Quant aux oreilles dont vous parlez, si je les voyais sur une tête humaine, je les en détacherais avec mon couteau de chasse. »


CHAPITRE III.

LE CHÂTEAU.


Au milieu s’élève un immense édifice : des portes de fer en défendent l’entrée ; des remparts élevés l’environnent ; dans un fossé profond coule lentement une eau paresseuse qui baigne le pied des tours sur lesquelles sont postés de vigilants gardiens.
Anonyme.


Pendant que Durward et sa nouvelle connaissance parlaient ainsi, ils arrivèrent en vue de la façade du château de Plessis-lès-Tours, qui, même dans ces temps dangereux, où les grands étaient obligés de résider dans des places fortes, se faisait remarquer par le soin extrême et jaloux avec lequel il était gardé et défendu.

À partir de la lisière du bois où le jeune Durward et son compagnon s’étaient arrêtés pour contempler cette résidence royale, s’étendait, ou plutôt s’élevait, quoique par une pente fort douce, une esplanade découverte, sur laquelle on ne voyait ni arbre ni buisson d’aucune espèce, à l’exception d’un chêne gigantesque à demi mort de vieillesse. Cet espace avait été laissé ouvert, conformément aux règles de fortification suivies dans tous les siècles, afin que l’ennemi ne pût approcher des murs, à couvert, ou sans être aperçu du haut des créneaux ; au-delà s’élevait le château lui-même.

L’extérieur se composait de trois murs d’enceinte, garnis de créneaux et de tourelles de distance en distance, et particulièrement à chacun des angles. Le second mur s’élevait plus haut que le premier, et était construit de manière à commander celui-ci, dans le cas où l’ennemi viendrait à s’en emparer, et était commandé lui-même par le troisième, qui formait la barrière intérieure. Autour du mur extérieur (ce dont le Français informa son jeune compagnon, car, étant sur un terrain moins élevé que les fondations, il ne pouvait l’apercevoir,) on avait creusé un fossé d’environ vingt pieds de profondeur, où l’eau arrivait au moyen d’une saignée faite à la rivière du Cher, ou plutôt à un de ses affluents. « Au pied du second mur d’enceinte, lui dit-il, est un autre fossé ; un troisième protège la troisième muraille, et tous trois sont de dimension extraordinaire. » Les bords intérieurs et extérieurs de ce triple fossé étaient garnis de palissades en fer, remplissant l’office de ce qu’on appelle chevaux de frise, en termes de fortification moderne, la tête de chaque pieu étant armée d’un faisceau de pointes aiguës dirigées en tous sens ; de sorte qu’une tentative d’escalade, dernier moyen de s’emparer d’une place, ne pouvait avoir lieu sans exposer les assaillants à une mort certaine.

Au milieu de l’enceinte formée par le mur intérieur s’élevait le château, composé de bâtiments construits à diverses époques : l’antique et sombre donjon, d’une date beaucoup plus ancienne, s’élevait au-dessus des autres, semblable à un noir géant éthiopien ; et l’absence de toute fenêtre plus grande que des meurtrières pratiquées à distances irrégulières pour servir à la défense, faisait naître dans l’âme du spectateur ce sentiment pénible qu’on éprouve en voyant un aveugle. Les autres bâtiments ne paraissaient guère devoir offrir plus d’agréments à ceux qui les habitaient, car le petit nombre de fenêtres dont ils étaient percés donnaient sur une cour intérieure, de sorte que toute la façade extérieure présentait l’idée d’une prison plutôt que celle d’un palais. Le roi régnant avait même ajouté à cette ressemblance en voulant que le caractère des fortifications qu’il avait élevées ne s’éloignât en rien de celui du bâtiment primitif, car, de même que la plupart des gens soupçonneux, il s’efforçait de cacher ses soupçons ; à cet effet, on avait employé les briques et les pierres de taille de la couleur la plus sombre, et délayé de la suie dans la chaux, de manière à donner à l’ensemble du château la teinte uniforme d’une extrême et grossière antiquité.

Cette place formidable n’avait qu’une seule entrée, du moins Durward n’en vit qu’une seule dans toute l’étendue de la façade ; elle était au centre de l’enceinte extérieure, et, suivant l’usage, placée entre deux fortes tours : on y voyait l’accessoire obligé d’une herse et d’un pont-levis. La herse était baissée, le pont-levis levé. Des tours semblables étaient également placées à la seconde et à la troisième enceinte, mais non sur la même ligne que celles du mur extérieur ; car le passage ne se prolongeait pas en ligne droite de l’une à l’autre ; après avoir passé la première on avait encore près de trente toises à parcourir entre les deux murailles avant d’arriver à la seconde, trajet pendant lequel un ennemi eût été exposé aux traits lancés des deux côtés. De même, après avoir franchi la seconde barrière, il fallait de nouveau dévier de la ligne droite pour parvenir à la porte de la troisième et dernière enceinte ; de sorte que, avant de gagner la cour au milieu de laquelle régnait la longue façade du bâtiment, il fallait traverser deux défilés étroits et dangereux, exposés à des décharges d’artillerie sur l’un et l’autre flanc, et forcer successivement trois portes défendues de la manière la plus formidable.

Venant d’un pays également désolé par une guerre étrangère et par les divisions intestines, pays dont la surface inégale et montagneuse, entrecoupée de précipices et de torrents, offre un si grand nombre de situations fortifiées, le jeune Durward connaissait assez bien les moyens extrêmement variés par lesquels les hommes, dans ce siècle barbare, cherchaient à protéger leurs habitations ; mais il avoua franchement à son compagnon qu’il ne se serait pas imaginé que l’art pût s’élever à un tel degré dans un lieu où la nature le secondait si peu ; car le château, comme nous l’avons déjà donné à entendre, n’était situé que sur une éminence peu élevée, à laquelle on arrivait par une pente fort douce depuis l’endroit où ils s’étaient arrêtés.

Pour augmenter la surprise de Durward, son compagnon lui dit que les environs du château, à l’exception du sentier tournant par lequel on pouvait sans danger s’approcher de la porte, étaient, comme les halliers qu’ils venaient de traverser, parsemés de fossés, de pièges de toute espèce, dans lesquels tomberait quiconque aurait le malheur de s’y aventurer sans guide ; que l’on avait placé sur les murailles, des guérites en fer, d’une forme particulière, appelées nids d’hirondelles, d’où les sentinelles, qui y étaient régulièrement postées, pouvaient tirer à coup sûr sur quiconque oserait tenter d’entrer sans faire le signal ou sans donner le mot d’ordre, convenu chaque jour ; enfin, que les archers de la garde royale faisaient nuit et jour ce service, pour lequel ils recevaient du roi Louis une haute paie, de riches habillements, en un mot, honneur et profit. « Et maintenant, jeune homme, continua-t-il, dites-moi si vous avez jamais vu un château aussi fort, et si vous pensez qu’il y ait des gens assez hardis pour tenter de le prendre d’assaut. »

Durward tenait depuis long-temps les yeux sur cette forteresse, dont la vue l’intéressait tellement que, dans l’ardeur de la curiosité naturelle chez la jeunesse, il oubliait l’humidité de ses vêtements. Semblable à un homme entreprenant qui médite une action hardie, il avait l’œil étincelant, les joues animées. « C’est un château très fort, et fortement gardé, » répondit-il enfin ; « mais il n’y a rien d’impossible pour des braves. — Y en a-t-il dans votre pays qui soient capables d’un pareil exploit ? » demanda le vieillard d’un ton un peu dédaigneux. — « C’est ce que je n’affirmerais point, répondit le jeune homme ; mais il s’y trouve des milliers d’hommes qui, pour une bonne cause, seraient assez hardis pour tenter l’entreprise. — Oui-da ! et vous même peut-être vous vous mettez du nombre ? — Il serait mal à moi de me vanter lorsqu’il ne se présente aucun danger ; mais mon père a fait une action tout aussi hardie, et je ne suis pas bâtard, j’ose le croire. — C’est très bien, » dit son compagnon en souriant ; « mais vous pourriez trouver à qui parler, et même des compatriotes ; car les archers écossais de la garde du roi Louis sont en sentinelle sur ces murs… trois cents gentilshommes des meilleures familles de votre pays. — Et si j’étais le roi Louis, je confierais entièrement la garde de ma personne à ces trois cents gentilshommes écossais ; j’abattrais ces énormes murailles pour combler les fossés ; j’appellerais près de moi mes pairs et mes paladins, et je vivrais comme il convient à un roi, faisant rompre des lances dans de brillants tournois, donnant des fêtes aux nobles pendant le jour, passant les nuits à danser avec les dames, et ne craignant pas plus un ennemi que je ne crains une mouche. »

Son compagnon sourit de nouveau ; et tournant le dos au château dont, dit-il, ils s’étaient un peu trop approchés, il le fit rentrer dans le bois par un sentier plus large et plus battu que celui par lequel ils étaient venus. « Cette route, dit-il, conduit au village de Plessis, et comme étranger, vous trouverez à vous y loger convenablement et à un prix raisonnable. À environ deux milles plus loin est la riante ville de Tours, qui donne son nom à cette riche et belle province. Mais le village de Plessis, ou Plessis du Parc, comme on l’appelle quelquefois à cause de sa proximité de la résidence royale et du parc, ou chasse, qui l’entoure, vous fournira un asile moins éloigné et non moins hospitalier. — Je vous remercie de vos renseignements, mon bon monsieur ; mais mon séjour ici sera si court que, pourvu que je trouve un morceau de viande à manger et quelque chose de meilleur que de l’eau à boire, mes affaires au village de Plessis, qu’on l’appelle Plessis du Parc ou Plessis de l’Étang, seront bientôt terminées. — Eh ! mais je croyais que vous aviez quelque ami à voir dans ces environs. — Cela est vrai ; le propre frère de ma mère, et, avant qu’il quittât les landes arides du comté d’Angus, un aussi bel homme que quiconque ait jamais fait courber la bruyère sous ses brogues[31]. — Comment se nomme-t-il ? Je me ferai enquérir de lui, car il ne serait pas prudent à vous de monter au château, on pourrait vous y prendre pour un espion. — Par la main de mon père ! moi être pris pour un espion ! Il sentirait bientôt le froid du fer que je porte, celui qui oserait me flétrir d’une pareille accusation. Quant au nom de mon oncle, je m’embarrasse fort peu qu’on le sache : il s’appelle Leslie. Ce nom est noble et honorable ; — Je n’en fais pas le moindre doute ; mais il y a trois Leslie dans la garde écossaise. — Mon oncle est Ludovic Leslie. — Des trois Leslie, deux ont le prénom de Ludovic. — On appelle mon parent Ludovic à la cicatrice ; car nos noms de famille sont si communs en Écosse que, lorsqu’on ne peut y joindre celui d’une terre pour se distinguer, on prend toujours un sobriquet. — Un nom de guerre, voulez-vous dire ? L’individu dont vous parlez est, je pense, celui que nous nommons le Balafré, à cause de la cicatrice qu’il a au visage ; c’est un brave homme et un bon militaire. Je désire pouvoir vous faciliter une entrevue avec lui, car il fait partie d’un corps dont le service est strict, et dont ceux qui le composent sortent rarement du château, à moins que ce ne soit pour escorter la personne du roi. Et maintenant, jeune homme, répondez à une autre question : je parie que vous désirez prendre du service, comme votre oncle, dans la garde écossaise. Si vous avez ce projet, il ne vous sera pas facile de le réaliser, car vous êtes bien jeune, et l’expérience de quelques années est nécessaire, à cause de l’importance de l’emploi auquel vous aspirez. — Il est possible que j’aie eu quelque idée de cette nature ; mais en ce cas, l’envie m’en est passée. — Pourquoi cela, jeune homme ? est-ce ainsi que vous parlez d’un corps dans lequel les plus nobles de vos compatriotes se montrent jaloux d’être admis ? — Je leur en fais mon compliment. Pour parler franchement, j’aurais aimé le service du roi de France autant au moins que celui d’un autre ; mais qu’on m’habille aussi magnifiquement, qu’on me nourrisse aussi délicatement que l’on voudra, j’aime mieux courir au grand air que d’être enfermé dans une cage, ou dans ces nids d’hirondelles que l’on voit d’ici, comme vous appelez ces poivrières. D’ailleurs, » ajouta-t-il en baissant la voix, « je n’aime point le château dont l’arbre qui lui prête son ombrage porte des fruits pareils à celui que je vois là-bas ? — Je devine ce que vous voulez dire ; mais expliquez-vous plus clairement ? — Que je m’explique plus clairement ! Jetez les yeux sur ce beau chêne qui est à quelques portées de flèche du château ; vous y verrez pendu un homme en jaquette grise pareille à celle que je porte. — En vérité ! voyez ce que c’est que d’avoir de jeunes yeux ! J’apercevais bien quelque chose, mais je croyais que c’était un corbeau perché sur une branche. Toutefois ce spectacle n’a rien d’étrange, mon brave jeune homme ; lorsque l’été fera place à l’automne, qu’il y aura de longs clairs de lune, et que les routes deviendront peu sûres, vous verrez des groupes de dix, de vingt de ces glands accrochés à ce vieux chêne à demi mort. Mais qu’importe ? ce sont autant d’épouvantails pour les brigands ; et pour chaque coquin ainsi pendu, on compte un brigand, un traître, un voleur de grand chemin, un pillard ou un oppresseur de moins en France. Voilà ; jeune homme, des signes auxquels vous devez reconnaître la justice de notre souverain. — Du moins, si j’étais le roi Louis, je les ferais pendre plus loin de mon palais. Dans mon pays nous suspendons des corbeaux morts dans les lieux fréquentés par les corbeaux vivants, mais non pas dans nos jardins ou dans nos pigeonniers. L’odeur de ce cadavre ! pouah !… elle est venue jusqu’à moi, quoique nous en soyons éloignés. — Si vous vivez assez long-temps pour devenir un bon et loyal serviteur de votre prince, mon bon jeune homme, vous saurez qu’il n’y a pas de parfum qui égale l’odeur d’un traître mort[32]. — Je ne désirerais jamais vivre assez long-temps pour perdre l’odorat ou la vue. Montrez-moi un traître vivant, et voilà mon bras et mon épée ; mais quand la vie lui est arrachée, ma haine ne pourrait lui survivre. Mais voici, je pense, que nous arrivons au village, où j’espère vous faire voir que ni le bain que j’ai pris ce matin, ni le dégoût que je viens d’éprouver, n’ont diminué en rien mon appétit. Ainsi, mon bon ami, à l’hôtellerie aussi vite que vous le pourrez. Cependant, avant que j’accepte votre invitation, dites-moi de quel nom je dois vous appeler. — On m’appelle maître Pierre : je ne suis pas marchand de titres, mais un homme tout uni qui peut vivre de son revenu… C’est ainsi que l’on m’appelle. — C’est fort bien, maître Pierre, dit l’Écossais ; et je m’estime heureux de ce que le hasard m’a fait vous rencontrer ; car j’ai besoin d’un bon conseil quand il arrive à propos, et je sais m’en montrer reconnaissant. »

Tandis qu’ils parlaient de la sorte, la tour d’une église et un grand crucifix en bois qui s’élevait au-dessus des arbres, annoncèrent à Durward qu’ils étaient à l’entrée du village.

Mais maître Pierre, se détournant un peu du sentier qui venait aboutir à une large chaussée, dit à son compagnon que l’auberge dans laquelle il se proposait de le conduire était un peu écartée, et que l’on n’y recevait que des voyageurs d’une classe distinguée. — « Si vous parlez de la classe de voyageurs dont la bourse est le mieux garnie, répondit l’Écossais, je ne suis pas de ceux-là, et j’aime mieux courir la chance d’être écorché dans une mauvaise auberge que dans votre brillante hôtellerie. — Pâque-Dieu ! répondit son guide, comme ces Écossais sont prudents ! un Anglais va se jeter sans réflexion dans une taverne ; il y mange et boit du meilleur, sans songer à l’écot avant d’avoir le ventre plein. Mais vous oubliez, maître Quentin, puisque Quentin est votre nom, vous oubliez que je vous dois un déjeuner pour le bain que ma méprise vous a valu : c’est la pénitence que je m’impose pour le tort que j’ai eu envers vous. — En vérité, j’avais oublié le bain, le tort, la pénitence, et le reste. En marchant mes habits se sont séchés, ou à peu près. Néanmoins je ne refuserai pas votre offre pleine de bonté ; car mon dîner d’hier a été bien léger, et quant au souper, je n’en ai point fait. Vous me paraissez être un vieux bourgeois respectable, et je ne vois pas pourquoi je n’accepterais pas votre courtoisie. »

Le Français sourit à part lui ; car il voyait clairement que le jeune homme, quoique probablement à demi mort de faim, avait néanmoins de la peine à se concilier avec l’idée de manger aux dépens d’un étranger, et s’efforçait d’imposer silence à la fierté de son caractère par cette réflexion, que lorsqu’il s’agit d’obligations légères, celui qui accepte fait un acte de complaisance tout aussi grand que celui qui invite.

Tout en discourant ainsi ils descendirent une allée étroite, ombragée par de grands ormes, au bas de laquelle une grande porte les introduisit dans la cour d’une auberge d’une étendue peu ordinaire, et destinée à recevoir les nobles et tous ceux qui étaient attachés au service dans le château voisin, où Louis XI permettait bien rarement à qui que ce fût d’entre eux d’avoir un appartement, à moins d’absolue nécessité. Un écusson portant des fleurs de lis était suspendu au-dessus de la principale porte de ce bâtiment irrégulier ; mais ni dans la cour, ni dans la maison, on ne remarquait ce mouvement qui annonce des hôtes nombreux et une grande activité commerciale. On eût dit que le caractère sombre et discourtois de la résidence royale située dans le voisinage, avait communiqué une portion de sa grave et épouvantable tristesse, même à une maison destinée à être le temple de la sociabilité, du plaisir et de la bonne chère.

Maître Pierre, sans appeler personne, et même sans approcher de la principale entrée, leva le loquet d’une porte qui se trouvait devant lui, et entra dans une grande salle où son compagnon le suivit. La flamme d’un fagot pétillait dans la cheminée, près de laquelle tout était disposé pour un déjeuner solide.

« Mon compère a eu soin que rien ne manquât, » dit le Français à Durward : « vous devez avoir froid, et voilà du feu ; vous devez avoir faim, et bientôt vous allez déjeuner. »

Il siffla ; l’aubergiste parut, et répondit à son bonjour par une inclination de tête, mais ne montra rien de cette loquacité particulière aux aubergistes français de tous les siècles.

« J’ai envoyé quelqu’un vous commander un déjeuner, dit maître Pierre, l’a-t-il fait ? »

L’aubergiste ne répondit que par un signe affirmatif, et bientôt se mit en devoir d’apporter et d’arranger sur la table les divers mets préparés pour un excellent déjeuner : cette opération se fit sans qu’il prononçât un seul mot pour en relever le mérite. Cependant le repas avait droit à tous les éloges que les aubergistes français ont coutume de faire de leurs talents, comme le lecteur le verra dans le chapitre suivant.


CHAPITRE IV.

LE DÉJEUNER.


Juste ciel ! quelles dents ! quel pain !
Sterne, Voyage sentimental.


Nous avons laissé notre jeune étranger en France, dans une situation plus agréable que toutes celles où il s’était trouvé depuis qu’il avait posé le pied sur le territoire de l’ancienne Gaule. Le déjeuner, ainsi que nous l’avons donné à entendre à la fin du chapitre précédent, était splendide. Il y avait un pâté de Périgord, sur lequel un gastronome aurait désiré pouvoir vivre et mourir, comme les mangeurs de lotus dont parle Homère[33], oubliant parents, patrie, et toutes les obligations sociales : sa croûte magnifique semblait s’élever comme les remparts d’une opulente capitale, emblème des richesses qu’ils sont destinés à protéger. Il y avait un ragoût délicieux, avec cette petite pointe d’ail que les Gascons aiment et qui n’est pas indifférente aux Écossais ; et en outre un jambon délicieux qui avait naguère appartenu à un noble sanglier dans la forêt voisine de Montrichard. Le pain très-blanc, des plus délicats, était façonné en boules (d’où les Français ont créé le mot boulanger), et la croûte en était si appétissante, que, même avec de l’eau seule, elle eût été une friandise. Mais l’eau n’était pas seule destinée à l’humecter : sur la table s’élevait un de ces flacons de cuir, appelés botrines, contenant environ deux pintes d’un vin de Beaune exquis. Tant de bonnes choses auraient donné de l’appétit à un moribond lui-même. Quel effet donc ne devaient-elles pas produire sur un jeune homme à peine âgé de vingt ans, qui dans les deux jours précédents, (car, après tout, il faut dire la vérité) n’avait pour ainsi dire rien mangé que les fruits à demi mûrs que le hasard lui avait permis de cueillir, et une ration bien modique de pain d’orge. Il se jeta d’abord sur le ragoût, et le plat fut bientôt vide ; puis il dirigea sur le superbe pâté plusieurs attaques successives, dont chacune pénétra jusqu’au cœur de la place ; et, pour soutenir ses forces, il arrosait chaque morceau d’un verre de vin, au grand étonnement de l’aubergiste, et au grand amusement de maître Pierre.

Ce dernier surtout, probablement parce qu’il se trouvait avoir fait un acte de bienfaisance plus grand qu’il n’avait pensé d’abord, paraissait charmé de l’appétit du jeune Écossais ; et lorsqu’enfin il remarqua que son activité commençait à se ralentir, il chercha à le porter à de nouveaux efforts en faisant servir des confitures, des darioles et toutes les autres friandises qu’il put imaginer pour prolonger le repas. Pendant que maître Pierre tenait ainsi occupé son vigoureux convive, sa physionomie exprimait une sorte de bonne humeur qui était presque de la bienveillance, et qui s’écartait de son caractère habituellement piquant, caustique et sévère. Les vieillards sympathisent avec les jouissances et les exercices de la jeunesse, toutes les fois que leur esprit, dans son état naturel d’équilibre, n’est dérangé ni par une secrète jalousie, ni par une sotte émulation.

Quentin Durward, de son côté, tout en s’occupant d’une manière si agréable, ne put s’empêcher de s’apercevoir que la physionomie de l’homme qui le régalait, et qu’il avait d’abord trouvée si peu prévenante, devenait beaucoup moins désagréable lorsque celui qui l’observait se trouvait sous l’influence du vin de Beaune : il se laissa donc aller à reprocher à maître Pierre, d’un ton de cordialité, de rire de son appétit et de ne rien manger lui-même.

« Je fais pénitence, répondit maître Pierre, et il ne m’est permis de rien prendre avant midi, excepté un peu de confitures et un verre d’eau. Dites à la dame de là-haut de m’en apporter, » ajouta-t-il en se tournant vers l’aubergiste.

L’aubergiste sortit, et maître Pierre continua : « Eh bien, ai-je tenu parole relativement au déjeuner que je vous avais promis ? — C’est le meilleur repas que j’aie fait depuis que j’ai quitté Glen-Houlakin, répondit le jeune homme. — Glen, quoi ? demanda maître Pierre ; allez-vous faire paraître le diable avec des mots d’une telle longueur ? — Glen-Houlakin, c’est-à-dire la vallée des moucherons : c’est le nom de notre antique patrimoine, mon cher monsieur. Vous avez acheté le droit de rire en l’entendant prononcer, si cela vous plaît. — Je n’ai pas la moindre intention de vous fâcher ; mais je me disposais à vous dire, puisque vous êtes content du repas que vous venez de faire, que les archers écossais de la garde en reçoivent un aussi bon, sinon meilleur, chaque jour. — Il n’y a rien d’étonnant à cela ; car, s’ils sont enfermés toute la nuit dans ces nids d’hirondelles, ils doivent avoir un terrible appétit le lendemain. — Et de quoi le satisfaire amplement. Ils n’ont pas besoin, comme les Bourguignons, d’aller le dos nu pour avoir l’avantage de se remplir le ventre ; ils sont vêtus comme des comtes, et font bombance comme des abbés. — Grand bien leur fasse ! — Et pourquoi ne pas prendre du service ici, jeune homme ? Votre oncle pourrait, je n’en ai aucun doute, vous faire inscrire sur le contrôle dès qu’il surviendrait une place vacante. Approchez, que je vous dise un mot à l’oreille : j’ai moi-même quelque crédit, et je pourrais vous être de quelque utilité. Je m’imagine que vous savez monter à cheval, aussi bien que tirer de l’arc ? — Tous les Durward sont aussi bons écuyers que qui que ce soit qui ait jamais placé son soulier ferré dans un étrier d’acier ; et je ne dis pas que je refuse votre offre obligeante. La nourriture et le vêtement sont deux choses de première nécessité ; mais, voyez-vous, à mon âge, on pense à l’honneur, à l’avancement, à de hauts faits d’armes. Votre roi Louis… que Dieu le protège, car il est ami et allié de l’Écosse… mais il se tient sans cesse renfermé dans son château, ou ne monte à cheval que pour aller d’une ville fortifiée à une autre : il gagne des villes et des provinces par des ambassades politiques, et non par de bonnes batailles. Eh bien ! quant à moi, je suis de l’avis des Douglas, qui étaient toujours en campagne, parce que, disaient-ils, ils aimaient mieux entendre le chant de l’alouette que le cri de la souris[34]. — Jeune homme, ne jugez pas si témérairement des actions des souverains. Louis cherche à épargner le sang de ses sujets, et est très-peu ménager du sien. Il s’est montré homme de courage à Montlhéry. — Oui, mais il y a de cela une douzaine d’années, ou davantage. Moi, j’aimerais à suivre un maître qui voulût conserver son honneur aussi brillant que le poli de son bouclier, et toujours se jeter le premier au plus fort de la mêlée. — Pourquoi donc n’êtes-vous pas resté à Bruxelles avec le duc de Bourgogne ? Chaque jour, il vous mettrait à même de vous faire rompre les os ; et plutôt que de vous leurrer d’un vain espoir, il vous les romprait lui-même, surtout s’il apprenait que vous avez frappé son garde-chasse. — Cela est vrai ! Ma mauvaise étoile m’a fermé cette porte. — Au reste, il ne manque pas de gens turbulents qui braveraient le diable en personne, et auprès de qui de jeunes étourdis peuvent trouver du service. Par exemple, que pensez-vous de Guillaume de la Mark ? — Quoi ! l’homme à la longue barbe !… le Sanglier des Ardennes ! Vous me parlez de servir un capitaine de pillards et d’assassins, un scélérat qui ôterait la vie à un homme pour sa casaque, et qui tue les prêtres et les pèlerins comme si c’étaient des lanciers et des hommes d’armes ! Ce serait une tache indélébile, faite à l’écusson de mon père. — Eh bien, mon jeune et pétulant ami, si vous pensez que le Sanglier est trop scrupuleux, pourquoi ne pas suivre le jeune duc de Gueldre ? — Autant vaudrait suivre le grand diable. Je veux vous le dire à l’oreille : c’est un fardeau trop pesant pour la terre… l’enfer s’ouvre pour l’engloutir… On m’a dit qu’il tient son père en prison, et même qu’il l’a frappé ! Pouvez-vous le croire ? »

Maître Pierre parut un peu déconcerté par l’horreur naïve avec laquelle le jeune Écossais parlait de l’ingratitude filiale, et lui répondit : « Vous ne savez pas, jeune homme, combien peu les liens du sang ont de force entre les hommes d’un rang élevé. » Puis quittant aussitôt ce ton sentimental, il ajouta en riant : « D’ailleurs, si le duc a battu son père, je réponds que son père l’a battu autrefois ; ainsi ce n’est qu’un compte soldé. — Je suis étonné de vous entendre parler de la sorte, » dit l’Écossais rougissant d’indignation : « lorsque l’on a des cheveux gris comme les vôtres, on devrait mieux choisir ses sujets de plaisanterie. Si le vieux duc a battu son fils dans son enfance, il ne l’a pas battu suffisamment ; car il aurait mieux valu qu’il fût mort sous les verges que d’avoir vécu pour faire rougir le monde chrétien qu’un tel monstre ait jamais été baptisé. — À ce compte, et de la manière dont vous critiquez le caractère des princes et des chefs, je crois qu’il ne vous reste rien de mieux que de vous faire capitaine vous-même ; car où un homme aussi sage trouvera-t-il un chef digne de le commander ? — Vous vous moquez de moi, maître Pierre, » répondit le jeune homme d’un ton de bonne humeur, « et peut-être avez-vous raison. Mais vous n’avez pas encore prononcé le nom d’un vaillant chef qui commande non loin d’ici à un corps d’excellentes troupes ; et sous lequel on aimerait assez à prendre du service. — Je ne devine pas qui vous voulez dire. — Eh ! mais, celui qui est comme le cercueil de Mahomet (maudit soit le faux prophète !) suspendu entre deux aimants ; celui qu’on ne peut appeler ni Français ni Bourguignon, mais qui sait maintenir la balance entre eux, et se faire craindre et servir par l’un et par l’autre, tout grands princes qu’ils sont. — Je ne devine pas qui vous voulez dire, » répondit de nouveau maître Pierre d’un air rêveur. « Eh ! de qui pourrais-je parler, si ce n’est du noble Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol, grand connétable de France ? Il sait se maintenir dans son poste avec sa brave petite armée, portant la tête aussi haut que le roi Louis ou le duc Charles, et se balançant entre les deux comme l’enfant qui se tient debout au milieu d’une planche à bascule, tandis que deux autres en font monter et descendre tour à tour les extrémités. — C’est celui des trois qui court risque de faire la chute la plus dangereuse. Mais écoutez-moi, mon jeune ami, vous qui regardez le pillage comme un si grand crime, savez-vous que votre habile comte de Saint-Pol est celui qui le premier a donné l’exemple d’incendier les campagnes pendant la guerre, et qu’avant les honteuses dévastations qu’il a commises, les villes ouvertes et les villages qui ne faisaient pas de résistance étaient épargnés par les divers partis. — Ah, ma foi ! s’il en est ainsi, je commencerai à croire qu’il n’y a pas un de ces grands hommes qui vaille mieux qu’un autre, et que faire un choix parmi eux n’est autre chose que choisir un arbre pour y être pendu. Mais ce comte de Saint-Pol, ce connétable, a su se mettre en possession de la ville qui tire son nom de celui de mon très-saint et très-honoré patron, saint Quentin (ici il fit un signe de croix), et il me semble que si j’étais là, mon cher patron aurait soin de moi ; car il n’a pas autant de protégés que vos saints populaires, dont un si grand nombre de personnes prennent le nom… Il faut cependant qu’il ait oublié le pauvre Quentin Durward, son filleul spirituel, puisqu’après m’avoir laissé un jour sans nourriture il m’abandonne le lendemain à la protection de saint Julien et à la courtoisie d’un étranger, achetée par un plongeon dans la fameuse rivière du Cher, ou dans un de ses ruisseaux tributaires. — Ne blasphème pas les saints, mon jeune ami. Saint Julien est le patron des voyageurs, et peut-être le bienheureux saint Quentin a-t-il fait pour toi plus et mieux que tu ne penses. »

Comme il parlait, la porte s’ouvrit, et une jeune personne, plutôt au-dessus qu’au dessous de quinze ans, apporta un plateau couvert d’une serviette damassée, sur lequel était placée une petite soucoupe remplie de ces prunes sèches qui de tout temps ont ajouté à la réputation de la ville de Tours. On y voyait aussi une de ces coupes d’argent artistement ciselées, que les orfèvres de cette ville exécutaient à cette époque avec une délicatesse de travail qui les distinguait des ouvriers des autres villes de France, et même de ceux de la capitale. La forme de ce vase était si élégante que Durward ne songea pas à examiner s’il était d’argent, ou bien, comme le gobelet dont il venait de se servir, d’un métal moins précieux, mais si bien bruni qu’on pouvait s’y tromper au premier aperçu.

Mais la vue de la jeune personne qui apportait ce nouveau service attira l’attention de Durward beaucoup plus que les objets dont il était composé.

Il reconnut promptement qu’une profusion de longues tresses de cheveux noirs, parmi lesquels, de même que les jeunes Écossaises, elle avait entrelacé pour tout ornement une légère guirlande de feuilles de lierre, formait un voile autour d’une figure dont les traits réguliers, les yeux noirs et l’air pensif pouvaient la faire comparer à celle de Melpomène ; mais il y avait sur sa joue une teinte de rougeur, et sur ses lèvres ainsi que dans son œil un sourire plein de finesse qui faisait sentir que la gaieté n’était pas étrangère à une physionomie si expressive, quoique peut-être elle ne s’y montrât pas habituellement. Quentin crut même distinguer que des circonstances malheureuses étaient la cause pour laquelle une figure aussi jeune et aussi aimable était plus sérieuse que ne l’est ordinairement la beauté dans ses premières années ; et comme l’imagination romanesque d’un jeune homme est prompte à tirer des conclusions de données légères, il prit plaisir à inférer de ce qui va suivre que le destin de cette belle inconnue était enveloppé de silence et de mystère.

« Eh bien ! Jacqueline, » dit maître Pierre lorsqu’elle entra dans l’appartement, « que signifie ceci ? n’avais-je pas demandé que dame Perrette m’apportât ce dont j’avais besoin ? Pâques-Dieu ! est-elle ou se croit-elle trop grande dame pour me servir ? — Ma mère ne se trouve pas bien, » répondit Jacqueline avec quelque précipitation, mais d’un ton respectueux ; « elle est indisposée, et elle garde la chambre. — Elle la garde seule, j’espère, » répliqua maître Pierre en appuyant sur le mot ; « je suis un vieux routier, et nullement du nombre de ceux auprès de qui les maladies de feinte passent pour des excuses. »

Jacqueline pâlit, chancela même en entendant cette réplique ; car il faut avouer que la voix et le regard de maître Pierre, toujours durs, caustiques et désagréables, avaient, lorsqu’ils exprimaient la colère ou le soupçon, une expression tout à la fois sinistre et alarmante.

La galanterie montagnarde de Durward prit subitement l’éveil ; et avec un empressement plein de courtoisie, il s’approcha de Jacqueline pour la débarrasser du plateau qu’elle portait, et qu’elle lui remit d’un air froid et pensif, tandis que d’un regard timide et inquiet, elle observait les yeux du bourgeois courroucé. Il n’était pas dans la nature que l’on pût résister à la vive expression de ces yeux qui semblaient implorer la pitié, et maître Pierre continua, non seulement d’un ton qui prouvait que son mécontentement était apaisé, mais encore avec autant de douceur que sa figure et ses paroles pouvaient en exprimer : « Ce n’est pas toi que je blâme, Jacqueline, et tu es trop jeune pour être ce qu’il est cruel de penser que tu dois être un jour, c’est-à-dire fausse et perfide comme le reste de ton sexe frivole : personne n’est parvenu à l’âge d’homme sans avoir eu l’occasion de vous connaître. Voici un cavalier écossais qui te dira la même chose. »

Jacqueline jeta un coup d’œil sur l’étranger, comme pour obéir à maître Pierre ; mais tout rapide qu’il fut, ce coup d’œil parut à Durward un appel à sa protection et à sa sympathie. Avec une promptitude naturelle à un jeune homme et le respect romanesque pour le beau sexe que lui avait inspiré son éducation, il s’empressa de répondre qu’il jetterait le gant à tout antagoniste de son rang et de son âge qui oserait dire qu’une figure telle que celle qui était maintenant devant ses yeux pouvait être animée par autre chose que l’âme la plus pure et la plus sincère.

Le visage de la jeune personne se couvrit d’une pâleur mortelle ; elle jeta un regard craintif sur maître Pierre, à qui la bravade du jeune galant parut n’inspirer qu’un sourire de mépris plutôt que d’approbation. Quentin, dont la seconde pensée corrigeait ordinairement la première, bien que ce ne fût quelquefois qu’après l’avoir exprimée, rougit fortement d’avoir prononcé quelques mots qui pouvaient être regardés comme une vaine fanfaronnade, en présence d’un vieillard dont la profession était toute pacifique ; et comme pour offrir une juste réparation, proportionnée à son étourderie, il résolut de se soumettre avec résignation au ridicule qu’il avait encouru. Il présenta la coupe et le plateau à maître Pierre, avec un air confus et humilié qu’il s’efforçait vainement de déguiser par un sourire qui faisait ressortir encore son embarras.

« Vous êtes un jeune fou, lui dit maître Pierre, et vous connaissez aussi peu les femmes que vous connaissez les princes, dont Dieu, » ajouta-t-il en faisant dévotement un signe de croix, « tient les cœurs dans sa main. — Et qui donc tient ceux des femmes ? » répondit Quentin résolu, s’il pouvait l’éviter, à ne pas se laisser subjuguer par la supériorité qu’exerçait sur lui ce vieillard extraordinaire, dont les manières hautaines et familières prenaient une influence dont il se sentait humilié. — Je crois que vous devriez faire cette question à un autre que moi, » répondit maître Pierre avec un grand sang-froid.

Quentin ne fut cependant pas entièrement déconcerté par cette nouvelle rebuffade. « Sûrement, » dit-il en lui-même, « ce bourgeois de Tours n’a pas droit que je lui témoigne une si grande déférence pour la misérable obligation d’un déjeuner, quelque bon et substantiel qu’ait été ce repas. L’on s’attache les chiens et les faucons en leur donnant la nourriture, mais c’est de la bienveillance qu’il faut montrer à l’homme si l’on veut se l’attacher par les liens de l’affection et de la reconnaissance. Ce personnage est vraiment extraordinaire !… Et cette charmante vision qui bientôt va disparaître !… sûrement un être aussi parfait n’a pas pris naissance en si bas lieu, il ne peut même être sous la dépendance absolue de ce marchand gorgé d’or, quoiqu’il semble exercer sur elle une sorte d’autorité, comme probablement il en exerce sur tous ceux que le hasard amène dans son petit cercle. Il est étonnant quelles idées d’importance ces Flamands et ces Français attachent à la richesse ! idée tellement au-dessus de ce qu’elle mérite, que sans doute ce vieux marchand attribue à son argent la déférence que je lui témoigne à cause de son âge… moi, gentilhomme écossais, d’une race antique et sans mélange, et lui un marchand de Tours ! »

Telles furent les idées qui se succédèrent rapidement dans l’esprit du jeune Durward, pendant que maître Pierre disait à Jacqueline, en souriant et en passant la main sur les longues tresses de ses cheveux : « Ce jeune homme me servira, Jacqueline ; tu peux te retirer. Je dirai à ta négligente mère qu’elle a tort de t’exposer sans nécessité aux regards du premier venu. — C’était uniquement pour vous servir, répondit la jeune fille ; j’espère que vous ne serez pas fâché contre votre parente, puisque… — Pâques-Dieu ! » s’écria le marchand en l’interrompant, mais sans dureté, « allez-vous discuter avec moi, petite fille ; ou bien restez-vous ici pour regarder ce jeune homme ? Sortez. Il est noble, et ses services me suffiront. »

Jacqueline sortit, et Durward était tellement occupé de sa disparition soudaine, que le fil de ses réflexions se rompit, et qu’il obéit machinalement lorsque maître Pierre, du ton d’un homme accoutumé à être obéi, et en se jetant nonchalamment dans un grand fauteuil, lui dit : « Posez ce plateau devant moi. »

Le marchand laissa alors retomber ses sourcils noirs sur ses yeux vifs et perçants, de telle sorte qu’à peine étaient-ils visibles ; seulement, de temps à autre, il s’en échappait un rayon rapide et brillant comme ceux du soleil qui se couche derrière un sombre nuage, à travers lequel il scintille par intervalles.

— « C’est une charmante créature, » dit enfin le vieillard en levant la tête, et jetant un regard ferme et pénétrant sur Quentin tout en lui adressant ces paroles ; « une aimable fille, pour une servante d’auberge, n’est-ce pas ? Elle figurerait bien à la table d’un honnête bourgeois ; mais cela est mal élevé, cela est de basse origine. »

Il arrive quelquefois qu’un mot jeté au hasard démolit un brillant château bâti sur les nuages ; et, en pareille circonstance, l’architecte sait peu de gré à celui qui a porté le coup fatal, quoiqu’il n’ait pas eu la moindre intention de l’offenser ou de lui nuire. Quentin fut déconcerté, et se sentait disposé à se mettre en colère (sans trop pouvoir se rendre compte du motif) contre ce vieillard, pour l’avoir instruit que cette charmante créature n’était ni plus ni moins que ce que ses occupations annonçaient, une servante d’un ordre supérieur, à la vérité, probablement une nièce de l’aubergiste, ou quelque parente à un degré plus éloigné, mais une servante enfin, obligée de se conformer à l’humeur des habitués de la maison, et particulièrement à celle de maître Pierre, qui probablement avait assez de caprices, et assez de richesse pour exiger qu’ils fussent satisfaits.

Une pensée qui ne cessait de se présenter à son esprit, c’était qu’il devait faire comprendre au vieillard la différence qui existait entre leurs conditions, et lui faire remarquer que, quelque riche qu’il fût, sa richesse ne pouvait le mettre sur le pied de l’égalité avec un Durward de Glen-Houlakin. Cependant, quand il portait la vue sur maître Pierre, il découvrait en lui, malgré ses regards baissés, ses traits amaigris, et ses vêtements qui annonçaient la bassesse et l’avarice, quelque chose qui l’empêchait de mettre à exécution son dessein de faire sentir au marchand la supériorité qu’il se figurait avoir sur lui. Au contraire, plus Quentin le regardait avec attention, plus il sentait redoubler sa curiosité de savoir quel était cet homme et quel était son rang, et alors il se persuadait intérieurement avoir affaire au moins à un syndic, ou à un membre de la haute magistrature de la ville de Tours ; en un mot, à un homme qui, d’une manière ou d’une autre, était habitué à exiger et à obtenir le respect.

Le marchand, de son côté, paraissait plongé dans une rêverie dont il ne sortit que pour se signer dévotement avant de se mettre à manger quelques prunes sèches et un morceau de biscuit ; après quoi il fit signe à Quentin de lui donner la coupe. Mais, au moment où celui-ci la lui présentait, il ajouta : « Vous êtes noble ? — Bien certainement je le suis, répondit l’Écossais, si quinze générations peuvent me rendre tel ; je vous l’ai déjà dit. Cependant, que cela ne vous retienne pas, maître Pierre : on m’a toujours appris qu’il est du devoir du plus jeune de servir le plus âgé. — Excellente maxime ! » répondit le marchand tout en prenant la coupe des mains du jeune homme et la remplissant au moyen d’une aiguière qui paraissait être du même métal, sans se montrer aucunement ému par ces scrupules sur les convenances que Quentin s’était peut-être attendu à faire naître en lui. — « Au diable soit l’aisance et la familiarité de ce vieux bourgeois ! » se dit encore Durward ; « il se fait servir par un noble écossais avec aussi peu de cérémonie que je le ferais à l’égard d’un rustre de Glen-Isla. »

Toutefois le marchand, ayant vidé sa coupe, dit à son compagnon : « D’après le goût que vous avez paru avoir pour le vin de Beaune, je m’imagine que vous seriez peu disposé à me faire raison avec cette liqueur plus commune. Mais j’ai sur moi un élixir qui peut changer en vin le plus délicieux de France l’eau de roche elle-même. »

En parlant ainsi il tira de son sein une grosse bourse de peau de loutre de mer, et fit tomber dans la coupe, qui au reste n’était pas grande, une pluie de petites pièces d’argent, jusqu’à ce qu’elle fût plus d’à moitié pleine.

— « Jeune homme, ajouta maître Pierre, vous devez à votre patron saint Quentin et au bienheureux saint Julien plus de reconnaissance que vous ne paraissiez le croire il y a un instant. Je vous conseille de faire des aumônes en leur nom. Restez dans cette hôtellerie jusqu’à ce que vous voyiez votre parent le Balafré, qui sera relevé de garde dans l’après-midi. Je le ferai avertir qu’il peut vous trouver ici, car j’ai affaire au château. »

Quentin Durward aurait voulu dire quelque chose pour s’excuser d’accepter la prodigue libéralité de son nouvel ami ; mais maître Pierre, fronçant ses sourcils noirs, et relevant son corps courbe pour lui donner une attitude de dignité plus imposante que celle qu’il avait déployée jusqu’alors, lui dit d’un ton d’autorité : « Point de réplique, jeune homme ; faites ce qu’on vous ordonne. » À ces mots il quitta l’appartement en faisant signe à Quentin qu’il ne devait pas le suivre.

Le jeune Écossais resta pétrifié, ne sachant que penser de tout ce qui lui arrivait. Son premier mouvement le plus naturel, mais le plus noble peut-être, fut de regarder dans la coupe, qui était assurément plus d’à moitié pleine de pièces d’argent : le nombre en était tel, que jamais peut-être, dans le cours de sa vie, il n’en avait eu la vingtième partie à sa disposition. Mais n’était-ce pas compromettre sa dignité de gentilhomme que d’accepter l’argent d’un riche plébéien ? Cette question était embarrassante ; car, quoiqu’il eût fait un copieux déjeûner, cette somme ne pouvait lui suffire, soit pour retourner à Dijon, dans le cas où il voudrait, bravant le courroux du duc de Bourgogne, entrer au service de ce prince, soit pour se rendre à Saint-Quentin, s’il se déterminait en faveur de celui du comte de Saint-Pol ; car c’était à l’un de ces deux grands vassaux qu’il avait résolu d’offrir ses services, s’il n’entrait pas à celui du roi de France. Le parti auquel il s’arrêta, comme lui paraissant le plus sage dans les circonstances, fut de se laisser guider par l’avis de son oncle. En attendant, il mit les pièces d’argent dans son sac de velours, et appela l’hôte pour lui faire retirer la coupe d’argent, et en même temps pour lui faire quelques questions au sujet de ce marchand qui se montrait si libéral et si impérieux.

Le maître de la maison se présenta bientôt ; et s’il ne fut pas plus communicatif, au moins se montra-t-il moins avare de paroles qu’il ne l’avait été jusqu’alors. Il refusa positivement de reprendre la coupe d’argent ; elle ne lui appartenait pas, dit-il, mais bien à maître Pierre, qui en avait fait présent à son convive. Il avait, à la vérité, quatre hanaps[35] que lui avait léguées sa grand’mère d’heureuse mémoire, mais qui ne ressemblaient pas plus à ce beau morceau de ciselure qu’un navet ne ressemble à une pêche. Celui-ci était une de ces fameuses coupes de Tours, travaillées par Martin Dominique, lequel pouvait défier tout Paris.

« Et, s’il vous plaît, qui est ce maître Pierre qui fait de si riches présents à des étrangers ? » lui demanda Durward en l’interrompant. — « Qui est ce maître Pierre ? » répéta l’hôte en laissant tomber de sa bouche ces paroles une à une, comme s’il les eût distillées. — « Oui, » répliqua Durward d’un ton impatient et impératif, « qui est ce maître Pierre qui se montre si libéral et si prodigue ? et qui est cette espèce de boucher qu’il a envoyé en avant pour commander le déjeuner ? — Oh ! oh ! mon beau monsieur, quant à savoir ce qu’est maître Pierre, vous auriez dû lui adresser cette question à lui-même ; et quant à celui qui a fait préparer le déjeuner, Dieu vous préserve de le connaître d’une manière plus intime. — Il y a quelque mystère dans tout cela. Ce maître Pierre m’a dit qu’il est marchand. — S’il vous l’a dit, vous devez l’en croire. — Quels sont les objets de son commerce ? — Oh ! ce sont des objets de prix. Entre autres, il a établi ici des manufactures de soieries qui rivalisent avec les riches étoffes que les Vénitiens apportent de l’Inde et du Cathay. En venant ici, vous avez dû voir de belles allées de mûriers : ils ont été plantés par ordre de maître Pierre pour nourrir les vers à soie. — Et cette jeune personne qui a apporté des confitures, qui est-elle, mon bon ami ? — Ma locataire : elle est ici avec sa tutrice, une tante ou autre parente, je m’imagine. — Et êtes-vous dans l’usage d’employer vos locataires à se servir les uns les autres ? J’ai remarqué que maître Pierre n’a rien voulu prendre de votre main ni de celle de la personne qui vous accompagnait. — Les gens riches ont leurs fantaisies, car ils peuvent payer pour les satisfaire. Ce n’est pas la première fois que maître Pierre a trouvé le moyen de satisfaire un de ses caprices en se faisant servir par des gens d’une classe élevée. »

Le jeune Écossais se sentit un peu offensé de cette observation ; mais, cachant son dépit, il demanda s’il pourrait avoir un appartement dans l’auberge, pour un jour, ou pour plus long-temps peut-être.

« Certainement, répondit l’aubergiste, et pour aussi long-temps qu’il vous plaira de rester ici. — Et me sera-t-il permis, continua Durward, de présenter mes respects aux dames dont je vais devenir très-proche voisin ? — Je n’en sais rien. Elles ne sortent pas, et ne reçoivent personne. — À l’exception de maître Pierre, j’imagine ? — Il ne m’est pas permis de nommer d’exception, » répondit l’aubergiste d’un ton ferme mais respectueux.

Quentin portait assez haut l’idée qu’il se faisait de son importance, quoiqu’il fût dépourvu des moyens de la soutenir. Un peu mortifié de la réplique de l’aubergiste, il n’hésita pas à se prévaloir d’un usage assez commun dans ce siècle. « Portez à ces dames, dit-il, un flacon de vernat[36] ; présentez-leur mes très-humbles respects, et dites-leur que Quentin Durward, de la maison de Glen-Houlakin, honorable cavalier écossais, et qui vient de prendre un logement dans cette hôtellerie, leur demande la permission de leur présenter ses hommages en personne. »

Le messager partit, et revint presque aussitôt : les dames refusaient d’accepter le rafraîchissement, et offraient au cavalier écossais leurs remercîments ; elles regrettaient que la vie retirée qu’elles menaient les mît dans l’impossibilité de recevoir sa visite.

Quentin se mordit les lèvres, et prit un verre de vernat qu’on avait refusé et que l’hôte avait posé sur la table. « Par la messe ! » dit-il en lui-même, « voici un pays bien étrange ! Des marchands et des ouvriers s’y donnent les manières et exercent la munificence des nobles, et de petites filles qui tiennent leur cour dans un cabaret, affectent un grand ton, comme si elles étaient des princesses déguisées. Il faut cependant que je revoie cette belle aux sourcils noirs, ou je serais bien empêché ! » Ayant pris cette sage résolution, il demanda à être conduit à l’appartement qu’il devait occuper.

L’aubergiste le fit monter par un escalier placé dans une tourelle : au bout de cet escalier il se trouva dans une galerie sur laquelle ouvraient plusieurs portes, comme dans le dortoir d’un couvent. Cette ressemblance n’excita pas une grande admiration chez notre jeune héros, qui se souvenait avec beaucoup d’ennui de l’avant-goût qu’il avait eu autrefois de la vie monastique. L’aubergiste s’arrêta à l’autre extrémité de la galerie, choisit une clef dans un gros trousseau pendu à sa ceinture, ouvrit une porte, et fit entrer son hôte dans une chambre que formait l’intérieur d’une tourelle : cette chambre était petite, à la vérité, mais propre et écartée des autres ; on y voyait un petit lit et quelques meubles rangés dans un excellent ordre ; et, tout bien considéré, elle parut à Durward un petit palais.

« J’espère, mon beau monsieur, lui dit l’aubergiste, que vous trouverez cet appartement agréable. Je me fais un devoir de contenter tous les amis de maître Pierre. — Quel heureux plongeon j’ai fait ! » s’écria Quentin en battant un entrechat dès que son hôte se fut retiré. « Jamais semblable bonheur ne résulta d’une telle immersion. En vérité, c’est un déluge des faveurs de la fortune. »

En parlant ainsi, il s’approcha de la petite fenêtre, d’où, attendu que la tourelle s’avançait considérablement hors de la ligne principale du bâtiment, la vue s’étendait non-seulement sur un joli et assez vaste jardin qui était une dépendance de l’auberge, mais encore sur un charmant bosquet de ces mûriers que l’on disait que maître Pierre avait fait planter pour servir à la nourriture des vers à soie. De plus, si détournant les yeux de ces objets plus éloignés, on les dirigeait le long du mur, on voyait une seconde tourelle dont une des fenêtres correspondait à celle que Durward occupait en ce moment. Or il serait difficile à un homme de vingt ans plus âgé que Quentin de dire pourquoi cette localité l’intéressait plus que le joli jardin ou le bosquet de mûriers ; car, hélas ! des yeux de quarante ans et plus regardent avec indifférence une tourelle dont la fenêtre et la jalousie sont entr’ouvertes pour laisser entrer l’air, tandis que le volet reste à moitié fermé pour intercepter les rayons du soleil, ou peut-être un regard trop curieux, un luth à demi caché par un léger voile de soie verte fût-il même suspendu auprès de cette fenêtre. Mais à l’âge heureux de Durward, de pareils accidents, comme un peintre les appellerait, sont une base suffisante pour élever cent visions aériennes et former ces vagues conjectures mystérieuses au souvenir desquelles l’homme d’un âge mûr sourit et soupire, soupire et sourit tout ensemble.

Comme on peut supposer que notre ami Quentin désirait apprendre quelque chose de plus relativement à sa belle voisine, la propriétaire du luth et du voile ; comme on peut supposer du moins qu’il avait quelque désir de savoir si elle n’était pas par hasard la même personne qu’il avait vue servir maître Pierre d’une manière si humble, on doit supposer d’abord qu’il ne mit pas la tête et la moitié du corps à la fenêtre, dans l’attitude d’une indiscrète curiosité. Durward connaissait mieux l’art de l’oiseleur. En effet, il s’effaça de manière à ne pouvoir être aperçu du dehors, se contentant de regarder au travers de la jalousie ; et, grâce à cette précaution, il eut le plaisir de voir un beau bras parfaitement blanc, parfaitement rond, décrocher l’instrument ; et bientôt après ses oreilles eurent aussi leur part dans la récompense que méritaient ses habiles dispositions.

La dame qui habitait la petite tourelle, la dame à qui appartenaient le voile et le luth, chanta précisément un de ces petits airs qui, selon la croyance reçue, coulaient des lèvres des nobles dames au temps de la chevalerie, tandis que les chevaliers et les troubadours les écoutaient en soupirant. Les paroles n’avaient pas assez de sentiment, d’esprit et d’imagination pour détourner l’attention de la musique, et la musique n’était pas assez savante pour couvrir le vide des paroles et en détruire l’effet. La chanson et la musique semblaient tellement avoir été faites l’une pour l’autre, que si les vers eussent été récités sans les notes, ou l’air joué sans les paroles ; ni la chanson ni la musique, ainsi prises séparément, n’auraient mérité la moindre attention. Nous devrions donc nous justifier du reproche qu’on pourrait nous faire de consigner ici des vers qui n’ont été faits ni pour être récités, ni pour être lus, mais seulement pour être chantés ; cependant, comme les lambeaux d’ancienne poésie ont toujours eu pour nous un attrait irrésistible ; comme, d’ailleurs, l’air est perdu pour toujours, à moins que Bishop[37] n’en retrouve par hasard la musique, ou que quelque rossignol n’enseigne à Stephens[38] à la gazouiller, nous ne reculons pas devant le risque de compromettre notre crédit et le goût de la dame du luth, en conservant ces vers, quelque simples et quelque dépourvus d’ornement qu’ils puissent paraître.


LE COMTE GUY.


Ah, comte Guy ! l’heure est prochaine,
Le soleil a fui l’horizon ;
La fleur de l’oranger parfume le vallon,
La brise court sur la limpide plaine ;
L’alouette, qui tout le jour
A gazouillé son lai d’amour,
Auprès de sa compagne est muette et s’endort.
L’oiseau, la fleur, la brise, obéissent à l’heure ;
Mais loin de moi le comte Guy demeure :
Où donc est-il ? quel peut être son sort ?
La jeune fille du village
Furtivement se glisse sous l’ombrage ;
Pour écouter un langoureux berger ;
Près d’une jalousie, à la beauté timide,
Un chevalier courtois qu’amour sut engager,
Vient chanter et sa flamme et l’astre qui le guide.
L’étoile de Vénus, sur la terre et les airs,
Règne du haut des cieux entre les feux divers.
Le riche et l’indigent ressentent sa puissance.
Mais l’heureux comte Guy, dont je crains l’inconstance,
Où donc est-il pour ouïr mes concerts ?


Quoi que le lecteur puisse penser de cette chanson si naïve, elle produisit un effet magique sur Quentin, lorsqu’il l’entendit chanter par une voix douce et mélodieuse, dont les célestes accords lui étaient apportés par le doux zéphyr avec les parfums du jardin, tandis que le visage de celle qui chantait pouvant à peine être aperçu, cette scène semblait couverte d’un voile mystérieux.

Lorsque le chant eut cessé, Quentin ne put s’empêcher de se montrer plus à découvert, en essayant imprudemment de voir plus qu’il n’avait encore pu découvrir. La musique cessa à l’instant, la croisée se ferma ; et un sombre rideau, baissé en dedans, arrêta le cours des observations de l’habitant de la tourelle voisine.

Aussi mortifié que surpris des suites de sa précipitation, il se consola cependant par l’espoir que la dame du luth n’abandonnerait pas si facilement un instrument qui paraissait lui être très-familier, et ne pousserait pas la cruauté jusqu’à renoncer au plaisir de respirer un air pur et d’ouvrir sa croisée, dans l’intention peu généreuse de garder exclusivement pour son oreille les doux sons qu’elle créait. Peut-être un léger sentiment de vanité personnelle vint-il se mêler à ces réflexions consolatrices. Si, comme il le soupçonnait fort, une belle jouvencelle, à tresses longues et noires, habitait l’une des tourelles, il ne pouvait s’empêcher de sentir qu’un jouvenceau bien fait, de bonne mine et à blonde chevelure, occupait l’autre ; et les romans, ses sages instituteurs, avaient appris à sa jeunesse que, si les damoiselles étaient réservées, elles n’étaient cependant dépourvues ni d’une certaine curiosité qui les portait à pénétrer dans les affaires de leurs voisins, ni d’une certaine disposition à s’y intéresser.

Tandis que Durward s’abandonnait à ces réflexions, un garçon de l’auberge vint lui dire qu’un cavalier demandait à lui parler.


CHAPITRE V.

L’HOMME D’ARMES.


Farci de jurons étrangers, barbu comme le léopard, bravant le feu du canon pour conquérir cette bulle d’air que l’on appelle la gloire.
Shakspeare, Comme il vous plaira.


Le cavalier qui attendait Durward dans l’appartement où il avait déjeuné, était un de ceux dont Louis XI avait dit depuis long-temps qu’ils tenaient entre leurs mains la fortune de la France, puisque c’était à eux qu’était confiée la garde immédiate de la personne du roi.

Charles IV avait institué ce corps célèbre des archers de la garde écossaise, comme on les appelait, espèces de gardes du corps, avec plus de raison qu’on ne peut généralement en alléguer pour environner le trône d’une troupe de soldats étrangers et mercenaires. Les dissensions qui avaient détaché de sa couronne plus de la moitié de la France, la fidélité chancelante et douteuse du petit nombre de nobles qui défendaient encore sa cause, faisaient qu’il eût été impolitique et peu prudent de confier à ces feudataires le soin de sa sûreté personnelle. La nation écossaise était l’ennemie héréditaire des Anglais et, à ce qu’il semblait, l’ancienne et naturelle alliée de la France. Les Écossais étaient pauvres, courageux, fidèles ; leurs rangs devaient toujours se recruter avec facilité, à cause de la surabondance de la population de leur pays, celui de toute l’Europe qui vit sortir de son sein les plus nombreux et les plus hardis aventuriers. Leurs prétentions générales à une antique noblesse étaient un excellent titre pour qu’il leur fût accordé d’approcher de la personne du monarque de plus près qu’aucun autre corps de troupe, tandis que leur petit nombre était un obstacle à ce qu’ils pussent se rendre redoutables et dicter des lois là où ils devaient obéir.

D’un autre côté, les monarques français s’étaient fait un point de politique de s’attirer l’affection de ce corps d’élite, en lui accordant des prérogatives honorifiques et une forte paie, que la plupart d’entre eux dépensaient avec une prodigalité toute militaire, pour soutenir ce qu’ils appelaient leur rang. Chacun d’eux était considéré comme gentilhomme, tant à cause de son grade qu’à cause des honneurs qui y étaient attachés ; et leur service, qui les rapprochait constamment de la personne du roi, leur donnait une grande importance à leurs propres yeux, ainsi qu’à ceux de la nation française. Ils étaient armés, équipés et montés richement, et chacun d’eux avait droit à un supplément de solde pour l’entretien d’un écuyer, d’un varlet, d’un page et de deux yeomen[39], dont l’un était appelé coutelier, à cause du grand couteau qu’il portait pour achever ceux que son maître avait renversés dans la mêlée. Avec cette suite et un équipage qui y répondait, un archer de la garde écossaise était un personnage de qualité et d’importance ; et, comme les places vacantes étaient ordinairement remplies par ceux qui avaient été élevés au service en qualité de pages ou de varlets, les meilleures familles d’Écosse envoyaient souvent leurs cadets pour servir, en l’une ou l’autre de ces qualités, sous un ami ou un parent, jusqu’à ce qu’il se présentât quelque chance d’avancement.

Le coutelier et son compagnon n’étant pas nobles, ni susceptibles de promotion, se recrutaient parmi les gens de la classe inférieure ; mais comme la paie de leur emploi était fort bonne, leurs maîtres trouvaient aisément parmi leurs compatriotes errants, des hommes robustes et courageux pour les employer en cette qualité.

Ludovic Lesly, ou, comme nous l’appellerons plus fréquemment, le Balafré, nom sous lequel il était généralement connu en France, était un homme de plus de six pieds[40], robuste, dont le corps était fortement constitué, mais dont les traits durs et repoussants l’étaient devenus davantage encore par suite d’une large et horrible cicatrice qui, partant du front et passant tout près de l’œil droit, laissait intact l’os de la joue, et descendait presque jusqu’au bas de l’oreille. La suture profonde qui se dessinait ainsi, tantôt écarlate, tantôt pourpre, tantôt bleue, tantôt presque noire, était constamment hideuse, parce qu’elle contrastait avec la couleur de son visage, dans quelque état qu’il fût, agité ou calme, enflammé de quelque passion extraordinaire, ou habituellement d’un teint noir, résultat de l’influence de l’air et des rayons du soleil.

Ses armes et son costume étaient riches et brillants. Il portait la toque nationale, surmontée d’une aigrette ayant pour agrafe ou boucle une Vierge Marie d’argent massif. Cet ornement avait été donné par le roi à la garde écossaise, parce que, dans un de ses accès de piété superstitieuse, il avait consacré les épées de ses gardes au service de la sainte Vierge ; et même, suivant quelques historiens, il avait été jusqu’à rédiger et signer de sa main un brevet par lequel il en donnait à Notre-Dame le commandement, avec le titre de capitaine-général. Le hausse-col de l’archer, ses brassarts et ses gantelets étaient de l’acier le plus fin, artistement damasquinés d’argent, et son haubert, ou sa cotte de mailles, brillait du même éclat que la gelée d’une matinée d’hiver sur la bruyère ou la ronce. Il portait un surtout flottant, ou casaque d’un superbe velours bleu, ouvert sur les côtés comme celui d’un héraut d’armes, et sur le milieu duquel, par derrière aussi bien que par devant, brillait une grande croix blanche brodée en argent. Ses genouillères et ses cuissarts étaient de mailles, et ses souliers couverts d’acier. Un large et fort poignard, nommé la merci de Dieu, pendait à son côté droit, et un baudrier richement brodé, descendant de droite à gauche, soutenait sa redoutable épée ; mais en ce moment pour sa commodité, il portait à la main cette arme pesante que les règles de son service ne lui permettaient jamais de quitter.

Quentin Durward, bien qu’habitué de bonne heure, comme tous les jeunes Écossais de cette époque, aux armes et à la guerre, crut qu’il n’avait jamais vu un homme d’armes d’un air plus belliqueux, et plus complètement équipé, plus brillant que celui qui l’embrassa en ce moment ; cet homme d’armes était pourtant le frère de sa mère, Ludovic Lesly le Balafré ! Cependant il ne put se défendre d’un sentiment peu agréable au moment où cet oncle, dont la figure avait une expression véritablement repoussante, lui brossant tour à tour les deux joues avec ses rudes moustaches, félicita son beau neveu de son arrivée en France tout en lui demandant quelles nouvelles il apportait d’Écosse.

« Pas grand’chose de bon, mon cher oncle, répondit Durward ; mais je suis charmé que vous m’ayez reconnu si promptement. — Je t’aurais reconnu, mon garçon, lors même que je t’aurais rencontré dans les landes de Bordeaux, marchant comme une grue sur une paire d’échasses. Mais assieds-toi, assieds-toi ; et s’il y a de fâcheuses nouvelles à entendre, nous aurons du vin pour nous inspirer de la résignation. Holà ! vieux Courte-Mesure, notre brave hôte, apporte-nous du meilleur, et sur-le-champ. »

À cette époque, l’accent particulier avec lequel les Écossais prononcent le français était aussi familier dans les tavernes des environs du Plessis, que l’accent suisse l’est, de nos jours, dans les guinguettes des environs de Paris ; on obéit avec une promptitude égale à la précipitation de la crainte. Un flacon de vin de Champagne fut bientôt posé devant eux : l’oncle s’en versa un verre, tandis que le neveu n’en prit qu’une petite dose, pour répondre à la politesse de son parent, en s’excusant sur ce qu’il avait déjà bu du vin dans la matinée.

« Une pareille excuse aurait été excellente dans la bouche de ta sœur, beau neveu, dit le Balafré ; il ne faut pas te laisser tant effrayer par la bouteille, si tu veux qu’il te pousse de la barbe au menton et avoir l’air d’un soldat. Mais allons, voyons, courrier écossais, ouvre ta malle, et donne-nous des nouvelles de Glen-Houlakin. Comment se porte ma sœur ? — Elle est morte, bel oncle, » répondit douloureusement Quentin. — « Morte ! » répéta son oncle d’un ton qui exprimait plus d’étonnement que de chagrin. « Eh ! mais elle était de cinq ans plus jeune que moi, et jamais de la vie je ne me suis mieux porté. Morte ! cela n’est pas possible ! Je n’ai jamais eu même un mal de tête, excepté après une ribote de deux ou trois jours avec les frères de la joyeuse science, lorsque mon service me le permet… Ainsi donc, ma pauvre sœur est morte !… Et votre père, beau neveu, s’est-il remarié ? »

Avant que le jeune homme pût articuler un mot, il lut sa réponse dans la surprise que lui causait cette question, et ajouta : « Comment il n’est pas remarié ? J’aurais juré qu’Allan Durward n’était pas homme à vivre sans femme. Il aimait à voir sa maison en ordre… Il aimait à regarder une jolie femme, quoiqu’il eût une certaine austérité de mœurs… Le mariage lui procurait toutes ces choses. Quant à moi, je me soucie fort peu d’un pareil bonheur, et je puis regarder une jolie femme sans songer au sacrement… Ma sainteté ne s’étend pas jusque-là. — Hélas ! mon cher oncle, ma mère était veuve depuis près d’un an, c’est-à-dire, depuis l’époque où Glen-Houlakin fut pillé par les Ogilvies[41]. Mon père, mes deux oncles, mes deux frères aînés, sept de nos parents, le ménestrel, l’intendant, et environ six autres de nos gens, furent tués en défendant le château. Il ne resta ni un seul foyer ni une seule pierre debout dans tout Glen-Houlakin. — Par la croix de saint André ! voilà ce que j’appelle une véritable boucherie. Oui, ces Ogilvies ont toujours été de mauvais voisins pour Glen-Houlakin. Ce fut une bien mauvaise chance ; mais le sort de la guerre… le sort de la guerre… Quand ce malheur arriva-t-il, beau neveu ? »

En parlant ainsi, il avala un grand verre de vin ; et il secoua la tête avec beaucoup de solennité lorsque son neveu lui répondit que la Saint-Jude était le jour anniversaire du désastre de sa famille.

« Eh bien ! voyez un peu, dit le soldat ; avais-je tort de dire que tout n’était que chance ?… C’est justement ce jour-là que moi et vingt de mes camarades nous avons emporté d’assaut le château de Roche-Noire, appartenant à Amaury Bras-de-Fer, capitaine de francs-lanciers, dont vous devez avoir ouï parler. Je le tuai sur le seuil de sa porte ; et je gagnai assez d’or dans ce coup de main pour acheter cette belle chaîne, qui était jadis deux fois aussi longue que vous la voyez maintenant… Et ceci me fait souvenir qu’il faut que j’en fasse servir une partie à un pieux usage. Holà ! André !… André ! »

André entra aussitôt : c’était le coutelier de Lesly. En général, son équipement était le même que celui de l’archer, avec cette différence cependant qu’il ne portait pas de cuissarts, que sa cuirasse était plus grossièrement fabriquée, que sa toque n’était pas surmontée d’un panache, enfin que son surtout était de serge, ou d’une étoffe plus grossière encore, tandis que celui de son maître était d’un superbe velours. Ôtant de son cou sa chaîne d’or, le Balafré en arracha avec les dents (car elles étaient bonnes et solides) un bout d’environ quatre pouces de longueur, et le remettant à son serviteur, il lui dit :

« André, portez ceci à mon joyeux compère, le père Boniface, moine de Saint-Martin. Saluez-le de ma part… À propos, je me rappelle qu’il ne put me dire Dieu vous conduise, la dernière fois que nous nous séparâmes à minuit… Dites-lui que mon frère, ma sœur et quelques autres membres de ma famille, sont morts et partis pour l’autre monde, et que je le prie de dire autant de messes qu’il lui sera possible pour la valeur de ces anneaux : si cela ne suffit pas pour les tirer des feux du purgatoire, qu’il fasse le reste à crédit. D’ailleurs… écoutez-moi donc !… comme c’étaient des gens qui menaient une vie régulière et qui n’étaient nullement entachés d’hérésie, il est possible qu’ils soient déjà presque hors du purgatoire ; en sorte qu’il ne faudra que peu de chose pour rompre entièrement leurs chaînes ; et en ce cas, voyez-vous, je désire que le bon moine emploie cet or en malédictions contre une race appelée les Ogilvies, en malédictions des plus sûres que l’Église ait pour les atteindre. Vous comprenez mes intentions, André ? »

Le coutelier répondit par un signe de tête affirmatif.

« Mais, ajouta le Balafré, prends bien garde qu’aucun de ces anneaux n’aille faire un tour chez le marchand de vin avant que le moine y ait touché ; car, si cela arrive, tu tâteras de la sangle et de l’étrivière jusqu’à ce que tu sois aussi complètement écorché que saint Barthélémy. Attends, je vois que ton œil s’est fixé sur ce flacon de vin ; et tu ne t’en iras pas sans y avoir goûté. » En parlant ainsi il lui versa une rasade ; et le coutelier, après l’avoir avalée, partit pour s’acquitter de sa commission.

« Et maintenant, beau neveu, dit le Balafré, contez-moi ce qui vous arriva à vous-même dans cette malheureuse affaire. — Je combattis avec ardeur au milieu de ceux qui étaient plus âgés et plus vigoureux que moi, jusqu’à ce qu’ils fussent tous renversés, et je reçus une cruelle blessure. — Pas pire que celle que je reçus moi-même il y a dix ans. Regarde, beau neveu ; mets les doigts sur cette cicatrice : le sabre d’un Ogilvie n’a jamais creusé un sillon aussi profond. — Ils en creusèrent cependant d’assez profonds, » répondit Quentin d’un air triste : « mais enfin ils se lassèrent de tuer, et ce ne fut qu’à force de prières que ma mère obtint qu’on me laissât la vie, quand on s’aperçut qu’il m’en restait encore un léger souffle. Un savant moine d’Aberbrothock[42], qui était par hasard au château dans ce fatal moment, et qui faillit être tué dans la mêlée, obtint la permission de panser ma blessure, puis de me faire transporter en lieu de sûreté ; mais ce ne fut que sur la promesse de lui et de ma mère, que je me ferais moine. — Moine ! s’écria son oncle. Bienheureux saint André, c’est ce qui ne m’est jamais arrivé. Personne, depuis mon enfance jusqu’à ce jour, n’a jamais eu la moindre idée de me faire moine. Et cependant je m’en étonne quand j’y pense, car vous conviendrez que, excepté la lecture et l’écriture, que je n’ai jamais pu apprendre ; la psalmodie, que je n’ai jamais pu endurer ; le costume, qui conviendrait assez à des fous, à des mendiants… Notre-Dame me pardonne ! » ici il fit un signe de croix, « et les jeûnes, qui ne conviennent nullement à mon appétit, j’aurais assurément fait un tout aussi bon moine que mon compère du couvent Saint-Martin. Mais je ne sais pourquoi personne ne me l’a jamais proposé. De sorte donc, beau neveu, que l’on vous fit moine ; et la raison, je vous prie ? — Afin que la maison de mon père s’éteignît dans le cloître ou dans la tombe. — Je vois, je comprends… rusés coquins !… oui, très-rusés ! Ils auraient bien pu se tromper cependant ; car, voyez-vous, beau neveu, je me souviens moi-même du chanoine Robersart, qui avait prononcé ses vœux, et qui ensuite quitta le couvent et devint capitaine d’une compagnie franche. Il avait une maîtresse, qui était la plus jolie fille que j’aie jamais vue, et trois enfants aussi beaux que leur mère. Il n’y a pas à se fier aux moines, beau neveu, il n’y a pas à s’y fier. Ils peuvent devenir soldats et pères, au moment où on s’y attend le moins… Mais continuez votre histoire. — J’ai peu de choses à ajouter, si ce n’est que considérant que ma pauvre mère s’était rendue responsable pour moi, je pris l’habit de novice et me soumis aux austérités du cloître ; j’appris même à lire et à écrire. — À lire et à écrire ! » s’écria le Balafré, qui était de ces gens qui pensent que toute science est miraculeuse lorsqu’elle surpasse la leur. « À lire et à écrire, dis-tu ! Je ne puis le croire. Jamais un Durward n’a su écrire son nom, que je sache, ni un Leslie non plus. Je puis du moins en répondre pour l’un d’eux ; je ne suis pas plus capable d’écrire que de voler en l’air ; mais, au nom de saint Louis ! comment ont-ils fait pour te l’apprendre ? — Cela me parut fort ennuyeux dans les commencements, mais devint plus facile avec le temps ; puis j’étais faible par suite de ma blessure et de la perte de sang que j’avais éprouvée, et je désirais faire plaisir à mon sauveur, le père Pierre, en sorte que je m’appliquai de bonne grâce à ma tâche. Mais après avoir langui pendant plusieurs mois, ma bonne et tendre mère mourut ; et comme ma santé était parfaitement rétablie, je communiquai à mon bienfaiteur, qui était aussi sous-prieur du couvent, ma répugnance à prononcer les vœux. Il fut donc convenu entre nous que, puisque ma vocation ne m’appelait pas au cloître, on m’enverrait dans le monde pour chercher fortune. Pour mettre le sous-prieur à couvert de la colère des Ogilvies, mon départ devait avoir l’air d’une fuite : pour donner crédit à cette histoire, j’emportai donc un des faucons de l’abbé. Cette permission, revêtue de la signature et du sceau de l’abbé lui-même, prouve, au reste, que j’ai pris congé d’une manière régulière. — C’est bien, très-bien. Le roi s’embarrassera fort peu de savoir si tu as volé un faucon ou autre chose ; mais il a en horreur tout ce qui a l’air d’un moine défroqué. Mais, dis-moi, je présume que le trésor que tu portes en voyage ne t’empêche pas de marcher légèrement. — Seulement quelques pièces d’argent, car je dois vous parler avec franchise. — Diable ! cela est tout à fait fâcheux ! Cependant, quoique je fasse peu d’économie sur ma paie, parce que, dans ces temps de dangers, il n’est pas prudent de porter beaucoup d’argent sur soi, j’ai toujours, et je vous conseille de suivre mon exemple, quelque chaîne d’or, quelque bracelet, quelque collier, qui sert à ma parure, et dont je puis détacher un chaînon ou deux pour subvenir aux nécessités du moment. Mais vous me demanderez peut-être, beau neveu, comment on se procure des bijoux tels que celui-ci, » ajouta le Balafré en secouant sa chaîne d’un air de triomphe : « il n’y en a pas de suspendus à chaque buisson ; ils ne croissent pas dans les champs comme les narcisses avec les tiges desquels les enfants font des colliers. Non, non : on n’en trouve de pareils que là où j’ai trouvé celui-ci, au service du bon roi de France, où il y a toujours fortune à acquérir, pourvu que l’on ait le courage de risquer sa vie ou ses membres. — J’ai ouï dire, » répliqua Quentin, éludant de se prononcer avant d’être suffisamment instruit ; « j’ai ouï dire que le duc de Bourgogne tient un plus grand état de maison que le roi de France, et qu’il y a plus d’honneur à acquérir sous ses bannières ; qu’on y frappe de bons coups, et qu’on y voit de hauts faits d’armes, tandis que le roi très-chrétien ne gagne ses victoires qu’avec la langue de ses ambassadeurs. — Vous parlez comme un jeune étourdi, beau neveu ; et néanmoins, je me le rappelle, lorsque je vins ici, j’étais presqu’aussi simple que vous. Je ne pouvais jamais songer à un roi sans me le représenter assis sous un dais, faisant bonne chère au milieu de ses vassaux et de ses paladins, se nourrissant de blanc-manger, avec une grande couronne d’or sur le front ; ou bien chargeant à la tête de ses troupes, comme Charlemagne dans les romans, ou comme Robert Bruce ou William Wallace dans notre histoire nationale. Mais, approche, que je te dise un mot à l’oreille, mon garçon… tout cela n’est que l’image de la lune dans un seau d’eau : la politique ! oui, c’est la politique qui fait tout. Notre roi a trouvé le secret de combattre avec les épées des autres, et de payer ses soldats avec l’argent qu’il puise dans les bourses de ces mêmes gens-là. Ah ! c’est le plus sage prince qui ait jamais endossé la pourpre, quoiqu’il n’en fasse pas souvent usage : je le vois souvent plus simplement vêtu que je ne crois qu’il me conviendrait de l’être. — Mais vous ne répondez pas à mon objection, bel oncle. Puisqu’il faut que je serve en pays étranger, je voudrais servir quelque prince chez lequel un beau fait d’armes, si j’étais assez heureux pour en trouver l’occasion, pût illustrer mon nom. — Je vous comprends, beau neveu ; je vous comprends assez bien ; mais vous n’êtes pas assez mûr pour être juge en pareille matière. Le duc de Bourgogne est un cerveau brûlé, un homme impétueux, entêté, un bras-de-fer, un risque-tout ; il charge à la tête de ses nobles, de ses chevaliers, de ses vassaux de l’Artois et du Hainaut : pensez-vous que si vous étiez là, ou si j’y étais moi-même, nous pourrions dépasser le duc et toute la brave noblesse de son propre pays ? Si nous ne les suivions pas de près, nous aurions la chance d’être livrés entre les mains du grand prévôt de l’armée, comme traîneurs ; si nous allions de front avec eux, peut-être dirait-on que c’est bien, et conviendrait-on que nous avons gagné notre paie ; mais je suppose maintenant que je fusse de la longueur d’une pique, ou environ, en avant, ce qui est difficile et dangereux dans une pareille mêlée où chacun fait de son mieux ; en bien ! monseigneur le duc dirait dans son jargon flamand, comme quand il voit un coup bien asséné : Gut getroffen ! c’est-à-dire bonne lance ! voilà un brave Écossais ! qu’on lui donne un florin pour boire à notre santé !… mais ni rang, ni titres, ni trésors, n’arrivent à l’étranger dans un pareil service : tout va aux enfants du sol. — Et, au nom du ciel, à qui donc reviennent-ils de droit, bel oncle ? — À celui qui protège les enfants du sol, » répondit le Balafré en se redressant de toute sa hauteur. « Voici comme parle le roi Louis : Mon bon paysan français… mon honnête Jacques bonhomme, allez-vous-en à votre charrue, à votre herse, occupez-vous de votre serpe et de votre houe ; voici un brave Écossais qui combattra pour vous, et vous n’aurez la peine que de le payer. Et vous, sérénissime duc, illustre comte, très-puissant marquis, vous aussi, retenez votre bouillant courage jusqu’à ce qu’on en ait besoin, car il est sujet à s’écarter de la bonne route et à vous nuire à vous-même ; voici mes compagnies franches, mes gardes françaises, voici surtout mes archers écossais et mon brave Ludovic le Balafré : ils combattront aussi bien et mieux que vous, dont la valeur indisciplinée ne vaut pas mieux que celle qui fit perdre à vos pères la bataille de Crécy et d’Azincourt. » Maintenant, beau neveu, ne voyez-vous pas dans lequel de ces deux états un cavalier de fortune tient le plus haut rang et doit parvenir au plus grand degré d’honneur ? — Je crois que je vous entends, bel oncle ; mais, selon moi, il ne peut y avoir d’honneur à gagner là où il n’y a pas de risque à courir. C’est (pardonnez-moi, je vous prie), c’est une vie d’indolent, et je dirai même de paresseux, que de monter la garde autour d’un vieillard à qui personne ne songe à nuire, de passer les jours d’été et les nuits d’hiver au haut de ces murailles, enfermé dans des cages de fer de peur que vous ne désertiez votre poste. Mon oncle ! mon oncle ! ce n’est là que le sort du faucon qui reste sur le perchoir, et qu’on ne mène jamais à la chasse. — Par saint Martin de Tours ! le jeune homme a du feu ; il y a du Lesly chez lui ; c’est un autre moi-même, mais avec un degré de folie de plus. Écoutez-moi, jeune homme : vive le roi de France ! à peine se passe-t-il un jour sans qu’il ait quelque commission à donner à un de ses braves serviteurs, et dans laquelle celui-ci peut gagner honneur et profit. Ne croyez pas que toutes les actions les plus intrépides et les plus dangereuses ne se fassent qu’à la lumière du jour. Je pourrais vous en citer, telles que châteaux escaladés, prisonniers enlevés, et d’autres semblables, dans lesquelles certain individu que je ne veux pas nommer a couru plus de dangers et gagné plus de faveurs qu’aucun des enragés qui marchent à la suite de ce forcené duc de Bourgogne. Et si, pendant que nous travaillons de cette manière, il plaît à Sa Majesté le roi Louis de se tenir à l’écart et dans le lointain, elle n’en a que plus de liberté d’esprit pour apprécier et pour récompenser convenablement les aventuriers qui le servent : il juge mieux de leurs dangers ainsi que de leurs faits d’armes que s’il y avait pris part en personne. Oh ! c’est un monarque extrêmement politique et plein de sagacité. »

Quentin garda un instant le silence, et dit ensuite d’une voix basse, mais d’un ton expressif : « Le bon père Pierre avait coutume de me dire qu’il pouvait y avoir beaucoup de danger dans des actions par lesquelles on n’acquérait que peu de gloire. Je n’ai pas besoin de vous dire, bel oncle, que ces commissions secrètes, je crois qu’elles ne peuvent être qu’honorables. — Pour qui me prenez-vous, beau neveu ? » dit le Balafré d’un ton sévère, « Je n’ai pas été élevé dans un cloître, il est vrai ; je ne sais ni lire ni écrire ; mais je suis le frère de votre mère, je suis un loyal Lesly. Pensez-vous que je sois capable de vous pousser à faire quelque chose d’indigne de vous ? Le meilleur chevalier de France, Duguesclin lui-même, s’il vivait encore, rangerait avec orgueil mes exploits au nombre des siens. — Je ne doute nullement de ce que vous me dites, bel oncle ; vous êtes le seul conseiller que m’ait laissé mon malheureux destin. Mais est-il vrai, comme on le dit, que ce roi tient une cour bien maigre dans son château du Plessis ? Point de nobles ni de courtisans à sa suite ; point de grands feudataires, point de grands officiers de la couronne qui l’accompagnent : des amusements presque solitaires, que partagent seuls les serviteurs de sa maison ; des conseils secrets, auxquels il n’appelle que des hommes obscurs et d’une basse naissance ; le rang et la noblesse avilis, et des gens sortis de la lie du peuple, élevés à la faveur royale… Tout cela me paraît irrégulier, et ne ressemble nullement aux habitudes de son père, le noble Charles, qui arracha des griffes du lion anglais plus de la moitié de ce royaume de France. — Vous parlez comme un jeune étourdi, et, comme un enfant, vous produisez toujours les mêmes sons en attaquant une nouvelle corde. Écoutez bien : si le roi emploie Olivier le Dain, son barbier, pour faire ce qu’Olivier peut faire mieux qu’aucun pair du royaume, le royaume n’y gagne-t-il pas ? s’il ordonne à son vigoureux grand prévôt Tristan d’arrêter tel ou tel bourgeois séditieux, de le défaire de tel ou tel noble turbulent, l’affaire est faite, et il n’en est plus question, au lieu que si cette commission était donnée à un duc ou à un pair de France, celui-ci lui enverrait peut-être un défi en retour. De même, s’il plaît au roi de donner à Ludovic le Balafré (ce sont là tous mes titres) une mission qu’il exécutera, au lieu d’employer le grand connétable, qui peut-être le trahirait, n’est-ce pas là de la sagesse ? Par dessus-tout, un monarque de ce caractère ne convient-il pas mieux à des chevaliers de fortune, qui doivent aller où leurs services sont le mieux appréciés et le plus fréquemment recherchés. Oui, oui, mon enfant, je te dis que Louis sait choisir ses confidents et les emplois qu’il peut leur confier, proportionnant, comme on le dit, le fardeau aux épaules de chacun. Il n’est pas comme le roi de Castille, qui mourait de soif parce que son grand échanson n’était pas derrière lui pour lui présenter sa coupe. Mais j’entends la cloche de Saint-Martin ; il faut que je me hâte de retourner au château. Adieu. Tâchez de passer votre temps agréablement, et demain matin, à huit heures, présentez-vous devant le pont-levis et demandez-moi à la sentinelle. Ayez soin de ne pas vous écarter du droit chemin et du sentier battu ; car il pourrait vous en coûter un membre, et vous le regretteriez un peu trop tard. Vous verrez le roi, et vous apprendrez par vous-même à le juger. Adieu. »

À ces mots le Balafré partit en toute hâte, oubliant, dans sa précipitation, de payer le vin qu’il avait commandé, défaut de mémoire auquel sont sujettes les personnes de ce caractère, et que l’hôte, intimidé peut-être par le panache flottant et la pesante épée à double poignée, n’osa pas relever.

On s’attend peut-être à ce que Durward, resté seul, va de nouveau se retirer dans sa tourelle pour y attendre une répétition des sons délicieux qui dans la matinée l’avaient plongé dans une si douce rêverie : mais cette circonstance n’était qu’un chapitre de roman, et la conversation de son oncle lui avait ouvert une page de l’histoire véritable de la vie. Cette page n’était pas agréable ; et les souvenirs, les réflexions qu’elle faisait naître, étaient de nature à écarter toute autre pensée, surtout les idées légères et riantes.

Afin de dissiper son ennui, Quentin se décida à faire une promenade solitaire sur les bords du Cher au cours rapide, après avoir préalablement demandé à son hôte quelle route il pouvait suivre sans être exposé à voir sa marche interrompue d’une manière désagréable par des pièges ou des chausse-trappes. Là, il s’efforça de calmer son esprit agité, et de réfléchir sur le parti qu’il devait adopter, son entrevue avec son oncle n’ayant nullement dissipé son incertitude.


CHAPITRE VI.


Il cheminait si lestement, avec une telle étourderie et une si grande légèreté, qu’il finit par sauter et gambader sous la potence.
Ancienne chanson.


La manière dont Quentin avait été élevé n’était pas de nature à lui amollir le cœur ni même à perfectionner en lui le sentiment moral. De même que tous les Durward, il avait été accoutumé à regarder la chasse comme un amusement, et à considérer la guerre comme la seule occupation sérieuse. Le plus important devoir de toute leur vie était, selon eux, de souffrir avec une constance opiniâtre, et de rendre à leurs ennemis féodaux, par les représailles les plus violentes, les maux par lesquels ceux-ci avaient récemment presque anéanti leur race. Et cependant il se mêlait à ces haines héréditaires un esprit de chevalerie et de courtoisie grossière qui en tempérait la rigueur ; de sorte que la vengeance, la seule justice qu’ils connussent, ne s’exerçait pas sans un certain sentiment d’humanité et de générosité. D’un autre côté, les leçons du bon vieux moine, que Quentin avait mieux écoutées peut-être pendant un long intervalle de maladie et d’adversité, qu’il ne l’aurait fait dans un état de santé et de calme, lui avaient donné des notions plus justes sur les droits de l’humanité ; aussi, eu égard à l’ignorance qui régnait à cette époque, aux préjugés qu’on avait conçus en faveur de la vie militaire, et à la manière dont lui-même avait été élevé, le jeune Durward était capable de comprendre les devoirs moraux qui convenaient à sa situation, avec plus de justesse qu’on ne le faisait généralement alors.

Ce fut avec un sentiment d’embarras et de désappointement qu’il réfléchit à l’entrevue qu’il venait d’avoir avec son oncle. Il avait d’abord conçu de hautes espérances ; car, quoique la correspondance épistolaire fût pour ainsi dire inconnue à cette époque, du moins arrivait-il quelquefois qu’un pèlerin, un marchand aventureux, ou un soldat estropié, apportait le nom de Lesly à Glen-Houlakin : et tous s’accordaient à exalter son courage indomptable et ses succès dans les diverses expéditions que son maître lui confiait. L’imagination de Quentin avait complété l’esquisse à sa manière, et assimilé son oncle, dont les succès et les exploits ne perdaient rien probablement par la manière dont ils étaient racontés, à ces champions et à ces chevaliers errants chantés par les ménestrels, gagnant des couronnes et des filles de rois à la pointe de l’épée et de la lance. Il était maintenant forcé de placer son parent un degré plus bas sur l’échelle de la chevalerie ; et cependant, aveuglé par le respect qu’il avait pour ses parents et pour ceux, qui, à ses yeux, pouvaient leur être comparés, soutenu par l’amour-propre naturel aux jeunes gens, sans expérience d’ailleurs et passionnément attaché à la mémoire de sa mère, il ne voyait pas dans le frère unique de cette mère chérie ce qu’il était en réalité, c’est-à-dire un soldat mercenaire comme il y en avait tant, ne valant ni beaucoup moins ni beaucoup plus que la plupart des gens de la même profession et dont la présence ajoutait encore aux maux qui désolaient la France.

Sans être cruel à plaisir, le Balafré avait contracté, par l’habitude, une grande indifférence pour la vie et les souffrances des hommes ; il était profondément ignorant, avide de butin, peu scrupuleux sur la manière dont il se l’appropriait, et le dépensant avec prodigalité pour satisfaire ses passions. L’habitude de donner une attention exclusive à ses besoins et à ses intérêts avait fait de lui un des êtres les plus égoïstes de l’univers ; de sorte qu’il était rarement en état d’aller bien loin sur aucun sujet sans considérer en quoi il pouvait lui être applicable, ou, comme on dit, sans en faire sa propre cause, mais par un sentiment bien différent de celui qu’inspirent les préceptes et les maximes de la saine morale. À cela il faut ajouter que le cercle étroit de ses devoirs et de ses plaisirs avait graduellement circonscrit ses pensées, ses espérances et ses désirs, et amorti jusqu’à un certain point cette ardeur impétueuse pour la gloire et cette soif de se distinguer par les armes dont il avait été autrefois animé. En un mot, le Balafré était un soldat actif, endurci, égoïste et d’un esprit étroit, infatigable et hardi dans tout ce qui avait rapport à son service, mais ne connaissant presque rien au delà, si ce n’est l’observance rigide d’une tiède dévotion, égayée de temps en temps par une partie de débauche avec le père Boniface, son camarade et son confesseur. Si son génie avait été moins étroit, il aurait probablement été promu à quelque grade important ; car le roi, qui connaissait personnellement chaque soldat de sa garde, avait beaucoup de confiance dans le courage et la fidélité du Balafré ; et, d’un autre côté, l’Écossais avait eu assez de jugement ou d’adresse pour connaître parfaitement et pour flatter avec habileté les singularités de ce monarque. En un mot, ses talents étaient trop bornés pour qu’il pût être appelé à un rang plus élevé ; et, quoique le roi Louis lui accordât souvent un sourire ou une légère faveur, le Balafré resta simple archer au service du roi Louis.

Sans avoir pénétré profondément dans le caractère de son oncle, Quentin fut choqué de l’indifférence qu’il avait montrée en apprenant la destruction de toute la famille de son beau-frère, et ne put s’empêcher d’être surpris qu’un si proche parent ne lui eût pas offert le secours de sa bourse, secours que, sans la générosité de maître Pierre, il aurait été dans la nécessité de lui demander directement. Il ne rendait pourtant pas justice à son oncle en supposant que son manque d’attention était l’effet d’une véritable avarice : n’ayant pas lui-même besoin d’argent en ce moment, il n’était pas venu à l’esprit du Balafré que son neveu en fût dépourvu ; autrement, il regardait un si proche parent comme faisant tellement partie de lui-même, qu’il aurait fait pour son neveu vivant ce qu’il avait tâché de faire pour les âmes de sa sœur et de son beau-frère décédés. Cependant, quel qu’en fût le motif, cette négligence n’en déplut pas moins au jeune Durward, et il regretta plus d’une fois de ne pas avoir pris du service dans l’armée du duc de Bourgogne avant sa querelle avec le forestier. « J’ignore ce que je serais devenu, pensa-t-il ; mais j’aurais pu me consoler par l’idée que, quelque chose qui m’arrivât, j’avais en mon oncle un ami solide et qui viendrait à mon secours ; mais à présent je l’ai vu, et, malheureusement pour lui, j’ai trouvé plus de secours dans un simple marchand étranger que dans le propre frère de ma mère, mon compatriote et noble cavalier. On croirait que le coup de sabre qui l’a privé de tous les agréments de la figure, a en même temps tari dans ses veines jusqu’à la dernière goutte du sang écossais. »

Durward regretta alors de n’avoir pas trouvé l’occasion de parler de maître Pierre au Balafré, afin d’apprendre quelque chose de plus sur ce personnage ; mais les questions de son oncle s’étaient succédé avec une telle rapidité, et la grosse cloche de Saint-Martin de Tours avait rompu la conférence si brusquement, qu’il n’avait pas eu le loisir de satisfaire sa curiosité. « Ce vieillard, se disait-il, est d’une brusquerie rare, d’une causticité sans égale, mais il est généreux et libéral dans sa conduite, et un tel étranger vaut bien un parent insensible… Que dit notre vieux proverbe écossais : Mieux vaut bon étranger que parent étranger. Il faut que je trouve cet homme : ce ne sera pas chose difficile, s’il est aussi riche que mon hôte me l’a assuré. Au moins il me donnera de bons avis dans la perplexité où je me trouve ; et s’il se rend dans les pays étrangers, comme cela est ordinaire à bon nombre de marchands, je crois que l’on peut trouver à son service des aventures tout aussi bien que dans les gardes du roi Louis. »

Tandis que cette dernière pensée occupait l’esprit de Quentin, une voix secrète, qui partait de ces replis du cœur dans lequel se cachent bien des choses dont nous ne nous rendons pas compte, ou du moins que nous avons de la peine à nous avouer, lui suggéra qu’il ne serait pas impossible que la dame de la tourelle, la dame du voile et du luth, fût aussi de ce voyage.

En ce moment le jeune Écossais rencontra deux hommes sur la figure desquels régnait la gravité, et qui paraissaient être des citoyens de Tours. Ôtant son bonnet avec le respect qu’un jeune homme doit à la vieillesse, il les pria de lui indiquer la maison de maître Pierre.

« La maison de qui, beau fils ? dit l’un des passants. — « De maître Pierre, le riche marchand de soie qui a fait planter tous les mûriers que l’on voit dans le parc, là-bas, répondit Durward. — Jeune homme, » dit celui qui était le plus près de lui, « vous avez commencé de bonne heure un métier de fainéant. — Et vous choisissez mal les personnes à qui vous adressez vos plaisanteries, » ajouta l’autre d’un ton de mauvaise humeur. « Le syndic de Tours n’est pas accoutumé à s’entendre questionner ainsi par des bouffons et des vagabonds étrangers. »

Quentin fut tellement surpris que deux hommes d’un air et d’un extérieur décent se trouvassent offensés d’une question très-simple et faite avec politesse, qu’il lui fut impossible de se fâcher de la grossièreté de leur réponse : il resta comme ébahi, les regardant pendant qu’ils s’éloignaient d’un pas précipité et en tournant de temps en temps la tête de son côté, comme s’ils eussent désiré se mettre le plus tôt possible hors de sa portée.

Il rencontra ensuite une troupe de vignerons, et leur adressa la même question. Pour toute réponse, ils lui demandèrent s’il avait affaire à maître Pierre le maître d’école, ou à maître Pierre le charpentier, ou à maître Pierre le bedeau, ou à une demi-douzaine d’autres maîtres Pierre. La description qu’ils lui firent de chacune de ces personnes ne s’accordant en rien avec celui qu’il cherchait, les paysans l’accusèrent d’être un impertinent, et paraissaient disposés à tomber sur lui et à le charger de coups pour le punir de ses railleries ; mais le plus âgé, qui avait quelque influence sur les autres, les engagea à renoncer à tout acte de violence.

« À son accent et à son bonnet de fou, vous voyez, dit-il, que c’est un de ces charlatans étrangers que les uns appellent magiciens et diseurs de bonne aventure, les autres jongleurs, ou autre chose. Savons-nous les tours qu’ils peuvent nous jouer ? J’ai entendu parler d’un de ces gens qui avait payé un liard à un pauvre homme pour manger tout son soûl de raisin dans sa vigne, et qui en mangea au moins la charge d’une charrette, et cela sans défaire un seul bouton de sa jaquette. Ainsi, laissons-le passer tranquillement et poursuivre son chemin, comme nous poursuivrons le nôtre. Et vous, l’ami, de crainte de pire, passez votre chemin, au nom de Dieu, au nom de Notre-Dame de Marmoutiers et de saint Martin de Tours, et ne nous ennuyez pas davantage de votre maître Pierre, qui, pour ce que nous en savons, pourrait bien n’être qu’un autre nom pour indiquer le diable. »

Le jeune Écossais, ne se trouvant pas le plus fort, jugea que le meilleur parti qu’il eût à prendre était de continuer sa route sans répondre ; mais les paysans, qui s’étaient d’abord éloignés de lui avec une sorte d’horreur pour ses talents en sorcellerie et sa voracité à manger du raisin, reprirent courage lorsqu’ils le virent à une certaine distance, et après avoir poussé quelques cris et proféré quelques malédictions, finirent par les appuyer d’une grêle de pierres, quoiqu’ils fussent trop éloignés pour faire le moindre mal à l’objet de leur aversion. Quentin, tout en continuant sa route, commença à croire à son tour, ou qu’il était sous l’influence d’un charme, ou que les paysans de la Touraine étaient les plus stupides, les plus brutaux et les plus inhospitaliers de toute la France. Ce qui lui arriva bientôt après ne tendit pas à lui faire changer d’opinion.

Sur une petite éminence située près des bords de la magnifique et rapide rivière du Cher, et directement en face du chemin, Durward vit deux ou trois grands châtaigniers, si heureusement placés qu’ils formaient un groupe très-remarquable. À quelques pas de là se tenaient trois ou quatre paysans, debout, immobiles, levant les yeux et paraissant les fixer sur les branches de l’arbre le plus rapproché d’eux. Les méditations de la jeunesse sont rarement assez profondes pour ne pas céder à la plus légère impulsion de curiosité, aussi aisément qu’un caillou que la main laisse échapper par hasard rompt la surface limpide d’un étang. Quentin doubla le pas, gravit légèrement la colline, et arriva assez à temps pour voir l’horrible spectacle qui attirait les regards de ces paysans : ce n’était rien moins que le corps d’un homme pendu à une des branches, et dans les dernières convulsions de l’agonie.

« Que ne coupez-vous la corde ? » dit le jeune Écossais dont la main était aussi prête à secourir le malheur qu’à maintenir son propre honneur lorsqu’il le croyait attaqué.

Un des paysans, tournant vers lui des yeux où la crainte seule était empreinte, et un visage aussi jaune que l’argile, indiqua du doigt une marque taillée dans l’écorce de l’arbre, et qui ressemblait à une fleur de lis à peu près comme certaines entailles talismaniques bien connues de nos officiers du fisc ressemblent à une large flèche[43]. Ne comprenant point ce symbole, ou s’en inquiétant peu, Quentin grimpa sur l’arbre avec l’agilité de l’once, tira de sa poche cet instrument indispensable à un montagnard, à un chasseur, son fidèle skene dhu[44], et criant à ceux qui étaient en bas de recevoir le corps dans leurs bras, il coupa la corde avant qu’il se fût écoulé une minute depuis qu’il avait aperçu cette scène.

Mais son humanité fut mal secondée par les spectateurs. Bien loin d’être d’aucun secours à Durward, ils parurent épouvantés de l’audace de l’action, et prirent la fuite d’un commun accord, comme s’ils eussent craint que leur présence suffît seule pour les faire regarder comme complices d’un acte aussi téméraire. Le corps n’étant point soutenu tomba lourdement sur la terre, et Quentin, descendant précipitamment de l’arbre, eut la douleur de voir que les dernières étincelles de la vie étaient éteintes. Il n’abandonna cependant pas son charitable dessein sans faire de nouveaux efforts : il débarrassa le cou du malheureux du nœud fatal, déboutonna son pourpoint, lui jeta de l’eau sur le visage ; enfin il employa tous les moyens auxquels on a ordinairement recours pour rappeler les fonctions suspendues de la vie.

Pendant qu’il s’occupait de cet acte d’humanité, des clameurs sauvages, proférées dans une langue qu’il ne connaissait point, s’élevèrent autour de lui, et à peine avait-il eu le temps de voir qu’il était environné d’hommes et de femmes d’une apparence singulière et étrangère, qu’il se sentit saisir rudement par les deux bras, et qu’on lui mit un couteau sur la gorge.

« Pâle esclave d’Eblis ! » s’écria un des hommes en mauvais français, « êtes-vous occupé à voler celui que vous avez assassiné ? Mais nous vous tenons, et vous ne l’échapperez pas. »

Dès que ces paroles furent prononcées, les couteaux brillèrent dans toutes les mains, et les figures horribles et décomposées des hommes qui l’entouraient les faisaient ressembler à des loups qui se précipitent sur leur proie.

Le courage et la présence d’esprit du jeune Écossais ne l’abandonnèrent cependant pas. « Que voulez-vous dire, mes maîtres ? s’écria-t-il. Si ce corps est celui d’un de vos amis, je viens de couper, par pure charité, la corde qui le suspendait, et vous feriez beaucoup mieux de tâcher de le rappeler à la vie que de maltraiter un innocent étranger qui n’avait d’autre but que de le soustraire à la mort. »

Cependant les femmes s’étaient emparées du corps du défunt et continuaient les tentatives que Durward avait faites pour le rappeler à la vie, mais avec aussi peu de succès ; renonçant donc à leurs vains efforts, elles s’abandonnèrent à toutes les démonstrations de douleurs usitées en Orient, et poussant des cris de désespoir et arrachant leurs longs cheveux noirs, tandis que, de leur côté, les hommes déchiraient leurs vêtements et se couvraient la tête de poussière. Leur cérémonie funèbre les occupait tellement, qu’ils ne firent plus aucune attention à Durward, la corde coupée leur ayant prouvé sans aucun doute son innocence. Le parti le plus sage pour lui aurait certainement été de laisser cette race sauvage s’abandonner à ses usages particuliers, mais il avait été élevé dans un mépris presque absolu du danger, et il éprouvait dans toute sa force la curiosité naturelle à la jeunesse.

Les hommes et les femmes de cette singulière compagnie portaient des turbans et des bonnets qui, en général, avaient plus de ressemblance avec sa toque qu’avec la coiffure alors en usage en France. Plusieurs des hommes avaient la barbe noire et frisée, et tous le teint presque aussi noir que les Africains. Un ou deux, qui paraissaient être leurs chefs, portaient autour de leur cou et à leurs oreilles de petits ornements en argent, et de brillantes écharpes jaunes, écarlates ou vertes ; mais leurs jambes et leurs bras étaient nus, et toute la bande paraissait misérable et malpropre. Durward ne vit aucune arme parmi eux, excepté les longs couteaux avec lesquels ils l’avaient menacé quelques instants auparavant, et un petit sabre à lame recourbée, ou sabre moresque, que portait un jeune homme plein d’activité, lequel mettant souvent la main à la poignée de cet arme, surpassait tout le reste de la troupe dans les expressions extravagantes de sa douleur, qu’il paraissait accompagner de menaces de vengeance.

Ce groupe en désordre, qui se livrait ainsi à ses lamentations, était composé d’êtres si différents de tous ceux que Quentin avait vus jusqu’alors, qu’il était assez porté à les prendre pour une troupe de Sarrasins, de ces chiens de païens, ennemis ordinaires des nobles chevaliers et des monarques chrétiens dans tous les romans dont il avait entendu parler ou qu’il avait lus. Quentin se disposait à s’éloigner d’un voisinage si dangereux, lorsqu’un bruit de chevaux arrivant au galop se fit entendre ; et les prétendus Sarrasins, qui venaient de placer sur leurs épaules le corps de leur camarade, furent tout à coup chargés par une troupe de soldats français.

Cette apparition soudaine changea les lamentations mesurées de deuil en cris irréguliers de terreur. Le corps fut à l’instant jeté à terre, et ceux qui l’entouraient montrèrent autant d’activité que d’adresse pour s’échapper, en passant pour ainsi dire sous le ventre des chevaux et évitant les lances dirigées contre eux par leurs ennemis, qui criaient : « Mort à ces maudits voleurs païens ! Arrêtez-les ? tuez-les !… Enchaînez-les comme des bêtes féroces !… Percez-les de vos lances comme des loups ! »

Ces cris étaient accompagnés d’actes de violence non moins vigoureux ; mais les fugitifs étaient si alertes, et le terrain d’ailleurs si défavorable à la cavalerie à cause des taillis et des buissons, que deux seulement furent renversés et faits prisonniers : l’un de ces malheureux était le jeune homme armé d’un sabre, et il ne fut arrêté qu’après une longue résistance. Quentin, que la fortune semblait avoir choisi pour but à ses traits, fut saisi en même temps par les soldats, qui, malgré ses vives réclamations, lui lièrent les bras avec une corde : ceux qui le tenaient ainsi déployèrent tant de dextérité et de promptitude dans leurs opérations, que l’on voyait aisément qu’ils n’étaient pas novices en matière de police.

Jetant un regard d’inquiétude sur le chef des cavaliers, de qui il espérait obtenir sa mise en liberté, Quentin ne sut pas bien exactement s’il devait se réjouir ou s’alarmer lorsqu’il reconnut en lui le sournois et silencieux compagnon de maître Pierre. À la vérité, de quelque crime que l’on pût accuser ces étrangers, cet officier ne pouvait ignorer, d’après l’aventure de la matinée même, que Durward n’avait avec eux aucune liaison quelconque : mais une question plus difficile à résoudre était celle de savoir si cet homme farouche serait pour lui un juge favorable ou un témoin disposé en sa faveur, et Quentin ne savait trop s’il rendrait sa situation moins dangereuse en s’adressant directement à lui.

Mais il ne resta pas long-temps dans cet état d’incertitude. « Trois-Échelles, Petit-André, » dit à deux hommes de sa troupe l’officier à figure sinistre, « ces arbres se trouvent là fort à propos. J’apprendrai à ces mécréants, à ces brigands de sorciers, à entraver la justice du roi lorsqu’elle a frappé quelqu’un de leur maudite race. Descendez de cheval, mes enfants, et remplissez vos fonctions lestement ! »

Trois-Échelles et Petit-André eurent bientôt mis pied à terre, et Quentin remarqua que chacun d’eux avait à la croupière et au pommeau de sa selle plusieurs cueilles ou rouleaux de corde ; ils les déployèrent à la hâte, et le mirent ainsi à même de voir que chaque cueille avait justement la longueur d’une art[45], ayant un nœud coulant tout disposé pour l’exécution. Le sang de Quentin se glaça dans ses veines lorsqu’il les vit choisir trois cordes et se disposer à lui en passer une autour du cou. Il appela à haute voix l’officier, lui rappela leur rencontre du matin, réclama les droits d’un Écossais libre, dans un pays ami et allié, et déclara qu’il n’avait aucune liaison avec les gens parmi lesquels il avait été saisi, qu’il ignorait même quels pouvaient être leurs crimes.

L’officier auquel Durward s’adressait daigna à peine jeter un regard sur lui pendant qu’il parlait, et ne fit pas la moindre attention au souvenir qu’il lui rappelait de leur connaissance antérieure. Il se contenta de se tourner vers plusieurs paysans qui venaient d’arriver, soit par curiosité, soit pour porter témoignage contre les prisonniers, et leur demanda d’un ton sévère : « Ce jeune drôle était-il avec ces vagabonds ? — Oui, oui, monsieur le grand prévôt, répondit un de ces rustres ; il est arrivé le premier, et c’est lui qui a eu l’audace sacrilège de couper la corde à laquelle était pendu le coquin que la justice du roi avait condamné, et qui le méritait bien, comme nous l’avons dit à votre seigneurie. — Je suis prêt à jurer par Dieu et par saint Martin de Tours, dit un autre, que je l’ai vu avec la bande lorsqu’elle est venue piller notre métairie. — Mais, mon père, dit un petit garçon, le païen dont vous parlez avait la peau noire, et ce jeune homme a le teint blanc ; ce païen avait les cheveux courts et frisés, et celui-ci a une longue chevelure blonde. — Oui, tu as raison mon enfant, répondit le père ; et, de plus, cet autre avait un habit vert, et celui-ci a une jaquette grise. Mais Sa Seigneurie le grand prévôt sait bien qu’ils peuvent changer de teint aussi facilement que de jaquette, en sorte que je suis encore décidé à dire que c’est le même. — Il suffit que vous l’ayez vu interrompre la justice du roi en essayant de rendre la vie à un traître qui avait été exécuté, dit l’officier. Trois-Échelles, Petit-André, en action. — Arrêtez, monsieur l’officier ! » s’écria Durward dans une transe mortelle ; « écoutez-moi… Ne faites pas périr un innocent… mes compatriotes en ce monde, et la justice divine dans l’autre, vous demanderont compte de mon sang. — Je répondrai de mes actions dans l’un et dans l’autre, » répondit froidement le prévôt, et il fit signe de la main aux exécuteurs ; puis, avec un sourire de malice triomphante, il toucha son bras droit qu’il portait en écharpe, probablement par suite du coup qu’il avait reçu de Durward dans la matinée. — Misérable ! âme vindicative, ! » dit Quentin, persuadé par ce geste que le plaisir d’exercer une vengeance personnelle était le seul motif de la rigueur de cet homme, et qu’il n’avait à attendre de lui aucune merci. « Le pauvre jeune homme extravague, dit l’officier. Trois-Échelles, dis-lui un mot de consolation avant de lui donner son passe-port ; tu es une excellente ressource en pareil cas, lorsqu’on n’a pas un confesseur sous la main. Accorde-lui pendant une minute tes consolations spirituelles, et que tout soit terminé dans la suivante. Il faut que je continue ma ronde. Soldats, suivez-moi. »

Le prévôt partit avec son escorte, à l’exception de deux ou trois hommes qui restèrent pour assister et aider à l’exécution. Le malheureux jeune homme jeta sur lui un regard où se peignait le désespoir, et au moment où il cessa d’entendre le bruit des pas des chevaux, il crut voir s’évanouir toute chance de salut. Tournant les yeux autour de lui avec une pénible anxiété, il fut surpris, même dans un tel moment, de l’indifférence stoïque de ses compagnons d’infortune. D’abord ils avaient montré une grande crainte et fait tous les efforts possibles pour s’échapper ; mais, depuis qu’ils étaient retenus par des liens solides, et destinés à une mort qui paraissait inévitable, ils l’attendaient avec une fermeté inébranlable. La perspective du sort qui leur était préparé donnait peut-être une teinte plus jaune à leurs joues basanées, mais elle n’agitait point leurs traits et n’abattait point la fierté opiniâtre de leurs yeux. Ils étaient comme les renards qui, après avoir épuisé toutes leurs ruses pour échapper à la poursuite des chiens acharnés, meurent avec un courage silencieux et sombre que ne montrent point les loups et les ours, objets d’une chasse beaucoup plus dangereuse.

La constance des malheureux Bohémiens ne fut pas ébranlée par la conduite de leurs féroces exécuteurs, qui se mirent en besogne avec plus d’empressement que ne leur en avait recommandé leur chef, ce qui venait probablement de l’habitude, qui leur faisait trouver une sorte de plaisir à s’acquitter de leur horrible emploi.

Nous nous arrêterons un instant pour tracer le portrait de ces deux fonctionnaires, parce que, sous une tyrannie soit despotique, soit populaire, le personnage du bourreau devient un sujet de grave importance. Ils différaient essentiellement entre eux, tant pour l’air que pour les manières. Louis avait coutume de les appeler Démocrite et Héraclite, et leur maître, le grand prévôt, les nommait Jean qui pleure et Jean qui rit.

Trois-Échelles était de grande taille, sec, d’une physionomie lugubre et d’un caractère tout particulier, il portait autour du cou un gros rosaire qu’il présentait d’un air pieux, aux malheureux qu’il devait exécuter ; il avait continuellement à la bouche deux ou trois textes latins sur le néant et la vanité de la vie humaine ; enfin, s’il eût été régulier de cumuler plusieurs fonctions, il aurait pu joindre l’emploi de confesseur de la prison à celui d’exécuteur des hautes-œuvres.

Petit-André, au contraire, était un petit homme tout rond, actif, jovial, qui faisait sa besogne comme si c’eût été la chose la plus amusante du monde. Il semblait avoir une tendre affection pour ses victimes, et il leur parlait toujours avec une douceur et une aménité des plus grandes : c’étaient ses braves camarades, ses charmantes petites, ses honnêtes compères, ses bons vieux papas, suivant l’âge ou le sexe de chacun. Si, de son côté, Trois-Échelles tâchait de leur inspirer des pensées philosophiques ou religieuses sur l’avenir, Petit-André, du sien, manquait rarement de les égayer par quelque bon mot, par quelque plaisanterie, afin de les disposer à quitter la vie, comme quelque chose de ridicule, de méprisable, et qui ne méritait pas un seul regret.

Je ne saurais dire ni pourquoi ni comment, mais il est certain que ces deux excellents personnages, malgré la variété de leurs talents, et bien qu’il fût rare d’en trouver de pareils parmi les gens de leur profession, étaient peut-être plus complètement détestés qu’aucun de ceux qui aient jamais existé, soit avant, soit depuis eux : la seule chose sur laquelle il pouvait exister quelque doute, c’était de savoir lequel, du grave et pathétique Trois-Échelles, ou du comique et alerte Petit-André, était le plus redouté ou le plus exécré. Il est certain qu’ils remportaient la palme, à ces deux égards, sur tous les bourreaux de France, à l’exception peut-être de leur maître Tristan l’Ermite, le fameux grand prévôt, ou du maître de celui-ci, le roi Louis XI.

Il ne faut pas s’imaginer que ces réflexions fussent celles qui occupaient Quentin Durward en ce moment. La vie, la mort, le temps, l’éternité, entre lesquels il était comme suspendu, se présentaient à la fois devant ses yeux : perspective accablante qui faisait reculer la faiblesse de l’humaine nature, en dépit de l’orgueil, qui aurait voulu la braver. Il s’adressait au Dieu de ses pères ; et pendant qu’il l’implorait, la petite chapelle, grossièrement construite et à demi ruinée, dans laquelle reposait la dépouille mortelle de toute sa famille, lui seul excepté, se présenta à sa mémoire : « Nos ennemis féodaux, pensait-il, nous ont accordé des tombeaux dans notre propre domaine ; mais il faut que je serve de pâture aux corbeaux et aux milans d’une terre étrangère, comme un félon excommunié. » Des larmes involontaires vinrent alors mouiller ses yeux. Trois-Échelles, lui frappant doucement sur l’épaule, le félicita gravement de sa résignation à la mort, et, s’écriant d’un ton pathétique : « Beati qui in Domino moriuntur[46] ! » il ajouta qu’elle « était heureuse, l’âme qui quittait le corps pendant que l’on avait la larme à l’œil. » Petit-André, lui touchant l’autre épaule, lui cria : « Courage, mon cher enfant ! puisqu’il faut que vous entriez en danse, ouvrez le bal gaiement ! car les rebecs[47] sont d’accord ; » et en même temps il faisait vibrer sa corde pour faire mieux sentir le sel de sa plaisanterie. Comme le jeune homme les regardait l’un après l’autre avec l’expression du découragement, ils se firent entendre plus clairement en le poussant vers l’arbre fatal, et en l’exhortant à avoir bon courage, attendu que l’affaire serait terminée en un instant.

Dans cette affreuse situation, Quentin jeta autour de lui un regard de désespoir. « Y a-t-il ici quelque bon chrétien qui m’entende, dit-il, et qui veuille aller dire à Ludovic Lesly, archer de la garde écossaise, surnommé en ce pays le Balafré, que son neveu va mourir indignement assassiné ? »

Ces mots furent prononcés fort à propos, car un archer de la garde écossaise, qu’avaient attiré les apprêts de l’exécution, se trouvait au milieu d’un petit groupe de gens qui, conduits par le hasard dans cet endroit, s’étaient arrêtés pour voir ce qui se passait.

« Prenez garde à ce que vous faites ! cria-t-il aux bourreaux ; si ce jeune homme est Écossais, je ne souffrirai pas qu’on le mette à mort injustement. — À Dieu ne plaise, monsieur l’archer ! mais nous devons exécuter nos ordres, » dit Trois-Échelles en tirant Durward par un bras pour le faire avancer. — « Le plus court est toujours le meilleur, » ajouta Petit-André en le tirant par l’autre.

Mais Quentin venait d’entendre des paroles d’espérance ; faisant usage de toutes ses forces, il se débarrassa des exécuteurs de la haute justice, et, les bras encore liés, courut se réfugier près de l’archer écossais. « Protégez-moi, mon compatriote, » lui dit-il dans sa propre langue ; « au nom de l’Écosse et de saint André, protégez-moi ! Je suis innocent : protégez-moi, au nom de notre foi commune dans la justice divine au jour du jugement dernier ! — Par saint André ! ils ne parviendront jusqu’à vous qu’à travers mon corps, » dit l’archer en tirant son épée. — « Coupez mes liens, mon compatriote, s’écria Quentin, et je ferai quelque chose pour moi. »

D’un coup de sabre, l’archer fit ce qu’il lui demandait, et le captif remis en liberté, s’élançant tout à coup sur un des gardes du grand prévôt, lui arracha la hallebarde dont il était armé. « Maintenant, s’écria-t-il, avancez, si vous l’osez. »

Les deux exécuteurs échangèrent quelques paroles à voix basse.

« Toi, cours après le grand prévôt, dit Trois-Échelles ; moi, je les retiendrai ici, si je le puis… Soldats de la garde du grand prévôt, à vos armes ! »

Petit-André monta à cheval et partit au galop, tandis que les soldats tirèrent leurs sabres avec tant de précipitation, qu’ils laissèrent échapper les deux autres prisonniers. Peut-être n’étaient-ils pas fort empressés de les arrêter ; car depuis quelque temps ils avaient été rassasiés du sang de semblables victimes, et, de même que les autres bêtes féroces, ils s’étaient lassés de carnage, à force de massacrer. Mais ils donnèrent pour excuse qu’ils avaient cru de leur devoir de veiller avant tout à la sûreté de Trois-Échelles ; car il existait entre les archers écossais et les soldats de la garde prévôtale un esprit de jalousie qui donnait lieu à de fréquentes querelles.

« Nous sommes assez forts pour battre ces fiers Écossais deux fois pour une, » dit un de ces soldats à Trois-Échelles.

Mais le prudent satellite lui fit signe de rester en repos ; et s’adressant à l’archer écossais avec beaucoup de civilité : « Monsieur, dit-il, c’est faire une grave insulte au grand prévôt que d’oser interrompre le cours de la justice du roi, qui lui est dûment et légalement confiée ; et c’est un acte d’injustice envers moi, qui suis valablement saisi de mon criminel. Ce n’est pas d’ailleurs une charité bien entendue à l’égard de ce jeune homme, qui vous porte à en agir ainsi, vu qu’il peut rencontrer cinquante occasions de se faire pendre sans s’y trouver aussi heureusement préparé qu’il l’était avant votre intervention malavisée. — Si mon jeune compatriote, » répondit l’Écossais en souriant, « pense que je lui aie fait le moindre tort, je suis prêt à le remettre entre vos mains sans autre discussion. — Non ! non ! au nom du ciel, non ! s’écria Quentin ; je préférerais cent fois que d’un revers de votre sabre vous me fissiez sauter la tête : un tel genre de mort serait plus convenable à ma naissance que de passer par les mains de ce rustre. — Entendez-vous comme il blasphème ? dit le bourreau. Hélas ! comme nos meilleures résolutions s’évanouissent promptement ! Tout à l’heure il était dans la plus heureuse disposition pour mourir ; et le voilà qui outrage les autorités. — Mais enfin, dites-moi ce qu’a fait ce jeune homme ; demanda l’archer. — Il s’est permis de décrocher de cet arbre le cadavre d’un criminel, quoique la fleur de lis y fût empreinte de ma propre main. — Que veut dire ceci, jeune homme ? dit l’archer. Pourquoi avez-vous commis un tel crime ? — Au nom de la protection que je réclame de vous, répondit Durward, je vais vous parler aussi sincèrement que si j’étais à confesse. J’ai vu un homme qui se débattait pendu à cet arbre, et j’ai coupé la corde par pure humanité. Je n’ai pensé ni à fleur de lis ni à fleur de giroflée, et je n’avais pas plus d’idée d’offenser le roi de France que d’offenser notre saint-père le pape. — Mais, que diable aviez-vous à démêler avec ce pendu ? lui demanda l’archer. Marchez derrière cet honnête homme-là, et vous en verrez accrochés, à chaque arbre, comme des grappes de raisin. Vous aurez fort à faire dans ce pays, si vous vous amusez à glaner derrière le bourreau. Néanmoins, je n’abandonnerai pas un compatriote, si mon secours lui est nécessaire. Écoutez-moi, monsieur Trois-Échelles : vous voyez que tout ceci n’est qu’une méprise, et vous devriez avoir quelque indulgence pour un voyageur aussi jeune. Il n’a pas été accoutumé, dans notre pays, à voir procéder aussi lestement que vous le faites, vous et votre maître. — Ce n’est pas que vous n’en ayez bon besoin, monsieur l’archer, » dit Petit-André qui arrivait en ce moment. « Tiens ferme, Trois-Échelles, car voici le grand prévôt qui arrive ; nous allons voir comment il s’arrangera qu’on lui retire l’ouvrage des mains avant qu’il soit achevé. — Et voici, reprit l’archer, quelques-uns de mes camarades qui arrivent fort à propos. »

En effet, en même temps que d’un côté Tristan l’Ermite gravissait avec son escorte la petite colline qui était le théâtre de l’altercation, quatre ou cinq archers arrivaient de l’autre côté avec une égale diligence, et à leur tête se trouvait le Balafré en personne.

Dans cette grave circonstance, Lesly ne montra nullement pour son neveu cette indifférence dont Quentin l’avait intérieurement accusé ; car il n’eut pas plus tôt vu son camarade et Durward se tenant sur la défensive, qu’il s’écria : « Cunningham, je te remercie. Messieurs… camarades, prêtez-moi votre secours. C’est un jeune gentilhomme écossais… mon neveu… Lindesay, Guthrie, Tyrie, mettons le sabre à la main, et frappons. »

Tout faisait présager un combat acharné entre les deux partis, qui n’étaient pas en nombre tellement disproportionné que la supériorité des armes ne donnât aux archers écossais une chance de victoire. Mais le grand prévôt, soit qu’il doutât de l’issue du conflit, soit qu’il n’ignorât pas que le roi en éprouverait du mécontentement, fit signe à ses gens de s’abstenir de toute violence, et demanda au Balafré, qui se tenait à la tête de l’autre parti, pourquoi lui, archer de la garde du roi, il s’opposait à l’exécution d’un criminel.

« C’est ce que je nie, répondit le Balafré. Par saint Martin ! il y a quelque différence entre l’exécution d’un criminel et le meurtre de mon propre neveu. — Votre neveu peut être criminel comme un autre, monsieur, répliqua le grand prévôt, et tout étranger qui se trouve en France est justiciable des lois du pays. — J’en conviens ; mais nous avons nos privilèges, nous autres archers de la garde écossaise, n’est-il pas vrai, camarades ? — Oui, oui, » s’écrièrent-ils tous ensemble ; « nos privilèges ! nos privilèges ! Vive le roi Louis !… vive le brave Balafré !… vive la garde écossaise !… mort à quiconque oserait enfreindre nos privilèges !… — Rendez-vous à la raison, messieurs, reprit le grand prévôt ; n’oubliez pas quels sont les devoirs de ma charge. — Ce n’est pas de votre bouche que nous devons entendre la raison, lui répondit Cunningham ; c’est de celle de nos officiers seuls : nous serons jugés par le roi, ou par notre capitaine, puisque le connétable est absent. — Et nous ne serons pendus par qui que ce soit, ajouta Lindesay, excepté cependant par Sandie Wilson, le vieux prévôt de notre propre corps. — Ce serait faire un vol à Sandie, qui est aussi brave que n’importe quel homme qui ait jamais fait un nœud coulant à une corde, si nous laissions empiéter sur ses droits, dit Balafré ; si moi-même je devais être pendu, personne autre que lui ne me serrerait la cravate. — Mais, écoutez-moi, dit le grand prévôt ; ce jeune drôle n’est pas des vôtres, et il ne peut participer à ce que vous appelez vos privilèges. — Ce que nous appelons nos privilèges ! s’écria Cunningham, personne ne peut les ignorer. — Nous ne souffrirons pas qu’on les mette en question ! » dirent d’une commune voix tous les archers. — « Vous perdez l’esprit, mes maîtres, dit Tristan l’Ermite ; personne ne vous conteste vos privilèges ; mais ce jeune homme n’est pas des vôtres. — Il est mon neveu, » répondit le Balafré d’un air triomphant. — « Mais non un des archers de la garde, je crois, » répliqua Tristan.

Les archers se regardèrent l’un l’autre d’un air d’incertitude.

« Ne lâchez pas prise, cousin, » dit Cunningham tout bas au Balafré ; « dites qu’il est enrôlé parmi nous. — Par saint Martin ! vous avez raison, beau cousin, » répondit Lesly ; et, élevant la voix, il jura qu’il avait ce jour-là même enrôlé son parent parmi les hommes de sa suite.

Cette déclaration fut un argument décisif.

« Fort bien, messieurs, » dit le grand prévôt, qui savait combien le roi redoutait qu’il ne se glissât quelque mécontentement parmi ses gardes ; « vous connaissez vos privilèges, comme vous les appelez, et mon devoir me prescrit d’éviter toute querelle avec les braves archers écossais, bien loin d’en chercher aucune. Cependant je soumettrai cette affaire à la sagesse du roi. Je vous prie de ne pas oublier qu’en agissant ainsi je donne une plus grande preuve de modération que le devoir de ma charge ne m’y autorise peut-être. »

À ces mots, il ordonna à sa troupe de se mettre en marche, tandis que les archers, sans quitter la place, tinrent conseil à la hâte sur ce qu’il leur restait à faire.

« Il faut d’abord, dit Cunningham, que nous contions tout ceci à notre capitaine, lord Crawford, et que nous fassions inscrire le nom de ce jeune homme sur le contrôle. — Mais, messieurs, mes dignes amis, mes libérateurs, » répondit Quentin avec quelque hésitation, « je ne suis pas encore bien décidé sur la question de savoir si je prendrai ou non du service parmi vous. — Eh bien ! reprit son oncle, voyez ce que vous préférez, ou d’entrer dans notre compagnie, ou d’être pendu ; car je vous promets que, tout mon neveu que vous êtes, je ne vois pas d’autre moyen pour vous d’échapper à la potence. »

C’était un argument sans réplique, et qui força Quentin à acquiescer à ce que, dans tout autre moment, il aurait considéré comme une proposition peu agréable. Mais après avoir si récemment échappé à la corde, qui lui avait, à la lettre, été passée autour du cou, il aurait probablement consenti à une alternative pire encore que celle-là.

« Il faut qu’il vienne avec nous à la caserne, dit Cunningham ; il n’y a pas de sûreté pour lui hors de nos limites, tant que ces mangeurs d’hommes sont en chasse dans les environs. — Ne puis-je donc passer cette nuit dans l’hôtellerie où j’ai déjeuné, bel oncle ? » demanda le jeune homme, qui pensait peut-être, comme beaucoup de nouvelles recrues, qu’une seule nuit de liberté était autant de gagné. — « Sans doute, beau neveu, » lui répondit son oncle d’un ton ironique, « si vous voulez que nous ayons le plaisir de vous pêcher dans quelque canal, dans quelque fossé, ou peut-être dans un bras de la Loire, cousu dans un sac, pour nager plus commodément ; car il y a apparence que cela finirait ainsi. Le grand prévôt souriait en nous regardant, lorsqu’il nous a quittés, » continua-t-il en s’adressant à Cunningham, « et c’est un signe qu’il avait une arrière-pensée peu rassurante. — Je me moque de ce qu’il peut méditer, dit Cunningham ; des oiseaux tels que nous sont hors de la portée de ses traits. Mais je t’engage à raconter toute l’affaire à Olivier du Diable, qui est toujours bien disposé en faveur de la garde écossaise : il verra le père Louis avant que le prévôt ne puisse se présenter devant lui ; car il doit le raser demain. — Mais, dit le Balafré, pense donc qu’il ne fait pas bon aller trouver Olivier les mains vides, et je suis aussi nu que le bouleau en décembre. — Il en est de même de nous tous, dit Cunningham ; Olivier ne fera pas difficulté de se fier, pour une fois, à notre parole d’Écossais ; nous lui ferons entre nous un petit présent lorsque viendra le jour de la paye, et s’il s’attend à partager, permettez-moi de vous le dire, ce jour n’en viendra que plus tôt. — Et maintenant, au château, dit le Balafré ; et mon neveu nous contera, pendant la route, comment il s’est attiré le grand prévôt sur les bras, afin que nous puissions préparer le rapport que nous devons faire à Crawford aussi bien qu’à Olivier. »


CHAPITRE VII.

L’ENRÔLEMENT.


Le juge de paix. Holà ! donnez-moi l’ordonnance, lisez les articles. Jurez, baisez le livre, signez, et soyez un héros. Pour prix de vos exploits vous recevrez une portion du trésor public, six sous par jour, nourriture et arrérages.
Farquhar, L’officier en recrutement.


On ordonna à l’un des hommes de la suite des archers de mettre pied à terre, et l’on donna son cheval à Quentin Durward, qui, accompagné de ses belliqueux compatriotes, se dirigea d’un bon pas vers le château du Plessis, sur le point de devenir, quoique involontairement de sa part, habitant de cette sombre forteresse dont l’extérieur l’avait frappé d’une si grande surprise dans la matinée.

Pendant la route, en réponse aux questions multipliées de son oncle, il lui fit un récit exact de l’accident qui venait de l’exposer à un si grand danger. Quoiqu’il ne vît dans sa narration rien que de fort touchant, elle fut cependant reçue par son escorte avec de grands éclats de rire.

« Après tout, ce n’est pas là un excellent sujet de plaisanterie, dit son oncle, pourquoi diable ce jeune écervelé se mêlait-il de décrocher le corps d’un maudit mécréant, juif, maure ou païen ? — Si encore, dit Cunningham, il s’était querellé avec la garde prévôtale pour une jolie fille, comme Michel de Moffat[48], il y aurait eu plus de bon sens à cela. — Mais je crois que notre honneur est intéressé à ce que Tristan et sa troupe n’aient pas l’audace de confondre nos toques écossaises avec les turbans, comme on les appelle, de ces pillards vagabonds, dit Lindesay. S’ils n’ont pas les yeux assez bons pour s’apercevoir de la différence, il faut le leur apprendre par la force de nos bras. Mais je crois fermement que Tristan ne feint de s’y tromper, qu’afin de pouvoir happer les Écossais qui viennent ici pour voir leurs parents. — Puis-je vous demander, mon oncle, dit Quentin, quelle sorte de gens sont ceux dont vous parlez ? — Sans doute, vous le pouvez, dit Lesly ; mais je ne sais, beau neveu, qui pourra vous répondre. Ce ne sera pas moi, bien sûrement, quoique je sois peut-être aussi instruit qu’un autre ; mais ils ont paru dans ce pays depuis un an ou deux, comme aurait pu y tomber un nuage de sauterelles. — C’est cela même, dit Lindesay ; et Jacques Bonhomme (c’est ainsi que nous désignons ici un paysan, jeune homme, avec le temps vous apprendrez notre manière de parler) : l’honnête Jacques Bonhomme, dis-je, s’embarrasserait fort peu de savoir quel vent apporte ces gens-là, autrement dit, ces sauterelles, s’il pouvait savoir quel autre vent les remportera. — Font-ils donc tant de mal ? demanda Quentin. — S’ils font du mal, mon garçon ? lui répondit son oncle. — Oh ! oui, reprit Cunningham ; sachez que ce sont des païens, ou des juifs, ou des mahométans pour le moins, qui n’honorent ni Notre-Dame ni les saints (ici il fit un signe de croix) ; qui dérobent tout ce qui leur tombe sous la main, et qui chantent et disent la bonne aventure. — Et l’on dit que parmi leurs femmes il y a des filles assez gentilles, dit Guthrie ; mais Cunningham sait cela mieux que personne. — Que voulez-vous dire, camarade ? s’écria Cunningham ; j’espère que votre intention n’est pas de m’insulter. — Vous insulter ! bien sûrement non, répondit Guthrie. — J’en appelle à la compagnie, dit Cunningham ; vous avez voulu dire que moi, gentilhomme écossais, et vivant dans le giron de l’Église, j’avais une douce et belle amie parmi ces infâmes païens. — Allons, allons, dit le Balafré, ce n’était qu’une plaisanterie ; pas de querelles entre camarades. — Plaisanterie tant que vous voudrez, mais on ne doit pas en faire de cette espèce, » murmura Cunningham comme se parlant à lui-même. — « Voit-on de pareils vagabonds ailleurs qu’en France ? demanda Lindesay. — Bien certainement, et j’en jure, répondit le Balafré ; on en a vu des tribus entières en Allemagne, en Espagne et en Angleterre. Mais, grâce à notre bon saint André, l’Écosse n’en a pas encore reçu un seul. — L’Écosse, dit Cunningham, est un pays trop froid pour les sauterelles et trop pauvre pour les voleurs. — Ou peut-être, dit Guthrie, John Highlander[49] ne veut pas que d’autres voleurs que lui prospèrent dans son pays natal. — Il est bon que vous sachiez tous tant que vous êtes, dit le Balafré, que je suis originaire des montagnes d’Angus ; que j’ai de nobles parents dans celles de Glen-Isla, et que je ne souffrirai pas que l’on dise du mal des montagnards. — Vous ne nierez pas sans doute qu’ils enlèvent les bestiaux tout en faisant semblant de les acheter, dit Guthrie. — Pousser devant soi un ou deux animaux égarés n’est pas voler, dit le Balafré, et c’est ce que je maintiendrai quand et comment il vous plaira. — Fi donc, camarade ! dit Cunningham ; n’est-ce pas vous qui vous querellez maintenant ? Il ne faut pas que ce jeune homme soit témoin de tels démêlés parmi nous… Allons, nous voilà arrivés à la porte du château ; si vous voulez venir dîner avec moi, je ferai apporter un baril de vin que nous viderons entre amis, et nous boirons à l’Écosse, à ses montagnes et à ses basses terres. — Convenu ! convenu ! s’écria le Balafré, et j’en paierai un autre pour noyer tout souvenir de mésintelligence et nous réjouir de l’entrée de mon neveu dans notre corps en lui portant quelques santés. »

À leur approche, le guichet s’ouvrit et le pont-levis fut baissé. Ils entrèrent un à un ; mais lorsque Quentin parut, les sentinelles croisèrent leurs piques, et lui ordonnèrent de s’arrêter tandis que les arcs et les arquebuses étaient dirigées contre lui du haut des murailles. Cette preuve d’une sévère vigilance fut donnée, quoique le jeune étranger arrivât en compagnie de gens de la garnison qui faisaient eux-mêmes partie du corps auquel appartenaient les sentinelles.

Le Balafré, qui était resté à dessein à côté de son neveu, donna les explications nécessaires ; et, après une assez longue hésitation, Quentin fut conduit sous bonne garde à l’appartement de lord Crawford.

Ce seigneur était un des derniers restes de cette vaillante troupe de lords et de chevaliers écossais qui avaient si long-temps et si fidèlement servi Charles VII dans les guerres sanglantes qui décidèrent l’indépendance de la couronne de France et l’expulsion des Anglais. Dans sa jeunesse, il avait combattu à côté de Douglas et de Buchan, avait suivi la bannière de Jeanne d’Arc, et était peut-être un des derniers de ces chevaliers écossais qui avaient mis tant d’empressement à défendre les fleurs de lis contre les anciens ennemis de l’Écosse. Les changements qui avaient eu lieu dans ce dernier royaume, et peut-être l’habitude qu’il avait contractée du climat et des mœurs de la France, avaient ôté au vieux baron toute idée de retourner dans sa patrie, d’autant plus que le poste élevé qu’il occupait dans la maison de Louis, et son caractère franc et loyal, lui avaient donné un grand ascendant sur le roi. Quoique, en général, il fût peu disposé à croire à la vertu et à l’honneur, ce prince avait une confiance entière dans les sentiments de lord Crawford, et lui accordait une influence d’autant plus grande qu’il ne se mêlait jamais d’autres affaires que de celles qui avaient rapport à ses fonctions.

Le Balafré et Cunningham suivirent Durward et son escorte dans l’appartement de leur capitaine, dont l’air de dignité, et le respect que lui témoignaient ces fiers soldats, qui semblaient n’en avoir pour personne, fit une forte impression sur le jeune Écossais.

Lord Crawford était d’une taille élevée ; l’âge l’avait amaigri ; mais il conservait toute la force, si non l’élasticité de la jeunesse, et il était en état de supporter le poids de son armure pendant une marche aussi facilement que le plus jeune cavalier de sa troupe. Il avait les traits durs, le visage couvert de cicatrices et noirci par le temps ; un œil qui avait vu sans sourciller la mort dans trente batailles rangées, mais qui cependant exprimait un mépris joyeux pour le danger, plutôt que le courage féroce d’un soldat mercenaire. Son corps grand et droit était enveloppé dans une ample robe de chambre, serrée autour de lui par un ceinturon de peau de buffle, auquel était suspendu son poignard, dont le manche était richement orné. Il avait autour du cou le collier et la croix de l’ordre de Saint-Michel ; il était assis sur un fauteuil couvert d’une peau de daim, et avec des lunettes sur le nez, invention alors récente, il était occupé à lire un énorme manuscrit, intitulé : Le Rosier de la guerre, code de politique civile et militaire que Louis avait compilé pour l’instruction du dauphin, son fils, et sur lequel il désirait avoir l’opinion d’un guerrier aussi expérimenté.

Lord Crawford mit son livre de côté avec un peu de mauvaise humeur, en voyant entrer ces visiteurs inattendus, et leur demanda, dans son dialecte national, « ce que diable ils voulaient de lui ? »

Le Balafré, avec plus de respect qu’il n’en aurait montré peut-être à Louis lui-même, lui fit un long détail des circonstances dans lesquelles son neveu se trouvait, et lui demanda humblement sa protection. Lord Crawford l’écouta avec beaucoup d’attention. Il ne put s’empêcher de sourire de la simplicité avec laquelle le jeune homme s’était intéressé à un pendu ; mais il secoua la tête quand on lui fit le récit de la rixe que cette affaire avait amenée entre les archers écossais et les gens du grand prévôt.

« Combien de fois encore, dit-il, m’apporterez-vous des écheveaux de fil à démêler ; combien de fois faut-il que je vous dise, et surtout à vous deux, Ludovic Lesly et Archie[50] Cunningham, que le soldat étranger doit se comporter avec douceur et réserve envers les habitants du pays, s’il ne veut avoir à ses trousses tous les chiens de la ville ? Au reste, s’il faut que vous ayez une affaire avec quelqu’un, j’aime mieux que ce soit avec ce chenapan de prévôt qu’avec tout autre, et je vous blâme moins pour cette incartade que pour les autres querelles que vous vous êtes attirées, Ludovic, car il était naturel et convenable que vous prissiez le parti de votre parent. Le pauvre garçon ne doit cependant pas être victime de sa bonté : ainsi, donnez-moi le contrôle de la compagnie, qui est sur cette tablette. Nous y inscrirons son nom, afin qu’il puisse jouir de nos privilèges. — Avec la permission de Votre Seigneurie, dit Durward, je… — A-t-il donc perdu la tête ? s’écria son oncle. Tu oses parler à Sa Seigneurie, avant qu’elle t’ait adressé une question ? — Patience, Ludovic, dit lord Crawford ; sachons ce que ce garçon a à dire. — Uniquement, n’en déplaise à Votre Seigneurie, répondit Quentin, que j’avais dit ce matin à mon oncle que je n’étais pas bien décidé à prendre du service dans cette troupe. Mais je déclare maintenant que je n’ai plus rien qui m’arrête, depuis que j’ai vu le noble et respectable chef sous lequel je vais servir ; car son aspect annonce l’autorité. — Fort bien parlé, mon garçon, » dit le vieux lord, qui ne fut pas insensible à ce compliment ; « si nous avons acquis quelque expérience, Dieu nous a fait la grâce d’en profiter, tant en obéissant qu’en commandant. Vous voilà reçu, Quentin, dans l’honorable corps des archers de la garde écossaise, comme écuyer de votre oncle et servant sous sa lance. J’espère que vous ferez votre chemin ; car vous devez devenir un véritable homme d’armes, si, comme on le dit, tout ce qui vient de haut lieu est brave, car vous descendez d’une noble race. Ludovic, vous aurez soin que votre neveu suive exactement ses exercices, car il est possible qu’avant peu nous ayons quelques lances à rompre. — Par la poignée de mon sabre, j’en suis bien aise, milord, dit le Balafré ; cette paix ne fait de nous que des poltrons. Moi-même, je ne me sens plus la même ardeur, enfermé sans cesse comme je le suis dans ce maudit donjon. — Eh bien ! continua lord Crawford, un oiseau m’a sifflé à l’oreille que bientôt la vieille bannière flottera de nouveau dans les champs. — J’en boirai ce soir un coup de plus sur cet air, dit le Balafré. — Tu boiras sur tous les airs imaginables, Ludovic, lui répondit lord Crawford ; et j’ai bien peur que tu ne boives quelque jour une bière amère que tu te seras brassée toi-même. »

Lesly répliqua, d’un air un peu confus, que cela ne lui était pas arrivé depuis long-temps, mais que Sa Seigneurie savait fort bien qu’il était d’usage dans la compagnie de faire carrousse[51] à la santé d’un nouveau camarade. — « C’est vrai, dit le vieux chef ; j’avais oublié cette circonstance. Je vous enverrai quelques mesures de vins, pour vous aider à faire votre carrousse ; mais que ce soit fini au coucher du soleil. Et, écoutez-moi : faites attention à ce que les soldats qui seront de service cette nuit soient choisis avec soin ; et qu’aucun d’eux ne prenne part, en aucune façon, à la débauche que vous projetez. — Votre Seigneurie sera ponctuellement obéie, répondit Ludovic, et sa santé sera portée avec tout le respect qui lui est dû. — Il est possible, dit lord Crawford, que j’aille moi-même vous rendre visite au milieu de votre joyeux repas, uniquement pour voir si tout se passe avec décence. — La visite de Votre Seigneurie nous comblera d’honneur et de joie, » répliqua Ludovic. Et ils se retirèrent tous trois, extrêmement satisfaits, pour s’occuper des apprêts de leur banquet militaire, auquel Lesly invita une vingtaine de ses camarades qui, assez généralement, étaient dans l’usage de prendre leurs repas avec lui.

Une fête de soldats est ordinairement bientôt arrangée ; le point capital est qu’il s’y trouve de quoi manger et de quoi boire. Mais, en cette occasion, Lesly se donna beaucoup de mouvement pour se procurer du vin de meilleure qualité qu’à l’ordinaire. Car, disait-il, le vieux lord est la plus noble plume de nos toques, une vieille pièce d’or du meilleur aloi. Il nous prêche la sobriété ; mais après avoir bu à la table du roi autant de vin qu’il en peut prendre décemment, il ne manque jamais une occasion honorable de compléter la soirée auprès de la bouteille ; ainsi, camarades, il faut vous préparer à entendre les vieilles histoires des batailles de Verneuil et de Beaugé. »

L’appartement gothique dans lequel ils se réunissaient ordinairement pour prendre leur repas fut mis, en toute hâte, dans le meilleur ordre ; leurs palefreniers furent dépêchés de toutes parts pour se procurer des joncs verts, afin d’en couvrir le plancher[52] ; et les bannières sous lesquelles la garde écossaise avait marché au combat, ou qu’elle avait enlevées à l’ennemi, furent déployées en guise de tapisseries, au-dessus de la table et sur les murailles à l’entour de la chambre.

On s’occupa ensuite de revêtir, aussi promptement que possible, le jeune soldat des armes et de l’uniforme particulier à la garde écossaise, afin qu’il pût paraître, sous tous les rapports, avoir droit aux privilèges de ce corps, en vertu desquels, et avec l’aide de ses compatriotes, il pouvait braver hardiment le pouvoir et le mécontentement du grand prévôt, quoique l’on sût fort bien que l’un était aussi terrible que l’autre était implacable.

Le banquet fut des plus joyeux, et les convives donnèrent un libre essor à leurs sentiments nationaux en recevant dans leurs rangs une recrue nouvellement arrivée de leur chère patrie. Ils chantèrent de vieilles chansons écossaises, racontèrent de vieilles histoires de héros écossais, rappelèrent les exploits de leurs ancêtres, ainsi que les circonstances dans lesquelles ils avaient été mis à fin ; en un mot, les riches campagnes de la Touraine semblaient, en ce moment, être devenues pour eux les stériles et montagneuses régions de la Calédonie.

Leur enthousiasme était au comble, et chacun à l’envi s’efforçait de trouver des paroles capables de rendre plus cher encore le souvenir de l’Écosse, lorsqu’ils reçurent une impulsion nouvelle par l’arrivée de lord Crawford, qui, ainsi que le Balafré l’avait bien prévu, avait été pour ainsi dire assis sur des épines jusqu’à ce qu’il eût trouvé l’occasion de s’échapper de la table du roi pour venir se joindre à la fête que donnaient ses compatriotes. Un siège de parade lui avait été réservé au haut bout de la table ; car d’après les mœurs du temps et la constitution des archers de la garde écossaise, quoique leur capitaine ne reconnût d’autre supériorité que celle du roi et du grand connétable, les membres de ce corps (les simples soldats, comme nous dirions aujourd’hui) étant tous nobles de naissance, il pouvait sans déroger s’asseoir à la table avec eux, et prendre part à leurs fêtes, quand il le jugeait à propos, sans déroger à sa dignité[53].

Cette fois-ci néanmoins lord Crawford refusa de prendre la place qu’on lui avait préparée ; et, engageant les convives à continuer de se livrer à la joie, il se tint debout et se mit à les contempler d’un air qui faisait voir qu’il jouissait de leur bonheur.

« Laissez-le faire, » dit tout bas Cunningham à Lindesay pendant que ce dernier présentait un verre de vin à leur noble capitaine, « laissez-le faire ; il ne faut pas pousser les bœufs d’un autre trop vivement ; il y arrivera de lui-même. »

Effectivement le vieux lord, qui avait d’abord souri, secoua la tête, et posa le verre de vin devant lui sans y avoir touché ; bientôt après et comme par distraction, il le portait à ses lèvres, lorsque tout à coup il se souvint fort heureusement que ce serait un mauvais présage s’il ne buvait pas à la santé du brave jeune homme qui venait d’être admis dans le corps. Il porta donc la santé de Durward, et, comme on peut bien se l’imaginer, les convives y répondirent par les plus vives acclamations. Le vieux lord les informa ensuite qu’il avait rendu compte à maître Olivier de ce qui s’était passé dans la matinée. « Et comme le tondeur de mentons, ajouta-t-il, n’a pas un grand amour pour l’allongeur de cous, il s’est joint à moi pour obtenir du prince un ordre qui enjoint au grand prévôt de suspendre toutes poursuites commencées, pour quelque cause que ce soit, contre Quentin Durward, et de respecter en toute occasion les privilèges de la garde écossaise. »

De nouveaux cris de joie se firent entendre ; les verres furent de nouveau remplis jusqu’à ce que le vin pétillât sur les bords, et l’on porta par acclamation la santé du noble lord Crawford, de l’intrépide conservateur des privilèges et des droits de ses compatriotes. Le bon vieux lord ne put se dispenser, en bonne courtoisie, de faire également raison à cette santé, et, s’étant laissé tomber dans le fauteuil qui lui avait été préparé, sans trop penser à ce qu’il faisait, il appela Quentin près de lui, et lui adressa sur la situation de l’Écosse et sur les grandes familles de ce pays beaucoup plus de questions que le jeune homme n’en pouvait résoudre. Dans le cours de cet interrogatoire, le brave capitaine appliquait de temps en temps les lèvres à son verre, par forme de parenthèse, en faisant remarquer que l’esprit de convivialité était une qualité distinctive des gentilshommes écossais, mais que les jeunes gens tels que Quentin ne devaient s’y livrer qu’avec prudence, de crainte qu’il ne les entraînât dans des excès. Il débita sur ce sujet beaucoup d’excellentes choses, jusqu’à ce que sa langue, occupée à faire l’éloge de la tempérance, commençât à devenir plus épaisse qu’à l’ordinaire. Ce fut alors que, l’ardeur militaire de la compagnie croissant à mesure que les flacons se vidaient, Cunningham proposa de boire « au prompt déploiement de l’oriflamme ! » (la bannière royale de la France). — Et à une brise soufflant de Bourgogne, pour la faire ondoyer, ajouta Lindesay. — C’est avec toute l’âme qui reste dans ce corps usé que je m’unis à vous pour porter cette santé, mes enfants, s’écria lord Crawford ; et, tout vieux que je suis, j’espère encore la voir flotter ! Écoutez, mes camarades, » continua-t-il, car le vin l’avait rendu un peu communicatif, « vous êtes tous de fidèles serviteurs de la couronne de France, pourquoi donc vous laisserais-je ignorer qu’il y a ici un envoyé du duc Charles de Bourgogne, porteur d’un message qui ne paraît pas dicté par des sentiments pacifiques. — J’ai vu les équipages, les chevaux et la suite du comte de Crève-cœur, ajouta un des convives : on dit que le roi ne veut pas l’admettre dans le château. — Puisse le ciel inspirer au roi une réponse vigoureuse ! dit Guthrie. Mais de quoi le duc Charles se plaint-il ? — D’une foule de griefs relatifs aux frontières, répondit Jord Crawford ; enfin de ce que le roi a reçu sous sa protection une dame de son pays, une jeune comtesse qui s’est enfuie de Dijon parce que le duc, dont elle est la pupille, voulait la marier à son favori Campo-Basso. — Et est-elle venue seule ici, milord ? demanda Lindesay. — Non, pas tout à fait seule, répondit lord Crawford ; elle est accompagnée d’une vieille comtesse, sa parente, qui a cédé aux désirs de sa cousine dans cette affaire. — Mais, demanda Cunningham, le roi, en sa qualité de souverain féodal du duc, interviendra-t-il entre lui et sa pupille, sur laquelle Charles a les mêmes droits que, si ce même Charles lui-même était mort, le roi aurait sur l’héritière de Bourgogne ? — Le roi, répondit lord Crawford, se déterminera, suivant sa coutume, d’après les règles de la politique ; et vous savez qu’il n’a pas reçu ces dames publiquement ; il ne les a point placées sous la protection de sa fille, la dame de Beaujeu, non plus que sous celle de la princesse Jeanne, en sorte qu’il n’y a pas de doute qu’il ne se règle d’après les circonstances. Il est notre maître… mais il est permis de dire, sans se rendre coupable de trahison, qu’il peut chasser avec les chiens de quelque prince de la chrétienté que ce soit, et courir le lièvre avec eux. — Mais le duc de Bourgogne ne s’accommode pas aisément de toutes ces finesses, répliqua Cunningham. — Non, sans doute, répondit le vieux lord, et c’est pourquoi il y aura probablement quelque vif débat entre eux. — Eh bien ! dit le Balafré, je prie saint André qu’il les maintienne dans ces bons sentiments. On m’a prédit, il y a dix ans… que dis-je ? il y en a vingt, je crois, que je ferais la fortune de ma maison par un mariage. Qui sait ce qui peut arriver, si nous commençons une fois à combattre pour l’honneur et l’amour des dames, comme on le voit dans les anciens romans ? — Toi ! parler de l’amour des dames, avec une telle tranchée sur le visage ! dit Guthrie. — Autant vaut ne rien aimer que d’aimer une Bohémienne, une fille de cette race de païens, répondit le Balafré. — Holà, camarades ! dit lord Crawford ; ne joutons entre nous qu’avec des armes courtoises[54], des sarcasmes aussi mordants cessent d’être des plaisanteries. Soyons tous amis. Pour en revenir à la comtesse, elle est trop riche pour tomber en partage à un pauvre seigneur écossais, sans quoi je commencerais par faire valoir mes prétentions, en dépit de mes quatre-vingts ans, ou peu s’en faut. Quoi qu’il en soit, je vous propose de boire à sa santé, car on dit que c’est un astre de beauté. — Je crois l’avoir vue ce matin, dit un autre archer, lorsque j’étais de garde à la barrière intérieure ; mais elle ressemblait plutôt à une lanterne sourde qu’à une étoile, car elle et une autre dame furent amenées au château dans des litières fermées. — Fi ! Arnot, n’as-tu pas de honte ? dit lord Crawford : un soldat ne doit jamais rapporter ce qu’il a vu étant en faction ! D’ailleurs, » ajouta-t-il après un moment de silence, et sa curiosité l’emportant sur le zèle qu’il avait cru nécessaire de déployer en matière de discipline, qu’est-ce qui te fait penser que la comtesse de Croye se trouvait effectivement dans une de ces litières ? — Milord, répondit Arnot, je ne sais rien de tout cela, sinon que mon coutelier étant alors à faire prendre l’air à mes chevaux sur la route qui conduit au village, a rencontré Doguin, le muletier, qui ramenait les litières à l’auberge, car elles appartiennent à l’aubergiste du bosquet des Mûriers, c’est-à-dire à l’aubergiste qui a pour enseigne les Fleurs-de-Lis… ; de manière donc que Doguin a invité Saunders Steed à boire un verre de vin, attendu qu’ils se connaissaient, et que sans doute celui-ci était assez disposé à le faire… — Sans doute, sans doute, interrompit le vieux lord, et c’est ce que je voudrais voir réformer parmi vous, messieurs ; mais tous vos palefreniers, vos couteliers, vos jackmen, comme nous les appellerions en Écosse, ne sont que trop disposés à prendre un verre de vin avec le premier venu. C’est une chose très-dangereuse en temps de guerre, et il faut y tenir la main. Mais, André Arnot, tu nous contes là une bien longue histoire, et nous allons la couper par un verre de vin : comme dit le montagnard, Skeoch doch nan skial ; et c’est du bon gaélique[55]. Allons, à la santé de la comtesse Isabelle de Croye, et puisse-t-elle trouver un meilleur mari que ce Campo-Basso, qui est un vil coglione[56] italien. Et maintenant, André Arnot, que disait le muletier à ton coutelier ? — Milord, puisque Votre Seigneurie veut le savoir, répondit Arnot, il lui a dit sous le secret que ces deux dames qu’il venait de conduire au château, dans ces litières fermées, étaient de grandes dames, qui depuis quelques jours logeaient en secret chez son maître ; que le roi leur avait fait plusieurs visites avec beaucoup de mystère, et leur avait rendu de grands honneurs ; enfin, qu’elles s’étaient réfugiées au château par la crainte, à ce qu’il croyait, que leur causait le comte de Crèvecœur, ambassadeur du duc de Bourgogne, dont l’approche venait d’être annoncée par un courrier qui le précédait. — Oh ! oh ! André, est-ce de cela qu’il s’agit ? dit Guthrie. En ce cas, je jurerais que c’est la comtesse que j’ai entendue chanter en s’accompagnant sur un luth, au moment où je traversais la cour intérieure pour me rendre ici. Le son partait des fenêtres cintrées de la tour du Dauphin, et cette mélodie était telle que jamais personne n’en a entendu une semblable dans le château du Plessis du Parc. Sur ma foi, j’ai cru que c’était de la musique de la composition de la fée Mélusine ; et quoique je susse que la table était servie, et que vous m’attendiez avec impatience ; je demeurais planté là comme… — Comme un âne, John Guthrie, interrompit le commandant ; ton long museau flairant le dîner, tes longues oreilles entendant la musique, et ton peu de jugement ne te permettant pas de décider auquel des deux tu devais donner la préférence… Écoutez ; la cloche de la cathédrale ne sonne-t-elle pas les vêpres ? Bien certainement il n’en est pas encore l’heure. Le vieux fou de sacristain sonne l’office du soir une heure trop tôt. — Ma foi, la cloche ne sonne que trop juste à l’heure, dit Cunningham ; car voilà le soleil qui descend sous l’horizon, à l’occident de cette belle plaine. — Ah ! dit lord Crawford, cela est-il croyable ? Allons, mes enfants, il faut savoir se renfermer dans de justes bornes. Qui va doucement va long-temps… Feu doux fait bière douce… Être gai et sage, est un excellent proverbe… Ainsi, encore une rasade à la prospérité de la vieille Écosse, après quoi chacun retournera à son poste. »

La coupe d’adieu fut vidée et les convives congédiés, tandis que, d’un air de dignité, le vieux baron prit le bras du balafré, sous prétexte de lui donner quelques instructions au sujet de son neveu, peut-être aussi, dans le fait, de crainte que son pas majestueux ne parût aux yeux de sa troupe moins ferme qu’il ne convenait à son rang et à sa dignité personnelle. Il traversa avec toute la gravité requise dans un chef les deux cours qui séparaient son appartement de la salle du festin, et ce fut avec l’air imposant d’un homme qui aurait vidé un poinçon de vin qu’il exhorta Ludovic à veiller sur la conduite de son neveu, et particulièrement en ce qui concernait la fillette et la bouteille.

Cependant, pas un mot de ce qui avait été dit au sujet de la belle comtesse Isabelle n’avait échappé au jeune Durward, qui, ayant été conduit dans un petit cabinet qu’il devait partager avec le page de son oncle, fit de sa nouvelle et humble demeure le théâtre de grandes et profondes méditations. Le lecteur concevra facilement que le jeune soldat se laissa entraîner à bâtir un beau roman, fondé sur l’identité supposée, à laquelle on voulait faire croire, entre la demoiselle de la tourelle, dont il avait écouté la chanson avec tant d’intérêt, la jeune fille qui avait présenté la coupe à maître Pierre, et une comtesse fugitive, distinguée par son rang et sa richesse, se dérobant à la poursuite d’un amant abhorré, favori d’un tuteur tyrannique qui abuse de son pouvoir féodal. Il y eut aussi, dans le drame fantastique de Quentin, une scène détachée dans laquelle figurait ce maître Pierre qui paraissait exercer une si grande autorité sur le formidable officier, aux mains duquel, lui Quentin, avait échappé ce jour-là avec tant de peine. Enfin ses rêveries, qui avaient été respectées par le jeune Will Harper, son compagnon de cellule, furent interrompues par le retour de son oncle, qui vint lui dire de se coucher, afin de pouvoir se lever le lendemain de bonne heure pour le suivre avec cinq de ses camarades dans l’antichambre du roi, où l’appelait son service.


CHAPITRE VIII.

L’ENVOYÉ.


Parais comme l’éclair aux yeux de la France ; car, avant que tu puisses annoncer que je vais arriver, le tonnerre de mon canon se fera entendre. Ainsi donc pars : sois la trompette de ma colère.
Shakspeare, Le roi Jean.


Si la paresse eût été une tentatrice à laquelle Durward eût cédé aisément, le bruit qui retentit dans la caserne des gardes, après le premier coup de primes, eût certainement éloigné cette sirène de sa couche ; mais la régularité qui régnait dans le château de son père et dans le courent d’Abertrothock l’avait habitué à se lever avec l’aurore, et il s’habilla gaiement, au son des cors et au bruit des armes : ce bruit annonçait que les sentinelles qui avaient fait le service pendant la nuit allaient être relevées. Des gardes rentraient à la caserne, d’autres en sortaient pour aller occuper leur poste pendant la matinée ; tandis que d’autres encore, parmi lesquels était son oncle, se couvraient de leur armure pour se rendre auprès de la personne même du roi.

Avec tout le plaisir qu’éprouve un homme dans un âge aussi tendre et en pareille circonstance, Quentin se revêtit de l’uniforme splendide et des riches armes qui appartenaient à son nouvel état. Le Balafré, qui veillait avec le plus grand intérêt et le soin le plus scrupuleux à ce que rien ne manquât à son équipement, ne fut pas maître de cacher la satisfaction qu’il éprouvait en voyant combien ce changement de costume augmentait la bonne mine de son neveu. « Si tu es aussi fidèle et aussi brave que tu es beau garçon, dit-il, j’aurai en toi un des plus beaux et un des meilleurs écuyers de la garde, ce qui ne peut que faire honneur à la famille de ta mère. Suis-moi dans la salle du trône, et prends bien soin de te tenir toujours près de moi. »

En parlant ainsi, il saisit une grande et lourde pertuisane, magnifiquement ornée et damasquinée, et ayant dit à son neveu d’en prendre une semblable, mais qui était plus légère, il se rendit avec lui dans la cour intérieure du palais, où ceux de leurs camarades qui devaient monter la garde dans les appartements étaient déjà en ligne et sous les armes, les écuyers placés chacun derrière son maître. On y voyait également un grand nombre de piqueurs tenant de superbes chevaux et des chiens de race que Quentin regardait avec tant de plaisir, que son oncle fut plus d’une fois obligé de lui rappeler que ces animaux n’étaient pas là pour son amusement particulier, mais pour celui du roi, qui était très passionné pour la chasse. En effet, cet amusement était du petit nombre de ceux auxquels se livrait Louis XI, même dans les instants où la politique aurait dû l’absorber presque tout entier ; et il avait tellement à cœur la conservation du gibier dans les forêts royales, que l’on disait communément que tuer un homme exposait à moins de risques que tuer un cerf.

À un signal donné par le Balafré, qui dans cette occasion remplissait les fonctions d’officier, les gardes se mirent en mouvement, et après quelques menus détails de service, tels que la communication du mot d’ordre, la répétition de plusieurs signaux, le tout uniquement pour montrer l’exactitude scrupuleuse qu’ils apportaient dans l’accomplissement de leurs devoirs, ils se rendirent à la salle d’audience, où le roi était attendu d’un instant à l’autre.

Tout étranger qu’était Quentin à des scènes de splendeur, l’effet de celle qui s’ouvrait devant lui ne répondit pas tout à fait à l’idée qu’il s’était faite de la magnificence d’une cour. Il voyait, à la vérité, des officiers de la maison du roi richement vêtus ; il voyait des gardes superbement armés ; il voyait aussi des domestiques de tous grades ; mais aucun des anciens conseillers du royaume, aucun des grands officiers de la couronne n’étaient là ; aucun des noms qui, à cette époque, réveillaient encore le souvenir des beaux jours de la chevalerie n’était prononcé ; aucun de ces généraux et de ces chefs qui, dans toute la vigueur de l’âge, faisaient la force de la France, aucun de ces jeunes nobles, brûlant d’ardeur et impatients de la gloire, l’orgueil de ce beau pays, ne paraissaient à ses yeux. La jalousie, la réserve, la profonde et artificieuse politique, qui formaient le caractère du roi, avaient éloigné cette brillante auréole de son trône, et ceux qui auraient dû l’environner sans cesse n’étaient appelés à la cour que dans certaines occasions réglées par l’étiquette : alors ils y venaient avec répugnance, et s’en retournaient avec joie, comme les animaux de la fable s’approchaient et s’éloignaient de l’antre du lion.

Les personnes, et en très petit nombre, qui y figuraient en qualité de conseillers, étaient des hommes de mauvaise mine, dont la physionomie exprimait quelquefois la sagacité, mais dont les manières faisaient voir qu’ils avaient été appelés à se mouvoir dans une sphère pour laquelle leur éducation préalable, non plus que leurs habitudes, ne les avaient guère préparés. Deux personnages cependant parurent à Durward avoir plus de noblesse et de dignité dans leurs manières que les autres ; et son oncle, qui dans ce moment n’en était pas encore empêché par la rigueur de son service, put lui apprendre les noms de ceux qu’il distinguait ainsi.

Lord Crawford, qui se tenait dans cet appartement, revêtu de son riche uniforme, et tenant en main son bâton de commandant en argent, était déjà connu de Quentin, comme il l’est également du lecteur. Parmi les autres personnes de qualité, le plus remarquable était le comte de Dunois, fils du célèbre Dunois, connu sous le nom de Bâtard d’Orléans, qui, combattant sous la bannière de Jeanne d’Arc, joua un rôle si distingué dans la lutte qui affranchit la France du joug des Anglais. Son fils soutenait dignement le poids d’une telle gloire et l’honneur d’une si noble origine ; et malgré son affinité à la famille royale et sa popularité, popularité qui le suivait parmi les nobles aussi bien que parmi le peuple, Dunois avait montré, en toute occasion un caractère tellement ouvert, franc et loyal, qu’il semblait même avoir échappé à tout soupçon du méfiant Louis, qui aimait à le voir près de sa personne, et l’appelait quelquefois à ses conseils. Quoiqu’il eût la réputation d’un homme accompli dans tous les exercices de la chevalerie, et d’être ce qu’on appelle un parfait chevalier, le comte était loin d’offrir le modèle idéal d’un héros de roman. Quoique fortement constitué, sa taille était au-dessous de la moyenne, et ses jambes un peu courbées en dedans, forme plus commode pour un cavalier qu’élégante pour un piéton. Il avait les épaules larges, les cheveux noirs, le teint basané, les bras singulièrement longs et nerveux ; les traits de son visage étaient d’une irrégularité qui allait jusqu’à la laideur : et cependant il régnait dans sa physionomie un air de noblesse et de dignité qui, dès le premier coup d’œil, faisait reconnaître en lui un gentilhomme de haute naissance et un soldat intrépide. Son maintien était droit et fier, sa démarche aisée et majestueuse, et la dureté de ses traits ennoblie par un coup d’œil vif comme celui de l’aigle et menaçant comme celui du lion. Il portait ce jour-là un habit de chasseur, plutôt somptueux qu’élégant ; car il lui arrivait très souvent de remplir les fonctions de grand veneur, quoique rien ne nous porte à croire qu’il en eût réellement le titre.

Louis, duc d’Orléans, premier prince du sang, et à qui les gardes ainsi que l’assemblée tout entière rendaient les honneurs dus à cette qualité, venait ensuite : son bras passé dans celui de Dunois, sa démarche lente et mélancolique, semblaient indiquer qu’il avait besoin de l’appui de son parent. Objet de la jalouse surveillance et des soupçons de Louis, ce prince qui, si le roi mourait sans enfants mâles, devenait l’héritier présomptif de la couronne, ne pouvait s’absenter de la cour, où cependant il n’était revêtu d’aucun emploi et ne jouissait d’aucun crédit. L’abattement que cet état de dégradation et presque de captivité imprimait naturellement à sa physionomie était en ce moment fortement augmenté par la certitude où il était que le roi méditait à son égard un des actes les plus cruels et les plus injustes qu’un tyran pût commettre, celui de le contraindre à épouser la princesse Jeanne de France, la plus jeune de ses filles, à laquelle le prince avait été fiancé dans son enfance, mais dont la difformité rendait toute insistance sur un pareil engagement l’équivalent d’un acte de rigueur odieuse.

L’extérieur de ce malheureux prince n’était distingué par aucun avantage personnel ; mais il était d’un caractère doux, humain et bienfaisant, qualités qui perçaient à travers le voile de mélancolie extrême qui en ce moment couvrait ses traits. Quentin s’aperçut que le duc d’Orléans évitait avec soin de porter les yeux sur les gardes en leur rendant leur salut, et qu’il les tenait baissés vers la terre, comme s’il eût craint que la jalousie du roi n’interprétât cette marque de courtoisie ordinaire comme une preuve du désir de se concilier l’attachement particulier de ses soldats.

Bien différente était la conduite du fier prélat et cardinal Jean de la Balue, alors ministre favori de Louis, et dont l’élévation ainsi que le caractère établissaient entre lui et Wolsey une ressemblance aussi parfaite que le pouvait permettre la différence reconnue entre l’astucieux, le politique Louis, et le fougueux, le bouillant Henri VIII d’Angleterre. Le premier avait élevé son ministre, du rang le plus bas, à la dignité ou du moins aux émoluments de grand aumônier de France, lui avait donné de nombreux bénéfices, et avait obtenu pour lui le chapeau de cardinal ; et, quoique trop méfiant pour accorder à l’ambitieux la Balue le pouvoir et la confiance sans bornes que Henri accordait à Wolsey, il se laissait influencer par lui plus que par tout autre de ses conseillers avoués. Aussi le cardinal n’avait-il pas échappé à l’erreur commune à ceux qui d’un état obscur sont tout à coup élevés au pouvoir ; ébloui sans doute par la rapidité de son élévation, il avait la ferme persuasion qu’il était capable de se mêler de toute espèce d’affaires, même de celles de la nature la plus étrangère à sa profession et à ses études. De haute taille, mais entièrement dénué de grâce, il affectait de la galanterie et de l’admiration pour le beau sexe, quoique ses manières, autant que le caractère dont il était revêtu, fissent ressortir l’absurdité et l’inconvenance de ses prétentions. Quelque flatteur, je ne saurais dire de quel sexe, lui avait persuadé, sans beaucoup de difficulté peut-être, que deux énormes jambes charnues, qu’il tenait de son père, charretier de Limoges, offraient des contours d’une rare beauté ; et il était tellement infatué de cette idée, que toujours il portait sa soutane de cardinal un peu relevée d’un côté, afin que les robustes proportions de ses membres ne pussent échapper au regard. Revêtu de son costume cramoisi que recouvrait en partie un riche camail, il traversa d’un pas majestueux la salle d’audience, s’arrêtant de temps à autre pour examiner les armes et l’équipement des archers de service, et leur faisant diverses questions d’un ton d’autorité. Il ne craignit pas même d’en censurer quelques-uns sur ce qu’il appelait des irrégularités de discipline, dans des termes auxquels ces vieux guerriers n’osaient répondre, quoiqu’il fût évident qu’ils ne l’écoutaient qu’avec impatience et même avec mépris.

« Le roi sait-il, » demanda Dunois au cardinal, « que l’envoyé bourguignon réclame hautement audience et sans délai ? — Il le sait, répondit le cardinal, et voici, je crois, l’universel Olivier le Dain qui vient nous faire connaître le bon plaisir de Sa Majesté. »

Comme il parlait ainsi, un personnage remarquable, qui à cette époque partageait la faveur de Louis avec l’orgueilleux cardinal, sortit d’un appartement intérieur et entra dans la salle, mais sans cet air d’importance et de fatuité que l’on remarquait chez l’homme d’église plein de lui-même et de sa dignité. C’était un petit homme pâle, maigre, dont le pourpoint et le haut-de-chausses de soie noire, sans manteau ni casaque, étaient peu propres à relever un extérieur fort ordinaire. Il tenait à la main un bassin d’argent ; et une serviette passée sur son bras indiquait la servilité de ses fonctions. Son regard était vif et pénétrant, quoiqu’il s’efforçât d’en dérober l’expression en tenant ses yeux fixés à terre, tandis que traversant l’appartement avec le pas furtif et tranquille d’un chat, il semblait plutôt glisser que marcher. Mais, si la modestie peut couvrir le mérite, elle ne peut cacher la faveur de la cour ; et toute tentative pour sortir de la salle d’audience sans être aperçu, devait être vaine de la part d’un homme aussi connu pour avoir l’oreille du roi, que l’était son célèbre barbier et valet de chambre, Olivier le Dain, quelquefois appelé Olivier le Mauvais, quelquefois aussi Olivier le Diable, épithètes qu’il devait à l’adresse peu scrupuleuse avec laquelle il concourait à l’exécution des plans de la tortueuse politique de son maître.

Olivier parla quelques instants, et avec beaucoup de vivacité, au comte de Dunois, qui sortit aussitôt de la salle, tandis que le barbier s’en retournait paisiblement vers l’appartement d’où il était sorti. Chacun s’empressait de lui faire place, et il ne répondit à cette politesse que par de profondes salutations. Cependant, par quelques exceptions très-rares, il rendit une ou deux personnes un objet d’envie pour tous les autres courtisans, en leur disant un seul mot à l’oreille ; et, murmurant quelques paroles sur les devoirs de sa place, il échappa à leurs répliques aussi bien qu’aux muettes sollicitations de ceux qui désiraient attirer son attention. Ludovic Lesly eut la bonne fortune d’être un des individus que, dans cette occasion, Olivier favorisa d’un mot ; c’était pour l’assurer que son affaire était heureusement arrangée.

Bientôt après, il eut une autre preuve de la vérité de cette agréable nouvelle ; car Tristan l’Ermite, grand prévôt de la maison du roi, entra dans l’appartement et se dirigea aussitôt vers le Balafré. Le riche costume de ce redoutable officier ne produisit d’autre effet en sa faveur que de rendre plus frappantes sa mauvaise mine et sa sinistre physionomie, et ce qui lui paraissait un ton de conciliation ne ressemblait pas mal au grognement d’un ours. Ses paroles néanmoins furent plus douces que la voix qui les fit entendre. Il témoigna à Lesly ses regrets de l’erreur dans laquelle il était tombé le jour précédent, et dit qu’elle provenait de ce que le neveu du sieur le Balafré ne portait point l’uniforme du corps et ne s’était pas fait connaître comme en faisant partie : c’était là ce qui avait causé la méprise pour laquelle il lui faisait ses excuses. Ludovic répondit à ce compliment d’une manière très-convenable, et dès que Tristan se fut éloigné, il dit à son neveu qu’ils avaient maintenant l’honneur et la certitude de s’être fait un ennemi mortel en la personne de cet officier redouté. « Mais, ajouta-t-il, un soldat qui fait son devoir peut se moquer du grand prévôt. »

Quentin ne put s’empêcher de se ranger à l’opinion de son oncle ; car, en les quittant, Tristan leur lança ce regard de colère et de vengeance que l’ours jette sur le chasseur dont l’épieu vient de le blesser. À la vérité, même lorsqu’aucune cause n’éveillait sa haine, son œil sombre exprimait une malveillance qui faisait frémir ; et le jeune Écossais éprouva un sentiment d’horreur d’autant plus profond et un tressaillement d’autant plus vif, qu’il lui semblait encore sentir autour de son cou l’étreinte homicide des deux satellites de cet odieux fonctionnaire.

Cependant Olivier, après avoir traversé la salle d’audience avec cette démarche furtive et clandestine que nous avons essayé de décrire (tout le monde, les plus grands personnages eux-mêmes, se dérangeant pour lui livrer passage et l’accablant d’obséquieuses civilités auxquelles sa modestie semblait vouloir se dérober), rentra dans l’appartement intérieur, dont, un moment après, les portes s’ouvrirent pour le roi Louis.

Quentin, comme tous les autres, tourna les yeux de ce côté, et tel fut son saisissement, qu’il laissa presque échapper son arme lorsqu’il reconnut dans le roi de France ce marchand de soie, ce maître Pierre dont il avait fait la rencontre et avec qui il avait passé la matinée précédente. De vagues soupçons sur le rang de ce personnage s’étaient à diverses reprises présentées à son esprit ; mais ce qu’il voyait en ce moment, cette réalité palpable, dépassait les bornes de toutes les conjectures imaginables.

Un regard sévère du Balafré, mécontent que son neveu oubliât le décorum du service, rappela Quentin à lui-même ; mais il ne fut pas peu surpris lorsque le roi, dont l’œil perçant l’avait aperçu sur-le-champ, marcha droit vers lui, sans faire attention à personne autre, et lui dit : « Eh bien ! jeune homme, j’apprends que vous avez fait le tapageur dès le premier jour de votre arrivée en Touraine ; mais je vous le pardonne, parce qu’il faut avant tout en accuser un vieux fou de marchand, qui a cru que votre sang calédonien avait besoin d’être échauffé le matin avec du vin de Beaune. Si je puis le trouver, j’en ferai un exemple qui rendra sages ceux qui débauchent mes gardes. Balafré, » ajouta-t-il en s’adressant à Lesly, « votre parent est un brave jeune homme, quoique trop pétulant peut-être. Nous aimons ces caractères-là, et nous nous proposons de faire plus que jamais pour les braves gens qui nous entourent. Mettez par écrit l’année, le jour, l’heure et la minute de sa naissance, et vous donnerez cette note à Olivier le Dain. »

Le Balafré s’inclina jusqu’à terre, puis reprit l’attitude perpendiculaire d’un soldat, comme pour montrer avec quelle promptitude il soutiendrait la querelle du roi, ou prendrait sa défense.

Cependant Quentin, revenu de sa première surprise, examinait avec plus d’attention la physionomie du roi, et son étonnement redoubla encore lorsqu’il reconnut que ses traits et ses manières lui paraissaient tout différents de ce qu’il les avait jugés la veille. Il ne s’était pourtant pas opéré un grand changement à cet égard dans son extérieur ; car Louis, qui méprisait un éclat emprunté, portait en cette occasion un vieil habit de chasse bleu foncé, qui ne valait guère mieux que son habit bourgeois de la veille. Un énorme rosaire en ébène en faisait toute la parure : cet objet lui avait été envoyé par le grand seigneur, avec une attestation faisant foi qu’il avait appartenu à un ermite cophte renommé par sa grande sainteté. Son bonnet ordinaire, orné d’une seule image, était remplacé par un chapeau dont le pourtour était garni d’au moins une douzaine de grossières figures de saints en plomb. Mais ses yeux, qui, suivant la première impression qu’ils avaient faite sur Durward, paraissaient n’étinceler que de l’amour du gain, étaient armés, maintenant qu’il les connaissait pour appartenir à un habile et puissant monarque, d’un regard perçant et majestueux ; les rides de son front, que le jeune Écossais avait cru devoir attribuer à une longue habitude de réfléchir sur de mesquines opérations de commerce, lui paraissaient alors des sillons creusés par le doigt de la sagesse qui médite sur le destin des peuples.

Immédiatement après l’arrivée du roi, les princesses de France, avec les dames de leur suite, entrèrent dans l’appartement. L’aînée, qui dans la suite fut mariée à Pierre de Bourbon, et qui est connue dans l’histoire de France sous le nom de la dame de Beaujeu, n’a que fort peu de rapport avec notre narration. Elle était grande et assez belle, s’exprimait avec éloquence, possédait quelques talents, et avait hérité en grande partie de la sagacité de son père, qui avait une grande confiance en elle, et qui l’aimait peut-être autant qu’il pouvait aimer personne.

Sa sœur cadette, l’infortunée Jeanne, la fiancée du duc d’Orléans, s’avançait timidement à côté de sa sœur, sachant bien qu’elle était totalement dépourvue des qualités extérieures que les femmes désirent le plus de posséder, ou du moins qu’elles aiment qu’on leur suppose. Pâle, maigre, elle paraissait d’une santé délicate ; sa taille était visiblement contournée d’un côté, et sa démarche tellement inégale qu’on pouvait dire qu’elle boitait. De belles dents, des yeux qui exprimaient la mélancolie, la douceur et la résignation, et une profusion de cheveux blonds et bouclés, étaient les seuls dons naturels que la flatterie elle-même aurait osé citer comme rachetant les défauts de son visage et de sa stature. Pour compléter ce portrait, la négligence de sa parure et la timidité de son maintien faisaient voir aisément que cette princesse avait la conviction peu ordinaire, mais désespérante, de sa laideur, et qu’elle n’osait faire aucune tentative pour suppléer, par la grâce ou par l’art, à ce que la nature lui avait refusé, ou pour chercher de toute autre façon les moyens de plaire.

Le roi, qui ne l’aimait point, s’avança vers elle en la voyant entrer : « Eh bien ! notre fille, s’écria-t-il, toujours le morne mépris du monde ! Vous êtes-vous habillée ce matin pour une partie de chasse, ou pour le couvent ? parlez… répondez. — Pour ce qu’il plaira à Votre Majesté, Sire, » répondit la princesse d’une voix presque aussi faible que sa respiration. — « Oh ! sans doute, dit Louis, vous voudriez me persuader que votre désir est de quitter la cour et de renoncer au monde et à ses vanités. Quoi ! Jeanne, voudrais-tu que l’on pensât que nous, fils aîné de la sainte Église, nous refusons au ciel de lui donner notre fille ? À Notre-Dame et à saint Martin ne plaise que nous détournions une telle offrande, si elle était digne de l’autel, ou si tu y étais véritablement appelée ! »

En parlant ainsi, le roi fit dévotement le signe de la croix, ressemblant en même temps, à ce qu’il parut à Quentin, à un rusé vassal qui déprécie le mérite d’une chose qu’il souhaite garder pour lui-même, afin d’avoir une excuse pour ne pas l’offrir à son abbé ou à son seigneur. « Ose-t-il ainsi faire l’hypocrite avec le ciel ? pensa Durward, et se jouer de Dieu et des saints, comme il peut se jouer des hommes qui n’oseraient scruter sa conscience de trop près ? »

Cependant, après cet instant consacré à la dévotion mentale, Louis reprit : « Non, ma fille ; moi et un autre, nous connaissons mieux vos intentions… Dites, beau cousin d’Orléans, cela n’est-il pas vrai ? Allons, approchez, beau sire, et conduisez à son cheval votre toute dévouée vestale. »

Le duc d’Orléans tressaillit lorsque le roi lui adressa la parole, et se hâta de lui obéir ; mais ce fut d’un pas si précipité et avec un si grand trouble, que le roi lui cria : « Doucement, cousin, votre galanterie s’élance au galop. Regardez devant vous. Comme la promptitude d’un amant lui fait quelquefois commettre des bévues ! Peu s’en est fallu que vous ne prissiez la main d’Anne au lieu de celle de sa sœur. Faut-il que je vous donne moi-même celle de Jeanne, Monsieur ?

Le malheureux prince leva les yeux, et frémit comme un enfant que l’on force à toucher quelque objet pour lequel il a une horreur d’instinct ; puis, faisant un effort sur lui-même, il prit la main de la princesse, qui ne la donna ni ne la refusa. Dans la situation où se trouvait ce couple, c’est-à-dire, la main de la princesse, couverte d’une sueur froide, enfermée dans la main tremblante du duc, et tous deux les yeux baissés, il aurait été difficile de dire lequel était le plus misérable, ou le duc, qui se sentait enchaîné à l’objet de son aversion par des liens qu’il n’osait briser, ou l’infortunée jeune fille, qui voyait trop clairement l’horreur qu’elle inspirait à celui dont elle aurait acheté l’affection au prix même de ses jours…

« Maintenant, à cheval, messieurs et dames, dit le roi ; nous conduirons nous-même notre fille de Beaujeu ; et la bénédiction de Dieu ainsi que celle de saint Hubert puissent-elles accompagner le divertissement auquel nous allons nous livrer. — Je crains d’être forcé de l’interrompre, sire, » dit le comte de Dunois qui entrait en ce moment : « l’envoyé bourguignon est à la porte du château et exige une audience. — Exige une audience ! Dunois, répliqua le roi. Ne lui avez-vous pas répondu, ainsi que je vous l’ai fait dire par Olivier, que nous n’avions pas le loisir de le recevoir aujourd’hui ; que demain c’est la fête de saint Martin, solennité que, grâce au ciel, nous ne voudrions troubler par aucune pensée terrestre ; enfin, que le jour suivant nous devons partir pour Amboise ; mais qu’à notre retour nous ne manquerons pas de lui indiquer un jour d’audience aussi rapproché que nos autres affaires nous le permettront ? — J’ai dit tout cela, sire, répondit Dunois, et cependant… — Pâques-Dieu ! l’ami, qu’est-ce qui s’arrête donc ainsi dans ton gosier ? interrompit le roi ; il faut que les termes dont ce Bourguignon s’est servi soient d’une digestion bien difficile. — Si mon devoir, les ordres de Votre Majesté et son caractère d’envoyé ne m’eussent retenu, j’aurais essayé de les lui faire digérer à lui-même ; car, par Notre-Dame d’Orléans ! j’avais plus d’envie de lui faire rentrer ses paroles dans le ventre, que de les rapporter à Votre Majesté. — Par la Mort-Dieu, Dunois, il est bien étrange que toi, qui es aussi impatient qu’homme qui vive, tu aies aussi peu d’indulgence, en faveur du même défaut, à l’égard de notre brusque et impétueux cousin Charles de Bourgogne. Souviens-toi bien que je m’inquiète tout aussi peu de ses fougueux messages que les tours de ce château ne s’inquiètent du sifflement du vent de nord-est, qui vient de Flandre comme ce rodomont d’envoyé. — Sachez donc, sire, que le comte de Crèvecœur est devant la porte du château, avec son cortège de trompettes et de poursuivants d’armes, et déclare que, puisque Votre Majesté refuse de lui donner l’audience que son maître lui a ordonné de demander pour affaires de l’intérêt le plus pressant, il y restera jusqu’à minuit ; qu’il se présentera à Votre Majesté, à quelque heure qu’il vous plaise d’en sortir, soit pour affaires, soit pour vous promener, soit pour quelque acte de dévotion, et que rien au monde, excepté l’emploi de la force ouverte ne pourra le faire renoncer à sa résolution. — C’est un fou, » dit le roi avec beaucoup de calme. « Pense-t-il, ce Flamand à tête chaude, que ce soit une pénitence pour un homme de bon sens de rester pendant vingt-quatre heures tranquillement enfermé dans son château, lorsqu’il a pour s’occuper les affaires d’un royaume ? Ces esprits brouillons, dans leur pétulance, s’imaginent qu’on ne peut être heureux que le derrière sur la selle et le pied à l’étrier. Qu’on fasse rentrer les chiens, et qu’on en ait soin, mon cher Dunois… nous tiendrons conseil aujourd’hui, au lieu d’aller à la chasse. — Votre Majesté ne se débarrassera pas ainsi de Crèvecœur, car ses instructions portent que, s’il n’obtient pas l’audience qu’il demande, il clouera son gantelet aux palissades du château, en signe de défi à mort de la part de son maître, et que le duc Charles renonce à foi et hommage envers la France ; en un mot, qu’il vous déclare la guerre à l’instant. — Ah ! » dit Louis sans laisser apercevoir aucune altération dans le son de sa voix, mais en fronçant ses épais sourcils jusqu’à rendre presque invisibles ses yeux noirs et perçants, « nous en sommes donc là ? Notre ancien vassal prend ce ton de maître ? Notre cher cousin nous traite d’une manière aussi peu cérémonieuse ? Eh bien ! Dunois, il faut déployer l’oriflamme, et crier : Montjoie saint Denis ! — Amen ! À la bonne heure ! » s’écria le belliqueux Dunois ; et les gardes qui étaient dans la salle, incapables de résister à la même impulsion, firent un mouvement, chacun à son poste, d’où il résulta un cliquetis d’armes bien distinct, quoique faible et de courte durée. Le roi leva les yeux, et son regard, qu’il promena autour de lui d’un air de satisfaction et de fierté, exprimait des sentiments dignes de son valeureux père.

Toutefois l’enthousiasme ne tarda pas à faire place à une foule de considérations politiques qui, dans cette conjoncture, rendaient une rupture ouverte avec la Bourgogne particulièrement périlleuse. Édouard IV, roi brave et victorieux, qui avait combattu en personne dans trente batailles, était alors assis sur le trône d’Angleterre ; frère de la duchesse de Bourgogne, on pouvait supposer qu’il n’attendait qu’une mésintelligence entre son beau-frère et Louis pour introduire en France, par la porte toujours ouverte de Calais, ces armes qui avaient triomphé dans les guerres civiles, et pour effacer le souvenir des dissensions intestines par une invasion en France, la plus populaire de toutes les guerres parmi les Anglais. À cette considération se joignait la foi douteuse du duc de Bretagne, ainsi que d’autres sujets importants de réflexion.

Après quelques moments d’un profond silence, Louis reprit la parole : à la vérité, ce fut du même ton, mais dans un esprit tout différent. « Mais à Dieu ne plaise, dit-il, que toute autre cause qu’une absolue nécessité nous porte, nous roi très-chrétien, à occasionner l’effusion du sang chrétien, si nous pouvons sans déshonneur détourner une telle calamité ! Nous avons plus à cœur la sûreté de nos sujets que l’atteinte portée à notre propre dignité par les expressions grossières d’un insolent ambassadeur, qui a peut-être outrepassé les bornes de ses instructions. Qu’on admette en notre présence l’envoyé du duc de Bourgogne ! — Beati pacifici ! dit le cardinal la Balue. — C’est vrai, et Votre Éminence sait aussi que ceux qui s’abaissent seront élevés, » ajouta le roi.

Le cardinal prononça un amen, auquel peu de personnes joignirent leur voix ; car les joues pâles du duc d’Orléans lui-même se couvrirent de la rougeur de l’indignation, et le Balafré fut si peu maître de celle qu’il éprouvait, qu’il laissa tomber lourdement sur le plancher le bout de sa pertuisane, mouvement d’impatience qui lui attira une sévère réprimande de la part du cardinal, suivie d’une dissertation sur la manière convenable de manier les armes en présence du souverain. Le roi lui-même parut extraordinairement embarrassé du silence qui régnait autour de lui. « Vous êtes pensif, Dunois, dit-il, vous n’approuvez pas que nous cédions à ce fougueux envoyé ? — Nullement, répondit Dunois ; je ne me mêle point de ce qui s’élève au-dessus de ma sphère. Je songeais seulement à prier Votre Majesté de m’accorder une faveur. — Une faveur, Dunois ? reprit le roi. Quelle est-elle ? Vous sollicitez rarement, et vous pouvez compter sur nos bonnes grâces. — Je désirerais donc, » répondit Dunois avec la franchise d’un militaire, « que Votre Majesté voulût bien m’envoyer à Évreux pour y discipliner le clergé. — Ce serait en effet au-dessus de ta sphère, » répliqua le roi en souriant. — « Je pourrais établir la discipline parmi des prêtres, répartit le comte, aussi bien que monseigneur l’évêque d’Évreux, ou Son Éminence le cardinal, si ce titre lui plaît davantage, peut faire faire l’exercice aux soldats de la garde de Votre Majesté. »

Le roi sourit de nouveau, et dit tout bas à Dunois avec un air de mystère : « Le temps viendra peut-être où vous et moi nous opérerons une réforme parmi les prêtres en général ; mais quant à celui-ci, c’est un brave homme d’évêque dont nous supportons la vanité. Ah ! Dunois, c’est Rome, Rome qui nous impose ce fardeau, ainsi que beaucoup d’autres. Mais patience, cousin, et battons les cartes jusqu’à ce qu’il nous vienne une bonne main[57]. »

Le son des trompettes qui se fit entendre dans la cour annonça l’arrivée du seigneur bourguignon. Tous ceux qui étaient dans la salle d’audience s’empressèrent de prendre leurs places, selon l’ordre de préséance, et le roi ainsi que ses filles restèrent seuls au centre de l’assemblée.

Le comte de Crèvecœur, guerrier renommé et intrépide, entra dans l’appartement ; et, contre l’usage des envoyés des puissances amies, il était entièrement couvert d’une somptueuse et superbe armure de Milan, en acier, damasquinée en or, et travaillée dans le goût fantastique appelé arabesque : sa tête seule était nue. Autour de son cou, et sur sa cuirasse bien polie, était suspendue la décoration de l’ordre institué par son maître, celui de la Toison d’or, l’une des associations de chevalerie les plus honorables que l’on connût alors dans la chrétienté. Un page couvert d’habits magnifiques le suivait, tenant à la main le casque de son maître, et il était précédé d’un héraut qui portait ses lettres de créance, et qui, mettant un genou en terre, les présenta au roi, tandis que l’ambassadeur s’arrêta au milieu de la salle, comme pour donner le temps d’admirer son air noble, sa taille imposante, et le calme intrépide de sa figure et de son maintien. Le reste de son cortège demeura dans l’antichambre ou dans la cour.

« Approchez, seigneur comte de Crèvecœur, » dit Louis après avoir jeté un coup d’œil sur les papiers que le héraut lui avait remis ; « il n’était pas besoin de lettres de créance de la part de notre cousin, ni pour introduire auprès de nous un guerrier si bien connu, ni pour nous assurer du crédit si bien mérité dont vous jouissez auprès de votre maître. Nous espérons que votre belle compagne, dont le sang est mêlé à celui de nos ancêtres, est en bonne santé. Si vous l’aviez amenée avec vous, seigneur comte, nous aurions pensé que vous portiez votre armure, en cette occasion extraordinaire, pour soutenir la supériorité de ses charmes contre tous les chevaliers amoureux de France. Puisqu’il en est autrement, nous ne pouvons deviner le motif de cette panoplie[58] complète. — Sire, répliqua l’ambassadeur, le comte de Crèvecœur doit déplorer son infortune et réclamer votre pardon, s’il ne peut, en cette circonstance, répondre à Votre Majesté avec toute la déférence due à la courtoisie royale dont vous avez daigné l’honorer : mais, bien que ce ne soit que la voix de Philippe Crèvecœur des Cordes qui se fait entendre, les paroles qu’il prononce doivent être celles de son gracieux seigneur et souverain le duc de Bourgogne. — Et quelles sont les paroles que Crèvecœur doit nous faire entendre au nom du duc de Bourgogne ? » demanda Louis en prenant un air de dignité convenable. « Mais un instant ! Souvenez-vous qu’en ce lieu, Philippe des Cordes parle à celui qu’il appelle le souverain de son souverain. »

Crèvecœur fit une inclination, et dit à haute voix : « Roi de France, le puissant duc de Bourgogne vous envoie encore une énumération par écrit des griefs et des oppressions commises sur les frontières par les garnisons et les officiers de Votre Majesté ; et la première question que je dois vous adresser est pour savoir si Votre Majesté est dans l’intention de lui faire réparation de ces injures. »

Le roi, après avoir jeté un léger coup d’œil sur le mémoire que le héraut lui présentait en fléchissant le genou, répondit : « Ces plaintes ont depuis long-temps été soumises à notre conseil. Des griefs dont on se plaint, les uns sont en compensation de ceux que mes sujets ont soufferts, d’autres sont dénués de preuves, et d’autres enfin sont balancés par les représailles auxquelles se sont livrés les garnisons et les officiers du duc. Néanmoins, s’il en est encore qui ne puissent être rangés dans aucune de ces trois classes, nous ne sommes point, en notre qualité de prince chrétien, éloigné de donner satisfaction pour les torts réels dont notre voisin aurait à se plaindre, quoique commis non-seulement sans notre aveu, mais même contre nos ordres exprès. — Je transmettrai à mon très-gracieux maître la réponse de Votre Majesté, dit l’ambassadeur ; mais qu’il me soit permis de dire que, comme elle ne diffère en rien des réponses évasives qui ont déjà été faites à ses justes plaintes, je ne puis espérer qu’elle suffise pour rétablir la paix et l’amitié entre la France et la Bourgogne. — Il en sera ce qu’il plaira à Dieu, dit le roi. Ce n’est point par crainte des armes de votre maître, mais uniquement pour l’amour de la paix, que je fais une réponse aussi modérée à ses reproches injurieux. Continue à remplir ton message. — La seconde demande de mon maître, dit l’ambassadeur, est que Votre Majesté cesse de se livrer à des menées sourdes et clandestines avec ses villes de Gand, de Liège et de Malines. Il requiert Votre Majesté de rappeler les agents secrets par le moyen desquels le mécontentement est entretenu chez ses bons citoyens de Flandre, et de bannir de vos domaines, ou plutôt de livrer à leur seigneur suzerain, pour être punis comme ils le méritent, ces traîtres qui, après avoir abandonné le théâtre de leurs machinations, n’ont trouvé que trop facilement un refuge à Paris, à Orléans, à Tours, et en d’autres villes de France. — Dites au duc de Bourgogne, répliqua le roi, que je n’ai aucune connaissance des sourdes menées dont il m’accuse d’une manière aussi injurieuse ; que mes sujets de France ont des relations fréquentes avec les bonnes villes de Flandre, dans l’objet de profiter des avantages mutuels que leur procure la liberté du commerce entre les deux pays, commerce qu’il serait tout aussi contraire aux intérêts du duc qu’aux miens de vouloir interrompre ; enfin, que nombre de Flamands ont fixé leur résidence dans mon royaume, où ils jouissent de la protection des lois pour les mêmes causes ; mais il n’en est pas un, à notre connaissance, qui s’y soit retiré par suite de trahison ou de révolte contre le duc. Poursuivez : vous avez entendu ma réponse. — Comme la précédente, sire, je l’ai entendue avec peine ; car elle n’est ni assez directe ni assez explicite pour que le duc mon maître veuille l’accepter en réparation d’une longue suite de machinations secrètes, qui, bien que Votre Majesté les désavoue maintenant, n’en sont pas moins certaines… Mais je continue d’exposer l’objet de ma mission… Le duc de Bourgogne requiert en outre le roi de France de renvoyer sans délai dans ses domaines, et sous bonne et sûre garde, les personnes d’Isabelle, comtesse de Croye, et de sa parente et tutrice, la comtesse Hameline, de la même famille, attendu que ladite comtesse Isabelle, qui, par les lois du pays et l’inféodalité de ses terres, est pupille dudit duc de Bourgogne, a fui hors du territoire de son suzerain, et s’est dérobée à la surveillance que, comme prince soigneux et attentif, il voulait exercer sur sa personne : elle est ici protégée en secret par le roi de France, et encouragée dans sa rébellion contre le duc, son seigneur suzerain et son tuteur naturel, au mépris des lois divines et humaines, telles qu’elles ont toujours été respectées dans l’Europe civilisée. Je m’arrête de nouveau, Sire, pour attendre votre réponse. — Vous avez bien fait, comte de Crèvecœur, » dit le roi d’un air dédaigneux, « de commencer votre ambassade de bonne heure ; car si vous êtes dans l’intention de me rendre responsable de la fuite de chaque vassal que la turbulence des passions de votre maître peut avoir forcé à quitter ses domaines, l’énumération peut se prolonger jusqu’au coucher du soleil. Qui est-ce qui peut affirmer que ces deux dames sont dans mes états ? Et en supposant qu’elles y soient, qui osera dire que j’aie favorisé leur fuite, ou que je leur aie offert ma protection ? — Sire, n’en déplaise à Votre Majesté, j’avais un témoin de ce que j’avance, un témoin qui a vu ces dames fugitives dans l’auberge des Fleurs-de-Lis, non loin du château ; un témoin qui a vu Votre Majesté en leur compagnie, quoique sous l’indigne déguisement d’un bourgeois de Tours, un témoin qui a reçu d’elles, en votre royale présence, des messages et des lettres pour leurs amis de Flandre, et qui a remis le tout entre les mains du duc de Bourgogne. — Produisez ce témoin ; placez devant moi l’homme qui ose soutenir une fausseté si palpable. — Vous parlez d’un air triomphant, Sire ; car vous savez fort bien que ce témoin n’existe plus. Lorsqu’il vivait, il se nommait Zamet Maugrabin : c’est un de ces Bohémiens vagabonds. Ainsi que je l’ai appris, il a été exécuté hier par un détachement de la garde prévôtale de Votre Majesté, afin d’empêcher sans doute qu’il ne se présentât ici pour affirmer ce qu’il a dit à ce sujet au duc de Bourgogne, en présence de son conseil et de moi Philippe Crèvecœur des Cordes. — Par Notre-Dame d’Embrun ! s’écria le roi, ces accusations sont tellement absurdes, et je suis si loin d’avoir la moindre connaissance de ce qui peut y avoir donné lieu, que, par l’honneur d’un roi, je suis plutôt porté à en rire qu’à m’en fâcher. Parce que ma garde prévôtale mettra à mort, comme c’est son devoir, des voleurs et des vagabonds, s’ensuit-il que ma couronne puisse être calomniée et rendue responsable de tout ce que ces voleurs et ces vagabonds peuvent avoir dit à notre bouillant cousin de Bourgogne et à ses sages conseillers ? Dites, je vous prie, à mon beau cousin que, s’il recherche la société de pareilles gens, il ferait mieux de les garder dans ses états, car ils ne trouveront ici qu’une courte confession et un nœud coulant bien solide. — Mon maître n’a pas besoin de pareils sujets, Sire, » répondit le comte d’un ton moins respectueux que celui qu’il avait pris jusqu’alors ; « car le noble duc n’est pas dans l’usage d’interroger des sorcières, des Égyptiens, et autres vagabonds de la même espèce, sur le destin de ses alliés et de ses voisins. — Nous avons eu assez de patience et au delà, » dit le roi en l’interrompant ; « et, puisque ta mission ici paraît n’avoir d’autre but que de nous insulter, nous enverrons quelqu’un en notre nom au duc de Bourgogne, convaincu qu’en te conduisant ainsi à notre égard, tu as outrepassé les bornes de ta commission, quelle qu’elle puisse être. — Au contraire, répondit Crèvecœur, je ne m’en suis pas encore acquitté entièrement. Écoutez, Louis de Valois, roi de France ; écoutez, nobles et gentilshommes ici présents ; écoutez, braves et loyaux sujets ; et toi, Toison d’or, » ajouta-t-il en s’adressant au héraut, « répète après moi cette proclamation : « Moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, comte de l’Empire, et chevalier de l’ordre honorable et distingué de la Toison d’or, au nom de très-puissant seigneur et prince Charles, par la grâce de Dieu, duc de Bourgogne et de Lorraine, de Brabant et de Limbourg, de Luxembourg et de Gueldres, comte de Flandre et d’Artois, comte Palatin de Hainaut, de Hollande, de Zélande, de Namur et de Zutphen, marquis du Saint-Empire, seigneur de la Frise, de Salines et de Malines, je fais ouvertement savoir à vous, Louis, roi de France, que, attendu que vous refusez de faire réparation des torts, griefs et offenses faits et causés par vous ou par votre aide, suggestion et instigation, contre ledit duc et ses sujets chéris, il renonce par ma bouche, à sa foi et hommage envers votre couronne et votre suzeraineté, vous déclare faux et sans foi, et vous défie comme prince et comme homme… » Voilà mon gage en preuve de ce que j’ai dit. »

À ces mots il ôta le gantelet de sa main droite, et le jeta sur le plancher de la salle.

Jusqu’à ce dernier trait d’audace, un profond silence avait régné dans l’appartement royal ; mais à peine eut-on entendu le bruit que fit le gantelet en tombant sur le parquet, ainsi que l’exclamation de vive Bourgogne ! fortement prononcée par le héraut bourguignon, qu’il se fit un tumulte général. Tandis que Dunois, le duc d’Orléans, le vieux lord Crawford et un ou deux autres, que leur rang autorisait à s’immiscer dans cette querelle, se disputaient à qui ramasserait le gantelet, les cris de « Terrassez-le ! mettez-le en pièces ! Vient-il pour insulter le roi de France jusque dans son propre palais ! » faisaient retentir la salle.

Mais le roi apaisa le tumulte en s’écriant d’une voix semblable au tonnerre, qui imposa un silence mêlé de crainte à tous ces furieux : « Silence, vassaux ! que nul ne porte la main sur cet homme ; que nul ne touche à son gage, même du bout du doigt ! Et vous, sire comte, de quoi votre vie est-elle composée, ou jusqu’à quel point est-elle garantie, pour que vous la hasardiez sur un coup de dé aussi périlleux ? Votre duc est-il fait d’un autre métal que les autres princes, pour soutenir sa prétendue querelle, d’une manière aussi inusitée ?

— Bien certainement, » répondit l’intrépide comte de Crèvecœur, « il est fait d’un autre métal, d’un métal plus noble que les autres princes de l’Europe ; car, tandis qu’aucun d’entre eux n’osait vous donner un asile, à vous, roi Louis, exilé de la France et poursuivi avec toute l’amertume de la vengeance par votre père, vous avez été reçu et protégé comme un frère par mon noble maître, dont la générosité a été récompensée par vous d’une manière si peu louable. Adieu, Sire ; j’ai rempli ma mission. »

En achevant ces paroles, le comte sortit brusquement de l’appartement sans prendre autrement congé.

— « Suivez-le ! suivez-le ! ramassez son gantelet et courez après lui, dit le roi. Ce n’est pas à vous que je m’adresse, Dunois ; ni à vous, lord Crawford ; vous êtes trop vieux, je pense, pour des querelles aussi chaudes ; ni à vous, cousin d’Orléans ; vous êtes trop jeune pour y prendre part. Monsieur le cardinal, monsieur l’évêque d’Évreux, il appartient à la sainteté de vos fonctions de rétablir la paix entre les princes ; ramassez ce gantelet, et remontrez au comte de Crèvecœur quel péché il a commis en insultant ainsi un grand monarque dans sa propre cour, et en nous forçant à attirer les calamités de la guerre sur son royaume et sur celui de son voisin. »

D’après cet appel direct et personnel, le cardinal de la Balue se mit en devoir de ramasser le gantelet, ce qu’il fit avec autant de précaution que s’il eut touché une couleuvre, tant il paraissait avoir d’aversion pour ce symbole de la guerre, et sortit sur-le-champ de l’appartement du roi pour courir en toute hâte après le comte.

Louis garda un instant le silence, promenant ses regards sur le cercle de ses courtisans, dont la plupart, à l’exception de ceux que nous avons déjà mentionnés, hommes de basse naissance, devaient les emplois qu’ils occupaient dans la maison du roi à tout autre mérite que leur courage ou leurs hauts faits d’armes : ils se regardaient les uns les autres, et la pâleur répandue sur leurs visages montrait évidemment que la scène qui venait de se passer avait fait sur eux une impression peu agréable. Louis les couvrit d’un regard de mépris, et dit ensuite à haute voix : « Quoique le comte de Crèvecœur soit présomptueux et arrogant, il faut convenir que le duc de Bourgogne a en lui un serviteur aussi hardi qu’aucun de ceux qui ont jamais porté un message de la part d’un prince. Je voudrais savoir où je pourrais trouver un envoyé aussi fidèle pour transmettre ma réponse. — Sire, vous faites injure à votre noblesse française, dit Dunois ; il n’est pas un d’entre nous qui ne soit prêt à porter un défi au duc de Bourgogne à la pointe de son épée. — Et vous n’êtes pas plus juste envers les gentilshommes écossais qui sont à votre service, Sire, ajouta le vieux Crawford. Ni moi, ni aucun de ceux qui font partie du corps que je commande, étant d’un rang convenable, nous n’hésiterons un instant à demander à cet orgueilleux comte raison de sa conduite. Mon bras est encore assez vigoureux pour châtier son insolence, si Votre Majesté voulait y consentir. — Mais Votre Majesté, continua Dunois, ne veut nous employer à aucun service qui puisse faire honneur à nous, à elle-même et à la France. — Dites plutôt, Dunois, répliqua Louis, que je ne veux pas me laisser entraîner par cette fougueuse impétuosité qui, pour un point d’honneur de chevalier errant, amènerait votre ruine, celle du trône et de la France. Il n’est pas un de vous qui ne sache combien chaque heure de paix est précieuse en ce moment ; nous en avons besoin pour cicatriser les plaies d’un pays presque réduit à un état désespéré ; et cependant il n’en est pas un qui ne fût prêt à commencer la guerre sur la parole d’une Bohémienne vagabonde, ou de quelque damoiselle errante, dont la réputation ne vaut guère mieux. Mais voici le cardinal, et nous espérons qu’il nous apporte des nouvelles plus pacifiques. Eh bien ! monsieur, avez-vous ramené le comte à la raison et à la modération ? — Sire, répondit la Balue, ma tâche a été difficile. J’ai demandé à ce fier comte pourquoi il avait eu l’audace d’adresser à Votre Majesté le reproche qui a mis fin à l’audience, reproche qui, sans doute, ne lui avait pas été dicté par son maître, mais par sa propre insolence ; ajoutant que cette témérité le livrait à la discrétion de Votre Majesté, pour lui infliger le châtiment qu’elle trouverait convenable. — C’est très-bien, dit le roi ; et qu’a-t-il répondu ? — Le comte, répliqua le cardinal, avait en ce moment le pied à l’étrier, prêt à monter à cheval, et en entendant mes remontrances, il a tourné la tête sans changer de position. « Si j’avais été, a-t-il dit, à cinquante lieues de distance, et que j’eusse entendu dire qu’une question offensante pour mon prince avait été faite par le roi de France, je serais à l’instant même monté à cheval, et je serais venu décharger mon cœur par la réponse que je viens de lui faire. » — Ne vous l’ai-je pas dit, messieurs, » dit le roi en regardant autour de lui sans laisser paraître aucun signe de colère ; « ne vous ai-je pas dit que dans le comte Philippe de Crèvecœur notre cousin le duc possède un aussi digne serviteur que quiconque s’est jamais tenu à la droite d’un prince ?… Mais vous avez obtenu de lui qu’il resterait ? — Qu’il resterait vingt-quatre heures, et que, provisoirement, il reprendrait son gage de défi, répondit le cardinal. Il est descendu aux Fleurs-de-Lis. — Veillez à ce qu’il soit noblement traité, et servi avec soin, et à nos frais, dit le roi : un tel serviteur est un joyau pour la couronne d’un prince… Vingt-quatre heures ! » ajouta-t-il en se parlant à lui-même et en ouvrant les yeux comme s’il eût voulu lire dans l’avenir ; « vingt-quatre heures !… C’est un délai bien court ! Cependant vingt-quatre heures habilement et adroitement utilisées peuvent valoir une année employée par des agents indolents ou incapables… Allons, à la forêt, à la forêt, braves seigneurs ! Beau cousin d’Orléans, mettez de côté cette modestie, qui d’ailleurs vous sied à merveille ; et que l’air réservé de Jeanne ne vous cause aucun souci. La Loire ne saurait se refuser à recevoir les eaux du Cher, non plus que ma fille à répondre à l’amour que vous lui offrez, » ajouta-t-il pendant que le malheureux prince suivait lentement sa fiancée. « Et maintenant, messieurs, prenez vos épieux ; car Alègre, mon piqueur, a reconnu la retraite d’un sanglier qui mettra et chiens et chasseurs à l’épreuve. Dunois, prête-moi ton épieu et prends le mien qui est trop pesant pour moi ; mais quand t’es-tu plaint, toi, d’un tel défaut dans ta lance ? À cheval, messieurs, à cheval ! »

Et l’on partit pour la chasse.


CHAPITRE IX.

LA CHASSE AU SANGLIER.


Je causerai avec des enfants qui ne connaissent pas les égards, avec des fous dont l’esprit est dur comme le fer, mais je ne veux pas de gens dont les yeux soupçonneux cherchent à lire au fond de mon cœur.
Shakspeare, Le roi Richard.


Toute l’expérience que le cardinal pouvait avoir acquise du caractère de son maître ne l’empêcha pas, dans la circonstance présente, de tomber dans une grande erreur politique. Sa vanité l’induisit à croire qu’il avait réussi à déterminer le comte de Crèvecœur à rester à Tours, mieux que ne l’aurait probablement fait tout autre négociateur que le roi aurait pu employer ; et comme il savait combien Louis attachait d’importance à éloigner une guerre avec le duc de Bourgogne, il ne put s’empêcher de montrer qu’il se regardait comme lui ayant rendu un important service. Il se tint plus près de la personne du roi qu’il n’avait coutume de le faire, et chercha à faire tomber la conversation sur les événements de la matinée. C’était manquer de tact sous plus d’un rapport, car les princes n’aiment pas à voir leurs sujets les approcher d’un air qui annonce la persuasion d’avoir bien mérité d’eux, et que par conséquent, on s’attend à recevoir des témoignages de reconnaissance ou des récompenses : or Louis, le monarque le plus jaloux de son autorité qui ait jamais existé, se montrait plus défiant et plus impénétrable encore pour quiconque semblait se faire un mérite de ses services, ou vouloir pénétrer ses secrets.

Cependant, se laissant entraîner, comme il arrive quelquefois à l’homme le plus prudent, à la satisfaction intérieure qu’il éprouvait en ce moment, le cardinal continuait à se tenir à la droite du roi, et ne laissait échapper aucune occasion de ramener la conversation sur Crèvecœur et sur son ambassade ; sujet sur lequel le roi, peut-être parce que c’était celui qui en ce moment occupait le plus sa pensée, était précisément le moins disposé à s’entretenir. Enfin Louis, qui l’avait écouté attentivement, mais sans lui faire aucune réponse qui pût l’engager à prolonger l’entretien, fit signe à Dunois, qui était à quelques pas de venir se placer à la gauche de son cheval.

« Nous sommes venus ici pour nous divertir et pour prendre de l’exercice, dit-il ; mais voici un révérend père qui voudrait que nous tinssions un conseil d’état. — J’espère que Votre Majesté[59] voudra bien me dispenser d’y assister, répondit Dunois : je suis né pour défendre la France les armes à la main ; mon cœur et mon bras sont à elle, mais ma tête ne vaut rien pour le conseil.

— La tête du cardinal n’est pas faite pour autre chose, Dunois : il a confessé Crèvecœur à la porte du château, et il nous a rapporté toute sa confession… Ne nous l’avez-vous pas dite toute ? » ajouta-t-il en appuyant fortement sur ce dernier mot, et en lançant au cardinal un regard qui brilla à travers ses longs cils noirs comme la lame d’un poignard qui sort du fourreau.

La cardinal frissonna, et s’efforçant de répondre à la plaisanterie du roi, il dit que « si, en sa qualité de prêtre, il était obligé de garder les secrets de ses pénitents en général, il n’y avait cependant pas de sigillum confessionis qui ne pût être fondu par un souffle de Sa Majesté. — Et comme Son Éminence, dit le roi, est toute disposée à nous communiquer les secrets des autres, elle s’attend naturellement que je serai aussi communicatif envers elle : or, afin d’établir cette parfaite réciprocité, elle désire, comme cela est juste, savoir si ces deux dames de Croye sont vraiment sur notre territoire. Nous sommes désespéré de ne pouvoir satisfaire sa curiosité, ne sachant pas nous-même au juste en quel lieu des damoiselles errantes, des princesses déguisées, des comtesses désolées, peuvent se cacher dans nos états, qui, grâce à Dieu et à Notre-Dame d’Embrun, sont un peu trop vastes pour que nous puissions facilement répondre aux questions très-raisonnables de Son Éminence. Mais, en supposant qu’elles fussent chez nous, que dites-vous, Dunois, de la demande péremptoire de notre cousin Charles de Bourgogne ? — Je vous répondrai, Sire, si vous daignez me dire sincèrement si vous voulez la guerre ou la paix, » répliqua Dunois avec une franchise qui, provenant d’un caractère naturellement ouvert et intrépide, était de temps à autre très-agréable à Louis ; car, selon l’habitude de tous les hommes astucieux, ce prince s’étudiait autant à lire dans le cœur des autres qu’à dissimuler ce qui se passait dans le sien.

— « Sur mon âme, reprit le roi, j’aurais autant de plaisir à te le dire que toi à l’apprendre, si je le savais au juste moi-même. Cependant, Dunois, supposons que je me décide pour la guerre, que dois-je faire de cette belle, riche et jeune héritière, si effectivement elle est dans mes états ? — La donner en mariage à un de vos vaillants serviteurs, qui aura un cœur pour l’aimer et un bras pour la défendre. — À toi, n’est-il pas vrai ? Pâques-Dieu ! avec ta brusque franchise, tu es plus politique que je ne croyais. — Je ne suis rien moins que politique, Sire. Par Notre-Dame d’Orléans ! je vais directement au but, de la même façon que, dans la lice, je pousse mon cheval vers la bague. Votre Majesté doit à la maison d’Orléans au moins un heureux mariage. — Et j’acquitterai ma dette, comte ! Pâques-Dieu ! je l’acquitterai. Ne voyez-vous pas ce beau couple ? »

En prononçant ces mots, Louis indiquait le malheureux duc d’Orléans et la princesse Jeanne, qui, n’osant se tenir à une plus grande distance du roi, ni paraître, en sa présence, se séparer l’un de l’autre, s’avançaient de front, quoique laissant entre eux un intervalle de deux ou trois pas, distance que la timidité d’un côté et l’aversion de l’autre empêchaient de diminuer, tandis qu’aucun d’eux n’osait l’augmenter.

Dunois suivit de l’œil la direction dans laquelle le roi avait étendu le bras ; et comme la situation de son malheureux parent et de sa fiancée lui représentait parfaitement l’idée de deux chiens qui, attachés ensemble à la laisse, se tiennent néanmoins aussi éloignés l’un de l’autre que le leur permet sa longueur, il ne put s’empêcher de secouer la tête, sans oser faire d’autre réponse au tyran hypocrite.

Louis parut deviner sa pensée : « Ce sera un ménage heureux et tranquille, dit-il ; les enfants ne leur causeront pas de grands embarras, à ce que je puis prévoir ; au reste, ce n’est pas toujours un bonheur d’en avoir. »

Ce fut peut-être le souvenir de son ingratitude envers son père qui fit que le roi se tut après avoir prononcé ces dernières paroles, et que le sourire ironique, qui un instant contourna ses lèvres, se changea en une sorte d’expression de remords. Mais bientôt il reprit la parole sur un autre ton.

« Franchement, mon cher Dunois, quoique je révère infiniment le saint nœud du mariage (ici il fit un signe de croix), plutôt que de voir ce royaume déchiré, comme l’est l’Angleterre, par des guerres que suscite la rivalité des prétendants légitimes à la couronne, je préférerais que la maison d’Orléans ne me fournît que de vaillants soldats, tels que ton père et toi, dans les veines de qui coule le sang royal, sans qu’ils puissent en réclamer les droits. Le lion ne devrait jamais avoir qu’un lionceau. »

Dunois soupira et garda le silence, bien convaincu que chercher à contredire un maître aussi absolu que Louis, ce serait s’exposer à nuire aux intérêts de son parent, sans les servir en aucune manière. Cependant il ne put s’empêcher d’ajouter presque aussitôt :

« Puisque Votre Majesté fait allusion à la naissance de mon père, je dois avouer que, mettant à part la fragilité des auteurs de ses jours, on peut le regarder comme plus heureux, plus fortuné d’avoir été le fruit d’un amour illégitime que d’avoir puisé la vie dans la haine conjugale. — Tu es un mauvais sujet, Dunois, d’oser parler ainsi du saint sacrement du mariage ! Mais au diable tous ces discours ! voilà le sanglier en campagne. Lâchez les chiens, au nom du bienheureux saint Hubert ! Ah, ah ! tra-la-la lira-là ! »

Et le roi fit retentir les sons joyeux de son cor dans la forêt, tandis qu’il poussait la chasse en avant, suivi de deux ou trois de ses gardes, au nombre desquels se trouvait notre ami Quentin Durward. Nous ne devons pas omettre ici un fait digne de remarque : c’est que, malgré l’ardeur avec laquelle il se livrait à son divertissement favori, le roi, toujours fidèle à son caractère caustique, trouva le moyen de s’amuser en tourmentant le cardinal de la Balue.

Au nombre des faiblesses de cet habile homme d’État, on comptait, comme nous l’avons déjà donné à entendre, celle de se croire, malgré la bassesse de sa naissance et son éducation bornée, propre à jouer le rôle de courtisan et d’homme à bonnes fortunes. Il est vrai qu’il n’entrait pas en lice comme Becket[60] qu’il ne levait pas des troupes comme Wolsey[61] ; mais la galanterie, dans laquelle tous les deux s’étaient distingués, était un des talents dont il se faisait le plus de mérite, et il affectait également une grande passion pour le divertissement guerrier de la chasse. Mais quelque succès qu’il pût obtenir auprès de certaines femmes auxquelles son pouvoir, sa richesse et son influence comme homme d’État pouvaient paraître une compensation de ce qui lui manquait du côté de la tournure et des manières, les nobles chevaux qu’il achetait presque à tout prix étaient totalement insensibles à l’honneur de porter un cardinal, et n’avaient pas plus de respect pour lui qu’ils n’en auraient eu pour son père le tailleur, avec qui il rivalisait dans l’art de l’équitation. Le roi le savait : aussi, en poussant et retenant alternativement sa propre monture, il amena celle du cardinal, qu’il maintenait toujours à côté de lui, à un tel état de mutinerie contre son maître, que bientôt il devint évident qu’ils ne resteraient pas long-temps ensemble. Au milieu de toutes ces saccades, pendant que le coursier du prélat ruait, se cabrait, tournait quelquefois sur lui-même, le roi s’amusait à augmenter sa détresse, en lui faisant diverses questions sur des affaires importantes, et en lui donnant à entendre qu’il se proposait de profiter de cette occasion pour lui communiquer quelques-uns de ces secrets d’État que, peu de minutes auparavant, le cardinal avait témoigné tant d’empressement de connaître.

On se ferait difficilement idée d’une situation aussi désagréable que celle d’un conseiller privé, obligé d’écouter son souverain et de lui répondre, tandis que chaque nouvelle courbette de son cheval, devenu insensible au frein, le plaçait dans une attitude toujours nouvelle et toujours plus précaire, sa robe violette flottant dans toutes les directions, et rien ne le mettant à l’abri d’une chute imminente et dangereuse, que les deux arçons et la profondeur de sa selle. Dunois riait sans se contraindre, tandis que le roi, qui avait une manière à lui particulière de jouir intérieurement du succès de ses malices, au lieu d’en rire tout haut, reprochait doucement à son ministre son ardeur pour la chasse, qui ne lui permettait pas d’accorder quelques moments aux affaires. « Mais je ne veux pas vous retenir plus long-temps, » continua-t-il en s’adressant au cardinal terrifié ; et en même temps il lâcha la bride à son cheval. Avant que la Balue pût dire un seul mot, soit pour répondre, soit pour s’excuser, son cheval, prenant le mors aux dents, partit au triple galop, laissant bientôt derrière lui le roi et Dunois, qui le suivaient d’un pas plus régulier, tout en jouissant de la détresse de l’homme d’État.

S’il est arrivé à quelqu’un de nos lecteurs, dans son temps, comme à nous dans le nôtre, d’être emporté de cette manière, il se fera aisément une idée exacte des angoisses, des dangers et de la bizarrerie d’une pareille situation. Ces quatre jambes du quadrupède, qui, nullement aux ordres du cavalier, ni même quelquefois à ceux de l’animal lui-même, courent de manière à faire croire que celles de derrière veulent atteindre celles de devant ; ces jambes du bipède, que nous souhaiterions alors pouvoir appuyer sans danger sur la verte pelouse, mais qui ne font qu’augmenter notre détresse en pressant les flancs du coursier, contre lesquels elles sont pour ainsi dire collées ; les mains, qui ont abandonné la bride pour saisir la crinière ; le corps qui, au lieu de se tenir droit sur son centre de gravité, comme le vieux Angelo[62] avait coutume de le recommander, ou de se pencher en avant, comme fait un jockey à Newmarket[63], est couché sur le cou du cheval, sans meilleure chance de ne pas tomber que n’en aurait un sac de blé : tout cela forme un tableau très-risible sans doute pour les spectateurs, quoique le héros de la scène n’y voie rien que de pénible. Mais si l’on y ajoute quelque chose de particulier dans les vêtements ou dans l’extérieur du malheureux cavalier, une robe ecclésiastique, un uniforme splendide, ou tout autre costume particulier ; de plus, si l’on suppose que la scène se passe à une course de chevaux, à une revue, à une procession ou dans un lieu quelconque de grande réunion publique, le pauvre diable, pour se soustraire à la mortification d’être hué avec d’inextinguibles éclats de rire, n’a d’autre alternative que de se rompre un membre ou deux, ou, ce qui serait plus efficace encore, de se faire tuer net, car ce ne sera qu’à ce prix qu’il excitera quelque compassion. Dans la circonstance présente, la robe courte du cardinal, qu’il prenait habituellement pour monter à cheval, car il avait changé de costume avant de partir du château ; ses bas écarlates, son chapeau de même couleur, garni de ses longs cordons, son excessif embarras, donnaient un caractère on ne peut plus pittoresque à cette preuve de son adresse en équitation.

Le cheval lui-même vola plutôt qu’il ne galopa dans une longue avenue couverte de verdure, atteignit la meute qui était en pleine course après le sanglier, renversa un ou deux piqueurs qui ne s’attendaient guère à être chargés à l’arrière-garde, passa sur le corps de plusieurs chiens, et mit toute la meute en déroute ; puis, animé par les clameurs et les menaces des chasseurs, il emporta le cardinal tout épouvanté jusqu’au delà du formidable animal, qui fuyait avec autant de rapidité que de furie, et pour ainsi dire enveloppé de l’écume qu’il soufflait à travers ses défenses. En se voyant si près du sanglier, la Balue poussa un cri épouvantable pour demander du secours. Ce cri, ou peut-être la vue du féroce animal, produisit un tel effet sur son coursier, qu’il suspendit sa course impétueuse et fit si brusquement un saut de côté, que le cardinal, qui ne s’était maintenu en selle que parce que jusqu’alors le mouvement avait été en ligne droite, tomba lourdement à terre. Cette partie de chasse de la Balue se termina si près du sanglier, que, si l’animal n’eût été en ce moment très-fortement occupé de ses propres affaires, ce voisinage aurait pu devenir aussi funeste au cardinal que pareil événement le fut, dit-on, à Favila, roi des Visigoths, en Espagne. Il en fut cependant quitte pour la peur ; et se traînant aussi promptement qu’il lui fut possible hors de la route que suivaient les chiens et les chasseurs, il vit toute la chasse passer devant lui sans recevoir de personne le plus léger secours ; car les chasseurs de ce temps-là n’avaient pas plus de compassion pour de pareils accidents que ceux du nôtre.

Le roi, en passant, dit à Dunois : « Voilà Son Éminence assez bas. Il n’est pas grand chasseur, bien qu’à titre de pêcheur, lorsqu’il s’agit de pêcher un secret, il puisse rivaliser avec saint-Pierre lui-même. Cette fois-ci cependant je pense qu’il a trouvé à qui parler. » Le cardinal n’entendit pas ces paroles, mais l’air de mépris dont elles furent accompagnées lui en fit soupçonner à peu près le sens.

Le diable, dit-on, profite, pour nous tenter, des occasions semblables à celle que lui offraient en ce moment les passions diverses qui agitaient la Balue, et auxquelles le dédain du roi vint ajouter un nouveau degré d’amertume. Sa frayeur momentanée se dissipa dès qu’il fut assuré qu’il ne s’était fait aucun mal en tombant ; mais sa vanité mortifiée et son ressentiment contre son souverain exercèrent sur lui une influence qui fut bien plus durable.

Toute la chasse avait passé, lorsqu’un cavalier, qui paraissait moins partager ce divertissement qu’en être spectateur, s’avança suivi d’un ou deux domestiques, et ne témoigna pas peu de surprise de trouver là le cardinal, à pied, sans cheval et sans suite, et dans un désordre qui montrait clairement la nature de l’accident qui lui était arrivé. Mettre pied à terre et lui offrir son assistance au milieu d’une telle détresse, ordonner à un de ses gens de descendre de son palefroi doux et tranquille pour le céder au cardinal, exprimer sa surprise de ce que les usages de la cour de France permettaient d’abandonner ainsi aux périls de la chasse et de laisser au moment du besoin le plus habile de ses hommes d’État, furent les secours et les consolations qui se présentèrent naturellement à l’esprit de Crèvecœur dans une conjoncture si étrange : car c’était l’ambassadeur bourguignon lui-même qui survenait si à propos pour le cardinal désarçonné.

Il trouva la Balue dans un moment et dans une disposition d’esprit favorables pour tenter sur sa fidélité quelques-unes de ces pratiques auxquelles on n’ignore pas que ce ministre avait la criminelle faiblesse de prêter l’oreille. Déjà dans la matinée, ainsi que le caractère soupçonneux de Louis le lui avait fait penser, il s’était passé entre eux des particularités que le cardinal n’aurait pas osé rapporter à son maître : il avait écouté avec beaucoup de plaisir l’assurance que lui avait donnée Crèvecœur de la haute estime que le duc de Bourgogne avait pour sa personne et ses talents, et ce n’avait pas été sans ressentir un mouvement de tentation, qu’il avait entendu le comte glisser quelques mots sur la munificence de son maître et sur de riches bénéfices situés en Flandre. Cependant ce ne fut qu’après avoir été si fortement irrité par l’accident que nous venons de raconter, et lorsque sa vanité eut reçu une si cruelle blessure, qu’il résolut, dans un fatal moment, de montrer qu’il n’y a pas d’ennemi plus dangereux que l’ami et le confident que l’on a offensé.

En cette occasion, il se hâta de prier Crèvecœur de se séparer de lui, de peur qu’ils ne fussent observés, mais en même temps il lui assigna un rendez-vous, pour le soir, à l’abbaye de Saint-Martin de Tours, après les vêpres ; et le ton qui accompagnait les paroles du cardinal donna au Bourguignon l’assurance que son maître venait d’obtenir un avantage qu’il aurait à peine osé espérer.

Cependant Louis, quoique le prince le plus politique de son temps, s’étant, en cette occasion comme dans plusieurs autres, laissé entraîner par sa passion du moment, suivait avec ardeur la chasse du sanglier, qui avait alors acquis un nouveau degré d’intérêt : il était arrivé qu’un marcassin, ou sanglier de deux ans, traversant la route que suivait le sanglier poursuivi, avait donné le change à toute la meute, deux ou trois couples de vieux et excellents chiens exceptés, ainsi qu’à la majeure partie des chasseurs. Le roi vit avec un secret plaisir Dunois se lancer, comme les autres, sur la nouvelle piste, et goûta par avance la joie du triomphe qu’il allait obtenir sur ce chevalier accompli dans l’art de la vénerie, art qui était alors regardé comme presque aussi glorieux que celui de la guerre. Louis était bien monté, il suivait les chiens de près, en sorte que lorsque le sanglier, parvenu sur un terrain marécageux, se retourna pour faire face à ses ennemis, le roi seul se trouvait près de lui.

Louis montra la bravoure et toute l’adresse d’un chasseur expérimenté ; car, sans se laisser intimider par la vue du danger, il poussa vers l’effrayant animal, qui se défendait avec fureur contre les chiens, et le frappa de son épieu ; mais, comme son cheval ne s’était avancé qu’avec une sorte de répugnance, le coup ne fut ni assez sûr ni assez fort pour tuer le sanglier ou le mettre hors de combat. Aucun effort ne put déterminer le cheval à fournir une seconde charge ; de sorte que le roi, mettant pied à terre, marcha contre l’animal furieux, tenant à la main une de ces épées courtes, aiguës, droites et pointues, dont les chasseurs font usage en pareilles rencontres. Aussitôt le sanglier, sans plus s’inquiéter des chiens, se précipita sur cet ennemi d’une nouvelle espèce, tandis que le roi, se mettant en position et rassemblant toutes ses forces, tint son épée de manière à la diriger contre la gorge du sanglier, ou plutôt contre son poitrail, aux environs de la clavicule, auquel cas le poids de l’animal et l’impétuosité de sa course n’auraient servi qu’à accélérer sa perte. Mais l’humidité du sol fit que le pied du roi glissa justement au moment où cette manœuvre difficile et périlleuse aurait dû être exécutée, et la pointe de son épée, rencontrant la cuirasse de soies hérissées qui protégeait l’épaule de l’animal, ne fit que la lui effleurer sans le blesser, et Louis tomba renversé sur le sol. Néanmoins cette chute fut heureuse pour le monarque, car elle fut cause que le sanglier manqua également son coup, et ne fit que déchirer, avec une de ses défenses, le court manteau de chasse de son ennemi, au lieu de lui ouvrir la cuisse. Entraîné d’abord par l’impétuosité de sa course, l’animal revint bientôt sur ses pas pour renouveler son attaque contre le roi au moment où il se relevait, et la vie de Louis était dans un imminent danger, lorsque Quentin Durward, que la lenteur de son cheval avait retenu en arrière de la chasse, mais qui fort heureusement avait distingué et suivi le son du cor du roi, survint en ce moment, et perça le sanglier de son épieu.

Le roi, qui dans cet intervalle s’était relevé, vint à son tour au secours de Durward et enfonça son épée dans la gorge de l’animal abattu. Avant de dire un seul mot à Quentin, il en mesura la longueur, non-seulement par le nombre de pas, mais en calculant les pieds et les pouces ; puis, essuyant la sueur de son front et le sang qui ruisselait sur ses mains, il ôta son chapeau de chasse, le suspendit à un buisson, et adressa dévotement ses prières aux petites images de plomb dont il était garni. Se tournant ensuite vers Durward : « Est-ce toi, mon jeune Écossais ? lui dit-il : tu as très-heureusement commencé ton cours de vénerie, et maître Pierre te doit un aussi bon régal que celui qu’il t’a donné aux Fleurs-de-Lis… Eh bien ! pourquoi ne parles-tu pas ? As-tu donc perdu toute la hardiesse et toute ton ardeur à la cour, où tant de gens trouvent l’une et l’autre ? »

Quentin, jeune homme aussi fin et aussi prudent qui jamais ait respiré l’air de l’Écosse, était trop adroit pour se prévaloir de la dangereuse familiarité dont il semblait ainsi invité à profiter. Il répondit brièvement, mais en termes choisis, que s’il osait adresser la parole à Sa Majesté, ce serait pour la prier de lui pardonner la hardiesse rustique avec laquelle il s’était conduit lorsqu’il ignorait la supériorité de son rang.

« Bah ! laissons cela, dit le roi ; je te pardonne ta hardiesse en faveur de ton esprit et de ton ardeur. J’ai admiré la justesse avec laquelle tu as à peu près deviné la profession de mon compère Tristan. Tu as été bien près de recevoir un échantillon de son savoir-faire, à ce que j’ai appris. Je te conseille de te méfier de lui ; c’est un marchand qui trafique en bracelets un peu durs et en colliers bien serrés. Aide-moi à remonter sur mon cheval. Tu me plais, et je veux te faire du bien. Ne compte sur la faveur de qui que ce soit, excepté sur la mienne, pas même sur ton oncle, ou sur lord Crawford… et ne dis mot du secours que tu m’as donné si à propos dans cette affaire du sanglier ; car celui qui se vante d’avoir rendu service à un roi dans un cas aussi pressant doit être sûr que le plaisir de se vanter sera son unique récompense. »

Alors le roi sonna du cor, et Dunois ainsi que plusieurs autres chasseurs ne tardèrent pas à arriver près de lui : tous lui adressèrent sur la mort d’un si noble animal des félicitations dans lesquelles il ne se fit aucun scrupule de s’approprier une part beaucoup plus large que celle qui lui revenait de droit ; car il parla de l’assistance de Durward aussi légèrement que le ferait un chasseur qui, en se vantant du nombre de pièces de gibier dont il a rempli sa carnassière, ne fait pas toujours entrer en compte celles qu’il doit à l’adresse et au concours du garde-chasse. Il chargea ensuite Dunois du soin de porter le sanglier aux moines de Saint-Martin de Tours, pour augmenter leur pitance dans les jours de fête, et afin qu’ils se souvinssent du roi dans leurs prières.

« Mais, reprit-il, quelqu’un d’entre vous a-t-il vu le cardinal ? Il me semble que ce serait manquer de courtoisie et montrer peu de respect pour la sainte Église que de l’abandonner, à pied, dans cette forêt. — Avec votre permission, Sire, » dit Quentin voyant que tout le monde gardait le silence, « j’ai vu son Éminence sortir de la forêt, montée sur un cheval qu’on lui avait prêté. — Le ciel n’abandonne jamais ses serviteurs, répliqua le roi. Allons, messieurs, retournons au château, nous ne chasserons pas davantage ce matin… Vous, sire écuyer, donnez-moi mon couteau de chasse ; il est tombé du fourreau là-bas, près du lieu du combat. Allez en avant, Dunois : je vous suis à l’instant. »

Louis, dont les mouvements les moins importants en apparence étaient souvent calculés comme des stratagèmes, se ménagea ainsi l’occasion de questionner Quentin en particulier. « Mon brave Écossais, lui dit-il, tu as des yeux, à ce que je vois. Pourrais-tu me dire qui a donné un cheval au cardinal ? Quelque étranger, je pense, car, comme j’ai passé près de lui sans m’arrêter, il n’est pas probable qu’aucun de mes courtisans se soit empressé de lui rendre ce service. — Je n’ai vu qu’un instant ceux qui étaient près de Son Éminence, Sire, répondit Quentin, car j’avais eu le malheur de tomber de cheval, et je faisais diligence afin d’aller reprendre mon poste ; mais je crois que c’était l’ambassadeur de Bourgogne et ses gens. — Ah ! dit Louis ; en bien ! soit. La France est prête à leur tenir tête. »

Il ne se passa plus rien ce jour-là qui mérite d’être remarqué, et le roi rentra au château avec toute sa suite.


CHAPITRE X.

LA SENTINELLE.


D’où vient cette musique ? est-ce de l’air ? est-ce de la terre ?
Shakspeare, La Tempête.
J’étais tout oreille, et j’entendais des sons dont l’harmonie aurait pu ranimer les cendres des morts.
Milton Comus.


Quentin avait à peine regagné sa petite chambre, pour faire quelques changements nécessaires à son costume, que son digne oncle se trouva près de lui, et lui demanda les détails circonstanciés de ce qui lui était arrivé à la chasse.

Le jeune homme, qui ne pouvait s’empêcher de penser que le bras du Balafré valait probablement mieux que son jugement, eut soin, dans ses réponses, de laisser le roi en pleine possession de la victoire qu’il avait paru désirer s’approprier. La réplique du brave Ludovic fit sentir à son neveu combien mieux il se serait conduit lui-même en pareille circonstance ; et il la termina par quelques légers reproches sur le peu d’empressement qu’il avait mis à voler au secours du roi au moment où sa vie pouvait être en danger. Quentin eut assez de prudence pour se borner, tout en justifiant sa conduite, à faire observer à son oncle que, suivant les règles de la chasse, il était peu honnête d’attaquer un animal contre lequel lutte un autre chasseur, à moins que celui-ci ne demande directement du secours. Cette discussion était à peine terminée, qu’il eut lieu de se féliciter de sa réserve. Un coup légèrement frappé à la porte annonça un visiteur ; elle s’ouvrit au même instant, et Olivier le Dain, ou le Mauvais, ou le Diable, car il était connu sous ces trois dénominations, entra dans la chambre.

Nous avons déjà dépeint, du moins quant à son extérieur, cet homme habile mais sans principes. Par son allure et ses manières, on aurait pu le comparer, sans manquer à l’exactitude, au chat domestique, qui, couché et en apparence endormi, ou se glissant à travers un appartement d’un pas furtif, timide et lent, tandis qu’il n’est occupé d’autre chose que de guetter le trou de quelque malheureuse souris, et qui, se frottant avec un air de confiance et d’amitié contre ceux par qui il désire être caressé, saute sur sa proie un moment après, en égratignant peut-être même la personne à laquelle il adressait ses cajoleries.

Olivier entra en faisant une humble et modeste inclination, et mit tant de civilité dans la manière dont il parla au Balafré, que quiconque aurait été témoin de cette entrevue n’aurait pu faire autrement que croire qu’il venait solliciter une faveur de l’archer écossais. Il félicita Lesly sur l’excellente conduite de son neveu pendant la chasse de ce jour ; conduite qui, dit-il, « avait attiré l’attention particulière du roi. » Après ce peu de mots, il fit une pause, et resta les yeux baissés, les soulevant à peine et seulement une ou deux fois pour jeter à la dérobée un coup d’œil sur Quentin, pendant que le Balafré faisait observer « que ç’avait été un malheur pour le roi de ne pas l’avoir près de lui au lieu de son neveu, attendu que, sans le moindre doute, il aurait couru sur l’animal et l’aurait percé de son épieu, soin qui paraissait avoir été abandonné entièrement à Sa Majesté par Quentin, du moins autant qu’il avait pu en juger d’après le récit de l’événement… « Mais, ajouta-t-il, ce sera une leçon dont Sa Majesté se souviendra toute sa vie, et elle lui apprendra à monter un homme de ma taille sur un meilleur coursier. Comment mon grand diable de flamand, véritable cheval de charrette, aurait-il pu galoper de front avec le coursier normand de Sa Majesté ? Cependant je n’ai pas ménagé mes éperons ; et ses flancs en portent de bonnes marques. Cela est fort mal vu, maître Olivier, et vous devriez faire à ce sujet quelques représentations à Sa Majesté. »

Maître Olivier ne répondit à cette observation qu’en dirigeant vers l’intrépide et imperturbable orateur un de ces regards équivoques et lents qui, accompagnés d’un léger mouvement de la main d’un côté et d’un petit mouvement de tête de l’autre, peuvent s’interpréter ou comme un assentiment tacite à ce qui vient d’être dit, ou comme une invitation prudente à ne pas aller plus loin sur le sujet dont on s’occupe. Le coup d’œil qu’il jeta ensuite sur le jeune homme était plus vif et plus pénétrant, et il lui dit avec un sourire dont il eût été difficile de deviner l’expression :

« Ainsi donc, jeune homme, c’est l’usage en Écosse de laisser vos princes en danger et sans secours, dans des conjonctures pareilles à celle qui s’est présentée aujourd’hui ? — Notre usage, » répondit Quentin déterminé à ne donner aucun éclaircissement sur cet objet, « est de ne pas troubler les nobles plaisirs de nos princes par des secours maladroitement empressés, quand ils peuvent se passer de notre aide. Nous pensons qu’un prince à la chasse doit courir sa chance comme tout autre, et qu’il n’y va qu’avec cette intention. Que serait la chasse si elle n’était pas assaisonnée de fatigues et de dangers ? — Entendez-vous cet étourdi ? reprit son oncle ; il est toujours le même ; il a toujours une réponse prête, une raison à donner, n’importe qui lui adresse la parole, n’importe de quoi il s’agisse. Je ne sais où il a acquis ce talent ; quant à moi, je n’ai jamais pu rendre raison de la moindre action de ma vie, si ce n’est celle de manger quand j’ai faim, de faire l’appel de mes hommes, et autres devoirs du service. — Et dites-moi, je vous prie, digne seigneur, » reprit le barbier royal en le regardant de dessous ses longs cils, « sur quelle raison vous appuyez-vous pour faire l’appel de votre troupe ? — L’ordre que m’en a donné mon capitaine, répondit le Balafré. Par Saint-Gilles ! je ne connais pas d’autre raison. S’il l’avait donné à Tyrie ou à Cunningham, il faudrait qu’ils le fissent également. — Cette cause finale est tout à fait militaire, dit Olivier. Mais, sire Balafré, vous serez sans doute bien aise d’apprendre que Sa Majesté est si loin d’être mécontente de la manière dont votre neveu s’est conduit à la chasse, qu’elle l’a choisi pour faire cet après-midi un service particulier. — L’a choisi lui ? » s’écria le Balafré avec une surprise extrême ; « vous voulez dire m’a choisi, moi, je pense ! — Je veux dire précisément ce que je dis, » répliqua le barbier d’un ton doux, mais péremptoire, « le roi a des ordres à donner à votre neveu. — Pourquoi ? comment cela ? Pour quelle raison choisit-il cet enfant, et non pas moi ? — Je ne puis vous en donner d’autre raison que votre propre cause finale, sire Balafré, tels sont les ordres de Sa Majesté. Mais, s’il m’est permis de hasarder une conjecture, il est possible que Sa Majesté ait quelque commission à lui donner qui convienne mieux à un jeune homme tel que votre neveu qu’à un guerrier aussi expérimenté que vous. Ainsi donc, jeune homme, prenez vos armes et suivez-moi : munissez-vous d’une arquebuse, car vous devez être mis en sentinelle. — En sentinelle ! répéta l’oncle. Êtes-vous bien sûr que vous ne vous trompez pas ? Les postes de l’intérieur n’ont jamais été confiés qu’à ceux qui, comme moi, ont servi douze ans dans notre honorable corps. — Je suis tout à fait certain des intentions de Sa Majesté, répondit Olivier, et je ne dois pas différer plus long-temps de les exécuter. Ayez la bonté d’aider votre neveu à se préparer pour son service. »

Le Balafré, qui n’était ni d’un mauvais naturel ni d’un caractère jaloux, s’empressa d’aider son neveu à s’équiper, prenant même soin de lui donner ses instructions sur la manière dont il devait se conduire sous les armes ; toutefois il ne put s’empêcher d’entremêler son discours d’interjections qui exprimaient sa surprise de ce qu’un pareil bonheur tombât sitôt en partage à un si jeune homme.

« Jamais pareille chose n’a eu lieu dans la garde écossaise, se disait-il, pas même pour moi. Mais sans doute on va le mettre de garde auprès des perroquets et des paons dont l’ambassadeur de Venise a dernièrement fait présent au roi… Ce ne peut être autre chose, et un pareil service ne pouvant convenir qu’à un jeune homme sans barbe, » ajouta-t-il en tordant ses moustaches, « je suis bien aise que le choix soit tombé sur mon neveu. »

Doué d’un esprit vif et pénétrant, aussi bien que d’une imagination ardente, le jeune Quentin attacha une haute importance à l’ordre que le roi venait de lui faire donner si promptement, et son cœur tressaillit de joie par la perspective qui s’offrait devant lui d’un avancement rapide. Il résolut d’observer soigneusement les manières et le langage de son guide, qu’il soupçonnait devoir, du moins, en certains cas, être interprétés par les contraires, comme l’on dit que les devins interprètent les songes. Il ne pouvait que se féliciter d’avoir gardé le plus grand secret sur les événements de la matinée, et dès lors il forma une résolution qui, dans une personne aussi jeune, montrait une grande prudence, c’est-à-dire que, tant qu’il respirerait l’air de cette cour solitaire et mystérieuse, il tiendrait ses pensées renfermées dans son cœur, et sa langue sous les plus étroites entraves.

Son équipement fut bientôt terminé, et son arquebuse sur l’épaule (car, tout en conservant la dénomination d’archers, la garde écossaise substitua de bonne heure les armes à feu à l’arc, dans l’exercice duquel l’Écosse n’excella jamais), il suivit maître Olivier et sortit de la caserne.

Son oncle le suivit long-temps des yeux, d’un air mêlé d’étonnement et de curiosité, et quoique l’envie, non plus que les sentiments de malignité qu’elle engendre, fût loin d’entrer dans son cœur, sa propre importance lui paraissait blessée ou diminuée, ce qui altérait un peu le plaisir qu’il ressentait de voir son neveu commencer sa carrière sous des auspices si favorables.

Il branla gravement la tête, ouvrit un buffet, y prit une grosse bottrine de bon vin vieux, l’agita pour voir jusqu’à quel point le contenu avait baissé, en remplit un verre, le vida d’un seul trait, puis s’assit ou plutôt s’étendit dans son grand fauteuil de bois de chêne : là, branlant de nouveau la tête, il parut recevoir un si grand soulagement de ce mouvement d’oscillation, que, semblable à ce jouet d’enfant qu’on appelle un mandarin, il le continua jusqu’à ce qu’il tombât dans un assoupissement dont il ne fut tiré que par le signal du dîner.

Ayant laissé son oncle à ses sublimes méditations, Quentin Durward suivit son guide, maître Olivier, qui, sans traverser aucune des cours principales, le conduisit par des passages secrets, dont les uns étaient voûtés et les autres tout à fait ouverts, enfin à travers un labyrinthe, d’escaliers et de galeries, qui communiquaient entre elles par des portes secrètes placées en des endroits où on ne se serait nullement attendu à les trouver. Il parvint ainsi jusque dans une grande et spacieuse galerie garnie de jalousies, et qui, vu sa largeur, aurait presque pu passer pour une salle : elle était décorée d’une tapisserie moins belle qu’antique, et de quelques portraits peints dans le style dur et froid de l’époque qui précéda celle où les arts renaissants jetèrent un si vif éclat. Ces portraits étaient censés représenter les paladins de Charlemagne, qui tiennent un rang si distingué dans les chroniques romanesques de la France ; et, comme le célèbre Roland, remarquable par une stature gigantesque, était le plus remarquable de tous, on avait donné à cette espèce de salle le nom de galerie de Roland.

« C’est ici que vous devez être en faction, » dit Olivier à voix basse, comme s’il eût pensé que les portraits des monarques et des guerriers qui l’environnaient, offensés de lui entendre élever la voix, allaient donner à leurs traits rudes et durs l’expression de la colère, ou bien comme s’il eût craint d’éveiller les échos endormis sous les voûtes et les ornements gothiques de cet immense et sombre appartement. — « Quel est le mot d’ordre ? quelle consigne me donnez-vous ? » lui demanda Quentin également à voix basse. — « Votre arquebuse est-elle chargée ? » répliqua Olivier sans répondre à cette question. — « Cela sera bientôt fait, » répondit Quentin, et il se mit à charger son arme, puis il en alluma la mèche[64] au brasier d’un feu de bois presque éteint, qui se trouvait dans une cheminée de dimensions tellement grandes que l’on aurait pu la prendre pour un cabinet ou une chapelle gothique dépendant de cette salle.

Lorsque Durward eut terminé ces apprêts, Olivier lui dit qu’il ne connaissait pas encore un des plus importants privilèges du corps dans lequel il servait, et qui consistait à ne recevoir d’ordres que du roi en personne, ou du grand connétable de France, sans l’intermédiaire des officiers. « Vous êtes placé ici, jeune homme, de l’exprès commandement de Sa Majesté, ajouta-t-il, et vous ne tarderez pas à apprendre pourquoi vous y avez été appelé. En attendant, vous resterez dans cette galerie. Il vous est permis de vous y promener d’un bout à l’autre, ou d’y rester en place, selon qu’il vous fera plaisir, mais non de vous asseoir sous aucun prétexte, ni d’abandonner votre arme. Vous ne devez non plus ni chanter ni siffler, mais vous pouvez, si vous le voulez, marmotter quelques prières de l’Église, ou quelque innocente ballade pourvu que ce soit à voix basse. Adieu, et faites bonne garde. — Bonne garde ! » pensa le jeune soldat pendant que son guide s’éloignait de ce pas silencieux et furtif qui lui était particulier, et en le voyant disparaître par une porte latérale que recouvrait la tapisserie. « Bonne garde ! mais sur quoi et contre qui ? Quels ennemis pourrais-je avoir à combattre ici, si ce n’est des chauves-souris ou des rats, à moins que ces antiques et hideux portraits ne viennent à s’animer pour me troubler pendant ma faction. Mais enfin, c’est mon devoir, je dois le croire, et il faut que je le remplisse. »

Bien résolu à s’acquitter de son devoir même jusqu’à la rigueur, il essaya d’abréger le temps en chantant quelques-unes des hymnes pieuses qu’il avait apprises dans le couvent où il avait trouvé un refuge après la mort de son père, tout en convenant avec lui-même que, sauf le changement de sa robe de novice en un riche costume militaire, tel que celui qu’il portait en ce moment, sa promenade comme sentinelle dans cette galerie d’un château royal de France ressemblait beaucoup à celles qui l’avaient si souvent ennuyé dans les cloîtres solitaires d’Aberbrothock.

Bientôt, comme pour se convaincre qu’il n’appartenait plus au cloître, mais au monde, il se mit à chanter, mais sur un ton qui n’excédait pas la permission qui lui avait été donnée, quelques-unes des grossières et anciennes ballades que lui avait apprises le vieux joueur de harpe de sa famille, telles que la Défaite des Danois à Aberlemno[65] et à Forres, le Meurtre du roi Duffas à Forfar, et autres lais ou sonnets non moins intéressants, tous relatifs à l’histoire de sa lointaine patrie, et particulièrement au district dans lequel il avait pris naissance. Cette occupation remplit un temps assez considérable, et il était déjà plus de deux heures après midi quand l’appétit de Quentin le fit souvenir que les bons pères d’Aberbrothock, s’ils exigeaient strictement sa présence aux heures des offices, n’étaient pas moins exacts à l’appeler à celles des repas ; au lieu qu’ici, dans l’intérieur d’un palais royal, après une matinée d’exercice, et une autre partie de la journée passée en faction, personne ne paraissait songer qu’il devait naturellement être pressé de dîner.

Il existe cependant des sons remplis de charmes qui peuvent calmer même les sentiments naturels d’impatience que Quentin éprouvait en ce moment. Aux deux extrémités opposées de la galerie étaient deux grandes portes ornées de lourdes architraves, qui donnaient probablement entrée dans de longues files d’appartements auxquels la galerie servait de communication. Tandis que le jeune Écossais se promenait solitairement de l’une à l’autre de ces portes, limite de sa faction, il fut surpris par les sons d’une musique qui se fit entendre tout à coup près de l’une d’elles ; et ces sons, du moins dans son imagination, étaient produits par le même luth et par la même voix qui l’avaient charmé la veille. Tous ses rêves du jour précédent, déjà bien affaiblis par l’agitation que les dernières circonstances lui avaient fait éprouver, s’offrirent de nouveau à son esprit d’une manière d’autant plus vive ; si bien que, cloué en quelque sorte dans le lieu d’où son oreille pouvait le plus commodément saisir cette douce mélodie, l’arquebuse sur l’épaule, la bouche entr’ouverte, l’œil et l’oreille, toute son âme enfin, dirigés vers l’endroit d’où elle partait, Quentin ressemblait à la statue d’une sentinelle plutôt qu’à un être animé, et n’avait plus d’autre idée que celle de recueillir chaque son au passage.

Ces sons délicieux ne se faisaient pas entendre d’une manière suivie ; ils languissaient, ils se prolongeaient, ils cessaient totalement, puis se renouvelaient à des intervalles irréguliers. Mais la musique, de même que la beauté, est souvent d’autant plus attrayante, ou du moins frappe d’autant plus l’imagination, qu’elle ne déploie qu’imparfaitement ses charmes, laissant la pensée libre de compléter ce que l’éloignement ne permet pas d’apercevoir ; et Quentin, lorsque par intervalles le charme cessait d’agir, avait encore de nombreux sujets de rêverie. D’après le rapport des camarades de son oncle, et d’après la scène qui avait eu lieu dans la salle d’audience, il ne pouvait douter que la sirène qui enchantait ainsi ses oreilles n’était point, comme il l’avait supposé par une sorte de profanation, la fille ou la parente d’un vil aubergiste, mais la malheureuse comtesse déguisée, pour la cause de laquelle des rois et des princes étaient au moment de revêtir leur armure et de mettre la lance en arrêt. Mille rêves étranges, tels que ceux auxquels une jeunesse romanesque et aventureuse aimait à s’abandonner dans un siècle aventureux et romanesque, firent disparaître de ses yeux la réalité du présent pour y substituer leurs illusions trompeuses ; mais tout à coup elles furent dissipées par une main qui se posa rudement sur son arme, en même temps qu’une voix sévère lui cria à l’oreille : « Pâque-Dieu ! sire écuyer, vous paraissez bien peu éveillé, pour un soldat en faction ! »

C’était la voix monotone, mais grave et ironique, de maître Pierre ; et Quentin, rappelé soudainement à lui-même, reconnut avec un sentiment de honte et d’effroi qu’au milieu de sa rêverie il s’était oublié si complètement que le roi, probablement entré par quelque porte secrète, en se glissant le long de la muraille ou derrière la tapisserie, s’était assez approché de lui pour s’emparer presque de son arme.

Son premier mouvement, inspiré par la surprise, fut de dégager son arquebuse par une violente secousse qui fit reculer le roi de quelques pas ; mais bientôt il sentit la crainte qu’en cédant à l’instinct animal, si l’on peut s’exprimer ainsi, qui porte l’homme brave à résister à la tentative faite pour le désarmer, il n’eût aggravé, par cette lutte contre le roi en personne, le mécontentement que Louis montrait de la négligence avec laquelle il faisait sentinelle. Dominé par cette idée, il reprit donc son arquebuse, presque sans savoir ce qu’il faisait, et, l’appuyant de nouveau contre son épaule, il se tint debout et immobile devant le monarque qu’il devait avec raison croire grièvement offensé.

Louis, dont le caractère tyrannique était moins le résultat d’une férocité naturelle ou d’un penchant à la cruauté que celui d’une politique froide et d’une jalousie soupçonneuse, avait pourtant une bonne dose de cette sévérité caustique qui, s’il fût né dans un rang moins élevé, en aurait fait un despote dans la conversation, et toujours il jouissait des tourments qu’il causait dans des occasions semblables à celle-ci. Cependant il ne poussa pas trop loin son triomphe, et se contenta de dire : « Le service que tu m’as rendu ce matin a déjà plus que racheté un peu de négligence dans un si jeune soldat… As-tu dîné[66] ?

Quentin, qui s’attendait à être envoyé au grand prévôt plutôt qu’à recevoir un pareil compliment, fit humblement une réponse négative.

— Pauvre garçon ! » dit Louis d’un ton plus doux que son ton habituel ; « c’est la faim qui l’a assoupi… Je sais que ton appétit est un loup, continua-t-il, et je te sauverai d’une bête fauve comme tu m’as sauvé d’une autre. Tu as aussi été discret dans cette affaire, et je t’en remercie. Peux-tu tenir encore une heure sans manger ? — Vingt-quatre, Sire, répondit Durward, ou je ne serais pas un véritable Écossais. — Je ne voudrais pas pour un autre royaume être le pâté que tu attaquerais après un tel jeûne, répliqua le loi ; mais, pour le moment, ce n’est pas de ton dîner, mais du mien qu’il s’agit. J’admets à ma table aujourd’hui, et dans le plus étroit particulier, le cardinal de la Balue et ce Bourguignon… ce comte de Crèvecœur… et il pourrait arriver telle circonstance… Le diable n’a jamais tant à faire que lorsque des ennemis se réunissent sur la foi d’une trêve. »

Il s’arrêta et garda le silence d’un air sombre et comme absorbé dans ses pensées. Quentin, voyant que le roi ne se pressait pas de continuer, se hasarda enfin à lui demander en quoi consistait le devoir qu’il aurait à remplir en cette occasion.

« À te tenir en sentinelle au buffet avec ton arme chargée, dit Louis ; et s’il y a quelque trahison, à étendre le traître mort sur la place. — Quelque trahison. Sire ! s’écria Durward, et dans un château si bien gardé ! — Tu la crois impossible ? » dit le roi ne paraissant nullement offensé de sa franchise ; « cependant notre histoire a fait voir que la trahison peut se glisser par le trou que fait une tarière… La trahison prévenue par des gardes ! Eh ! mon pauvre garçon ! quis custodiat ipsos custodes ? Qui m’assurera contre la trahison de ces mêmes gardes ? — L’honneur écossais, » répondit hardiment Durward. — « C’est vrai, tu as raison ; ta réponse me plaît, » dit le roi d’un air de satisfaction : « l’honneur écossais n’a jamais failli, aussi je mets en lui la plus grande confiance. Mais la trahison !… » et, retombant dans son humeur sombre, il parcourut l’appartement d’un pas irrégulier. « Elle s’assied à nos banquets, ajouta-t-il ; elle pétille dans nos coupes ; elle porte la barbe de nos conseillers ; elle affecte le sourire étudié de nos courtisans et le rire malin de nos bouffons ; par-dessus tout, elle se tient cachée sous l’air amical d’un ennemi réconcilié. Louis d’Orléans se fia à Jean de Bourgogne… il fut assassiné dans la rue Barbette. Jean de Bourgogne se fia à la faction d’Orléans… il fut assassiné sur le pont de Montereau. Je ne veux me fier à personne… À personne. Écoute ; j’aurai l’œil sur cet insolent comte ; et sur l’homme d’église aussi, que je ne crois pas trop fidèle. Si je dis : Écosse, en avant ! étends Crèvecœur mort sur la place. — C’est mon devoir, dit Quentin, si la vie de Votre Majesté est en danger. — Sans doute… je ne l’entends pas autrement, dit le roi. Que gagnerais-je à tuer cet insolent soldat ?… Si c’était le connétable de Saint-Pol, oh ! alors… » Il s’arrêta, comme s’il eût cru avoir dit un mot de trop, puis continua d’un air riant : « Notre beau-frère, Jacques d’Écosse… votre propre Jacques, Quentin… ne poignarda-t-il pas Douglas, lors de la visite amicale que celui-ci était venu lui faire dans son château royal de Stirling. — De Skirling, n’en déplaise à Votre Majesté, dit Quentin, ce fut un acte qui ne produisit pas grand’chose de bon. — Est-ce Skirling que tu appelles ce château ? » dit le roi, laissant de côté la dernière phrase de Quentin ; « eh bien, Skirling soit… le nom n’y fait rien. Au reste, je ne médite aucun mal contre ces gens-ci… aucun… Cela ne me conduirait à rien. Mais il est possible qu’ils n’aient pas les mêmes sentiments à mon égard… Je compte donc sur ton arquebuse. — Au signal donné, comptez sur moi, dit Quentin ; néanmoins… — Tu hésites ! dit le roi : parle ; je te donne pleine liberté… Des gens tels que toi peuvent donner des avis qu’il ne faut pas dédaigner. — Je ne me permettrai qu’une seule observation, Sire, dit Quentin ; c’est que je m’étonne qu’ayant des motifs de se méfier de ce Bourguignon, Votre Majesté le laisse approcher si près de sa personne, et cela dans un lieu aussi retiré. — Oh ! que cela ne vous inquiète pas, sire écuyer, dit le roi. Il y a des dangers qui s’évanouissent lorsqu’on les brave, et qui deviennent certains et inévitables lorsqu’on fait voir qu’on les redoute. Quand je m’avance hardiment vers un chien hargneux et que je le caresse, il y a dix à parier contre un que je le remettrai en bonne humeur ; si, au contraire, je fais voir que j’ai peur de lui, il se jettera sur moi, et me déchirera. Je vais te parler franchement : il m’importe beaucoup que cet homme ne retourne pas auprès de son fougueux maître avec un cœur chargé de ressentiment ; je consens donc à courir quelques risques ; car je n’ai jamais craint d’exposer ma vie pour le bien de mon royaume. Suis-moi. »

Louis conduisit son jeune garde du corps, pour qui il semblait éprouver une affection toute particulière, par la porte latérale par laquelle il était entré lui-même, et dit en la lui montrant : « Il faut que celui qui veut réussir à la cour connaisse tous les guichets secrets et tous les escaliers dérobés… oui, même les pièges et les trappes du palais, aussi bien que les entrées principales, les portes à deux battants et les vastes issues. »

Après avoir fait plusieurs détours et parcouru divers passages, le roi entra dans une petite chambre voûtée où l’on avait préparé une table à trois couverts pour le dîner. Tout l’ameublement, toute la décoration de cette chambre était d’une simplicité qui allait presque jusqu’à la mesquinerie. Le buffet, espèce d’armoire mobile, à double porte, et qui contenait un petit nombre de pièces de vaisselle d’or et d’argent, était le seul objet qui fît reconnaître la demeure d’un roi. Derrière ce meuble, qui le cachait complètement, Louis assigna son poste à Quentin Durward ; et après s’être assuré, en se plaçant tour à tour dans les diverses parties de la chambre, qu’il ne pouvait être aperçu d’aucun côté, il lui donna ses dernières instructions : Souviens-toi du mot d’ordre, Écosse, en avant ! et au moment même où je le prononcerai renverse ce buffet, sans t’inquiéter ni des coupes ni des gobelets, et ajuste Crèvecœur avec fermeté. Si tu le manques, fonds sur lui, ton couteau à la main. Olivier et moi, nous viendrons à bout du cardinal.

Cela dit, il donna un coup de sifflet ; aussitôt parut Olivier, qui était premier valet de chambre aussi bien que barbier du roi, et qui, dans le fait, remplissait auprès de Louis toutes les fonctions qui avaient un rapport immédiat avec sa personne. Il était suivi de deux vieillards, seuls domestiques chargés de servir à table. Aussitôt que Louis eut pris place, les deux convives furent admis ; et Quentin, quoique inaperçu lui-même, était posté de manière à ce qu’aucun des détails de cette entrevue ne lui échappât.

Le roi accueillit ses convives avec une cordialité que Quentin eut beaucoup de peine à concilier avec les instructions qu’il venait de recevoir, et avec le but dans lequel il venait d’être placé derrière le buffet avec une arme prête à lancer la mort. Non-seulement le roi paraissait exempt de toute espèce de crainte, mais on aurait pu penser que les personnes à qui il avait fait l’insigne honneur de les admettre à sa table étaient celles en qui il pouvait le mieux placer une confiance sans réserve, et qu’il eût le plus de motifs d’honorer de sa faveur. Ses manières étaient pleines de dignité, et annonçaient même une rare courtoisie. Si tout ce qui l’entourait, et ses vêtements eux-mêmes, étaient beaucoup au-dessous du luxe que les petits princes du royaume déployaient dans leurs banquets, son langage et le ton dont il l’accompagnait étaient ceux d’un puissant monarque dans ses moments de la plus grande condescendance. Quentin fut tenté de croire, ou que la conversation qu’il avait eue précédemment avec Louis était un rêve, ou que la conduite respectueuse du cardinal, l’air franc, ouvert et loyal du noble Bourguignon, avaient complètement dissipé les soupçons de ce prince.

Mais tandis que les convives, par obéissance pour le monarque, prenaient place à sa table, il lança sur eux un coup d’œil rapide et perçant, et dirigea aussitôt un regard vers le poste occupé par Quentin. Ce fut l’affaire d’un instant ; mais ce regard exprima tant de méfiance et de haine envers ses hôtes, et transmit à Quentin une injonction si précise d’être vigilant dans sa surveillance et prompt dans l’exécution, qu’il ne lui resta aucun doute que les sentiments et les craintes de Louis n’avaient ni changé ni diminué. Il fut donc plus étonné que jamais du voile épais sous lequel ce monarque savait cacher les mouvements de sa méfiance naturelle.

Paraissant avoir entièrement oublié le langage que Crèvecœur lui avait tenu en présence de la cour, le roi s’entretint avec lui des temps anciens, d’événements qui avaient eu lieu pendant qu’il était lui-même exilé en Bourgogne, fit des questions sur tous les nobles qu’il avait connus, comme si cette époque eut été la plus heureuse de sa vie, et comme s’il eût conservé envers tous ceux qui avaient contribué à adoucir son exil les sentiments les plus affectueux et les plus reconnaissants.

« S’il s’était agi de l’ambassadeur d’une autre nation, dit-il, j’aurais mis quelque appareil dans sa réception ; mais à un ancien ami qui a partagé mes repas au château de Génappe, j’ai voulu me montrer tel que j’aime à être, le vieux Louis de Valois, aussi simple et aussi uni qu’aucun de ses badauds parisiens. Cependant, j’ai donné ordre que l’on nous fît faire meilleure chère à cause de vous, sire comte, car je connais votre proverbe bourguignon : Mieux vault bon repas que bel habit, et j’ai recommandé qu’il ne manquât rien à notre dîner. Quant au vin, vous savez que c’est le sujet d’une vieille rivalité entre la France et la Bourgogne ; mais nous ne tarderons pas à satisfaire ces deux prétentions opposées : je boirai à votre santé avec du bourgogne, et vous me ferez raison avec du champagne. Olivier, donnez-moi un verre de vin d’Auxerre, » et il se mit à fredonner gaiement une chanson alors bien connue :


« Auxerre est la boisson des rois. »


« Allons, sire comte, continua-t-il, je bois à la santé de notre bon et cher cousin le noble duc de Bourgogne… Olivier, remplissez cette coupe d’or de vin de Reims, et offrez-la au comte un genou en terre… il représente notre aimé frère… Monsieur le cardinal, nous allons nous-même remplir votre coupe. — Vous l’avez déjà remplie, Sire, jusqu’à la faire déborder, » dit le cardinal avec l’air rampant d’un favori qui parle à un maître indulgent. « C’est parce que nous savons que Votre Éminence sait la porter d’une main ferme, dit Louis. Mais quel parti épousez-vous dans notre grande controverse ? Sillery ou Auxerre ? France ou Bourgogne ? — Je resterai neutre, Sire, reprit le cardinal, et j’emplirai de nouveau ma coupe de vin d’Auvergne. — Celui qui veut conserver la neutralité joue un jeu dangereux, » dit le roi ; mais s’apercevant que le cardinal rougissait un peu, il glissa légèrement sur ce sujet, et se contenta d’ajouter : « C’est-à-dire que vous préférez le vin d’Auvergne, parce qu’il est généreux et qu’il ne supporte pas l’eau… Eh bien ! sire comte, vous hésitez à remplir votre coupe ? J’espère que vous n’avez trouvé au fond aucune amertume nationale. — Je souhaiterais, Sire, dit le comte de Crèvecœur, que toutes les querelles nationales pussent se terminer aussi gaiement que la rivalité de nos vignobles. — Avec le temps, sire comte, avec le temps, dit le roi ; pas plus qu’il ne vous en a fallu pour boire ce verre de Champagne… Et maintenant qu’il est bu, faites-moi le plaisir de mettre la coupe dans votre sein, et de la conserver comme un gage de notre estime. Ce n’est pas au premier venu que je ferais un tel présent. Elle a appartenu à la terreur de la France, à Henri V d’Angleterre, et fut prise lors de la réduction de Rouen, à l’époque où ces insulaires furent expulsés de la Normandie par les armes réunies de France et de Bourgogne. Elle ne saurait trouver un plus digne maître qu’un noble et vaillant Bourguignon, qui sait très bien que l’union de ces deux nations garantit au continent qu’il restera à jamais affranchi du joug des Anglais. »

Le comte répondit comme il convenait qu’il le fît, et Louis donna un libre cours à la gaieté satirique qui parfois venait adoucir les sombres nuances de son humeur ordinaire. Dirigeant, comme on le supposera aisément, le cours de la conversation, ses remarques toujours fines et caustiques, souvent spirituelles, étaient rarement marquées au coin de la bienveillance ; et les anecdotes dont il les appuyait étaient plutôt libres que délicates. Mais pas un mot, pas une syllabe, pas un signe, ne trahissait la situation d’esprit d’un homme qui, craignant d’être assassiné, a dans son appartement un soldat couvert de son armure et tenant à la main une arquebuse chargée, afin de prévenir ou d’anticiper l’accomplissement de ce forfait.

Le comte de Crèvecœur partagea de la manière la plus franche la gaieté du roi, tandis que l’adroit prélat éclatait de rire à chacune de ses plaisanteries, et faisait ressortir le mérite des bons mots qui lui échappaient, sans paraître aucunement choqué de certaines expressions qui faisaient rougir le rustique et jeune Écossais, dans l’endroit où il était caché. Au bout d’une heure et demie, on se leva de table, et le roi, prenant courtoisement congé de ses hôtes, leur fit entendre qu’il désirait être seul.

Dès que tout le monde, et Olivier lui-même, se fut retiré, il dit à Quentin qu’il pouvait quitter le lieu de sa retraite ; mais ce fut d’une voix si faible, que le jeune homme put à peine croire que ce fût la même qui venait, un instant auparavant, de donner par ses plaisanteries un tour si vif et si piquant à la conversation. En s’approchant il vit dans la physionomie du roi un changement non moins marqué. Le brillant d’une vivacité empruntée ou factice avait disparu de ses yeux, le sourire avait abandonné ses lèvres, et il laissait voir toute la fatigue sous laquelle succombe un acteur célèbre quand il vient de jouer un rôle dans lequel le public aime à le voir paraître.

« Ta faction n’est pas encore finie… dit-il à Quentin ; rafraîchis-toi un instant… cette table t’en offre les moyens. Lorsque tu seras rassasié, je te donnerai mes instructions sur le service qui te reste à faire ; car je n’ignore pas qu’entre un estomac plein et un estomac vide la conversation ne peut que languir[67]. »

Il se jeta de nouveau sur son fauteuil, posa la main sur ses yeux, et garda le silence.


CHAPITRE XI.

LA GALERIE DE ROLAND.


Les peintres représentent Cupidon aveugle… Hymen a-t-il des yeux ? ou bien sa vue est-elle faussée par ses lunettes que les parents, les tuteurs et les conseillers lui prêtent, afin qu’il regarde au travers des verres, les terres, les châteaux, les bijoux, l’or, et semblables riches dotations, et voie leur valeur dix fois plus grande ? Il me semble que ce serait une question à discuter.
Les malheurs d’un mariage forcé.


Louis XI de France, quoiqu’il fût le souverain de l’Europe le plus jaloux de son pouvoir, bornait son ambition à jouir de ses avantages réels ; et quoiqu’il connût parfaitement ce qui était dû à son rang, et que parfois il en exigeât l’observation rigide, en général il était très-insouciant pour tout ce qui ne tenait qu’à la représentation extérieure.

Dans un prince doué de meilleures qualités, la familiarité avec laquelle il admettait des sujets à sa table, disons plus, avec laquelle il s’asseyait de temps à autre à la leur, l’aurait rendu extrêmement populaire ; et même, tel qu’il était, ses manières rachetaient une grande partie de ses vices auprès de cette classe de ses sujets qui n’était pas directement exposée à en subir toutes les conséquences. Le tiers-état, qu’on vit s’élever au plus haut degré d’opulence et d’importance sous le règne de ce prince rempli de sagacité, respectait sa personne, mais ne l’aimait point ; et ce ne fut que grâce à l’appui de cette partie de la nation qu’il parvint à lutter avec avantage contre la haine des nobles, qui prétendaient que le roi portait atteinte à l’honneur de la couronne de France, et qu’il ternissait leurs brillants privilèges par ce même mépris pour l’étiquette qui plaisait à la bourgeoisie.

Avec une patience que la plupart des autres princes auraient considérée comme dégradante, et non sans un sentiment de plaisir, le roi de France attendit qu’un de ses gardes du corps eût satisfait le vif appétit dont est toujours douée la jeunesse. On doit néanmoins supposer que Quentin eut trop de bon sens et de prudence pour soumettre la patience d’un roi à une trop longue épreuve, et, dans le fait, il exprima plus d’une fois l’intention de mettre fin à son repas avant que Louis consentît à le lui permettre.

« Je le vois dans ton œil, lui dit-il, ton courage n’est pas affaibli de moitié. De par Dieu et saint Denis ! retourne à la charge ! Je te dis que jamais long repas ni courte messe (et il fit un signe de croix) n’a nui à la besogne d’un chrétien. Prends un verre de vin ; mais pourtant méfie-toi de la bouteille ; c’est le défaut de tes compatriotes, aussi bien que des Anglais, qui, à part ce mauvais penchant, sont les meilleurs soldats qui aient jamais endossé une armure… Allons, lave-toi promptement les mains ; n’oublie pas de réciter tes grâces, et suis-moi. »

Quentin obéit, et à travers des passages différents, mais non moins croisés que ceux par lesquels il avait déjà passé, il suivit Louis jusque dans la galerie de Roland.

« Souviens-toi bien, » lui dit le roi d’un ton impératif, « que tu n’as jamais quitté ce poste… telle doit être ta réponse aux questions de ton oncle et à celles de tes camarades… Et puis, écoute ; afin que tu ne perdes pas la mémoire, je te donne cette chaîne d’or (et lui jeta sur le bras une chaîne d’un grand prix). Si je ne porte pas de bijoux moi-même, ceux à qui j’accorde ma confiance ont toujours les moyens de rivaliser avec qui que ce soit ; mais lorsque des chaînes de cette espèce ne suffisent pas pour empêcher la langue de se mouvoir trop librement, mon compère l’Ermite a une amulette pour la gorge qui ne manque jamais d’opérer une cure radicale. Maintenant, fais attention à ce que je vais te dire. Personne, excepté Olivier et moi, n’entre ici ce soir ; mais des dames y viendront peut-être de l’une des extrémités de cette salle ; peut-être de l’autre, peut-être des deux. Tu peux leur répondre, si elles t’adressent la parole ; mais, attendu que tu es placé là comme factionnaire, ta réponse doit être courte, et tu ne dois ni leur adresser la parole à ton tour, ni t’engager dans une conversation prolongée. Seulement, sois attentif à ce qu’elles diront. Tes oreilles aussi bien que tes bras sont à moi : je t’ai acheté, corps et âme ; par conséquent, ce que tu pourras entendre de leur conversation, il faudra le graver dans ta mémoire jusqu’à ce que tu me l’aies rapporté ; et l’oublier ensuite. Et maintenant, toute réflexion faite, il vaudra mieux que l’on te prenne pour une recrue écossaise, tout récemment descendue des montagnes, et qui ne connaît pas encore notre langue très-chrétienne… C’est cela : de sorte que si l’on te parle, tu ne peux pas répondre, ce qui t’affranchira de tout embarras et les engagera à parler sans s’inquiéter de ta présence. Tu m’entends… Adieu… Sois prudent, et tu as un ami. »

Le roi eut à peine prononcé ces mots, qu’il disparut derrière la tapisserie, laissant Quentin méditer sur ce qu’il avait vu et entendu. Le jeune homme se trouva dans une de ces situations où il est plus agréable de regarder en avant qu’en arrière ; car, lorsqu’il venait à réfléchir qu’il avait été placé comme un chasseur qui, derrière un buisson, se tient à l’affût d’un cerf, pour ôter la vie au noble comte de Crèvecœur, il ne voyait là rien de flatteur. À la vérité, les mesures prises par le roi, en cette occasion, paraissaient n’être que de pure précaution et défensives ; mais savait-il s’il ne serait pas bientôt commandé pour quelque acte offensif du même genre ? Il se trouverait alors dans une crise fort dangereuse, puisqu’il était évident, d’après le caractère de son maître, qu’il se perdrait s’il refusait une obéissance passive, tandis que l’honneur lui criait qu’il y aurait crime et infamie à exécuter de tels ordres. Il détourna ses pensées de ce sujet de réflexions, et se consola par l’idée si souvent adoptée par la jeunesse, lorsque des dangers qui ne sont encore qu’en perspective se présentent à son esprit, qu’il sera temps de songer à ce qu’il faudra faire quand le moment sera venu, et, qu’à chaque jour suffit sa peine[68].

Quentin s’abandonna d’autant plus facilement à cette réflexion rassurante, que les derniers ordres du roi lui avaient fourni un sujet propre à occuper son esprit de pensées plus agréables que celles qui avaient rapport à sa propre situation.

La dame au luth était certainement une des dames sur lesquelles devait se diriger son attention, et il se promit bien d’obéir fidèlement à cette partie des instructions que le roi venait de lui donner, et d’écouter avec le plus grand soin chaque mot qui pourrait sortir de ses lèvres, afin de savoir si la magie de sa conversation égalait celle de sa musique. Mais ce fut avec une égale sincérité qu’il jura en lui-même de ne rapporter au roi aucune partie de ses discours qui pût lui inspirer d’autres sentiments que des sentiments favorables.

Cependant il n’y avait pas de danger qu’il s’endormît de nouveau à son poste. Chaque souffle d’air qui, se frayant un passage à travers une fenêtre ouverte, faisait ondoyer la vieille tapisserie, ressemblait pour lui à l’approche du bel objet de son attente. En un mot, il éprouvait cette anxiété mystérieuse, cette impatience, compagne de l’espérance, qui sont inséparables de l’amour et qui quelquefois même contribuent si puissamment à le faire naître.

Enfin il entendit une porte crier en roulant sur ses gonds ; car au quinzième siècle les portes, même dans les palais, ne s’ouvraient pas silencieusement comme de nos jours. Mais, hélas ! ce n’était pas celle que l’on voyait à l’extrémité de la galerie d’où les sons du luth avaient frappé son oreille. Elle s’ouvrit cependant, et une femme parut : elle était suivie de deux autres, à qui elle fit signe de se tenir en dehors, tandis qu’elle-même s’avança dans la galerie. À sa démarche inégale, que l’étendue de ce vaste appartement faisait sentir d’une manière plus choquante encore, Quentin reconnut la princesse Jeanne, et, prenant aussitôt l’attitude respectueuse et vigilante que lui prescrivait son devoir, il inclina son arme vers la terre lorsqu’elle passa devant lui. Jeanne répondit à ce salut militaire par une gracieuse inclination de tête ce qui permit au jeune Écossais de voir sa figure plus distinctement qu’il ne l’avait pu faire dans la matinée.

Les traits de cette infortunée princesse ne présentaient que bien peu de chose qui pût racheter les défauts de sa taille et de sa démarche. Sa figure n’avait, à la vérité, rien de désagréable en elle-même, quoiqu’elle fût dénuée de beauté ; et dans ses grands yeux bleus, qu’elle tenait ordinairement baissés, on remarquait une expression de douceur, de chagrin et de patience. Mais, outre que son teint était extrêmement pâle, sa peau avait cette nuance jaunâtre qui indique une mauvaise santé habituelle ; et bien que ses dents fussent blanches et régulièrement placées, ses lèvres étaient maigres et décolorées. Elle avait une profusion de cheveux de couleur gris de lin, mais tellement claire qu’on aurait pu croire qu’ils avaient une teinte bleuâtre ; et sa femme de chambre, qui sans doute regardait comme un ornement des tresses nombreuses disposées autour d’un visage décoloré, n’avait guère ajouté à la beauté de sa maîtresse en les multipliant d’une manière qui donnait à sa physionomie une expression pour ainsi dire étrangère à une personne de ce monde. Enfin, comme si elle eût voulu faire ressortir ce défaut, Jeanne avait fait choix d’une robe ou simarre de soie d’un vert pâle, qui achevait de lui donner l’aspect d’un fantôme sorti du sépulcre.

Tandis que Quentin suivait cette singulière apparition avec des yeux dans lesquels la curiosité se mêlait à la compassion, car chaque regard, chaque mouvement de la princesse semblait éveiller ce dernier sentiment, deux dames entrèrent par l’autre extrémité de la galerie.

L’une d’elles était la jeune personne qui, obéissant aux ordres du roi, lui avait servi du fruit, lors du mémorable déjeuner à l’auberge des Fleurs-de-Lis. Investie alors de toute la mystérieuse dignité qui appartenait à la nymphe au voile et au luth, et reconnue en outre, du moins dans l’opinion de Quentin, pour être la noble héritière d’un riche comté, sa beauté fit sur lui dix fois plus d’impression que lorsqu’il n’avait vu en elle que la fille d’un misérable aubergiste servant un riche bourgeois, vieux et fantasque. Il ne concevait pas quel enchantement avait pu lui cacher son véritable rang. Néanmoins son costume était à peu près aussi simple qu’auparavant ; car elle était en grand deuil et ne portait aucun ornement ; sa coiffure ne consistait qu’en un voile de crêpe, rejeté en arrière, de manière à laisser son visage à découvert ; et ce ne fut que la connaissance qu’il venait d’acquérir de sa naissance réelle qui fit remarquer à Quentin, dans sa belle taille une élégance, dans sa démarche une dignité qu’il n’y avait pas aperçues auparavant, et dans ses traits réguliers, dans son teint brillant, dans ses yeux pleins de feu, une noblesse qui en rehaussait l’éclat.

Quand la mort aurait dû en être le châtiment, Durward n’aurait pu ne pas rendre à cette beauté, ainsi qu’à sa compagne, le même hommage qu’il venait de payer à la princesse royale. Elles le reçurent en femmes accoutumées aux marques de déférences de la part de leurs inférieurs, et y répondirent avec courtoisie ; mais il s’imagina (peut être ne fut-ce qu’une vision de jeune homme) que la jeune dame rougit un peu, tint ses yeux baissés, et sembla éprouver un léger embarras en répondant à son salut militaire. Ceci ne pouvait être occasionné que par le souvenir du téméraire étranger qui habitait la tourelle voisine de la sienne, à l’auberge des Fleurs-de-Lis. Mais cet embarras exprimait-il du mécontentement ? cette question, il n’était pas à même de la résoudre.

La compagne de la jeune comtesse, vêtue comme elle, simplement et en grand deuil, était dans l’âge où les femmes tiennent le plus à la réputation d’une beauté soumise depuis plusieurs années à une chute graduelle. Ce qui lui en restait suffisait encore pour prouver qu’elle avait dû être autrefois la puissance de ses charmes ; et, se souvenant de ses triomphes passés, il était évident qu’elle n’avait pas abandonné ses prétentions à de nouvelles conquêtes. Elle était grande, remplie de grâces, quoique ayant l’air un peu hautain, et elle rendit à Quentin son salut avec un sourire de condescendance ; l’instant d’après, elle dit quelques mots à l’oreille de sa compagne, qui se tourna vers le jeune soldat, comme pour vérifier quelque remarque qui venait de lui être faite, et à laquelle elle répondit sans lever les yeux. Quentin ne put s’empêcher de soupçonner que l’observation faite à la jeune dame n’était nullement défavorable pour lui, et à éprouva, je ne sais pourquoi, un certain plaisir à penser qu’elle s’était gardée de lever les yeux pour juger de sa justesse. Il pensa probablement qu’il commençait déjà à s’établir entre eux quelque rapport secret qui donnait de l’importance à la moindre bagatelle.

Cette réflexion ne l’occupa qu’un moment ; car l’entrevue de la princesse et des deux dames étrangères absorba bientôt toute son attention. En les voyant entrer, Jeanne s’était arrêtée pour les attendre, peut-être parce qu’elle avait la conviction que la marche ne lui était pas favorable ; et, comme elle paraissait éprouver quelque embarras en recevant ou en leur rendant leurs révérences, la plus âgée des deux étrangères, ignorant le rang de la personne à laquelle elle s’adressait, ne se fit aucun scrupule de lui rendre son salut d’un air qui laissait voir qu’elle croyait faire plus d’honneur qu’elle n’en recevait.

« Je suis enchantée, madame, » lui dit-elle avec un sourire de condescendance et d’encouragement, « qu’il nous soit enfin permis de jouir de la société d’une personne de notre sexe aussi respectable que vous le paraissez. Il faut convenir que ma nièce et moi nous avons eu bien peu de motifs de nous louer de l’hospitalité du roi Louis. Laissez-moi, ma nièce, ne me tirez pas par la manche ; je suis sûre que je lis dans les regards de cette jeune demoiselle la sympathie qu’elle éprouve pour notre situation. Depuis notre arrivée ici, noble dame, nous n’avons guère été mieux traitées que comme des prisonnières ; et après nous avoir fait mille invitations de mettre notre cause et nos personnes sous la protection de la France, le roi très-chrétien ne nous a d’abord donné pour résidence qu’une misérable auberge, et maintenant, dans ce château vermoulu, un coin obscur d’où il ne nous est permis de sortir furtivement que vers le coucher du soleil, comme si nous étions des chauves-souris ou des chouettes, dont l’apparition au grand jour doit être regardée comme un mauvais présage. — Je suis fâchée, » répondit la princesse d’une voix mal assurée, car cette entrevue prenait une tournure assez embarrassante ; « je suis fâchée que nous n’ayons pu jusqu’ici vous recevoir suivant votre mérite. Votre nièce, j’en ai l’espoir, est plus satisfaite. — Beaucoup, beaucoup plus que je ne saurais l’exprimer, répondit la jeune comtesse. Je ne cherchais qu’un abri sûr, et j’ai trouvé de plus solitude et secret. L’obscurité de notre précédente résidence, la solitude plus grande encore de celle qui nous est maintenant assignée, augmentent à mes yeux le prix de la protection que le roi a accordée à d’infortunées fugitives. — Taisez-vous, ma nièce ; vous parlez peu sagement, reprit la plus âgée des deux dames. Parlons d’après notre conscience, puisque enfin nous sommes seules avec une personne de notre sexe. Je dis seules, car ce jeune soldat n’est en réalité qu’une belle statue, puisqu’il ne paraît avoir ni l’usage de ses membres, ni, si j’ai bien compris ce que l’on m’en a dit, celui de sa langue, du moins pour parler un langage civilisé. Ainsi donc, puisqu’il n’y a ici que cette dame qui puisse nous entendre, je dirai que je ne regrette rien tant que ce voyage en France ? Je m’attendais à une réception splendide, à des tournois, à des carrousels, à des fêtes pompeuses ; et je n’ai trouvé que réclusion et obscurité. La meilleure société que le roi nous ait donnée a été celle d’un vagabond de Bohémien, par l’entremise duquel il nous a engagées à correspondre avec nos amis de Flandre… Peut-être sa politique a-t-elle formé le projet de nous tenir enfermées ici jusqu’à notre dernier soupir, afin de pouvoir s’emparer de nos domaines, lors de l’extinction de l’ancienne maison de Croye. Le duc de Bourgogne n’était pas aussi cruel ; car il offrait à ma nièce de la marier, bien que ce fût à un assez mauvais mari. — J’aurais cru le voile préférable à un mauvais mari, » dit la princesse, trouvant difficilement l’occasion de placer un mot dans la conversation. — Il faudrait au moins avoir la liberté du choix, » reprit la dame avec une grande volubilité. « Dieu sait que c’est dans l’intérêt de ma nièce que je parle ; quant à moi, il y a long-temps que j’ai renoncé à toute idée de changer de condition. Je vous vois sourire, madame ; mais, sur mon honneur, c’est la vérité… et cependant ce n’est pas un moyen d’excuse pour le roi, que sa conduite et son extérieur assimilent plutôt au vieux Michaud, changeur de monnaies à Gand, qu’au successeur de Charlemagne. — Arrêtez, dit la princesse ; n’oubliez pas que vous parlez de mon père. — « De votre père ! » répliqua la dame bourguignonne dans la plus grande surprise. — « De mon père, » répéta la princesse avec dignité. « Je suis Jeanne de France. Mais ne craignez rien, madame, » ajouta-t-elle avec cet accent de douceur qui lui était naturel ; « vous n’aviez pas dessein de m’offenser, et je ne m’offense point. Disposez de mon influence pour rendre votre exil et celui de cette intéressante personne moins rigoureux. Hélas ! ce que je puis faire est bien peu de chose, mais je vous l’offre de bon cœur. »

Ce fut avec soumission et un profond respect que la comtesse Hameline de Croye (c’était le nom de la plus âgée des deux étrangères) reçut l’offre pleine d’obligeance de la protection de la princesse. Elle avait long-temps demeuré dans les cours, elle connaissait parfaitement les belles manières que l’on y acquiert, et tenait fortement à la règle établie chez les courtisans de tous les siècles, qui, bien que leurs conversations particulières roulent ordinairement sur les vices et les folies de leurs maîtres, dont ils se plaignent d’être négligés, eux et leurs intérêts, ont bien soin de ne proférer jamais de pareilles plaintes en présence du monarque ou d’aucun membre de sa famille. La dame fut donc accablée de la plus grande confusion lorsqu’elle vit l’erreur dans laquelle elle était tombée en parlant d’une manière aussi inconvenante devant la fille de Louis. Elle se serait épuisée en marques de regret et en excuses multipliées, si elle n’eût été interrompue et rendue à la tranquillité par la princesse, qui la pria avec le ton de voix le plus doux, ce qui toutefois, de la part d’une fille de France, équivalait à un ordre, à ne rien ajouter de plus, ni par forme d’excuse, ni par forme d’explication.

La princesse Jeanne prit alors un siège avec un air de dignité convenable, et obligea les deux étrangères à s’asseoir l’une à sa droite, l’autre à sa gauche, ce que la plus jeune fit avec une timidité naïve et respectueuse, et la plus âgée avec une affectation d’humilité et de profond respect qui laissait douter de ce double sentiment. Elles s’entretinrent ensemble, mais d’un ton si bas, que Quentin ne put rien entendre ; il observa seulement que la princesse témoignait beaucoup d’égards à la plus jeune, à la plus intéressante des deux dames, et que la comtesse Hameline, quoiqu’elle parlât bien davantage, attirait beaucoup moins l’attention de Jeanne par son obséquieuse volubilité, que sa parente par ses réponses courtes et modestes.

Cette conversation n’avait pas duré un quart d’heure, lorsque la porte de l’extrémité inférieure de la salle s’ouvrit tout d’un coup, et l’on vit entrer un homme enveloppé d’un manteau. Se rappelant la consigne du roi, et déterminé à ne pas encourir une seconde fois le reproche d’avoir manqué de vigilance, Quentin s’avança aussitôt vers cet intrus, et se plaçant entre lui et les dames, le somma de se retirer à l’instant.

« Par quel ordre ? » demanda l’étranger d’un ton de surprise mêlé de dédain. — « Par celui du roi, » répondit Quentin avec fermeté, « et je suis placé ici pour le faire exécuter, dussé-je employer la force. — Non pas contre Louis d’Orléans, » dit le duc en laissant tomber son manteau.

Le jeune homme hésita un moment ; mais comment exécuter rigoureusement sa consigne envers le premier prince du sang, qui allait bientôt, ainsi que le bruit en était généralement répandu, s’allier à la fille du roi !

« La volonté de Votre Altesse, dit-il, est trop respectable pour que je puisse m’y opposer. J’espère que Votre Altesse daignera rendre témoignage que j’ai rempli avec zèle mon devoir, autant du moins qu’elle me l’a permis. — Allez, jeune homme, le blâme ne tombera point sur vous, » dit le duc, qui, continuant d’avancer, vint présenter ses hommages à la princesse, avec cet air de contrainte qu’il avait toujours quand il lui adressait la parole. — Il avait dîné avec Dunois, dit-il, et apprenant qu’il y avait société dans la galerie de Roland, il avait osé prendre la liberté de l’y joindre.

La rougeur qui vint colorer les joues pâles de la malheureuse Jeanne, et qui pour le moment répandit une teinte de beauté sur ses traits, prouva que ce surcroît à la compagnie ne lui était rien moins qu’indifférent. Elle s’empressa de présenter le prince aux deux dames de Croye, qui l’accueillirent avec le respect dû à son rang : et la princesse, lui indiquant un siège, l’engagea à prendre part à la conversation.

Le duc refusa de se prévaloir de la permission qui lui était accordée de prendre un siège en pareille compagnie ; mais prenant le coussin d’un des canapés, il le posa aux pieds de la jeune et belle comtesse de Croye, et s’y assit de manière que, sans paraître négliger la princesse, il pouvait donner à sa charmante voisine la plus grande partie de son attention.

D’abord cette disposition parut plutôt agréable qu’offensante à la princesse. Elle encouragea le duc à débiter des galanteries à la belle étrangère, et sembla les regarder comme autant de compliments faits à elle-même. Mais le duc d’Orléans, quoique accoutumé à soumettre son esprit au joug austère de son oncle lorsqu’il était en sa présence, avait assez du naturel d’un prince pour suivre ses propres inclinations dès qu’il était délivré de cette contrainte ; et comme son rang élevé lui donnait le droit de mettre de côté le cérémonial ordinaire et de prendre le ton de la familiarité, les louanges qu’il donna à la beauté de la comtesse Isabelle devinrent si énergiques et se succédèrent avec une telle liberté, peut-être parce qu’il avait bu un peu plus de vin qu’à l’ordinaire (car Dunois n’était pas ennemi du culte de Bacchus), qu’à la fin il se montra presque passionné, et que peu à peu il parut oublier la présence de la princesse.

Le ton de galanterie auquel il se livrait n’était agréable qu’à une des dames qui composaient le cercle ; car la comtesse Hameline entrevoyait déjà dans l’avenir une alliance avec le premier prince du sang : en effet, la naissance, la beauté et les domaines considérables de sa nièce pouvaient rendre plausible cet ambitieux projet aux yeux de quiconque n’aurait pas fait entrer les vues de Louis XI dans le calcul des chances. La jeune comtesse écoutait les galanteries du duc avec embarras et contrainte, et jetait de temps en temps un regard suppliant sur la princesse, comme pour la prier de venir à son secours ; mais la sensibilité blessée et la timidité de Jeanne de France la rendaient incapable de tout effort pour rendre la conversation plus générale, si bien qu’enfin, à l’exception de quelques mots de civilité de la part de la comtesse Hameline, elle fut soutenue presque exclusivement par le duc lui-même, quoiqu’aux dépens de la jeune Isabelle, dont la beauté devenait le sujet intarissable de son éloquence.

Je ne dois pas non plus oublier de dire qu’il y avait là une autre personne, le factionnaire, auquel on ne faisait pas attention, qui voyait ses belles visions s’évanouir, comme la cire se fond au soleil, à mesure que le duc paraissait mettre plus de chaleur dans ses discours passionnés. Enfin, la comtesse Isabelle de Croye se décida de faire un effort pour couper court à une conversation qui lui devenait extrêmement désagréable, surtout à cause de l’état pénible auquel la conduite du duc paraissait réduire la princesse.

S’adressant donc à cette dernière, elle lui dit d’un air modeste, mais avec un certain degré de fermeté, que la première faveur qu’elle avait à réclamer de la protection que Son Altesse avait daigné lui promettre, c’était qu’elle voulût bien chercher à convaincre le duc d’Orléans que les dames de Bourgogne, quoique inférieures en esprit et en grâces aux dames de France, n’étaient cependant pas assez sottes pour ne prendre plaisir à d’autres conversations qu’à celles qui ne consistaient qu’en compliments extravagants.

« Je suis fâché, madame, » dit le duc prenant la parole avant que la princesse pût répondre, « que vous fassiez tout à la fois la critique de la beauté des dames de Bourgogne et de la sincérité des chevaliers de France. Si nous sommes prompts et extravagants dans l’expression de notre admiration, c’est parce que nous aimons comme nous combattons, sans permettre à la froide délibération d’approcher de nos cœurs ; et nous nous rendons à la beauté avec la même promptitude que nous triomphons de la valeur. — La beauté de nos concitoyennes, » répondit la jeune comtesse avec plus de fierté qu’elle n’avait encore osé en montrer à son noble adulateur, « est peu jalouse de pareils triomphes, et la valeur de nos chevaliers serait incapable de céder. — Je respecte votre patriotisme, comtesse, répliqua le duc, et je ne contesterai pas la dernière partie de votre proposition, jusqu’à ce qu’un chevalier bourguignon se présente pour la soutenir, la lance en arrêt. Mais quant à l’injure que vous faites aux beautés qui ont pris naissance dans votre pays, j’en appelle à vous-même. Regardez-là, » ajouta-t-il en lui montrant une grande glace, présent de la république de Venise, et qui était alors un objet d’une grande rareté et d’une grande valeur, « et dites-moi quel est le cœur qui pourrait résister aux charmes qu’elle réfléchit. »

La princesse, incapable de soutenir plus long-temps un pareil oubli de la part de celui qui devait devenir son époux, tomba renversée sur son fauteuil, poussant un soupir qui rappela aussitôt le duc du pays des romans, et qui engagea lady Hameline à demander à Son Altesse si elle se sentait indisposée.

« J’ai éprouvé une douleur subite à la tête, » répondit la princesse en essayant de sourire ; « mais je serai mieux tout à l’heure. »

Sa pâleur croissante démentait ses paroles, et la comtesse Hameline se mit à appeler au secours, car la princesse était près de s’évanouir.

Le duc, se mordant les lèvres, et maudissant sa folie qui l’empêchait de mettre un frein à sa langue, courut appeler les dames de la princesse, qui se tenaient dans l’appartement voisin ; et pendant qu’elles s’empressaient d’administrer à leur maîtresse les secours réclamés par la circonstance, il ne put se dispenser, comme le lui prescrivait le devoir d’un loyal chevalier, d’aider à la soutenir et à lui rendre l’usage de ses sens. Sa voix, devenue presque tendre par la pitié qu’il éprouvait et par les reproches qu’il se faisait, fut plus efficace qu’aucun des moyens employés ; et, au moment même où Jeanne reprenait connaissance, le roi entra dans la galerie.


CHAPITRE XII.

LE POLITIQUE.


C’est un orateur tellement habile en politique, que sans vouloir rien diminuer de la ruse de Satan, il pourrait fort bien donner des leçons au diable, et enseigner au vieux séducteur de nouvelles tentations.
Ancienne comédie.


En entrant dans la galerie, Louis fronça les sourcils de la manière que nous avons déjà décrite comme lui étant particulière, et jeta, sous leur sombre épaisseur, un regard pénétrant sur tout ce qui l’entourait. Ses yeux, comme Quentin le dit depuis, parurent devenir si petits, si vifs et si perçants, qu’ils ressemblaient à ceux d’une couleuvre qui, réveillée tout à coup, regarde à travers la touffe de bruyère sous laquelle elle a replié ses anneaux.

Lorsque, par ce coup d’œil rapide et pénétrant, le roi eut reconnu la cause du tumulte qui régnait dans l’appartement, il s’adressa d’abord au duc d’Orléans.

« Vous ici, beau cousin ? » s’écria-t-il… Puis, se tournant vers Quentin, il ajouta d’un ton sévère : N’aviez-vous pas reçu l’ordre ?… — Pardonnez à ce jeune homme, Sire, interrompit le duc ; il n’a point négligé son devoir ; mais j’avais appris que la princesse était dans cette galerie… — Et sans doute vous n’avez pas voulu que rien vous empêchât de venir lui faire votre cour, » ajouta le roi, dont la détestable hypocrisie persistait à représenter le duc comme partageant une passion qui n’existait que dans le cœur de sa malheureuse fille. « Et c’est ainsi que vous débauchez les sentinelles de ma garde ? Mais que n’excuse-t-on pas dans un galant chevalier qui ne vit que par amour ?

Le duc d’Orléans leva la tête, comme s’il se disposait à répondre de manière à détruire l’opinion qu’exprimaient les paroles du roi ; mais le respect d’instinct (pour ne pas dire la crainte) qu’il éprouvait pour Louis et dans lequel il avait été élevé depuis son enfance enchaîna sa voix.

« Et Jeanne a été indisposée ? dit le roi : mais ne vous chagrinez pas, Louis ; cela sera bientôt passé : donnez-lui le bras pour la conduire à son appartement, pendant que j’accompagnerai ces nobles étrangères jusqu’au leur. »

Cette invitation fut faite d’un ton qui équivalait à un ordre : le duc sortit donc avec la princesse par une des extrémités de la galerie, pendant que le roi, ayant ôté le gant de sa main droite, conduisait courtoisement la comtesse Isabelle et sa parente à leur appartement, situé à l’extrémité opposée. Il les salua profondément lorsqu’elles y entrèrent, resta environ une minute devant la porte lorsqu’elles eurent disparu ; puis, avec un grand sang-froid, il la ferma, fit un double tour, retira de la serrure l’énorme clef, et la passa dans sa ceinture, partie de ses vêtements qui le faisait parfaitement ressembler à un vieil avare qui ne saurait respirer librement s’il ne porte sur lui la clef de son coffre-fort.

D’un pas lent, d’un air pensif, et les yeux tournés vers la terre, Louis s’avança alors vers Durward, qui, s’attendant à subir sa part du mécontentement du roi, ne le vit pas s’approcher sans éprouver un sentiment d’inquiétude.

« Tu as mal agi, » dit le roi en levant les yeux et les fixant vivement sur Quentin lorsqu’il fut à quelques pas de lui ; « tu as horriblement mal agi, et tu mérites la mort… Ne dis pas un mot pour ta défense !… Devais-tu l’inquiéter de ducs et de princesses ?… devais-tu penser à autre chose qu’à exécuter mes ordres ? — Avec la permission de Votre Majesté, dit le jeune soldat, que pouvais-je faire ? — Ce que tu pouvais faire, lorsqu’on forçait ton poste ? » répondit le roi d’un ton de mépris. « À quoi sert cette arme que tu portes appuyée à ton épaule ? Il fallait la diriger contre le présomptueux rebelle, et s’il ne se retirait pas à l’instant, l’étendre mort, sur le seuil même de la porte. Retire-toi… dans l’appartement voisin tu trouveras un grand escalier qui conduit dans la cour intérieure ; là tu trouveras Olivier le Dain : envoie-le moi, puis rentre dans ta caserne. Si tu fais quelque cas de la vie, ne sois pas aussi prompt à te servir de ta langue que tu as été lent aujourd’hui à faire usage de ton bras. »

Plein de joie que cette affaire n’ait pas pour lui d’autres suites, mais révolté au fond du cœur contre la profonde cruauté que le roi paraissait exiger de lui dans l’exécution de ses devoirs, Quentin suivit la route qui lui avait été tracée, descendit l’escalier avec promptitude, et communiqua à Olivier, qui attendait dans la cour, les ordres que lui avait donnés le roi. Le rusé barbier s’inclina, soupira et sourit, tandis que d’une voix plus douce qu’à l’ordinaire il souhaitait le bonsoir au jeune homme ; et ils se séparèrent, Quentin pour retourner à sa caserne, et Olivier pour se rendre auprès de Louis.

Ici, les mémoires qui nous ont principalement servi de guide dans la rédaction de cette véritable histoire, se trouvent malheureusement incomplets ; car comme ils se composent en majeure partie des renseignements fournis par Quentin, il ne s’y trouve rien de relatif au dialogue qui eut lieu, en son absence, entre le roi et son conseiller privé. Heureusement la bibliothèque de Haut-Lieu contenait un exemplaire manuscrit de la Chronique scandaleuse de Jean de Troyes, beaucoup plus détaillé que celui qui a été imprimé, et auquel ont été ajoutées plusieurs notes précieuses que nous sommes porté à croire avoir été écrites par Olivier lui-même après la mort de son maître, et avant qu’il ait eu le bonheur d’être récompensé par le gibet, récompense si bien et depuis si long-temps méritée. C’est de ce manuscrit que nous avons été à même d’extraire un récit très-détaillé de son entretien avec Louis en cette circonstance, entretien qui va jeter sur la politique de ce monarque une lumière que nous aurions vainement cherchée ailleurs.

Lorsque le serviteur favori entra dans la galerie de Roland, il trouva le roi assis d’un air pensif sur le siège que sa fille avait quitté quelques minutes auparavant. Connaissant parfaitement le caractère de Louis, il s’avança de ce pas léger qui lui était ordinaire, jusqu’à ce qu’il fût tout juste placé sur la ligne du rayon visuel du roi, de manière à lui faire connaître qu’il était présent ; après quoi il se retira modestement en arrière et loin des regards de son maître, attendant qu’il lui donnât l’ordre de parler ou d’écouter. Les premières paroles du monarque ne furent rien moins qu’agréables à l’oreille du souple courtisan.

« Eh bien ! Olivier, tes beaux plans disparaissent comme la neige au souffle du vent du sud. Prions Notre-Dame d’Embrun qu’ils ne ressemblent pas à ces monceaux de glace dont les paysans suisses content tant d’histoires, et qu’ils ne se précipitent pas sur nos têtes ! — J’ai appris avec regret que tout ne va pas bien, Sire, répondit Olivier. — Ne va pas bien ! » s’écria le roi se levant et parcourant la galerie à pas précipités ; « tout va mal, je te dis ; et à peu près aussi mal qu’il soit possible d’aller. Et voilà à quoi ont abouti tes précieux et romanesques avis ! Moi, l’homme le moins propre de tous à remplir un tel rôle, me déclarer le protecteur de damoiselles affligées ! Je te dis que la Bourgogne arme et qu’elle est à la veille de conclure une alliance avec l’Angleterre. Édouard, qui a chez lui tant de bras inoccupés, va nous faire pleuvoir des milliers d’hommes par cette maudite porte de Calais. Pris séparément, je pourrais les cajoler, ou les défier ; mais réunis… réunis… et avec cela le mécontentement et la perfidie de ce misérable de Saint-Pol !… C’est ta faute, Olivier ; c’est toi qui m’as conseillé de recevoir ces femmes, et d’employer cet indigne Bohémien pour porter des messages à leurs vassaux. — Sire, dit Olivier, vous connaissez mes motifs. Les terres de la comtesse sont situées entre les frontières de la Bourgogne et de la Flandre : son château est presque inexpugnable ; ses droits sur les domaines voisins sont tels que, s’ils étaient bien soutenus, il ne pourrait en résulter que beaucoup d’embarras pour la Bourgogne, si la dame avait pour époux un homme bien disposé pour la France. — C’est… oui, c’est une amorce bien séduisante ; mais si nous avions pu cacher qu’elle était ici, il nous aurait été possible d’arranger un mariage de ce genre pour cette opulente héritière… Mais ce maudit Bohémien, comment as-tu pu me recommander un pareil chien de païen pour une mission qui était une affaire de commerce ? — Que Votre Majesté veuille bien se rappeler que ce fut elle-même qui lui accorda une trop grande confiance, beaucoup plus grande que je n’aurais voulu. Il aurait porté fidèlement une lettre de la comtesse à son parent, pour lui dire de tenir bon dans son château et lui promettre un prompt secours ; mais Votre Majesté a voulu faire l’expérience de sa science prophétique, et l’a mis ainsi en possession de secrets qui valaient la peine d’être trahis. — J’en suis honteux, Olivier, j’en suis honteux. Cependant, on dit que ces païens tirent leur origine des sages Chaldéens, qui lisaient les mystères des astres dans les plaines de Shinar[69]. »

Sachant fort bien que son maître, malgré toute sa finesse et toute sa sagacité, était d’autant plus enclin à se laisser tromper par les prophètes, les astrologues, les devins et toute cette race de prétendus adeptes, qu’il croyait avoir lui-même quelques connaissances dans cette science, Olivier n’osa pas insister davantage sur ce point, et se contenta d’observer que le Bohémien avait été un mauvais prophète en ce qui le touchait personnellement, car autrement il se serait bien gardé de retourner à Tours, et aurait ainsi échappé à la corde qu’il avait méritée.

« Il arrive souvent que ceux qui ont reçu d’en haut la science prophétique, » répondit Louis avec beaucoup de gravité, « n’ont pas la faculté de prévoir les événements dans lesquels ils se trouvent eux-mêmes personnellement intéressés. — Avec la permission de Votre Majesté, répliqua le confident, c’est comme si l’on disait qu’un homme ne peut voir sa propre main, au moyen de la chandelle qu’il tient et qui lui montre tous les autres objets de l’appartement. — La lumière qui lui montre le visage des autres ne peut lui montrer ses propres traits, et c’est là l’explication la plus claire de ce que j’ai avancé. Mais tout ceci est étranger à l’objet qui m’occupe en ce moment. Le Bohémien a reçu sa récompense ; que la paix soit avec lui ! Mais ces dames… Non seulement le Bourguignon nous menace d’une guerre parce que nous leur avons donné asile ; mais leur présence ici va probablement contrarier mes projets relatifs à ma propre famille. Mon cousin d’Orléans, le pauvre garçon ! a vu la demoiselle, et je prédis que cette vue le rendra moins souple relativement à son mariage avec Jeanne. — Votre Majesté peut renvoyer les dames de Croye en Bourgogne, et par ce moyen faire sa paix avec le duc. Quelques murmures s’élèveront peut-être, on dira que l’honneur est sacrifié… mais si la nécessité commande ce sacrifice… — Si ce sacrifice était commandé par l’intérêt, Olivier, je le ferais sans hésiter. Je suis un vieux saumon : j’ai de l’expérience, et je ne suis pas assez simple pour avaler l’hameçon du pêcheur parce qu’il est garni de cette amorce qu’on nomme l’honneur. Mais ce qui est pire qu’un manque d’honneur, c’est que, en rendant ces dames au duc de Bourgogne, nous perdrions toutes les espérances des avantages que nous avions en vue en leur accordant un asile. Ce serait un chagrin mortel que de renoncer à placer un ami à nous, un ennemi du duc de Bourgogne, au centre même de ses domaines, et si près des villes mécontentes de la Flandre. Olivier, je ne saurais renoncer aux avantages que semble nous présenter notre projet de marier la demoiselle à un ami de notre maison. — Votre Majesté, » dit Olivier après un moment de réflexion, « pourrait accorder sa main à un ami digne d’être investi de sa confiance, qui se chargerait de tout le blâme, et qui vous servirait en secret, tandis qu’en public vous pourriez le désavouer. — Et où trouverai-je un tel ami ? Si je venais à la donner à quelqu’un de nos nobles mutins et si difficiles à gouverner, ne serait-ce pas le rendre indépendant ? Et ma politique n’a-t-elle pas eu pour but, depuis bien des années, d’empêcher qu’ils ne le devinssent ?… Dunois, il est vrai… lui, oui, lui seul, serait peut-être digne de ma confiance ; il combattrait pour la couronne de France, dans quelque situation qu’il se trouvât placé. Mais les honneurs et les richesses changent le caractère des hommes… Je ne veux pas me fier même à Dunois. — Votre Majesté peut en trouver d’autres, » reprit Olivier avec un air plus doucereux et d’un ton plus insinuant que celui qu’il prenait d’ordinaire en conversant avec le roi, qui lui accordait beaucoup de liberté ; « vous pourriez trouver un homme dépendant entièrement de vos bonnes grâces et de votre faveur, et qui ne pourrait pas plus exister sans votre protection que privé de la douce influence de l’air ou du soleil… un homme de tête plutôt que d’exécution… un homme qui… — Un homme qui te ressemble, n’est-ce pas ? Non, Olivier ; sur ma foi ! cette flèche a été lancée un peu inconsidérément. Quoi ! parce que je veux bien t’accorder quelque confiance, et que par manière de récompense je te laisse de temps en temps tondre d’un peu près la tête de mes sujets, tu crois que cela te donne le droit d’aspirer à devenir l’époux de cette beauté merveilleuse, et un comte de première classe par-dessus le marché ? Toi ! toi, dis-je, d’une naissance basse, d’une éducation plus basse encore, dont toute la science n’est guère qu’une espèce d’astuce, et dont le courage est plus que douteux. — Votre Majesté m’accuse d’une présomption dont je ne suis point coupable. — Je suis charmé que tu t’en défendes ; et ce désaveu d’une pareille rêverie me donne meilleure opinion de ton jugement. Il me semble cependant que ton discours tendait singulièrement à faire vibrer cette corde… Mais, pour en revenir à mon affaire… je n’ose marier cette jeune beauté à aucun de mes sujets… je n’ose la renvoyer au duc de Bourgogne… je n’ose la faire passer ni en Angleterre ni en Allemagne, où il est probable qu’elle deviendrait la proie d’un homme qui serait plus porté à s’unir à la Bourgogne qu’à la France, et plus disposé à décourager les honnêtes mécontents de Gand et de Liège, qu’à leur accorder un appui suffisant pour donner continuellement de l’occupation à la valeur de Charles le Téméraire sans le forcer à sortir de ses États. Ils étaient si bien préparés pour une insurrection, les Liégeois surtout, que ces derniers à eux seuls, bien excités et bien soutenus, occuperaient mon beau cousin pendant plus d’un an… que ne feraient-ils donc pas s’ils étaient appuyés par un belliqueux comte de Croye… Non, Olivier ! ce plan donne de trop belles espérances pour que nous y renoncions sans faire quelque tentative… Ton cerveau fertile ne saurait-il te fournir aucun expédient ? »

Après un long silence, Olivier répondit :

« Si l’on pouvait faire réussir un mariage entre Isabelle de Croye et le jeune Adolphe, duc de Gueldres ? — Quoi ! « s’écria le roi d’un air d’étonnement ; « la sacrifier, une créature si aimable ! à un misérable, à un forcené qui a déposé, emprisonné et menacé plusieurs fois d’assassiner son propre père ! Non, Olivier, non ; ce serait montrer trop de cruauté, même pour vous et pour moi, qui marchons d’un pas assuré vers notre noble but, la paix et le bonheur de la France, et qui nous inquiétons si peu des moyens par lesquels nous essayons d’y parvenir. D’ailleurs, le duc est trop éloigné de nous ; il est détesté des habitants de Gand et de Liège… Non, non… je ne veux point d’Adolphe de Gueldres… Pense à quelque autre. — Mon imaginative est épuisée, Sire : je ne trouve aucun personnage qui, comme mari de la comtesse de Croye, me paraisse pouvoir répondre aux vues de Votre Majesté. Il faut qu’il associe tant de qualités diverses !… Ami de Votre Majesté… ennemi du duc de Bourgogne… assez politique pour se concilier les Gantois et les Liégeois, et assez vaillant pour défendre son petit territoire contre la puissance du duc Charles… d’une naissance illustre, car Votre Majesté insiste sur ce point… et par-dessus tout cela, d’un caractère aussi noble que vertueux. — Doucement, Olivier, doucement ! je n’ai pas fortement, c’est-à-dire si fortement appuyé sur le caractère ; mais je pense que l’époux d’Isabelle devrait être un peu moins publiquement et moins généralement abhorré qu’Adolphe de Gueldres. Par exemple, puisqu’il faut que je cherche quelqu’un moi-même, pourquoi pas Guillaume de la Marck. — Sur mon honneur, Sire, je ne puis me plaindre que vous demandiez une trop grande perfection morale dans l’heureux époux de la comtesse Isabelle, si le Sanglier des Ardennes vous paraît digne d’elle. De la Marck ! mais, Sire, il est connu pour le plus fameux brigand et le plus cruel assassin de toutes nos frontières… il a été excommunié par le pape pour mille crimes. — Nous le ferons absoudre, ami Olivier ; l’Église est miséricordieuse. — C’est presque un proscrit ; il a été mis au ban de l’Empire par un rescrit de la diète de Ratisbonne. — Nous ferons lever le ban, ami Olivier, la chambre impériale entendra raison. — En admettant qu’il soit d’une illustre naissance, il a les manières, la figure, l’extérieur aussi bien que le cœur d’un boucher flamand. Elle ne l’acceptera jamais. — Si je le connais bien, sa manière de faire la cour permettra difficilement à la comtesse de faire un autre choix. — Certes, j’avais grand tort, Sire, lorsque j’accusais Votre Majesté d’être trop scrupuleuse. Sur ma vie les crimes d’Adolphe sont des vertus auprès de ceux de de la Marck ! Et d’ailleurs, comment lui sera-t-il possible de venir au-devant de sa future épouse ? Votre Majesté sait bien qu’il n’ose pas s’éloigner beaucoup de sa forêt des Ardennes. — C’est à quoi il faut songer. D’abord il s’agit d’informer les deux dames qu’elles ne peuvent rester plus long-temps dans notre cour sans occasionner une guerre entre la France et la Bourgogne, et que, ne voulant pas les remettre au pouvoir de notre beau cousin Charles, je désire qu’elles quittent en secret notre territoire. — Elles demandent à être transportées en Angleterre ; et nous les verrons revenir avec un lord de cette île, à belle figure ronde, à longs cheveux bruns, marchant à la tête de trois mille archers. — Non !… non !… nous n’oserions, vous m’entendez, offenser notre beau cousin de Bourgogne au point de leur permettre de passer en Angleterre ; ce serait exciter son mécontentement avec autant de certitude que si nous les gardions ici. Non, non… ce n’est que sous la protection de l’Église que nous pouvons sans danger remettre la comtesse. Tout ce que je puis faire, c’est de fermer les yeux sur le départ des dames Hameline et Isabelle de Croye, déguisées, et avec une suite peu nombreuse, pour se réfugier auprès de l’évêque de Liège, qui, pour le moment, placera la belle Isabelle sous la sauvegarde d’un couvent. — Et si ce couvent la protège contre Guillaume de la Marck quand il connaîtra les bonnes intentions de Votre Majesté, je ne connais pas mon homme, dit Olivier. — À la vérité, répondit le roi, grâce aux secours d’argent que je lui fais passer en secret, de la Marck a rassemblé une jolie troupe de soldats aussi peu scrupuleux que bandits le furent jamais ; avec leur appui, il parvient à se maintenir dans ses forêts de manière à se rendre formidable et au duc de Bourgogne et à l’évêque de Liège. Il ne lui manque qu’un petit territoire dont il puisse se proclamer le maître ; et trouvant une si belle occasion de s’établir solidement au moyen d’un mariage, je crois, Pâques-Dieu ! qu’il ne la laissera pas échapper : il prendra femme et château dès que je lui en aurai suggéré l’idée. Le duc de Bourgogne aura alors dans le flanc une épine qu’il sera difficile au meilleur opérateur de notre temps de lui arracher. Quand le Sanglier des Ardennes, qu’il a déjà proscrit, se trouvera fortifié par la possession des terres, châteaux et seigneuries de cette charmante dame ; de plus, quand les Liégeois mécontents se décideront à le prendre pour chef et capitaine, ce qui, par ma foi ! ne peut manquer d’arriver : qu’alors Charles de Bourgogne pense à faire la guerre à la France quand il le voudra, ou plutôt qu’il rende grâce à sa bonne étoile si la France elle-même ne la lui déclare pas… Que dis-tu de ce plan, Olivier ? eh ! — Admirable, Sire, admirable ; si pourtant j’en excepte la sentence qui adjuge la dame au Sanglier des Ardennes. Sur mon âme, s’il pouvait se donner un léger grain de galanterie de plus, Tristan, le grand prévôt lui conviendrait mieux encore. — Et il n’y a qu’un moment tu proposais maître Olivier le Barbier. Mais l’ami Olivier et le compère Tristan, quoiqu’ils brillent pour le conseil et l’exécution, ne sont pas de l’étoffe dont on fait des comtes. Ne savez-vous pas que les bourgeois de Flandre font d’autant plus de cas de la naissance chez les autres, qu’ils en sont dépourvus eux-mêmes ? Une populace plébéienne veut toujours avoir un chef aristocrate. Ce Kad, ou Cade[70] (comment le nomment-ils) en Angleterre, cherchait à réunir autour de lui toute la canaille en se prétendant issu du sang des Mortimer. Guillaume de la Marck descend des princes de Sedan. Maintenant, revenons à notre affaire. Il faut que je détermine les dames de Croye à partir promptement et secrètement, avec une escorte sûre. Cela sera facile : il ne s’agit que de leur présenter l’alternative de fuir ainsi ou de se voir livrées au duc de Bourgogne. Je te charge de trouver les moyens de donner connaissance de leurs mouvements à Guillaume de la Marck, et ce sera à lui de choisir le temps et le lieu convenables pour en venir au dénoûment. Je sais qui je puis charger de les accompagner. — Puis-je demander à Votre Majesté à qui elle confiera une mission d’une telle importance ? — À un étranger, sois-en bien sûr ; à un homme qui n’a en France ni parents ni intérêts qui puissent contrarier l’exécution de mes desseins, et qui connaît trop peu le pays et ses factions pour soupçonner de mes projets plus que je ne veux bien lui en laisser voir. En un mot, je me propose d’employer le jeune Écossais qui vient de t’envoyer ici. »

Olivier se tut, et son air semblait exprimer du doute sur la prudence d’un tel choix. « Votre Majesté, dit-il enfin, a mis sa confiance dans ce jeune étranger beaucoup plus promptement qu’elle n’est dans l’usage de le faire. — J’ai mes raisons, répondit le roi. Tu connais ma dévotion au bienheureux saint Julien, » ajouta-t-il en faisant un signe de croix : « je lui avais récité mes oraisons l’avant-dernière nuit, et je l’avais humblement prié de vouloir bien augmenter ma maison de quelques-uns de ces étrangers qui errent dans le monde, et qui nous sont si utiles pour établir dans notre royaume une soumission sans bornes à nos volontés, promettant au bon saint, en retour, de les accueillir en son nom, de les soulager et de les protéger. — Et saint Julien vous a-t-il envoyé cette paire de longues jambes d’Écosse en réponse à vos prières ? » dit Olivier.

Quoique le barbier connût le faible de son maître, c’est-à-dire qu’il le sût doué d’une dose de superstition au moins égale à son propre manque de religion, et que rien n’était plus facile que de l’offenser sur un pareil sujet ; quoiqu’en conséquence il eût eu grand soin de faire sa question du ton le plus soumis et le plus simple, Louis sentit l’ironie qu’elle contenait, et lança sur le questionneur un regard qui exprimait le plus vif mécontentement. — Coquin, lui dit-il, c’est bien avec raison que l’on t’appelle Olivier le diable, toi qui oses ainsi te jouer et de ton maître et des bienheureux saints ! Je te dis que si tu m’étais un tant soit peu moins nécessaire, je te ferais pendre au vieux chêne qui est devant le château, pour servir d’exemple à ceux qui se raillent des choses saintes. Apprends, vil infidèle, que je n’eus pas plus tôt fermé les yeux, que le bienheureux saint Julien m’apparut, conduisant un jeune homme qu’il me présenta en me disant que son destin serait d’échapper au fer, à la corde et à l’eau ; qu’il porterait bonheur au parti qu’il embrasserait, et qu’il sortirait triomphant des aventures dans lesquelles il se trouverait engagé. Je sortis le lendemain matin, et je rencontrai ce jeune homme. Dans son pays, il a échappé au glaive, au milieu du massacre de sa famille entière ; et ici, dans le court espace de deux jours, il a été sauvé d’une manière presque miraculeuse de l’eau et de la corde. Déjà même, comme je te l’ai donné à entendre il y a peu d’heures, il m’a, dans une occasion particulière, rendu un service de la plus grande importance. Je le reçois donc comme m’ayant été envoyé par saint Julien pour me servir dans les entreprises les plus compliquées, les plus dangereuses, et même les plus désespérées. »

En s’exprimant ainsi, le roi ôta son chapeau, et, comme il avait coutume de le faire lorsque l’espérance ou le remords venait agiter son esprit, après avoir choisi parmi les nombreuses petites figures de plomb qui en garnissaient le cordon celle qui représentait saint Julien, il la posa sur la table ; s’agenouillant ensuite devant cette image, il marmotta, avec l’air de la plus profonde dévotion : Sancte Juliane, adsis precibus nostris ! Ora, ora pro nobis ![71]

C’était là un de ces accès de piété superstitieuse que Louis éprouvait dans des temps et dans des lieux si peu convenables, qu’ils donnaient à un des monarques les plus remplis de sagacité qui aient jamais régné l’apparence d’un fou, ou du moins d’un homme dont l’esprit aurait été troublé par le vif remords de quelque grand forfait.

Pendant que Louis était ainsi occupé, son favori le regardait avec une expression ironique et dédaigneuse qu’il cherchait à peine à déguiser ; car une des particularités de cet homme était que dans toutes ses relations avec son maître, il mettait de côté cette affectation caressante et doucereuse, cet empressement minutieux et humble qui caractérisait sa conduite envers les autres ; et s’il lui restait alors quelque ressemblance avec le chat, c’est lorsque cet animal se tient sur ses gardes, l’œil au guet, vif et alerte, prêt à s’élancer suivant le besoin. Ce changement provenait sans doute de ce qu’Olivier savait fort bien que son maître était lui-même trop profondément hypocrite pour ne pas pénétrer l’hypocrisie des autres. « Les traits de cet Écossais, s’il m’est permis de parler, dit Olivier, ressemblent donc à ceux du jeune homme que vous avez vu en songe ? — Ressemblance parfaite, identique, » répondit le roi, qui, comme cela se voit chez la plupart des esprits superstitieux, était souvent dupe de sa propre imagination. « D’ailleurs j’ai fait tirer son horoscope par Galeotti Martivalle, et j’ai appris d’une manière certaine, par son art autant que par mes observations particulières, que, sous plusieurs rapports, la destinée de ce jeune homme sans amis est soumise à l’influence des mêmes constellations que la mienne. »

Quelle que fût son opinion sur les causes si hardiment assignées par le roi à la préférence qu’il accordait à un jeune homme sans expérience, Olivier n’osa point faire de nouvelles objections, sachant bien que Louis, qui pendant son exil s’était beaucoup occupé de la prétendue science de l’astrologie, ne voudrait écouter aucune raillerie qui tendrait à mettre en doute ses propres connaissances. Il se contenta de répondre qu’il espérait que le jeune homme remplirait fidèlement une mission si délicate. « Nous aurons soin qu’il ne trouve point d’occasion d’en agir autrement, dit Louis : il ne saura rien autre chose, sinon qu’il est chargé d’escorter les dames de Croye jusqu’à la résidence de l’évêque de Liège. Quant à l’intervention probable de Guillaume de la Marck, il en saura tout aussi peu que les dames de Croye elles-mêmes. Personne ne connaîtra ce secret, excepté le guide : il faut donc que Tristan ou toi vous en trouviez un propre à servir notre dessein. — Mais dans ce cas, dit Olivier, si j’en juge par son air et par son pays, j’ai lieu de croire que le jeune homme recourra à ses armes dès qu’il verra le Sanglier des Ardennes accourir contre ces dames, et il est très probable qu’il n’échappera pas aussi facilement aux défenses de celui-là qu’à celles du sanglier de ce matin. — S’il perd la vie, » répondit Louis avec un grand sang-froid, « saint Julien… béni soit son nom !… peut m’en envoyer un autre à la place. Que le messager soit tué quand sa mission est remplie, que le flacon soit brisé lorsque le vin est bu, ce sont deux événements aussi peu importants l’un que l’autre. Mais il s’agit d’accélérer le départ de ces dames, et ensuite d’insinuer au comte de Crèvecœur qu’il a eu lieu sans notre connivence, attendu que nous désirions les confier à la garde de notre beau cousin, ce que leur précipitation nous a empêché de faire. — Le comte est peut-être trop fin et son maître trop prévenu pour le croire. — Sainte Mère de Dieu ! quelle incrédulité ce serait pour des chrétiens ! Mais, Olivier, il faudra qu’ils nous croient. Nous mettrons dans toute notre conduite envers notre beau cousin le duc Charles une confiance tellement absolue et tellement illimitée, que douter de notre sincérité à son égard sous tous les rapports serait être pire qu’un païen. Je te dis que je suis tellement convaincu qu’il est en mon pouvoir d’inspirer à Charles de Bourgogne telle opinion qu’il me plaira lui donner de moi, que, s’il le fallait pour dissiper ses doutes, j’irais le trouver, sans armes et monté sur un palefroi, n’ayant d’autre escorte que toi, l’ami Olivier. — Et moi, Sire, quoique je ne me flatte pas de manier l’acier sous aucune autre forme que celle d’un rasoir, j’aimerais mieux charger un bataillon de Suisses armés de piques, que d’accompagner Votre Majesté dans une pareille visite d’amitié à Charles de Bourgogne, lorsqu’il a tant de raisons d’être bien assuré que le cœur de Votre Majesté renferme quelque ressentiment contre lui. — Tu es fou, Olivier, avec toutes tes prétentions à la sagesse, et tu ne conçois pas qu’une politique profonde doit souvent se cacher sous l’apparence de la plus grande simplicité, de même que le courage s’enveloppe, suivant l’occasion, du manteau d’une modeste timidité. S’il y avait nécessité, bien certainement je ferais ce que j’ai dit… les saints bénissant nos projets, et les constellations du ciel amenant dans leur cours une conjonction favorable à une telle entreprise. »

Ce fut par ces paroles que le roi Louis XI donna l’idée première de la détermination extraordinaire qu’il exécuta par la suite dans le dessein de duper son grand rival, et qui fut bien près de lui devenir funeste.

Il renvoya son conseiller, et se rendit ensuite à l’appartement des dames de Croye. Sans être accompagnée de grands efforts de persuasion, sa permission, simplement énoncée, suffit pour les déterminer à quitter la cour de France ; car il leur fit entendre qu’il pourrait arriver qu’elles n’y fussent pas suffisamment protégées contre le duc de Bourgogne ; mais il ne lui fut pas aussi facile de les engager à choisir Liège pour le lieu de leur retraite. Elles le prièrent et le supplièrent de les faire conduire en Bretagne ou à Calais, où, sous la protection du duc de Bretagne ou du roi d’Angleterre, elles pourraient rester en sûreté jusqu’à ce que le duc de Bourgogne se montrât moins rigoureux à leur égard. Mais aucune de ces places de sûreté ne convenait aux plans de Louis, et il réussit enfin à leur faire adopter celui qui l’accommodait le mieux.

Le pouvoir qu’avait l’évêque de Liège de les défendre ne pouvait être mis en doute, puisque sa dignité sacerdotale lui donnait la faculté de protéger ces fugitives contre tous les princes chrétiens, tandis que d’un autre côté ses forces comme prince séculier, bien qu’elles ne fussent pas considérables, suffisaient au moins pour défendre sa personne, aussi bien que quiconque se plaçait sous sa protection, contre toute violence subite. La difficulté était d’arriver sans danger jusqu’à la petite cour de l’évêque ; mais Louis promit d’y pourvoir en semant le bruit que les dames de Croye s’étaient échappées de Tours à la faveur de la nuit, de peur d’être livrées à l’envoyé bourguignon, et qu’elles s’étaient enfuies du côté de la Bretagne. Il leur promit aussi de leur donner une escorte peu nombreuse, mais sûre, ainsi que des lettres qui enjoindraient aux commandants des villes et forteresses par où elles devaient passer, d’employer tous les moyens possibles pour les protéger et les assister dans leur voyage.

Bien qu’intérieurement choquées de la manière peu généreuse et peu courtoise dont Louis les privait de l’asile qu’il leur avait promis à sa cour, les dames de Croye furent si éloignées de faire aucune objection à ce départ si précipité qu’elles allèrent même au-devant de ses projets en le priant de leur permettre de partir la nuit suivante. La comtesse Hameline était déjà lasse d’un séjour où elle ne trouvait ni courtisans pour l’admirer, ni fêtes pour y briller, et sa nièce Isabelle croyait qu’elle en avait vu assez pour se convaincre que, si la tentation devenait plus forte, Louis XI ne se contenterait pas de les renvoyer de sa cour, mais même n’hésiterait pas à la livrer à son suzerain irrité, le duc de Bourgogne. Enfin, Louis lui-même acquiesça d’autant plus volontiers à leur prompt départ, qu’il avait le plus grand désir de conserver la paix avec le duc Charles, et qu’il redoutait d’ailleurs que la beauté d’Isabelle ne vînt contrarier ou même empêcher l’exécution du plan favori qu’il avait formé de donner la main de sa fille Jeanne à son cousin d’Orléans.


CHAPITRE XIII.

L’ASTROLOGUE.


Ne me parlez pas de rois. Je dédaigne une comparaison si peu digne de moi. Je suis un sage, et je puis commander aux éléments ; du moins on est persuadé que je le puis, et c’est sur cette persuasion que je fonde mon empire.
Albumazar.


Les occupations et les aventures semblaient survenir à notre jeune Écossais avec la rapidité des flots d’une haute marée[72] ; car il ne tarda pas à être mandé dans l’appartement de son capitaine, lord Crawford, où, à sa grande surprise, il se trouva encore en présence du roi. Après quelques paroles au sujet de la confiance dont il allait être honoré de nouveau, et qui lui firent craindre qu’il ne s’agît d’une faction semblable à celle qu’il avait faite au sujet du comte de Crèvecœur, ou peut-être de quelque service aussi peu de son goût, il fut, non-seulement rassuré, mais ravi, en apprenant qu’il avait été choisi pour, avec l’assistance de trois hommes placés sous ses ordres, et d’un guide, escorter de la manière la plus sûre, la plus commode et en même temps la plus secrète possible, les dames de Croye jusqu’à la petite cour de leur parent, l’évêque de Liège. On lui remit des instructions par écrit sur la conduite qu’il devait tenir dans les lieux où il ferait halte, et qui étaient en général des villages, des monastères et d’autres lieux éloignés des villes, ainsi que sur les précautions générales qu’il aurait à prendre, surtout aux approches des frontières de la Bourgogne. Enfin, il reçut toutes les indications nécessaires sur ce qu’il devait dire ou faire pour soutenir le rôle de maître d’hôtel de deux dames anglaises de distinction qui venaient de faire un pèlerinage à Saint-Martin de Tours, et qui allaient visiter la sainte ville de Cologne, afin d’honorer les reliques des sages monarques d’Orient qui étaient venus adorer Notre-Seigneur dans l’étable de Bethléem ; car c’était sous ce caractère que les dames de Croye devaient voyager.

Sans qu’il pût s’expliquer la cause de son ravissement, Quentin Durward sentit son cœur bondir de joie à l’idée qu’il allait se trouver si près de la belle habitante de la tourelle, et dans des circonstances qui lui donnaient des droits à sa confiance, puisque le soin de la protéger était presque exclusivement remis à sa sagesse et à son courage. Il ne s’éleva pas dans son esprit le moindre doute qu’il ne réussît à la conduire heureusement au terme hasardeux de son pèlerinage ; la jeunesse pense rarement aux dangers, et Quentin surtout, élevé dans une liberté complète, étranger à la crainte et plein de confiance en lui-même, n’y pensait que pour les braver. Il lui tardait d’être débarrassé de la contrainte que lui imposait la présence du roi, afin de pouvoir se livrer à la joie secrète dont cette nouvelle inattendue le remplissait, et qui excitait en lui des transports qu’il aurait été inconvenant de faire paraître en pareille compagnie.

Mais Louis n’avait pas encore fini avec lui. Ce monarque, qui ne négligeait aucune précaution, avait à consulter un conseiller d’une autre espèce qu’Olivier le Diable, et que l’on regardait comme tirant sa science des intelligences célestes et de sa connaissance des astres, de même que l’on pensait, à en juger par les fruits, que les conseils d’Olivier étaient suggérés par le diable en personne.

Louis s’achemina donc, suivi de l’impatient Durward, vers une tour séparée du château de Plessis, dans laquelle était installé, avec beaucoup d’aisance et de splendeur, le célèbre astrologue, poète et philosophe, Galeotti Marti ou Martius, ou Martivalle, natif de Narni, en Italie, auteur du fameux traité De vulgo incognitis[73], et l’objet de l’admiration de son siècle et des panégyriques de Paul Jove. Il avait long-temps fleuri à la cour du célèbre Mathias Corvin, roi de Hongrie ; mais il s’était en quelque sorte laissé attirer par Louis, qui enviait au monarque hongrois la société et les conseils d’un sage qui passait pour si habile à lire dans les décrets du ciel.

Martivalle n’était pas un de ces pâles et ascétiques professeurs des sciences mystiques, dont les traits sont flétris, dont les yeux s’affaiblissent par leurs veilles nocturnes sur leurs fourneaux, et qui macèrent leur corps à force d’observer l’ourse polaire. Il se livrait à tous les plaisirs du grand monde, et, avant d’être devenu trop corpulent, il avait excellé dans les jeux de Mars et dans les exercices gymnastiques, aussi bien que dans le maniement des armes ; au point que Janus Pannonius a laissé une épigramme latine sur une lutte qui eut lieu entre Galeotti et un champion renommé dans cet art, en présence du roi de Hongrie et de toute sa cour, et dans laquelle l’astrologue fut complètement victorieux.

Les appartements qu’occupait ce sage, courtisan et guerrier tout ensemble, étaient beaucoup plus splendidement meublés qu’aucun de ceux que Durward eût encore vus dans le palais du roi ; les boiseries sculptées et ornées de sa bibliothèque, aussi bien que la magnificence déployée dans les tapisseries, montraient le goût élégant du savant Italien. De sa bibliothèque une porte conduisait dans sa chambre à coucher, et une autre à la tourelle qui lui servait d’observatoire. Une grande table en bois de chêne, placée au milieu de l’appartement, était couverte d’un riche tapis de Turquie, dépouille enlevée de la tente d’un pacha après la grande bataille de Jaiza, dans laquelle l’astrologue avait combattu à côté de Mathias Corvin, ce vaillant champion de la chrétienté. On voyait sur cette table une grande variété d’instruments de mathématiques et d’astrologie, faits des plus riches matériaux et admirablement travaillés. Son astrolabe, en argent, était un présent de l’empereur d’Allemagne ; et son bâton de Jacob, en ébène, parfaitement travaillé et incrusté en or, était une marque d’estime du pape régnant.

Divers autres objets de plusieurs genres étaient rangés sur cette table ou suspendus le long des murs ; entre autres, deux armures complètes, l’une en mailles, l’autre en plaques d’acier, et qui toutes deux, d’après leurs dimensions, semblaient indiquer pour leur propriétaire le gigantesque astrologue, un véritable toledo[74], une claymore d’Écosse, un cimeterre turc, avec des arcs, des carquois et d’autres armes de guerre ; des instruments de musique de plusieurs espèces ; un crucifix en argent ; un vase sépulcral antique, et plusieurs de ces petits pénates de bronze si communs dans l’antiquité païenne ; enfin une foule d’autres objets curieux que nous nous abstenons de décrire, et dont quelques-uns, d’après les opinions superstitieuses de cette époque, paraissaient destinés à des opérations magiques. La bibliothèque de cet homme étrange offrait une diversité non moins étonnante. De curieux manuscrits d’antiquité classique s’y trouvaient mêlés avec les volumineux ouvrages de théologiens chrétiens et ceux de ces sages laborieux qui avaient professé la science chimique et qui prétendaient guider leurs élèves dans les replis les plus secrets de la nature, au moyen de la philosophie hermétique. Les uns étaient écrits en caractères orientaux ; d’autres cachaient leur sens ou leur non sens sous le voile de figures hiéroglyphiques ou cabalistiques. L’ensemble de l’appartement, et les meubles de toute espèce qui s’y trouvaient, offraient un tableau capable d’agir fortement sur l’imagination, dans un temps où la croyance aux sciences occultes était aussi générale que leur vérité passait pour incontestable ; et cet effet était augmenté encore par l’air et le maintien de l’astrologue, qui, assis dans un grand fauteuil, examinait avec la plus grande et la plus minutieuse attention un essai sorti de la presse de Francfort, production de l’art de l’imprimerie, invention toute nouvelle alors.

Galeotti Martivalle était un homme de grande taille ; et, quoique chargé d’embonpoint, son extérieur n’était pas dépourvu d’agrément. Il avait de beaucoup dépassé le printemps de la vie ; et l’habitude de l’exercice qu’il avait contractée dans sa jeunesse, habitude à laquelle il revenait quelquefois, n’avait pu lutter efficacement contre une tendance naturelle à la corpulence, augmentée d’ailleurs par ses études sédentaires et son goût prononcé pour les plaisirs de la table. Ses traits, quoiqu’un peu grossis par l’âge, étaient encore remplis de dignité et de noblesse, et un santon lui aurait envié l’élégante et longue barbe noire qui ornait son menton et qui descendait jusque sur sa poitrine. Il portait une robe de chambre du plus beau velours de Gênes, à manches larges, garnie d’agrafes en or, et doublée de martre zibeline : cette robe était assujettie autour de son corps par une large ceinture de parchemin vierge, sur laquelle étaient représentés, en caractères cramoisis, les signes du zodiaque. Il se leva et salua le roi, mais avec les manières d’un homme à qui la présence d’un aussi grand personnage est familière, manières qui ne paraissaient nullement devoir compromettre la dignité qu’affectaient alors ceux qui s’adonnaient à la plus sublime des sciences.

— Vous êtes occupé, mon père, lui dit le roi ; et, à ce qu’il me semble, à cet art nouvellement inventé de multiplier les manuscrits par le moyen d’une machine. Des choses purement mécaniques et terrestres peuvent-elles occuper un seul instant la pensée d’un homme devant qui les cieux ont déroulé leurs majestueux volumes ? — Mon frère, répondit Martivalle… car c’est ainsi que l’habitant de cette cellule doit appeler le roi de France lui-même, lorsqu’il daigne venir le visiter comme un disciple… croyez que, lorsque je réfléchis sur les conséquences de cette invention, je lis, avec autant de certitude que dans toute combinaison quelconque des corps célestes, les changements les plus importants et les plus merveilleux. Quand je pense avec quelle lenteur et par quel petit nombre de canaux, moyen si borné, le fleuve de la science descend jusqu’à nous ; aux difficultés qu’éprouvent ceux qui montrent le plus d’ardeur pour s’abreuver de ses eaux ; à l’insouciance avec laquelle les négligent ceux qui ne consultent que leurs aises ; au danger de les voir détournées, peut-être même desséchées par les invasions de la barbarie : puis-je porter mes regards au devant de moi sans être étonné, sans être émerveillé à la vue des destinées qui se préparent pour les générations futures, sur qui la science descendra, comme la première et la seconde pluie, sans interruption, sans diminution, sans limites assignables, fertilisant certaines terres, en inondant quelques autres, changeant toutes les formes de la vie sociale ; établissant et renversant des religions ; fondant et détruisant des royaumes… — C’est assez, Galeotti ! s’écria le roi. Tous ces changements arriveront-ils de notre temps ? — Non, mon frère, répondit Martivalle ; cette invention peut se comparer à un jeune arbre qui vient d’être planté, mais qui, dans les générations suivantes, portera un fruit aussi fatal, mais aussi précieux que celui du jardin d’Éden, c’est-à-dire, la connaissance du bien et du mal. — Que l’avenir songe à ses propres affaires, » dit Louis après un moment de silence. « Nous vivons dans le temps présent, et c’est au temps présent que nous bornerons tous nos soins. À chaque jour suffit sa peine. Dites-moi, avez-vous terminé l’horoscope que je vous ai envoyé, et dont vous m’avez déjà entretenu ? J’ai amené ici la personne, afin que vous puissiez examiner sa main, c’est-à-dire, exercer à son égard la chiromancie, si vous le trouvez convenable. L’affaire est pressante. »

Le sage quitta son siège ; s’approchant ensuite du jeune soldat, il fixa sur lui ses grands yeux noirs, où brillait la pénétration, comme s’il eût été intérieurement occupé à détailler, à disséquer chaque trait, chaque linéament de son visage. Rougissant et intimidé par un examen si attentif de la part d’un homme dont l’extérieur était si vénérable et si imposant, Quentin baissa les yeux, et ne les releva que pour obéir à la voix sonore de l’astrologue, qui lui dit : « Ne t’intimide pas ; lève les yeux, et montre-moi ta main. »

Lorsque Martivalle eut inspecté la paume de la main de Durward, suivant la forme des arts mystiques qu’il pratiquait, il tira le roi à l’écart, et après avoir fait ensemble quelques pas, il lui dit : « Mon royal frère, la physionomie de ce jeune homme et les lignes de sa main confirment d’une manière surprenante le rapport que j’avais fondé sur son horoscope, aussi bien que le jugement que vos propres connaissances dans les arts sublimes vous ont mis à même de porter de lui. Tout annonce qu’il sera brave et heureux. — Et fidèle ? dit le roi ; car la valeur et la fortune ne vont pas toujours de pair avec la fidélité. — Et fidèle, répondit l’astrologue ; car il a dans l’œil et dans le regard une mâle fermeté, et sa linea vitæ, sa ligne de vie, est profondément et nettement marquée, ce qui dénote un attachement ferme et loyal envers ceux qui lui feront du bien ou qui mettront en lui leur confiance. Toutefois… — Toutefois ? répéta le roi, père Galeotti, pourquoi vous arrêtez-vous ? — Les oreilles des rois ressemblent au palais de ces malades délicats qui ne peuvent supporter l’amertume des médicaments nécessaires à leur guérison. — Mes oreilles et mon palais ne connaissent pas de pareilles délicatesses : je ne repousse pas un bon conseil, et je sais avaler une médecine salutaire : je ne me plaindrai jamais ni de la rudesse de l’un, ni du mauvais goût de l’autre. Je n’ai pas été gâté à force de caresses et d’indulgence ; ma jeunesse s’est passée dans l’exil et dans les souffrances. Mes oreilles sont habituées à entendre toutes sortes d’avis sans en être offensées, quelque durs qu’ils soient. — Eh bien, Sire, je vous dirai donc clairement que, s’il y a dans la mission que vous projetez de donner à ce jeune homme, quelque chose qui… qui, enfin, qui puisse effaroucher une conscience timorée… il ne faut pas la lui confier… du moins jusqu’à ce que plusieurs années passées à votre service l’aient rendu aussi peu scrupuleux que les autres. — Et c’est là ce que vous hésitiez à me dire, mon bon Galeotti ? et vous craigniez de m’offenser en me parlant ainsi ? Tranquillisez-vous. Je n’ignore pas que vous sentez parfaitement que la politique des rois ne peut pas toujours marcher dans la même voie que celle de la vie privée, c’est-à-dire suivre invariablement les maximes abstraites de la religion et de la morale. Pourquoi, nous autres princes de la terre, fondons-nous des églises et des monastères, faisons-nous des pèlerinages, nous soumettons-nous à des pénitences, et remplissons-nous des actes de dévotion dont les autres hommes peuvent se dispenser, si ce n’est parce que le bien public et l’intérêt de nos royaumes nous forcent à des mesures qui blessent notre conscience comme chrétiens ? Mais le ciel est miséricordieux… l’Église a un fonds inépuisable de mérites, et l’intercession de Notre-Dame d’Embrun et des bienheureux saints est active, continuelle et toute puissante… » Il posa son chapeau sur la table, et s’agenouillant dévotement devant les images qui l’entouraient, il dit avec un air de componction : « Sancte Huberte, sancte Juliane, sancte Martine, santa Rosalia, sancti quotquot adestis, orate pro me peccatore[75] ; » puis se frappant la poitrine, il se leva, et reprit son chapeau. « Soyez assuré, mon bon père, continua-t-il, que s’il se trouve dans la mission dont il s’agit quelque chose de la nature de ce que vous venez d’indiquer, l’exécution n’en sera pas confiée à ce jeune homme, et même qu’il ne sera pas instruit de cette partie de nos projets. — Vous agirez sagement en ceci, mon royal frère. On peut aussi appréhender quelque chose de la témérité de votre jeune envoyé, défaut inhérent aux personnes d’un tempérament sanguin. Mais je maintiens, d’après les règles de l’art, que cette chance ne doit pas être mise en balance contre les autres qualités découvertes par son horoscope et autrement. — Le milieu de la nuit prochaine, l’heure de minuit, sera-t-il une heure favorable pour commencer un voyage dangereux ? Tenez, voici vos éphémérides… vous voyez la position de la lune à l’égard de Saturne et l’ascendant de Jupiter. Cela devrait, ce me semble… je parle avec toute la soumission qui est due à la supériorité de vos connaissances… présager le succès à celui qui envoie une expédition à une pareille heure. — Il est vrai, » dit l’astrologue après un moment de réflexion, « cette conjonction promet le succès à celui qui envoie l’expédition ; mais il me semble que Saturne étant en combustion, elle menace de dangers et de malheurs celui qui est envoyé, — d’où j’infère que le voyage peut être dangereux et même fatal pour ceux qui seront chargés de le faire. Violence et captivité, voilà, selon moi, ce que présage cette conjonction défavorable. — Violence et captivité pour ceux qui partent, répondit le roi, mais succès pour celui qui les envoie : n’est-ce pas dans cet ordre qu’il faut lire le présage, mon docte père ? — Certainement, répondit l’astrologue. »

Louis se tut sans laisser voir jusqu’à quel point cette prédiction s’accordait avec ses vues, prédiction que l’astrologue avait probablement hasardée, parce qu’il avait reconnu que la mission dont il s’agissait avait rapport à quelque projet dangereux. Ce projet, comme le lecteur le sait, était de livrer traîtreusement la comtesse Isabelle de Croye entre les mains de Guillaume de la Mark, chef distingué par son caractère turbulent et sa farouche bravoure.

Le roi tira alors un papier de sa poche, et avant de le donner à Martivalle, il lui dit d’un ton qui ressemblait à une apologie : « Savant Galeotti, ne soyez pas surpris que, trouvant en vous l’oracle le plus précieux, un sage supérieur à tout autre sage de nos jours, sans en excepter le grand Nostradamus[76] lui-même, je désire fréquemment profiter de votre science dans ces doutes et dans ces difficultés qui assiègent sans cesse tout prince forcé de connaître, au dedans des sujets rebelles, au dehors des ennemis puissants et invétérés. — Sire, répondit le philosophe, lorsque, sur votre honorable invitation, je quittai la cour de Buda pour celle du Plessis, ce fut avec la résolution de mettre aux ordres de mon royal patron tout ce que mon art peut lui offrir d’utile. — C’est assez, mon bon Martivalle, interrompit le roi ; je vous prie maintenant de faire bien attention à cette question. » Dépliant alors un papier qu’il tenait à la main, il lut ce qui suit : « Une personne engagée dans une contestation importante, qui paraît devoir être résolue soit par les lois, soit par les armes, désire en ce moment terminer cette affaire par le moyen d’une entrevue personnelle avec son antagoniste. Cette personne désire savoir quel sera le jour le plus favorable pour l’exécution d’un tel dessein ; quel pourra être le succès de cette négociation, et si son adversaire est disposé à répondre par la reconnaissance et la franchise à ce témoignage de confiance, ou s’il doit abuser de l’avantage qu’une telle démarche peut lui fournir l’occasion de saisir. » — C’est une question importante, » répondit Martivalle lorsque le roi eut terminé sa lecture ; « elle exige que je trace un planétaire, et que je la soumette sur-le-champ aux plus profondes réflexions. — Oui, mon bon père, vous qui m’avez fait naître à la science, faites-le ; et vous verrez ce que c’est que d’obliger un roi de France. Nous sommes déterminé, si les constellations ne s’y opposent point… et nos faibles connaissances nous portent à croire qu’elles approuvent notre projet… nous sommes déterminé à hasarder quelque chose en notre propre personne, pour arrêter ces guerres antichrétiennes. — Puissent les saints favoriser les pieuses intentions de Votre Majesté, et protéger votre personne sacrée ! dit l’astrologue. — Grand’merci, docte père ! En attendant, voici quelque chose pour augmenter votre précieuse bibliothèque. »

En parlant ainsi, le roi glissa sous un des volumes une petite bourse d’or ; car, économe jusque dans ses superstitions, Louis pensait avoir suffisamment acheté les services de l’astrologue au prix de la pension qu’il lui avait assignée, et se croyait en droit de faire usage de ses talents à un prix modéré, même dans les occasions importantes.

Louis ayant ainsi, pour employer une des expressions du barreau, payé les honoraires légitimement dus à son avocat consultant, se tourna vers Durward. « Suis-moi, lui dit-il, mon brave Écossais ; suis-moi comme un homme choisi par le destin et par un monarque pour accomplir une aventure importante. Dispose tout de manière à pouvoir mettre le pied à l’étrier à l’instant même où la cloche de Saint-Martin sonnera minuit. Une minute plus tôt ou une minute plus tard, tu serais exposé à perdre l’aspect favorable des constellations qui sourient à ton entreprise. »

À ces mots, il sortit de l’appartement de Martivalle, suivi de son jeune garde. Ils ne furent pas plus tôt dehors, que l’astrologue se livra à des sentiments bien différents de ceux qui avaient paru l’animer pendant la visite du roi. « Le misérable avare ! » s’écria-t-il en pesant la bourse dans sa main ; car, ne sachant point borner ses dépenses, Galeotti avait presque toujours besoin d’argent ; « vil et sordide coglione[77] ! La femme d’un simple capitaine de chaloupe en donnerait davantage pour savoir si son mari fera une heureuse traversée. Lui ! acquérir quelque teinture des belles-lettres ! oui, quand le renard et le loup devenus musiciens cesseront de glapir et de hurler. Lui ! lire le glorieux blason du firmament ! oui, quand la taupe aura la vue perçante du lynx. Post tot promissa ! Après m’avoir fait tant de promesses pour m’engager à quitter la cour du magnifique Mathias, où le Hun et le Turc, le chrétien et l’infidèle, le czar de Moscovie et le kan de Tartarie eux-mêmes, me comblaient à l’envi de présents. Croit-il que je resterai dans ce vieux château, comme un bouvreuil en cage, prêt à chanter, aussitôt qu’il lui plaît, de siffler pour quelques graines et un peu d’eau ! Il se trompe grandement !… Aut inveniam viam, aut faciam : je découvrirai ou j’inventerai un expédient. Le cardinal de la Balue est aussi libéral que politique : cette question lui sera soumise, et ce sera la faute de son Éminence si les astres ne parlent pas selon ses désirs.

Il prit de nouveau le présent dédaigné et le pesa dans sa main. « Il est possible, dit-il, qu’il y ait quelque bijou ou quelque perle de prix cachée dans cette misérable bourse. J’ai ouï dire qu’il savait être libéral jusqu’à la profusion lorsque son caprice ou son intérêt y trouvent leur compte. »

Il vida la bourse, et n’y trouva ni plus ni moins que dix pièces d’or. Alors son indignation fut extrême. « Croit-il que pour ce vil salaire j’exercerai à son profit cette science céleste que j’ai étudiée avec l’abbé arménien d’Istrahoff, qui n’avait pas vu le soleil depuis quarante ans ; avec le Grec Dubravius, qu’on dit avoir ressuscité des morts ; enfin après avoir moi-même visité le Scheik Eba-Hali dans sa caverne des déserts de la Thébaïde ? Non, de par le ciel ! celui qui méprise mon art périra par sa propre ignorance. Dix pièces d’or ! J’aurais presque honte d’offrir à Toinette une pareille bagatelle pour s’acheter une nouvelle garniture de rubans. »

Tout en parlant ainsi, le sage indigné n’en versa pas moins les pièces d’or méprisées dans une grande poche qu’il portait à sa ceinture, poche que Toinette et les autres personnes qui l’aidaient dans ses folles dépenses possédaient le secret de vider aussi promptement au moins que le philosophe, avec toute sa science, avait celui de la remplir.


CHAPITRE XIV.

LE VOYAGE.


Je te revois, belle France, terre favorisée par l’art et la nature… Je te revois ! Oui, je reconnais tes fils, pour qui le travail n’est qu’un jeu, grâce à la fertilité de ton sol reconnaissant ! tes filles hâlées par le soleil, avec leurs yeux brillants de joie et leurs cheveux noirs et luisants ! Mais, France favorisée, tu as essuyé dans les anciens temps plus d’un malheur semblable à celui que tu supportes aujourd’hui.
Anonyme.


Évitant d’entrer en conversation avec qui que ce fût, car tels étaient les ordres qu’il avait reçus, Durward alla promptement revêtir une cuirasse forte, mais simple, des cuissards, des brassards, et mit sur sa tête un bon casque d’acier sans visière. De plus, il se couvrit d’une belle casaque de peau de chamois, très-bien garnie, brodée sur toutes les coutures, et qui aurait pu convenir à un officier supérieur au service d’une famille de distinction.

Tous ces objets lui furent apportés par Olivier, qui, avec son air tranquille et son sourire insinuant, l’informa que son oncle avait été appelé pour monter la garde, afin qu’il ne pût lui faire aucune question sur la cause de ces mouvements mystérieux.

— « On fera vos excuses à votre parent, » ajouta Olivier en souriant de nouveau ; « et, mon très-cher fils, lorsque vous reviendrez sain et sauf, après avoir rempli cette agréable mission, je ne doute pas que vous ne soyez trouvé digne d’une promotion qui vous dispensera de rendre compte de vos actions à qui que ce soit ; car elle vous placera à la tête de gens qui seront obligés eux-mêmes de vous rendre compte des leurs. »

Ainsi parla Olivier le Diable, qui peut-être bien calculait dans son esprit les chances probables que le pauvre jeune homme, à qui il serrait affectueusement la main, courait de trouver la mort ou la captivité dans l’entreprise confiée à ses soins.

Quelques minutes avant minuit, Quentin, conformément à ses instructions, se rendit dans la seconde cour, et s’arrêta au pied de la tour du Dauphin, qui, comme le lecteur le sait déjà, avait été assignée pour résidence temporaire aux comtesses de Croye. Il trouva à ce rendez-vous les hommes et les chevaux qui devaient composer l’escorte, deux mules déjà chargées de bagage, trois palefrois destinés aux deux comtesses et à une fidèle femme de chambre, et pour lui-même un superbe cheval de guerre, dont la selle garnie en acier brillait à la pâle lueur de la lune. Pas un mot de reconnaissance ne fut prononcé de part ni d’autre. Les hommes se tenaient sur leurs selles comme s’ils eussent été immobiles, et, à la même lueur imparfaite, Quentin vit avec plaisir qu’ils étaient tous armés et qu’ils avaient de longues lances à la main. Ils n’étaient que trois, mais l’un d’eux dit tout bas à Quentin, avec un accent gascon fortement prononcé, que leur guide devait les joindre au delà de Tours.

Pendant ce temps, des lumières brillaient çà et là à travers les jalousies de la tour, comme si ses habitants se donnaient beaucoup de mouvement pour faire les préparatifs du départ. Enfin, une petite porte qui donnait sur la cour s’ouvrit, et il en sortit trois femmes accompagnées d’un homme enveloppé d’un manteau. Elles montèrent, sans proférer un seul mot, sur les palefrois qui les attendaient ; et l’homme qui les accompagnait, marchant devant elles, donna les mots d’ordre et fit les signaux aux sentinelles vigilantes devant lesquelles la cavalcade passa successivement. Arrivé enfin à l’extérieur de ces formidables barrières, ce même homme, qui était à pied, s’arrêta, et parla quelques instants à voix basse et d’un air préoccupé aux deux dames, qu’il fit passer en avant.

« Que le ciel vous bénisse, Sire, » dit une voix qui fit tressaillir le cœur de Durward, « et qu’il veuille même vous pardonner si vos vues sont plus intéressées que vos paroles ne l’expriment ! Me trouver sous la protection du bon évêque de Liège est le plus grand de mes désirs. »

L’homme à qui elle parlait ainsi murmura une réponse qu’on n’entendit point, et rentra dans la cour extérieure du château, tandis que Quentin, à la clarté de la lune, crut reconnaître en lui le roi lui-même, que son inquiétude pour le départ de ces dames avait probablement engagé à y présider, afin de prévenir toute hésitation de leur part, ou les difficultés que les gardes du château auraient pu élever.

Lorsque la cavalcade fut sortie du château, il lui fallut pendant quelque temps avancer avec précaution, afin d’éviter les trappes, les pièges et autres embûches placés çà et là pour en défendre l’approche aux étrangers. Mais le Gascon semblait posséder un fil pour se guider à travers ce labyrinthe ; et au bout d’un quart d’heure de marche, ils se trouvèrent au delà des limites de Plessis le Parc, et non loin de la ville de Tours.

La lune, qui venait de se dégager des nuages qui l’avaient jusqu’alors obscurcie, répandit un océan de lumière sur un paysage d’une rare magnificence. La superbe Loire roulait ses eaux majestueuses à travers la plus riche plaine de la France, et s’avançait entre deux rives ornées de tours et de terrasses, d’oliviers et de vignes. L’ancienne capitale de la Touraine élevait ses tours, ses portes et ses créneaux blanchis par les rayons de la lune, tandis que dans l’enceinte de ses murs on découvrait l’immense édifice gothique que la piété du saint évêque Perpétue fit construire dans le cinquième siècle, et que le zèle de Charlemagne et de ses successeurs avait agrandi avec une splendeur d’architecture qui avait fait de cette église la plus magnifique de France. La vue découvrait aussi les tours de l’église de Saint-Gratien, ainsi que les sombres remparts du château fortifié que l’on dit avoir été anciennement la résidence de l’empereur Valentinien.

Les circonstances dans lesquelles il se trouvait placé, quoique de nature à l’occuper exclusivement, n’empêchèrent point le jeune Écossais d’éprouver une sensation de plaisir et d’étonnement. Accoutumé à l’aspect sauvage mais imposant des montagnes au milieu desquelles il était né, à la pauvreté, pourrait-on dire, des plus magnifiques paysages de sa patrie, il contemplait avec ravissement le tableau qui se déroulait devant lui, tableau que l’art et la nature conspiraient à décorer avec la plus riche splendeur. Il fut appelé à l’objet du voyage par la voix de la plus âgée des deux comtesses, montée à une octave plus haut que les doux sons qui avaient vibré à l’oreille de Quentin lorsqu’elles avaient dit adieu au roi : elle demandait à parler au chef de l’escorte. Donnant de l’éperon à son cheval, Durward se présenta devant les dames en cette qualité, et la comtesse Hameline lui fit subir l’interrogatoire suivant :

« Quel est votre nom ? quelle est votre qualité ? »

Il répondit sur ces deux points.

— « Connaissez-vous parfaitement la route ? — Il ne pouvait, répliqua-t-il, assurer qu’il eût une bien grande connaissance de la route ; mais il était muni d’amples instructions ; et il devait à la première halte trouver un guide qui serait en état, sous tous les rapports, de les diriger dans le reste du voyage ; en attendant, un cavalier qui venait de les joindre, et qui faisait le quatrième de l’escorte, devait leur servir de guide pendant la première journée. — Et d’où vient que vous avez été choisi pour un pareil service ? J’apprends que vous êtes le même jeune homme que j’ai vu hier en faction dans la galerie où nous rencontrâmes la princesse de France. Vous paraissez bien jeune et bien peu expérimenté pour une pareille mission ; d’ailleurs, vous n’êtes pas Français, car vous parlez cette langue avec un accent étranger. — Mon devoir est d’obéir aux ordres du roi, madame, et non point d’en discuter les motifs. — Êtes-vous de naissance noble ? — Je puis vous l’affirmer en sûreté de conscience. — Et n’êtes-vous pas, » dit à son tour la jeune dame, mais avec un accent timide ; « n’êtes-vous pas la même personne que je vis avec le roi lorsqu’il me fit appeler à l’auberge des Fleurs-de-Lis ? »

Baissant la voix, peut-être d’après le même sentiment de timidité, Quentin répondit affirmativement.

— « Alors il me semble, ma tante, » dit Isabelle en s’adressant à la comtesse Hameline, « que nous n’avons rien à craindre, étant sous la sauvegarde de ce jeune archer ; du moins il n’a pas l’air d’un homme à qui l’on aurait pu confier sans scrupule l’exécution d’un plan de trahison ou de cruauté envers deux femmes sans défense. — Sur mon honneur, madame, s’écria Durward, sur la renommée de ma maison, sur les cendres de mes ancêtres, je ne pourrais, pour la France et l’Écosse réunies, me rendre coupable de trahison ou de cruauté envers vous. — Vous parlez bien, jeune homme, dit la comtesse Hameline ; mais nous sommes accoutumées à entendre de beaux discours sortir de la bouche du roi de France et de celle de ses agents. C’est ainsi que nous avons été engagées à chercher un refuge en ce pays, lorsque nous aurions pu obtenir la protection de l’évêque de Liège avec moins de risque qu’à présent, ou nous mettre sous celle de Winceslas d’Allemagne, sous celle même du roi d’Angleterre. Et à quoi ont abouti les promesses du roi ? À nous cacher obscurément, honteusement, sous des noms plébéiens, comme des marchandises prohibées, dans cette misérable hôtellerie, où nous, et tu le sais, Marton, » ajouta-t-elle en s’adressant à sa femme de chambre, « nous qui n’avions jamais fait notre toilette que sous un dais ou sur une estrade à trois marches, nous avons été obligées de nous habiller debout, sur un simple plancher, comme si nous eussions été deux laitières. »

Marton convint que sa maîtresse disait une bien triste vérité.

— « Je voudrais que c’eût été là le plus grand mal, ma chère tante, reprit Isabelle ; je me serais bien passée de faste. — Mais non pas de société, ma chère nièce ; cela est impossible. — Je me serais passée de tout, » répondit Isabelle d’un ton de voix qui pénétra jusqu’à l’âme de son jeune protecteur ; « oui, de tout, pourvu qu’on m’eût accordé une retraite sûre et honorable. Je ne désire point… Dieu m’en est témoin !… je n’ai jamais désiré amener une guerre entre la France et la Bourgogne, ma patrie, ou que la vie d’un seul homme fût sacrifiée pour moi. Je ne demandais que la permission de me retirer dans le couvent de Marmoutier, ou dans quelque autre saint monastère. — C’était parler comme une véritable folle, belle nièce, et non comme la fille de mon noble frère. Il est heureux qu’il existe encore une personne qui possède quelque chose de l’esprit de la noble maison de Croye. Comment distinguerait-on une dame de haute naissance d’une laitière hâlée par le soleil, si ce n’est parce qu’on rompt des lances pour l’une, et des bâtons de coudrier pour l’autre ? Je vous dis, jeune fille, que lorsque j’étais à la fleur de mon printemps, à peine plus âgée que vous ne l’êtes aujourd’hui, la fameuse passe d’armes d’Aflinghem eut lieu en mon honneur. Les tenants étaient au nombre de quatre, et celui des assaillants alla jusqu’à douze ; elle dura trois jours, et coûta la vie à deux chevaliers ; une épine du dos, une clavicule furent fracturées, trois jambes et deux bras brisés : sans parler d’un si grand nombre de contusions que les hérauts d’armes ne purent les compter. Oui, c’est ainsi que les dames de notre maison ont toujours été honorées. Ah ! si vous aviez seulement moitié autant de cœur que vos ancêtres, vous trouveriez le moyen, dans quelque cour où l’amour des dames et la gloire des armes sont encore en honneur, de faire publier un tournoi dont votre main serait le prix, comme celle de votre bisaïeule d’heureuse mémoire, à la joute d’armes de Strasbourg ; vous vous assureriez ainsi la meilleure lance d’Europe, pour soutenir les droits de la maison de Croye contre l’oppression de la Bourgogne et la politique de la France. — Mais, belle tante, j’ai ouï dire à ma nourrice que, bien que le rhingrave se soit montré la meilleure lance au tournois de Strasbourg, et ait obtenu ainsi la main de ma bisaïeule d’heureuse mémoire, ce mariage ne fut pourtant pas heureux, attendu que souvent il la grondait et quelquefois même il la battait. — Et pourquoi non ? » s’écria la comtesse Hameline dans son enthousiasme romanesque pour la chevalerie ; « pourquoi ces bras victorieux, accoutumés à distribuer de bons horions hors de leurs châteaux, déposeraient-ils leur énergie en rentrant chez eux ? J’aimerais mille fois mieux être battue deux fois par jour par un mari dont le bras serait aussi redoutable aux autres qu’à moi-même, que d’être l’épouse d’un poltron qui n’oserait lever la main ni sur sa femme ni sur qui que ce fût. — Je vous souhaiterais beaucoup de plaisir avec un époux si turbulent, belle tante, et, bien certainement, sans envier votre sort ; car si des membres cassés sont l’ornement des tournois, il n’y a rien de moins agréable dans le boudoir d’une femme. — Oh mais ! les coups ne sont pas une conséquence nécessaire du mariage avec un chevalier de renom, quoiqu’il soit vrai que votre aïeul d’heureuse mémoire, le rhingrave Gottfried, fut un peu brusque et aimât un peu trop le vin du Rhin. Le parfait chevalier, le vrai chevalier est un agneau auprès des dames et un lion dans les combats. Il y avait Thibault de Montigny… Dieu veuille avoir son âme !… C’était la meilleure pâte d’homme que l’on pût voir, et non seulement il ne fut jamais assez discourtois pour lever la main sur sa femme, mais, par Notre-Dame ! lui qui battait tous ses ennemis en rase campagne, trouva chez lui une belle ennemie qui savait le battre. Eh bien ! ce fut sa faute. Il était un des tenants de la passe d’armes d’Haflinghem, et il s’y distingua tellement que, si telle eût été la volonté du ciel et de votre grand-père, il aurait pu y avoir une dame de Montigny dont les manières auraient mieux répondu à la douceur du caractère du bon chevalier. »

La comtesse Isabelle, qui avait quelque raison de se défier de cette passe d’armes d’Haflinghem, parce que c’était un sujet sur lequel sa tante se montrait souvent très-diffuse, laissa tomber la conversation ; et Quentin, avec la politesse naturelle à un homme bien élevé, craignant que sa présence ne gênât leur conversation, poussa en avant, et alla rejoindre le guide comme pour lui faire quelques questions relativement à la route.

Cependant les deux dames continuèrent à voyager en silence, ou en s’entretenant de choses qui ne méritent pas d’être rapportées. Enfin le jour commença à paraître ; et comme elles étaient à cheval depuis plusieurs heures, Quentin, craignant qu’elles ne fussent fatiguées, se montra impatient d’arriver à la plus prochaine halte. « Je vous la montrerai dans une demi-heure, dit le guide. — Et alors vous nous laisserez aux soins d’un autre guide ? demanda Quentin. — C’est cela même, monsieur l’archer. Mes voyages sont toujours courts et en droite ligne. Lorsque vous et les autres, monsieur l’archer, vous suivez la courbure de l’arc, moi je suis toujours la corde. »

Depuis long-temps la lune avait disparu de l’horizon, mais l’aurore commençait à le teindre de ses couleurs vives et brillantes qui se réfléchissaient sur la surface d’un petit lac le long duquel nos voyageurs marchaient alors. Ce lac était situé au milieu d’une vaste plaine parsemée d’arbres isolés, de bosquets et de touffes d’arbustes, mais en si petit nombre que l’on pouvait à la rigueur l’appeler une plaine découverte ; ce qui permettait d’apercevoir les objets assez distinctement. Quentin jeta les yeux sur le personnage à côté duquel il se trouvait, et sous l’ombre d’un large chapeau rabattu, tel que le sombrero du paysan espagnol, il reconnut les traits facétieux de ce même Petit-André dont les doigts, il n’y avait pas bien long-temps, avaient, de concert avec ceux de son lugubre confrère Trois-Échelles, été si désagréablement pour lui affairés autour de son cou. Cédant à un sentiment d’aversion, non toutefois exempt de crainte (car dans son pays l’exécuteur des hautes œuvres était regardé avec une horreur presque superstitieuse), aversion que ne diminuait que fort peu le bonheur qu’il avait eu de lui échapper, Quentin détourna comme par instinct la tête de son cheval vers la droite, et le pressant en même temps de l’éperon, lui fit faire une demi-volte qui mit entre lui et son odieux compagnon une distance d’environ huit pieds. « Ho ! ho ! ho ! s’écria Petit-André ; par Notre-Dame de la Grève ! notre jeune soldat se souvient encore de nous ! Eh bien ! camarade, vous ne me gardez pas rancune, j’espère ? Il faut que chacun gagne son pain dans ce pays. Personne ne doit avoir honte d’avoir passé par mes mains ; car je fais mon ouvrage aussi proprement que quiconque ait jamais attaché un fruit vivant à un arbre mort. De plus, Dieu m’a fait la grâce de créer en moi un joyeux compagnon. Ha ! ha ! ha ! Je pourrais vous raconter bon nombre de si bonnes plaisanteries de ma façon, faites entre le pied de l’échelle et le haut de la potence, que, sur mon âme, je me suis vu obligé de précipiter ma besogne, de peur que ces brutes ne mourussent de rire, ce qui aurait infailliblement jeté du discrédit sur mon métier.

En parlant ainsi, il fit appuyer son cheval du côté de l’Écossais pour regagner l’intervalle que celui-ci avait mis entre eux, puis il ajouta : « Allons, monsieur l’archer, point de bouderie entre nous ; car, pour moi, j’ai toujours fait mon devoir sans colère et avec gaieté ; et je n’aime jamais mieux un homme que lorsque je lui ai passé autour du cou mon collier courte-haleine pour en faire un chevalier de l’ordre de Saint-Patibularius, comme le chapelain du grand prévôt, le digne père Vaconeldiablo[78], a coutume d’appeler le saint patron de la prévôterie. — En arrière, misérable ! » s’écria Quentin, voyant que l’exécuteur des hautes œuvres cherchait à se rapprocher de lui ; « éloigne-toi, ou je serai tenté de te faire connaître la distance qui sépare un homme d’honneur de celui qui n’est que le rebut de la société. — Là ! là ! comme vous êtes vif ! Si vous aviez dit un homme plein d’honnêteté, passe ; il y aurait quelque ombre de vérité là dedans ; mais quant aux hommes d’honneur, de par Dieu ! j’ai à travailler tous les jours avec cette sorte de gens, d’aussi près et d’une manière aussi serrée que lorsque j’ai été sur le point de vous faire accepter mes services. Mais que la paix soit avec vous, et tenez-vous compagnie à vous-même, si tel est votre désir. Je vous aurais invité à vider avec moi un flacon de vin d’Auvergne pour noyer le souvenir de toute rancune ; mais vous dédaignez ma courtoisie… eh bien ! boudez tant qu’il vous plaira. Je n’ai jamais de querelles avec mes pratiques, mes jolis sauteurs, mes joyeux danseurs, mes petits compagnons de jeu, comme Jacques le boucher appelle ses agneaux ; en un mot, avec ceux qui comme Votre Seigneurie, portent le mot corde[79] écrit sur leur front. Non, non ; qu’ils me traitent comme ils le voudront, mes petits services sont toujours à leur disposition ; et vous verrez vous-même, la première fois que vous tomberez sous ma main, que Petit-André sait ce que c’est que le pardon des injures… »

Après ces paroles, qu’il résuma toutes en un regard des plus ironiques, Petit-André fit entendre l’interjection par laquelle on a coutume d’exciter un cheval trop lent, et se retira de l’autre côté de la route, laissant le jeune homme digérer ses sarcasmes aussi bien qu’en est capable le cœur haut et fier qui bat dans la poitrine d’un Écossais.

Quentin avait éprouvé une forte tentation de lui appliquer sur le dos le bois de sa lance, et de recommencer jusqu’à ce qu’elle se rompît ; mais il réprima sa colère, en considérant qu’une rixe ou même une simple querelle avec un tel homme ne pouvait être honorable en aucun temps ni en aucun lieu, et que dans l’occasion présente, ce serait un oubli de ses devoirs qui pourrait avoir les plus funestes conséquences. Il méprisa donc les railleries inconvenantes d’un personnage tel que ce Petit-André, et se contenta de souhaiter bien sincèrement qu’elles ne fussent point parvenues aux oreilles des dames confiées à ses soins, sur l’esprit desquelles elles n’auraient pu que faire une impression défavorable à un homme exposé à de tels sarcasmes. Mais il fut bientôt détourné de ses réflexions par ces cris que les deux dames poussèrent à la fois : « Regardez ! regardez derrière nous ! Pour l’amour du ciel ! veillez sur nous et sur vous-même… On nous poursuit. »

Quentin jeta aussitôt un regard en arrière, et vit qu’effectivement deux cavaliers armés les poursuivaient : la rapidité de leur marche lui fit penser qu’ils ne tarderaient pas à les rejoindre : « Ce sont probablement des soldats de la garde prévôtale, qui font leur ronde dans la forêt. Regarde, » ajouta-t-il en s’adressant à Petit-André, « et vois ce que ce peut être. »

Petit-André obéit, et se replaçant en selle après avoir fait sa reconnaissance : « Ces cavaliers, beau sire, » dit-il d’un air facétieux, « ne sont ni vos camarades ni les miens ; ce ne sont ni des archers ni des gens de la garde prévôtale ; car je crois voir qu’ils portent des casques dont la visière est baissée, ainsi que des hausse-cols. Je voudrais que ces hausse-cols fussent au diable : de toutes les pièces de l’armure, c’est celle qui me contrarie le plus ; j’ai quelquefois perdu une heure avant de pouvoir défaire les agrafes. Nobles dames, » dit Durward sans faire attention aux paroles de Petit-André, » allez en avant, non assez vite pour que l’on puisse croire que vous prenez la fuite, mais assez cependant pour profiter de l’obstacle que je vais opposer à la course de ces deux cavaliers qui nous suivent. »

La comtesse Isabelle jeta un coup d’œil sur leur guide, et ensuite adressa à voix basse quelques mots à sa tante, qui dit à Quentin : « Nous avons toute confiance en vous, monsieur l’archer, et nous préférons courir le risque de tout ce qui pourra nous arriver en votre compagnie, plutôt que d’aller en avant avec cet homme, dont la physionomie ne nous paraît pas de bon augure. — Faites ce qui vous conviendra, mesdames, répondit Quentin. Ils ne sont que deux ; et quoique ce soient des chevaliers, comme leurs armes semblent l’indiquer, ils apprendront, s’ils ont quelque mauvais dessein, comment un Écossais sait faire son devoir en présence et pour la défense de personnes telles que vous. Lequel de vous, » continua-t-il en s’adressant aux gardes qu’il commandait, « veut être mon camarade, et rompre une lance avec ces deux braves ? »

Deux de ces hommes manquèrent absolument de résolution ; mais le troisième, Bertrand Guyot, jura que, Cap de Diou[80] ! fussent-ils chevaliers de la Table ronde du roi Arthur, il s’assurerait si leur épée était de bonne trempe, pour l’honneur de la Gascogne.

Pendant qu’il parlait ainsi, les deux chevaliers, car ils ne paraissaient pas être d’un moindre rang, arrivèrent à l’arrière-garde de la petite troupe, où Quentin et son brave compagnon s’étaient déjà placés. L’un et l’autre étaient couverts d’une excellente armure d’acier poli, sans aucune devise qui pût les faire reconnaître.

Lorsqu’ils se furent approchés, l’un d’eux cria à Quentin : « Sire écuyer, retirez-vous ; nous venons vous débarrasser d’une mission qui est au-dessus de votre rang et de votre condition : vous ferez bien de remettre ces dames à nos soins, comme étant plus capables en tout point de veiller sur elles ; d’ailleurs, nous savons qu’avec vous elles ne sont guère mieux que captives. — En réponse à votre demande, messieurs, répliqua Durward, sachez, en premier lieu, que je m’acquitte d’un devoir qui m’a été imposé par mon souverain actuel ; et en second lieu, que, tout indigne que je puisse être, ces dames désirent rester sous ma protection. — Comment, drôle ! » s’écria un des deux champions ; « oserais-tu, toi mendiant vagabond, opposer résistance à deux chevaliers. — Résistance est bien dit, répliqua Quentin ; car je résisterai à votre attaque insolente et illégale, et s’il existe entre nous quelque différence de rang, ce dont il m’est encore permis de douter, votre conduite discourtoise la fait disparaître. Tirez donc vos épées, ou, si vous voulez faire usage de la lance, prenez du champ. »

Les chevaliers tournèrent bride, et s’éloignèrent de quelques centaines de pas. Alors Quentin, jetant un coup d’œil vers les deux dames, s’inclina sur le pommeau de la selle, comme pour leur demander de faire des vœux pour lui ; et tandis qu’elles agitaient leurs mouchoirs en signe d’encouragement, les deux assaillants arrivèrent à la distance nécessaire pour charger.

Recommandant au Gascon de se conduire en brave, Durward mit son coursier au galop, et les quatre cavaliers se rencontrèrent en pleine course au milieu du terrain qui les séparait d’abord. Le choc fut fatal au Gascon ; car son adversaire, dirigeant sa lance contre son visage, qui n’était pas défendu par une visière, la lui fit entrer dans l’œil, d’où elle pénétra jusque dans le crâne, et il tomba mort aux pieds de son cheval.

D’un autre côté Quentin, quoique ayant le même désavantage, fit un mouvement sur sa selle avec tant d’à propos, que la lance de son ennemi, après lui avoir légèrement effleuré la joue, passa par-dessus son épaule droite, tandis que la sienne, frappant son antagoniste justement sur la poitrine, le renversa par terre. Quentin sauta à bas de cheval pour détacher le casque du vaincu ; mais l’autre chevalier, qui, par parenthèse, n’avait encore rien dit, voyant le sort de son compagnon, mit pied à terre plus promptement encore que Durward, et se plaçant jambe deçà jambe delà sur le corps de son ami, qui restait privé de sentiment, il s’écria : « Au nom de Dieu et de saint Martin ! remonte à cheval, mon brave, et va-t’en avec ta pacotille de femmes. Ventre-saint-gris elles ont déjà causé assez de mal ce matin. — Avec votre permission, sire chevalier, » répondit Quentin qui ne pouvait digérer le ton menaçant avec lequel cet avis lui était donné, « je veux voir d’abord à qui j’ai eu affaire, et savoir qui répondra de la mort de mon camarade. — Tu ne vivras assez ni pour le savoir ni pour le dire, retire-toi en paix, jeune homme ; si nous avons fait la folie d’interrompre votre voyage, nous nous en sommes mal trouvés, car tu as fait plus de mal que n’en pourraient réparer ta vie et celle de toutes les personnes de ta troupe. Ah ! tu le veux donc, » ajouta-t-il en voyant Quentin s’avancer sur lui l’épée à la main, « eh bien ! reçois celle-là… »

En parlant ainsi, il déchargea sur le casque de l’Écossais un coup si vigoureux que jusqu’alors, quoique élevé dans un pays où ils étaient aussi fréquents que bien appliqués, Quentin n’avait jamais entendu parler d’une pareille estocade ailleurs que dans les romans. Il descendit avec la rapidité de la foudre, abattit la garde de l’épée que le jeune soldat avait élevée pour protéger sa tête, et fendit son casque, qui pourtant était à l’épreuve, au point de toucher ses cheveux, mais sans lui faire d’autre mal. Cependant Durward, étourdi et n’y voyant plus, tomba un genou en terre, et se fût trouvé pendant un instant à la merci du chevalier, si celui-ci eût voulu lui porter un second coup. Mais, soit compassion pour la jeunesse de Quentin, soit admiration pour son courage, soit par une générosité chevaleresque qui lui faisait dédaigner un combat qui cessait d’être égal, le vainqueur ne voulut pas profiter de ses avantages ; et bientôt Quentin, revenant à lui, se releva, et attaqua son adversaire avec l’énergie d’un homme déterminé à vaincre où à mourir, et avec la présence d’esprit nécessaire pour ne perdre aucune chance favorable. Résolu de ne pas s’exposer de nouveau à des coups aussi terribles que celui qu’il avait déjà reçu, il mit à profit une agilité supérieure, qu’augmentait encore la légèreté relative de son armure, pour harasser son ennemi en l’attaquant tantôt d’un côté, tantôt de l’autre, avec des mouvements si soudains et si rapides que celui-ci, dans cette seconde escarmouche, trouva difficile de se défendre sans éprouver beaucoup de fatigue.

Ce fut en vain que ce généreux adversaire cria à Quentin qu’ils n’avaient plus aucun motif de se battre, et qu’il lui répugnait de lui faire aucun mal. N’écoutant que le désir de laver la honte de sa défaite momentanée, Durward continua à l’assaillir avec la rapidité de l’éclair, le menaçant tantôt du tranchant, tantôt de la pointe de son épée, et ayant toujours l’œil tellement attentif aux mouvements de son ennemi, dont il avait déjà senti la force supérieure d’une manière si terrible, qu’il était toujours prêt à sauter en arrière ou de côté, pour éviter ses coups. « Que le diable soit de ce jeune fou aussi obstiné que présomptueux ! marmotta le chevalier ; il ne saurait donc se tenir tranquille à moins d’avoir la tête cassée ! » Changeant alors de manière de combattre, il se recueillit comme pour se tenir sur la défensive, paraissant vouloir se borner à parer, sans les lui rendre, les coups que Quentin cherchait continuellement à lui porter, mais bien décidé à mettre fin au combat d’un seul coup, au premier moment où, soit faute de force, soit par une fausse passe ou par un coup mal dirigé, le jeune soldat viendrait à se découvrir tant soit peu. Il est probable que cette habile politique lui aurait réussi ; mais le sort en avait autrement ordonné.

Cette lutte se poursuivait avec une égale fureur de part et d’autre, quand survint un gros de cavalerie. « Arrêtez ! au nom du roi ! » cria-t-on aux deux champions, qui reculèrent aussitôt ; et Quentin vit avec surprise que son capitaine, lord Crawford, était à la tête de la troupe qui venait d’interrompre le combat. Il reconnut aussi Tristan l’Ermite, avec deux ou trois de ses gens. En tout il y avait à peu près une vingtaine de cavaliers.


CHAPITRE XV.

LE GUIDE.


Il se disait un enfant de l’Égypte, et un des descendants de ces magiciens, redoutables ennemis du peuple d’Israël et de son prophète lorsqu’il habitait Gessen… prétendant lutter contre le pouvoir des enfants de Lévi et imitant les miracles de Jéhovah au moyen d’enchantements. Mais lorsque l’ange exterminateur appesantit son bras sur l’Égypte, ces sages orgueilleux pleurèrent sur leurs premiers-nés, frappés du même fléau que l’ignorant et grossier paysan.
Anonyme.


L’arrivée de lord Crawford et de son détachement mit tout à coup fin au combat que nous avons essayé de décrire dans le chapitre précédent ; et le chevalier, ôtant son casque, s’empressa de remettre son épée au vieux lord, en disant : « Crawford, je me rends. Mais, écoutez, que je vous parle à l’oreille… Un mot… Pour l’amour de Dieu, sauvez le duc d’Orléans ! — Comment ! quoi ! le duc d’Orléans ? s’écria le commandant des archers écossais. Au nom du grand diable d’enfer ! comment cela est-il arrivé ? Cet acte de galanterie va le perdre pour jamais dans l’esprit du roi. — Ne me faites pas de questions, » répondit Dunois, car ce n’était rien moins que lui-même ; « c’est ma faute à moi seul. Voyez, le voilà qui fait un mouvement. Je ne venais que dans le dessein d’enlever cette jeune comtesse et devenir propriétaire de ses domaines en l’épousant : voyez ce qui en résulte. Ordonnez à votre canaille de se tenir à l’écart ; que personne ne porte les yeux sur lui. » En parlant ainsi, il leva la visière du duc, et lui jeta sur le visage de l’eau que lui fournit le lac voisin.

Cependant Quentin restait comme pétrifié, tant les aventures se succédaient pour lui avec une étonnante rapidité ! Les traits pâles de son premier antagoniste lui apprenaient en ce moment qu’il avait renversé le premier prince du sang de France ; et les paroles du second, que c’était avec le meilleur champion du royaume, le fameux Dunois, qu’il venait de mesurer son épée. Ces deux faits d’armes étaient très-honorables en eux-mêmes ; mais le roi les regarderait-il comme méritoires ? c’était une autre question.

Le duc, ayant repris connaissance, était en état de se tenir sur son séant et d’écouter ce qui se passait entre Dunois et Crawford, le premier insistant vivement sur ce qu’il n’était nullement nécessaire de faire mention du nom du très-noble duc d’Orléans dans cette affaire, puisqu’il était prêt à prendre tout le blâme sur lui seul et à affirmer que le duc ne l’avait suivi que par amitié.

Lord Crawford l’écoutait les yeux baissés, soupirait de temps en temps, et secouait la tête. Enfin il se redressa, et répondit : « Tu sais, Dunois, que, par respect pour la mémoire de ton père aussi bien que par l’amitié que je te porte à toi-même, je désirerais bien volontiers te rendre service. — Je ne demande rien pour moi, répondit Dunois ; je t’ai rendu mon épée, et je suis ton prisonnier ; que faut-il de plus ? Mais c’est pour ce noble prince, le seul espoir de la France, si Dieu nous enlevait le dauphin. Il n’est venu ici que pour me faire plaisir, pour m’aider à faire ma fortune : le roi m’y avait en quelque sorte encouragé. — Dunois, répliqua Crawford, si tout autre que toi me disait que tu as entraîné le noble prince dans cette fâcheuse affaire pour te servir dans quelque projet, je lui dirais sans hésiter qu’il en a menti ; et quoique tu me le dises toi-même, j’ai peine à croire que ce soit la vérité. — Noble Crawford, » dit le duc d’Orléans qui était entièrement revenu de son évanouissement, « votre caractère ressemble trop à celui de votre ami Dunois pour que vous ne lui rendiez pas justice. C’est effectivement moi qui l’ai entraîné ici pour une folle entreprise suggérée par une folle passion, et exécutée avec précipitation et témérité. Regardez-moi tous, « ajouta-t-il en se levant et se tournant vers les soldats ; « je suis Louis d’Orléans, prêt à subir la peine de ma folie. J’espère que le roi ne fera tomber son ressentiment que sur moi, comme cela n’est que trop juste. En attendant, comme un enfant de France ne doit remettre son épée à qui que ce soit, pas même à vous, brave Crawford… adieu, mon bon acier ! »

En parlant ainsi, il tira son épée du fourreau et la lança dans le lac. Elle traça dans l’air un sillon de lumière, et s’enfonça dans les eaux jaillissantes, qui la recouvrirent aussitôt. Chacun restait dans l’irrésolution et l’étonnement, tant le rang du coupable était respectable, tant son caractère était estimé ! et il n’y avait pas un seul des spectateurs qui ne sentît que les suites de sa téméraire entreprise, attendu les vues que le roi avait sur lui, entraîneraient probablement sa ruine totale.

Dunois parla le premier, et ce fut du ton de reproche que prend un ami offensé et en qui on a manqué de confiance.

« Ainsi donc, dit-il, Votre Altesse a jugé à propos, dans la même matinée, de jeter dans l’eau sa meilleure épée, de renoncer aux bonnes grâces du roi, et de dédaigner l’amitié de Dunois ? — Mon bien-aimé cousin, répondit le duc, comment ai-je montré le dessein de dédaigner votre amitié, quand je dis la vérité que je dois à votre sûreté et à mon honneur ? — De quel droit vous mêlez-vous de ma sûreté, mon très-honoré cousin, je voudrais bien le savoir ? » répliqua brusquement Dunois. « Que vous importe, au nom de Dieu ! si j’ai envie d’être pendu, étranglé, jeté dans la Loire, poignardé, roué, enfermé vivant dans une cage de fer, enterré tout vif dans un cul de basse fosse du château, ou enfin traité de toute autre manière qu’il plaira au roi Louis d’ordonner à l’égard de son fidèle sujet ? Il n’est pas besoin de me faire signe de l’œil, ou de froncer le sourcil et d’indiquer Tristan l’Ermite ; je vois le coquin aussi bien que vous. Mais il n’en serait pas résulté tant de mal pour moi ; ma vie n’était pas si gravement compromise. Quant à ce qui est de votre honneur, par la rougeur de sainte Madeleine ! je crois que votre honneur consistait à ne pas entreprendre la besogne de ce matin, ou du moins à ne pas vous mettre en évidence. Voilà maintenant que Votre Altesse s’est laissé désarçonner par un jeune rustre à peine arrivé de ses montagnes d’Écosse. — Doucement, doucement, dit lord Crawford ; cela ne doit pas vous faire rougir. Ce n’est pas la première fois qu’un jeune Écossais a rompu une bonne lance. Je suis charmé qu’il se soit bien conduit. — Je ne dirai pas le contraire, répliqua Dunois ; et pourtant si Votre Seigneurie était arrivée tant soit peu plus tard, il aurait pu y avoir une place vacante dans votre compagnie d’archers. — Oui, oui, répondit lord Crawford ; je lis votre signature sur ce morion fendu. Qu’on le retire à ce garçon, et qu’on lui donne un bonnet doublé en acier, cela lui garantira la tête mieux que cette boîte brisée. Et maintenant, Dunois, j’ai à prier le duc d’Orléans et vous de monter à cheval et de me suivre, car j’ai reçu l’ordre de vous conduire dans un lieu différent de celui que je désirerais pouvoir vous assigner. — Ne puis-je dire un mot à ces belles dames, milord Crawford ? demanda le duc d’Orléans. — Pas une syllabe ; je suis trop l’ami de Votre Altesse pour permettre une pareille imprudence.

Puis s’adressant à Quentin, il ajouta :

« Vous, jeune homme, vous avez fait votre devoir ; partez, et remplissez fidèlement la mission qui vous a été confiée. — Sauf votre permission, milord, » dit Tristan avec sa brutalité ordinaire, « le jeune homme doit chercher un autre guide. Je ne puis me passer de Petit-André, quand il est probable qu’il y aura de la besogne pour lui. — Ce jeune homme, » dit Petit-André en s’avançant, « n’a qu’à suivre le sentier qui est devant lui, et qui le conduira à l’endroit où il trouvera l’homme qui doit lui servir de guide. Je ne voudrais pas pour mille ducats m’éloigner de mon chef aujourd’hui. J’ai pendu bien des chevaliers et des écuyers, de riches échevins et des bourgmestres par-dessus le marché ; des comtes et des marquis eux-mêmes ont tâté de mon savoir-faire… hum ! » Il jeta un regard sur le duc, comme pour lui donner à entendre qu’il remplirait volontiers le blanc avec ces mots : Un prince du sang ! « Ho ! oh ! Petit-André, il sera parlé de toi dans la chronique. — Souffrez-vous que vos coquins tiennent un pareil langage en présence d’un personnage si éminent que le prince ? » demanda lord Crawford en regardant Tristan d’un air sévère. — « Que ne le corrigez-vous vous-même, milord ? » répondit Tristan d’un air bourru. — « Parce qu’il n’y a ici que ta main qui puisse le frapper sans se dégrader en le frappant. — En ce cas, gouvernez vos propres gens, milord, et je répondrai des miens, » dit le grand prévôt.

Lord Crawford semblait se disposer à lui faire une violente réplique, mais, comme s’il eût mieux réfléchi, il lui tourna le dos, et pria le duc d’Orléans et Dunois de se placer à ses côtés ; après quoi il fit un signe d’adieu aux dames, et dit à Quentin :

« Que Dieu te bénisse, mon enfant ! tu as commencé ton service vaillamment, quoique dans une malheureuse cause. »

Il était au moment de partir, lorsque Quentin entendit Dunois demander tout bas à Crawford : « Nous conduisez-vous au Plessis ? — Non, mon malheureux et imprudent ami, » répondit Crawford en soupirant : « c’est à Loches. »

Loches ! Ce nom, encore plus redouté que celui du Plessis, sonna comme celui du glas funèbre à l’oreille du jeune Écossais. Il en avait entendu parler comme d’un lieu destiné à ces actes secrets de cruauté dont Louis lui-même avait honte de souiller l’intérieur de sa propre résidence. Il existait dans ce lieu de terreur des cachots creusés sous des cachots, dont quelques-uns n’étaient pas connus des gardiens eux-mêmes, tombeaux vivants où ceux qui y étaient renfermés n’avaient guère d’autre espoir que de respirer pour le reste de leur vie un air impur, et de se nourrir de pain et d’eau. Dans ce château formidable il y avait aussi de ces horribles lieux de détention appelés cages, dans lesquels le malheureux prisonnier ne pouvait ni se tenir debout, ni s’étendre pour dormir, invention attribuée au cardinal de la Balue. Il n’est donc pas étonnant que le nom de ce séjour d’horreurs, et la pensée qu’il avait en partie contribué à y envoyer ces deux illustres victimes, remplissent d’une si grande tristesse le cœur du jeune Écossais, qu’il marcha quelque temps la tête baissée, les yeux tournés vers la terre, et l’âme remplie des plus douloureuses réflexions.

Comme il s’était remis à la tête de sa petite troupe, en prenant la route qui lui avait été indiquée, la comtesse Hameline trouva l’occasion de lui adresser la parole.

« Il semblerait, beau sire, dit-elle, que vous regrettiez la victoire que vous avez remportée pour nous. »

Il y avait dans cette question quelque chose qui ressemblait à de l’ironie ; mais Quentin eut assez de tact pour répondre simplement et franchement :

« Je ne puis rien regretter de ce que j’ai fait pour le service de dames telles que vous ; mais je crois que si cela eût pu s’accorder avec votre sûreté, j’aurais préféré tomber sous les coups d’un aussi bon soldat que Dunois, plutôt que de contribuer à faire renfermer cet illustre chevalier et son malheureux cousin, le duc d’Orléans, dans les affreux cachots de Loches. — Ainsi donc c’était le duc d’Orléans ! » dit la vieille dame en se tournant vers sa nièce ; « je l’avais bien pensé, même à la distance d’où nous avons vu le combat. Vous voyez, ma chère, ce qui aurait pu arriver si ce monarque astucieux et avare nous eût permis de nous montrer à sa cour. Le premier prince du sang de France et le vaillant Dunois, dont le nom est aussi connu que celui de son illustre père ! Ce jeune homme a fait son devoir bravement et loyalement ; mais je serais tentée de regretter qu’il n’ait pas succombé avec honneur, puisque sa bravoure intempestive s’est placée entre nous et deux libérateurs aussi distingués. »

La comtesse Isabelle répliqua d’un ton ferme et qui trahissait même un certain mécontentement, en un mot avec une énergie que Quentin n’avait pas encore remarquée en elle.

— Madame, dit-elle, si je ne savais que vous voulez faire une plaisanterie, je dirais que le discours que vous tenez est une ingratitude envers notre brave défenseur, à qui nous devons peut-être plus que vous ne pensez. Si ces chevaliers avaient réussi dans leur téméraire entreprise et remporté la victoire, il n’est pas bien sûr qu’à l’arrivée des gardes du roi nous n’aurions pas partagé leur captivité. Quant à moi, je donne des larmes au brave jeune homme qui est mort en combattant pour nous, et bientôt je fonderai des messes pour le repos de son âme ; enfin j’espère, » continua-t-elle d’un ton plus timide, « que celui qui survit voudra bien recevoir l’expression de ma reconnaissance. »

Comme Quentin se tournait vers elle pour lui faire un remercîment convenable, elle aperçut des traces de sang sur l’une de ses joues, et s’écria du ton de la plus grande sensibilité : « Sainte Vierge ! il est blessé ! son sang coule ! Descendez de cheval, monsieur ; il faut panser votre blessure. »

En dépit de tout ce que Durward put dire pour persuader aux deux comtesses que sa blessure n’était que légère, il fut forcé de mettre pied à terre, de s’asseoir sur un tertre et d’ôter son casque ; et les dames de Croye, qui, suivant un usage qui n’est pas encore passé de mode, prétendaient à quelques connaissances en chirurgie, lavèrent la blessure, en étanchèrent le sang, et la bandèrent avec le mouchoir de la jeune comtesse, afin d’empêcher le contact de l’air, précaution que leur art leur prescrivait.

Dans les temps modernes, il arrive rarement, peut-être même jamais, qu’un galant reçoive une blessure pour l’amour d’une belle, et les belles, de leur côté, ne s’occupent aucunement du soin de les guérir : de part et d’autre, on court un danger de moins. Celui auquel les hommes échappent sera généralement reconnu ; mais le danger de panser une blessure comme celle de Quentin, blessure légère et nullement dangereuse, était peut-être aussi réel, dans son genre, que celui auquel s’était exposé le jeune Écossais et qui la lui avait fait recevoir.

Nous avons déjà dit que le blessé était d’une beauté remarquable. Lorsqu’il détacha son casque ou, pour mieux dire, son morion, une grande profusion de boucles de cheveux blonds s’en échappèrent autour d’un visage sur lequel la gaieté ordinaire à la jeunesse était tempérée par la rougeur de la modestie et le coloris du plaisir. De son côté, la jeune comtesse, lorsqu’elle fut obligée de tenir le mouchoir sur la blessure pendant que sa tante cherchait quelque vulnéraire dans les bagages, éprouva une émotion et un embarras, mêlés d’un sentiment de compassion pour le malade et de gratitude pour ses services, qui était loin de diminuer à ses yeux la bonne mine et les traits enchanteurs de Durward. En un mot, cet incident semblait amené par le destin pour compléter la communication mystérieuse que, par diverses petites circonstances, en apparence amenées par le hasard, il avait établie entre deux personnes qui, bien que différentes par le rang et la fortune, se ressemblaient infiniment par la jeunesse, la beauté, et un cœur tendre en même temps que romanesque. Il n’est donc pas étonnant qu’à compter de ce moment, l’idée de la comtesse Isabelle, déjà si familière à l’imagination du jeune Écossais, ait rempli complètement son cœur, et que la comtesse, quoique ses sentiments eussent un caractère moins décidé, autant du moins qu’elle se l’avouait à elle-même, ait pensé à son jeune défenseur, à qui elle venait de rendre un service essentiel, avec plus d’émotion qu’à aucun des nombreux gentilshommes qui, depuis deux ans, l’assiégeaient de leurs adorations. Par-dessus tout, lorsque l’image de Campo-Basso, l’indigne favori du duc Charles, avec son air hypocrite, son esprit bas et perfide, son cou de travers et son œil louche, se présentait à sa mémoire, il lui paraissait plus dégoûtant et plus hideux que jamais ; et alors elle prenait la ferme résolution de résister à toute tyrannie qui voudrait la forcer à contracter une union si odieuse.

D’un autre côté, soit que la bonne comtesse Hameline de Croye se connût en beauté masculine, et l’admirât autant que lorsqu’elle n’avait que quinze ans (car la bonne dame en avait au moins trente-cinq, s’il faut en croire les mémoires de cette noble famille), soit qu’elle crût n’avoir pas rendu à leur jeune protecteur toute la justice qu’il méritait, d’après la manière dont elle avait primitivement jugé ses services, il est certain qu’elle commença à le regarder d’un œil plus favorable.

« Ma nièce vous a donné un mouchoir pour bander votre blessure, lui dit-elle ; je vous en donnerai un pour honorer votre bravoure et pour vous encourager à faire de nouveaux progrès dans l’art de la chevalerie. »

À ces mots elle lui donna un mouchoir richement brodé en soie bleue et en argent, et, lui montrant la housse de son palefroi, ainsi que les plumes qui ornaient son bonnet de voyage, elle le pria de remarquer que les couleurs en étaient les mêmes.

L’usage du temps faisait une loi et prescrivait la manière de recevoir une pareille faveur, et Quentin s’y conforma en attachant le mouchoir autour de son bras ; cependant il mit dans cet acte de reconnaissance plus de gaucherie et moins de galanterie qu’il ne l’aurait fait dans une autre circonstance et devant d’autres personnes ; car, bien qu’en se parant des couleurs d’une dame, accordées de cette manière, il ne fît qu’une sorte de compliment qui ne tirait pas à conséquence, il aurait de beaucoup préféré jouir du droit de porter à son bras le mouchoir qui couvrait la blessure que lui avait faite l’épée de Dunois.

Cependant on se remit en route, et Quentin se tenait à côté des dames de Croye, qui paraissaient l’avoir tacitement admis dans leur société. Néanmoins il ne parla que peu ; son âme était remplie de ce sentiment intime de bonheur qui craint de se manifester au dehors avec trop d’abandon. La comtesse Isabelle parla encore moins, en sorte que la conversation fut principalement soutenue par sa tante, qui ne paraissait nullement disposée à la laisser languir ; car pour initier, disait-elle, le jeune archer dans les principes et la pratique de la chevalerie, elle fit avec le plus grand détail la description de la passe d’armes d’Haflinghem, dans laquelle elle avait distribué les prix aux vainqueurs.

Ne prenant qu’un faible intérêt, je suis fâché de le dire, au récit de ce spectacle splendide ainsi qu’à la description des emblèmes et des couleurs héraldiques des chevaliers flamands et allemands, que la comtesse expliquait en termes de blason avec une exactitude minutieuse et sans pitié pour ses auditeurs, Quentin commença à exprimer quelque crainte d’avoir dépassé le lieu où le guide devait les rejoindre, accident très-sérieux, et dont, si véritablement il était arrivé, on devait appréhender les conséquences les plus désagréables.

Tandis qu’il hésitait pour savoir s’il enverrait en arrière un de ses gens, afin de s’assurer de la vérité, il entendit sonner du cor, et regardant du côté d’où venait le son, il aperçut un cavalier qui accourait vers lui à toute bride. La petite taille, la longue crinière, l’air sauvage et indompté de l’animal qu’il montait, rappelèrent à Quentin la race des chevaux de montagne de son pays ; mais celui-ci était beaucoup mieux fait, et avec la même apparence de force jointe à l’habitude de la fatigue, il avait plus de rapidité dans ses mouvements. La tête, surtout, qui dans le petit cheval écossais est souvent lourde et paraît une masse informe, était petite et bien placée sur le cou de l’animal, dont les lèvres étaient fines, les yeux étincelants et les naseaux bien ouverts.

Le cavalier avait l’air encore plus étranger que le cheval qu’il montait, quoique celui-ci ne ressemblât nullement aux chevaux de France. Ses pieds pesaient dans de larges étriers, dont la forme tenait un peu de celle d’une pelle, et tenus si courts que ses genoux étaient presque aussi élevés que le pommeau de la selle. Cependant il maniait son palefroi avec beaucoup de dextérité. Il portait sur la tête un petit turban rouge, orné d’un panache fané qu’assujettissait une agrafe d’argent. Sa tunique, qui avait la forme de celles des Estradiotes, troupes que les Vénitiens levaient à cette époque dans les provinces situées à l’est de leur golfe, était de couleur verte et garnie de galons d’or usés et ternis. Les plis d’un large pantalon blanc, assez malpropre pour ne plus être digne de cette épithète, étaient réunis et serrés au-dessous de ses genoux, et ses jambes noires étaient entièrement nues, sauf la multitude des bandelettes qui attachaient à ses pieds une paire de sandales. Il n’avait pas d’éperons, les bords de ses larges étriers étant assez tranchants pour piquer les flancs de son cheval d’une manière sensible. La ceinture cramoisie de ce singulier cavalier soutenait à droite un poignard, à gauche un sabre moresque à lame recourbée, et le cor qui avait annoncé son arrivée était suspendu à un baudrier terni qui passait sur son épaule. Il avait le visage basané et brûlé par le soleil, la barbe peu épaisse, les yeux noirs et perçants, la bouche et le nez bien formés ; enfin ses traits en général auraient pu passer pour assez beaux, si ce n’eussent été les boucles de cheveux noirs qui tombaient autour de son visage, et un air de férocité, joint à une maigreur qui le faisait ressembler à un sauvage plutôt qu’à un homme civilisé.

« C’est encore un Bohémien, » se dirent les deux dames l’une à l’autre. « Sainte-Marie ! le roi peut-il encore avoir placé sa confiance dans un de ces brigands ? — Je questionnerai cet homme, si vous le désirez, dit Quentin, et je m’assurerai de sa fidélité autant qu’il me sera possible. »

Durward, de même que les dames de Croye, avait reconnu dans le costume et l’apparence de cet homme l’habillement et les manières de ces vagabonds avec lesquels il avait été si prêt d’être confondu, grâce à la célérité des procédés de Trois-Échelles et de Petit-André ; il était donc naturel qu’il vît du danger à se confier à un individu de cette race vagabonde.

« Es-tu venu ici pour nous chercher ? » fut la première question qu’il lui adressa.

L’étranger répondit par un signe de tête affirmatif.

— « Et dans quel dessein ? — Pour vous guider jusqu’au palais de celui de Liège. — De l’évêque, veux-tu dire ? »

Le Bohémien fit un nouveau signe affirmatif.

— « Quelle preuve peux-tu me donner que nous devons te croire ? — Pas d’autre que ce vieux refrain :

Le page tua le sanglier,
Le prince en eut la gloire[81].

— La preuve est bonne, dit Quentin ; marche en avant, mon garçon ; je ne tarderai pas à revenir te parler. » Retournant aussitôt auprès des dames, il leur dit : « Je suis convaincu que cet homme est le guide que nous devons attendre ; car il m’a donné un mot d’ordre que je crois n’être connu que du roi et de moi. Mais je vais causer de nouveau avec lui, et je tâcherai de m’assurer du degré de confiance qu’on peut lui accorder. »


CHAPITRE XVI.

LE VAGABOND.


Je suis aussi libre que pouvait l’être l’homme de la nature avant que les lois dégradantes de la servitude eussent été établies, et quand le noble sauvage errait à son gré dans les forêts.
Dryden, La conquête de Grenade.


Pendant que Quentin avait avec les deux comtesses la courte conversation indispensable pour leur donner l’assurance que le personnage extraordinaire qui venait d’augmenter leur troupe était le guide qui devait leur être envoyé de la part du roi, il remarqua, car il était aussi alerte à observer les mouvements de l’étranger que celui-ci pouvait l’être à observer les siens ; il remarqua, dis-je, que cet homme, non-seulement tournait la tête en arrière autant qu’il le pouvait, pour jeter sur eux des regards de curiosité, mais qu’avec une agilité singulière, plutôt semblable à celle d’un singe qu’à celle d’un homme, il se tournait sur sa selle de manière à être assis presque de côté, afin de pouvoir les observer plus à son aise et plus attentivement.

Peu satisfait de cette manœuvre, Quentin s’avança vers le Bohémien, et lui dit en le voyant reprendre la position convenable sur son cheval :

— « Il me semble, l’ami, que vous ne nous serez guère plus utile qu’un guide aveugle : car vous regardez la queue de votre cheval plus souvent que ses oreilles. — Et quand je serais effectivement aveugle, répondit le Bohémien, je pourrais encore vous servir de guide à travers quelque province que ce soit du royaume de France ou de ceux qui l’avoisinent. — Cependant vous n’êtes pas né Français, dit Durward. — Non. — De quel pays êtes-vous donc ? — Je ne suis d’aucun pays. — Comment ! d’aucun pays ? — Non, d’aucun. Je suis un Zingaro, un Bohémien, un Égyptien, ou tout ce que les Européens, dans leurs divers langages, peuvent juger à propos d’appeler notre peuple ; mais je n’ai pas de pays. — Êtes vous chrétien ? »

Le Bohémien secoua la tête.

« — Chien, » dit Quentin, car à cette époque l’esprit du catholicisme était peu tolérant ; « adores-tu Mahomet ? — Non, » répondit d’un air insouciant et d’un ton laconique le guide, qui ne parut ni offensé ni surpris de l’emportement du jeune homme. — « Êtes-vous donc païen ; qu’êtes-vous enfin ? — Je ne professe aucune religion. »

Durward recula étonné ; car, quoiqu’il eut entendu parler de Sarrasins et d’idolâtres, il ne lui était jamais venu à l’idée qu’il pût exister une association d’hommes qui ne suivissent aucun culte. Cependant il revint de sa surprise, et demanda à son guide où il habitait ordinairement. — Partout où je me trouve, répliqua le Bohémien ; je n’ai pas de résidence fixe. — Comment conservez-vous ce qui vous appartient ? — À l’exception des habits que je porte et du cheval que je monte, je ne possède rien au monde. — Cependant votre habillement ne manque pas d’élégance et votre cheval est excellent. Quels sont vos moyens d’existence ? — Je mange quand j’ai faim, je bois quand j’ai soif, et je n’ai d’autres moyens d’existence que ceux que le hasard me fait rencontrer. — Sous les lois de qui vivez-vous ? — Je ne dois obéissance à personne qu’autant que cela me convient. — Qui est votre chef ? qui vous commande ? — Le père de notre tribu, s’il me plaît de lui obéir ; je ne connais point d’autre chef. — Vous êtes donc dépourvus de tout ce qui réunit les autres hommes ? » dit Quentin dont la surprise allait toujours croissant. « Vous n’avez ni lois, ni chef, ni moyens assurés d’existence, ni maison, ni demeure. Vous n’avez (que le ciel ait pitié de vous !), vous n’avez point de patrie, et (veuille l’Être suprême vous éclairer et vous pardonner !) vous n’avez point de Dieu. Que vous reste-t-il, privés comme vous l’êtes de gouvernement, de bonheur domestique et de religion ? — La liberté. Je ne rampe devant personne ; je n’obéis à personne ; je ne respecte personne. Je vais là où je veux, je vis comme je peux, et je mourrai quand mon heure sera venue. — Mais vous êtes exposé à être mis à mort à chaque instant, suivant le bon plaisir du juge. — Soit ! ce n’est que mourir un peu plus tôt. — Mais vous êtes exposé aussi à être emprisonné ; et où est alors cette liberté dont vous vous vantez ? — Dans mes pensées, qu’aucune chaîne ne peut entraver ; tandis que les vôtres, même lorsque vos membres sont libres, restent enchaînées par vos lois et par vos superstitions, par vos rêves d’attachement local, par vos visions fantastiques de politique civile : moi, mon esprit est libre lors même que mes membres sont enchaînés ; vous, votre esprit est captif lors même que vos membres jouissent de toute leur liberté. — Toutefois, la liberté de votre esprit ne peut alléger les chaînes qui pèsent sur vos membres. — C’est un mal qui peut s’endurer pendant quelque temps, et si je ne parviens bientôt à m’échapper, ou si mes camarades ne peuvent m’y aider, je puis toujours mourir : la mort est la liberté la plus parfaite. »

Il y eut un intervalle de silence qui dura quelque temps. Quentin le rompit en reprenant ses questions :

— « Votre race est une race vagabonde, inconnue aux nations de l’Europe. D’où tire-t-elle son origine ? — Je ne saurais vous le dire, répondit le Bohémien. — Quand délivrera-t-elle ce royaume de sa présence pour retourner dans le pays d’où elle est venue ? — Lorsque le temps de son pèlerinage sera accompli. — Ne descendez-vous pas de ces tribus d’Israël qui furent emmenées en captivité au-delà du grand fleuve de l’Euphrate ? » lui demanda Quentin, qui n’avait pas oublié ce qu’on lui avait enseigné à Aberbrothock. — S’il en eût été ainsi, nous aurions suivi leur foi, pratiqué leurs rites. — Quel est ton nom, à toi ? — Mon véritable nom n’est connu que de mes frères ; les étrangers, ceux qui ne vivent pas sous nos tentes, m’appellent Hayraddin Maugrabin, c’est-à-dire Hayraddin le More africain. — Tu t’exprimes trop bien pour un homme qui as toujours vécu dans ta misérable horde. — J’ai appris quelque chose de la science de ce pays. Lorsque j’étais encore enfant, notre tribu fut poursuivie par des chasseurs de chair humaine. Une flèche traversa la tête de ma mère, et elle mourut. J’étais embarrassé dans la couverture de laine qui couvrait ses épaules, et je fus pris par les chasseurs. Un prêtre me demanda aux archers du prévôt, il m’obtint, et m’instruisit dans les sciences franques pendant deux ou trois ans. — Comment et pourquoi l’as-tu quitté ? — Je lui avais volé de l’argent, même le dieu qu’il adorait, » répondit Hayraddin avec un calme parfait. « Il me découvrit et me battit. Je le perçai de mon couteau ; je m’enfuis dans les bois, et je me trouvai de nouveau réuni à mon peuple. — Misérable ! tu as assassiné ton bienfaiteur ? — Que m’importaient ses bienfaits ? Le jeune Zingaro n’était pas un chien domestique pour marcher sur les pas de son maître et ramper sous ses coups pour obtenir les bribes de sa table. C’était le jeune loup mis en captivité : à la première occasion, il a rompu sa chaîne, a déchiré son maître, et est retourné dans ses déserts. »

Il se fit une nouvelle pause, après laquelle le jeune Écossais, dans l’intention de pénétrer plus avant dans le caractère de ce guide suspect, demanda à Hayraddin s’il n’était pas vrai que son peuple, malgré l’ignorance dans laquelle il était plongé, prétendait avoir la connaissance de l’avenir, connaissance qui n’avait point été donnée aux sages, aux philosophes et aux prêtres d’une société plus policée ?

— « Nous le prétendons, répondit Hayraddin, et c’est avec raison. — Comment un don si précieux a-t-il été accordé à une race si abjecte ? — Puis-je vous le dire ? Cependant, oui, je le puis ; mais, ce sera quand vous m’aurez expliqué pourquoi le chien peut suivre à la piste les pas de l’homme, tandis que l’homme, animal plus noble, ne saurait suivre ceux du chien. Ce pouvoir qui vous paraît si merveilleux, notre race le possède d’instinct. D’après les traits du visage et les lignes de la main, nous pouvons prédire leur sort futur à ceux qui nous consultent, avec autant de certitude qu’en examinant la fleur d’un arbre, au printemps, vous direz quel fruit il portera en automne. — Je doute de ta science, et je te défie de m’en donner une preuve. — Ne m’en défiez pas, sire écuyer… À quelle religion que vous prétendiez appartenir, je puis vous dire que la déesse que vous adorez se trouve dans cette compagnie. — Paix ! » dit Quentin saisi d’étonnement ; « sur ta vie ne prononce pas un mot de plus, si ce n’est pour répondre aux questions que je t’adresse. Peux-tu être fidèle ? — Je peux tout ce qui est possible à un homme. — Mais veux-tu l’être ? — « Si je le jurais m’en croirais-tu davantage ? » répondit le Maugrabin d’un ton sarcastique. — « Ta vie est entre mes mains, tu le sais. — Frappe, et tu verras si je crains la mort. — L’argent peut-il faire de toi un guide sûr et fidèle ? — Non, si je ne le suis pas sans cela. — Alors, dis-moi quel lien je dois employer. — La bonté. — Te ferai-je serment d’en avoir pour toi si tu nous es fidèle pendant ce voyage ? — Non. Ce serait prodiguer à la légère une denrée rare. Je te suis déjà dévoué. — Comment ? » s’écria Durward plus étonné que jamais. — « Souviens-toi des châtaigniers sur les bords du Cher. La victime dont tu voulus sauver les jours, était mon frère ; c’était Zamet le Maugrabin. — Et cependant je te trouve en relation avec ces mêmes officiers par qui ton frère a été mis à mort : car c’est l’un d’eux qui m’a indiqué l’endroit où je te trouverais ; et c’est le même sans doute qui t’a donné comme guide à ces dames. — Que pouvons-nous faire ? » répondit Hayraddin d’un air sombre. « Ces hommes nous traitent comme le chien du berger traite le troupeau : il le protège pendant quelque temps, le fait aller çà et là suivant son bon plaisir, et finit toujours par le conduire à la tuerie. »

Quentin eut par la suite occasion d’apprendre que le Bohémien avait dit la vérité à cet égard, et que la garde prévôtale, employée à détruire les hordes vagabondes qui infestaient le royaume, entretenait avec elles des correspondances, s’abstenait pendant un certain temps d’exécuter ses devoirs, et finissait toujours par conduire ses alliés à la potence. Cette sorte de relation politique entre le voleur et l’officier de police, pour l’exercice profitable de leurs professions respectives, a existé dans tous les pays et n’est nullement inconnue au nôtre.

Durward, en se séparant de son guide, vint rejoindre le reste de la troupe, très-peu satisfait du caractère d’Hayraddin, et accordant peu de confiance aux protestations de reconnaissance qu’il en avait reçues personnellement. Il se mit alors en devoir de sonder les deux autres hommes qui lui avaient été donnés pour faire partie de l’escorte, et il eut le chagrin de les trouver aussi stupides et aussi peu capables de l’aider de leurs avis, qu’ils s’étaient, ce jour même, montrés peu disposés à faire usage de leurs armes.

« Cela n’en vaudra que mieux, » se dit Quentin à lui-même, son esprit s’élevant en raison des difficultés que sa position devait lui faire redouter. « Cette aimable jeune dame me devra tout. J’espère que je puis hardiment compter sur ce que mon bras et ma tête peuvent faire. J’ai vu la maison de mon père livrée aux flammes ; je l’ai vu, lui et mes frères, nager dans son sang au milieu des flammes. Je n’ai point reculé d’un pouce, et j’ai combattu jusqu’au dernier moment. Aujourd’hui, avec deux ans de plus, j’ai pour me comporter avec courage, le meilleur et le plus beau motif qui jamais ait enflammé le cœur d’un brave chevalier. »

Faisant de cette résolution la règle de sa conduite, Quentin montra pendant le voyage tant d’attention et d’activité, qu’il paraissait être partout en même temps. Son poste principal, ou plutôt son poste favori, était à côté des dames, qui, sensibles au soin extrême qu’il prenait de leur sûreté, commencèrent à converser avec lui presque sur le ton d’une familiarité amicale ; et elles paraissaient prendre beaucoup de plaisir à la naïveté ainsi qu’à la finesse de sa conversation.

S’il était souvent auprès des comtesses, essayant de faire à des personnes qui étaient nées dans un pays plat la description des monts Grampiens[82], et surtout des beautés de Glen-Houlakin, il marchait tout aussi fréquemment avec Hayraddin à la tête de la petite cavalcade, le questionnant sur la route, sur les lieux de halte, et gravant ses réponses dans sa mémoire, afin d’être à portée de reconnaître, par de nouvelles questions, s’il ne méditait pas quelque trahison. Souvent aussi on le voyait à l’arrière-garde, tâchant de s’assurer l’attachement des deux hommes d’escorte par des paroles de bonté, par des présents, et par les promesses de nouvelles récompenses aussitôt que leur tâche serait remplie.

Ils voyagèrent de cette manière pendant plus d’une semaine, suivant des chemins écartés et des routes détournées, traversant des cantons peu fréquentés, afin d’éviter les grandes villes. Il ne leur arriva rien de remarquable, si ce n’est que de temps en temps ils rencontraient des hordes errantes de Bohémiens, qui les respectaient comme étant sous la conduite d’un individu de leur caste ; des soldats traînards, ou peut-être des bandits, qui, trouvant la partie trop inégale, s’abstenaient de les attaquer ; enfin, des détachements de la maréchaussée, comme on nommerait à présent ces militaires, et que Louis, qui sondait et cautérisait les plaies du pays avec le fer et le feu, employait pour détruire les bandes effrénées qui infestaient le royaume. Ces derniers les laissaient poursuivre leur voyage sans les inquiéter, en vertu d’un ordre écrit dont Quentin avait été muni à cet effet par le roi lui-même.

Leurs lieux de halte étaient le plus ordinairement des monastères, dont la plupart étaient obligés par les règles de leur fondation de recevoir les pèlerins ; comme les dames voyageaient sous ce titre, elles recevaient l’hospitalité, sans qu’il leur fût adressé aucune question sur leur rang et leur condition : en effet, il était d’usage que les personnes de distinction qui voyageaient pour accomplir un vœu cachassent leur nom et leur qualité. En arrivant, les comtesses de Croye prétextaient ordinairement la fatigue pour se livrer au repos, et Quentin, en sa qualité de majordome, déployait, dans les arrangements qu’il était nécessaire de prendre avec leurs hôtes, une sagacité qui leur épargnait beaucoup d’embarras, en même temps qu’une promptitude qui ne manquait jamais d’exciter un sentiment d’affection et de reconnaissance chez celles qui étaient l’objet de tant de soins.

Une chose cependant était pour Quentin une cause d’inquiétude presque journalière : son guide, appartenant à une caste dont les membres étaient réputés pour païens, vagabonds, et adonnés à l’étude des sciences occultes, n’était jamais admis sans de grandes difficultés dans les monastères où la cavalcade s’arrêtait de préférence ; et il ne pouvait qu’à grande peine obtenir pour cet homme un logement dans l’enceinte extérieure de leurs murs. C’était là un grand embarras ; car, d’un côté, il était nécessaire de tenir en bonne humeur un homme qui possédait le secret du voyage ; tandis que de l’autre, Quentin jugeait indispensable de veiller attentivement, quoique secrètement, sur la conduite d’Hayraddin, afin que, s’il était possible, il n’eût aucune communication avec qui que ce fût. Or, cela ne pouvait être si le Bohémien logeait hors de l’enceinte des couvents dans lesquels on s’arrêtait. D’ailleurs Durward ne pouvait s’empêcher de croire que Hayraddin avait le désir qu’il en fût ainsi ; car au lieu de se tenir tranquille dans le réduit qu’on lui assignait, il entrait en conversation avec les jeunes frères et les novices, et les amusait beaucoup, par ses tours, par ses chansons, ce qui édifiait fort peu les vieux moines ; de sorte que, dans plus d’une circonstance, il fallut à Quentin toute l’autorité, appuyée de menaces, dont il pouvait faire usage envers le Bohémien, pour réprimer sa gaieté licencieuse, et l’emploi des prières auprès des supérieurs pour empêcher que le chien de païen ne fût mis à la porte. Il réussissait pourtant, par la manière adroite avec laquelle il demandait pardon des irrégularités commises par cet homme, insinuant que le voisinage des reliques, la fréquentation des édifices consacrés à la religion, et surtout ses communications avec des hommes voués au culte des autels, parviendraient à le ramener à de meilleurs principes et à une conduite plus régulière.

Cependant, le dixième ou douzième jour du voyage, après leur entrée en Flandre et lorsqu’ils approchaient de Namur, tous les efforts de Quentin devinrent insuffisants pour prévenir les suites du scandale donné par son guide. La scène se passait dans un couvent de franciscains d’un ordre strict et réformé, dont le prieur mourut dans la suite en odeur de sainteté. Après avoir surmonté des scrupules plus grands qu’à l’ordinaire, et auxquels il est vrai qu’en pareils cas on devait s’attendre, le maudit Bohémien obtint enfin un logis dans un bâtiment écarté, habité par un frère lai qui faisait les fonctions de jardinier. Les dames s’étaient retirées dans leur appartement comme à l’ordinaire ; et le prieur, qui par hasard avait des parents et des amis en Écosse, et qui aimait à entendre les étrangers parler de leur pays, invita Quentin, dont probablement la bonne mine et la conduite lui avaient plu, à venir faire une légère collation dans sa cellule. Ayant reconnu dans ce religieux un homme intelligent, Quentin ne négligea pas l’occasion de s’informer de l’état des affaires dans le pays de Liège, dont pendant les deux dernières journées de marche il avait entendu dire des choses qui lui donnaient des craintes pour la sûreté des dames confiées à sa garde, avant la fin du voyage, et qui lui laissaient même des doutes sur le pouvoir qu’avait l’évêque de les protéger, une fois qu’elles seraient arrivées saines et sauves dans son palais. Les réponses du prieur ne furent pas d’une nature très-rassurante.

— « Le peuple de Liège, disait-il, est un peuple de bourgeois riches, qui, comme Jéhu dans les temps anciens, se sont engraissés et regimbent aujourd’hui. Leurs richesses et leurs privilèges leur ont enflé le cœur. Ils ont eu diverses querelles avec le duc de Bourgogne, leur seigneur suzerain, au sujet des impôts et des immunités ; et ils se sont fréquemment mis en révolte ouverte. Le duc en a été tellement irrité, car c’est un homme bouillant et emporté, qu’il a juré par saint George, qu’à la première provocation il porterait dans la ville de Liège la désolation dont a été affligée Babylone, qu’il la ruinerait aussi complètement qu’a été ruinée celle de Tyr ; en un mot, qu’il en ferait un objet de mépris et de honte pour toute la Flandre. — Et d’après tout ce que j’en ai entendu raconter, ce prince est bien capable de tenir son serment, dit Quentin ; par conséquent il est probable que les Liégeois se garderont bien de lui en fournir l’occasion. — On devrait l’espérer, répondit le prieur, et c’est là l’objet des prières des saintes âmes du pays, qui ne voudraient pas que le sang des hommes fût répandu comme de l’eau, et qu’ils périssent comme des êtres entièrement réprouvés, avant d’avoir fait leur paix avec le ciel. Le bon évêque travaille aussi nuit et jour à conserver la paix, comme il convient à un serviteur de l’autel ; car, comme il est dit dans l’Écriture : Beati pacifici. Mais… » Ici le bon prieur s’interrompit en poussant un profond soupir.

Quentin exposa avec modestie de quelle importance il était pour les dames qu’il accompagnait d’obtenir des renseignements positifs sur l’état intérieur du pays, ajoutant que le digne et révérend père ferait un grand acte de charité chrétienne s’il voulait bien l’éclairer sur ce sujet.

« C’est un sujet, sur lequel personne ne parle qu’avec répugnance, répondit le prieur ; car ceux qui disent du mal des puissants de la terre, etiam in cubiculo, courent le danger qu’un messager ailé ne porte ces discours jusqu’à leurs oreilles. Toutefois, pour vous rendre, à vous qui paraissez un jeune homme franc et loyal, ainsi qu’à ces dames, qui sont de pieuses servantes du Seigneur, et qui accomplissent en ce moment un saint pèlerinage, pour vous rendre, dis-je, les faibles services qui sont en mon pouvoir, je vais vous parler sans aucune réserve. »

Il regarda alors autour de lui avec un air de précaution ; puis baissant la voix, comme s’il eût craint d’être entendu :

« Les Liégeois, dit-il, sont secrètement excités à leurs fréquentes révoltes par des hommes de Bélial, qui prétendent, mais faussement, je l’espère, avoir mission de notre roi très-chrétien, que je crois trop digne de ce titre pour troubler ainsi la paix d’un état voisin. Et cependant son nom est ouvertement employé par ceux qui soutiennent et allument le mécontentement parmi les habitants de Liège. Il y a en outre dans le pays un seigneur de bon lignage et qui jouit d’une grande renommée comme homme, dans la guerre ; mais qui n’en est pas moins, pour ainsi dire, lapis offensionis et petra scandali, une pierre d’achoppement pour la Bourgogne et la Flandre : son nom est Guillaume de la Marck. — Surnommé Guillaume le Barbu, ou le Sanglier des Ardennes, dit le jeune Écossais. — Et c’est avec raison qu’on lui a données nom, mon fils, car il est comme le sanglier de la forêt, qui foule sous ses pieds tout ce qu’il rencontre et le déchire avec ses défenses. Il s’est formé une bande de plus de mille hommes, tous semblables à lui, c’est-à-dire méprisant toute autorité civile et religieuse ; avec leur assistance, il s’est déclaré indépendant du duc de Bourgogne, et vit, lui et ses partisans, de rapines et de violences, qu’il exerce indistinctement sur les ecclésiastiques et sur les laïques : Imposuit manus in christos Domini : il a porté la main sur les oints du Seigneur, au mépris de ce qui est écrit : Ne touchez pas à mes oints, et ne faites pas d’injures à mes prophètes ; jusqu’à notre pauvre maison à laquelle il a fait demander des sommes d’or et d’argent pour rançon de notre vie et de celle de nos frères, demande à laquelle nous avons répondu par une supplique en latin, dans laquelle nous exposions l’impossibilité où nous sommes de satisfaire à sa réquisition, et nous l’exhortions par ces paroles du prédicateur : Ne moliaris amico tuo malum cum habet in te fiduciam[83]. Néanmoins ce Culielmus Barbatus, ce Guillaume de la Marck, qui ignore aussi complètement les belles-lettres que les lois de l’humanité, nous répondit dans son jargon ridicule : Si non pagatis, brulabo monasterium vestrum. — Latin barbare, que cependant, mon révérend père, il ne vous fut que trop facile de comprendre. — Hélas ! mon fils, la crainte et la nécessité sont d’habiles interprètes, et nous fûmes obligés de fondre les vases d’argent de notre autel pour satisfaire la rapacité de ce chef impitoyable. Puisse le ciel lui payer sept fois la récompense qui lui est due ! Pereat improbus ! Amen ! Amen ! Anathema esto ! — Je suis surpris que le duc de Bourgogne, dont la force est égale à sa puissance, ne réduise pas aux abois ce sanglier, dont les ravages ont déjà fait tant de bruit. — Hélas ! mon fils, le duc est en ce moment à Péronne, où il rassemble ses capitaines pour marcher contre la France ; ainsi, tandis que le ciel a permis que la discorde entrât dans les cœurs de deux grands princes, le royaume subit le joug des oppresseurs subalternes. Mais c’est à tort que le duc néglige de débarrasser ses états de cette gangrène qui les ronge, car ce Guillaume de la Marck a, depuis peu, entretenu ouvertement des relations avec Ronslaer et Pavillon, chefs des mécontents de Liège, et il est à craindre qu’il ne les excite bientôt à quelque entreprise désespérée. — Mais l’évêque de Liège n’a-t-il donc pas le pouvoir nécessaire pour subjuguer cet esprit inquiet et turbulent ? Votre réponse à cette question est d’un grand intérêt pour moi, mon père. — L’évêque, mon fils, a l’épée de saint Pierre comme il en a les clefs ; il possède le pouvoir comme prince séculier, et il jouit de la puissante protection de la maison de Bourgogne ; il a l’autorité spirituelle comme prélat ; et il soutient tous ces avantages par un nombre suffisant de bons soldats et d’hommes d’armes. Ce Guillaume de la Marck a été élevé dans sa maison, et il en a reçu une foule de bienfaits ; mais à la cour même du pieux évêque, son caractère cruel et sanguinaire se révéla bientôt, et il en fut chassé pour un homicide commis sur l’un des principaux domestiques de ce prélat. Banni pour ce fait de la maison du bon évêque, il n’a cessé d’être pour lui un ennemi implacable ; et maintenant, je le dis avec douleur, il s’est ceint les reins, et il a tourné ses armes contre son bienfaiteur. — Vous considérez donc la situation du digne prélat comme dangereuse ? » lui demanda Quentin avec inquiétude. — « Hélas ! mon fils, répondit le bon franciscain, quel est celui que nous ne puissions regarder comme en danger dans ce triste exil ? Mais le ciel me préserve de prétendre que le vénérable prélat soit dans un péril imminent. Il a un trésor considérable, de fidèles conseillers, de braves soldats ; et de plus, je vous dirai qu’un messager qui se dirige du côté de l’est, et qui a passé ici hier, nous a dit que le duc, à la requête de l’évêque, lui a envoyé en toute hâte cent hommes d’armes, avec la suite qui accompagne chaque lance. Cette troupe suffira pour résister à Guillaume de la Marck dont le nom soit maudit ! Amen ! »

Dans ce moment, leur conversation fut interrompue par le sacristain, qui, d’une voix entrecoupée par la colère, accusait le Bohémien d’avoir mis en pratique les plus abominables maléfices envers les jeunes frères : il avait mêlé dans leur boisson, au repas du soir, une liqueur enivrante qui avait dix fois la force du vin le plus capiteux, et sous le pouvoir de laquelle plusieurs frères avaient succombé. Dans le fait, quoique la tête du sacristain eût été assez solide pour résister à l’influence de cette boisson dangereuse et défendue, il était facile au prieur et à Durward de reconnaître à son visage enflammé et à sa langue embarrassée, que l’accusateur lui-même n’avait pas été tout à fait à l’abri de ses atteintes. De plus, le Bohémien avait chanté diverses chansons dans lesquelles il n’était question que de vanités mondaines et de plaisirs impurs ; il avait tourné en dérision le cordon de saint François ainsi que ses miracles, et il avait donné aux fidèles soumis à ses saintes règles le nom de fous et de vauriens paresseux. Enfin, il avait mis en pratique la chiromancie et prédit au jeune père Chérubin qu’il serait aimé d’une belle dame qui le rendrait père d’un fils dont l’esprit le conduirait à la fortune.

Le père prieur écouta quelque temps en silence le récit du sacristain, comme si l’horreur produite par des crimes aussi atroces lui eût ôté l’usage de la parole. Lorsque le frère eut terminé ses plaintes, le prieur se leva, descendit dans la cour du couvent, et ordonna aux frères lais, sous peine d’encourir les châtiments spirituels pour crime de désobéissance, de chasser l’impie Hayraddin de l’enceinte sacrée à coups de fouets et de verges.

Cette sentence fut exécutée en présence de Durward, qui, quoique contrarié par cet incident, n’intervint point en faveur du coupable, certain que son intercession serait inutile.

Le châtiment infligé à Hayraddin fut, malgré les exhortations du prieur, plus amusant que formidable. Le Bohémien courait çà et là dans la cour au milieu des cris de ceux qui le fustigeaient, et du bruit des coups dont une grande partie ne l’atteignait pas, parce que probablement on n’y mettait pas la rigueur prescrite par le père prieur. Par son agilité, il parvenait à esquiver la plupart des coups qui lui étaient réellement destinés, supportant avec assez de résignation et de courage le petit nombre de ceux qui l’atteignaient. Le bruit et le tumulte étaient d’autant plus grands que les gens inhabiles par les mains desquels passait Hayraddin se frappaient entre eux plus souvent qu’ils ne le frappaient lui-même. Enfin le prieur désirant mettre un terme à une scène qui devenait beaucoup plus scandaleuse qu’édifiante, ordonna qu’on ouvrît le guichet, et le Bohémien, se précipitant par cette issue avec la rapidité de l’éclair, profita du clair de lune pour fuir de toutes ses forces.

Pendant ce tumulte, un soupçon que Durward avait déjà conçu revint à son esprit avec une nouvelle force. Hayraddin, le matin même de ce jour, lui avait promis, lorsqu’ils s’arrêteraient dans quelque monastère, de se conduire avec plus de retenue et de prudence qu’il n’était dans l’habitude de le faire : cependant il avait violé sa parole, et il avait agi d’une manière plus indécente et plus révoltante que jamais. Cette conduite singulière cachait sans doute quelque dessein ; car, quels que fussent les défauts du Bohémien, il ne manquait ni de bon sens, ni d’empire sur lui-même quand il le voulait : n’était-il donc pas probable que le désir d’avoir des communications, soit avec ceux de sa horde, soit avec d’autres, dont la surveillance continuelle de Quentin l’avait tenu éloigné tout le jour, lui avait fait recourir à ce stratagème pour sortir du couvent ?

Ce soupçon ne se fut pas plus tôt emparé de l’esprit de Quentin, que, alerte comme il l’était dans tous ses mouvements, il résolut de se mettre à la poursuite du Bohémien flagellé, et d’observer le plus secrètement possible ce qu’il deviendrait. Ainsi donc, aussitôt qu’Hayraddin eut pris la fuite, Quentin se hâta d’expliquer en quelques mots au prieur la nécessité où il était de ne pas perdre de vue son guide, et se mit à courir sur ses traces.


CHAPITRE XVII.

L’ESPION ÉPIÉ.


Quel est cet insolent rôdeur ? cet espion qu’on espionne ? À bas les mains ! vous n’êtes pas fait pour de tels vaincus.
Ben Jonson, contes, Robin Hood.


Lorsque Quentin sortit du couvent, il aperçut de loin, à la clarté de la lune, le Bohémien qui fuyait avec la rapidité d’un limier qui a senti le fouet ; il le vit ensuite traverser un petit village, puis entrer dans une prairie située à l’extrémité de la rue. « Le coquin court vite, se dit Quentin, mais il lui faudrait des jambes bien agiles pour échapper au pied le plus leste et le plus léger qui ait jamais foulé les bruyères de Glen-Houlakin. »

Comme heureusement il avait quitté son manteau et son armure, le montagnard écossais put déployer librement un talent qui était sans égal dans son pays, et qui, malgré la manière supérieure dont le Bohémien s’en acquittait, était tel, qu’en très peu d’instants il ne pouvait manquer de l’atteindre. Ce n’était cependant pas l’intention de Quentin ; car il jugeait beaucoup plus essentiel d’observer ses mouvements et de surveiller sa conduite. Il fut confirmé dans cette résolution en remarquant la promptitude avec laquelle le Bohémien poursuivait sa course, même après la première impulsion. Cette fuite toujours précipitée paraissait indiquer un but certain, et tout différent de celui qu’aurait pu avoir un homme chassé inopinément d’un bon gîte et au milieu de la nuit. Hayraddin ne retourna pas la tête en arrière, ce qui laissa à Durward la possibilité de le suivre sans en être aperçu ; mais, après avoir traversé la prairie, il s’arrêta au bord d’un petit ruisseau ombragé par des aunes et des saules ; alors il donna du cor à bas bruit et avec précaution, et un coup de sifflet qui partait à peu de distance lui répondit presque aussitôt. « C’est un rendez-vous, pensa Quentin ; mais comment m’approcher assez pour entendre ce qui va se dire ? Le bruit de mes pas et celui des branches au travers desquelles il faut que je me fraye un passage me trahiront si je n’y prends garde. Je les surprendrai pourtant, par saint André ! comme s’ils étaient des daims de Glen-Isla ; ils apprendront que je ne suis pas un novice. Les voilà ensemble, les deux fripons ; et s’ils me découvrent, et que leurs intentions ne soient point amicales, comme il y a tout lieu de le penser, ils me feront un mauvais parti : alors la comtesse Isabelle perdra son pauvre ami ! Mais que dis-je ? il ne serait pas digne de ce nom, celui qui craindrait de faire face à une douzaine de tels adversaires pour la servir. Mon épée ne s’est-elle pas mesurée avec celle de Dunois, avec le plus brave chevalier de France ? et je craindrais une bande de pareils vagabonds ? Non, non ; avec l’aide de Dieu et de saint André, ils me trouveront ferme autant que prévoyant. »

Ayant pris ce parti, et avec cette prudence que lui avait donnée l’habitude de la chasse, notre héros descendit dans le lit du petit ruisseau ; la profondeur en était inégale, et quelquefois l’eau couvrait à peine ses souliers, dans d’autres moments elle lui montait jusqu’aux genoux. Il s’avança donc entièrement caché par les branches qui retombaient sur la rive, et le murmure de l’eau empêchait qu’on n’entendît le bruit de ses pas : c’est ainsi que jadis nous nous sommes souvent approchés du nid du corbeau vigilant. De cette manière Quentin se glissa, sans être aperçu, assez avant pour entendre distinctement la voix de ceux qu’il voulait observer, mais sans pouvoir distinguer ce qu’ils disaient. Enfin, ayant pénétré sous un magnifique saule pleureur dont les branches recourbées balayaient presque la surface des eaux, il en saisit une, puis mettant en œuvre toute son agilité, toute sa force et toute son adresse, il s’en aida pour grimper sur l’arbre, et parvint à s’y asseoir sans crainte d’être découvert, étant protégé par le feuillage.

De là il vit que la personne avec laquelle Hayraddin s’entretenait alors était un homme de sa tribu ; mais en même temps, et à sa grande mortification, il reconnut que, quand même il serait encore plus près d’eux, il ne pourrait comprendre leur langage, qui lui était totalement inconnu. Ils riaient beaucoup ; et comme Hayraddin, faisant un signe qui semblait indiquer qu’il s’était enfui, finit par se frotter les épaules, Durward ne douta pas qu’il ne racontât l’histoire de la fustigation qui lui avait été administrée avant sa fuite du couvent.

Tout à coup on entendit dans le lointain un nouveau coup de sifflet ; Hayraddin y répondit en tirant de son cor deux ou trois faibles sons, comme il l’avait fait en arrivant, et bientôt après parut un homme grand et vigoureux, qui avait l’air d’un soldat, et dont les formes robustes contrastaient en tout point avec les membres minces et frêles des Bohémiens. Un large baudrier, passant sur son épaule, soutenait une épée qui pendait presque horizontalement à son côté. Son haut-de-chausses, couvert de taillades d’où sortaient des bouillons de soie et de gaze de couleurs variées, était attaché par au moins cinq cents cordons ou aiguillettes de rubans à son étroite jaquette de buffle, sur la manche droite de laquelle brillait une tête de sanglier, marque distinctive de son capitaine. Un très petit chapeau était posé de travers sur sa tête, et il s’en échappait une forêt de cheveux frisés qui, tombant de chaque côté de sa large face, se mêlaient à une barbe épaisse d’à peu près quatre pouces de long. Il tenait à la main une longue lance, et son accoutrement faisait reconnaître en lui un de ces aventuriers allemands, connus sous le nom de lansquenets, en anglais lanciers, qui formaient à cette époque une partie formidable de l’infanterie. Ces mercenaires étaient, comme chacun sait, des soldats féroces et pillards ; un conte absurde s’était répandu parmi eux, savoir, que la porte du ciel avait été refusée à un lansquenet, à cause de ses vices, et celle de l’enfer, à cause de ses penchants à la mutinerie, à la révolte et à la désobéissance : aussi se conduisaient-ils comme des gens qui n’aspirent point au ciel, et qui ne redoutent nullement l’enfer. « Donner und blitz ! » tels furent ses premiers mots ; puis il continua dans une espèce de franco-allemand, que nous ne pouvons imiter que très imparfaitement : « Pourquoi vous m’avoir empêché de danser, en passant trois nuits à vous attendre. — Je n’ai pu venir plus tôt, meinheer, » répondit Hayraddin d’un air très soumis, « il y a un jeune Écossais, dont l’œil est aussi vif que celui d’un chat sauvage, et qui surveille toutes mes actions. Je lui suis déjà suspect, et, s’il voyait que ses soupçons eussent de justes fondements, je serais un homme mort, et il ramènerait en France les femmes qu’il escorte. — Was henker ! nous être trois, nous attaquer eux demain, et enlever les femmes sans plus loin aller. Vous avoir dit à moi les deux valets être des poltrons ; vous et votre camarade pouvoir vous charger d’eux, et, der Teufel ! moi faire mon affaire de votre Écossais, de votre chat sauvage. — Vous y trouverez quelque difficulté, reprit Hayraddin ; car, outre que nous ne comptons pas pour beaucoup dans un combat, ce galant a fait ses preuves avec le meilleur chevalier de France, et s’en est tiré avec honneur. Je l’ai vu serrer Dunois assez vertement. — Hagel und sthurmwetter ! c’est votre poltronnerie qui vous fait parler ainsi ! — Je ne suis pas plus poltron que vous ; mais mon métier n’est pas de me battre. Si vous vous tenez à l’endroit convenu, c’est bien ; sinon je les conduis sains et saufs au palais de l’évêque, et Guillaume de la Mark pourra les y aller prendre, s’il a seulement la moitié des forces qu’il se vantait d’avoir il y a huit jours. — Poz tausend ! Nous être aussi forts, et bien plus encore ! Mais nous entendre parler d’un centaine de lances arrivées de Bourgogne ; das it, et à cinq hommes pour un lance, cela faire cinq cents ; et alors le diable m’emporte ! eux être plus disposés à chercher nous que nous à chercher eux, car l’évêque avoir un grand force sur pied ; oui, avoir de grands forces. — Vous devez donc tenir pour l’embuscade de la croix des Trois-Rois, ou renoncer à l’aventure. — Renoncer à l’aventure ! renoncer à l’aventure d’un riche fiancée pour femme à notre noble capitaine, der Teufel ! moi chargerais plutôt au travers de l’enfer. Mein seele (sur mon âme) ! nous tous devenir des princes, et des hertzogs, que eux appellent ducs ; nous avoir un bon cave, de bons écus de France, et peut-être de jolies filles aussi, quand le barbu n’en plus vouloir. — L’embuscade de la croix des Trois-Rois tient donc toujours ? — Mein Gott ! oui, l’embuscade tenir toujours. Vous jurer de conduire eux là ; et quand être descendu de cheval, et être à genoux devant la croix, comme tous les chrétiens le faire, excepté de noirs païens comme toi, nous tomber sur eux, et eux être à nous. — C’est cela même ; je n’ai promis mon assistance dans cette surprise qu’à une condition : vous ne toucherez point à un seul cheveu de la tête du jeune homme. Si vous me jurez cela par vos trois cadavres de Cologne, je vous jurerai par les sept Dormants de vous servir fidèlement pour le reste ; et si vous vous parjurez, les sept Dormants viendront troubler votre sommeil pendant sept nuits de suite, depuis le coucher du soleil jusqu’à l’aube du jour, et la huitième ils vous étrangleront et vous mangeront. — Mais, donner und hagel (grêle) ! quel besoin vous avoir de tenir si fort à la vie de ce garçon, lui n’être ni de votre sang ni de votre tribu ? — Que vous importe, brave Heinrick ? Il y a des hommes qui prennent plaisir à couper la gorge à leurs semblables ; il y en a d’autres qui aiment à la leur conserver intacte. Ainsi, jurez-moi que vous épargnerez sa vie et sa personne ; ou, par l’étoile brillante d’Aldebaran, cette affaire en restera là. Jurez-le-moi par les Trois-Rois de Cologne, ainsi que vous les nommez, car je sais que vous ne vous inquiétez guère d’aucun autre serment. — Toi être un drôle de personnage ? eh bien ! je jure… — Pas si vite ! s’écria Hayraddin ; faites un demi-tour, brave lansquenet, et tournez les yeux du côté de l’est : autrement les Rois ne vous entendraient pas. »

Le soldat prêta le serment dans l’attitude prescrite par son associé, et dit ensuite qu’il serait prêt, observant que l’endroit était très-convenable ; puisqu’il était à peine à cinq milles de distance du lieu où ils étaient réunis. « Mais, ajouta-t-il, ne serait-il pas plus sûr si nous avoir quelques cavaliers sur la route à gauche de l’auberge, qui les attraperaient si eux prendre ce chemin. »

Après avoir réfléchi un instant, le Bohémien répondit : « Non ; la vue de cette troupe de ce côté alarmerait la garnison de Namur, et alors il pourrait s’ensuivre un combat douteux au lieu d’un succès assuré. D’ailleurs ils suivront la rive droite de la Meuse, car je puis les conduire par tel chemin que bon me semblera, ce montagnard écossais, quoique bien rusé, n’ayant jamais demandé à personne autre qu’à moi aucun avis sur la route qu’il doit suivre. À la vérité, je lui ai été donné par un ami sûr, par un homme dont personne ne s’est jamais méfié avant de le connaître un peu. — Écoute, ami Hayraddin : moi vouloir vous adresser encore un question. Vous et votre frère être, comme vous le dire vous-même, de grands sternendeuter, c’est-à-dire de grands astrologues et devins ; pourquoi donc votre science n’avoir pas fait vous deviner lui être pendu ? Henker ! — Je vous dirai, Heinrick, si j’avais pu prévoir que mon frère serait assez fou pour rapporter au duc de Bourgogne ce qui se passait dans le conseil du roi Louis, il m’aurait été facile de prédire sa mort aussi certainement que je prédirais des beaux jours pour le mois de juillet. Louis a des oreilles et des mains à la cour de Bourgogne, et les conseillers de Charles trouvent le son de l’or de France aussi agréable que l’est pour toi le bruit des verres. Mais adieu, et sois exact au rendez-vous. Il faut que j’attende mon matinal Écossais à portée de flèche de la porte de l’antre de ces oisifs pourceaux, autrement il attribuerait mon absence à quelque machination contraire au succès de son voyage. — Toi prendre auparavant un coup de consolation, » dit le lansquenet en lui présentant un flacon. « Oh ! mais, moi oublier que toi être assez imbécile pour boire que de l’eau, comme un vil esclave de Mahomet et de Termagaut. — Tu n’es toi-même qu’un esclave du vin et du flacon : je ne suis pas surpris que l’exécution des mesures de violence conçues par des têtes plus saines que la tienne soit remise entre tes mains. Celui-là ne doit point boire de vin qui veut connaître la pensée des autres ou cacher la sienne. Mais à quoi sert te prêcher, toi dont la soif est aussi insatiable que celle des sables de l’Arabie ! Adieu. Emmène avec toi mon camarade Tuisco ; sa présence auprès du monastère pourrait faire naître des soupçons. »

Après s’être donné leur parole d’être exacts au rendez-vous de la croix des Trois-Rois, les dignes associés se séparèrent.

Quentin les suivit des yeux aussi long-temps qu’il put les apercevoir, puis il descendit de l’arbre sur lequel il s’était tenu caché. Son cœur battit en songeant au danger auquel les dames de Croye et lui-même venaient d’échapper, si toutefois il était encore possible de déjouer une si noire trahison. Craignant de rencontrer Hayraddin en revenant au monastère, il prit un chemin détourné, au risque d’être obligé de passer à travers champs.

Tout en marchant, il réfléchit sur le plan de conduite qu’il devait adopter. Lorsqu’il avait entendu Hayraddin avouer sa perfidie, il avait d’abord formé la résolution de le tuer aussitôt que la conférence serait terminée et ses compagnons suffisamment éloignés ; mais la chaleur que le Bohémien déploya ensuite pour lui assurer la vie sauve lui fit sentir l’impossibilité d’infliger à ce traître, dans toute sa rigueur, le châtiment qu’il méritait. Il résolut donc de l’épargner, et même, s’il était possible, de continuer à se servir de cet homme en qualité de guide, en prenant les plus grandes précautions pour la sûreté de celle qui lui était confiée, et à laquelle il était entièrement dévoué.

Mais où aller ? Les comtesses de Croye ne pouvaient chercher un asile ni en Bourgogne d’où elles s’étaient enfuies, ni en France d’où elles avaient été pour ainsi dire expulsées. La violence du duc Charles dans le premier de ces deux pays n’était guère plus à redouter pour elles que la froide et tyrannique politique du roi Louis dans l’autre. Après de profondes réflexions, Durward ne put former un plan meilleur et plus sûr que celui d’éviter l’embuscade en prenant la route de Liège par la rive gauche de la Meuse, et se mettre, ainsi que les dames l’avaient d’abord projeté, sous la protection du bon évêque de cette ville. On ne pouvait douter qu’il ne mît le plus grand empressement à les servir ; et si, comme le prieur le lui avait dit, il lui arrivait de Bourgogne un renfort de cent hommes d’armes, le digne prélat en avait probablement le pouvoir. Quoi qu’il pût en être, si les dangers auxquels l’exposaient les hostilités de Guillaume de la Marck et les troubles de la ville de Liège paraissaient trop redoutables, il lui était encore possible de faire passer en Allemagne ces malheureuses dames convenablement escortées.

Cette résolution prise (car quel homme a jamais délibéré avec lui-même sans se livrer à quelques réflexions qui lui soient tout à fait personnelles ?), Quentin pensa qu’en le vouant de sang-froid à la mort ou à la captivité, le roi Louis l’avait délié de ses engagements envers la couronne de France ; il se détermina donc à y renoncer complètement. L’évêque de Liège avait sans doute besoin de soldats, et à la demande de ses belles amies, qui, particulièrement la comtesse Hameline, traitaient alors leur jeune protecteur avec beaucoup de familiarité, il pourrait obtenir quelque commandement, peut-être même être chargé d’accompagner les dames de Croye dans quelque place plus sûre que la ville de Liège ou ses environs. Enfin, pour ne rien oublier, ces dames avaient parlé, quoique pour ainsi dire par plaisanterie, de lever les propres vassaux de la comtesse Isabelle, comme les grands personnages le faisaient dans ces temps de troubles, afin de mettre son château en état de défense ; et, à ce sujet, elles avaient demandé à Quentin s’il voulait accepter la charge périlleuse de sénéchal. Ayant répondu qu’il acceptait cette proposition avec une grande joie et un vif empressement, ces dames lui avaient accordé la faveur de leur baiser la main, en signe de sa promotion à une fonction si honorable et si digne de confiance. Quentin avait même cru s’apercevoir que la main de la comtesse Isabelle, une des mains les mieux faites et les plus belles à qui fidèle vassal eût rendu un tel hommage, tremblait lorsque ses lèvres y demeurèrent attachées un moment de plus que la cérémonie ne le requérait, et que, lorsqu’elle la retira, un vif coloris couvrait ses joues, en même temps que ses yeux exprimaient quelque embarras. Il était permis de tirer quelque conséquence de tout cela : et quel homme brave, à l’âge de Quentin, ne se laisserait aller avec un certain plaisir à des considérations si capables d’influer sur sa détermination !

Ce point établi, il eut ensuite à considérer comment il devait agir désormais avec le perfide Bohémien. Il avait abandonné sa première idée de le tuer dans le bois ; mais si, prenant un autre guide, il le congédiait et lui laissait la vie, ce serait envoyer le traître au camp de Guillaume de la Marck pour l’instruire de la direction que prendraient les dames et leur escorte. Il pensa à consulter le prieur et à lui demander de retenir le Bohémien prisonnier jusqu’à ce qu’ils eussent eu le temps d’arriver au château de l’évêque ; mais, après y avoir réfléchi, il craignit de faire une telle demande à un homme que la vieillesse et sa qualité de moine rendaient timide, et qui, envisageant la sûreté de son couvent comme le plus important de ses devoirs, était rempli de terreur au seul nom du Sanglier des Ardennes.

Enfin Durward arrêta un plan sur la réussite duquel il pouvait d’autant mieux compter que l’exécution dépendait entièrement de sa volonté ; et, dans l’intérêt de la cause à laquelle il s’était dévoué, il se sentait en état de pouvoir tout tenter. Doué d’un cœur ferme et hardi, quoiqu’il ne se dissimulât pas le danger de sa situation, Quentin était tel qu’un homme qui marche sous le poids d’un fardeau dont il sent la pesanteur, mais qu’il regarde cependant comme n’étant pas au-dessus de ses forces. Il venait de prendre une dernière résolution quand il arriva au couvent.

Il frappa doucement à la porte ; un frère, à qui le prieur avait eu soin d’ordonner de se tenir prêt pour ne pas le faire attendre, la lui ouvrit, et l’informa que les moines devaient rester dans le chœur jusqu’à l’aube du jour, afin de demander au ciel, par leurs prières, le pardon de tous les scandales qui avaient eu lieu dans la communauté pendant la soirée. Il offrit à Quentin de venir partager leurs exercices de dévotion ; mais les vêtements du jeune Écossais étaient tellement humides qu’il se crut dans la nécessité de refuser cette pieuse invitation, et il demanda la permission d’aller s’asseoir devant le feu de la cuisine, afin de pouvoir les sécher avant le jour, car il désirait particulièrement que le Bohémien, lorsqu’il le reverrait, ne pût apercevoir aucun indice capable d’éveiller en lui le moindre soupçon sur son excursion nocturne. Non-seulement le digne frère souscrivit à sa prière, mais il s’offrit même à lui tenir compagnie, ce qui s’accorda parfaitement avec le désir que Durward avait d’obtenir quelques renseignements sur les deux routes dont le Bohémien avait parlé dans sa conférence avec le lansquenet.

Le frère, à qui la plupart du temps les affaires extérieures du couvent étaient confiées, se trouvait justement la personne de la communauté la plus capable d’instruire Quentin de ce qu’il voulait savoir ; mais il fit observer qu’en qualité de fidèles pèlerines, il était du devoir des dames que le jeune archer accompagnait, de suivre la rive droite de la Meuse pour se rendre à la Croix des Trois-Rois, où les bienheureuses reliques de Gaspard, de Melchior et de Balthasar (noms que l’église catholique a donnés aux mages qui vinrent de l’Orient apporter leurs offrandes à Bethléem) s’étaient arrêtés lorsqu’on les transportait à Cologne, et où elles ont opéré une multitude de miracles.

Quentin répliqua que les dames avaient formé la résolution de s’arrêter à toutes les saintes stations, et qu’elles ne manqueraient certainement pas de visiter celle de la Croix, en se rendant à Cologne, ou en en revenant, mais qu’on leur avait rapporté que la rive droite de la rivière était fort dangereuse, à cause des soldats du terrible Guillaume de la Marck.

— « Le ciel nous préserve, dit le frère François, que le Sanglier des Ardennes ait encore établi sa bauge si près de nous ! Et cependant, si cela devait être, la largeur de la Meuse serait une bonne barrière entre lui et nous. — Mais elle ne sera pas une barrière entre ces dames et ce maraudeur, si nous la traversons pour suivre la rive droite, répondit Quentin. — Le ciel protégera ses enfants, jeune homme, car il serait bien douloureux de penser que les Rois de la bienheureuse ville de Cologne, qui ne permettent pas qu’un Juif ou qu’un infidèle pénètre dans l’intérieur de la ville, pussent oublier assez les fidèles pèlerins qui viennent visiter et adorer leurs reliques, pour souffrir qu’ils fussent pillés et maltraités par un chien de mécréant tel que ce Sanglier des Ardennes, qui est plus infâme que tout un camp de païens sarrasins et les dix tribus d’Israël par-dessus le marché. »

Quelque confiance que Quentin, en qualité de bon catholique, fût porté à avoir dans la protection spéciale de Melchior, de Gaspard et de Balthasar, il pensa tout naturellement que les dames de Croye n’ayant pris le costume de pèlerines que par pure politique terrestre, on ne pouvait guère se flatter d’obtenir leur appui dans la circonstance présente : en conséquence il prit la sage résolution d’éviter, autant que possible, que ces dames eussent besoin d’une entremise miraculeuse. Mais en même temps, dans la simplicité de sa bonne foi, il fit vœu d’entreprendre lui-même un pèlerinage aux Trois Rois de Cologne, si ces très-discrets, très-nobles et très-saints personnages permettaient que celles qu’il escortait arrivassent heureusement au but secret de leur voyage.

Afin de prendre cet engagement avec plus de solennité, il pria le frère François de le conduire dans une des chapelles latérales de l’église ; et là, se jetant à genoux avec une sincère dévotion, il renouvela le vœu qu’il avait fait intérieurement. Le son des voix qui s’élevaient dans le chœur, la triste et silencieuse solennité de l’heure à laquelle il accomplissait cet acte de dévotion, la faible lumière de la lampe qui brillait dans ce petit édifice gothique, tout contribuait à jeter Quentin dans cette disposition d’esprit où l’homme est le mieux préparé à reconnaître sa faiblesse, et où il cherche cet aide, cette protection surnaturelle qui, dans toutes les croyances, sont le fruit du repentir pour les péchés passés et de la résolution d’un changement pour l’avenir. Si l’objet de sa dévotion était mal placé, ce n’était pas la faute de Quentin ; et sa dévotion étant sincère, nous ne pouvons nous refuser à croire qu’elle fut agréable au seul vrai Dieu, qui regarde l’intention et non la forme des prières qui lui sont adressées, et aux yeux duquel la dévotion sincère d’un païen est plus estimable que l’hypocrisie spécieuse d’un pharisien.

Après s’être placé sous la protection des saints et sous la garde de la Providence, et avoir imploré leur secours en faveur de ses compagnes, Quentin se retira pour se livrer au sommeil, laissant le frère fort édifié de l’étendue et de la sincérité de sa dévotion.


CHAPITRE XVIII.

LA CHIROMANCIE.


Quand des contes joyeux et de vives chansons égayent une route aride, nous désirons que cette route se prolonge. Mais nous marchons sur une terre de féerie, et le charme qui guide nos pas nous ramène sur la même route.
Ben Jonson.


À la pointe du jour, Durward sortit de sa petite cellule, réveilla les palefreniers endormis, et surveilla les préparatifs du voyage avec plus de soin encore que de coutume. Il inspecta lui-même les sangles, les brides, les harnais et les fers des chevaux, afin d’être exposé le moins possible à ces accidents qui, quoique fort légers en eux-mêmes, retardent les voyageurs sur la route. Il veilla aussi à ce que les chevaux reçussent leur provende, afin d’être sûr qu’ils seraient en état de résister à la fatigue de la journée, ou de fuir avec vitesse, si cela devenait nécessaire.

Retournant ensuite dans sa chambre, il endossa son armure, qu’il affermit avec un soin tout particulier, et ceignit son épée comme un homme qui s’apprête à faire face au danger, avec la ferme résolution de le braver jusqu’au dernier soupir.

Cette résolution généreuse lui donna un maintien assuré et un air de dignité que les dames de Croye n’avaient pas encore remarqué en lui, quoiqu’elles eussent déjà remarqué avec un vif plaisir la grâce naïve qui régnait dans ses actions, dans ses discours, ainsi que l’heureux mélange de finesse naturelle et de simplicité qu’il devait à une éducation reçue dans le cloître et dans un pays presque inconnu. Il leur fit observer qu’il serait nécessaire qu’elles se missent en route ce jour-là plus tôt qu’à l’ordinaire ; et, conformément à cet avis, on quitta le couvent immédiatement après le repas du matin, pour lequel, aussi bien que par reconnaissance pour l’hospitalité qu’on leur avait accordée, les dames firent à l’autel une donation plus convenable à leur rang qu’à leur apparence. Cette libéralité n’excita pourtant aucun soupçon, car on les prenait pour des Anglaises ; et, à cette époque aussi bien que de nos jours, ces insulaires avaient la réputation de posséder d’immenses richesses.

Le prieur leur donna sa bénédiction à l’instant où elles se préparaient à partir, et témoigna à Quentin la joie qu’il ressentait de l’absence de son guide païen : « Car, dit-il, mieux vaut trébucher en chemin que de marcher appuyé sur le bras d’un larron ou d’un brigand. »

Quentin n’était pas tout à fait de cette opinion ; quoiqu’il sût que le Bohémien était un homme très-dangereux, il croyait pouvoir se servir de lui, et en même temps renverser ses projets criminels, maintenant qu’il les connaissait. Mais son anxiété à ce sujet ne fut pas de longue durée, car la petite cavalcade était à peine à cent toises du monastère et du village, que le Maugrabin la rejoignit, monté comme de coutume sur son petit cheval vif et léger. La route passait le long du même ruisseau où Quentin l’avait surpris la nuit précédente dans un mystérieux entretien, et Hayraddin ne faisait que de les rejoindre lorsqu’ils passèrent sous ce saule qui avait permis à Durward d’être un auditeur inaperçu de ce qui s’était passé entre son guide et le lansquenet.

Les souvenirs que cet endroit rappela à Quentin le portèrent à entrer brusquement en conversation avec le Bohémien, à qui il avait à peine dit un mot jusqu’alors. « Où as-tu trouvé un gîte la nuit dernière, profane scélérat ? lui dit-il. — Votre sagesse peut l’imaginer en regardant ma souquenille, » répondit-il en indiquant du doigt son habit qui était couvert de brins de foin. « Une meule de foin est un lit très-convenable à un astrologue, et bien meilleur qu’il ne faut pour un païen qui tourne en dérision notre sainte religion ainsi que ses ministres. — Ce lit a cependant été plus agréable à mon Klepper qu’à moi, » répondit Hayraddin en caressant de la main le cou de son cheval ; « car il avait en même temps gîte et nourriture. Ces vieux fous de tondus l’ont mis à la porte de leur maison, comme si le cheval d’un homme sage eût pu infecter de son esprit ou de sa sagacité toute une congrégation d’ânes. Par bonheur que Klepper connaît mon sifflet et suit ma trace comme un chien de chasse, car nous ne nous serions jamais rencontrés ; et vous auriez pu siffler tout à votre aise pour retrouver un guide. — Je t’ai recommandé plus d’une fois, » répondit Durward avec sévérité, « de mettre un frein à la licence de tes discours quand tu te trouves dans la compagnie de gens respectables, ce qui, je pense, ne t’était guère arrivé jusqu’à ce jour, et je t’assure que si je te croyais un guide aussi peu fidèle que je suis persuadé que tu es un blasphémateur et un indigne pendard, mon épée écossaise ferait bientôt connaissance avec ton cœur de païen, quoiqu’une telle action soit presque aussi ignoble que celle de tuer un pourceau. — Le sanglier est proche parent du pourceau, » répondit le Bohémien sans être intimidé du regard que Quentin lui lançait, et sans changer en la moindre chose l’indifférente causticité qu’il affectait de mettre dans ses paroles ; « et pourtant, ajouta-t-il, beaucoup de gens trouvent gloire, plaisir, et profit à le tuer. »

Surpris de l’effronterie de cet homme et craignant qu’il ne sût de sa propre histoire et de ses sentiments plus qu’il ne jugeait convenable qu’il en apprît, Quentin rompit une conversation dans laquelle le Maugrabin aurait eu tout l’avantage, et alla reprendre son poste accoutumé auprès des dames.

Nous avons déjà remarqué qu’il commençait à s’établir entre les voyageurs un certain degré de familiarité. La comtesse Hameline, bien assurée de la noblesse et de la naissance de leur protecteur, le traitait en égal et en favori ; et quoiqu’Isabelle lui laissât voir moins ostensiblement l’estime qu’elle faisait de lui, Quentin, malgré la réserve timide et la modestie qui le distinguait, n’était pas sans s’apercevoir que sa compagnie et sa conversation n’étaient point du tout indifférentes à cette jeune dame.

Rien n’anime la gaieté de la jeunesse comme la persuasion qu’elle est vue de bon œil ; aussi Quentin, pendant la première partie de son voyage, avait-il pris plaisir à amuser la belle et jeune comtesse, tantôt par une conversation enjouée, tantôt par des chansons et des histoires de son pays natal ; il chantait les premières dans sa langue maternelle, et il s’évertuait à raconter les secondes dans son mauvais français habillé à la mode de son pays, ce qui occasionnait une foule de petites méprises et de petits contre-sens plus divertissants encore que le récit même. Mais ce matin-là, en proie à l’inquiétude, il marchait à côté des dames de Croye sans penser aucunement à les amuser, et elles ne purent s’empêcher de faire l’observation que son silence avait quelque chose d’extraordinaire.

« Notre jeune chevalier a vu un loup, » dit la comtesse Hameline, faisant allusion à une ancienne superstition, « et cette rencontre lui a fait perdre la langue. — Dire que j’ai dépisté un renard serait plus juste, » pensa Quentin, mais il ne fit cette réponse qu’intérieurement. — « Vous sentez-vous indisposé, messire Quentin ? » dit la comtesse Isabelle d’un ton d’intérêt qui la fit rougir, parce qu’elle sentit qu’il y avait dans cette demande quelque chose de trop familier eu égard à la distance qui les séparait. — Il a passé la nuit à boire avec les joyeux moines, reprit la comtesse Hameline : les Écossais sont semblables aux Allemands, qui épuisant toute leur gaieté avec le vin du Rhin, n’apportent à la danse, le soir, que des pas chancelants, et, le lendemain matin, une tête pesante dans le boudoir des dames. — En vérité, aimables dames, je ne mérite pas vos reproches ; les bons moines sont restés presque toute la nuit en prières ; et quant à moi, je n’ai bu qu’un verre de leur vin ordinaire et le plus léger. — C’est peut-être la mauvaise chère qui le prive de sa bonne humeur, ajouta la comtesse Isabelle. Allons, messire Quentin, si jamais nous allons ensemble dans mon ancien château de Braquemont, je me ferai votre échanson, et comptez que je remplirai votre coupe d’un excellent vin, d’un vin meilleur qu’aucun de ceux qu’ont jamais donnés les vignes d’Hoccheim ou de Johannisberg. — Un verre d’eau de votre main, noble dame… » répondit Quentin ; mais il n’en put dire davantage, car sa voix était tremblante ; et Isabelle poursuivit comme si elle n’avait point remarqué l’accent de tendresse avec lequel il avait prononcé le pronom possessif. — Ce vin fut placé dans les caves immenses de Braquemont par les soins de mon bisaïeul le rhingrave Godfrey. — Qui obtint la main de la bisaïeule d’Isabelle, » interrompit la comtesse Hameline, « pour s’être montré le plus vaillant des enfants de la chevalerie au grand tournoi de Strasbourg, tournoi dans lequel dix chevaliers perdirent la vie. Mais ces beaux jours sont loin de nous : personne aujourd’hui ne pense à chercher le danger par amour pour l’honneur, ou pour secourir la beauté persécutée. »

Ces paroles furent prononcées du ton que prend une beauté moderne dont les charmes approchent de leur déclin, quand elle censure le peu de politesse des temps où nous vivons. Quentin prit sur lui de répondre qu’il restait encore quelque chose de cet esprit de chevalerie que la comtesse semblait regarder comme perdu, et qu’on le verrait encore briller dans le cœur des gentilshommes écossais, quand même il aurait disparu de tous les autres lieux. — « L’entendez-vous ? s’écria-t-elle. Il voudrait que nous crussions que son pays froid et inculte conserve encore ce noble feu qui s’est éteint en France et en Germanie ! Le pauvre jeune homme ressemble à un montagnard suisse, pour lequel rien ne se peut comparer à sa terre natale. Il nous dira bientôt merveilles du vin et des olives d’Écosse. — Non, madame, répliqua Durward ; ce que je puis dire du vin et de l’huile de nos montagnes, c’est que nos épées peuvent forcer nos opulents voisins à nous livrer comme tribut ces riches productions. Mais quant à la fidélité inviolable et à l’honneur parfait des Écossais, je suis en ce moment dans la nécessité de vous prouver combien vous devez vous y fier, quoique le faible individu qui vient vous offrir cette preuve ne puisse vous donner d’autre gage de votre sûreté. — Vous parlez mystérieusement, dit la comtesse Hameline ; vous avez donc appris que quelque danger nous menace ? — Depuis une heure je l’ai lu dans ses yeux, » s’écria Isabelle en joignant les mains. « Sainte Vierge, que deviendrons-nous ? — Cela dépend de votre volonté, du moins je l’espère, répondit Durward ; mais je suis forcé de vous demander, nobles dames, si vous voulez vous fier à moi ? — Nous fier à vous ! répondit la comtesse Hameline ; assurément ! Mais pourquoi cette question ? et jusqu’où voulez-vous que notre confiance s’étende ? — Pour ma part, reprit Isabelle, je vous la donne sans aucune restriction, sans aucune condition. Si vous pouviez nous trahir, Quentin, je penserais que la bonne foi a abandonné la terre et n’existe plus que dans le ciel. — Noble dame, » reprit Durward avec une vive satisfaction, « vous me rendez justice. J’ai le projet de changer de route, et d’aller directement à Liège en côtoyant la rive gauche de la Meuse, au lieu de la traverser à Namur. Ceci est contraire aux ordres que m’a donnés le roi Louis, et aux instructions qu’a reçues notre guide ; mais j’ai appris dans le couvent où nous avons passé la dernière nuit que des maraudeurs infestaient la rive droite de la Meuse, et que le duc de Bourgogne a mis des troupes à leur poursuite. Ces deux circonstances m’alarment pour votre sûreté. Me permettez-vous de faire changer votre itinéraire ? — J’y consens de tout mon cœur, répondit la jeune comtesse. — Ma nièce, ajouta sa tante, je crois, comme vous, que ce jeune homme nous est dévoué ; mais croyez-vous que nous puissions sans danger contrevenir aux instructions du roi Louis, et changer l’itinéraire qu’il nous a si positivement prescrit ? — Eh ! pourquoi aurions-nous égard à ces instructions ? dit Isabelle. Grâce au ciel, je ne suis pas sa sujette. Je me suis mise sous sa protection, et il a abusé de la confiance que j’avais eue en lui. Je ne voudrais pas faire injure à ce jeune homme en hésitant un seul moment entre sa parole et les injonctions de ce despote égoïste et trompeur. — Que le ciel vous récompense pour les paroles que vous venez de prononcer, madame ! » s’écria Quentin avec joie ; « et si je ne justifie pas la confiance qu’elles annoncent, être écartelé dans ce monde par des chevaux sauvages, et condamné dans l’autre à des tourments éternels, serait une peine trop douce pour un tel crime. »

À ces mots, il piqua son cheval et rejoignit le Bohémien. Cet homme semblait d’un caractère singulièrement passif, sinon oublieux. Injures ou menaces, il semblait ne garder aucun souvenir ; et il répondit aux paroles que Durward lui adressa pour entamer la conversation, du même ton que s’il ne se fût rien passé de désagréable entre eux dans le cours de la matinée. — « Le chien, pensa l’Écossais, n’aboie pas en ce moment, parce qu’il a l’intention de régler ses comptes avec moi d’un seul coup en me sautant à la gorge ; mais nous reconnaîtrons avant tout s’il n’est pas possible de battre un traître avec ses propres armes… Eh bien ! honnête Hayraddin, lui dit-il, vous voyagez avec nous depuis dix jours, et vous ne nous avez encore donné aucun échantillon de votre savoir dans l’art de dire la bonne aventure ; cependant vous êtes si ardent à le mettre en pratique, qu’il faut que vous étaliez vos connaissances dans chaque couvent où nous nous arrêtons, au risque de n’avoir d’autre logement pour la nuit qu’une meule de foin. — Vous ne me l’avez jamais demandé, répondit le Bohémien. Vous êtes comme le commun des hommes, vous vous contentez de tourner ces mystères en ridicule par cela seul que vous ne pouvez les comprendre. — Donnez-moi donc un échantillon de votre savoir, » dit Quentin ; et ôtant son gantelet, il lui présenta sa main.

Hayraddin examina avec une grande attention les lignes qui la traversaient en tous sens, ainsi que les petites protubérances ou élévations qui se trouvent à la naissance des doigts, et qu’à cette époque on croyait avoir avec les habitudes et la fortune des individus les mêmes rapports qu’aujourd’hui on trouve dans les organes du cerveau.

« Voici une main, dit-il ensuite, qui parle de travaux soufferts et de périls encourus. J’y lis qu’elle a fait de bonne heure connaissance avec la poignée de l’épée ; et cependant il s’y trouve aussi quelque signe qui indique qu’elle n’a pas toujours été étrangère aux agrafes du missel. — Ce qui est de ma vie passée, vous avez pu l’apprendre ailleurs ; dites-moi quelque chose de l’avenir. — Cette ligne qui part du mont de Vénus, et qui, n’étant point interrompue brusquement, suit et accompagne la ligne de vie, annonce clairement qu’un mariage vous procurera une fortune immense, et qu’un amour heureux vous élèvera au rang des puissants et des riches. — Vous en annoncez autant à quiconque vous interroge ; c’est là un des secrets de votre art. — Ce que je vous prédis est certain, aussi certain qu’avant peu vous serez exposé à un très-grand péril ; c’est ce que prouve cette ligne transparente, couleur de sang, qui coupe transversalement la ligne de vie : elle annonce un coup d’épée ou quelque autre violence à laquelle vous serez soustrait par l’attachement d’un ami dévoué. — Par le tien, veux-tu dire ? » s’écria Quentin indigné que le chiromancien essayât ainsi d’abuser de sa crédulité, et de se faire une réputation en lui prédisant les conséquences de sa propre trahison. — « Mon art ne m’apprend rien de ce qui a rapport à moi, répliqua le Zingaro. — Les sorciers de mon pays, reprit Quentin, possèdent donc une science supérieure à votre savoir tant vanté ; car elle leur révèle les dangers dont ils sont menacés. Je n’ai pas quitté mes montagnes sans avoir reçu quelque petite portion du don de seconde vue dont leurs habitants sont doués, et je t’en fournirai la preuve, en échange de ton échantillon de chiromancie. Hayraddin, le danger qui me menace est sur la rive droite de la Meuse ; je l’éviterai en suivant la rive gauche pour me rendre à Liège. »

Le guide entendit ces paroles avec une apathie que, dans les circonstances où il se trouvait, Quentin ne pouvait comprendre. « Si vous accomplissez votre dessein, répliqua-t-il, le danger passera de votre tête sur la mienne. — Si je ne me trompe, vous m’assuriez, il n’y a qu’un instant, que votre art n’allait pas jusqu’à prévoir votre propre destin ? — Pas de la manière qu’il m’a révélé ce qui vous regarde ; mais quiconque connaît un peu Louis de Valois peut prédire qu’il fera pendre votre guide parce qu’il vous aura plu de ne pas prendre la route qu’il a ordonné de suivre. — Atteindre en sûreté le but de notre voyage, et le terminer heureusement, doit être une excuse suffisante pour nous être écartés de la route prescrite. — Certainement, si vous êtes assuré que le roi n’ait pas un autre but que celui qu’il vous a indiqué. — Et quel autre but pourrait-il avoir ? Qui peut vous porter à croire qu’il ait d’autres intentions que celles qu’il m’a fait connaître en me donnant ses ordres ? — Rien, si ce n’est que ceux qui connaissent un peu le roi très-chrétien ne doutent jamais que le projet qui l’occupe le plus est toujours celui dont il a le plus de soin de ne pas parler. Quand votre gracieux roi Louis envoie douze ambassadeurs, je consens à livrer mon cou à la corde un an plus tôt qu’il ne doit y être attaché, si dans ce nombre il s’en trouve un seul qui n’ait pas au fond de son encrier quelque chose de plus que ce qui est écrit dans ses lettres de créance. — Je n’attache aucune importance à ces extravagants soupçons ; mon devoir est clair et positif : c’est de conduire ces dames en sûreté à Liège. Je pense que je le remplirai mieux, ce devoir, en ne prenant pas la route qui m’est prescrite, et c’est pourquoi je continuerai de suivre la rive gauche de la Meuse. D’ailleurs, c’est la plus directe ; en traversant la rivière, nous allongerions notre chemin, et nous augmenterions nos fatigues sans aucune utilité. Pourquoi donc ne le ferions-nous pas ? — Uniquement parce que d’ordinaire les pèlerins, comme ils s’appellent, qui se rendent à Cologne, ne suivent pas la Meuse jusqu’à Liège ; et que la route que vous vous proposez de faire suivre à ces dames donnera lieu de croire qu’elles ne sont pas des pèlerines comme elles feignent de l’être. — Si l’on nous fait des reproches à ce sujet, nous répondrons que nous avons craint de rencontrer le duc de Gueldres, Guillaume de la Mark, les écorcheurs et les lansquenets sur la rive droite ; et ce nous sera une excuse suffisante pour avoir continué de suivre la rive gauche, quoiqu’il nous soit prescrit de passer sur la rive droite. — Comme il vous plaira, monsieur l’archer ; je suis prêt à vous guider par la rive gauche aussi bien que par la rive droite. Vous vous excuserez auprès de votre maître selon que vous aviserez. »

Bien que surpris de la facilité avec laquelle Hayraddin consentait à changer de route, Quentin en fut charmé, car il avait besoin de ses secours comme guide, et il craignait qu’en voyant son projet de trahison déjoué, cet homme ne se portât à quelque extrémité. D’ailleurs, l’exclure de leur troupe aurait été le sûr moyen de tomber entre les mains de Guillaume de la Marck, avec qui il était en correspondance, au lieu que, tant qu’il resterait avec eux, il serait toujours possible de le surveiller de manière à l’empêcher d’avoir aucune communication avec des étrangers.

Abandonnant donc le premier projet de changer de route, ils suivirent celle qui se prolonge sur la rive gauche de la Meuse ; et leur marche rapide fut couronnée d’un si heureux succès, que le lendemain ils arrivèrent de très-bonne heure à leur destination. Ils trouvèrent que l’évêque de Liège, à cause de sa santé, ainsi qu’il l’alléguait, mais plutôt, peut-être, pour éviter d’être surpris par la population nombreuse et turbulente de la ville, avait établi sa demeure dans son magnifique château de Schonwaldt, à environ un mille de Liège.

Comme ils approchaient du château, ils aperçurent le prélat qui revenait processionnellement de la ville voisine, où il avait été célébrer pontificalement la grand’messe. Il était suivi d’un nombreux cortège de fonctionnaires religieux, civils et militaires, marchant pêle-mêle, et il était, comme dit un ancien trouvère :

« Précédé de maint porte-lance,
Et suivi de maint porte-croix. »

Cette procession présentait un bel aspect, en côtoyant les bords verdoyants de la Meuse, qui déployait au loin ses eaux majestueuses ; elle fit un détour sur la droite, et sembla s’engloutir sous le superbe et gothique portail de la demeure épiscopale.

Mais lorsque les voyageurs furent plus près du château, ils virent que tout annonçait au dehors la crainte et l’inquiétude qui régnaient au dedans, ce qui contrastait singulièrement avec la pompe et la magnificence dont ils venaient d’être témoins. Une forte garde de soldats de l’évêque était placée autour du bâtiment et dans quelques postes avancés ; et l’aspect peu ordinaire de cette cour ecclésiastique semblait déceler dans le respectable prélat l’appréhension d’un danger qui lui faisait trouver nécessaire de s’entourer de toutes les précautions d’une guerre défensive.

Lorsque Quentin eut annoncé les comtesses de Croye, on les introduisit avec respect dans le grand salon, où elles reçurent de l’évêque, qui était à la tête de sa petite cour, l’accueil le plus cordial. Il ne voulut pas leur permettre de lui baiser la main, mais il les embrassa ; et dans ce baiser déposé sur leurs joues il y avait tout à la fois quelque chose de la galanterie d’un prince qui reçoit de jolies femmes, et de la sainte affection d’un pasteur pour la partie féminine de son troupeau.

Louis de Bourbon, évêque de Liège, était réellement un prince bon et généreux : sa vie n’avait peut-être pas toujours été renfermée dans les limites sévères du caractère sacerdotal ; mais il ne s’était jamais écarté du caractère de franchise et d’honneur qui distingue la maison de Bourbon, de laquelle il descendait.

Dans les derniers temps, car il avançait en âge, le prélat avait adopté une vie plus régulière que dans le commencement de son règne, et plus convenable pour un membre de la sainte hiérarchie. Il était aimé des princes ses voisins comme un noble ecclésiastique généreux et magnifique dans toutes les actions de sa vie, quoique s’écartant quelquefois de la rectitude et de la sévérité de conduite dont sa qualité d’évêque lui faisait une loi, et gouvernant avec une molle indifférence qui encourageait à la rébellion ses sujets riches et mutins, plutôt que de les maintenir dans le devoir.

Il était si étroitement allié avec le duc de Bourgogne, que ce dernier se croyait presque en droit de réclamer une partie de sa souveraineté temporelle, et récompensait la facilité avec laquelle le prélat admettait des prétentions qu’il aurait pu aisément réfuter, en embrassant son parti en toute occasion avec ce zèle fougueux et violent qui fut toujours le trait le plus saillant de son caractère. Charles avait coutume de dire qu’il considérait Liège comme lui appartenant, et l’évêque comme son frère (en effet le duc avait épousé en premières noces une sœur de ce prélat) ; ajoutant que quiconque ferait injure à Louis de Bourbon aurait à faire à Charles de Bourgogne ; menace qui, si l’on considère le caractère et la puissance de ce prince, devait être peu agréable pour les habitants de la ville de Liège, où, suivant un vieux proverbe : « L’argent faisait trébucher l’esprit[84]. »

Le prélat, ainsi que nous l’avons dit, promit aux dames de Croye de faire tout ce qu’il pourrait en leur faveur auprès du duc de Bourgogne. Il espérait d’autant plus leur être utile que Campo-Basso, d’après quelques découvertes que venait de faire son maître et qui n’étaient nullement à son avantage, avait perdu la faveur de ce prince. Mais le soupir qui accompagna cette promesse de les protéger semblait déceler que son pouvoir à cet égard était plus précaire qu’il ne voulait le laisser entendre.

« Quoi qu’il arrive, mes très-chères filles, » ajouta-t-il d’un air qui, de même que dans son premier accueil, était un mélange d’onction spirituelle et de cette galanterie héréditaire qui caractérisait la maison de Bourbon, « le ciel me préserve d’abandonner jamais l’agneau au loup vorace, ou de nobles dames à l’oppression du méchant. Je suis un homme de paix, quoique le bruit des armes se fasse entendre dans ma demeure ; mais soyez certaines que je prendrai autant de soin de votre sûreté que de la mienne ; et si les affaires venaient à prendre un aspect plus alarmant… quoique je me flatte, avec la grâce de Notre-Dame, que les têtes se calmeront au lieu de s’enflammer davantage… je vous procurerai les moyens de vous retirer avec sécurité en Allemagne ; car la volonté même de notre frère et protecteur Charles de Bourgogne serait impuissante pour nous faire disposer de vous d’une manière contraire à votre intention. Nous ne pouvons vous permettre de vous retirer dans un couvent ; car, hélas ! telle est l’influence des enfants de Bélial sur les habitants de la ville de Liège, qu’au delà des murs de ce château et loin de la protection de nos soldats, nous ne connaissons plus de retraite sur laquelle s’étende notre autorité. Cependant vous êtes les bien-venues ici ; votre suite y sera honorablement traitée, notamment ce jeune homme que vous avez recommandé d’une manière toute particulière à notre bienveillance, et à qui nous donnons notre bénédiction. »

Quentin s’agenouilla, comme il le devait, pour recevoir cette bénédiction épiscopale.

« Quant à vous, poursuivit le digne prélat, vous resterez ici avec ma sœur Isabelle, chanoinesse de Trêves : vous pouvez résider avec elle en tout honneur, même sous le toit d’un galant célibataire comme l’évêque de Liège. »

En terminant ce discours de réception, l’aimable prélat conduisit les dames à l’appartement de sa sœur ; et l’intendant de sa maison, officier qui, ayant reçu l’ordre du diaconat, participait tout à la fois au pouvoir séculier et au pouvoir ecclésiastique, prodigua à Quentin tous les soins d’une bienveillante hospitalité, comme le lui avait recommandé son maître. Les autres personnes de la suite des dames de Croye furent placées dans des appartements d’un ordre inférieur.

Au milieu de cet arrangement, Quentin ne put s’empêcher de remarquer que la présence du Bohémien, qui, dans tous les couvents du pays, avait été la source de mille objections, semblait ne donner lieu à aucune remarque dans la maison de ce riche, et nous pouvons peut-être ajouter, de ce mondain prélat.


CHAPITRE XIX.

LA CITÉ.


Mes bons amis, mes chers amis, gardez-vous de croire que je veuille vous exciter à aucun acte soudain de mutinerie !
Shakspeare, Jules César.


Séparé de la comtesse Isabelle, dont les yeux avaient été depuis plusieurs jours son étoile polaire, Quentin sentit au fond de son cœur un froid et un vide étranges qu’il n’avait pas encore éprouvés au milieu de tous les tourments dont sa vie avait été assiégée. Sans doute, les relations et cette intimité que la nécessité avait établies entre eux, devaient inévitablement cesser aussitôt que la comtesse serait établie dans une résidence fixe ; car quel prétexte pouvait-elle faire naître, en supposant toutefois que l’idée lui en fût venue, pour conserver auprès d’elle, sans inconvenance, un jeune et aimable écuyer tel que Quentin ?

Cependant, quelque préparé qu’il y fût, cette inévitable séparation lui porta un coup cruel ; et son orgueil fut blessé de voir qu’on le quittait comme on quitte un postillon ou un soldat d’escorte dont le devoir est achevé : une ou deux larmes tombèrent même en secret de ses yeux sur les ruines de ces châteaux aériens qu’il s’était occupé à bâtir pendant la durée de son trop intéressant voyage. Il fit un courageux effort pour sortir de cet abattement d’esprit ; mais ce fut d’abord en vain : cédant donc à un sentiment dont il ne pouvait se rendre maître, il s’assit dans l’embrasure d’une fenêtre qui laissait pénétrer le jour dans le gothique et grand salon de Schonwaldt, et il se mit à réfléchir sur son triste destin, qui ne lui avait accordé ni le rang élevé ni les richesses qui lui eussent été nécessaires pour soutenir de telles prétentions. Enfin la fermeté naturelle de son caractère l’emporta, grâce au stimulant qu’elle reçut d’un vieux poëme en langue romane, récemment imprimé à Strasbourg, et qui était placé près de lui sur le rebord de la croisée : le titre de ce roman annonçait

Comment un écuyer, né d’une humble famille,
Du prince de Hongrie aima, dit-on, la fille.

Tandis qu’il avait les yeux fixés sur les lettres gothiques d’une historiette en rimes qui retraçait une situation si semblable à la sienne, Quentin fut interrompu par quelqu’un qui lui frappa sur l’épaule ; et, se retournant pour voir qui ce pouvait être, il aperçut le Bohémien.

Hayraddin, qui ne lui avait jamais inspiré de la bienveillance, lui était devenu insupportable depuis qu’il avait découvert sa trahison, et il lui demanda d’un air sévère pourquoi il était assez hardi pour toucher un chrétien et un gentilhomme ?

« Tout simplement, répondit le Bohémien, parce que je désire savoir si le gentilhomme chrétien a perdu le sentiment aussi bien que l’ouïe et la vue. Il y a cinq minutes que je suis devant vous à vous parler, et vous restez les yeux fixés sur ce morceau de parchemin jaune, comme si c’était un charme pour vous métamorphoser en statue, et qui eût déjà fait la moitié de sa besogne. — Eh bien ! de quoi as-tu besoin ? Parle, et va-t’en. — J’ai besoin de ce dont tous les hommes ont besoin, quoique peu d’entre eux s’en contentent ; j’ai besoin de ce que vous me devez, dix écus d’or, pour avoir servi de guide aux dames jusqu’ici. — Comment oses-tu demander un salaire ? N’es-tu pas assez payé, puisque je te laisse ta coupable vie ? Tu sais que ton dessein était de les trahir pendant le voyage. — Mais je ne les ai pas trahies ; si je l’avais fait, je n’aurais pas réclamé mon salaire, ni d’elles, ni de vous, mais de celui qui aurait tiré parti de leur passage sur la rive droite de la Meuse. Les gens que j’ai servis sont ceux qui doivent me payer. — Périsse donc ton salaire avec toi, traître ! » s’écria Quentin en comptant l’argent que lui demandait le Bohémien ; car, en sa qualité de majordome, il avait été muni d’une somme suffisante pour payer toutes les dépenses du voyage. « Va trouver le Sanglier des Ardennes, ou le diable ! mais ne te présente plus devant moi, à moins que tu ne veuilles que je te fasse sortir de ce monde plus tôt que tu ne t’y attends. — Le Sanglier des Ardennes ! » répéta le Bohémien avec surprise, tandis que sa figure laissait apercevoir plus d’émotion qu’il n’avait coutume d’en montrer ; « ce n’était donc pas une conjecture vague, un soupçon enfanté par le hasard, qui vous ont porté à vouloir obstinément changer de route ? Serait-il possible qu’il existât réellement dans d’autres pays un art divinatoire plus infaillible que celui de nos tribus errantes ? Le saule sous lequel nous parlions n’a pu rapporter nos paroles. Mais, non, non, non, que je suis sot ! Je sais ce que c’est ; m’y voilà : ce saule sur le bord du ruisseau, non loin du couvent, je vous ai vu le regarder en passant, à un demi-mille environ de cette ruche de bourdons ; certes, ce saule n’a pu parler, mais il a pu cacher quelqu’un qui nous écoutait ! À l’avenir, je donnerai audience en pleine campagne ; il n’y aura pas près de moi une touffe de chardons dans laquelle un Écossais se puisse cacher. Ah, ah ! l’Écossais a été plus fin que le Zingaro malgré toute sa subtilité ! Mais sachez, Quentin Durward, que vous l’avez emporté sur moi au détriment de votre bonheur personnel : oui, la fortune que les lignes de votre main annoncent, et que je vous ai prédite, votre obstination vous l’a fait manquer. — Par saint André ! je ris malgré moi de ton impudence ! Comment, où et en quoi ta perfidie, si elle n’eût été déjouée, aurait-elle pu me servir ? Je vous ai entendus convenir que mes jours seraient épargnés, condition que vos dignes alliés auraient eu bien vite oubliée quand nous en serions venus aux coups ; mais à quoi eût pu m’être utile ta lâche trahison, si ce n’est à m’exposer à la mort ou à la captivité, c’est une question à laquelle nul homme ici-bas ne pourrait répondre. — Il ne faut donc point y penser ; car ma reconnaissance va vous donner un autre sujet d’étonnement. Si vous aviez retenu mon salaire, je me serais regardé comme quitte envers vous, et je vous aurais abandonné aux inspirations de votre folie ; au lieu que, dans la situation où nous sommes placés maintenant, je suis encore votre débiteur pour l’affaire qui s’est passée sur les bords du Cher. — Il me semble que j’ai déjà pris une partie du paiement par les malédictions et les injures dont je t’ai accablé. — Des duretés ou des douceurs ne sont que du vent : elles ne sont d’aucun poids dans la balance. Si vous m’aviez frappé au lieu de me menacer… — Je me sens assez disposé à me payer de cette manière, si tu me provoques plus long-temps. — Je ne vous le conseille pas, car un pareil paiement, fait par une main téméraire, pourrait excéder la dette et faire pencher la balance contre vous, ce que je ne suis pas homme à oublier. Maintenant, je vous dis adieu, mais ce n’est pas pour long-temps ; je vais également faire mes adieux aux dames de Croye. — Toi ! » s’écria Quentin saisi d’étonnement ; « toi, être admis en la présence de ces dames ! et cela ici, dans ce château où elles vivent en quelque sorte comme des recluses ! où elles sont sous la protection de la sœur de l’évêque, d’une noble chanoinesse ? c’est impossible ! — Marton m’attend cependant pour m’introduire auprès d’elles, » répondit le Zingaro avec un rire ironique ; « et il faut que je vous prie de m’excuser si je vous quitte si brusquement. »

Tournant alors le dos à Durward, il fit quelques pas pour s’éloigner ; mais, revenant presque aussitôt sur ses pas, il se rapprocha de lui, et, avec un ton d’emphase mystérieuse : « Je connais vos secrètes espérances, dit-il ; elles sont audacieuses, mais elles ne seront pas vaines, si je vous prête mon appui. Je connais vos craintes ; elles doivent vous conseiller la prudence, mais non vous donner de la timidité. Il n’existe pas de femme qu’on ne puisse gagner. Le titre de comte n’est qu’un sobriquet, et il siéra tout aussi bien à Quentin que celui de duc à Charles, et celui de roi à Louis. »

Avant que Durward eût eu le temps de lui répondre, le Bohémien avait quitté la salle. Il le suivit à l’instant ; mais Hayraddin, plus initié que l’Écossais dans la connaissance des distributions intérieures du château, conserva l’avantage qu’il avait obtenu, et disparut bientôt à ses yeux en prenant un petit escalier dérobé. Quentin continua pourtant de le poursuivre, quoiqu’il sût à peine le motif qui l’y portait. L’escalier se terminait par une porte qui donnait sur un jardin, là il aperçut de nouveau le Zingaro précipitant ses pas et parcourant en tous sens les avenues, afin d’éviter qu’il ne l’atteignît.

Ce jardin était bordé de deux côtés par les bâtiments du château, vaste et antique édifice que ses fortifications faisaient ressembler à une citadelle autant qu’à un monument religieux ; les deux autres côtés étaient fermés par une haute muraille crénelée. Une de ses nombreuses avenues conduisait à une autre partie du château, où l’on voyait une petite porte située derrière un arc-boutant d’une hauteur immense et tout couvert de lierre ; Hayraddin, après avoir suivi cette direction, se retourna vers Durward, et lui fit de la main un geste qui pouvait être considéré comme un adieu ou un signe de triomphe. En effet, Quentin vit Marton ouvrir la petite porte et introduire le vil Bohémien, comme il le présuma naturellement, dans l’appartement des comtesses de Croye. Il se mordit les lèvres d’indignation, et se blâma sévèrement de n’avoir pas instruit les dames du caractère infâme d’Hayraddin, ainsi que des machinations diaboliques qu’il avait tramées contre leur sûreté. L’air d’arrogance avec lequel cet homme lui avait promis de le seconder dans ses projets ajoutait à la colère et au mépris qu’il lui inspirait ; il lui semblait même que la main de la comtesse Isabelle serait profanée, s’il ne devait l’obtenir que par une telle protection. « Mais tout cela n’est que déception, se dit-il, pure jonglerie, bas et grossier artifice. Il s’est procuré accès auprès des dames de Croye sous quelque faux prétexte et dans quelque intention perfide. Mais je sais maintenant où elles logent, cela me suffit ; j’épierai l’occasion de parler à Marton, et je solliciterai une entrevue avec ces dames, ne fût-ce que pour les avertir de se tenir sur leurs gardes. Il est dur que je sois contraint d’employer l’artifice et de souffrir le moindre délai, quand un pareil être est admis ouvertement et sans scrupule. Elles verront pourtant que, bien que je sois exclu de leur présence, la sûreté d’Isabelle est encore le principal objet de mes soins et de ma surveillance. »

Pendant que le jeune amant s’abandonnait à ces réflexions, un vieux gentilhomme de la maison de l’évêque, entrant dans le jardin par la même porte qui y avait donné accès à Durward, se dirigea vers lui, et le prévint, avec la plus grande politesse, que ce jardin était exclusivement réservé à l’évêque et aux personnes qui, par leur haute distinction, étaient admises dans son intimité.

Cet avis fut répété deux fois avant que Quentin fût capable de le comprendre ; sortant enfin de sa rêverie, il salua le gentilhomme, et se hâta de s’éloigner, tandis que celui-ci, continuant à le suivre, l’accablait d’excuses sur la nécessité où il était de s’acquitter d’un devoir dont l’accomplissement lui paraissait peut-être une impolitesse. Il mit une telle persistance dans ses efforts pour éloigner de l’esprit de Durward toute idée qu’il eût voulu l’offenser, qu’il alla jusqu’à lui offrir de lui tenir compagnie pour tâcher de le désennuyer. Quentin, maudissant intérieurement son importune obséquiosité, ne trouva pas de meilleur moyen pour lui échapper, que de prétexter le désir de visiter la ville voisine, et il pressa le pas de manière à ôter bientôt à l’officieux vieillard tout désir de l’accompagner plus loin que le pont-levis. Au bout de quelques minutes, Quentin se trouva dans l’enceinte des murs de Liège, ville qui était alors l’une des plus riches de la Flandre, et par conséquent du monde entier.

La mélancolie, et même la mélancolie d’amour, ne s’empare pas aussi profondément de l’esprit, surtout de celui de l’homme, que les âmes tendres et enthousiastes sont disposées à le croire. Elle cède aux impressions frappantes et subites produites sur les sens par l’aspect de lieux inconnus, par des scènes qui créent une nouvelle série d’idées, et par le spectacle du mouvement continuel et de l’activité d’une grande ville. Au bout de quelques instants, l’attention de Quentin fut captivée aussi complètement par la variété des objets qui s’offraient successivement à lui dans les rues de Liège, que s’il n’eût existé dans le monde entier ni comtesse Isabelle ni Bohémien.

Les rues immenses, quoique sombres et étroites ; l’élévation des maisons ; l’étalage brillant des plus riches marchandises et des plus magnifiques armures ; le nombre et l’éclat des magasins et des boutiques ; la foule de citoyens affairés, de toutes conditions, qui passaient et repassaient avec un air de préoccupation, d’importance ou d’empressement ; les énormes chariots qui transportaient çà et là les objets d’exportation et d’importation, tels que des draps, de la serge, des armes de toute espèce, des clous, du fer, et divers autres articles de nécessité ou de luxe, les uns destinés à être consommés dans une ville opulente, les autres à être échangés contre d’autres marchandises, ou à être transportés ailleurs : tous ces objets réunis formaient un tableau d’activité, de richesse et de splendeur auquel Quentin avait été étranger jusqu’alors. Il admirait aussi les nombreux canaux ouverts pour communiquer avec la Meuse, et qui, traversant la ville en sens divers, offraient au commerce, dans tous les quartiers, les facilités du transport par eau. Enfin, lorsqu’il eut visité et regardé tout ce qui lui parut le plus digne d’intérêt, il entra pour entendre une messe dans la vieille et vénérable église de Saint-Lambert, fondée, dit-on, dans le huitième siècle.

Ce fut en sortant de ce lieu consacré à la religion que Quentin commença à remarquer qu’après avoir examiné tout ce qui l’entourait avec une curiosité que rien ne le forçait à réprimer, il était devenu, à son tour, l’objet de l’attention de plusieurs groupes de bons bourgeois qui paraissaient occupés à l’examiner depuis le moment où il sortit de l’église, et parmi lesquels il s’élevait un murmure, une sorte de chuchotement, qui passait de l’un à l’autre. Le nombre des curieux s’augmentait rapidement, et les regards de chaque nouveau venu se dirigeaient à l’instant sur Quentin avec une expression d’intérêt et de curiosité à laquelle se mêlait un certain degré de respect.

Il finit par se trouver au centre d’un rassemblement considérable qui s’ouvrit cependant devant lui pour lui livrer passage, et il poursuivit son chemin, tandis que ceux qui le suivaient ou qui marchaient à ses côtés, évitaient avec soin de le serrer de trop près ou de gêner ses mouvements. Cette position devenait néanmoins trop embarrassante pour que Durward pût la supporter plus long-temps sans désirer de faire quelque tentative pour en sortir, ou pour obtenir quelque explication à ce sujet.

Jetant les yeux autour de lui, il remarqua un homme de taille assez ronde et dont la physionomie respectable avait un certain enjouement : à son manteau de velours et à sa chaîne d’or, jugeant que ce devait être un bourgeois de distinction, peut-être même un des magistrats de la ville, il lui demanda s’il y avait en sa personne quelque chose d’assez singulier pour attirer l’attention du public à un degré si extraordinaire, ou si c’était l’usage des Liégeois de s’attrouper ainsi autour des étrangers que le hasard amenait dans leur ville.

— « Non certainement, mon bon monsieur, répondit le bourgeois ; les Liégeois ne sont ni assez oisifs, ni assez curieux pour adopter une telle coutume ; et il n’y a rien non plus, ni dans votre mise, ni dans votre tournure, qui ne soit digne de recevoir un bon accueil dans cette ville, et que nos habitants ne soient charmés de voir et ne désirent honorer. — Ce langage est très-poli, mon cher monsieur, répondit Quentin ; mais, par la croix de saint André ! je ne puis même me douter de ce que vous voulez dire. — Cette expression, jointe à votre accent, monsieur, me donne la certitude que nos conjectures sont justes. — Par mon patron saint Quentin ! je suis plus loin que jamais de vous comprendre. — Encore mieux ! » reprit le Liégeois en regardant le jeune Écossais avec un air de malice qui pouvait peut-être le blesser, quoique joint à une politesse extrême… « Certes, il ne nous appartient pas, monsieur, d’avoir l’air de voir ce que vous jugez à propos de cacher ; mais pourquoi jurer par saint Quentin, si vous ne voulez pas que je donne une certaine interprétation à vos paroles ? Nous savons que le bon comte de Saint-Pol, qui est ici en ce moment, favorise notre cause. — Sur ma vie, vous êtes sous l’influence de quelque illusion : je n’ai rien de commun avec le comte de Saint-Pol. — Oh ! nous ne vous questionnons pas ; et cependant, écoutez, j’ai quelque chose à vous dire à l’oreille ; mon nom est Pavillon. — Et en quoi cela me regarde-t-il, monsieur Pavillon ? — Oh ! en rien. Seulement il me semble que vous devez reconnaître avec plaisir que je suis digne de votre confiance ; et voici mon collègue Ronslaer. »

Ronslaer s’avança. C’était un fonctionnaire d’une vaste corpulence, et dont le ventre arrondi faisait ouvrir la foule devant lui, comme un bélier ébranle et renverse les murailles d’une ville. Il s’approcha de son voisin, et lui faisant un signe comme pour lui recommander la prudence, il lui dit d’un ton de reproche : « Vous oubliez, mon cher collègue, que nous sommes dans un lieu public. Si monsieur veut bien venir chez moi ou chez vous, et accepter un verre de vin du Rhin au sucre, nous entendrons plus commodément ce qu’il a à nous dire sur notre bon ami et allié que nous aimons avec tout l’abandon de nos cœurs flamands. — Je n’ai aucunes nouvelles à vous apprendre, » répondit Quentin avec impatience ; « je refuse votre vin du Rhin : tout ce que je vous demande, comme à des gens respectables, c’est de disperser cette foule oisive, et de permettre à un étranger de sortir de votre ville aussi tranquillement qu’il y est entré. — Eh ! bien, monsieur, dit Ronslaer, puisque vous insistez tant pour garder l’incognito, même avec nous qui sommes des hommes dignes de confiance, permettez-moi de vous demander sans plus de détours, pourquoi vous porteriez la marque distinctive de votre compagnie si vous vouliez rester inconnu à Liège ? — De quelle marque, de quelle compagnie parlez-vous ? vous me paraissez des hommes estimables, d’honnêtes et graves citoyens ; mais, sur mon âme, ou vous êtes fous, ou vous avez juré de me le faire devenir. — Sapperment ! s’écria Pavillon, ce jeune homme ferait jurer saint Lambert lui-même ! Qui a jamais porté un bonnet avec la croix de Saint-André et la fleur de lis, sinon les archers de la garde écossaise du roi Louis XI ? — Et en supposant que je sois un archer de la garde, qu’y a-t-il d’étonnant que je porte le signe distinctif de ma compagnie ? » dit Quentin d’un ton d’humeur. — « Il l’a avoué, il l’a avoué ! » s’écrièrent en même temps Ronslaer et Pavillon en se tournant vers la foule, les bras élevés, les mains étendues, et leurs larges figures exprimant l’enthousiasme et la joie qui les animaient ; « il convient qu’il est archer de la garde écossaise de Louis, de Louis, le gardien des libertés de la ville de Liège ! »

Un cri unanime s’éleva, et ces paroles retentirent de tous côtés : « Vive Louis de France ! vive la garde écossaise ! vive le brave archer ! nos libertés ! nos privilèges ou la mort ! Plus d’impôts ! Vive le vaillant Sanglier des Ardennes ! À bas Charles de Bourgogne ! Ruine et destruction à Bourbon et à son évêché ! »

À moitié assourdi par ce bruit, qui recommençait d’un côté dès qu’il avait cessé de l’autre, et qui, se gonflant et s’abaissant comme les flots de la mer, s’accroissait à chaque instant par les milliers de voix qui, partant des rues et des marchés les plus éloignés, retentissaient dans les airs, Quentin eut à peine le temps de faire une conjecture sur la cause de ce tumulte et de se former un plan de conduite.

Il avait oublié que dans son combat contre le duc d’Orléans et contre Dunois, son casque ayant été fendu par le sabre de ce dernier, un de ses camarades, d’après l’ordre de lord Crawford, lui avait donné pour le remplacer un des bonnets doublés en acier qui faisaient partie du costume des archers de la garde écossaise, costume généralement connu. Or un membre de ce corps dont le service spécial était de garder la personne du roi Louis, paraissant tout à coup dans les rues d’une ville où le nombre des mécontents s’augmentait chaque jour par les intrigues des agents de ce monarque, sa présence devait naturellement être interprétée par les bourgeois de Liège comme l’annonce de la détermination qu’il avait prise de soutenir ouvertement leur cause. La vue d’un seul de ces archers devenait donc pour eux le gage assuré d’un appui immédiat. Il y en eut même parmi eux qui ne craignirent pas d’assurer que les forces auxiliaires du roi entraient en ce moment par une des portes de la ville, quoique personne ne pût dire positivement laquelle.

Quentin reconnut bientôt l’impossibilité de détruire une erreur si généralement adoptée ; il sentit même que toute tentative pour détromper des hommes si obstinés dans leur opinion pourrait lui faire courir quelques risques personnels auxquels il ne vit aucune nécessité de s’exposer. Il prit donc à la hâte la résolution de temporiser et de se tirer d’embarras du mieux qu’il pourrait ; cette résolution, il s’y arrêta pendant que la foule le conduisait à l’Hôtel-de-Ville, où les plus notables habitants se rassemblaient déjà pour apprendre les nouvelles dont ils le présumaient porteur, et lui offrir ensuite un banquet splendide.

En dépit de toutes ses représentations et de ses refus, que l’on attribuait à la modestie, il fut entouré par les dispensateurs de la popularité, dont le flux importun se dirigeait alors vers lui. Ses deux amis les bourgmestres, qui étaient shoppen, ou syndics de la ville, le tenaient chacun sous un bras. Nikkel Blok, chef de la corporation des bouchers, qui était accouru à la hâte, marchait devant lui en brandissant avec un courage et une grâce que le brandevin seul pouvait donner, sa hache encore couverte de sang et de quelques débris de cervelle. Derrière lui se tenait, dans un état complet d’ivresse, le long et maigre Claus Hammerlein, patriote bien connu ; il était président de la compagnie des ouvriers en fer, dont un millier le suivaient dans un costume sale et avec des figures noircies qui annonçaient leur profession. Des tisserands, des cloutiers, des cordiers, des artisans de toute espèce, sortant en foule de rues étroites et sombres, venaient augmenter le cortège. S’échapper était donc impossible, et c’eût été une entreprise folle et désespérée que de l’essayer.

Dans cet embarras, Quentin eut recours à Ronslaer, qui avait un bras passé sous le sien, et à Pavillon, qui s’était emparé de l’autre, et qui tous deux le conduisaient à la tête de cette espèce de marche triomphale, dont il était devenu si inopinément la cause et l’objet. Il les informa à la hâte qu’il avait pris sans y réfléchir le bonnet de la garde écossaise, par suite d’un accident arrivé au casque qu’il devait porter pendant son voyage ; qu’il regrettait que cette circonstance et la sagacité avec laquelle les Liégeois avaient deviné sa qualité et le motif de sa présence dans leur ville eussent donné à son arrivée une si grande publicité ; ajoutant que si on le conduisait à l’Hôtel-de-Ville, il se trouverait peut-être dans la malheureuse nécessité de communiquer à l’assemblée certaines choses que le roi lui avait ordonné de réserver pour l’oreille privée de ses excellents compères Mein herrs Ronslaer et Pavillon, de Liège.

Ces dernières paroles produisirent un effet magique sur les deux citoyens, qui étaient les principaux chefs des bourgeois insurgés, et qui, comme tous les démagogues de leur espèce, désiraient ardemment conserver autant que possible la haute main dans toutes les affaires. Ils convinrent donc à la hâte que Quentin quitterait la ville pour quelques heures, et qu’il y rentrerait pendant la nuit pour s’entretenir secrètement avec eux dans la maison de Ronslaer, située près de la porte qui faisait face au château de Schonwaldt. Quentin n’hésita pas à leur dire qu’il résidait pour le moment dans le palais de l’évêque, sous prétexte de lui porter des dépêches de la cour de France, tandis que sa mission réelle, comme ils l’avaient conjecturé, était toute particulière aux citoyens de Liège. Cette manière tortueuse d’établir des communications, le rang et le caractère de l’individu auquel le message était confié, étaient si conformes au caractère de Louis, qu’il ne s’éleva ni doute ni surprise.

À peine cet éclaircissement était-il terminé que la foule arriva devant la porte de la maison de Pavillon, située dans l’une des principales rues, et qui communiquait à la Meuse par derrière, au moyen d’un jardin et d’une tannerie immense, avec toutes ses dépendances ; car le bourgeois patriote était tanneur et corroyeur.

Il était naturel que Pavillon désirât faire les honneurs de sa maison à l’envoyé supposé de Louis XI, et une halte chez lui n’excita nulle surprise de la part de la multitude, qui au contraire applaudit mein herr Pavillon par un bruyant vivat ! au moment où il y introduisait un hôte si honorable. Sans perdre de temps, Quentin, remplaça son bonnet trop remarquable par un chapeau de tanneur, et jeta un grand manteau par-dessus ses vêtements. Pavillon lui remit ensuite un passe-port au moyen duquel toutes les portes de la ville lui seraient ouvertes, soit de nuit soit de jour, comme il le jugerait à propos et termina en le confiant aux soins de sa fille, jeune et joyeuse Flamande, à laquelle il donna toutes les instructions nécessaires pour la sécurité du jeune homme. Pavillon courut ensuite rejoindre son collègue dans l’intention de conduire leurs amis à l’Hôtel-de-Ville, et de les y amuser par les meilleures excuses qu’il pourrait imaginer relativement à la disparition de l’envoyé du roi Louis.

Nous ne pouvons, comme dit le valet de la comédie, nous souvenir exactement de l’espèce de mensonge que les moutons à clochettes tirent au reste du troupeau, mais nous osons dire que rien n’est plus facile que d’en imposer à une multitude dont les préjugés et les sentiments impétueux ont déjà fait plus de la moitié du chemin avant que l’imposteur ait prononcé un seul mot.

Le digne bourgeois ne fut pas plus tôt parti, que la grosse et fraîche Trudchen, le visage couvert d’un riche incarnat auquel se joignait un sourire qui convenait admirablement à des lèvres vermeilles comme des cerises, à des yeux bleus remplis d’enjouement, et à un teint d’une pureté et d’une blancheur parfaites, se mit en devoir de conduire le bel étranger à travers le jardin du sieur Pavillon, jusqu’au bord de l’eau ; là Quentin monta dans une barque conduite par deux vigoureux Flamands vêtus de larges pantalons, de jaquettes garnies de nombreux boutons, et la tête couverte d’un bonnet fourré. Bientôt la jeune fille le vit s’éloigner avec toute la rapidité que leur lenteur flamande permettait aux deux bateliers d’imprimer à leurs avirons.

Comme la gentille Trudchen ne parlait qu’allemand, Quentin, sans aucun préjudice pour la tendresse fidèle qu’il avait vouée à la comtesse de Croye, ne put remercier sa jeune libératrice qu’en imprimant un baiser sur ses lèvres aussi roses que des cerises ; et ce baiser, donné avec une exquise galanterie, fut reçu avec une gratitude modeste ; car des galants de la taille et de la figure de notre archer écossais ne se rencontraient pas tous les jours parmi les bourgeois de Liège.

Tandis que la barque remontait le cours paresseux de la Meuse, et s’éloignait des fortifications de la ville, Quentin eut le temps de réfléchir sur le rapport qu’il devait faire de son aventure à Liège quand il serait de retour au château de Schonwaldt. Repoussant toute idée de trahir quiconque avait mis sa confiance en lui, cette confiance ne lui eût-elle été accordée que par suite d’une méprise, mais non moins déterminé à ne pas cacher au vénérable prélat les dispositions séditieuses qui agitaient en ce moment les esprits dans sa capitale, il résolut de ne faire qu’un récit vague et général, afin de mettre l’évêque sur ses gardes, sans que personne en particulier fût exposé à sa vengeance.

Il débarqua à un demi-mille du château, et donna un guilder à ses conducteurs, qui parurent entièrement satisfaits. Quelque peu éloigné qu’il se trouvât de Schonwaldt, la cloche avait sonné le dîner lorsqu’il arriva, et il s’aperçut, en outre, qu’il était arrivé par un côté différent de celui de l’entrée principale, et qu’il prolongerait son retard s’il entreprenait de faire le tour du château. Il s’avança donc sans hésiter vers le côté dont il était le plus près : c’était un mur fortifié qu’il présuma être celui du petit jardin dont nous avons déjà parlé ; une poterne percée dans ce mur ouvrait sur les fossés, et un esquif était amarré près de cette poterne. Il espéra donc qu’en appelant, quelqu’un paraîtrait et lui amènerait l’esquif pour l’aider à traverser les fossés. Comme il s’avançait dans cette intention, la poterne s’ouvrit tout à coup ; un homme sortit du château, s’élança dans la barque, la dirigea vers la rive opposée, et, après être descendu à terre, la repoussa au milieu de l’eau à l’aide d’une longue perche. À sa grande surprise, Quentin reconnut le Bohémien, qui, le reconnaissant à son tour, l’évita en prenant un autre chemin qui conduisait également à Liège, et disparut bientôt.

Ce fut là un nouveau sujet de réflexions pour Durward. Ce païen avait-il passé tout ce temps avec les dames de Croye ? Quel motif pouvaient-elles avoir eu pour lui donner accès auprès d’elles ? Tourmenté par cette pensée, il se sentit plus déterminé que jamais à avoir une explication avec les deux comtesses, afin de leur dévoiler la perfidie d’Hayraddin et les instruire en même temps de la situation périlleuse dans laquelle les dispositions séditieuses de la ville de Liège plaçaient l’évêque, leur protecteur.

Quentin venait de prendre cette résolution, lorsqu’après avoir fait un long détour, il arriva enfin devant la porte principale du château ; il y entra, et trouva à table, dans la grande salle, tous les commensaux de la maison, c’est-à-dire le clergé de l’évêque, ses grands officiers, et quelques étrangers qui, n’étant pas d’un rang assez élevé dans l’ordre de la noblesse, ne pouvaient être admis à celle du prélat. Une place avait pourtant été réservée pour le jeune Écossais au bout de la table, à côté de l’aumônier de l’évêque, qui l’accueillit en lui rappelant cette plaisanterie usitée dans les collèges : serô venientibus ossa[85], tout en se hâtant de charger son assiette de mets suffisants pour donner un démenti à ce dicton, dont les gens du pays de Quentin disent que c’est une plaisanterie qui n’en est pas une, ou du moins qu’elle est d’un goût peu agréable.

Pour prévenir le reproche que les convives auraient pu lui faire en eux-mêmes d’avoir manqué de savoir-vivre, Quentin raconta brièvement le tumulte survenu dans la ville sitôt que l’on avait découvert qu’il appartenait à la garde écossaise de Louis XI ; et il s’efforça de donner à son récit une tournure plaisante, en disant que s’il s’était retiré d’embarras, c’était grâce à un gros bourgeois de Liège et à sa jolie fille.

Mais ses auditeurs prenaient trop d’intérêt à cette histoire pour la traiter comme une plaisanterie. Toutes les opérations de la table furent suspendues, le service languit, pendant que Quentin faisait son récit ; et quand il l’eut terminé, il se fit un silence solennel que le majordome rompit le premier en disant à voix basse et d’un ton mélancolique : « Plût à Dieu que les cent lances promises par la Bourgogne fussent ici ! — Pourquoi mettre tant d’importance à leur arrivée ? demanda Quentin. Vous avez ici bon nombre de soldats dont la guerre est le métier, et vos antagonistes ne sont que la lie d’une populace en désordre : ils prendront la fuite au premier aspect d’une bannière soutenue par de braves hommes d’armes. — Vous ne connaissez pas les Liégeois, répondit le chapelain ; on peut dire d’eux, sans même en excepter les Gantois, qu’ils sont et les plus terribles et les plus indomptables de l’Europe. Deux fois le duc de Bourgogne a châtié leurs révoltes réitérées contre l’évêque ; deux fois il les a traités avec sévérité, les a privés de leurs privilèges, leur a ôté leur bannières, les a soumis à des droits, a exigé d’eux des impôts auxquels Liège, comme ville libre de l’Empire, n’avait jamais été assujettie. Il y a peu de temps encore, il les a battus et en a fait un carnage horrible près de Saint-Tron, et Liège perdit dans cette journée près de six mille hommes, dont les uns périrent sur le champ de bataille, et les autres se noyèrent en fuyant. Pour les mettre hors d’état de s’insurger de nouveau, Charles refusa d’entrer dans la ville par aucune des portes, quoiqu’elle eût fait sa soumission ; mais il fit abattre quarante coudées de ses murailles, et y entra par cette brèche, en conquérant, la visière baissée et la lance en arrêt, et suivi de tous ses chevaliers. Les Liégeois ne purent douter, dans cette circonstance, que sans l’intercession du duc Philippe le Bon, ce Charles, alors comte de Charolais, aurait livré leur ville au pillage ; et cependant, malgré le souvenir d’événements si récents, malgré la vue continuelle de cette brèche qui n’est pas encore réparée, malgré le mauvais état de leur arsenal, qu’ils n’ont pu remplir, le seul aspect d’un bonnet d’archer suffit pour les exciter de nouveau à la révolte. Puisse Dieu disposer leurs âmes au repentir ! mais je crains bien qu’entre une population si irritable et un souverain si fier et si impétueux, il ne s’élève un sanglant débat ! et je voudrais que mon bon et excellent maître eût un siège qui lui procurât moins d’honneurs et plus de sécurité, car sa mitre est doublée d’épines et non d’hermine ! Je vous parle ainsi, jeune étranger, pour vous avertir que si vos affaires ne vous retiennent pas à Schonwaldt, vous ferez bien d’en partir au plus tôt, car c’est un lieu funeste dont tout homme prudent doit chercher à s’éloigner le plus promptement possible. Je présume que vos dames sont du même avis, car elles ont dépêché à la cour de France un des gens de leur suite, avec des lettres qui annoncent probablement leur intention d’aller chercher ailleurs un asile plus sûr. »


CHAPITRE XX.

LE BILLET.


Va, te voilà homme si tu veux l’être : sinon je te verrai encore le dernier des valets, et un être indigne de toucher la main de la fortune.
Shakspeare, La Douzième nuit.


Quand le couvert eut été enlevé, le chapelain, qui semblait avoir pris une sorte de goût pour la société de Durward, ou qui peut-être désirait tirer de lui de plus amples renseignements sur son aventure de la matinée, le conduisit dans un appartement écarté dont les fenêtres donnaient d’un côté sur le jardin ; et s’apercevant que les yeux de son jeune compagnon se dirigeaient de ce côté, comme s’il désirait y descendre, il proposa d’aller visiter les arbustes étrangers et curieux dont l’évêque l’avait enrichi.

Quentin s’en excusa sur ce qu’il n’osait se hasarder dans un lieu dont l’entrée paraissait interdite aux étrangers, et raconta au chapelain ce qui lui était arrivé le matin même. « En effet, » lui répondit en souriant celui-ci, « il existe un ancien règlement qui interdit l’entrée du jardin particulier de l’évêque ; mais il date de l’époque où notre révérend prince était encore jeune et n’avait guère plus de trente ans. Maintes belles dames fréquentaient souvent le château alors, pour y venir chercher des consolations spirituelles ; et il était juste, » ajouta-t-il en baissant les yeux et en souriant d’un air moitié ingénu, moitié malin, « que ces belles pénitentes, qui logeaient dans les appartements qu’occupe maintenant la noble chanoinesse, eussent quelque endroit où il leur fût permis de prendre l’air sans craindre d’être importunées par les regards des profanes. Mais depuis plusieurs années, cette prohibition, sans avoir été formellement abolie, a cessé tout à fait d’être en vigueur, et elle ne subsiste plus que comme une ancienne superstition dans le cerveau d’un vieil intendant. Si cela peut vous plaire, nous descendrons au jardin, et nous verrons s’il nous sera permis ou non d’y rester. »

Rien ne pouvait être plus agréable à Quentin que la perspective d’entrer librement dans ce jardin. Il espérait dès lors pouvoir communiquer avec l’objet de ses affections, ou du moins l’apercevoir à quelque balcon ou à la fenêtre de quelque tourelle, comme à l’auberge des Fleurs-de-Lis, ou dans la tour du dauphin au château du Plessis ; car Isabelle, dans quelque lieu qu’elle se trouvât, semblait destinée à être toujours la Dame de la tourelle.

Lorsque Durward fut descendu dans le jardin avec son nouvel ami, celui-ci lui parut un philosophe terrestre, complètement préoccupé des choses de ce bas monde qui avaient en ce moment le moins d’intérêt pour lui-même, tandis que de son côté, si ses yeux ne contemplaient pas le ciel comme ceux d’un astrologue, ils s’élevaient du moins vers les fenêtres et les balcons des tourelles qui flanquaient de tous côtés ce vieil édifice, cherchant à découvrir sa cynosure[86]. Pendant qu’il était livré tout entier à cette recherche, le jeune amant entendit, si toutefois il l’entendit, la nomenclature des plantes, des herbes et des arbustes que son révérend conducteur désignait à son attention : telle plante était précieuse parce qu’elle était d’un grand usage en médecine, telle autre l’était davantage parce qu’elle donnait une saveur exquise au potage ; une troisième, et c’était là tout son mérite, parce qu’elle était d’une grande rareté. Il fallait pourtant que Quentin parût accorder quelque attention à l’officieux naturaliste, ce qui lui était tellement difficile qu’il éprouva la tentation de l’envoyer à tous les diables, lui et tout le règne végétal. Enfin le son d’une cloche qui, appelant le chapelain à quelque devoir religieux, le força de s’éloigner, délivra le jeune homme du supplice qu’il éprouvait.

Après avoir fait une foule d’excuses fort inutiles sur la nécessité où il se trouvait de le quitter, le bon ecclésiastique finit par lui donner l’agréable assurance qu’il pouvait se promener dans ce jardin jusqu’à l’heure du souper, sans aucun risque d’être troublé. — « C’est l’endroit, lui dit-il, où je viens toujours apprendre mes homélies, parce qu’il est le plus retiré et que j’y suis moins exposé à être troublé par les étrangers. Je vais, en ce moment, en prononcer une dans la chapelle ; s’il vous plaisait de me favoriser de votre présence… On dit que je ne manque pas d’éloquence ; mais gloire en soit rendue à qui elle appartient ! »

Quentin s’en excusa pour cette fois, sous le prétexte d’un violent mal de tête pour lequel le grand air serait sans doute le meilleur remède ; et l’obligeant chapelain le laissa enfin à lui-même.

On imaginera aisément que, dans l’inspection qu’il fit alors beaucoup plus à loisir de chaque fenêtre, de chaque ouverture donnant sur le jardin, celles qui se trouvaient dans le voisinage de la petite porte par laquelle il avait vu, à ce qu’il présumait, Marton introduire Hayraddin dans l’appartement des comtesses, ne lui échappèrent point. Mais quoiqu’il eût constamment les yeux et les oreilles au guet, aucun bruit, aucun mouvement ne vint contredire ou confirmer ce que le Bohémien lui avait dit ; et le crépuscule commençant à s’étendre, il finit par craindre, sans trop savoir pourquoi, qu’une si longue promenade dans ce jardin ne parût suspecte et n’excitât quelque mécontentement ou quelque soupçon.

Il venait de se décider à partir, et il faisait, à ce qu’il croyait, un dernier tour sous les croisées qui avaient pour lui tant d’attraits, quand il entendit au-dessus de sa tête un léger bruit, comme de quelqu’un qui feint de tousser pour attirer l’attention d’une autre personne, sans éveiller celle des gens qui seraient à portée d’entendre. Levant les yeux avec un mouvement de surprise et de joie, Quentin vit une fenêtre s’entr’ouvrir ; une main de femme s’y montra, et laissa échapper un billet : il tomba sur un romarin qui croissait au pied du mur. La précaution qu’on employait pour lui faire parvenir ce billet lui prescrivait une égale prudence pour le lire. Le jardin, entouré de deux côtés, ainsi que nous l’avons dit, par les bâtiments du palais épiscopal, était nécessairement dominé par les fenêtres d’un grand nombre d’appartements ; mais il s’y trouvait une espèce de grotte que le chapelain avait montrée à Quentin avec une complaisance toute particulière. Ramasser le billet, le glisser furtivement dans son sein, et courir vers cette retraite mystérieuse, fut l’affaire d’un instant. Là, il ouvrit le précieux billet en bénissant la mémoire des moines d’Amberbrothock dont les soins l’avaient mis en état d’en lire le contenu.

La première ligne renfermait cette injonction : « Lisez en secret. » Le reste était conçu en ces termes : « Ce que vos yeux ont eu la témérité de me dire, les miens l’ont peut-être trop aisément compris. Mais une précaution injuste enhardit celle qui en est la victime, et il vaut mieux me confier à la reconnaissance d’un seul homme que de rester exposée aux prétentions et aux poursuites de plusieurs. La fortune a placé son trône sur le sommet d’un roc escarpé, mais l’homme brave ne craint pas de le gravir. Si vous osez faire quelque chose pour une femme qui hasarde beaucoup, demain matin, à l’heure de primes, passez dans ce jardin, portant à votre bonnet un panache blanc bleu ; mais d’ici là, n’attendez pas d’autres éclaircissements. Les astres, dit-on, vous ont destiné aux grandeurs et ont disposé votre âme à la reconnaissance… Adieu, soyez fidèle, prompt et résolu, et ne doutez pas de la fortune. »

Cette lettre renfermait en outre un anneau portant un diamant taillé en losanges, sur lequel étaient gravées les armes de l’ancienne maison de Croye.

La première sensation de Quentin en ce moment fut un bonheur sans mélange, une joie et un orgueil qui semblaient l’élever jusqu’au ciel. Il forma sur-le-champ la résolution de mourir ou d’atteindre le terme de ses vœux, ne songeant qu’avec mépris aux nombreux obstacles qu’il avait à surmonter.

Ne pouvant, dans l’excès de son ravissement, supporter aucune interruption qui pourrait détourner son esprit, ne fût-ce qu’un instant, d’un sujet de méditation aussi enchanteur, il se hâta de rentrer au château, allégua, pour se dispenser de paraître au souper, le mal de tête qu’il avait déjà prétexté ; et, après avoir allumé sa lampe, il se retira dans l’appartement qui lui avait été assigné, pour lire et relire le précieux billet et couvrir de mille baisers la non moins précieuse bague.

Mais des sentiments si exaltés ne pouvaient être de longue durée. Une pensée fâcheuse vint passer sur son cœur, quoiqu’il s’efforçât de la repousser comme un acte d’ingratitude, comme un outrage. Il lui sembla que la franchise d’un tel aveu annonçait moins de délicatesse de la part de celle qui le faisait, que le sentiment d’adoration romanesque qu’elle lui avait inspiré ne l’avait porté à lui attribuer. Mais à peine cette idée pénible s’était-elle emparée de lui qu’il se hâta de l’étouffer, comme si c’eût été une vipère qui se fût glissée dans sa couche, et dont l’horrible sifflement le faisait frémir. Était-ce à lui, à lui qui recevait une si grande faveur, à lui, pour qui une femme d’un rang si supérieur au sien daignait descendre de sa sphère élevée, à la blâmer d’un acte de condescendance sans lequel il n’eût jamais osé lever les yeux jusqu’à elle ? Sa fortune et sa naissance ne l’affranchissaient-elles pas, dans la situation où elle se trouvait, de la règle commune qui prescrit le silence à une femme jusqu’à ce que son amant ait osé lui faire l’aveu de ses sentiments ? À ces arguments qu’il s’opposait lui-même, et qu’il transformait en syllogismes irrésistibles, sa vanité en ajoutait un autre auquel il n’osait se rendre avec la même franchise : le mérite de l’objet aimé, lui disait-elle, pouvait peut-être justifier une femme de dévier quelque peu des règles générales ; et après tout il s’en trouvait plus d’un exemple dans les chroniques. Ce raisonnement ressemble beaucoup à celui de Malvio[87]. L’humble écuyer dont il avait lu l’histoire peu d’heures auparavant était, comme lui, un gentilhomme sans fortune et dépourvu de biens, et cependant la généreuse princesse de Hongrie ne s’était fait aucun scrupule de le combler de preuves d’affection plus positives que n’en renfermait le billet qu’il venait de recevoir.

« Sois le bienvenu, lui dit-elle,
Doux écuyer, qui pris racine dans mon cœur :
Cinq cents livres pour prix de ta noble candeur,
Unis à trois baisers, te viendront d’Isabelle. »


Et la même histoire véridique fait dire au roi de Hongrie lui-même :

« J’ai connu plus d’un beau page
Qui devint roi par mariage. »

De sorte que, tout bien considéré, Quentin, avec une générosité magnanime, faisant taire ses scrupules, approuva complètement dans la comtesse une conduite qui devait assurer son bonheur.

Mais ce scrupule fut bientôt remplacé par un soupçon beaucoup plus difficile à dissiper. Le traître Hayraddin était resté dans l’appartement des dames, à ce que Durward pouvait présumer, pendant environ quatre heures ; et en se rappelant la manière dont il avait cherché à lui faire entendre qu’il pourrait exercer une grande influence sur sa fortune, il se demanda si cette aventure n’était pas le résultat des intrigues de ce fourbe, et s’il n’était pas à craindre qu’elle ne fût le prélude de quelque nouveau complot, dont le but était peut-être de soustraire Isabelle à la protection du respectable évêque. C’était une question qui méritait d’être examinée avec la plus grande attention ; car Quentin éprouvait pour cet homme une répugnance proportionnée à l’impudence sans égale avec laquelle il avait avoué sa perfidie, et il ne pouvait se résoudre à croire qu’aucune entreprise favorisée par lui pût jamais arriver à une conclusion honorable et heureuse.

Ces diverses pensées, telles que de sombres nuages, obscurcissaient le beau paysage que l’imagination de notre héros lui avait d’abord présenté, et elles éloignèrent le sommeil de ses yeux. À l’heure de primes, et même une heure avant, il était dans le jardin, et cette fois personne ne s’opposa à ce qu’il y entrât ni à ce qu’il y restât. Il portait à son bonnet un panache blanc et bleu, aussi parfait que le peu de temps qu’il avait eu pour se le procurer le lui avait permis. Deux heures se passèrent sans qu’on parût faire la moindre attention à lui ; enfin les accords d’un luth se firent entendre ; une fenêtre placée au-dessus de la petite porte par laquelle Marton avait introduit Hayraddin ne tarda pas à s’ouvrir, et Isabelle y parut dans tout l’éclat de sa fraîcheur et de sa beauté. Elle le salua d’un air amical mêlé de réserve, rougit beaucoup en remarquant la manière mystérieuse et significative avec laquelle il lui rendit son salut, ferma la fenêtre, et disparut.

Le jour commençait à luire ; cependant malgré tous ses efforts pour voir ou pour entendre ce qui se passait dans l’intérieur du bâtiment, Quentin ne put rien découvrir qui lui expliquât la singularité de cette disparition. L’authenticité du billet était suffisamment prouvée ; il ne restait qu’à savoir ce qui devait s’ensuivre, et sa belle correspondante ne lui avait pas adressé une seule parole. Au surplus, rien n’annonçait aucun danger immédiat. La comtesse était dans un château fort, sous la protection d’un prince aussi respectable par son pouvoir séculier, que vénérable par son caractère ecclésiastique ; il n’y avait donc aucune nécessité pour l’écuyer aventureux de déployer sa valeur chevaleresque, et il suffisait qu’il se tînt prêt à exécuter les ordres de celle qui lui avait écrit, aussitôt qu’il les recevrait. Mais le destin avait résolu de mettre à l’épreuve son activité avant que ces ordres tant désirés lui parvinssent.

La quatrième nuit après son arrivée à Schonwaldt, Quentin avait fait ses dispositions pour renvoyer le lendemain à la cour de Louis le second des deux varlets qui composaient son escorte ; et il lui avait remis pour son oncle et pour lord Crawford des lettres par lesquelles il leur déclarait renoncer au service de la France, dont il se trouvait dégagé par la trahison à laquelle les instructions secrètes d’Hayraddin l’avaient exposé : ce motif justifiait une résolution que l’honneur et la prudence ne pouvaient qu’approuver. Il s’était mis au lit, l’imagination remplie de toutes ces idées couleur de rose qui entourent la couche d’un jeune homme qui aime tendrement et qui croit son amour payé d’un retour sincère. Mais ses rêves, qui se ressentirent d’abord des espérances enchanteresses au milieu desquelles il s’endormit, finirent peu à peu par prendre une couleur sombre.

Il lui sembla qu’il se promenait avec la comtesse Isabelle au bord d’un lac paisible, tel que ceux qui embellissent les sites pittoresques de son pays natal, et qu’il lui parlait de son amour sans songer aux obstacles qui s’élevaient entre eux. Isabelle rougissait et souriait en l’écoutant, comme il pouvait l’espérer d’après le contenu de la lettre que, soit qu’il fût endormi ou éveillé, il portait constamment sur son cœur. Mais la scène changea subitement ; il crut passer de l’hiver à l’été, du calme à la tempête ; les vents mugirent et les vagues s’élevèrent avec un bruit affreux, comme si les démons de l’air et de l’onde se fussent réciproquement disputé l’empire de leurs demeures. S’enflant à vue d’œil, les eaux menaçaient d’envahir la retraite des deux amants, tandis que l’aquilon déchaîné, les repoussant avec une violence toujours croissante, semblait vouloir chasser les flots de leur lit. Enfin l’anxiété douloureuse que devait produire un danger si imminent éveilla le dormeur.

Il ouvrit les yeux, mais quoique les circonstances de son rêve eussent disparu, le bruit qui l’avait probablement occasionné continuait à retentir à son oreille. Son premier mouvement fut de se mettre sur son séant et d’écouter avec une inquiète attention des sons qui, s’ils n’étaient pas ceux d’une tempête, l’emportaient sur les plus épouvantables ouragans qui fussent jamais descendus des monts Grampiens. Au bout de quelques minutes, il ne put douter que ce tumulte ne fût causé non par la fureur des éléments, mais par celle des hommes.

Quentin s’élance hors de son lit et se met à la fenêtre de son appartement. Elle donnait sur le jardin ; tout était tranquille de ce côté, mais le bruit devenait à chaque instant plus sensible, et il se convainquit, d’après les cris qui venaient frapper son oreille, que le château était attaqué à l’extérieur par des ennemis nombreux et déterminés. Il prit à la hâte ses habits et ses armes, et tandis qu’il s’en revêtait avec autant de promptitude que le lui permettaient l’obscurité et la surprise, quelqu’un frappa à sa porte. Quentin n’ayant pas répondu aussitôt à ce signal, la porte, qui était fort mince, fut enfoncée en un instant, et le Bohémien Hayraddin, que son dialecte faisait aisément reconnaître, se présenta devant lui. Il trempa une allumette dans une petite fiole qu’il tenait à la main, et il en sortit une flamme brillante et passagère, au moyen de laquelle il alluma une lampe qu’il tira de son sein.

— « L’horoscope de votre destinée, » dit-il énergiquement à Durward sans le saluer autrement que par ces paroles, « dépend de la détermination que vous prendrez d’ici à une minute. — Misérable ! reprit Quentin, la trahison nous environne ; et partout où elle se présente tu dois y avoir part. — Vous êtes fou ! Je n’ai jamais trahi personne que lorsque j’avais quelque intérêt à le faire. Pourquoi vous trahirais-je, puisque je dois gagner davantage en vous sauvant qu’en vous perdant ? Écoutez un moment, si cela vous est possible, la voix de la raison, avant que celle de la mort et du carnage retentisse à votre oreille. Les Liégeois se soulèvent, Guillaume de la Marck est à leur tête avec sa bande ; l’évêque eût-il des moyens de résistance, leur nombre et leur fureur les surmonteraient ; mais il n’en a pas. Si vous voulez sauver la comtesse et ne pas perdre vos espérances, suivez-moi, au nom de celle qui vous a envoyé une bague de diamant sur laquelle sont gravés trois léopards ! — Conduis-moi ! s’écria Quentin avec ardeur ; à ce nom, je suis prêt à braver tous les dangers. — De la manière que je m’y prendrai, répondit le Bohémien, il n’y en a aucun à craindre, si vous pouvez vous empêcher de prendre part à une querelle qui ne vous regarde pas ; car, après tout, que vous importe que l’évêque, comme on l’appelle, égorge son troupeau, ou que le troupeau égorge le pasteur ? Ha ! ha ! ha ! Suivez-moi, mais avec précaution et patience. Réprimez votre courage, et fiez-vous à ma prudence : alors la dette de ma reconnaissance est payée, et vous avez une comtesse pour épouse. Suivez-moi. — Je te suis, » dit Quentin en tirant son épée ; « mais si j’aperçois en toi le moindre signe de trahison, ta tête et ton corps seront bientôt à trois pas l’un de l’autre. »

Sans répondre à cette menace, le Bohémien, voyant que Durward était armé et prêt à partir, descendit l’escalier en toute hâte, et parcourut rapidement divers passages qui le conduisirent dans un petit jardin. À peine voyait-on une lumière de ce côté du palais, à peine entendait-on quelque bruit ; mais dès qu’ils furent entrés dans le jardin, le tumulte qui régnait du côté opposé devint beaucoup plus distinct, et Quentin entendit les divers cris de guerre : « Liège ! Liège ! Sanglier ! Sanglier ! » que poussaient les assaillants, tandis que les soldats qui, surpris par cette attaque imprévue, avaient couru aux murailles, y répondaient par de plus faibles : « Notre-Dame pour le prince-évêque ! »

Mais malgré son caractère martial, l’intérêt que Durward portait au combat était bien inférieur à celui que lui inspirait le sort d’Isabelle de Croye ; il se figurait toute l’horreur de sa position si elle tombait au pouvoir des cruels et perfides brigands qui paraissaient s’efforcer de pénétrer dans le château. Il s’abandonna à la direction du Bohémien, semblable à un homme qui, succombant à une maladie désespérée, accepte les médicaments que lui offrent des charlatans et des empiriques ; il le suivit avec l’intention de se laisser guider par lui jusqu’au moment où, au moindre signe de trahison, il lui percerait le cœur ou lui séparerait la tête du corps. Hayraddin lui-même semblait sentir que sa vie n’était pas en sûreté, car dès qu’il fut entré dans le jardin, il fit trêve à ses railleries et à ses sarcasmes accoutumés, et parut avoir pris l’engagement tacite de se conduire avec modestie, courage et activité.

Arrivés à la porte qui conduisait à l’appartement des dames, Hayraddin fit un petit signal, et deux femmes enveloppées de longs voiles de soie noire, qui alors, comme aujourd’hui, étaient portés par les dames flamandes, parurent aussitôt. Quentin offrit son bras à l’une d’elles, qui le saisit avec une violente agitation, et elle s’y suspendit si pesamment, que si elle eût été plus lourde, leur retraite aurait été considérablement retardée. Le Bohémien, qui conduisait l’autre dame, se dirigea droit vers la poterne qui donnait sur le fossé ; le petit esquif à l’aide duquel, peu de jours auparavant, Quentin l’avait vu sortir du château était près du mur du jardin.

Pendant qu’ils traversaient la cour, les cris de triomphe qui accompagnent une attaque couronnée de succès semblèrent annoncer que le château ne tarderait pas à être pris ; ces cris affectèrent si péniblement les oreilles de Quentin, qu’il ne put s’empêcher de s’écrier : « Ha ! si mon sang n’était pas dû tout entier au devoir que je remplis en ce moment, je volerais à la défense du charitable évêque, et réduirais au silence quelques-uns de ces séditieux coquins qui ne respirent que le pillage. »

La dame dont le bras était appuyé sur le sien le serra légèrement tandis qu’il parlait ainsi, comme pour lui faire entendre qu’une voix plus puissante implorait sa bravoure chevaleresque, tandis que le Bohémien s’écria assez haut pour être entendu : « J’appellerais une vraie frénésie chrétienne celle qui ferait retourner pour se battre quand l’amour et la fortune ordonnent de fuir le plus vite possible. Avançons, avançons ; il y a des chevaux qui nous attendent non loin d’ici, dans ce bouquet de saules. — Il n’y en a que deux, » dit Quentin, qui les aperçut à la clarté de la lune. — « Je n’aurais pu m’en procurer davantage sans éveiller des soupçons, répondit le Bohémien. D’ailleurs, ils nous suffisent. Vous les prendrez pour vous rendre à Tongres pendant que le chemin est encore sûr. Marton restera avec les femmes de notre horde, dont elle est une vieille connaissance ; car il faut que vous le sachiez, Marton est une fille de notre tribu ; elle n’est restée avec vous que pour nous servir quand l’occasion s’en présenterait. — Marton ! » s’écria la comtesse en regardant la femme voilée qui les accompagnait et en poussant un cri de surprise, « ce n’est donc pas ma parente ? — Ce n’est que Marton, répondit Hayraddin ; excusez cette petite supercherie. Je n’ai pas osé enlever les deux dames de Croye au Sanglier des Ardennes. — Misérable ! » s’écria Quentin avec fureur. « Mais il n’est pas… il ne sera pas trop tard ; je retourne au château pour délivrer la comtesse Hameline. — Hameline ! » murmura d’une voix émue la dame qui n’avait pas quitté son bras ; « elle est à votre côté, et vous remercie de lui avoir conservé la liberté. — Quoi ! comment ! que signifie ceci ! » s’écria Quentin en dégageant son bras avec beaucoup moins de politesse qu’il n’en aurait mis dans toute autre circonstance, à l’égard d’une femme même d’un rang inférieur. « La comtesse Isabelle est donc restée au château… Adieu, adieu. » Comme il se précipitait dans cette direction, Hayraddin l’arrêta : « Écoutez-moi, écoutez-moi, lui dit-il ; c’est courir à la mort ! Par tous les diables ! ne portiez-vous pas les couleurs de la vieille dame ? je ne me fierai plus désormais aux écharpes de soie, bleues, blanches, n’importe de quelle couleur ! Mais celle-ci a une dot presque aussi considérable ; elle a des joyaux, de l’or, et même des prétentions sur le comté. »

Tandis qu’il parlait ainsi en phrases entrecoupées, le Bohémien luttait contre Quentin pour chercher à le retenir ; mais celui-ci, voulant faire cesser ce débat, tira son poignard.

« Ah ! puisqu’il en est ainsi, » dit Hayraddin en lâchant prise, « allez, et que le diable, s’il y en a un, vous accompagne. » Et le jeune Écossais, enfin débarrassé du Bohémien, s’élança vers le château, rapide comme l’aquilon.

Hayraddin se retourna alors vers la comtesse, qui s’était laissée tomber à terre, de honte, de crainte et de désappointement.

« C’est une méprise, lui dit-il ; allons, madame, levez-vous et venez avec moi : avant le lever du soleil, je vous aurai trouvé un mari plus galant que ce jeune efféminé ; et si un ne vous suffit pas, vous en aurez vingt. »

Chez la comtesse Hameline, la violence des passions égalait la faiblesse et la vanité de son caractère. Comme tant d’autres personnes de son sexe, elle remplissait assez bien les devoirs ordinaires de la vie ; mais dans un moment de crise tel que celui où elle se trouvait alors, elle était incapable de toute autre chose que de se lamenter, et d’accuser Hayraddin d’être un voleur, un imposteur, un scélérat, un menteur.

« Dites un Zingaro, lui répliqua-t-il, et vous aurez tout dit d’un seul mot. — Monstre ! » s’écria l’infortunée comtesse, « vous m’aviez dit que les astres avaient décrété notre union, et vous êtes cause que je lui ai écrit ! Oh ! que je suis malheureuse ! — Ils l’avaient décrétée, répondit le Bohémien, pourvu que les deux parties fussent consentantes. Croyez-vous que les bienheureuses constellations puissent faire marier les gens contre leur volonté ? J’ai été induit en erreur par votre maudite galanterie chrétienne, vos niaiseries de rubans et de nœuds, vos sottes couleurs bigarrées ; et je vois en ce moment que le jeune homme préfère la génisse à la vache : voilà tout. Allons ; levez-vous, et suivez-moi. Ni les pleurs ni les évanouissements ne sont de mon goût, je vous en préviens. — Je ne bougerai pas d’ici, » dit la comtesse d’un air résolu. — « Par le brillant welkin[88] vous marcherez ! s’écria Hayraddin. Je vous jure, par tout ce que les sots de ce monde ont jamais cru, que vous avez affaire à un homme qui s’inquiéterait fort peu de vous arracher vos vêtements, de vous attacher à un arbre, et de vous y abandonner à votre bonne ou à votre mauvaise fortune. — Halte là, » reprit Marton s’interposant entre eux ; « permettez-moi de vous dire qu’elle ne sera pas maltraitée. Je porte un couteau tout aussi bien que vous, et je sais m’en servir. Quoiqu’un peu folle, ce n’est pas une méchante femme. Et vous, madame, levez-vous et venez avec nous ; c’est déjà quelque chose d’avoir vos membres et la vie saufs. Il y en a beaucoup dans le château qui donneraient de bon cœur tout ce qu’ils possèdent sur la terre pour se trouver où vous êtes maintenant. »

À peine Marton achevait-elle de parler, qu’ils entendirent s’enlever dans le château de Schonwaldt des clameurs, affreux mélange de cris de triomphe et d’exclamations de désespoir et de terreur.

« Prêtez l’oreille, madame, dit Hayraddin ; et trouvez-vous heureuse de ne pas joindre votre fausset à ce concert. Ayez confiance en moi, j’agirai honnêtement avec vous, et les étoiles tiendront parole en vous pourvoyant d’un bon mari. »

Telle qu’une bête fauve forcée par les chasseurs, succombant à la terreur et à la fatigue, la comtesse Hameline s’abandonna à la conduite de ses deux guides, et prit avec eux, sans opposer aucune résistance, le chemin qu’il leur plut de suivre. Telle était la confusion de son esprit et l’épuisement de ses forces, que le digne couple, la portant plutôt que la conduisant, entra en conversation sans qu’elle parût faire la moindre attention à ce qu’ils disaient.

« J’ai toujours considéré votre projet comme une folie, dit Marton. Si vous aviez travaillé à unir les deux jeunes gens, certes, nous aurions pu compter sur leur gratitude et nous mettre en pied dans leur château. Mais pouvait-on imaginer qu’un si beau jeune homme eût le dessein d’épouser cette vieille folle ? — Rizpah, répondit Hayraddin, vous avez porté un nom chrétien et vous avez demeuré sous les tentes de ce peuple insensé ; je ne m’étonne pas que vous partagiez leurs folies. Comment pouvais-je m’imaginer qu’il ferait attention à quelques années de plus ou de moins, lorsque ce mariage lui présente des avantages si évidents ? Et tu sais que nous n’aurions pu déterminer cette précieuse à fuir du château, aussi aisément que s’y est décidée cette comtesse qui s’appuie sur nos bras comme le ferait un corps mort ou un sac de laine. D’ailleurs, j’aimais ce jeune homme, et j’aurais voulu contribuer à son bonheur : le marier à la vieille c’était faire sa fortune ; mais lui faire épouser Isabelle, c’était attirer sur lui l’animosité de Guillaume de la Marck, celle de la Bourgogne, de la France, en un mot, celle de tous ceux qui ont intérêt à disposer de la main de cette jeune fille. En outre, la fortune de cette sotte femme consistant principalement en or et en bijoux, nous aurions pu en avoir notre part. Mais la corde de l’arc s’est rompue, et la flèche n’est pas partie. N’y pensons plus ; nous conduirons celle-ci à Guillaume à la longue barbe. Quand il se sera gorgé de vin avec ses vassaux, suivant sa coutume, il ne distinguera pas une vieille comtesse d’une jeune. Allons, Rizpah, du courage ! Le brillant Aldebaran[89] déverse encore son influence sur les enfants du désert. »


CHAPITRE XXI.

LE SAC DU CHÂTEAU.


La miséricorde ne pourra plus entrer dans les cœurs, le soldat farouche et irrité promènera partout sa main sanglante, avec une conscience aussi large que l’enfer.
Shakspeare, Henri V.


La garnison du château de Schonwsaldt, quoique surprise et d’abord frappée de terreur, opposa pendant quelque temps une vigoureuse résistance aux assaillants. Mais la foule immense qui sortait des murs de Liège, se précipitant à l’assaut comme un essaim d’abeilles, divisait l’attention des soldats et abattait leur courage.

Il y avait aussi du mauvais vouloir, peut-être même de la trahison, parmi les défenseurs du château, car quelques-uns proposaient de se rendre, tandis que d’autres, abandonnant leur poste, cherchaient à fuir. Plusieurs s’élançaient du haut des murs dans le fossé, et ceux qui réussissaient à ne pas se noyer, jetant loin d’eux tout ce qui aurait pu les faire reconnaître, afin d’échapper plus sûrement, se mêlaient ensuite à la foule bigarrée des assaillants. Un petit nombre, par attachement à la personne de l’évêque, se rangèrent autour de lui, et continuèrent de défendre la tour où il s’était réfugié ; et plusieurs autres, craignant qu’on ne leur fît aucun quartier, ou poussés par le courage du désespoir, défendaient les boulevards les plus éloignés ou quelques autres tours de cet immense bâtiment. Cependant les assaillants, maîtres des cours et des parties inférieures de l’édifice, s’occupaient à poursuivre les vaincus et à le mettre au pillage, lorsque tout à coup un seul homme, comme s’il eût cherché la mort au moment même où tous les autres la fuyaient, s’efforça de se frayer un chemin au milieu de cette scène de tumulte et d’horreur, car son imagination en redoutait une plus terrible que celle qui frappait dans ce moment sa vue et ses esprits. Quiconque eût vu Quentin Durward dans cette nuit fatale l’eût classé parmi les plus grands fous ; quiconque eût apprécié la cause qui le faisait agir l’eût rangé au nombre des héros de roman.

En s’approchant de Schonwaldt par le même côté qu’il en était parti, il rencontra plusieurs fuyards qui, se précipitant vers le bois, l’évitèrent comme un ennemi, parce qu’il venait par une direction opposée à celle qu’ils suivaient. Arrivé plus près du château, il put entendre, et même presque voir, des hommes qui se laissaient glisser des murs du jardin dans les fossés, tandis qu’il lui semblait que d’autres étaient précipités des créneaux par les assaillants. Son courage n’en fut pas ébranlé un seul instant. Il n’avait pas le temps de chercher l’esquif, quand même il lui eût été possible de s’en servir ; il ne fallait pas davantage songer à approcher de la poterne du jardin, obstruée comme elle l’était par de nombreux fuyards, pressés et renversés par ceux qui les suivaient et tombant dans le fossé qu’ils ne pouvaient traverser.

Évitant cet endroit, Quentin se jeta à la nage près de ce que l’on appelait la petite porte du château, où un pont-levis était encore levé. Il évita non sans peine la main de plus d’un malheureux qui, se sentant enfoncer, cherchait à s’accrocher à lui. Parvenu auprès du pont-levis, il saisit une des chaînes qui pendaient, et, grâce à son agilité, il parvint, après de grands efforts, à se tirer de l’eau. Il allait atteindre la plate-forme du pont, lorsqu’un lansquenet accourut vers lui, et levant son sabre ensanglanté, se disposait à lui porter un coup qui bien certainement eût été celui de la mort. « Comment donc, camarade ! » dit Quentin d’un ton d’autorité ; « est-ce ainsi que vous secourez un ami ? Donnez-moi la main. »

Le soldat, sans répondre un mot, et avec un peu d’hésitation, lui tendit la main, et l’aida à monter sur la plate-forme ; alors, sans lui laisser le temps de réfléchir, Durward, s’écria du même ton d’autorité : « À la tour de l’Ouest, si vous voulez vous enrichir. Le trésor de l’évêque est dans la tour de l’Ouest. — À la tour de l’Ouest, le trésor est dans la tour de l’Ouest ! » répéta-t-on de tous côtés ; et les traîneurs qui les entendirent, semblables à des loups furieux, se précipitèrent dans le chemin opposé à celui que Quentin, mort ou vif, était résolu de suivre.

Avec la même audace que s’il eût été, non du nombre des vaincus, mais au nombre des vainqueurs, il se rendit directement au jardin, qu’il traversa plus aisément qu’il ne devait s’y attendre. Le cri « À la tour de l’Ouest ! » avait attiré vers cette tour une partie des assaillants, et le son de la trompette, des cris de guerre, appelaient en ce moment les autres pour repousser une sortie que les défenseurs de la tour principale, ayant placé l’évêque au milieu d’eux, s’apprêtaient à tenter, en désespoir de cause, pour se frayer un chemin et sortir du château. Quentin se dirigea donc vers le jardin d’un pas rapide, et le cœur agité par l’espérance et par la crainte, se recommandant à ces puissances célestes qui l’avaient protégé dans les nombreux périls auxquels sa vie avait été exposée, et déterminé à vaincre ou à mourir dans cette entreprise désespérée.

Comme il s’apprêtait à y entrer, trois hommes fondirent sur lui la lance levée et criant : « Liège ! Liège ! » Se mettant en défense, mais sans frapper, il répondit : « France ! France ! ami de Liège ! — Vive la France ! » s’écrièrent les bourgeois de Liège, et ils passèrent outre. Le même signal fut un talisman qui le protégea contre l’attaque de quatre ou cinq des soldats de Guillaume de la Marck, qu’il trouva rôdant dans le jardin, et qui coururent sur lui en criant : « Sanglier ! Sanglier ! »

En un mot, Quentin commença à espérer que son caractère prétendu d’envoyé du roi Louis, instigateur secret des insurgés de Liège et protecteur caché de Guillaume de la Marck, pourrait lui faire traverser sans danger les horreurs de cette nuit.

En approchant de la tourelle, il frissonna en trouvant la petite porte latérale par laquelle Marton et la comtesse l’avaient rejoint peu auparavant, obstruée par de nombreux cadavres.

Il en mit précipitamment deux de côté, et il posait le pied sur le troisième pour franchir le seuil de la porte, quand un autre, qui gisait enveloppé de son manteau, le pria de s’arrêter et de l’aider à se relever. Quentin s’apprêtait à employer un moyen peu doux pour se débarrasser d’un obstacle si intempestif, quand le mort supposé ajouta : « Mon armure m’étouffe ; je suis Pavillon, le syndic de Liège ! Si vous êtes des nôtres, je vous enrichirai ; si vous êtes contre nous, je vous protégerai ; mais… mais… ne me laissez pas mourir comme un porc qui étouffe sous son toit. »

Au milieu de cette scène de sang et de confusion, la présence d’esprit de Quentin lui fit apercevoir tout d’un coup que ce dignitaire pouvait avoir le moyen de protéger sa retraite. Il l’aida à se remettre sur ses pieds, et lui demanda s’il était blessé.

— « Je ne suis pas blessé, du moins je ne le pense pas, répondit le bourgeois ; mais je n’en puis plus. — Asseyez-vous donc sur cette pierre, et reprenez haleine ; je reviendrai dans un moment. — Quel parti suivez-vous ? » dit le bourgeois le retenant encore. — Celui de la France, celui de la France, » répondit Quentin cherchant à s’en aller. — « Eh ! mais, c’est mon aimable et jeune archer ? s’écria le digne syndic. Puisque mon heureux destin m’a fait rencontrer un ami dans cette effroyable nuit, je vous jure que je ne le quitterai pas. Allez partout où bon vous semblera, je vous accompagnerai ; et si j’attrape quelques braves garçons de ma corporation, je pourrai vous servir à mon tour ; mais ils sont dispersés çà et là, comme une mesure de pois renversée. Oh ! quelle terrible nuit ! »

Tout en parlant ainsi, il s’était emparé du bras de Quentin, qui, sentant de quelle importance pouvait être l’appui d’un personnage si influent, ralentit son pas afin qu’il pût le suivre, tout en maudissant au fond du cœur l’obstacle que cette compagnie apportait à la rapidité de sa marche.

Au haut de l’escalier était une antichambre dans laquelle des boîtes et des malles portaient les marques d’un récent pillage, car une partie de ce qu’elles avaient contenu était dispersée sur le plancher ; une lampe presque éteinte, posée sur la cheminée, répandait sa lueur mourante sur le corps d’un homme mort, ou privé de tout sentiment, qui gisait devant le foyer.

Dégageant son bras de celui de Pavillon, par une violente secousse qui faillit renverser celui-ci, et semblable à un lévrier qui entraîne avec lui la laisse par laquelle son gardien le retenait, Quentin s’élança dans une seconde chambre, puis dans une troisième qui paraissait être la chambre à coucher des dames de Croye. Il ne s’y trouvait aucune créature vivante. Il appela Isabelle, d’abord à voix basse, ensuite plus haut, puis enfin avec l’accent du plus violent désespoir : point de réponse. Il se tordait les mains, s’arrachait les cheveux, frappait la terre avec fureur, lorsqu’une faible lueur, qui brillait à travers les fentes de la boiserie dans un coin obscur de la chambre, lui fit conjecturer que la tapisserie cachait l’entrée de quelque réduit secret. Il l’examina avec autant de soin que de promptitude, et découvrit en effet une porte secrète, mais elle résista aux efforts réitérés qu’il fit pour l’ouvrir. Dédaignant le danger auquel il s’exposait, il s’élança contre cette porte de toute sa force et de tout le poids de son corps, et telle fut la violence d’un effort suggéré par l’espérance et par le désespoir qu’une fermeture plus solide n’aurait pu y résister.

Ce fut ainsi qu’il entra, la tête en avant, dans un petit oratoire où une femme, plongée dans les angoisses de la terreur, était agenouillée devant une sainte image à laquelle elle offrait ses ferventes prières. Une nouvelle terreur la saisit à ce nouveau bruit, et elle tomba évanouie sur le plancher. Quentin se précipite, se hâte de la relever. Ô bonheur ! c’est celle qu’il a voulu sauver, c’est la comtesse Isabelle ! Il la presse contre son cœur, la conjure de revenir à elle et de reprendre courage ; car elle est maintenant sous la protection d’un homme dont le cœur et le bras suffiraient pour la défendre contre une armée entière.

— « Durward, » dit-elle enfin en recouvrant ses esprits, « est-ce bien vous ? il me reste donc encore quelque espoir ! Je croyais que tous mes amis, que le monde entier m’avait abandonnée à mon malheureux destin. Ah ! ne me quittez plus. — Jamais ! jamais ! s’écria Durward, quoi qu’il puisse arriver, quelque danger qui se présente : puisse cette sainte image me retirer sa divine protection, si je ne partage votre destin jusqu’à ce qu’il soit plus heureux ! — Très-pathétique, très-touchant, en vérité ! » dit derrière eux une voix étouffée et asthmatique ; « c’est une affaire d’amour, à ce que je vois. Sur mon honneur, cette douce créature ne me touche pas moins de pitié que si c’était ma chère Trudchen elle-même. — C’est plus que de la pitié que je réclame pour cette dame, meinheer Pavillon, » dit Quentin en se tournant vers lui ; « accordez-lui secours et protection. Apprenez qu’elle a été confiée à ma garde d’une manière toute particulière par votre allié le roi de France ; si donc vous ne m’aidez pas à la garantir de toute espèce d’insulte et de violence, votre cité perdra la faveur de Louis de Valois. Il faut surtout empêcher qu’elle ne tombe au pouvoir de Guillaume de la Marck. — Cela sera difficile, répondit Pavillon, car ces coquins de lansquenets sont de vrais démons pour dénicher les jolies filles : mais je ferai de mon mieux. Passons dans l’autre appartement, et là je songerai… L’escalier est étroit ; et vous pourrez garder la porte avec votre pique, tandis que, placé à la fenêtre, je tâcherai de réunir quelques-uns des braves garçons de la corporation des corroyeurs de Liège : ils sont aussi fidèles que le couteau qu’ils portent à leur ceinture. Mais d’abord, détachez-moi ces agrafes, car je ne me suis pas servi de ce corselet depuis la bataille de Saint-Tron, et je pèse aujourd’hui vingt-quatre livres de plus qu’alors, si les balances de Flandre sont justes. »

Lorsque les épaules de ce brave homme furent déchargées du poids de l’armure de fer dans laquelle il était renfermé, il se sentit extrêmement soulagé, car en s’en revêtant il avait moins consulté ses forces que son zèle pour la cause de Liège. On a rapporté depuis que le digne magistrat, poussé en avant, et presque malgré lui, par les hommes de sa corporation au moment où ils couraient à l’assaut, avait été hissé par-dessus les murailles ; puis porté çà et là par le flux et le reflux des combattants des deux partis, sans pouvoir prononcer un seul mot, jusqu’à ce qu’enfin, semblable à une pièce de bois que les flots de la mer rejettent sur le rivage, il fût renversé à l’entrée de l’appartement des dames de Croye, où le poids de son armure, joint à celui de deux hommes tués en entrant, et qui tombèrent sur lui, aurait pu le retenir long-temps étendu s’il n’eût été secouru par Quentin.

La même chaleur de caractère qui, en politique, transformait Hermann Pavillon en une tête chaude, en un insensé perturbateur, produisait des résultats plus heureux dans son intérieur, en faisant de lui un homme bon et obligeant, un peu vain peut-être, mais toujours rempli de franchise et de bienveillance. Il recommanda à Quentin d’avoir un soin particulier de la pauvre petite Yung-Frau[90] ; et après cette exhortation au moins inutile, il se mit à crier par la fenêtre : « Liège ! Liège ! par la brave corporation des tanneurs et des corroyeurs ! »

Un ou deux de ses gens accoururent à cet appel, et au coup de sifflet dont il fut accompagné, chaque corporation de la ville ayant adopté un signal particulier, plusieurs autres vinrent les joindre, et formèrent comme une garde devant la porte située au-dessous de la fenêtre à laquelle ils voyaient leur chef.

Cependant la chaleur du combat semblait apaisée, et la tranquillité succédait au tumulte. Toute résistance avait cessé, et les différents chefs prenaient les mesures nécessaires pour prévenir le pillage. La grosse cloche du château sonnait pour convoquer un conseil militaire, et sa voix d’airain annonçait à Liège que les insurgés victorieux étaient en possession de Schonwaldt ; toutes celles de la ville lui répondaient, et leurs voix lointaines et bruyantes semblaient crier : « Gloire aux vainqueurs ! » Il eût été naturel que meinheer Pavillon sortît alors de son fort ; mais, soit pour ne pas perdre de vue ceux qu’il avait pris sous sa protection, soit pour sa propre sûreté, il se contenta de dépêcher messager sur messager à son lieutenant Peterkin Geislaer, pour lui donner ordre de se rendre auprès de lui.

Enfin, à sa grande joie, il vit arriver Peterkin ; car, dans toutes les circonstances urgentes, soit qu’il s’agît de guerre, de politique ou de commerce, c’était en Peterkin que meinheer Pavillon avait coutume de mettre toute sa confiance. Peterkin était un homme vigoureux et trapu, à visage large, à sourcils noirs et épais qui n’annonçaient pas un caractère des plus accommodants, et dont l’attitude ordinaire inspirait un certain respect. Il portait un justaucorps de buffle, un large ceinturon soutenait son coutelas, et sa main était armée d’une hallebarde.

« Peterkin, mon cher lieutenant, lui dit son chef, voici un jour glorieux… une nuit glorieuse, devrais-je dire ; j’espère que pour cette fois tu es satisfait ? — Je suis charmé que vous le soyez, répondit le lieutenant ; et pourtant, si vous appelez cela une victoire, je n’aurais jamais cru que vous la célébriez, en vous trouvant dans un grenier quand on vous attend au conseil. — Mais est-il donc si nécessaire que je m’y rende ? — Oui, oui, bien certainement, pour soutenir les droits de la ville de Liège, qui sont plus en danger que jamais. — Mon bon Peterkin, tu seras donc toujours grondeur ? — Grondeur ! je ne le suis aucunement ; ce qui plaît aux autres me plaira toujours. Seulement, je désire que nous n’ayons pas pour roi une cigogne au lieu d’un soliveau, comme il est dit dans la fable que le clerc de Saint-Lambert a coutume de nous lire et qui est tirée du livre de meister Ésope[91] — Je ne puis deviner ce que vous entendez par là, Peterkin. — Eh bien donc, je vous dirai, meister Pavillon, que ce sanglier, cet ours, s’apprête à faire son repaire de Schonwaldt ; et il est probable que nous aurons un aussi mauvais voisin que le vieil évêque, et peut-être plus mauvais encore. Il semble très-disposé à garder pour lui seul notre conquête, et n’éprouver d’embarras qu’à l’égard du titre qu’il doit prendre : sera-ce celui de prince, ou celui d’évêque ? C’est une honte de voir comme ils en agissent avec le vieux prélat, qui est tombé entre leurs mains. — Je ne le souffrirai pas, Peterkin ! » s’écria Pavillon d’un ton emphatique ; « je détestais sa mitre, mais non la tête qui la portait. Nous sommes dix contre un, et nous ne permettrons pas que l’on commette de tels excès. — Oui, nous sommes dix contre un en rase campagne, mais dans ce château nous ne sommes qu’homme à homme. D’ailleurs Nikkel Blok le boucher et toute la canaille des faubourgs se prononcent en faveur de Guillaume de la Marck, tant à cause des tonneaux d’ale et des barriques de vin qu’il a fait mettre en perce, qu’à cause de l’ancienne jalousie qu’ils ont contre nous, nous qui faisons partie du corps des métiers et qui en possédons les privilèges. — Peter, dit Pavillon, nous partirons sur l’heure pour la ville. Je ne resterai pas plus long-temps à Schonwaldt. — Mais les ponts sont levés, les portes sont fermées, et gardées par les lansquenets. Si nous essayons de nous frayer un chemin de vive force, ces gens-là, qui n’ont d’autre occupation que de se battre tous les jours, nous arrangeront de la belle manière, nous qui n’avons coutume de nous battre que les jours de fête. — Mais pourquoi a-t-il fermé les portes ? » s’écria le syndic alarmé ; « qu’a-t-il besoin de retenir d’honnêtes gens prisonniers ? — Ma foi ! je ne saurais vous le dire. Le bruit court que les dames de Croye se sont évadées pendant le siège du château. Cela a mis d’abord l’homme à la longue barbe dans une colère qui lui faisait perdre la raison, et maintenant c’est le vin qui lui trouble la cervelle. »

Le bourgmestre jeta sur Quentin un regard de désolation, et semblait ne savoir quel parti prendre. Durward n’avait pas perdu un mot de cette conversation et était fort alarmé ; il vit aussitôt que son salut et celui d’Isabelle dépendait du degré de présence d’esprit qu’il pourrait conserver, et du courage qu’il inspirerait à Pavillon. Prenant donc la parole comme s’il eût eu le droit d’émettre son opinion : « Je rougis pour vous, meinheer Pavillon, dit-il, en voyant que vous hésitez sur ce que vous avez à faire en cette occasion. Allez hardiment trouver Guillaume de la Marck, et demandez-lui à sortir du château avec votre lieutenant, votre écuyer et votre fille. Il ne peut alléguer aucun prétexte pour vous retenir prisonnier. — Moi et mon lieutenant, c’est-à-dire moi et Peter ? c’est au mieux. Mais qui est mon écuyer ? — Moi, pour le moment, » répondit l’audacieux Écossais.

« Vous ! » s’écria le bourgeois embarrassé ; « mais n’êtes-vous pas ici en qualité d’envoyé de Louis, du roi de France ? — Cela est vrai, mais je n’ai affaire qu’aux magistrats de la ville de Liège, et ce n’est qu’à Liège que je délivrerai mon message. Si je me faisais connaître à Guillaume de la Marck, ne serais-je pas obligé d’entrer en négociation avec lui ? et alors il est probable qu’il me retiendrait auprès de sa personne. Il faut donc que vous me fassiez sortir du château en qualité de votre écuyer ? — Passe pour mon écuyer… mais vous avez parlé de ma fille… Trudchen est, je l’espère, bien tranquille dans ma maison de Liège… et mon désir le plus ardent serait que son père pût y arriver. — Cette dame vous appellera son père, tant que nous serons dans ce château. — Et, » s’écria la comtesse en se précipitant aux pieds du bourgmestre et en embrassant ses genoux, « si vous m’accordez votre secours, il ne se passera pas un seul jour de ma vie qui ne me voie vous honorer, vous aimer comme si vous étiez mon père, et prier pour vous comme une tendre fille. Oh ! laissez-vous fléchir ! N’oubliez pas que votre fille peut tomber aux genoux d’un étranger, lui demandant et la vie et l’honneur… Songez à cela, et accordez-moi la protection que vous désireriez qu’on lui accordât. — En vérité, » dit le bon bourgeois touché de ce pathétique discours, « je crois, Peter, que cette jolie fille a quelque chose du doux regard de notre Trudchen ; je l’ai pensé dès le premier moment que je l’ai aperçue ; et ce jeune homme si pétulant, si prompt à donner son avis, a quelque chose du galant de Trudchen : je parierais un groat[92], Peter, qu’il y a de l’amour dans cette affaire, du véritable amour, et ce serait un péché de ne pas lui être secourable. — Une honte est un péché, » répondit Peterkin, honnête Flamand dont le cœur était plus tendre que la tête ; et tout en parlant ainsi, il s’essuyait les yeux avec la manche de son justaucorps. — « Elle passera donc pour ma fille, » dit Pavillon, bien enveloppée dans son grand voile de soie noire ; et s’il ne se trouve pas assez de fidèles tanneurs pour protéger la fille de leur syndic, je veux qu’ils ne trouvent plus de cuir à tanner… Mais voyons, il faut avoir une réponse prête pour chaque question… Que venait faire ma fille ici, dans un tel tumulte ? — Et que venaient y faire la moitié des femmes de Liège, qui nous ont suivis au château, si ce n’est qu’on les trouve toujours partout où elles ne devraient pas aller ? répondit Peter. Votre yungfrau Trudchen a été un peu plus loin que les autres ; voilà tout. — Bien parlé ! s’écria Quentin. Du courage meinheer Pavillon ; il ne faut qu’un peu de hardiesse ; suivez l’avis qu’il vous donne, et en conservant votre présence d’esprit vous ferez la plus belle action qui ait été faite par Charlemagne lui-même. Vous, madame, enveloppez-vous bien dans ce voile (car, nous le répétons, un grand nombre de vêtements de femme étaient épars sur le plancher) ; ne montrez aucune crainte ; peu d’instants suffiront pour vous mettre en liberté et en sûreté. Noble seigneur, » ajouta-t-il en s’adressant à Pavillon, « marchons. — Attendez ! attendez ! dit le syndic, j’appréhende quelque malheur. Ce Guillaume de la Marck est un démon, un vrai sanglier de caractère aussi bien que de nom. Si cette jeune dame est en effet une des comtesses de Croye, et qu’il vienne à le découvrir, que ne fera-t-il pas ? où sa colère s’arrêtera-t-elle ? — Et en admettant que je sois une de ces infortunées, » répondit Isabelle en essayant de se jeter de nouveau à ses pieds, « pourriez-vous pour cela me repousser dans ce moment de désespoir ? Oh ! que ne suis-je votre fille, la fille du plus pauvre bourgeois ! — Pas si pauvre, pas si pauvre, madame ; nous payons ce que nous devons. — Pardon, noble seigneur, répondit l’infortunée Isabelle. — Je ne suis ni noble, ni seigneur, mais un simple bourgeois de Liège qui paie ses lettres de change en bons florins. Mais cela ne fait rien à l’affaire : vous êtes comtesse, dites-vous ? en bien ! malgré cela je vous protégerai. — Fût-elle duchesse, dit Peter, vous avez donné votre parole, et vous êtes tenu de la protéger. — Bien parlé, Peter, très-bien parlé : c’est ce que dit notre vieux proverbe hollandais : Ein wort, ein man[93]. Maintenant, voyons à exécuter notre projet. Il faut que nous prenions congé de ce Guillaume de la Marck ; et cependant, je ne sais pourquoi le courage me manque lorsque j’y pense. Je serais enchanté de pouvoir me dispenser de cette cérémonie. — Puisque vous avez quelques hommes armés prêts à vous seconder, marchons vers la porte et forçons le passage, ce sera peut-être le mieux, dit Quentin. »

Mais Pavillon et son conseiller, tous deux d’une même voix, s’élevèrent contre l’inconvenance d’attaquer les soldats d’un allié, et firent si bien sentir la témérité d’une telle entreprise, que Quentin, après les avoir écoutés avec une grande attention, reconnut aisément qu’il serait imprudent de la tenter avec de tels compagnons. Ils résolurent donc de se rendre hardiment dans la grande salle, où, disait-on, le Sanglier des Ardennes était attablé, et de demander pour le syndic de Liège et ceux qui l’accompagnaient la permission de sortir du château, requête qui paraissait trop juste pour ne pas être accueillie. Cependant le bon bourgmestre soupirait en regardant ses compagnons, et il dit à son fidèle Peter : « Voyez ce que c’est que d’être trop sensible et trop hardi ! Hélas ! Peterkin, combien mon courage et mon humanité me coûtent déjà cher ! Mais combien ces vertus ne me coûteront-elles pas encore, avant que nous soyons sortis de ce maudit château de Schonwaldt ! » En traversant les cours encore jonchées de morts et de mourants, Quentin, au milieu de cet horrible spectacle, soutenait Isabelle, cherchant à relever son espoir et son courage, et lui rappelant à voix basse que son salut dépendait entièrement de sa fermeté et de sa présence d’esprit.

— « Il ne dépend pas de la mienne, lui répondit-elle, mais de la vôtre, de la vôtre seule. Oh ! si j’échappe aux horreurs de cette nuit cruelle, toujours je me rappellerai mon libérateur ! J’exige cependant de vous un nouveau service ; au nom de l’honneur de votre mère, au nom de la générosité de votre père, je vous supplie de me l’accorder. — Que pourriez-vous me demander que je ne sois toujours prêt à exécuter ? » répondit Quentin d’une voix émue. — « Plongez-moi votre poignard dans le cœur, s’écria-t-elle, plutôt que de me laisser captive dans les mains de ces monstres. »

Pour toute réponse, Quentin pressa la main de la jeune comtesse, qui parut vouloir lui répondre de même ; mais elle en fut empêchée par la terreur qui l’accablait. Enfin, toujours appuyée sur le bras de son jeune protecteur, précédée de Pavillon et de son lieutenant, et suivie d’une douzaine de kurschen-schaft, ou tanneurs, qui formaient une sorte de garde d’honneur à leur syndic, elle entra dans la terrible salle.

Les bruyantes clameurs, les éclats d’un rire féroce qui sortaient de ce lieu, semblaient plutôt annoncer l’orgie d’infâmes démons se réjouissant après un triomphe remporté sur la malheureuse espèce humaine qu’un festin donné par des mortels pour célébrer une victoire. Une résolution que le désespoir seul pouvait avoir inspirée soutenait le courage factice de la comtesse ; une fermeté indomptable, qui prenait une nouvelle force dans le danger, relevait celui de Durward, tandis que Pavillon et son lieutenant, faisant de nécessité vertu, pouvaient être comparés à des ours enchaînés au poteau, prêts à soutenir une lutte dangereuse et inévitable.


CHAPITRE XXII.

L’ORGIE.


Cade. Où est Dick, le boucher d’Asford ?
Dick. Ici, monsieur.
Cade. Ils sont tombés devant moi comme des moutons et des bœufs, et tu t’es comporté toi-même comme si tu avais été dans ta boucherie.
Shakspeare Henri VI.


Il serait presque impossible de se figurer un changement plus étrange et plus horrible que celui qui était arrivé dans la grande salle du château de Schonwaldt depuis que Quentin y avait dîné : les traits hideux des hommes qui s’y trouvaient rassemblés présentaient la vive image des misères de la guerre, d’une guerre surtout faite par les plus redoutables des soldats, par les mercenaires d’un siècle barbare, hommes familiarisés par habitude et par métier avec ce que leur profession a de plus cruel et de plus sanguinaire, et privés de tout sentiment de patriotisme, de la moindre lueur de l’esprit romanesque de la chevalerie, vertus dont la première distinguait, à cette époque, d’une manière particulière, les braves paysans qui combattaient pour la défense de leur patrie ; la seconde, les galants chevaliers qui prenaient les armes pour l’honneur et l’amour de leurs dames.

Dans cette même salle où, quelques heures auparavant, des officiers civils et ecclésiastiques, assis autour de la table, prenaient un repas tranquille et décent, dans lequel le cérémonial permettait à peine une plaisanterie faite à voix basse ; dans ce même lieu où au milieu de la superfluité des mets et du vin, régnait jadis un décorum qui allait presque jusqu’à l’hypocrisie, on voyait alors une scène de débauche si farouche et si bruyante, que, Satan lui-même y eût-il présidé, le désordre n’aurait pu aller plus loin.

Au haut bout de la table, sur le trône superbe de l’évêque, que l’on avait apporté à la hâte de la salle du conseil, était assis le redoutable Sanglier des Ardennes, bien digne de ce nom terrible dont il affectait d’être charmé, et qu’il cherchait à justifier pleinement. Son casque ne couvrait point sa tête, mais il portait sa pesante et brillante armure, dont il se dépouillait rarement. Sur ses épaules était un vaste surtout fait de la peau apprêtée d’un énorme sanglier dont les pieds et les défenses étaient d’argent massif : la peau de la tête de cet animal était arrangée de manière que quand le baron la tirait sur son casque ou sa tête nue, en guise de capuchon, comme il se plaisait souvent à la placer (et en ce moment il la portait ainsi, ayant déposé son casque), elle lui donnait l’air d’un monstre ricanant d’une manière horrible. Ses traits n’avaient pas besoin de cet horrible ornement pour augmenter l’expression horrible qui leur était naturelle.

La partie supérieure du visage de Guillaume de la Marck, telle que la nature l’avait formée, pouvait presque tromper sur son caractère ; car quoique ses cheveux, lorsqu’ils étaient découverts, ressemblassent aux soies rudes et sauvages de l’animal sous la hure duquel il les cachait le plus ordinairement, un front élevé, découvert et mâle, des joues larges et colorées, de grands yeux vifs et un nez arqué comme le bec d’un aigle, annonçaient le courage et quelque générosité. Cependant l’effet de l’expression que devaient avoir de pareils traits était détruit par sa violence et son insolence accoutumées, qui, jointes à la débauche et à l’intempérance, les avaient marqués d’un caractère qui formait un contraste frappant avec la rude galanterie qu’ils auraient pu exprimer, s’il avait eu l’habitude de vaincre ses passions. Sa violence habituelle avait enflé les muscles de ses joues ; tandis que la débauche et l’intempérance avaient terni l’éclat de ses yeux, rougi la partie qui aurait dû en être blanche, et donné à toute sa figure une hideuse ressemblance avec le monstre auquel le terrible baron se plaisait à ressembler. Mais, par une contradiction bizarre, de la Marck, tout en affectant d’avoir quelque rapport avec le sanglier et de se plaire à en porter le nom, s’efforçait, par la longueur et l’épaisseur de sa barbe, de cacher la cause qui le lui avait fait donner dans l’origine, c’est-à-dire une bouche projetée en avant et une mâchoire supérieure extraordinairement épaisse, garnie de longues dents qui le faisaient ressembler à cet animal. Enfin, son ardeur passionnée pour la chasse avait contribué aussi à le faire nommer le Sanglier des Ardennes. Sa longue barbe, hideuse et jamais peignée, ne diminuait ni cette difformité ni l’horreur qu’elle faisait naître, et ne répandait aucune dignité sur la brutale expression de sa physionomie.

Les officiers et les soldats étaient assis autour de la table, mêlés avec des Liégeois dont quelques-uns étaient du rang le plus bas ; parmi ces derniers on distinguait Nikkel Blok, le boucher, placé à côté de de la Marck : ses manches retroussées laissaient à nu ses bras teints de sang jusqu’au coude ; son couperet, placé devant lui sur la table, en était également couvert. Plusieurs des soldats portaient des barbes longues et affreuses à l’instar de leur chef ; leurs cheveux tressés étaient ramenés sur leur tête de manière à augmenter la férocité naturelle de leur aspect. Ivres, comme le paraissait le plus grand nombre, et de leur triomphe et de leurs copieuses libations, ils présentaient un spectacle aussi hideux que dégoûtant. Leurs discours étaient tellement mêlés de blasphèmes, les chansons qu’ils chantaient, sans que l’un montrât la moindre intention d’écouter l’autre, étaient si licencieuses, que Quentin rendit grâce à Dieu de ce qu’un tel tumulte empêchait sa jeune compagne de les entendre.

Il nous reste à dire que les visages pâles et le maintien inquiet des bourgeois réunis aux soldats de Guillaume de la Marck dans cette terrible orgie, montraient le peu de plaisir qu’ils prenaient à cette fête et la crainte que leur inspiraient leurs compagnons ; tandis que les hommes du peuple, ayant des sentiments moins élevés, ne voyaient dans les excès de cette soldatesque qu’une ardeur martiale qu’ils s’efforçaient d’imiter, et au niveau de laquelle ils cherchaient à atteindre, en avalant à grands traits le vin et le scharzbier : c’est ainsi qu’ils excitaient leur courage en se livrant à un vice qui fut toujours trop commun dans les Pays-Ras.

La mauvaise ordonnance du festin répondait au mauvais choix des convives. Toute la vaisselle plate de l’évêque, et même les vases qui appartenaient à l’église, car le Sanglier des Ardennes se souciait peu d’être accusé de sacrilège, étaient pêle-mêle sur la table avec des brocs, des outres, et des gobelets de corne de l’espèce la plus commune.

Une circonstance horrible nous reste encore à décrire, et nous laisserons volontiers à l’imagination du lecteur le soin d’achever cette scène. Au milieu de l’affreuse licence à laquelle s’abandonnaient les soldats de de la Marck, un lansquenet qui s’était distingué dans le combat par son courage et son audace, n’ayant pas trouvé place à table, s’était emparé, avec une rare impudence, d’une grande coupe d’argent et l’avait emportée en disant qu’elle l’indemniserait de la perte qu’il faisait en ne prenant pas part au festin. Le chef rit de bien bon cœur à une plaisanterie si conforme au caractère de la compagnie ; mais lorsqu’un autre, probablement moins renommé pour son audace dans le combat, se hasarda à prendre la même liberté, de la Marck mit promptement un terme à une telle prétention, qui n’aurait pas tardé à dépouiller la table de tous les ornements les plus précieux.

« Par l’esprit du tonnerre ! s’écria-t-il, ceux qui n’osent être des hommes devant l’ennemi doivent-ils prétendre à être des voleurs avec leurs amis ! Quoi ! effronté poltron ! toi qui attendais que la porte fût ouverte et le pont-levis baissé lorsque Conrad Howt se frayait un chemin en franchissant le fossé et en escaladant les murailles, oses-tu être si impudent ? Attachez-le au haut de cette fenêtre ; il battra la mesure avec ses pieds, tandis que nous boirons rasade à la sûreté de son voyage chez le diable. »

Cet arrêt ne fut pas plus tôt prononcé qu’on le mit à exécution ; et un instant après, le malheureux, suspendu aux barreaux, luttait avec la mort. Lorsque Quentin et ses compagnons entrèrent dans la grande salle, son cadavre était encore à ce gibet, et interceptant les pâles rayons de la lune, il jetait sur le plancher une ombre incertaine et horrible qui faisait soupçonner la nature du corps qui la produisait.

Quand le syndic Pavillon entra, son nom passa de bouche en bouche dans cette tumultueuse réunion ; il s’efforça de prendre un air de suffisance et de calme convenable à son autorité et à son influence, mais un regard lancé sur le terrible objet suspendu à la croisée lui fit presque perdre toute sa résolution, en dépit des exhortations de Peter, qui lui murmurait dans l’oreille d’une voix agitée : « Courage, mon maître, ou nous sommes perdus. »

Quoi qu’il en soit, le syndic conserva sa dignité autant qu’il lui fut possible, et, dans un discours laconique, complimenta la compagnie sur la grande victoire qu’avaient remportée les soldats de de la Marck et les bons citoyens de Liège. « Oui, » répliqua de la Marck ironiquement, « nous avons enfin abattu le gibier, disait le petit chien de ma dame au chien courant. Mais, monsieur le bourgmestre, vous arrivez tel que Mars, accompagné de la beauté. Qui est cette belle ? écartez son voile, écartez son voile ; aucune femme ne peut dire cette nuit que sa beauté lui appartient. — C’est ma fille, vaillant capitaine, répondit Pavillon ; et je vous conjure de lui permettre de conserver son voile. C’est un vœu qu’elle a fait aux trois bienheureux Rois de Cologne. — Bientôt je la relèverai de ce vœu ; car, d’un coup de couperet, je vais tout à l’heure me consacrer évêque de Liège ; et je crois qu’un évêque vivant vaut mieux que trois rois morts. »

À ces mots les convives frissonnèrent, car la communauté de Liège, et même quelques-uns des farouches soldats du Sanglier des Ardennes révéraient les Trois-Rois de Cologne, comme on les nommait communément, quoique du reste ils ne respectassent rien.

« Je n’entends point offenser leurs défuntes majestés, reprit de la Marck, je suis seulement résolu à me faire évêque. Un prince tout à la fois séculier et ecclésiastique, qui a le droit de lier et de délier, est plus convenable pour diriger une bande de réprouvés tels que vous, à qui personne n’oserait accorder l’absolution. Mais approchez, noble bourgmestre ; asseyez-vous près de moi, vous verrez comme je m’y prends pour rendre vacante la place où je veux être élevé. Qu’on amène notre prédécesseur dans ce saint siège. »

Un murmure s’éleva dans la salle, tandis que Pavillon, refusant avec modestie la place d’honneur que de la Marck venait de lui offrir, s’assit à l’autre bout de la table ; ses acolytes se pressaient derrière lui, tel qu’on voit un troupeau de moutons se rassembler derrière un vieux bélier qui, par droit et par autorité, leur semble avoir un courage supérieur au leur. Tout près de la place qu’il occupait était un très-beau jeune homme : on le disait être fils naturel du féroce de la Marck, qui parfois lui témoignait de l’affection et même de la tendresse. La mère de ce jeune homme, femme d’une beauté parfaite, et concubine du Sanglier des Ardennes, avait péri d’un coup que ce chef odieux lui avait porté dans un accès d’ivresse et de jalousie. Son triste sort fit éprouver au tyran autant de remords que son cœur était capable d’en ressentir, et il est possible que son attachement pour le fils qui survécut à cette infortunée fût dû en partie à ce triste événement. Quentin, que le vieux prêtre avait instruit de cette particularité du caractère du commandant, se plaça aussi près qu’il le put du jeune homme en question, déterminé à s’en faire ou un otage ou un protecteur, s’il ne voyait pas d’autre moyen de salut.

Tandis que chacun attendait avec inquiétude le résultat des ordres que le tyran venait de donner, un des hommes de la suite de Pavillon dit tout bas à l’oreille de Peter : « Notre maître n’a-t-il pas dit que cette femme est sa fille ? Pour quel motif donc ? Ce ne peut être sa Trudchen : cette grande gaillarde a au moins deux pouces de plus ; et je vois une touffe de cheveux noirs s’échapper de dessous son voile. Par Saint-Michel de la place du Marché, on pourrait tout aussi bien dire que la peau d’une blanche génisse appartenait à un noir bouvillon. — Chut ! chut ! » répondit Peter, que sa présence d’esprit n’abandonna pas, « si notre maître veut dérober une pièce de gibier du parc de l’évêque, et à l’insu de notre bonne maîtresse, est-ce à toi ou à moi de nous inquiéter ? — Ce n’est pas mon intention, frère, répondit son camarade, mais je n’aurais jamais imaginé qu’à son âge il se fût mis dans la tête de dérober une telle biche. Tudieu ! quelle prude fée ! vois comme elle se tapit sur son siège, derrière nos gens, pour éviter les regards des marckers[94]. Mais regarde, regarde ; que vont-ils faire du pauvre vieil évêque ? »

En ce moment l’évêque de Liège, Louis de Bourbon, entrait dans la grande salle de son propre palais, traîné par une soldatesque en délire. Le désordre de ses cheveux, de sa barbe et de ses vêtements, attestait les mauvais traitements qu’il avait déjà essuyés ; quelques-uns de ses ornements sacerdotaux avaient été jetés sur lui à la hâte, probablement pour tourner en dérision son caractère sacré, ou pour se moquer de son pouvoir temporel. Par un heureux hasard, ainsi que Quentin fut porté à le croire, la comtesse Isabelle, dont les sentiments, en voyant son protecteur dans une telle situation, auraient sans doute trahi son secret et compromis sa sûreté, était placée de manière à ce qu’il lui fût impossible de voir ni d’entendre ce qui allait se passer ; et il se tint constamment devant elle, afin qu’elle ne pût rien observer, ni être observée elle-même.

La scène qui suivit fut courte et effroyable. Conduit devant le marchepied du trône du sanguinaire commandant, l’infortuné prélat, quoiqu’il n’eût été remarquable, dans toute sa vie, que par la douceur et la sensibilité de son caractère, déploya en cet affreux moment une dignité et une noblesse qui convenaient au noble sang dont il était issu. Lorsqu’il fut dégagé des mains brutales qui l’avaient amené, son regard devint calme et ferme, son maintien noble et résigné ; il y avait alors en lui quelque chose qui participait à la fois et d’un puissant prince et d’un martyr chrétien. De la Marck lui-même éprouva quelque émotion en voyant le calme héroïque de son prisonnier ; le souvenir des bienfaits dont ce prélat l’avait comblé le rendait irrésolu ; il baissa les yeux, et ce ne fut qu’après avoir vidé un grand verre de vin que ses regards et ses manières reprirent leur fierté et leur insolence habituelles. S’adressant ensuite à son malheureux prisonnier, il lui dit en respirant avec peine, lui montrant le poing, grinçant les dents, et cherchant par ses gestes à exciter et entretenir sa férocité naturelle : « J’ai recherché votre amitié, vous me l’avez refusée ; je vous ai offert la mienne, vous l’avez dédaignée : que ne donneriez-vous pas maintenant pour en avoir agi autrement ?… Nikkel, prépare-toi. »

Le boucher se leva, saisit sa hache, et, courant se placer derrière le siège du farouche de la Marck, il la tint levée d’un bras nerveux. »

— Vois-tu cet homme, Louis de Bourbon ? reprit le commandant ; que m’offriras-tu pour te soustraire au destin qui te menace en ce moment ?

L’évêque jeta un regard mélancolique mais ferme sur le terrible satellite, qui semblait prêt à exécuter les ordres du tyran, puis répondit avec fermeté : « Écoutez-moi, Guillaume de la Marck, et vous tous, hommes vertueux, s’il est ici quelqu’homme qui soit digne de ce nom ; entendez-vous ce que je puis offrir à cet infâme Guillaume de la Marck. Tu as poussé à la rébellion une ville impériale, tu as attaqué et pris d’assaut le palais d’un prince du saint Empire germanique ; tu as massacré ses sujets, pillé ses trésors, maltraité sa personne. Pour tous ces méfaits, tu as mérité d’être mis au ban de l’Empire, d’être déclaré proscrit et hors la loi, d’être privé de tes biens et de tes droits. Tu as fait pire encore, tu as fait plus que violer les lois humaines, plus que mériter la vengeance des hommes : tu as violé la maison du Seigneur, porté tes mains injustes sur un père de l’Église, souillé le sanctuaire de sang et de rapine, comme un brigand sacrilège. — As-tu fini ? » s’écria de la Marck l’interrompant avec fureur et frappant du pied. — « Non, reprit le prélat, car je ne t’ai pas encore dit ce que j’ai à t’offrir. — Poursuis donc, et puisse ta péroraison être plus de mon goût que ton exorde, ou malheur à ta tête grise ! » répondit de la Marck. Et il se jeta sur le dos de son siège en grinçant les dents, tandis que l’écume sortait de sa bouche comme de celle de l’animal sauvage dont il portait le nom et les dépouilles. — « Je t’ai dit quels sont tes crimes, » reprit l’évêque avec fermeté et résolution, « maintenant connais ce que je puis t’offrir. Comme prince miséricordieux, comme prélat chrétien, je mets de côté mes offenses personnelles, et te les pardonne toutes sans exception. Jette ton bâton de commandant, abdique un pouvoir usurpé, rends la liberté à tes prisonniers, restitue le produit de tes rapines ; distribue tes biens entre ceux que tu as faits orphelins, entre celles que tu as rendues veuves ; jette des cendres sur ta tête, revêts-toi d’un sac, et, un bâton en main, va à Rome en pèlerinage ; nous implorerons nous-même pour ta vie la miséricorde de la chambre impériale de Ratisbonne, et pour ton âme pécheresse celle de notre saint père le pape. »

Tandis que Louis de Bourbon proposait ces conditions d’un air aussi résolu que s’il eût été assis sur son trône épiscopal et que l’usurpateur eût été agenouillé en suppliant à ses pieds, le tyran se redressait lentement sur son siège. La surprise, qui d’abord s’était emparée de son esprit, cédait peu à peu à la rage. Enfin, lorsque l’évêque eut cessé de parler, il regarda Nikkel Blok, et, sans prononcer un mot, il leva un doigt. Le bourreau frappa comme s’il eût rempli son office habituel dans sa tuerie, et l’évêque tomba, au pied de son trône sans laisser échapper un gémissement.

Les Liégeois, qui n’étaient point préparés à une si horrible catastrophe, et qui espéraient que cette conférence se terminerait par un accommodement, se levèrent spontanément, jetant des cris d’horreur et de vengeance. Mais Guillaume de la Marck, agitant sa main fermée et son bras étendu, s’écria d’une voix terrible qui se fit entendre au-dessus du tumulte : « Eh quoi ! vils pourceaux de Liège ! vous qui vous vautrez dans la bourbe de la Meuse, vous oseriez lutter contre le Sanglier des Ardennes ? Allons, mes marcassins (expression dont lui-même et beaucoup d’autres se servaient pour désigner ses soldats) ! montrez vos défenses à ces porcs flamands. »

Tous les siens furent debout au même instant, et comme ils étaient mêlés avec leurs ci-devant alliés, qui ne s’attendaient guère à une telle surprise, chacun d’eux saisit son voisin au collet, tandis que de la main droite il brandissait sur sa tête un large coutelas sur lequel se réfléchissait la lueur des lampes et de la lune. Tous les bras étaient levés, mais personne ne frappait, car les Liégeois étaient trop surpris pour opposer quelque résistance, et il est même probable que de la Marck n’avait que l’intention d’effrayer ses confédérés.

Mais, grâce au courage de Quentin Durward, dont la présence d’esprit et la résolution étaient au-dessus de son âge, et qui était stimulé en ce moment par tout ce qui était le plus capable d’augmenter son énergie naturelle, la scène changea tout à coup. Imitant les soldats de de la Marck, il s’élança sur Carl Eberon, le fils du Sanglier des Ardennes, s’en rendit aisément maître ; et, lui appuyant la pointe de son poignard sur la gorge, il s’écria : « Est-ce donc là votre jeu ? hé bien ! je me mets de la partie. — Arrêtez ! s’écria de la Marck ; ce n’est qu’un jeu, une plaisanterie ! Croyez-vous que j’aie la pensée de menacer la vie de mes bons amis, de mes chers alliés de la ville de Liège ? Soldats, lâchez prise, et asseyez-vous ! Allons ! qu’on emporte cette charogne qui a été la cause de cette querelle entre amis, » poursuivit-il en poussant du pied le cadavre de l’évêque, « et faisons-en disparaître le souvenir en vidant de nouveau nos verres. »

Chacun obéit, et tous, soldats et Liégeois, se regardèrent les uns les autres, sachant à peine s’ils étaient amis ou ennemis. Quentin Durward saisit ce moment et s’écria :

— « Guillaume de la Marck, et vous, bourgeois et citoyens de Liège, faites silence ; quant à vous, jeune homme, ne bougez pas (car le jeune Carl essayait de lui échapper) : vous ne courez aucun risque, à moins que ces jeux piquants ne se renouvellent. — Qui es-tu, au nom du diable ! » dit de la Marck frappé d’étonnement, « qui es-tu, toi qui viens m’imposer des conditions et me prendre des otages… À moi qui en impose aux autres, et qui n’en donne à personne ? — Je suis un serviteur de Louis, roi de France, » répondit hardiment Quentin, « un archer de sa garde écossaise, comme mon langage et mon costume doivent vous le faire reconnaître. Je suis ici pour observer votre conduite et lui en rendre compte ; et je suis étonné de voir qu’elle est celle d’un païen plutôt que d’un chrétien, d’un fou plutôt que d’un homme sensé. Les troupes de Charles de Bourgogne vont marcher dans peu contre vous, et si vous voulez que la France vous envoie du secours, il faut que vous en agissiez autrement. Quant à vous, habitants de Liège, retournez sur-le-champ dans votre ville ; et si quelqu’un vient mettre obstacle à votre départ, je le déclare ennemi de mon maître le roi de France, Sa Majesté très-chrétienne. — France et Liège ! » crièrent les gens qui escortaient Pavillon, et plusieurs autres bourgeois dont le langage de Quentin commençait à relever le courage ; « France et Liège ! vive le brave archer ! nous vivrons et nous mourrons avec lui ! »

L’œil de Guillaume de la Marck brilla d’un sinistre éclat ; il saisit son poignard comme pour le plonger dans le cœur de l’audacieux orateur ; mais jetant un coup d’œil autour de lui, il vit dans les regards de ses soldats quelque chose qui l’obligeait au respect. Bon nombre d’entre eux étaient Français, et aucun n’ignorait les secours secrets, tant en hommes qu’en argent, que Guillaume avait reçus de ce royaume ; plusieurs même étaient épouvantés de l’action sacrilége et du meurtre que leur chef venait de commettre. Le nom de Charles de Bourgogne, prince dont la colère devait être excitée par les événements dont cette nuit avait été témoin, le peu de politique qu’il y avait à entrer en querelle avec les Liégeois et à mécontenter le roi de France, venaient effrayer leur esprit, malgré le trouble dans lequel leur raison était tombée. En un mot, de la Marck vit que s’il se portait à quelque nouvelle violence, il ne serait même pas secondé par les siens. Affaiblissant donc la sévérité de son front et la férocité de son regard, il déclara « qu’il n’avait aucun mauvais dessein contre ses bons amis de Liège, qui pouvaient en toute liberté, et quand il leur conviendrait, quitter Schonwaldt, quoiqu’il se fût flatté qu’ils resteraient au moins à table toute la nuit pour célébrer avec lui leur victoire. Il ajouta, avec plus de calme qu’à son ordinaire, qu’il serait prêt à entrer en arrangement touchant le partage du butin et touchant les mesures nécessaires pour assurer leur commune défense, soit le jour suivant, soit tout autre jour qu’il leur conviendrait d’assigner. Quant au jeune archer écossais, il espérait qu’il consentirait à passer le reste de la nuit à Schonwaldt, et à honorer son festin de sa présence. »

Quentin le remercia, mais lui dit que ses mouvements étaient subordonnés à ceux de mein herr Pavillon, auquel il lui était enjoint de s’attacher particulièrement ; mais que bien certainement il lui ferait compagnie la première fois qu’il retournerait aux quartiers du vaillant Guillaume de la Marck.

« — Si vos mouvements doivent être conformes aux miens, dit Pavillon, il est probable que vous quitterez Schonwaldt sans un seul moment de retard ; et si vous n’y revenez qu’avec moi, il est probable aussi que vous ne le reverrez pas de long-temps. »

L’honnête citoyen se contenta de prononcer entre ses dents cette dernière partie de sa phrase, effrayé qu’il était des conséquences que pourrait entraîner la manifestation de tels sentiments, et incapable cependant de les renfermer tout à fait dans son cœur.

— « Ne me quittez pas, mes braves enfants, » dit-il à ses gardes du corps, « et sortons aussi promptement que possible de cette caverne de voleurs. »

La plupart des Liégeois de la classe la plus distinguée semblaient être de l’avis du syndic, et ils n’avaient pas ressenti autant de joie lorsqu’ils s’étaient emparés du château, qu’ils en éprouvèrent lorsqu’ils eurent l’espoir d’en sortir sains et saufs. Ils quittèrent Schonwaldt sans aucun obstacle, et Quentin fut au comble du bonheur lorsqu’il se vit hors de ces murs formidables.

Pour la première fois depuis qu’ils étaient entrés dans cette terrible salle, Quentin se hasarda de demander à la jeune comtesse comment elle se trouvait.

— « Bien, bien, s’empressa-t-elle de répondre, parfaitement bien… Ne vous arrêtez pas pour m’adresser d’inutiles questions… Ne perdons pas un instant ; fuyons ! fuyons ! »

En prononçant ces paroles, elle s’efforçait de hâter sa marche, mais si infructueusement qu’elle serait tombée de faiblesse si Durward ne l’eût soutenue. Telle qu’une tendre mère qui sauve son enfant du danger, le jeune Écossais prit dans ses bras ce précieux fardeau ; et lorsqu’elle lui passa les siens autour du cou, sans autre pensée que de hâter leur fuite, Quentin n’aurait pas voulu avoir été exposé cette nuit-là à un seul danger de moins, puisque tel en était le résultat.

L’honnête bourgmestre, de son côté, était soutenu et pour ainsi dire traîné par son fidèle conseiller Peter et un autre de ses commis ; ce fut ainsi que, tout hors d’haleine, ils atteignirent le bord de la rivière, où ils rencontrèrent plusieurs groupes d’habitants de Liège, avides d’apprendre comment les choses s’étaient passées à Schonwaldt, et si en effet, comme le bruit en circulait déjà, les vainqueurs s’étaient querellés entre eux. Ils éludèrent du mieux qu’ils purent la curiosité de ces honnêtes citoyens, et, grâce aux soins de Peter et de quelques-uns de ses camarades, ils se procurèrent un bateau. Ce moyen leur permit de jouir d’un peu de repos, dont avaient si grand besoin et la comtesse Isabelle, presque inanimée dans les bras de son libérateur, et le digne bourgmestre, qui, après avoir adressé quelques remercîments sans suite à Durward, dont l’esprit était trop occupé en ce moment pour qu’il pût lui répondre, commença une longue harangue adressée à Peter, sur le courage que lui, Pavillon, avait déployé, sur la bienfaisance dont il avait fait preuve, et sur les dangers auxquels ses vertus l’avaient exposé tant dans cette occasion que dans beaucoup d’autres.

— « Peter ! Peter ! » dit-il en reprenant la litanie de la soirée précédente, « si je n’avais pas eu tant de courage dans le cœur, je ne me serais pas opposé à ce que les bourgeois de Liège payassent le vingtième, quand il n’y en avait pas un seul qui n’y consentît… C’est encore le même courage, et il n’en fallait pas moins, qui m’a conduit à cette bataille de Saint-Tron, où un soldat du Hainaut me précipita d’un coup de lance dans un fossé plein de boue, dont ni ma bravoure ni mes efforts ne purent me tirer qu’à la fin de l’action… Oui, c’est encore mon courage qui m’a porté à m’affubler de ce corselet dans lequel j’aurais étouffé sans le secours de ce jeune gentilhomme dont le métier est de se battre, ce à quoi je lui souhaite beaucoup de plaisir… Et ma bonté de cœur, Peter, elle est cause que je suis pauvre, c’est-à-dire que j’aurais été pauvre si je n’avais possédé assez de fortune pour faire mon chemin dans ce monde pervers… Et Dieu sait quels tourments me susciteront encore peut-être des dames, des comtesses, des secrets à garder ! Sans me présenter aucune chance de profit, tout cela peut me coûter la moitié de mes biens, et ma tête par-dessus le marché. »

Quentin ne put garder plus long-temps le silence, et il assura le digne bourgmestre que quelques dangers qu’il courût, ou quelque perte qu’il éprouvât par rapport à la jeune dame qui était sous sa protection, elle s’en montrerait reconnaissante et le récompenserait avec toute la libéralité possible.

— « Je vous remercie, monsieur l’archer, je vous remercie, » répondit le syndic de Liège ; « mais qui vous a dit que je désire être payé lorsque je remplis le devoir d’un galant homme ? Je suis fâché seulement qu’il puisse m’en coûter quelque chose, soit d’une manière, soit d’une autre ; et je pense qu’il m’est permis de parler de la sorte à mon lieutenant, sans que personne en conclue que je me plains des pertes et des dangers auxquels je reste exposé. »

Quentin conclut de ces paroles que son nouvel ami était de la nombreuse classe des bienfaiteurs qui se récompensent en grondant, sans autre motif que de faire valoir la peine qu’ils se sont donnée, afin d’augmenter l’importance de leurs bons offices. Il garda donc un silence prudent, et ne s’opposa pas à ce que le syndic étalât à son lieutenant les dangers et les pertes auxquels il avait été exposé, tant par son zèle pour le bien public que par sa bienfaisance désintéressée envers ses semblables : sujet dont il ne trouva le terme qu’en arrivant à la porte de sa maison.

La vérité est que l’honnête citoyen sentait qu’il avait laissé porter atteinte à son importance en souffrant que le jeune étranger prît la haute main dans la crise qui venait d’avoir lieu dans la salle du château de Schonwaldt ; et quoiqu’il eût été charmé dans le moment de l’heureux résultat produit par l’intervention de Quentin, il lui semblait, en y réfléchissant, que sa considération avait éprouvé un échec, et il cherchait à se dédommager en exagérant les droits qu’il croyait avoir à la gratitude de son pays en général et de ses amis en particulier, mais plus spécialement encore à la reconnaissance de la comtesse et de son jeune protecteur.

Cependant lorsque le bateau fut parvenu à l’extrémité de son jardin, et qu’avec l’aide de Peter le syndic Pavillon fut descendu sur le rivage, on aurait dit qu’en touchant le seuil de sa maison, ses idées d’amour-propre blessé et de jalousie se dissipaient, et que l’obscur et mécontent démagogue se transformait tout à coup en ami sensible et en hôte hospitalier. Il appela d’une voix forte Trudchen, qui parut aussitôt (car la crainte et l’anxiété n’avaient presque pas permis au sommeil de visiter la cité de Liège durant cette nuit de dangers), et il recommanda à sa fille de donner ses soins à la belle étrangère, encore à demi évanouie. La bonne Trudchen, admirant les charmes de la jeune comtesse et plaignant son infortune, remplit aussitôt auprès d’elle les devoirs de l’hospitalité avec le zèle et l’affection d’une sœur.

Quoiqu’il fût très-tard et que le syndic se sentît fatigué, ce ne fut pas sans beaucoup de difficultés que Quentin esquiva une bouteille d’un excellent vin, aussi vieux que la bataille d’Azincourt ; et il aurait été forcé d’en prendre sa part, quoique bien à contrecœur, si la mère de Trudchen, aux cris que poussait Pavillon pour avoir les clefs de la cave, n’était arrivée sortant de son lit. C’était une petite femme toute ronde : elle avait été jolie dans son temps, mais elle ne se faisait remarquer alors que par un nez pointu et rouge, une voix perçante, et une résolution bien arrêtée que le syndic, en compensation de l’autorité qu’il exerçait au dehors, serait soumis dans sa maison à une discipline sévère.

Aussitôt qu’elle eut appris la cause du débat qui venait de s’élever entre son mari et son hôte, elle déclara d’une manière péremptoire que le premier, loin d’avoir besoin de vin, n’en avait que trop pris ; au lieu donc de se servir, comme il l’en priait, de l’une des clefs dont un énorme trousseau pendait à son côté, soutenu par une chaîne d’argent, elle lui tourna le dos sans cérémonie, et conduisit Quentin dans un appartement si propre, si bien garni de tout ce qui peut rendre commode et agréable une chambre à coucher, que jusqu’à ce jour il n’en avait pas même conçu l’idée : tant, à cette époque, les riches Flamands l’emportaient sur les Écossais, et même sur les Français, dans tout ce qui contribue aux aises de la vie domestique !


CHAPITRE XXIII.

LA FUITE.


Maintenant ordonnez-moi de m’y précipiter, et je m’efforcerai de faire des choses impossibles… oui, j’obtiendrai le succès… Levez-vous sur vos pieds, et avec un cœur tout de feu je vous suivrai et serai capable de tout.
Shakspeare, Jules César.


Malgré le mélange de joie, de crainte, de doute, d’anxiété, et des autres passions qui l’agitaient, les fatigues excessives du jour précédent plongèrent notre jeune Écossais dans un sommeil très-profond, et il ne s’éveilla que fort tard le lendemain, au moment où son digne hôte entrait dans sa chambre, l’œil morne et le front soucieux.

Pavillon, s’étant assis près du lit de Durward, commença un long et fort peu clair discours sur les devoirs respectifs des personnes mariées, et particulièrement sur le pouvoir respectable et la supériorité que les maris doivent conserver toutes les fois que leur opinion diffère de celle de leurs femmes. Quentin l’écoutait avec anxiété ; il n’ignorait pas que les maris, semblables en cela à toutes les puissances belligérantes, sont parfois disposés à entonner le Te Deum, plutôt pour dissimuler une défaite que pour célébrer une victoire ; et il se hâta d’amener une explication, en disant qu’il espérait que la présence de la comtesse Isabelle et la sienne n’avaient pas été si importunes à la dame du logis.

« Importunes ! répliqua le bourgmestre, non. Aucune femme ne peut moins être prise à l’improviste que la mère Mabel ; elle est toujours charmée de recevoir ses amis. Et, Dieu merci ! jamais son hospitalité ne se trouve en défaut : elle a toujours à leur service un appartement tout prêt et une table bien servie : seulement il est fâcheux qu’elle ait un caractère tant soit peu bizarre. — Notre séjour ici lui serait-il désagréable ? » répondit Quentin sortant de son lit et s’habillant à la hâte. « Si j’étais sûr qu’après les terreurs de la nuit dernière, la comtesse Isabelle eût la force de se mettre en voyage, nous n’ajouterions pas à l’indiscrétion que nous avons commise en demeurant plus long-temps en ces lieux. — Fort bien ! dit Pavillon ; voilà justement ce que la jeune dame a dit elle-même à la mère Mabel : oh ! j’aurais voulu que vous eussiez vu les couleurs qui lui couvraient le visage pendant qu’elle parlait ainsi. Une laitière qui a patiné pendant cinq milles contre le vent du nord, pour se rendre au marché, a les joues blanches comme un lis, en comparaison. Je ne suis pas surpris que la mère Mabel ait un peu de jalousie. Pauvre chère âme ! — La comtesse est-elle donc sortie de son appartement ? » demanda Quentin en continuant sa toilette avec plus de promptitude encore. — « Certainement, répondit Pavillon, et elle vous attend avec impatience, pour déterminer quelle route vous prendrez, puisque tous deux vous êtes déterminés à partir. Mais je me flatte que vous ne nous quitterez pas avant d’avoir déjeuné. — Pourquoi ne m’avez-vous pas dit cela plus tôt ? » s’écria Durward d’un air d’impatience. « Hé ! là, là, je crois que je vous en ai parlé trop tôt, puisque cela vous met tout hors de vous. Maintenant je vous dirais bien quelque chose à l’oreille si je croyais que vous eussiez assez de patience pour me prêter un peu d’attention. — Parlez, mon cher monsieur, parlez, je vous écoute de toutes mes oreilles. — Eh bien donc, je n’ai qu’un seul mot à vous dire, et le voici : c’est que Trudchen, qui a autant de chagrin de quitter la jolie dame de là-haut que si c’était sa propre sœur, désire que vous changiez de costume ; car on dit dans la ville que les dames de Croye courent le pays en habit de pèlerines, escortées d’un archer écossais de la garde du roi de France ; une d’elles, ajoute-t-on, a été ramenée la nuit dernière à Schonwaldt par un Bohémien, à l’instant où nous venions d’en partir : et ce Bohémien a affirmé à Guillaume de la Marck que vous n’aviez aucune mission ni pour lui ni pour le bon peuple de Liège ; que vous aviez enlevé la jeune comtesse, et que vous voyagiez avec elle comme son chevalier. Toute cette histoire nous est arrivée ce matin de Schonwaldt, à moi et aux autres conseillers, et nous ne savons trop que faire ; car, quoique nous pensions que Guillaume de la Marck en a mal agi envers l’évêque et envers nous-mêmes, cependant on le reconnaît en général comme un brave et honnête homme au fond… lorsqu’il est à jeun, s’entend… et comme le seul homme au monde qui soit capable de nous commander contre le duc de Bourgogne ; et, en vérité, dans l’état où sont les choses, je suis très-porté à croire que nous devons éviter de nous mettre mal avec lui, car nous avons été trop avant pour rétrograder.

Quentin se garda bien de faire à Pavillon aucun reproche ni aucune observation, car il sentait que rien ne pourrait faire changer la résolution du digne magistrat, résolution qui lui avait été dictée par la volonté de sa femme autant que par ses opinions comme homme de parti.

« Votre fille a ouvert un avis fort sage, lui dit-il ; il faut que nous partions à l’instant même, et déguisés. Nous pouvons, j’espère, compter sur vous pour le secret si nécessaire en cette occasion, et pour les moyens de favoriser notre fuite ? — De tout mon cœur, » répondit le brave citadin, qui, presque honteux de sa conduite, désirait trouver quelque moyen d’en expier le peu de dignité ; « de tout mon cœur. Je ne puis oublier que je vous ai dû deux fois la vie la nuit dernière : la première, quand vous m’avez débarrassé de cette maudite armure ; la seconde, quand vous m’avez tiré d’autres filets bien plus dangereux encore, car ce Sanglier et ses marcassins ressemblent plutôt à des diables qu’à des hommes. Je vous serai aussi fidèle que la lame l’est à la poignée, comme disent nos couteliers, qui sont les plus habiles de la terre. À présent que vous êtes prêt, venez avec moi, et vous allez voir combien j’ai confiance en vous. »

Sortant de la chambre où Quentin avait couché, le syndic le conduisit dans le cabinet où était renfermée sa caisse, et où se faisaient toutes les affaires relatives à son négoce. Après en avoir soigneusement fermé la porte au verrou, il regarda autour de lui avec précaution, ouvrit un cabinet voûté dont la porte était cachée par la tapisserie, et dans lequel se trouvaient plusieurs coffres-forts en fer. Il en ouvrit un qui était plein de guilders, et le mettant à la discrétion de Quentin, il lui dit de prendre la somme qu’il jugerait nécessaire, tant pour lui que pour sa compagne de voyage. Comme Quentin avait dépensé presque tout l’argent dont il avait été pourvu lors de son départ du Plessis, il accepta deux cents guilders sans hésiter. Pavillon se sentit dès lors soulagé d’un poids accablant, car il regardait cet argent, à la perte duquel il s’exposait volontairement, comme une expiation pour le manque d’hospitalité que diverses considérations le forçaient si impérieusement de commettre.

Après avoir refermé avec soin la caisse et le cabinet qui renfermait son trésor, le riche Flamand conduisit son hôte dans le salon, où il trouva la comtesse, vêtue en fille du pays de la moyenne classe. Quoique pâle encore par suite de la terreur que lui avaient inspirée les événements de la veille, elle jouissait de toute sa présence d’esprit, et avait recouvré ses forces. Trudchen était seule avec elle, et mettait toute son attention à terminer sa toilette et à lui apprendre de quelle manière elle devait porter ce costume. La comtesse présenta à son libérateur sa main, qu’il baisa avec respect, et lui dit : « Messire Quentin, il faut que nous quittions nos amis, si je ne veux attirer sur eux une partie des chagrins qui m’ont accablée depuis la mort de mon père. Il faut que vous changiez d’habits, et que vous partiez avec moi, à moins que vous ne soyez las de protéger une infortunée. — Moi ! las de vous accompagner !… J’irais pour vous défendre jusqu’au bout de l’univers. Mais vous… vous-même… aurez-vous la force de supporter la tâche que vous entreprenez ? Pouvez-vous, après les terreurs de la nuit dernière… — Ne les retracez pas à mon esprit, répondit la comtesse ; je ne me les rappelle que comme un songe horrible et confus… L’excellent évêque est-il sauvé ? — Je crois qu’il est à l’abri de tout danger, » répondit Quentin en faisant un signe à Pavillon pour lui recommander le silence, car ce dernier s’apprêtait à commencer l’horrible récit de la mort du prélat. — « Nous est-il possible de le rejoindre ? A-t-il rassemblé quelques troupes ? demanda Isabelle. — Il n’a plus d’espoir que dans le ciel. Mais en quelque lieu que vous vouliez aller, je vous suivrai, je serai votre guide, votre défenseur. — Nous y penserons, » dit Isabelle ; et après une minute de silence, elle ajouta : « Je choisirais volontiers un couvent ; mais je craindrais qu’il n’opposât qu’une faible barrière à mes persécuteurs. — Hem ! hem ! dit le syndic ; je ne vous conseillerais pas de choisir un couvent dans le district de Liège ; car le Sanglier des Ardennes, brave chef d’ailleurs, fidèle confédéré, et bien intentionné pour notre cité, a l’humeur un peu brusque, et respecte peu les couvents, les cloîtres, les abbayes, et autres lieux de ce genre. Le bruit court qu’une vingtaine de nonnes… c’est-à-dire de ci-devant nonnes, suivent toujours sa compagnie… — Tenez-vous prêt à partir sans délai, messire Durward, » reprit Isabelle, ne donnant pas au syndic le temps d’entrer dans plus de détails, « puisque je dois me commettre à votre foi. »

Quentin et le syndic ne furent pas plus tôt sortis de la chambre, qu’Isabelle commença à faire à Gertrude plusieurs questions relativement aux routes et à d’autres sujets, avec tant de précision et de présence d’esprit, que cette bonne fille ne put s’empêcher de s’écrier : « Vous m’étonnez, madame ; j’ai entendu parler de femmes douées d’une mâle fermeté, mais il me semble que la vôtre est au-dessus des forces de l’humanité. — La nécessité, répondit la comtesse, la nécessité, mon amie, est mère du courage aussi bien que de l’industrie. Il n’y a pas long-temps encore, je me trouvais mal en voyant une goutte de sang sortir d’une légère piqûre. Hier j’en ai vu, pour ainsi dire, couler des flots autour de moi, et cependant je ne me suis pas évanouie et j’ai conservé toute ma présence d’esprit. Ne croyez pas que cette tâche ait été facile, » ajouta-t-elle en posant sur le bras de Gertrude une main tremblante, quoique sa voix fût pleine de fermeté ; « ma force intérieure est comme une garnison assiégée à tout moment et de tous côtés par des milliers d’ennemis, et que le courage le plus désespéré peut seul faire résister à leurs assauts. Si ma position était moins dangereuse, si je n’avais la conviction que le sang-froid et la présence d’esprit ont seuls le pouvoir de me soustraire à un destin plus affreux que la mort, je me précipiterais dans vos bras à l’instant même, Gertrude, et je soulagerais mon cœur oppressé en vous contant mes chagrins, et en versant un torrent de larmes, des larmes les plus amères qui aient jamais été versées. — Gardez-vous-en bien, madame, s’écria la compatissante Flamande ; ne perdez pas courage, dites votre chapelet, fiez-vous à la bonté de Dieu ; et certes, si jamais le ciel envoya un libérateur à quelqu’un prêt à périr, ce jeune homme, qui est si brave, si entreprenant, doit être le vôtre. Il y a aussi quelqu’un, » ajouta-t-elle en rougissant, « sur qui j’ai quelque pouvoir… n’en dites rien à mon père ; mais j’ai ordonné à mon galant, Hans Glover, de vous attendre à la porte de l’Est, et de ne jamais se présenter devant moi que pour venir me dire qu’il vous a conduite en sûreté hors du territoire de notre ville. »

La comtesse ne put exprimer sa reconnaissance à la bonne et excellente fille qu’en l’embrassant avec tendresse, et celle-ci, en lui rendant ses caresses avec beaucoup d’affection, ajouta en souriant : « En vérité, si deux jeunes filles et leurs amants dévoués ne peuvent réussir dans un déguisement et un projet de fuite, le monde est bien changé, il n’est plus ce que j’ai entendu dire qu’il était. »

Une partie de ce discours fit renaître les plus vives couleurs sur les joues de la comtesse, et l’arrivée soudaine de Quentin ne diminua en rien leur éclat. Il était complètement habillé à la façon des paysans flamands de la haute classe, ayant mis les habits de fête de Peter, qui prouva l’intérêt que lui inspirait le jeune Écossais par la promptitude avec laquelle il les lui offrit, jurant en même temps que, dût-il être tanné et corroyé comme la peau d’un bouvillon, on ne parviendrait pas à lui faire trahir d’aussi bons jeunes gens.

Grâce à l’activité de la mère Mabel, deux excellents chevaux avaient été préparés ; car cette bonne femme désirait réellement qu’aucun événement fâcheux n’arrivât à la comtesse et à son écuyer, pourvu que les courts instants qu’ils avaient passés chez elle ne missent en danger ni sa maison ni sa famille. Elle les vit donc avec une satisfaction bien sincère monter à cheval et partir, après leur avoir dit qu’ils trouveraient le chemin de la porte de l’Est en ne perdant pas de vue Peter, qui devait suivre la même direction pour leur servir de guide, mais sans paraître avoir aucune communication avec eux.

Aussitôt que ses hôtes furent partis, la mère Mabel saisit cette occasion de faire à Trudchen une bonne leçon sur la folie de lire des romans : cette lecture avait rendu les dames de la cour hardies et coureuses d’aventures ; au lieu d’y apprendre à conduire sagement leur ménage, elles y puisaient des leçons pour monter à cheval et courir le pays sans autre suite qu’un fainéant écuyer, un page débauché, ou un libertin d’archer étranger, en grand danger de perdre leur santé, de ruiner leur fortune, et de détruire d’une manière irréparable leur réputation.

Gertrude écouta tout cela en silence et n’y fit aucune réponse ; mais, vu son caractère, il est permis de douter qu’elle en ait retiré le fruit attendu par sa mère.

Pendant ce temps, nos voyageurs avaient atteint la porte orientale de la ville, après avoir traversé une foule immense de gens qui, par bonheur, étaient trop occupés des événements politiques et de la rumeur du moment pour faire quelque attention à deux personnes dont l’extérieur n’avait rien de remarquable. Les sentinelles les laissèrent passer en vertu d’un permis que Pavillon avait obtenu pour eux au nom de son collègue Ronslaer, et ils firent à Peter Geslaer l’adieu le plus amical en peu de mots, et en se souhaitant mutuellement toute sorte de bonheur.

À peine Geslaer les avait-il quittés, qu’ils rencontrèrent un jeune homme vigoureux, monté sur un bon cheval gris : il se fit connaître pour Hans Glover, le galant de Trudchen Pavillon. C’était un bon Flamand, d’une intelligence peu brillante, dont l’esprit ne répondait pas à son enjouement et à la bonté de son cœur, et, comme la comtesse ne put s’empêcher de le penser, peu digne d’être aimé de la généreuse Trudchen. Il parut cependant désirer seconder de tout son pouvoir les intentions de sa belle ; car, après les avoir salués respectueusement, il demanda en flamand à la comtesse quelle route elle désirait prendre.

— « Guidez-moi, lui répondit-elle, vers la ville la plus voisine, sur les frontières du Brabant. — Vous avez donc fixé le but et l’objet de votre voyage ? » dit Quentin en faisant approcher son cheval de celui d’Isabelle, et lui parlant français, en langue que leur guide ne pouvait comprendre. — « Oui, répliqua la jeune dame ; car dans la situation où je me trouve et dans les circonstances qui m’environnent, je me ferais le plus grand tort en prolongeant mon voyage ; dût-il avoir pour terme une prison, je dois l’abréger autant que possible. — Une prison ? s’écria Quentin. — Oui, mon ami, une prison ; mais je ferai en sorte que vous ne la partagiez pas. — Ne parlez pas de moi ! ne vous occupez pas de moi ! que je vous voie en sûreté, et je me soucie fort peu de ce qui me concerne. — Parlez plus bas, dit Isabelle ; vous étonnerez notre guide : vous voyez qu’il nous a déjà dépassés. » En effet, le bon Flamand, désirant agir avec eux comme il aurait voulu qu’on agît envers lui, avait pris l’avance lorsque Quentin s’était rapproché de la comtesse, pour leur épargner la contrainte où jette ordinairement un tiers. « Oui, » poursuivit-elle quand elle vit que leur guide ne pouvait les entendre ; « oui, mon ami, mon protecteur (car pourquoi rougirais-je de vous donner le nom de ce que le ciel vous a rendu pour moi ?) je dois vous dire que j’ai résolu de retourner aux lieux qui m’ont vue naître, et de m’en remettre à la générosité du duc de Bourgogne. Ce fut un mauvais conseil, quoique donné avec de bonnes intentions, qui me porta à rejeter sa protection pour recourir à celle du politique et astucieux Louis de France. — Et vous êtes donc déterminée à vous unir au comte de Campo-Basso, à ce méprisable favori de Charles ? »

Ainsi parlait Quentin d’une voix agitée par les sentiments secrets qui assiégeaient son cœur, et par son désir d’affecter un ton d’indifférence : tel un malheureux condamné à mort s’arme d’une fermeté factice, qu’il est loin de posséder, quand il demande si sa sentence sera bientôt exécutée.

— Non, Durward, non, » lui répondit Isabelle en se redressant sur sa selle, « tout le pouvoir du duc de Bourgogne ne pourrait contraindre une fille de la maison de Croye à s’avilir par cet odieux mariage. Il peut saisir mes terres et mes fiefs, me reléguer dans un couvent ; mais là se borne tout ce que j’ai à redouter de lui ; et j’endurerai de plus grands maux encore plutôt que d’épouser Campo-Basso. — De plus grands maux encore ! s’écria Quentin : et en est-il de plus insupportables que la perte de ses biens et de la liberté ? Ah ! pensez-y bien, tandis que vous respirez cet air pur, présent du ciel, tandis que vous êtes sous la protection d’un homme qui hasardera sa vie pour vous conduire en Angleterre, en Allemagne, en Écosse même, et vous y trouverez de généreux protecteurs. Puisqu’il en est temps encore, ne faites pas si témérairement le sacrifice de votre liberté, du don le plus précieux que puisse vous accorder la bonté divine ! Ah ! qu’un poëte de mon pays la chante dignement, cette liberté :

Ô liberté, des cieux ineffable présent !…
Avec la liberté l’homme a tout ce qu’il aime ;
Elle offre du plaisir le charme bienfaisant.
L’homme libre est heureux de sa liberté même.
Chagrin, besoin, misère, indomptables douleurs,
Le stupide esclavage unit tous les malheurs. »

La comtesse écouta avec un sourire mélancolique ces vers en l’honneur de la liberté, puis, après un court silence, elle répondit : « la liberté n’appartient qu’à l’homme : la femme a besoin d’un protecteur, puisque la nature ne lui a pas donné les moyens de se protéger elle-même. Et où en trouverai-je un ? sera-ce le voluptueux Edward d’Angleterre, l’ignoble Wenceslas d’Allemagne, qui sans cesse est gorgé de vin ? En Écosse, peut-être ? Ah, Durward ! si j’étais votre sœur et que vous pussiez me promettre un asile dans la vallée d’une de ces montagnes que vous vous plaisez tant à décrire ; un asile où, soit par charité, soit au prix du peu de bijoux qui me restent, il me serait permis de mener une vie paisible et d’oublier le rang dans lequel je suis née ; si vous pouviez m’assurer la protection de quelque respectable matrone de votre pays, de quelque baron dont l’honneur soit aussi fidèle que la lame de son épée, cet espoir pourrait m’engager à braver de nouveau la censure du monde en m’aventurant dans ce pays éloigné. »

Il y avait dans la voix d’Isabelle un accent si tendre et si touchant, que Quentin sentit, à ces paroles, une douce joie s’insinuer au fond de son cœur. Il hésita un instant avant de répondre, réfléchissant à la possibilité de lui procurer en Écosse un asile sûr et honorable ; mais la triste vérité vint éclairer son esprit ; il reconnut que ce serait de sa part une action aussi basse que cruelle que de l’engager à fuir vers un pays où il n’avait ni le pouvoir ni le moyen de lui procurer une retraite sûre. « Madame, dit-il enfin, j’agirais contre mon honneur et contre les lois de la chevalerie si je vous laissais former un plan basé sur cette idée que je puis vous offrir en Écosse quelque protection autre que celle du faible bras qui depuis peu de temps est à votre service. À peine sais-je si mon sang circule dans les veines d’un seul habitant de mon pays natal. Le chevalier de l’Innerquuharity prit d’assaut notre château au milieu de la nuit, et tous ceux qui portaient mon nom y périrent. Si je reparaissais en Écosse, j’y retrouverais nos ennemis féodaux : ils sont nombreux et puissants ; moi, je suis seul et faible : ainsi quand même le roi voudrait me rendre justice, il n’oserait, pour protéger un simple individu, provoquer un chef qui marche à la tête de cinq cents cavaliers. — Hélas ! dit la comtesse, il n’existe donc pas dans le monde entier un seul abri contre l’oppression, puisqu’elle se déchaîne sur ces montagnes sauvages qui offrent si peu d’attraits à la cupidité, aussi bien que sur nos vastes et riches plaines ! — C’est une triste vérité, et je n’oserais la cacher ; ce n’est guère que le désir de la vengeance, la soif du sang, qui mettent les armes à la main à nos clans, qui les portent à s’égorger réciproquement ; et les Ogilvies présentent en Écosse les mêmes actions et les mêmes scènes que celles dont Guillaume de la Marck et ses satellites se rendent coupables dans ce pays. — En voilà assez sur l’Écosse, » dit Isabelle d’un ton d’indifférence réelle ou affectée ; « ne m’en dites pas d’avantage. Dans le fait, je n’en ai parlé qu’en plaisantant, pour voir si vous oseriez sérieusement me présenter comme un pays tranquille le royaume le plus déchiré de l’Europe. Je voulais seulement mettre à l’épreuve votre sincérité, sur laquelle je suis charmée de voir qu’on peut compter lors même que le sentiment le plus vif chez un Écossais est le plus fortement excité. Ainsi donc, je le répète, je ne chercherai d’autre protection que celle d’un honorable et puissant baron, feudataire du duc Charles, dans les mains duquel j’ai décidé de me remettre. — Mais pourquoi ne vous retirez-vous pas plutôt sur vos domaines, dans votre château fort, ainsi que vous le disiez lorsque nous étions encore peu éloignés de Tours ? Pourquoi ne pas rassembler autour de vous les vassaux de votre père, et traiter avec le duc de Bourgogne, plutôt que de vous remettre entre ses mains ? Bien certainement il ne manquera pas de braves qui embrasseront votre défense ; et j’en sais au moins un qui sacrifierait volontiers sa vie pour donner l’exemple. — Hélas ! répondit la comtesse, ce projet suggéré par l’astucieux Louis, était, comme tout ce qu’il a jamais imaginé, plus pour son avantage que pour le mien, et il ne peut aujourd’hui être mis à exécution, puisqu’il a été livré au duc de Bourgogne par le perfide Zamet Hayraddin. Par suite de cette trahison, le duc Charles a jeté mon parent dans une prison, et mis garnison dans mon château. Toute tentative de ma part ne ferait qu’exposer mes vassaux à sa vengeance ; et pourquoi ferais-je couler plus de sang qu’il n’en a déjà été versé pour une cause qui en est si peu digne ? Non, je me remettrai entre les mains de mon suzerain, comme une fidèle vassale, me réservant la liberté qui m’appartient de choisir moi-même mon époux ; et avec d’autant plus de raison que je pense que ma tante, la comtesse Hameline, qui m’a conseillé la première, qui même m’a sollicitée de fuir, a probablement déjà pris elle-même cette sage et honorable résolution. — Votre tante ! reprit Quentin à qui ces paroles rappelèrent des circonstances que la jeune comtesse ignorait complètement, et qu’une suite de périls et d’événements des plus graves avaient effacées de sa mémoire comme étant de peu d’intérêt. — Oui… ma tante… la comtesse Hameline de Croye. Savez-vous ce qui peut lui être arrivé ? J’espère qu’elle est maintenant sous la protection de la bannière de Bourgogne. Vous gardez le silence ! qu’en avez-vous appris ? »

Cette dernière question, faite du ton de la plus vive inquiétude, obligea Quentin à faire le récit de ce qu’il savait du sort de la comtesse Hameline. Il dit comment il avait été averti de l’accompagner dans sa fuite de Schonwaldt, fuite dans laquelle il ne doutait pas que la comtesse Isabelle ne l’accompagnât ; comment il avait reconnu son erreur après avoir atteint la forêt ; enfin, comment il retourna au château, et l’état dans lequel il l’avait trouvée elle-même. Mais il ne dit rien des vues qu’avait la vieille dame en quittant Schonwaldt, ni du bruit qui courait qu’elle était tombée au pouvoir de Guillaume de la Marck : sa délicatesse lui faisait un devoir du silence sur le premier motif, et ses égards pour la sensibilité de sa compagne, dans un moment où la force et le courage lui étaient si nécessaires, lui défendaient de s’étendre sur le dernier, qui d’ailleurs n’était parvenu jusqu’à lui que comme une vague rumeur.

Ce récit, quoique Quentin en eût retranché les circonstances les plus importantes, fit une forte impression sur Isabelle, qui, après avoir poursuivi son chemin quelques instants en silence, dit enfin, d’un air mécontent : « Ainsi donc vous avez abandonné mon infortunée parente dans une forêt, à la merci d’un vil Bohémien et d’une femme de chambre infidèle ? Ma pauvre tante ! Elle avait coutume de louer le dévouement de notre jeune protecteur ! — Ai-je manqué à mon devoir, madame ? » répondit Quentin justement offensé de la manière dont la comtesse paraissait envisager sa conduite ? « Que serait devenue celle à qui je m’étais entièrement dévoué, si je n’avais pas laissé la comtesse Hameline de Croye sous la garde de ceux qu’elle-même avait choisis pour conseillers, la comtesse Isabelle ne serait-elle pas en ce moment l’épouse de Guillaume de la Marck, du Sanglier des Ardennes ? — Vous avez raison, » répondit Isabelle en reprenant le ton qui lui était ordinaire ; « et moi qui recueille tout le fruit d’un dévouement si absolu, j’ai pu vous accuser de bassesse et d’ingratitude ! Mais, hélas ! ma malheureuse tante est victime des intrigues de cette Marton en qui elle avait mis une confiance que cette fille méritait si peu ! C’est elle qui lui fit connaître Zamet et Hayraddin Maugrabin, dont le prétendu savoir en divination et en astrologie fascina son esprit ; c’est encore elle qui, appuyant avec force sur leurs prédictions, l’encouragea dans… je ne sais de quel terme me servir… dans de folles idées relativement à un mariage, à des amants, ce que son âge rendait ridicule et tout à fait invraisemblable. Je ne doute pas que, dès l’origine, ce ne soit l’astucieux Louis de France qui nous ait livrées à ces serpents, pour nous déterminer à nous retirer à sa cour, ou plutôt pour nous faire tomber en son pouvoir. Après que nous eûmes commis cette impardonnable imprudence, avec quelle bassesse, quelle méchanceté, de quelle manière indigne d’un homme bien né, d’un chevalier, il s’est conduit à notre égard ! Vous en avez été témoin, Durward. Mais ! ma pauvre tante… quel sort croyez-vous qu’elle puisse avoir ? »

Cherchant à lui inspirer un espoir qu’il avait à peine lui-même, Quentin lui répondit que la cupidité était la passion dominante des Bohémiens ; qu’au moment où il les quittait, Marton paraissait vouloir prendre la comtesse Hameline sous sa protection ; qu’enfin il était difficile d’imaginer quel motif pourrait porter ces misérables à la tuer, ou seulement à la maltraiter, tandis qu’en la traitant avec égards, ils avaient l’espoir d’en tirer une forte rançon.

Pour distraire sa belle de ces pensées mélancoliques, Quentin lui raconta la trahison du Maugrabin ; comment il avait découvert ses projets pendant la nuit qu’ils passèrent dans un couvent près de Namur, projets qui paraissaient le résultat d’un arrangement fait entre le roi et Guillaume de la Marck. Isabelle frémit d’horreur ; puis, reprenant quelque empire sur elle-même, elle s’écria : « J’ai honte de cette émotion ; j’ai péché en me permettant de douter de la protection des saints, et de croire un seul instant qu’un projet si vil, si cruel, si déshonorant, pût s’accomplir tant qu’il y aura dans le ciel des yeux ouverts sur les misères humaines, et que, les prenant en pitié, ils jettent sur elles un regard protecteur. Un tel projet, quelque horrible qu’il soit, ne doit pas inspirer de crainte ; il faut le regarder comme une trahison infâme, inouïe, et ne pas se rendre coupable d’athéisme en croyant qu’il ait pu réussir. Mais je vois clairement à présent pourquoi l’hypocrite Marton s’efforçait souvent d’entretenir les petites jalousies et les petites querelles qui parfois s’élevaient entre ma pauvre tante et moi ; pourquoi, employant toujours la flatterie envers celle de nous avec qui elle se trouvait, elle faisait ressortir avec adresse ce qui était au désavantage de l’absente. Et cependant je n’aurais jamais imaginé qu’elle eût pu décider ma tante, jadis si affectionnée pour moi, à me laisser à Schonwaldt, au milieu de si grands dangers, tandis qu’elle effectuait sa fuite. — Elle ne vous a donc pas fait part du projet qu’elle méditait ? — Non ; mais elle me parla de je ne sais quelle communication que Marton devait me faire. À dire vrai, la tête de ma pauvre tante était si troublée par le mystérieux langage de l’infâme Hayraddin, à qui elle avait accordé ce jour-là même un long et secret entretien, et elle m’entretint d’idées si extraordinaires que… que je ne pensais guère à lui demander aucune explication en la voyant dans une telle situation d’esprit. Il était pourtant bien affreux de me laisser dans ce château ! — Je dois justifier la comtesse Hameline de ce dernier reproche ; car, au milieu de l’obscurité de la nuit, et dans un moment où il fallait déployer la plus grande célérité, je suis convaincu qu’elle se croyait accompagnée de sa nièce, de même que je le croyais moi-même ; car, trompé par l’habillement et le maintien de Marton, je m’imaginais guider les deux dames de Croye, et particulièrement, » ajouta-t-il d’une voix basse mais bien accentuée, « particulièrement celle sans laquelle tous les trésors de l’univers n’auraient pu me déterminer à sortir de Schonwaldt. »

Isabelle baissa la tête, et feignit de ne pas avoir remarqué le ton exalté avec lequel Quentin venait de parler. Cependant elle porta de nouveau les yeux sur lui, quand il commença à parler de la politique de Louis ; et il leur fut aisé de reconnaître, par les communications qu’ils se firent réciproquement, que les deux frères bohémiens et Marton, leur complice, avaient été les agents de ce prince artificieux, quoique Zamet, l’aîné des deux, avec une perfidie particulière à sa race, eût essayé de remplir un double rôle, duplicité qui avait reçu sa récompense.

Tout en se donnant ainsi des preuves d’une confiance mutuelle, et oubliant la singularité de leur situation aussi bien que les périls auxquels ils étaient encore exposés, nos deux voyageurs poursuivirent leur route pendant quelques heures ; ils ne s’arrêtèrent que pour faire rafraîchir leurs chevaux dans un dorff ou hameau écarté, où les conduisit Hans Glover, qui, sous tous les rapports, se conduisit à leur égard en homme sage et discret, comme il l’avait déjà fait en s’éloignant d’eux pour leur permettre de s’entretenir en toute liberté.

Cependant la distinction conventionnelle que l’usage avait établie entre les deux amants, car nous pouvons à présent les qualifier ainsi, semblait diminuer ou même s’effacer entièrement, par suite de la situation dans laquelle ils se trouvaient. Si la comtesse était placée dans un rang plus élevé, si par sa naissance elle devait posséder des richesses bien plus grandes qu’un jeune homme qui n’avait pour toute fortune que son épée, il ne faut pas oublier que, pour le moment, elle n’était pas plus riche que lui, et qu’elle devait à la présence d’esprit, à la valeur et au dévouement de ce jeune homme, son salut, son honneur et sa vie. Quentin ne lui parlait pourtant pas d’amour ; car quoique le cœur de la jeune dame fût tellement rempli de confiance et de reconnaissance, qu’elle n’aurait point fait un crime à son protecteur d’une telle déclaration, la timidité naturelle et les sentiments chevaleresques de celui-ci enchaînaient sa langue, et lui auraient reproché de chercher à abuser de la situation où se trouvait Isabelle. S’il en eût profité pour placer le moindre mot, il eût cru se rendre coupable d’une insigne déloyauté. Ils ne parlèrent donc pas d’amour ; mais, chacun à part soi, ils ne pouvaient s’empêcher d’y penser ; et ils se trouvaient ainsi placés, l’un par rapport à l’autre, dans cette situation où les sentiments d’une affection mutuelle se comprennent beaucoup plus aisément qu’ils ne s’expriment ; dans cette situation qui, au milieu de la liberté qu’elle permet et de l’incertitude où elle jette, forme presque toujours les instants les plus heureux de la vie humaine, et qui trop souvent apporte à ceux qui y cèdent légèrement, l’inconstance et tous les chagrins d’un espoir trompé et d’un attachement non payé de retour.

Il était deux heures après midi quand leur guide, la pâleur sur le visage et l’effroi dans les yeux y vint exciter leurs alarmes en annonçant qu’ils étaient poursuivis par les schwarz-reiters[95] de Guillaume de la Marck. Ces soldats, ou plutôt ces brigands, étaient levés dans les cercles de la Basse-Allemagne, et ressemblaient parfaitement aux lansquenets, à cela près cependant qu’ils formaient une cavalerie légère. Pour soutenir le nom de cavalerie noire, et frapper leurs ennemis d’un surcroît de terreur, ils étaient ordinairement montés sur des chevaux de cette robe, portaient des vêtements noirs, et couvraient leur armure d’un enduit de cette couleur, opération qui donnait souvent la même teinte à leurs mains et à leur visage. En moralité et en férocité ces schwarz-reiters étaient les dignes émules de leurs pédestres confrères les lansquenets.

Jetant un regard en arrière, Quentin vit un nuage de poussière qui s’élevait sur une route unie qu’ils venaient de parcourir, et qui s’avançait de leur côté ; un ou deux soldats couraient ventre à terre en avant de la troupe. S’adressant à sa compagne, il lui dit : « Chère Isabelle, je n’ai d’autre arme que mon épée ; mais si je ne puis combattre pour vous, je puis fuir avec vous. S’il nous est possible de gagner le bois que traverse la route avant que ces cavaliers nous aient atteints, nous parviendrons sans doute à leur échapper. — Essayons-y, mon unique ami, » répondit Isabelle en mettant son cheval au grand galop ; « et toi, mon brave garçon, » ajouta-t-elle en s’adressant à Hans Glover, « prends une autre route, et ne t’expose pas à partager nos périls et nos infortunes. »

L’honnête Flamand secoua la tête, et ne répondit à cette généreuse recommandation que par ces mots Nein ! nein ! das geht nicht[96] ; et il continua à les suivre, tous trois se dirigeant vers le bois avec autant de vitesse qu’en pouvaient déployer leurs chevaux épuisés de fatigue. Les schwarz-reiters de leur côté, en les voyant fuir, redoublèrent d’efforts pour les atteindre. Mais, malgré la fatigue de leurs chevaux, les fugitifs n’étant point armés, et leur poids étant conséquemment moins lourd, ils gagnaient du terrain sur ceux qui les poursuivaient : ils étaient à environ un quart de mille du bois, lorsqu’ils en virent sortir une compagnie d’hommes d’armes marchant sous la bannière d’un chevalier : cette troupe vint leur barrer le chemin.

« À ces brillantes armures, dit Isabelle, je crois reconnaître des Bourguignons. Mais, quels qu’ils soient, il vaut mieux nous rendre à eux qu’aux brigands qui sont à notre poursuite. »

Un instant après, regardant la bannière, elle s’écria, « Au cœur fendu qu’elle porte, je reconnais cette bannière ! c’est celle de Crèvecœur, d’un noble Bourguignon, je me rendrai à lui. »

Durward soupira ; mais que pouvait-il faire ? combien il se serait trouvé heureux, un instant auparavant, s’il eût pu assurer le salut d’Isabelle, même à des conditions moins favorables. Ils joignirent bientôt la troupe de Crèvecœur, qui avait fait halte pour reconnaître les schwarz-reiters, et la comtesse demanda à parler au commandant. Voyant que le comte la regardait d’un air de doute et d’incertitude, elle lui parla en ces termes : « Noble comte, Isabelle de Croye, la fille de votre ancien frère d’armes, la fille du comte Reinold de Croye, se déclare votre prisonnière, et implore votre protection pour elle et pour les personnes qui l’accompagnent. — Tu l’auras, belle cousine, même contre une armée entière, toujours sauf et excepté monseigneur le duc de Bourgogne ; mais nous n’avons pas le temps de parler de cette affaire : les infâmes coquins ont fait halte comme s’ils prétendaient disputer le terrain. Par Saint-George de Bourgogne ! ils ont l’insolence de s’avancer contre la bannière de Crèvecœur ! Ces brigands ne seront-ils donc jamais réprimés ? Damien, ma lance ! En avant, ma bannière ! Les lances en arrêt ! Crèvecœur à la rescousse !

Poussant ce cri de guerre, et suivi de ses hommes d’armes, il partit au grand galop pour charger les schwarz-reiters.


CHAPITRE XXIV.

LA PRISONNIÈRE.


Qu’on me secoure ou non, sire chevalier, je suis votre captive ; Traitez-moi selon la noblesse de votre caractère. Pensez que les hasards de la guerre peuvent vous placer un jour au nombre des malheureux dont je suis condamnée à faire partie.
Anonyme.


L’escarmouche entre les schwarz-reiters et les hommes d’armes bourguignons dura à peine cinq minutes, tant ces mercenaires furent promptement mis en déroute par la troupe de Crèvecœur, qui avait sur eux la supériorité des armes, des chevaux, et surtout de la valeur. En moins de temps qu’il ne nous en a fallu pour le dire, le comte, essuyant son épée ensanglantée sur la crinière de son coursier avant de la remettre dans le fourreau, se retrouvait à l’entrée du bois, où Isabelle attendait l’issue du combat dont elle était restée spectatrice. Il était accompagné d’une partie de ses gens, tandis que le reste poursuivait l’ennemi en déroute.

« C’est une honte, dit-il, c’est une tache indélébile pour les armes de chevaliers et de gentilshommes d’être souillées du sang de ces vils pourceaux. »

En parlant ainsi il remit son épée dans le fourreau, puis il ajouta : « Voici, ma belle cousine, un accueil un peu brusque pour votre retour dans votre pays ; mais les princesses errantes doivent s’attendre aux aventures de cette espèce. Ma foi, je suis arrivé à temps, car je puis vous assurer que ces schwarz-reiters n’ont pas plus de respect pour la couronne d’une comtesse que pour la coiffe d’une paysanne ; et il me semble que votre suite n’était pas très-capable de faire une longue résistance. — Comte, répondit Isabelle, je vous demande, avant tout, si je suis prisonnière, et dans ce cas, où vous avez dessein de me conduire. — Vous savez bien, méchante enfant, répondit le comte, comment je voudrais résoudre cette question ; mais vous et votre folle de tante, avec ses projets de mariage, vous avez fait depuis peu un si mauvais usage de vos ailes, que je crains que vous ne soyez condamnées pendant quelque temps à ne les déployer que dans une cage. Quant à moi, mon devoir, et c’en est un bien pénible, sera accompli quand je vous aurai conduite à la cour du duc à Péronne ; et c’est dans ce dessein que je crois devoir remettre le commandement de ce détachement à mon neveu le comte Étienne, tandis que j’aurai l’honneur de vous y accompagner, car je pense que vous pourrez avoir besoin d’un intercesseur. J’espère que ce jeune étourdi s’acquittera de ses devoirs avec sagesse et prudence. — Avec votre permission, bel oncle, dit le comte Étienne, si vous doutez que je sois capable de commander vos hommes d’armes, vous pouvez rester avec eux ; je prendrai volontiers la charge de serviteur et de gardien de la comtesse Isabelle de Croye. — Sans doute, beau neveu, c’est vraiment renchérir d’une manière admirable sur mon dessein : mais à vous parler franchement, je l’aime autant tel que je l’ai conçu. Ayez donc la complaisance de vous rappeler que votre affaire ici n’est pas de donner la chasse à ces pourceaux noirs, occupation pour laquelle vous paraissiez, il y a peu d’instants, avoir une vocation toute particulière, mais de me rapporter des nouvelles certaines de ce qui se passe dans le pays de Liège, afin que nous sachions à quoi nous en tenir sur les bruits étranges que l’on fait courir. Je n’ai besoin à ma suite que d’une dizaine de lances ; les autres resteront sous ma bannière : je vous en donne le commandement. — Un instant, cousin Crèvecœur, dit la comtesse ; en me rendant prisonnière, que du moins il me soit permis de stipuler la sûreté de ceux qui m’ont secourue dans mes malheurs. Permettez à ce brave garçon, mon guide fidèle, de retourner librement dans la ville de Liège. »

Après avoir jeté un regard pénétrant sur la large et honnête figure de Glover, Crèvecœur répondit : « Ce brave garçon ne paraît nullement dangereux : il restera avec mon neveu, et l’accompagnera aussi loin qu’il pourra s’avancer sur le territoire de Liège ; il sera libre ensuite d’aller où bon lui semblera. — Ne manquez pas de me rappeler au souvenir de la bonne Gertrude, » dit la comtesse à son guide, « et, » ajouta-t-elle en lui présentant un collier de perles qu’elle tira de dessous son voile, « priez-la de porter ceci en mémoire de sa malheureuse amie. »

L’honnête Glover prit le collier, et baisa avec une galanterie toute campagnarde, mais avec une affection sincère, la belle main qui le récompensait d’une manière si délicate des fatigues et des périls auxquels il venait de s’exposer.

« Ah ! ah ! des signes et des gages d’amitié ! » murmura le comte d’un air mécontent. « Avez-vous encore quelque autre cadeau à faire, ma belle cousine ? » ajouta-t-il d’un ton railleur ; « il est temps que nous nous mettions en chemin. — Il ne me reste plus, » dit la comtesse en faisant un effort pour parler, « qu’à vous prier d’être favorable à… à… ce jeune gentilhomme. — Vraiment ! » répondit Crèvecœur en jetant sur Quentin le même coup d’œil pénétrant qu’il avait fixé sur Glover, mais, à ce qu’il parut, avec un résultat beaucoup moins satisfaisant. « Diable ! » ajouta-t-il en imitant d’une manière plutôt plaisante qu’offensante l’embarras de la comtesse, « voici une lame d’une autre trempe ! Je vous en prie, belle cousine, qu’a fait ce… ce jeune gentilhomme pour s’être rendu digne à ce point de votre intercession ? — Il m’a sauvé l’honneur et la vie, » répliqua la comtesse, sur le front de qui la modestie et le ressentiment firent monter une subite rougeur. Quentin rougit aussi d’indignation ; mais la prudence lui fit sentir qu’en s’y abandonnant il ne ferait qu’empirer les choses. — « Diable ! » répéta le comte de Crèvecœur ; « l’honneur et la vie ! Il me semble, belle cousine, qu’il aurait été plus convenable que vous ne vous fussiez pas mise dans le cas d’avoir de semblables obligations à ce jeune homme. Mais n’importe, il peut nous suivre, si sa qualité le lui permet, et je veillerai à ce qu’il n’ait à souffrir aucune injure. Quant à votre honneur et à votre vie, c’est moi qui me chargerai désormais du soin de les défendre ; et peut-être trouverai-je pour ce jeune homme quelque emploi plus convenable que celui d’écuyer-servant de damoiselles errantes. — Comte, » dit Durward, incapable de garder le silence plus long-temps, « de peur que vous ne parliez d’un étranger sur un ton plus léger que vous ne jugeriez convenable ensuite de l’avoir fait, je prends la liberté de vous apprendre que je suis Quentin Durward, archer de la garde écossaise du roi de France, corps dans lequel, ainsi que vous le savez fort bien, on ne reçoit que des gentilshommes et des hommes d’honneur. — Je vous remercie de l’information et je vous baise les mains, seigneur archer, » répondit Crèvecœur sur le même ton de raillerie. « Ayez la bonté de marcher près de moi, en tête du détachement. »

Au moment où Quentin s’apprêtait à obéir aux ordres du comte, qui avait alors sinon le droit, du moins le pouvoir de lui commander, il remarqua que la comtesse Isabelle suivait tous ses mouvements avec un air d’intérêt inquiet et timide, qui ressemblait presque à l’expression de la tendresse ; et cette vue l’émut si vivement que ses yeux se remplirent de larmes. Mais il se rappela qu’il avait le rôle d’un homme, et non celui d’un amant, à soutenir devant Crèvecœur, qui de tous les chevaliers de France et de Bourgogne était le moins propre à s’attendrir sur des chagrins d’amour. Il résolut donc de ne pas attendre plus long-temps pour lui parler, et d’entrer en conversation avec lui sur un ton qui le convainquît du droit qu’il avait d’être traité honorablement et avec plus d’égards que le comte ne semblait disposé à lui en accorder, peut-être parce que son orgueil offensé lui faisait voir avec déplaisir qu’un homme d’un rang peu élevé eût obtenu la confiance de sa riche et noble cousine.

« Comte de Crèvecœur, » lui dit-il avec politesse, mais d’une voix ferme, « puis-je vous demander, avant d’aller plus loin, si je suis libre, ou si je dois me regarder comme votre prisonnier ? — La question est adroite ! répondit le comte ; mais en ce moment, je ne puis y répondre que par celle-ci : Pensez-vous que la France et la Bourgogne soient en paix, ou en guerre ? — C’est ce que vous savez certainement beaucoup mieux que moi, seigneur comte ; je suis absent de la cour de France depuis quelque temps, et je n’en ai reçu aucune nouvelle. — Cela suffit, poursuivit le comte ; vous voyez combien il est aisé de faire des questions, mais combien aussi il est difficile d’y répondre. Moi-même, qui ai passé une semaine et plus à Péronne avec le duc, je ne suis pas plus en état que vous d’expliquer cette énigme. Et cependant, sire écuyer, c’est de la solution de ce problème que dépend la question de savoir si vous êtes libre ou prisonnier ; et quant à présent, je dois vous considérer en cette dernière qualité. Voilà ma réponse. Seulement, si vous avez été réellement et honorablement utile à ma parente, et si vous répondez avec sincérité à mes questions, vos affaires pourront prendre une tournure favorable. — La comtesse de Croye peut seule juger si je lui ai rendu quelque service, et c’est à elle que je vous renvoie à cet égard. Quant à mes réponses, vous en jugerez lorsque vous m’aurez questionné. — Hom ! Voilà un ton passablement hautain, murmura Crèvecœur ; il convient assez à celui qui porte à son chapeau le gage d’une belle, et qui croit pouvoir prendre les choses sur un ton élevé, par respect pour ce précieux chiffon de soie ou de brocard… Eh bien, monsieur l’archer, j’ose croire que, sans déroger à votre dignité, vous pourrez me dire depuis combien de temps vous êtes attaché au service de la comtesse Isabelle de Croye. — Comte de Crèvecœur, si je réponds à des questions qui me sont adressées sur un ton qui approche de l’insulte, c’est seulement de peur que mon silence ne soit interprété d’une manière injurieuse pour une personne que nous devons honorer également tous deux. J’ai servi d’escorte à la comtesse Isabelle depuis qu’elle a quitté la France pour se retirer en Flandre. — Oh ! oh ! c’est-à-dire depuis qu’elle s’est évadée du Plessis-lez-Tours ? Et, votre qualité d’archer de la garde écossaise rend assez probable que vous l’avez accompagnée d’après les ordres exprès du roi Louis ? »

Quoique Quentin se crût fort peu redevable envers le roi de France, qui, en imaginant de faire surprendre Isabelle par Guillaume de la Marck, avait probablement calculé que le jeune Écossais serait tué en la défendant, il ne se croyait pas en droit de trahir la confiance que Louis avait placée, ou avait paru placer en lui ; il répondit donc au comte qu’il lui suffisait pour agir d’avoir reçu les ordres de son officier supérieur, et qu’il n’en demandait jamais davantage.

« — En effet, cela suffit, dit le comte, mais nous savons que le roi ne permet pas que ses officiers envoient les archers de sa garde courir comme des paladins à la suite des princesses errantes, sans avoir pour cela quelque motif de politique. Il sera difficile au roi Louis de persister à soutenir hardiment qu’il ne savait pas que les comtesses Hameline et Isabelle de Croye fuyaient de la France, puisqu’elles devaient être escortées par un des archers de sa propre garde. Et de quel côté dirigiez-vous votre retraite, messire archer ? — Sur Liège, seigneur comte ; ces dames désiraient êtres mises sous la protection de feu l’évêque de cette ville. — De feu l’évêque ! Louis de Bourbon est-il donc mort ? le duc n’a point entendu parler de sa maladie : de quoi est-il mort ? — Il repose dans une tombe ensanglantée, monsieur le comte, si toutefois ses meurtriers en ont accordé une à ses restes. — Ses meurtriers ! Sainte Mère de Dieu ! Jeune homme, cela est impossible ! — J’ai vu le crime de mes propres yeux, et beaucoup d’autres encore. — Tu l’as vu ! et tu n’as pas secouru ce bon prélat ! tu l’as vu ! et tu n’as pas soulevé tout le château contre ses assassins ? Ne sais-tu pas qu’avoir été témoin d’un pareil forfait sans chercher à s’y opposer, c’est être coupable d’un odieux sacrilège. — Pour tout vous dire en peu de mots, avant que cet assassinat fût commis, le château avait été pris d’assaut par le sanguinaire Guillaume de la Marck, avec le secours des Liégeois insurgés. — C’est un coup de foudre ! Liège en état d’insurrection ! Schonwaldt pris ! l’évêque assassiné ! Messager de malheur ! jamais homme ne déroula le tableau de tant de crimes à la fois ! Mais parle, que sais-tu de cet assaut, de cette insurrection, de ce meurtre ? parle, tu es un des archers de confiance de Louis ; c’est sa main qui a dirigé cette flèche cruelle ! parle, te dis-je, ou je te fais écarteler par des chevaux indomptés. — Et quand vous le feriez, sire comte, vous n’arracheriez de moi rien dont un gentilhomme écossais eût à rougir. Je suis aussi étranger que vous à tous ces crimes, et j’étais si éloigné d’y prendre part, que je m’y serais opposé de tout mon pouvoir si mes forces avaient égalé la vingtième partie de mes désirs. Mais que pouvais-je faire ? ils étaient des centaines, et j’étais seul. Mon unique soin fut de sauver la comtesse Isabelle, et j’eus le bonheur d’y réussir. Si cependant j’eusse été assez près du vénérable vieillard lorsqu’il fut si cruellement assassiné, j’aurais sauvé ses cheveux blancs, ou je les aurais vengés. J’exprimai même assez haut l’horreur que m’inspira cet exécrable forfait, pour empêcher de nouveaux crimes. — Je te crois, jeune homme ; tu n’es pas d’un âge et tu ne parais pas d’un caractère à être chargé d’actions aussi sanguinaires, quelque habile que tu puisses te montrer comme écuyer de dames. Mais, hélas ! est-il possible que le bon, le généreux prélat ait été assassiné dans le lieu même où si souvent il déploya envers les étrangers la charité d’un chrétien et l’hospitalité d’un prince. Faut-il croire qu’il a été assassiné par un misérable, par un monstre de sang et de cruauté ? Est-il possible que ce tigre, élevé dans l’asile sacré, ait souillé ses mains du sang de son bienfaiteur ! Mais je ne connaîtrais pas Charles de Bourgogne et je douterais de la justice du ciel, si la vengeance n’était aussi prompte et aussi terrible que le crime a été atroce et inouï. Et si nul autre ne se chargeait de poursuivre le meurtrier… » Ici il arrêta son cheval, lâcha la bride, fit retentir sa cuirasse en se frappant la poitrine de ses mains garnies de gantelets, puis les levant vers le ciel, il continua d’un ton solennel : « Moi, moi, Philippe Crèvecœur des Cordes, je fais vœu à Dieu, à saint Lambert et aux trois Rois de Cologne, de n’occuper mon esprit d’aucune affaire terrestre, jusqu’à ce que j’aie tiré pleine vengeance des meurtriers du bon Louis de Bourbon, dans les forêts ou en champ clos, dans la ville ou en rase campagne, sur les montagnes ou dans les plaines, à la cour du roi ou dans l’église de Dieu, et j’y engage mes terres, mes biens, mes amis, mes vassaux, ma vie et mon honneur. Ainsi, me soient en aide Dieu, saint Lambert et les trois Rois de Cologne ! »

Après avoir prononcé ce serment, le comte de Crèvecœur parut un peu soulagé de l’accablement et de l’étonnement douloureux que lui avait fait éprouver le récit de la fatale tragédie jouée à Schonwaldt, et il pria Durward de lui donner des détails plus circonstanciés sur ce désastreux événement. Le jeune Écossais, qui n’éprouvait nul désir de calmer le ressentiment du comte contre Guillaume de la Marck, les lui donna volontiers, et de manière à satisfaire complètement sa curiosité.

— Quoi ! ces inconstants et aveugles Liégeois, ces brutes sans foi, ont pu se liguer avec ce brigand, cet impitoyable assassin ! ils ont pu, sans craindre d’irriter le ciel, mettre à mort leur prince légitime ! »

Ici Durward informa le Bourguignon indigné que les Liégeois, ou du moins la partie la plus respectable d’entre eux, quelle que fût la part que, dans leur témérité, ils eussent prise à la révolte qui avait eu lieu contre leur évêque, n’avaient cependant eu, d’après toutes les apparences, aucun dessein de tremper dans le forfait exécrable commis par de la Marck ; qu’au contraire ils l’auraient empêché de l’accomplir s’ils en avaient eu les moyens, et qu’ils n’en avaient été témoins qu’en témoignant la plus profonde horreur.

— « Ne me parlez pas de ces misérables plébéiens, de cette populace sans foi et sans honneur ! s’écria Crèvecœur. Quand ils prirent les armes contre un prince qui n’avait rien à se reprocher que d’avoir eu trop de bonté pour une race de vils et ingrats esclaves ; quand ils se révoltèrent contre lui et violèrent sa paisible demeure, quel était leur projet, si non le meurtre ? Quand ils s’unirent au Sanglier des Ardennes, le plus grand assassin qui existe dans toute la Flandre, quel autre dessein pouvaient-ils lui supposer, si ce n’est encore le meurtre ? Le meurtre n’est-il pas le métier qui le fait vivre ? Et d’après ce que vous venez de me dire, jeune homme, n’est-ce pas une de ces viles canailles qui a commis le forfait ? J’espère voir un jour, à la clarté de leurs maisons embrasées, le sang couler dans les canaux de leur ville ! Quel noble et généreux prince ils ont assassiné ! On a vu se révolter des vassaux accablés par les impôts et la misère ; mais ces Liégeois, au milieu de l’abondance et des richesses qui alimentent leur luxe et leur orgueil, commettre une telle horreur ! »

Il abandonna de nouveau les rênes de son cheval, et, avec l’expression d’une douleur amère, se tordit les mains malgré les gantelets dont elles étaient couvertes. Quentin s’aperçut aisément que le chagrin que le comte manifestait était augmenté par le souvenir pénible de l’amitié qui l’avait uni à l’infortuné prélat et il garda le silence, respectant une douleur qu’il ne voulait pas aggraver par de nouveaux détails, et qu’il se sentait incapable d’adoucir par aucune parole de consolation.

Mais le comte de Crèvecœur revint à plusieurs reprises sur le même sujet, le questionna de nouveau sur chacune des particularités de la prise de Schonwaldt et de la mort de l’évêque, et tout à coup, comme s’il se fût rappelé quelque chose qui lui avait échappé de la mémoire, il demanda ce qu’était devenue la comtesse Hameline, et pourquoi elle n’était pas avec sa nièce. « Ce n’est pas, » ajouta-t-il avec un air de mépris, « que je regarde son absence comme une perte pour la comtesse Isabelle ; car quoiqu’elle fût sa parente, et qu’elle eût, au total, de bonnes intentions, je puis dire que le royaume de Cocagne ne produisit jamais une telle folle ; et je tiens pour certain que sa nièce, que j’ai toujours regardée comme une jeune personne modeste et sage, n’a conçu le projet extravagant de s’enfuir de Bourgogne pour courir en France, que par les insinuations de cette vieille tête éventée et romanesque, de cette sotte surannée qui ne songe qu’à trouver des maris pour les autres et pour elle-même. »

Quel langage pour les oreilles d’un amant, lui-même passablement romanesque, et dans un moment surtout où il aurait été ridicule à lui de tenter ce qui alors était impossible, c’est-à-dire de convaincre le comte par la force des armes qu’il faisait l’injure la plus grossière à la comtesse Isabelle, à cette femme d’une beauté et d’un esprit incomparables, en la désignant comme « une jeune personne modeste et sage ! » Un tel éloge, selon lui, aurait beaucoup mieux convenu à la fille hâlée d’un paysan, dont l’occupation est d’aiguillonner les bœufs tandis que son père conduit la charrue. Puis la supposer assez faible pour se laisser dominer par une folle, pour se laisser guider par les conseils d’une vieille extravagante ! Avec quel plaisir il eût fait rentrer une telle calomnie dans la gorge du calomniateur ! Mais la physionomie ouverte, quoique sévère, du comte de Crèvecœur, le mépris souverain qu’il paraissait avoir pour les sentiments qui dans l’âme de Quentin l’emportaient sur tous les autres, lui en imposaient malgré lui : ce n’est pas qu’il redoutât la brillante renommée que le comte avait acquise dans les armes (cette circonstance n’eût fait qu’accroître son désir de l’appeler au combat) ; mais il était retenu par la crainte du ridicule, celle de toutes les armes que redoutent le plus les enthousiastes de tout genre, celle qui, par son influence sur leur esprit, réprime quelquefois des idées absurdes, quoique souvent aussi elle étouffe de nobles inspirations.

Influencé par la crainte de devenir un objet de raillerie plutôt que de ressentiment, Durward se borna donc, quoiqu’avec répugnance, à dire d’une manière assez confuse, que la comtesse Hameline était parvenue à s’échapper du château de Schonwaldt peu d’instants avant l’assaut. À la vérité, il ne pouvait entrer à ce sujet dans de bien longs détails, sans jeter du ridicule sur la proche parente d’Isabelle, et sans s’y exposer un peu lui-même, comme ayant été l’objet des espérances matrimoniales de la tendre et romanesque dame. Il ajouta à cette narration, tant soit peu obscure et embrouillée, qu’il avait entendu dire, d’une manière vague cependant, que la comtesse Hameline était tombée de nouveau entre les mains de Guillaume de la Marck. « Puisse saint Lambert lui inspirer l’idée de l’épouser ! dit Crèvecœur ; il est même assez probable qu’il le fera par amour pour ses sacs d’argent, et qu’il l’assommera aussitôt qu’ils seront en sa possession, ou, plus tard, lorsqu’il les aura vidés. »

Le comte fit alors tant de questions à Quentin sur la manière dont les dames s’étaient conduites pendant le voyage, sur le degré d’intimité qu’elles lui avaient accordé, et sur mille autres choses fort délicates, que le jeune homme, contrarié, confus et irrité, eut peine à cacher son embarras aux regards scrutateurs du vieux soldat courtisan qui, changeant tout à coup de manières, s’éloigna de lui en s’écriant : « Oui-da ! je vois que les choses en sont où je l’avais présumé, d’un côté du moins ; j’espère que de l’autre on me montrera plus de bons sens et de retenue. Allons, sire écuyer, un coup d’éperon, marchez à l’avant-garde, tandis que je causerai avec la comtesse Isabelle. Je pense que vous m’en avez assez appris pour que je puisse maintenant lui parler de toutes ces tristes aventures sans trop blesser sa délicatesse, bien que j’aie pu froisser un peu la vôtre. Mais un moment, jeune homme, un mot encore avant de vous éloigner. Vous avez fait, à ce que je vois, un heureux voyage dans le pays des féeries, voyage tout rempli d’aventures héroïques, de brillantes espérances et d’extravagantes chimères, telles que l’on en rencontre dans les jardins de la fée Morgane. Mais, jeune soldat, » ajouta-t-il en lui frappant sur l’épaule, « croyez-moi, oubliez tout cela : ne vous rappelez cette jeune dame que comme l’honorable comtesse de Croye, et perdez tout souvenir de la damoiselle errante et aventurière : ses amis (et je puis au moins vous répondre d’un) ne se souviendront que des services que vous lui avez rendus, et oublieront la récompense déraisonnable à laquelle vous avez eu la témérité de prétendre. »

Dépité de n’avoir pu cacher au pénétrant Crèvecœur des sentiments que ce dernier paraissait n’envisager que comme un sujet de raillerie et de ridicule, Quentin répliqua avec une expression de fierté offensée : « Comte, quand j’aurai besoin de vos avis, je vous les demanderai ; quand j’implorerai votre assistance, il sera assez temps de me la refuser ; et quand j’attacherai une valeur particulière à l’opinion que vous pouvez avoir de moi, il ne sera pas trop tard pour l’exprimer. — Oui-da ! s’écria le comte, me voici entre Amadis et Oriane, et je dois m’attendre à un défi ! — Vous parlez comme si cela était impossible. Quand j’ai rompu une lance avec le duc d’Orléans, j’avais pour adversaire un homme dans le sein duquel coule un sang beaucoup plus noble que celui de Crèvecœur ; et quand j’ai mesuré mon épée avec celle de Dunois, je combattais contre un guerrier qui lui est bien supérieur. — Que le ciel mûrisse ton jugement, mon bon jeune homme ! Si tu dis la vérité, tu as reçu une faveur singulière de la fortune ; et, en vérité, s’il plaît à la Providence de te destiner à de pareilles épreuves avant que tu aies de la barbe au menton, la vanité te rendra fou avant que tu puisses te dire un homme. Tu peux me faire rire, mais non me mettre en colère. Crois-moi, quoique, par un de ces caprices que la fortune montre quelquefois, tu aies combattu contre des princes et aies été le champion d’une comtesse, tu n’es nullement l’égal de ceux dont, par un effet du hasard, tu es devenu l’adversaire, et dont un hasard plus extraordinaire encore t’a fait devenir le compagnon. Je puis te permettre, comme à un jeune homme qui s’est nourri l’esprit de la lecture des romans jusqu’au point de rêver qu’il est un paladin, de continuer pendant quelque temps tes jolis songes, mais il ne faut pas te fâcher contre un ami bienveillant s’il te secoue un peu rudement par les épaules pour t’éveiller. — Ma famille, monsieur le comte… — Ce n’est pas de ta famille que je parle ; je parle de rang, de fortune, d’élévation, et de tout ce qui établit une distance marquée entre les hommes. Quant à la naissance, tous les hommes descendent d’Adam et d’Ève. — Mes ancêtres, les Durward de Glen-Houlakin… — Ma foi si vous prétendez à une généalogie qui remonte au delà d’Adam, je n’ai plus rien à dire ; Dieu nous soit en aide ! »

À ces mots, il arrêta son cheval pour laisser à la comtesse le temps de le rejoindre. Mais malgré ses bonnes intentions, les observations et les avis du comte furent encore plus désagréables à celle-ci qu’à Quentin, qui, tout en marchant en avant, murmurait à demi-voix : « Arrogant et froid railleur ! fat présomptueux ! je voudrais que le premier archer écossais qui aura son arquebuse pointée sur toi ne te laissât pas échapper aussi aisément que je l’ai fait. »

Ils arrivèrent dans la soirée à la ville de Charleroi sur la Sambre, où le comte de Crèvecœur se détermina à laisser la comtesse Isabelle, que la terreur et la fatigue de ce jour et du précédent (ils avaient fait un trajet de cinquante milles[97]), jointes aux sensations pénibles qui la poursuivaient sans cesse, avaient mise dans l’impossibilité d’aller plus loin sans compromettre sa santé. Le comte la confia, dans un état d’épuisement total, aux soins de l’abbesse d’un couvent de l’ordre de Cîteaux, dame de haute naissance, qui était alliée aux deux familles de Crèvecœur et de Croye, et sur la sagesse et l’affection de laquelle il pouvait se reposer en toute confiance.

Crèvecœur ne s’arrêta à Charleroi que pour recommander les plus grandes précautions au commandant d’une petite garnison bourguignonne qui occupait cette place, et pour le requérir de donner au couvent une garde d’honneur pendant tout le temps que la comtesse Isabelle de Croye y résiderait, mesure prise en apparence pour sa sûreté, mais qui probablement n’avait d’autre but que de rendre nul tout projet d’évasion si elle était disposée à en former quelqu’un. Le comte donna ordre à la garnison de redoubler de vigilance, se bornant à dire pour motiver cette mesure, qu’il courait un bruit vague de troubles survenus dans l’évêché de Liège : il avait résolu d’être le premier qui porterait au duc Charles les affligeantes et déplorables nouvelles de l’insurrection des Liégeois et du meurtre de leur évêque. S’étant procuré des chevaux frais pour lui et pour sa suite, il se remit donc en chemin, déterminé à se rendre à Péronne sans s’arrêter. En informant Quentin de la nécessité de le suivre, il lui fit, avec son ton railleur, ses excuses de le séparer de la belle et aimable compagne qu’il avait eue jusqu’alors, ajoutant qu’il espérait qu’un écuyer dévoué aux dames trouverait un voyage au clair de la lune plus agréable qu’un lâche sommeil, auquel il n’est permis qu’à des mortels ordinaires de s’abandonner.

Quentin, déjà suffisamment contrarié en se voyant séparé d’Isabelle, brûlait de répondre à ce sarcasme par un défi ; mais convaincu que le comte ne ferait que rire de sa colère et mépriserait ses provocations, il se décida à attendre du temps l’occasion favorable pour obtenir satisfaction de cet orgueilleux seigneur, qui lui était devenu, quoique pour des raisons bien différentes, presque aussi odieux que le Sanglier des Ardennes. Il consentit donc à obéir aux ordres de Crèvecœur, puisque la résistance était impossible ; et ils firent de compagnie et avec la plus grande célérité le chemin de Charleroi à Péronne.


CHAPITRE XXV.

L’HÔTE INATTENDU.


Le canevas des qualités humaines n’est jamais tellement bien tissé qu’il ne s’y glisse quelque défaut. J’ai vu un brave fuir devant un chien de berger ; un sage se conduire si sottement, qu’un idiot en eût rougi. Quant à votre homme du monde, si prudent, si adroit, il tend ses filets avec tant de malice et d’adresse, que souvent il est pris plus promptement que les autres.
Vieille Comédie.


Pendant son voyage nocturne, Quentin eut à lutter contre ce tourment de l’âme qu’un amant éprouve lorsqu’il se sépare, probablement pour toujours, de ce qu’il aime. Nos voyageurs, pressés par la nécessité des circonstances et par l’impatience de Crèvecœur, traversaient à la hâte les riches plaines du Hainault, guidés par la bienfaisante clarté de la lune d’août, qui éclairait de ses pâles rayons les gras pâturages, les terres boisées et les champs couverts de gerbes, tandis que le laboureur, favorisé par son éclat, poursuivait les travaux de la moisson ; car, déjà à cette époque, les Flamands étaient très-avancés en agriculture. Son éclat se répandait encore sur les larges rivières dont le cours tranquille répandait la fertilité et n’était interrompu par aucun rocher ; sur leur miroir on voyait la blanche voile se déployer avec grâce pour porter d’une ville à une autre les bienfaits du commerce et de l’industrie. Cette douce et mystérieuse clarté permettait aussi de voir des villages d’un aspect riant et paisible, dont il était facile de deviner l’aisance et le bonheur par la propreté et l’agrément extérieur des habitations ; dans d’autres endroits, on voyait s’élever le château féodal, avec ses fossés profonds, ses murailles crénelées et son beffroi, car la chevalerie du Hainault était renommée parmi la noblesse de l’Europe, puis enfin, à des distances plus éloignées, les tours gigantesques et les nombreux clochers de nombreux monastères.

La beauté et la variété de ce tableau, si différent de la solitude et de l’aridité de l’Écosse, n’avaient cependant pas le pouvoir d’interrompre le cours des tristes réflexions et des regrets de Quentin. Il avait laissé son cœur derrière lui en partant de Charleroi ; et la seule pensée qui occupât son esprit pendant ce voyage fut que chaque pas l’éloignait davantage d’Isabelle. Son imagination ne cessait de lui rappeler chaque mot qu’elle avait dit, chaque regard qu’elle avait dirigé sur lui, et, comme cela arrive souvent en pareil cas, l’impression causée par le souvenir de ces circonstances était beaucoup plus forte que celle qu’avait produite la réalité.

Quand enfin l’heure froide de minuit fut passée, Quentin, en dépit de l’amour et du chagrin, commença à s’apercevoir de l’extrême fatigue qu’il avait subie dans les deux journées précédentes, fatigue que ses habitudes d’exercice dans tous les genres, sa vivacité, l’activité de son caractère, ainsi que la nature pénible de ses réflexions, l’avaient empêché de ressentir jusqu’alors. Ses sens épuisés et engourdis par la fatigue, commencèrent à seconder si faiblement les opérations de son esprit, que les visions enfantées par son imagination changeaient ou défiguraient tout ce qui lui était transmis par les organes émoussés de la vue et de l’ouïe. Il ne savait qu’il était éveillé que par les efforts que le sentiment machinal du danger de sa situation le portait à faire de temps à autre pour résister au sommeil profond qui l’accablait, et qui, s’il y avait cédé, l’exposait à tomber de cheval ; mais à peine entr’ouvrait-il les yeux, que des ombres confuses lui obscurcissaient la vue, et le paysage que la lune éclairait alors disparaissait à ses regards. Enfin, son accablement devint tel, que le comte de Crèvecœur, qui s’en aperçut, fut obligé d’ordonner à deux de ses gens de marcher de chaque côté du jeune écuyer, afin de le garantir d’une chute dont il était à tout moment menacé.

Lorsqu’ils arrivèrent à Landrecies, le comte, touché de compassion pour Quentin, et réfléchissant qu’il avait passé trois nuits presque sans dormir, accorda une halte de quatre heures pour donner à lui-même et à sa suite le temps de se rafraîchir et de se reposer.

Quentin était plongé dans un profond sommeil lorsqu’il en fut tiré par le son de la trompette du comte et par les cris de ses fourriers et de ses maréchaux de logis : « Dehout ! debout ! Allons, messire, en route ! » Quelque désagréable que fût ce réveil matinal, Durward se sentit, sous le rapport de la force et du courage, un être tout différent de ce qu’il était quelques heures auparavant. Sa confiance en lui-même et en sa fortune lui revint avec la vigueur de ses esprits, qu’augmentait l’éclat du soleil levant. Il ne pensait plus à son amour que comme à un songe chimérique et sans espoir ; il le considérait comme un heureux principe de vigueur pour son âme, dans laquelle il devait le nourrir, quoique les nombreux obstacles qui l’entouraient ne lui permissent pas d’espérer le voir un jour couronné de succès. « Le pilote, pensa-t-il, dirige sa barque par l’étoile polaire, quoiqu’il ne puisse espérer d’en devenir jamais possesseur : de même le souvenir d’Isabelle de Croye fera de moi un digne homme d’armes, quoique peut-être je sois destiné à ne la revoir jamais. Lorsqu’elle entendra dire qu’un soldat écossais nommé Quentin Durward s’est distingué sur le champ de bataille ou a laissé son corps sur la brèche, elle se souviendra de son compagnon de voyage comme d’un homme qui fit tout ce qui était en son pouvoir pour la préserver des pièges et des malheurs dont elle était environnée, et peut-être alors honorera-t-elle sa mémoire d’une larme, et son tombeau d’une guirlande. »

Déterminé à supporter son malheur avec cette mâle fermeté, Quentin se sentit plus disposé à supporter avec résignation les railleries du comte de Crèvecœur, qui ne manqua pas de lui en adresser plusieurs sur sa délicatesse et sur son manque de vigueur, qui l’empêchaient de résister à la fatigue. Le jeune Écossais se prêta de si bonne grâce à son persiflage, et y répliqua d’une manière si heureuse et en même temps si conforme aux convenances et au respect dû à un supérieur, que ce changement de ton et de langage produisit évidemment sur le comte une impression beaucoup plus favorable que celle qu’avait faite sur lui la conduite de son prisonnier pendant la soirée précédente, lorsqu’irrité de sa situation pénible, il avait gardé le silence avec humeur, ou riposté avec fierté.

Le vieux chevalier commença enfin à faire quelque attention à lui, et à le regarder comme un jeune homme dont il était possible de faire quelque chose ; il lui donna même à entendre assez clairement que, s’il voulait quitter le service du roi de France et renoncer à son grade d’archer de la garde, il lui ferait obtenir de l’emploi dans la maison du duc de Bourgogne, où il serait traité honorablement, et qu’il veillerait lui-même à son avancement. Quentin, avec toutes les expressions de reconnaissance convenables, refusa, quant à présent, d’accepter cette faveur, et jusqu’à ce qu’il sût d’une manière positive jusqu’à quel point il avait à se plaindre de son premier protecteur, le roi Louis ; mais la bonne intelligence qui s’était établie entre lui et le comte de Crèvecœur n’en fut pas ébranlée. Enfin, si son imagination enthousiaste, son accent étranger, sa manière de penser originale, appelaient souvent le sourire sur les traits graves du vieillard, ce sourire, loin d’exprimer, comme le jour précédent, le sarcasme et l’amertume, n’annonçait plus que la bienveillance et la gaieté.

Continuant donc son voyage avec beaucoup plus d’accord que la veille, la petite troupe arriva enfin à deux milles de la fameuse et forte ville de Péronne, près de laquelle était campée l’armée du duc de Bourgogne, prête, comme on le supposait alors, à faire une invasion en France ; tandis que, d’un autre côté, Louis XI avait assemblé des forces considérables aux environs de Pont-Saint-Maxence, dans le dessein de mettre à la raison son tout-puissant vassal.

Péronne, située sur une rivière profonde, dans un pays plat, entourée de forts boulevards et de larges fossés, était regardée dans les temps anciens, comme elle l’est encore de nos jours, comme l’une des plus fortes places de la France[98]. Le comte de Crèvecœur, sa suite et son prisonnier s’approchaient de cette forteresse vers les trois heures après midi, lorsque traversant à cheval les clairières d’une vaste forêt qui en couvrait alors les environs du côté de l’est, ils rencontrèrent deux individus qu’à leur nombreuse suite ils jugèrent d’un rang distingué. Ils étaient vêtus du costume qu’on portait alors en temps de paix ; et les faucons qu’ils avaient sur le poing, les chiens couchants et les lévriers que leurs gens conduisaient en laisse, indiquaient une chasse à l’oiseau. En apercevant Crèvecœur, dont les couleurs et les armes leur étaient connues, les chasseurs abandonnèrent un héron qu’ils poursuivaient sur les bords d’un canal, et accoururent vers lui au galop.

— « Des nouvelles ! des nouvelles ! comte de Crèvecœur ! » s’écrièrent-ils à la fois. « Voulez-vous nous en donner, ou en recevoir de nous ? ou bien voulez-vous que nous en fassions échange ? — Je consentirais volontiers à un pareil échange, messires, » répondit le comte après les avoir salués avec courtoisie, « si je croyais que vous eussiez quelques nouvelles assez importantes pour servir d’équivalent aux miennes. »

Les deux chasseurs se regardèrent en souriant. Le plus grand des deux, porteur d’une de ces physionomies féodales qui distinguaient les barons de ce temps, et qui en outre avait le teint rembruni que les uns regardent comme le signe d’un tempérament mélancolique, et où les autres, de même que ce statuaire italien qui, d’après les traits de Charles ier, tira un augure semblable, voient le présage d’une mort funeste ; le plus grand des deux dit à son compagnon : « Crèvecœur arrive du Brabant ; c’est le pays du commerce, et il en a appris toutes les ruses : il nous sera difficile de faire un marché avantageux avec lui. — En conscience, messires, dit Crèvecœur, le duc doit voir le premier mes marchandises, car le droit de vente doit être payé au seigneur avant l’ouverture du marché. Mais vos nouvelles, dites-moi, sont-elles d’une couleur triste, ou d’une couleur gaie ?

Celui auquel il adressait particulièrement cette question était un homme de petite taille et de bonne mine, à l’œil vif et animé, quoique tempéré par quelque chose de grave et de réfléchi qui perçait par le jeu de sa bouche et par le mouvement de sa lèvre supérieure. Toute sa physionomie annonçait un homme plutôt propre au conseil qu’à l’action ; un homme capable de voir et de juger avec promptitude, mais qu’une profonde sagesse portait à n’exprimer ses opinions et à ne prendre un parti qu’avec lenteur. C’était le célèbre sire d’Argenton, mieux connu dans l’histoire et parmi les historiens sous le nom de Philippe de Comines, alors attaché à la personne du duc Charles le Téméraire, et l’un de ses conseillers les plus intimes et les plus éclairés. Répondant à la question que lui adressait Crèvecœur relativement à la couleur des nouvelles dont lui et son compagnon, le baron d’Hymbercourt, avaient le secret : « Elles sont, lui dit-il, couleur de l’arc-en-ciel : elles varient de teintes, selon les différents aspects sous lesquels on veut les envisager, selon qu’elles sont placées en avant d’un nuage sombre, ou en avant d’un ciel azuré ; jamais pareil arc-en-ciel ne s’est montré en France ni en Flandre depuis l’arche de Noé. — Mes nouvelles, reprit Crèvecœur, ressemblent à une comète : sombres, effrayantes et terribles, elles sont les avant-courrières de malheurs effroyables. — Allons, il faut que nous ouvrions nos balles, dit d’Argenton, sans quoi quelque nouveau venu nous préviendra, car nos nouvelles sont publiques. En un mot, Crèvecœur, écoutez et soyez surpris : le roi Louis est à Péronne ! — Quoi ! » s’écria le comte avec étonnement, « le duc s’est-il donc retiré sans livrer bataille ? et restez-vous ainsi, parés comme si nous étions dans un temps de paix, lorsque la ville est assiégée par les Français ? car je ne puis supposer qu’elle soit prise. — Non, certainement, répondit d’Hymbercourt ; les bannières de Bourgogne n’ont pas reculé d’un pas ; et pourtant le roi Louis est ici. — Il faut donc qu’Édouard d’Angleterre ait traversé les mers avec ses archers, dit Crèvecœur, et que, semblable à son aïeul, il ait remporté une seconde victoire de Poitiers. — Il n’en est rien non plus, reprit d’Argenton. Pas une bannière française n’a été renversée, pas une voile britannique n’a paru sur nos côtes : Édouard s’amuse trop parmi les femmes des citoyens de Londres, pour songer à jouer le rôle du Prince Noir. Mais écoutez une vérité extraordinaire. Vous savez que, lorsque vous nous avez quittés, la conférence entre les plénipotentiaires français et bourguignons avait été rompue, et qu’il ne restait plus aucune chance apparente de réconciliation. — Oui, en effet ; et nous ne rêvions plus que guerre. — Eh bien ! tout ce qui s’est passé ensuite ressemble tellement à un rêve, continua d’Argenton, que j’attends presque le moment du réveil. Il y avait à peine un jour que le duc, en plein conseil, avait protesté avec tant de fureur contre tout nouveau délai, qu’il avait résolu d’envoyer un cartel au roi, et de marcher sur la France à l’instant même. Toison-d’Or, chargé de cette mission, venait de revêtir son costume officiel, et déjà il avait le pied à l’étrier ; tout à coup on vit Mont-Joie, le héraut d’armes français, se diriger en toute diligence vers le camp. Nous pensâmes d’abord que Louis avait eu avis de notre projet, et nous commençâmes à songer au ressentiment que le duc éprouverait contre ceux dont les conseils l’avaient détourné du projet de déclarer la guerre le premier. Mais le conseil ayant été convoqué à la hâte, quelle fut notre surprise lorsque le héraut nous informa que Louis, roi de France, était à peine à une heure de marche, et qu’il arrivait derrière lui, pour rendre visite à Charles, duc de Bourgogne, avec une suite peu nombreuse, dans l’intention d’arranger leur différend dans une entrevue particulière. — Vous me surprenez, messieurs ; et cependant vous me surprenez moins que vous ne vous y seriez attendus peut-être. La dernière fois que j’ai été au Plessis-lez-Tours, le tout-puissant cardinal la Balue, mécontent de son maître, et Bourguignon au fond du cœur, m’a fait entendre qu’il saurait si bien tirer parti des faibles particuliers à Louis, qu’il l’amènerait à se placer lui-même, à l’égard de la Bourgogne, dans une position telle que le duc pourrait dicter les conditions de la paix. Mais j’avoue que jamais je n’aurais imaginé qu’un vieux renard comme Louis se fût laissé prendre au piège. Et que dit le conseil ? — Comme vous pouvez le présumer, répondit d’Hymbercourt, on y fit de longs discours sur l’honneur et la bonne foi, parlant fort peu des avantages que l’on pouvait retirer d’une semblable visite, quoiqu’il fût évident que cette dernière considération était celle qui occupait le plus la majorité des membres du conseil et qu’ils ne songeaient qu’à trouver quelque moyen d’en tirer parti tout en sauvant les apparences. — Et que dit le duc ? — Selon sa coutume, il parla d’un ton bref et décidé, dit d’Argenton : « Qui de vous, demanda-t-il, fut témoin de mon entrevue avec mon cousin Louis après la bataille de Montlhéry, et de l’imprudence avec laquelle je me mis à sa merci en le reconduisant jusque dans les retranchements de Paris, sans autre suite qu’une dizaine de mes gens ? » Je lui répondis que la plupart d’entre nous avaient été présents à cette entrevue, et que personne n’avait dû perdre le souvenir des alarmes qu’il lui avait plu de nous donner. « Eh bien ! reprit le duc, vous blâmâtes cette folie, et je vous avouerai que j’avais agi comme un jeune étourdi ; je sais aussi que mon père d’heureuse mémoire vivait encore alors, et que mon cousin Louis aurait trouvé beaucoup moins d’avantage à s’emparer de ma personne que je n’en trouverais aujourd’hui à m’emparer de la sienne. Mais n’importe, si mon royal cousin vient ici, dans la circonstance présente, avec la même sincérité de cœur qui me faisait agir alors, il sera accueilli en roi ; si, au contraire, il a l’intention, par cette apparence de confiance, de me circonvenir et de me fasciner la vue jusqu’à ce qu’il ait mis à exécution quelque projet politique, par saint George de Bourgogne, qu’il y regarde de près ! » En parlant ainsi, le duc releva ses moustaches, frappa du pied, et nous donna l’ordre de monter tous à cheval, pour aller à la rencontre de cet hôte extraordinaire. — Et vous allâtes à la rencontre du roi ? reprit le comte de Crèvecœur. Les miracles n’ont pas encore cessé ! Comment sa suite était-elle composée ? — Elle était des plus mesquines, répondit d’Hymbercourt : une vingtaine d’archers de sa garde écossaise, quelques chevaliers, et quelques gentilshommes de sa maison, parmi lesquels son astrologue Galeotti faisait la plus brillante figure. — Ce drôle, reprit Crèvecœur, est vendu au cardinal la Balue ; je ne serais pas surpris qu’il eût contribué à déterminer le roi à une démarche politique si dangereuse. A-t-il avec lui quelques membres de sa haute noblesse ? — Monseigneur d’Orléans et Dunois, répondit d’Argenton. — Dunois ? s’écria Crèvecœur ; nous aurons quelque chose à démêler ensemble, arrive ce qu’il pourra ! Mais j’avais entendu dire qu’ils étaient tous deux en prison ? — Ils furent en effet arrêtés et enfermés au château de Loches, ce charmant séjour de retraite et de repos pour la noblesse française, répliqua d’Hymbercourt ; mais Louis les a fait mettre en liberté pour l’accompagner ici, peut-être parce qu’il ne se souciait pas de laisser d’Orléans derrière lui. Quant au reste de sa suite, je crois, ma foi, que son compère le grand-prévôt avec deux ou trois de ses gens, et Olivier le barbier, en sont les personnages les plus importants. Et tout ce cortège est si misérablement accoutré, que le roi, sur mon honneur, ressemble moins à un souverain qu’à un vieil usurier allant recouvrer de chétives créances, avec une bande de recors et d’huissiers. — Et où est-il logé ? demanda Crèvecœur. — Ceci, répondit d’Argenton, est le plus merveilleux de tout. Le duc avait d’abord offert de laisser aux archers du roi la garde de l’une des portes de la ville et du pont de bateaux situé sur la Somme ; et il avait assigné à Louis pour résidence la maison voisine, qui appartient à un riche bourgeois nommé Gilles Orthen ; mais en s’y rendant, le roi aperçut les bannières de la Lau et de Pencil de Rivière, qu’il a bannis de France ; et, probablement contrarié de l’idée d’avoir pour si proches voisins des réfugiés et des mécontents qu’il a faits lui-même, il a demandé avec instance qu’on le logeât au château de Péronne, et on y a consenti. — Que Dieu nous soit en aide ! s’écria Crèvecœur ; ce n’était pas assez de s’aventurer jusque dans l’antre du lion, il a voulu encore lui mettre sa tête dans la gueule ; il n’a fallu qu’une ratière pour prendre le vieux renard politique. — D’Hymbercourt, dit d’Argenton, ne vous a pas rapporté le mot plaisant du Glorieux ; à mon avis, c’est ce qu’on a dit jusqu’à présent de plus sensé et de plus juste à ce sujet. — Et qu’a dit sa très-illustre sagesse ? demanda le comte. — Comme le duc, reprit d’Argenton, ordonnait à la hâte qu’on offrît en présent au roi quelques pièces d’argenterie, comme témoignage du plaisir que lui causait son arrivée, « Ne trouble pas ton petit cerveau pour cela, mon ami Charles, dit le Glorieux, je ferai à ton cousin Louis un présent plus noble et plus convenable que celui que tu veux lui offrir ; ce sera mon bonnet de fou, mes grelots, et ma marotte par-dessus le marché, car, par la sainte messe ! il est plus fou que moi, de venir ainsi se mettre en ton pouvoir. — Mais si je ne lui donne aucun motif de s’en repentir, qu’en diras-tu ? coquin, lui répondit le duc. — En ce cas, Charles, ce sera à toi que je donnerai mon bonnet et ma marotte, car tu seras évidemment le plus fou de nous trois. » Je vous réponds que ce trait fit impression sur le duc, car je l’ai vu changer de couleur et se mordre les lèvres. Voilà nos nouvelles, noble Crèvecœur ; à quoi pensez-vous qu’elles ressemblent ? — À une mine chargée de poudre, répondit le comte, et je crains que le destin ne m’ait choisi pour y mettre la mèche. Vos nouvelles et les miennes sont comme le feu et les étoupes, ou comme certaines substances chimiques que l’on ne peut mêler ensemble sans qu’il en résulte une explosion. Mes nobles amis, approchez-vous de moi ; et lorsque je vous aurai dit ce qui est arrivé dans l’évêché de Liège, je crois que vous serez d’avis que le roi Louis aurait aussi bien fait d’entreprendre un pèlerinage aux régions infernales qu’une visite à Péronne dans un moment aussi scabreux. »

Les deux seigneurs se rapprochèrent du comte et écoutèrent, avec un étonnement et un intérêt qui leur arrachèrent souvent des mouvements et des exclamations d’horreur, le récit des événements qui venaient de se passer à Liège et à Schonwaldt. Quentin fut alors appelé et interrogé de nouveau et à plusieurs reprises sur toutes les particularités de la mort de l’évêque, si bien qu’enfin, fatigué de toutes ces questions, il refusa d’y répondre davantage, ne sachant dans quel but on les lui adressait, ni quel usage on pourrait faire de ses aveux.

Ils étaient alors sur les rives fertiles de la Somme, et ils découvraient les anciennes murailles de la petite ville de Péronne la Pucelle, ainsi que les vastes prairies dont la verdure contrastait avec la blancheur des tentes de l’armée de Bourgogne, forte d’environ quinze mille hommes.


CHAPITRE XXVI.

L’ENTREVUE.


Lorsque les potentats se réunissent, les astronomes peuvent regarder cet événement comme un présage funeste qui ressemble à la conjonction de Mars et de Saturne.
Vieille Comédie.


Il serait difficile de dire positivement si c’est un privilège ou un inconvénient attaché à la souveraineté que, dans les relations qui existent entre eux, les princes soient contraints, par le respect qu’eux-mêmes doivent avoir pour leur rang et leur dignité, à régler leurs sentiments et leurs discours d’après les lois d’une étiquette sévère qui leur interdit toute manifestation d’émotion un peu vive. Cette conduite pourrait avec raison passer pour une profonde dissimulation, s’il n’était pas généralement reconnu qu’elle n’est qu’un pur cérémonial consacré par l’usage. Il n’est pourtant pas moins certain que, lorsqu’ils s’affranchissent de ces lois de l’étiquette pour permettre à leurs passions haineuses de s’exhaler librement, ils compromettent leur dignité aux yeux du public, ce qui a toujours des conséquences fâcheuses : c’est ce que firent deux illustres rivaux, François ier et l’empereur Charles-Quint, qui, s’étant donné un démenti réciproque, voulurent vider leur querelle par un combat singulier.

Charles de Bourgogne, le plus impatient, le plus impétueux et, pour tout dire en un mot, le plus imprudent des princes de son siècle, se trouva cependant enfermé malgré lui dans un cercle magique, tracé par la déférence qu’il devait à Louis comme à son suzerain et à son seigneur lige qui daignait l’honorer, lui vassal de la couronne, de sa royale visite. Revêtu de son manteau ducal, et accompagné de ses grands officiers, des principaux seigneurs et chevaliers qui formaient autour de lui une brillante cavalcade, il marcha à la rencontre de Louis XI. Toute cette suite resplendissait d’or et d’argent, car les richesses de la cour d’Angleterre étant épuisées par les guerres d’York et de Lancastre, et les dépenses de celle de France étant fort limitées par l’économie parcimonieuse de son souverain, la cour de Bourgogne était à cette époque la plus magnifique de toutes celles de l’Europe. Le cortège de Louis, au contraire, était peu nombreux et d’une excessive mesquinerie, comparativement à celui du Bourguignon. Louis portait un habit râpé et son vieux chapeau à haute forme, garni d’images de plomb. Tout son extérieur formait avec celui de Charles un contraste frappant, voisin même du grotesque, lorsque le duc, paré de son manteau de cérémonie, sa couronne sur la tête, descendit de son noble coursier, et, mettant un genou en terre, se prépara à tenir l’étrier tandis que Louis descendait de son petit palefroi dont l’amble était le pas ordinaire.

Par une conséquence nécessaire, l’accueil que se firent réciproquement les deux potentats fut aussi rempli d’affection, d’amitié et de félicitations, qu’il était dépourvu de sincérité ; mais le caractère du duc lui rendait très-difficile de donner à sa voix, à ses discours et à sa contenance les apparences convenables, tandis que tous les genres de feinte et de dissimulation semblaient tellement inhérents à la nature du roi, que ceux qui le connaissaient le mieux n’auraient pu distinguer ce qui était affecté de ce qui était réel.

Pour se faire une idée de la situation respective de ces deux princes, il faudrait (si toutefois une telle comparaison n’était pas indigne de pareils potentats) il faudrait supposer le roi dans celle d’un étranger qui connaît parfaitement les habitudes et les dispositions naturelles de la race canine, et qui, par quelque motif particulier, désire se faire ami d’un gros mâtin hargneux qui l’inquiète, et qui est disposé à se jeter sur lui au moindre motif de mécontentement ou de méfiance. Le mâtin gronde tout bas, hérisse ses poils, montre les dents, et pourtant il n’ose s’élancer sur celui qui lui montre à la fois tant de bonté et de confiance : il souffre donc des avances qui sont loin de l’apaiser, et il épie la première occasion de pouvoir, en toute sûreté de conscience, sauter à la gorge de celui qui lui donne ces marques d’amitié.

Le roi s’aperçut sans doute, à la voix altérée, aux manières contraintes et aux mouvements brusques du duc, que le rôle qu’il avait à jouer était fort délicat, et peut-être se repentit-il plus d’une fois de l’avoir pris ; mais le repentir arrivait trop tard, et il ne lui restait d’autre ressource que cette politique profonde dans laquelle l’astucieux monarque était aussi habile que personne au monde.

Les manières que Louis prit à l’égard du duc ressemblaient à cette expansion, à cet abandon auquel le cœur se livre dans le premier moment d’une réconciliation sincère avec un ami éprouvé et estimé auquel, par suite de circonstances qui n’existent plus et que l’on a déjà oubliées, on est resté quelque temps étranger. Il se blâmait de n’avoir pas pris plus tôt le parti décisif de venir lui-même convaincre son bon et cher parent que les nuages passagers qui s’étaient élevés entre eux n’étaient rien dans son souvenir, quand il les mettait en comparaison avec les preuves d’amitié qu’il avait reçues de lui pendant son exil de France, lorsqu’il était sous le poids du ressentiment du roi son père. Il parla du duc de Bourgogne, Philippe le Bon, comme on nommait généralement le père du duc Charles, et rappela mille exemples de la bonté toute paternelle qu’il lui avait témoignée.

« Je crois, beau cousin, lui dit-il, que votre père, dans le partage de son affection, faisait peu de différence entre vous et moi ; car je me souviens que, m’étant égaré par accident dans une partie de chasse, je trouvai, à mon retour, le bon duc qui vous réprimandait pour m’avoir laissé dans la forêt, comme si vous eussiez été coupable de négligence relativement à la sûreté d’un frère aîné. »

Les traits du duc de Bourgogne étaient naturellement durs et sévères, et lorsqu’il essaya de sourire pour reconnaître poliment la vérité de ce que le roi lui disait, la grimace qu’il fit était vraiment diabolique.

« Prince des fourbes, » dit-il dans le secret de son âme, « que ne m’est-il permis de te rappeler ici la manière dont tu as payé tous les bienfaits de ma maison ! — Et en supposant, continua le roi, que les liens du sang et de la reconnaissance ne suffisent pas pour nous attacher l’un à l’autre, beau cousin, nous avons de plus ceux de la parenté spirituelle, car je suis parrain de votre fille, la belle Marie, qui m’est aussi chère que si elle était ma propre fille ; et lorsque les saints (que leur bienheureux nom soit béni !) m’envoyèrent un rejeton qui se flétrit et se dessécha en moins de trois mois, ce fut le prince votre père qui tint cet enfant sur les fonts baptismaux, et qui voulut que l’on célébrât cette cérémonie avec plus de pompe et de magnificence que la ville de Paris elle-même n’en aurait pu déployer. Jamais je n’oublierai l’impression profonde que la générosité du duc Philippe et la vôtre, mon cher cousin, firent sur le cœur à moitié brisé du pauvre exilé ; non, jamais elle ne s’effacera de mon cœur. — Votre Majesté, » dit le duc faisant un effort sur lui-même pour trouver une réponse convenable ; « Votre Majesté a reconnu cette légère obligation en termes qui ont surpassé en magnificence toute celle que la Bourgogne a pu déployer pour prouver qu’elle sentait comme elle devait le faire, l’honneur que vous aviez bien voulu accorder à son souverain. — Je me rappelle les termes dont vous voulez parler, beau cousin, » reprit le roi en souriant ; « c’était qu’en échange d’une si précieuse marque d’amitié, je n’avais autre chose à vous offrir, pauvre exilé que j’étais alors ! que ma personne, celles de ma femme et de mon enfant. Eh bien ! je crois que j’ai assez bien exécuté ma parole. — Je n’ai pas l’intention de contredire en rien ce qu’il plaît à Votre Majesté d’avancer, mais… — Mais vous demandez, » reprit le roi en l’interrompant, « comment mes actions ont répondu à mes paroles. Le voici : le corps de mon fils Joachim repose sous une terre bourguignonne ; j’ai placé ce matin, sans aucune réserve, ma personne en votre pouvoir ; et quant à celle de ma femme, en vérité, beau cousin, je crois que, vu le temps qui s’est écoulé depuis cette époque, vous n’insisterez pas pour que je remplisse rigoureusement mes engagements à cet égard. Elle est née le saint jour de l’Annonciation, » continua-t-il en faisant un signe de croix et en murmurant un ora pro nobis, « il y a quelques cinquante ans ; mais elle n’est pas plus loin que Reims ; et si vous tenez absolument à ce que ma promesse soit exécutée à la lettre, elle sera incessamment à votre bon plaisir. »

Quelque courroucé que fût le duc de l’hypocrisie avec laquelle le roi prenait à son égard le ton de l’amitié et de la plus étroite intimité, il ne put s’empêcher de rire de la réplique singulière de ce monarque, et cet accès de gaieté se manifesta par des accords aussi discordants que ceux de la colère à laquelle il se livrait si souvent. Après avoir ri beaucoup plus long-temps et d’une manière plus bruyante que la bienséance ne le permettrait aujourd’hui et ne le permettait même à cette époque, il répondit sur le même ton, mais d’une manière moins fine et moins piquante, qu’il ne pouvait accepter l’honneur que lui faisait le roi en lui proposant la compagnie de la reine, mais qu’en revanche il accepterait très-volontiers celle de sa fille aînée, dont partout on vantait la beauté.

« Je suis heureux, beau cousin, » répondit le roi avec un de ces sourires équivoques dont il faisait fréquemment usage, « que votre bon plaisir ne se soit pas fixé sur ma fille Jeanne ; car certainement vous auriez eu une lance à rompre avec mon cousin d’Orléans ; et s’il était arrivé malheur, soit d’un côté, soit de l’autre, j’aurais perdu ou un bon ami ou un cousin affectionné. — Non, non, Sire, reprit le duc Charles, d’Orléans n’a à redouter de ma part aucune rivalité, je ne veux en aucune façon traverser ses amours. Si jamais je romps une lance avec lui, ce sera pour une cause et plus belle et plus droite. »

Loin de prendre en mauvaise part cette allusion grossière à la difformité de la princesse Jeanne, Louis parut, au contraire, voir avec plaisir que le duc paraissait s’amuser de ces grossières plaisanteries, jeu d’esprit dans lequel il était lui-même fort habile, et qui, selon l’expression moderne, lui épargnait beaucoup d’hypocrisie sentimentale. En conséquence il mit la conversation sur un tel ton que Charles, quoiqu’il sentît l’impossibilité de jouer le rôle d’un ami véritable et franchement réconcilié avec un monarque dont il avait eu si souvent à se plaindre, et dont la sincérité en cette occasion lui paraissait si fortement douteuse, n’éprouva aucune difficulté à prendre celui d’un hôte bienveillant à l’égard d’un convive si facétieux : ce qui leur manquait réciproquement en sentiments affectueux fut remplacé par ce ton de cordialité et de gaieté qui existe entre deux bons vivants ; ce ton, qui était naturel au duc d’après la franchise et, on peut le dire, la grossièreté de son caractère, l’était également à Louis, parce que, quoiqu’il eût le talent de prendre à volonté tout genre de conversation qui lui paraissait convenable, le plus analogue à ses goûts et à son caractère était celui qui portait une empreinte marquée de grossièreté et de causticité.

Pendant tout le temps que dura le banquet, qui eut lieu à l’hôtel-de-ville de Péronne, les deux princes soutinrent fort heureusement et également bien le même style de conversation ; c’était pour eux un terrain neutre sur lequel ils semblaient prendre plaisir à s’exercer réciproquement, et plus propre que tout autre, comme le roi s’en aperçut aisément, à entretenir le duc de Bourgogne dans cet état de calme et de gaieté qu’il jugeait nécessaire à sa sûreté personnelle.

Il conçut cependant quelque alarme en apercevant autour du duc plusieurs seigneurs français, quelques-uns même du plus haut rang, que sa sévérité et son injustice avaient condamnés à l’exil, et qui occupaient près de Charles des emplois de haute importance. Ce fut donc pour se mettre à l’abri d’un ressentiment et d’une vengeance qu’il pouvait craindre, qu’il demanda, ainsi que nous l’avons déjà dit, à être logé dans la citadelle de Péronne, plutôt que dans la ville même. Le duc acquiesça sur-le-champ à cette demande, et l’on vit briller sur son visage un de ces sourires équivoques dont on n’aurait su dire s’il était de bon ou de mauvais augure pour celui qui l’avait excité.

Mais lorsque le roi, s’exprimant avec autant de délicatesse qu’il le pouvait, et de la manière qu’il jugeait la plus efficace pour détourner tout soupçon, demanda qu’il fût permis aux archers écossais d’avoir la garde du château de Péronne pendant tout le temps de sa résidence dans cette forteresse, au lieu de celle de la porte de la ville que le duc leur avait offerte, Charles répondit d’une voix rude et d’un ton brusque que rendait plus alarmants encore l’habitude qu’il avait prise de relever sa moustache en parlant, ou de porter la main à son poignard, dont il semblait prendre plaisir à tirer et retirer à chaque instant la lame du fourreau : « Non, Sire, de par saint Martin ! vous êtes dans le camp et dans la ville de votre vassal, car c’est ainsi qu’on me nomme à l’égard de Votre Majesté ; mon château et ma cité sont à vous, mes soldats sont les vôtres ; il est donc fort indifférent que ce soient eux ou les archers écossais qui gardent les portes extérieures ou les remparts du château. Non, de par saint George ! Péronne est une forteresse vierge ; elle ne perdra pas son honneur par suite de négligence de ma part. Les filles doivent être gardées avec soin, mon royal cousin, si l’on veut qu’elles conservent leur bonne réputation. — Sans doute, beau cousin, sans doute, je suis tout à fait d’accord avec vous, répondit le roi ; et d’ailleurs je suis, dans le fait, plus intéressé que vous-même à la réputation de la bonne ville de Péronne, qui, comme vous le savez, beau cousin, est l’une des places situées sur la Somme qui ont été engagées à votre père d’heureuse mémoire en garantie de certain argent qu’il nous a prêté, et que nous nous sommes réservé le droit de racheter en le remboursant. Et, à vous parler franchement, en débiteur honnête, et prêt à m’acquitter de mes obligations de toute espèce, j’ai amené ici quelques bêtes de somme chargées d’argent pour effectuer ce rachat ; et je crois, beau cousin, qu’il s’en trouvera assez pour subvenir aux dépenses de votre maison, pendant trois ans, malgré votre faste royal. — Je n’en recevrai pas un sou, » dit le duc en tordant ses moustaches ; « le jour du rachat est passé, mon royal cousin, et jamais on n’a eu, de part ni d’autre, l’intention sérieuse que ce droit fût exercé ; car la cession de ces villes est la seule récompense que mon père ait reçue de la France lorsque, dans un moment heureux pour votre famille, il consentit à oublier le meurtre de mon aïeul, et à échanger l’alliance de l’Angleterre pour celle de votre père. Par saint George ! s’il en eût agi autrement, votre personne royale, loin d’avoir des villes sur la Somme, aurait à peine su conserver celles qu’elle possède au delà de la Loire. Non ! je n’en rendrai pas une pierre, dussé-je recevoir pour chacune son pesant d’or. Grâce à Dieu, grâce à la sagesse et à la valeur de mes ancêtres, les revenus de la Bourgogne, quoiqu’elle ne soit qu’un duché, suffisent pour soutenir l’éclat de ma cour, lors même qu’un roi devient mon hôte, et cela, sans que je sois obligé de trafiquer de mon héritage. — Eh bien ! mon beau cousin, » répondit le roi avec un calme et une douceur dont la violence et l’emportement du duc ne le firent aucunement se départir, « je vois que vous êtes pour la France un ami si zélé, que vous ne voulez vous séparer de rien de ce qui lui appartient. Mais nous aurons besoin de quelque médiateur lorsqu’il sera question de traiter ces affaires en conseil. Que dites-vous de Saint-Pol. — Ni saint Paul, ni saint Pierre, ni aucun saint du calendrier ne me feront renoncer à la possession de Péronne. — Vous ne me comprenez pas, » dit Louis en souriant ; « je vous parle de notre fidèle connétable, Louis de Luxembourg, comte de Saint-Pol. Par sainte Marie d’Embrun ! il ne manque que sa tête à notre conférence ! la meilleure tête de France, celle qui serait la plus capable de rétablir entre nous une harmonie parfaite. — Par saint George de Bourgogne ! s’écria le duc, je suis étonné d’entendre Votre Majesté parler ainsi d’un homme qui s’est montré faux et parjure envers la France et la Bourgogne, d’un homme qui s’est toujours efforcé d’envenimer nos fréquentes querelles et d’allumer entre nous le feu de la discorde, et cela sous le voile de la médiation. Je jure par l’ordre que je porte que ses marais ne lui serviront pas long-temps de refuge. — Pas tant de chaleur, beau cousin, » dit le roi toujours souriant, et en baissant la voix ; « quand je disais que la tête du connétable pouvait servir à terminer nos légers différends, je ne voulais pas parler de son corps ; on peut le laisser à Saint-Quentin pour plus de commodité. — Ho ! oh ! je vous comprends, mon royal cousin, » s’écria Charles avec ce discordant éclat de rire que les plaisanteries grossières du roi lui avaient déjà arraché ; et il ajouta en frappant du pied la terre : « Je conviens que, dans ce sens, la tête du connétable pourrait nous être fort utile ici. »

Ces propos, et d’autres au moyen desquels le roi cherchait à répandre de l’enjouement sur une conversation qui avait rapport à des affaires fort sérieuses, ne se suivirent pas consécutivement, mais furent amenés adroitement pendant le banquet qui eut lieu à l’hôtel-de-ville et pendant l’entrevue qui eut lieu ensuite dans les appartements du duc, toutes les fois enfin que l’occasion parut s’y prêter tout naturellement.

Quelque imprudent que Louis se fût montré en faisant une démarche dont le caractère fougueux du duc et les motifs de haine qui existaient entre eux rendaient l’issue douteuse autant que dangereuse, jamais pilote abordant sur une plage inconnue ne se conduisit avec plus de prudence et de fermeté. On aurait pu comparer l’âme de son rival à une mer orageuse dont il sondait avec adresse et précaution les profondeurs et les bas-fonds ; et quoique le résultat de ses expériences lui ait prouvé qu’il devait y rencontrer beaucoup moins de bons ancrages que de rochers et d’écueils, il ne laissa paraître sur son visage aucun indice d’incertitude ou de crainte.

Enfin se termina une journée aussi fatigante pour Louis par les efforts continuels de vigilance et d’attention que sa situation lui commandait, qu’elle avait dû l’être pour le duc par la nécessité où il avait été à son tour de se contraindre et de réprimer les mouvements impétueux auxquels il était habitué à s’abandonner en toute liberté.

À peine Charles fut-il rentré dans son appartement, après avoir pris congé du roi pour la nuit avec le cérémonial ordinaire, que la colère qu’il avait si long-temps comprimée fit explosion, et que, comme le dit son bouffon, le Glorieux, il fit tomber un déluge de jurements et d’épithètes injurieuses sur des têtes auxquelles il ne destinait pas cette monnaie au moment où il la frappait ; car ce furent ses gens qui recueillirent cet amas d’invectives dont il ne pouvait décemment gratifier son royal hôte, même en son absence, mais qui était devenu trop considérable pour qu’il lui fût possible de le tenir renfermé plus long-temps. Les bons mots de son bouffon parvinrent pourtant à calmer sa mauvaise humeur ; il finit par rire aux éclats ; puis, lui jetant une pièce d’or, il se laissa déshabiller, but un énorme bol de vin épicé, se mit au lit, et dormit profondément.

Le coucher du roi Louis mérite plus d’attention que celui de Charles, car l’expression violente de l’impétuosité et de la colère, qui appartient à la partie brute plutôt qu’à la partie intellectuelle de notre nature, nous offre un faible intérêt en comparaison de celui que ne peuvent manquer d’exciter les efforts d’un esprit calme et vigoureux.

Louis fut escorté jusqu’au logement qu’il avait choisi dans le château ou citadelle de Péronne, par les chambellans et les maréchaux des logis du duc de Bourgogne, et il trouva à l’entrée une forte garde d’archers et d’hommes d’armes qui le reçurent.

Au moment où il descendait de cheval pour traverser un pont-levis jeté sur un fossé d’une largeur et d’une profondeur peu ordinaires, il regarda les sentinelles, et dit à d’Argenton, qui l’accompagnait avec quelques autres seigneurs bourguignons : « Ils portent la croix de Saint-André, mais ce n’est pas celle de mes archers écossais. — Vous les trouverez tout aussi disposés qu’eux à mourir pour vous défendre, Sire, » répondit d’Argenton dont l’oreille subtile avait deviné dans le ton de Louis l’expression d’un sentiment qu’il ne lui avait pas été possible de cacher entièrement. « Ils portent la croix de Saint-André, comme un des signes distinctifs de l’ordre de la Toison d’or de mon maître le duc de Bourgogne. — Ne le sais-je pas ? » reprit Louis en lui montrant le collier que lui-même portait par considération pour son hôte ; « c’est un des plus doux liens de fraternité qui existent entre le cher duc et moi. Nous sommes frères en chevalerie aussi bien que frères en Dieu ; cousins par le sang, et amis par tous les liens de la plus tendre affection et d’un bon voisinage… Vous n’irez pas plus loin que cette cour, nobles seigneurs ! je ne permettrai pas que vous me conduisiez plus loin : c’est assez d’honneurs ! — Nous étions chargés par le duc, reprit d’Hymbercourt, de conduire Votre Majesté jusqu’à son appartement. Nous osons espérer qu’elle nous permettra d’obéir aux ordres de notre maître. — Je pense, dit le roi, que dans une affaire de si peu l’importance, vous serez disposés vous-mêmes, quoique ses sujets liges, à reconnaître que mes ordres doivent l’emporter sur les siens. Je me sens un peu indisposé, messieurs, un peu fatigué. Le plaisir a ses fatigues aussi bien que la douleur. Demain je serai mieux préparé, je l’espère, à jouir de votre société, de la vôtre surtout, seigneur Philippe d’Argenton. Je sais que vous êtes l’annaliste de ce temps ; et nous qui désirons avoir un nom dans l’histoire, nous ne devons parler devant vous qu’avec justesse et précision, car on dit que, lorsque vous le voulez, votre plume est bien acérée. Bonne nuit, messieurs, bonne nuit à tous et à chacun de vous. »

Les seigneurs bourguignons se retirèrent très satisfaits des manières gracieuses de Louis, aussi bien que des paroles flatteuses qu’il leur avait adroitement distribuées, et le roi resta avec une ou deux personnes de sa suite sous la porte voûtée qui conduisait à la cour du château, dans l’un des angles de laquelle s’élevait une énorme tour qui ressemblait beaucoup à une prison d’état. Ce lourd, haut et sombre édifice se dessinait à la lueur des mêmes rayons de la lune qui éclairaient Quentin Durward entre Charleroi et Péronne, et qui, comme le lecteur le sait déjà, brillaient d’un éclat particulier. Il avait une grande ressemblance avec la tour blanche de la citadelle de Londres ; mais l’architecture en était encore plus ancienne, car sa construction remontait au temps de Charlemagne. Les murs en étaient d’une épaisseur formidable, les fenêtres très étroites et garnies de barreaux de fer ; sa masse énorme projetait sur toute la cour une ombre noire et lugubre.

Jetant un regard sur cette tour : « Ce n’est pas là que je vais loger ? » demanda le roi avec un frissonnement qui semblait de mauvais augure.

« Non, Sire, » répondit le vieux sénéchal qui se tenait à ses côtés, la tête découverte ; « à Dieu ne plaise ! Les appartements de Votre Majesté sont préparés dans le bâtiment moins élevé qui est auprès, et où le roi Jean coucha deux nuits avant la bataille de Poitiers. — Hem ! ce n’est pas encore-là un très heureux présage, murmura le roi. Mais qu’avez-vous à dire au sujet de la tour, mon vieil ami, et pourquoi priez-vous le ciel que je n’y sois pas logé ? — Gracieuse Majesté, répondit le sénéchal, je ne saurais dire du mal de cette tour ; seulement les sentinelles prétendent qu’on y voit des lumières et qu’on y entend des bruits étranges pendant la nuit ; et cela pourrait s’expliquer facilement, car elle servait jadis de prison d’état, et l’on raconte bien des histoires sur les choses qui se sont passées entre ses murailles. »

Louis s’abstint de faire d’autres questions, car nul prince n’était plus obligé que lui à respecter les mystères d’une prison d’état. À la porte des appartements qui lui étaient destinés, et qui, bien que d’une époque beaucoup plus moderne que la tour, présentaient encore un aspect gothique et sombre, il trouva un petit détachement de ses archers écossais à la tête duquel était leur vieux et fidèle commandant.

« Crawford ! mon brave Crawford ! s’écria le roi, où as-tu donc été aujourd’hui ? Les seigneurs bourguignons ont-ils assez peu d’hospitalité pour avoir négligé un des gentilshommes les plus braves et les plus nobles qui aient jamais paru dans les salons d’un roi ? Je ne t’ai pas vu dans la salle du banquet. — J’ai refusé l’invitation, Sire, répondit Crawford ; on change avec l’âge. — J’ai vu le temps où j’aurais risqué une carouse[99] avec le plus intrépide buveur de toute la Bourgogne, même avec le jus de ses propres treilles ; mais aujourd’hui, quatre malheureuses pintes suffisent pour me troubler la cervelle ; et j’ai cru, dans l’intérêt de Votre Majesté, devoir donner l’exemple de la tempérance aux hommes que je commande. — Tu es toujours prudent, Crawford ; cependant, cela est certain, tu as beaucoup moins de besogne aujourd’hui, n’ayant qu’un faible détachement à commander ; et un jour de fête n’exigeait pas une abstinence aussi rigoureuse qu’un jour de combat. — Sire, moins j’ai d’hommes à commander, et plus il est nécessaire que je maintienne le bon ordre parmi ces maroufles. Tout ceci finira-t-il par un festin, ou par un combat ? c’est ce que Dieu et Votre Majesté savent mieux que le vieux John de Crawford. — Vous ne prévoyez sans doute aucun danger ? » demanda le roi avec précipitation et à voix basse. — Non, Sire ; et je prie le ciel qu’il m’en fasse prévoir ; car, comme avait coutume de le dire le vieux comte Tineman[100], « Dangers prévus sont presque évités. » Le mot d’ordre pour cette nuit, s’il plaît à Votre Majesté. — Ce sera Bourgogne, en l’honneur de notre hôte et d’une liqueur pour laquelle vous n’avez aucun dégoût, Crawford. — Je n’aurai de querelle ni avec le duc ni avec le vin qui porte ce nom, pourvu que l’un et l’autre ne soient pas frelatés. Bonne nuit à votre Majesté. — Bonsoir, mon fidèle Écossais, » répondit le roi ; et il entra dans ses appartements.

À la porte de sa chambre à coucher, il trouva le Balafré en faction. « Suis-moi, » lui dit-il en passant devant lui ; et l’archer, semblable à une machine mise en mouvement par la main qui en a touché le ressort, le suivit dans son appartement, et, s’arrêtant sur le seuil de la porte, y resta immobile et en silence, attendant les ordres du roi.

« Avez-vous quelque nouvelle de ce paladin errant, votre neveu ? lui demanda le roi ; car il a été comme perdu pour nous depuis que, semblable à un jeune chevalier qui s’élance à la recherche de ses premières aventures, il nous a envoyé deux prisonniers pour gage de ses premiers exploits. — J’en ai entendu dire quelque chose, Sire, dit le Balafré ; mais j’espère que Votre Majesté daignera croire que s’il a mal agi, il n’y a été autorisé ni par mes préceptes ni par mon exemple : jamais je n’ai été un âne assez téméraire pour faire vider les arçons à un membre de l’illustre maison de Votre Majesté ; non, je connais trop bien mon humble condition, et… — Brisons là-dessus, Lesly ; votre neveu n’a fait que son devoir dans cette occurrence. — Oh ! quant à cela, je lui ai fait sa leçon : Quentin, lui ai-je dit, quoi qu’il puisse arriver, souviens-toi que tu appartiens à la garde écossaise, et fais ton devoir quel qu’en puisse être le résultat. — Je crois en effet qu’il avait reçu quelques instructions de ce genre ; mais répondez à ma question, cela me suffit. Avez-vous eu depuis peu quelques nouvelles de votre neveu ? Retirez-vous, messieurs, » ajouta-t-il en s’adressant aux gentilshommes de sa chambre ; « aucune autre oreille que la mienne ne doit s’interposer ici. — Oui, sûrement, sous le bon plaisir de Votre Majesté : j’ai vu ce soir Charlot, un des varlets que mon neveu avait emmenés avec lui : il l’a envoyé de Liège, peut-être de quelque château voisin appartenant à l’évêque, où il a conduit les dames de Croye. — Que Notre-Dame, reine du ciel, en soit louée ! Mais en es-tu bien sûr ? Es-tu bien sûr de ces bonnes nouvelles ? — Aussi sûr qu’il me soit possible de l’être, Sire ; je crois même que ce garçon est porteur de lettres des dames de Croye adressées à Votre Majesté — Cours les chercher. Donne ton arquebuse à l’un de ces drôles, à Olivier, à qui tu voudras, et pars… Maintenant, que Notre-Dame d’Embrun en soit louée ! je changerai en argent la grille qui entoure son maître-autel ! »

Dans cet accès de gratitude et de dévotion, Louis, selon sa coutume, ôta son chapeau, choisit parmi les figures dont il était orné celle qui représentait la Vierge, la plaça sur une table, et s’agenouillant, répéta avec ferveur le vœu qu’il venait de faire.

Le premier messager dépêché de Schonwaldt par Durward fut introduit alors, et présenta au roi les lettres dont les dames de Croye l’avaient chargé pour lui. Ces dames se bornaient à le remercier en termes froids de la courtoisie dont il avait usé envers elles pendant le temps qu’elles étaient restées à sa cour, et, avec un peu plus de chaleur, de la permission qu’il leur avait accordée d’en sortir, ainsi que des soins qu’il avait pris de les faire conduire en sûreté hors de ses états. Ce passage fit rire Louis de bon cœur, loin qu’il en conçût du ressentiment. Il demanda alors à Charlot, d’un air qui annonçait un véritable intérêt, si, pendant le voyage, on n’avait pas éprouvé quelque alarme, si l’on n’avait pas été attaqué.

Charlot, garçon naturellement stupide et qui devait à cette qualité le choix qu’on avait fait de lui, ne rendit au roi qu’un compte fort incertain et très-vague de l’alerte dans laquelle son camarade le Gascon avait été tué, et assura qu’il n’en savait pas davantage. Louis lui fit encore des questions minutieuses sur la route qu’ils avaient prise pour se rendre à Liège ; et son intérêt parut redoubler quand Charlot lui répondit qu’en approchant de Namur ils avaient suivi la route la plus directe en côtoyant la rive droite de la Meuse, au lieu de prendre la rive gauche, comme il leur avait été recommandé de le faire. Le roi le congédia après lui avoir fait donner une petite récompense, et s’efforça de donner pour prétexte à l’inquiétude qu’il avait d’abord manifestée, la crainte que la sûreté des dames de Croye n’eût été compromise.

Quoique ces nouvelles donnassent à Louis la certitude qu’un de ses plans favoris avait échoué, elles semblèrent lui causer plus de satisfaction intérieure qu’il n’en aurait ressenti peut-être à la nouvelle d’un succès brillant. Il soupira comme un homme dont le cœur est déchargé subitement d’un pesant fardeau, prononça à demi-voix, et avec un air de ferveur profonde, des oraisons et des actions de grâces, leva les yeux au ciel, après quoi il se livra à la combinaison de nouveaux plans dont la réussite pût être plus certaine.

Dans ce dessein, il fit appeler auprès de lui son astrologue Martius Galeotti, qui ne tarda pas à se présenter avec son air de dignité empruntée ; mais son front était chargé d’un nuage de vague inquiétude, comme s’il eût douté que le roi dût lui faire un bon accueil. Il en fut cependant accueilli favorablement et avec des démonstrations d’amitié plus vives que jamais. Louis le nomma son ami, son père dans les sciences ; lui dit qu’il était le miroir à l’aide duquel un roi pouvait lire dans l’avenir, et finit par lui glisser au doigt un anneau d’une valeur considérable. Galeotti ne connaissait pas les circonstances qui avaient si subitement rehaussé son mérite aux yeux de son patron ; mais il entendait trop bien son métier pour laisser deviner son ignorance. Il reçut les éloges de Louis avec une gravité modeste, répondit qu’elles n’étaient dues qu’à la noblesse de la science qu’il pratiquait, science d’autant plus digne d’admiration, qu’elle produisait des merveilles par l’intermédiaire d’un agent aussi faible que lui. Ils se séparèrent très-satisfaits l’un de l’autre.

Après le départ de l’astrologue, Louis se jeta dans un fauteuil, car il paraissait épuisé de fatigue, et congédia le reste de sa suite, à l’exception du seul Olivier qui, s’approchant de son maître d’un air empressé et sans bruit, pour remplir auprès de lui son service ordinaire, l’aida à se mettre au lit.

Pendant qu’Olivier s’acquittait ainsi de ses fonctions habituelles, le roi, contre sa coutume, resta tellement passif et silencieux, que ce zélé serviteur fut frappé d’un changement si extraordinaire. Les âmes dépravées ne sont pas toujours tellement dépourvues de tout bon principe qu’elles n’en conservent certains restes qui se développent dans les circonstances nécessaires : les bandits sont fidèles à leur capitaine, et il arrive parfois qu’un protégé, un favori, éprouve une lueur soudaine d’intérêt sincère pour le monarque auquel il doit son rang et sa fortune. Olivier le diable, ou quels que fussent les autres surnoms qu’on lui avait donnés pour exprimer ses mauvais penchants, ne s’était pas assez complètement identifié avec Satan pour ne pas sentir au fond de son cœur quelque mouvement de reconnaissance pour son maître : c’est ce qui arriva dans ce moment critique, où il le voyait accablé de fatigue et d’inquiétude. Après avoir pendant quelques instants rempli auprès du roi l’office de valet de chambre, il céda enfin à la tentation de lui dire avec la liberté que l’indulgence de son souverain lui permettait en pareille occasion :

— « Tête-Dieu ! Sire, on dirait que vous avez perdu une bataille et cependant moi qui ai été près de Votre Majesté pendant toute cette journée, je ne vous ai jamais vu combattre plus vaillamment et remporter d’une manière plus complète les honneurs du champ de bataille. — Le champ de bataille ! » répéta Louis en levant les yeux et en reprenant la causticité habituelle de son ton et de ses manières ; « Pâques-Dieu ! mon ami Olivier, dis plutôt que je suis resté maître de l’arène dans un combat contre un taureau ; non, il n’a jamais existé brute plus aveugle, plus opiniâtre, plus indomptable que notre cousin de Bourgogne, si ce n’est l’un de ces taureaux de Murcie que l’on élève pour les combats. N’importe, je l’ai harcelé de la bonne manière. Mais, Olivier, réjouissez-vous avec moi de ce que mes plans en Flandre ont échoué, ainsi que mes projets relativement à ces princesses vagabondes de Croye et à la ville de Liège. Vous m’entendez ? — Non, sur ma foi, Sire ; il m’est impossible de féliciter Votre Majesté sur le renversement de ses espérances, à moins qu’elle ne m’apprenne quel motif l’a fait changer de vues et de projets. — Sous un point de vue général, il ne s’est opéré aucun changement dans mes projets. Mais, Pâques-Dieu ! mon ami, j’ai appris aujourd’hui à connaître le duc Charles, beaucoup mieux que je ne l’avais fait encore. Lorsqu’il était comte de Charolais, au temps du vieux duc Philippe, et moi le dauphin de France banni, nous buvions, nous chassions, nous courions ensemble les aventures ; et il nous en est arrivé de passablement bizarres. J’avais à cette époque un avantage décidé sur lui ; celui qu’un esprit fort prend naturellement sur un esprit faible. Mais il a changé depuis : il est devenu opiniâtre, audacieux, arrogant, querelleur, dogmatique ; il nourrit évidemment le désir de pousser les choses à l’extrême quand il se croit à peu près sûr de la partie. J’ai été forcé de glisser légèrement sur tout sujet capable de l’irriter, comme si j’eusse marché sur un fer rouge. À peine lui ai-je eu fait entrevoir la possibilité que ces comtesses vagabondes de Croye fussent tombées entre les mains de quelque maraudeur des frontières avant d’avoir atteint la ville de Liège (car je lui avais avoué franchement qu’autant que je pouvais le présumer, c’était là qu’elles se rendaient), Pâques-Dieu ! vous auriez cru, à l’entendre, que je lui parlais d’un sacrilège. Il est inutile que je vous répète ce qu’il a dit à ce sujet ; il suffit que vous sachiez que j’aurais cru ma tête en grand péril si l’on était venu lui apporter la nouvelle du succès que ton ami Guillaume à la longue barbe a obtenu dans l’honnête projet conçu par lui et par toi pour améliorer sa fortune par un mariage. — Il n’est pas mon ami, n’en déplaise à Votre Majesté ; ni l’homme, ni le projet ne sont miens. — Tu as raison, Olivier ; ton plan avait été de faire la barbe à ce futur mari ; mais tu souhaitais à la comtesse un époux qui ne valait pas mieux que lui, quand tu pensais modestement à toi-même. Au surplus, Olivier, malheur à celui qui la possédera ! car être pendu, roué, écartelé, voilà le sort le plus doux que mon gracieux cousin promettait à quiconque serait assez téméraire pour épouser sa jeune vassale sans sa permission. — Et il ne serait guère moins mécontent, sans doute, s’il apprenait qu’il est survenu quelque trouble dans la bonne ville de Liège ? — Autant, et même beaucoup plus, comme ton intelligence te le fait si bien prévoir. Mais dès que j’eus pris la résolution de me rendre ici, j’envoyai des messagers à Liège, afin d’arrêter pour l’instant tout mouvement d’insurrection ; et j’ai donné ordre à mes remuants et turbulents amis, Ronslaer et Pavillon, de se tenir tranquilles comme des souris dans leur trou jusqu’après cette heureuse entrevue entre mon beau cousin et moi. — À en juger d’après ce que Votre Majesté vient de dire, ce qu’il y a de mieux à espérer de cette entrevue, c’est qu’elle n’empirera pas votre position. Cette aventure ressemble fort à celle de la cigogne, qui, après avoir enfoncé sa tête dans la gueule du loup, se trouva fort heureuse qu’il lui eût permis de l’en tirer. Cependant Votre Majesté, encore tout à l’heure, paraissait adresser des remercîments au sage philosophe qui l’a décidée à jouer un jeu qui faisait naître de si belles espérances ! — Je n’ai pas joué toutes mes cartes, » répondit le roi avec une expression de malice : « Il ne faut désespérer de la partie que lorsqu’elle est perdue, et je n’ai aucune raison pour craindre qu’il en advienne ainsi ; je la gagnerai, au contraire, j’en suis sûr, s’il n’arrive rien qui réveille la rage de ce fou vindicatif ; et bien certainement je n’ai pas peu d’obligations à la science qui m’a fait choisir pour agent, et pour escorter les dames de Croye, un jeune homme dont l’horoscope est en correspondance si directe avec le mien, qu’il m’a sauvé d’un grand danger, même en désobéissant à mes ordres exprès, c’est-à-dire, en prenant de préférence la route qui devait lui faire éviter l’embuscade de Guillaume de la Marck. — Votre Majesté trouvera sans peine beaucoup d’agents toujours prêts à la servir à de pareilles conditions. — C’est possible, Olivier, c’est possible : le poète païen parle de vota diis exaudita malignis[101], de vœux dont les saints permettent l’accomplissement dans leur colère ; et, dans les circonstances présentes, c’en est un de cette espèce que j’aurais adressé au ciel en faveur de Guillaume de la Marck, s’il eût été accompli pendant que je suis au pouvoir de ce duc de Bourgogne. C’est ce qu’a prévu mon art, fortifié de celui de Galeotti ; c’est-à-dire, j’ai prévu, non que de la Marck ne réussirait pas dans son entreprise, mais que l’expédition du jeune Écossais se terminerait favorablement pour moi ; et c’est ce qui est arrivé, quoique d’une manière différente de ce que j’avais pensé ; car les astres, tout en nous prédisant des résultats généraux, se taisent sur les voies par lesquelles ils sont amenés et qui sont souvent tout le contraire de ce que nous attendons ou même de ce que nous désirons. Mais à quoi bon te parler de ces mystères, Olivier, à toi qui es plus endurci que le diable dont tu portes le nom, puisqu’il croit et qu’il tremble, au lieu que tu n’as foi ni dans la religion, ni dans la science ; et tu resteras incrédule jusqu’à l’accomplissement de ta destinée, qui, comme m’en assurent ton horoscope et ta physionomie, se terminera par l’intervention du gibet[102] ? — Et si cela arrive, » reprit Olivier d’un air très-résigné, « ce sera parce que j’aurai été un serviteur trop reconnaissant pour ne pas exécuter les ordres de mon royal maître. »

Louis partit d’un de ces éclats de rire sardonique qui lui étaient habituels. « Bien répondu, Olivier ! s’écria-t-il ; et, de par Notre-Dame, ta riposte est méritée, car je t’avais attaqué. Mais parlons sérieusement : as-tu découvert dans les mesures que ces gens-là prennent à notre égard, quelque chose qui puisse faire soupçonner de mauvais desseins ? — Sire, répondit Olivier, Votre Majesté et son savant philosophe cherchent des augures dans les astres et dans l’armée céleste ; moi je ne suis qu’un reptile de ce bas monde et je ne dois m’occuper que des choses terrestres. Il me semble donc que vous ne trouvez pas ici toutes les attentions, tous les soins que devrait avoir pour Votre Majesté l’hôte auquel vous faites l’honneur de le visiter. Le duc, ce soir, a prétendu qu’il était fatigué ; il n’a reconduit Votre Majesté que jusqu’à la porte de la rue, laissant aux officiers de sa maison le soin de vous accompagner jusqu’à votre logis. Ces appartements ont été préparés à la hâte et sans aucune recherche. Regardez dans la chambre voisine ; vous y verrez la tapisserie suspendue tout de travers ; les figures sont presque renversées, l’on dirait qu’elles marchent sur la tête, et les racines des arbres sont tournées vers le plafond. — Bah ! c’est un accident et un effet de la précipitation. N’avez-vous jamais vu faire attention à de pareilles bagatelles ? — Elles ne méritent pas que vous y pensiez un seul instant, Sire, si ce n’est comme à un indice du degré de respect que les officiers de la maison du duc remarquent en leur maître pour Votre Majesté. Soyez bien assuré que s’il eût voulu que votre réception ne laissât rien à désirer, le zèle de ses gens eût fait en chaque minute la besogne d’une journée. Et depuis quand voit-on sur la toilette de Votre Majesté des vases qui ne soient pas d’argent ? » ajouta-t-il en montrant un bassin et une aiguière qui étaient dans sa chambre. — Cette dernière remarque, Olivier, » dit le roi avec un sourire forcé, « est trop dans le cercle de tes fonctions particulières pour que je prenne la peine d’y répondre. Il est vrai que durant mon exil en ces lieux, j’étais servi en vaisselle d’or par l’ordre de ce même Charles : alors il regardait l’argent comme un métal trop peu digne du dauphin, quoiqu’il semble à présent le regarder comme trop précieux pour le roi de France. N’importe, Olivier, nous allons nous mettre au lit. La résolution que nous avons prise, nous l’avons exécutée ; il ne s’agit plus maintenant que de remplir avec prudence le rôle que nous avons entrepris de jouer. Je sais que mon cousin de Bourgogne, semblable à un taureau sauvage, ferme les yeux quand il s’élance en avant ; je n’ai qu’à épier ce moment, comme je l’ai vu faire à un tauridor lorsque j’étais à Burgos, et son impétuosité le mettra bien certainement à ma discrétion. »


CHAPITRE XXVII.

L’EXPLOSION.


Lorsqu’un éclair parti du sud fend soudain la nue et frappe notre œil ébloui, c’est avec crainte et dans une surprise muette que nous attendons la suite de ce phénomène.
Thompson, L’Été.


Le chapitre précédent, d’accord avec son titre, était destiné à faire jeter au lecteur un coup d’œil en arrière, afin qu’il se mette en état de juger à quels termes en étaient le roi de France et le duc de Bourgogne quand le premier, cédant en partie à sa croyance à l’astrologie, qui lui promettait un heureux résultat, en partie au sentiment intime de la supériorité de son esprit sur celui de Charles, eut pris la résolution de confier sa personne à la foi d’un ennemi hautain et exaspéré. Cette résolution extraordinaire, inexplicable même, était d’autant plus téméraire, qu’on avait eu, dans ces temps orageux, mille preuves que les saufs-conduits, les plus solennels n’offraient aucune garantie. En effet, le meurtre de l’aïeul du duc, sur le pont de Montereau, en présence du père de Louis XI, et dans une entrevue solennelle, acceptée pour traiter du rétablissement de la paix et d’une amnistie générale, offrait au duc un horrible exemple à imiter.

Mais le caractère de Charles, quoique brusque, fier, emporté, opiniâtre, ne manquait ni de bonne foi, ni de générosité, excepté lorsqu’il se laissait entraîner par la fougue de ses passions : ces deux vertus ne sont pas ordinairement le partage des tempéraments froids. Il ne se donna aucune peine pour montrer au roi plus de courtoisie que ne l’exigeaient les lois de l’hospitalité ; mais, d’un autre côté, il ne témoigna eu aucune manière le dessein de franchir les limites sacrées qu’elles imposent.

Le lendemain de l’arrivée du roi, il y eut une revue générale des troupes du duc de Bourgogne ; elles étaient si nombreuses et si bien équipées, que peut-être il n’était pas fâché d’avoir une occasion de les montrer à son puissant rival. En effet, tout en lui faisant le compliment dû par un vassal à son suzerain, c’est-à-dire, que ces troupes étaient celles du roi et non les siennes, le mouvement de sa lèvre supérieure et le regard de fierté qui brilla dans ses yeux montraient assez que ces paroles n’étaient qu’une vaine formule, et qu’il savait fort bien que cette superbe armée, entièrement à sa disposition, était prête à marcher sur Paris aussi bien que dans toute autre direction. Pour ajouter à sa mortification, Louis reconnut dans cette armée les bannières de plusieurs seigneurs français, non-seulement de Normandie et de Bretagne, mais de provinces plus immédiatement soumises à son autorité, et qui, par divers motifs de mécontentement, avaient réuni leurs forces à celles du duc de Bourgogne et fait cause commune avec lui. Néanmoins, fidèle à son caractère, Louis ne parut faire que peu d’attention à ce nouveau sujet de déplaisir, quoique dans le fait, il repassât dans son esprit les moyens qu’il pourrait employer pour les détacher de la Bourgogne et les ramener à lui. Dans ce dessein, il résolut de faire sonder secrètement les principaux d’entre eux par Olivier et d’autres agents. Lui-même il travailla avec soin, mais avec une grande précaution, à se concilier l’intérêt des principaux officiers et conseillers du duc, employant à cet effet les moyens qui lui étaient familiers, accordant des égards à ceux-ci, distribuant des flatteries à ceux-là, et faisant à d’autres de riches présents. Il ne voulait aucunement, disait-il à ces derniers, ébranler leur fidélité, et affaiblir leur dévoûment pour leur noble maître, mais les engager à seconder ses efforts pour la conservation de la paix entre la France et la Bourgogne, but si excellent par lui-même, et qui tendait si évidemment à la félicité des deux pays et des deux princes qui les gouvernaient.

Les égards d’un si grand roi, d’un roi si prudent et si sage, étaient déjà par eux-mêmes de puissants moyens de séduction ; les promesses venaient à l’appui, et les présents directs, que l’usage du temps permettait aux courtisans d’accepter sans scrupule, achevaient le reste. Pendant une chasse au sanglier dans la forêt, tandis que le duc, toujours rempli de l’objet qui l’occupait dans le moment, soit affaire sérieuse, soit plaisir, s’abandonnait entièrement à son ardeur pour la chasse, Louis, n’étant pas gêné par sa présence, trouva le moyen de parler secrètement et tour à tour à ceux des courtisans de Charles qui passaient pour jouir d’un grand crédit sur son esprit, et parmi ces personnages d’Hymbercourt et d’Argenton ne furent point oubliés : aux avances qu’il fit à ces deux hommes distingués, il ne manqua pas de mêler l’éloge de la valeur ainsi que des talents militaires du premier, et de la rare sagacité ainsi que des connaissances littéraires du second, historien futur de cette époque.

Une telle occasion de se concilier personnellement, ou, si le lecteur le préfère, de corrompre les ministres de Charles, était peut-être ce que le roi s’était proposé comme un des principaux objets de sa visite, ses cajoleries auprès du duc lui-même dussent-elles rester sans effet. Les relations entre la France et la Bourgogne étaient si étroites, que plusieurs nobles de ce dernier pays avaient dans le premier des espérances futures ou des intérêts actuels que la faveur de Louis pouvait servir, de même que son déplaisir pouvait les ruiner.

Formé pour ce genre d’intrigue, aussi bien que pour tous les autres, libéral jusqu’à la profusion lorsque ses desseins l’exigeaient, habile à revêtir ses propositions et ses présents des couleurs les plus plausibles, le roi réussit à fléchir l’orgueil des uns par la perspective avantageuse qu’il mettait devant eux, et à présenter aux autres, véritables ou prétendus patriotes, le bien commun de la France et de la Bourgogne comme un motif ostensible, tandis que le moteur réel, l’intérêt particulier, semblable à la roue cachée qui imprime le mouvement à une machine, n’agissait pas moins puissamment, quoique inaperçu. Louis connaissait l’appât le plus convenable à chacun, ainsi que la manière de le présenter ; il glissait ses dons dans la manche de celui qui était trop fier pour tendre la main, presque assuré que sa générosité, quoiqu’elle descendît, comme la rosée, sans bruit et en gouttes imperceptibles, ne manquerait pas de produire en temps convenable une moisson abondante, au moins de bonne volonté, sinon de bons offices en faveur du donateur.

En un mot, quoiqu’il se fût occupé depuis long-temps, et par l’entremise de ses agents, des moyens de se procurer à la cour de Bourgogne une influence avantageuse à la France, les efforts personnels de Louis, dirigés sans doute par les informations qu’il s’était préalablement procurées, firent plus, en peu d’heures, pour l’accomplissement de ses projets, que n’avaient pu faire ces mêmes agents pendant des années entières de négociations.

Parmi les courtisans du duc de Bourgogne il en était un que le roi désirait plus particulièrement s’attacher : c’était le comte de Crèvecœur. Loin d’exciter son ressentiment, la noble fermeté que le comte avait déployée en sa qualité d’ambassadeur au château du Plessis avait paru à Louis un motif de plus pour chercher à le mettre dans ses intérêts. Il ne fut donc pas très-charmé d’apprendre que le comte était parti pour les frontières du Brabant, à la tête de cent lances, afin de porter du secours à l’évêque, en cas de nécessité, soit contre Guillaume de la Marck, soit contre ses sujets mécontents. Cependant il se consola en pensant que la présence de ces forces, jointe aux instructions qu’il avait envoyées par de fidèles messagers, empêcherait d’éclater dans ce pays des troubles prématurés, troubles dont l’explosion actuelle le menaçait de rendre sa situation très-précaire.

La cour, en cette occasion, dîna dans la forêt quand l’heure de midi fut arrivée, comme c’était l’usage dans les grandes parties de chasse : dans la circonstance présente, cet arrangement fut particulièrement agréable au duc, qui désirait se dispenser autant que possible de cette sévérité d’étiquette et de cette déférence solennelle avec laquelle, dans tout autre cas, il aurait été obligé de traiter le roi. Dans le fait, la connaissance que Louis possédait du cœur humain l’avait, sous un certain rapport, trompé en cette occasion. Il avait pensé que le duc aurait été flatté au delà de toute expression en recevant de son seigneur suzerain une telle marque de condescendance et de confiance ; mais il avait oublié que la dépendance où était ce duché de la couronne de France devenait en secret une cruelle mortification pour un prince aussi puissant, aussi riche et aussi hautain que Charles, qui bien certainement aurait voulu pouvoir l’ériger en royaume indépendant. La présence du roi à sa cour lui imposait l’obligation de se renfermer dans le rôle subordonné de vassal, d’accomplir divers actes de déférence et de soumission féodale, ce qui, pour un homme d’un tel caractère, était déroger à sa dignité de prince souverain, dignité qu’en toute occasion il affectait de maintenir autant qu’il dépendait de lui.

Mais si dans un dîner sur l’herbe, fait au son des cors et au milieu des barils mis en perce, on pouvait excuser la liberté qu’autorise un repas champêtre, il n’en devenait que plus indispensable d’observer dans le festin du soir les lois de la plus stricte étiquette.

Des ordres préalables avaient été donnés à cet effet, et, à son retour à Péronne, le roi trouva un banquet préparé avec une splendeur et une magnificence proportionnées à l’opulence de son formidable vassal, qui possédait la presque totalité des Pays-Bas, alors la plus riche contrée de l’Europe. Le duc était assis au haut bout d’une longue table qui gémissait sous le poids de la vaisselle d’or et d’argent dans laquelle étaient servis avec profusion les mets les plus exquis. À sa droite, et sur un siège plus élevé que le sien, était placé le roi, l’hôte en l’honneur duquel la fête se donnait. Debout derrière Charles se tenaient, d’un côté le fils du duc de Gueldres, qui faisait l’office de grand écuyer tranchant, et de l’autre son fou, le Glorieux, sans lequel il se montrait rarement ; car, comme la plupart des hommes de son caractère, ce prince portait à l’extrême le goût général dans les cours de ce siècle pour les fous et les bouffons, trouvant dans leur infirmité morale et dans les saillies qui leur échappaient, le plaisir que son rival plus pénétrant, mais non plus bienveillant, préférait tirer des imperfections de l’humanité envisagée sous un point de vue plus noble, « riant plus volontiers des craintes du brave et des erreurs du sage. » Et en effet, si, comme le rapporte Brantôme, il est vrai qu’un fou de cour ayant entendu Louis XI, dans un de ses accès de repentir, avouer avec contrition qu’il avait été complice de l’empoisonnement de son frère Henri, comte de Guienne, en fit le récit à haute voix, le lendemain à dîner, devant toute la cour assemblée, on peut croire que le monarque se sentit peu de goût pour les plaisanteries des fous de profession pendant tout le reste de sa vie. Mais dans l’occasion actuelle il ne dédaigna pas cependant de faire attention aux saillies du fou favori du duc de Bourgogne, et d’y applaudir : et cela d’autant plus volontiers même qu’il crut s’apercevoir que la folie du Glorieux, toute grossière qu’elle parût, couvrait plus de finesse et de causticité que l’on n’en remarquait ordinairement parmi les gens de cette classe.

Dans le fait, Tiel Wetzweiler, surnommé le Glorieux, était sans contredit un bouffon d’une espèce peu commune. Il était grand, bien fait, excellait dans plusieurs exercices qui paraissaient difficilement se concilier avec une intelligence faible et bornée, puisqu’il faut déployer de la patience et de l’attention pour acquérir des talents de ce genre. Il suivait ordinairement le duc à la chasse et même à la guerre ; et à la bataille de Montlhéri, quand ce prince courut un notable danger, ayant été blessé à la gorge et se trouvant sur le point d’être fait prisonnier par un chevalier français qui avait déjà saisi les rênes de son cheval, Tiel Wetzweiler chargea l’assaillant avec tant de vigueur qu’il lui fit mordre la poussière, et il dégagea son maître. Peut-être craignait-il que ce service ne fût regardé comme trop important pour un homme de sa condition, et qu’il ne lui suscitât des ennemis parmi les chevaliers et les seigneurs qui avaient laissé au bouffon de cour le soin de défendre le prince : quoi qu’il en puisse être, au lieu de rechercher les éloges que méritait cet exploit, il s’étudia à s’attirer la raillerie, et il fit tant de gasconnades sur ses faits d’armes dans cette bataille, que beaucoup de gens crurent que le secours porté par lui au duc Charles était imaginaire comme tous les contes qu’il débitait. Ce fut là ce qui lui valut le sobriquet de Glorieux, nom qu’il porta depuis, à l’exclusion du sien.

Le Glorieux avait une mise très-riche, et conservait peu de chose des signes distinctifs de sa profession ; encore ces faibles marques étaient-elles plutôt symboliques que littérales. Au lieu d’avoir la tête rasée, il portait une longue et épaisse chevelure qui, s’échappant de dessous son bonnet, venait rejoindre une barbe bien peignée et arrangée avec soin ; cette disposition laissait à découvert des traits réguliers, qui auraient même pu passer pour beaux si ses yeux n’avaient eu quelque chose d’égaré. Une bande de velours écarlate, placée transversalement au haut de son bonnet, indiquait plutôt qu’elle ne représentait le sommet ou le fronton distinctif de la coiffure d’un fou en titre d’office. Sa marotte