Quentin Durward/Chapitre 31

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 19p. 417-427).


CHAPITRE XXXI.

L’ENTREVUE DES AMANTS.


Jeune soldat, conserve bien ta franchise ; jeune fille, soyez fidèle à votre promesse, et laissez à la vieillesse ses subterfuges et ses détours politiques. Vous, soyez pur comme le ciel du matin avant que le soleil ait pompé les vapeurs qui le ternissent.
L’Épreuve.


Pendant l’importante et périlleuse matinée qui précéda l’entrevue des deux princes dans le château de Péronne, Olivier le Dain servit son maître en agent habile et actif, semant de tous côtés les dons et les promesses pour faire des amis à Louis, afin que, lorsque la colère du duc ferait explosion, ceux qui l’entouraient fussent plutôt disposés à calmer qu’à irriter l’incendie. Il se glissa comme la nuit de maison en maison, de tente en tente, se faisant partout des amis, non dans le sens de l’apôtre, mais avec les trésors de l’iniquité. Comme on l’a dit d’un autre agent politique non moins actif, son doigt était dans la main de tous, et sa bouche à l’oreille de tous. Par des arguments variés, dont plusieurs ont été exposés plus haut, il s’assura les bons offices d’un certain nombre de nobles Bourguignons qui avaient quelque chose à espérer ou à craindre de la France, ou qui redoutaient, si la puissance de Louis venait à être trop diminuée, que leur maître n’entrât d’un pas plus ferme et plus sûr dans la voie du despotisme, vers laquelle il était déjà si naturellement entraîné. Auprès de ceux qu’il jugeait devoir accueillir moins favorablement sa personne ou ses arguments, Olivier employait l’entremise d’autres serviteurs du roi ; et ce fut ainsi qu’il obtint du comte de Crèvecœur que lord Crawford, accompagné du Balafré, eût une entrevue avec Quentin Durward, qui, depuis son arrivée à Péronne, était retenu comme en prison, quoique traité d’une manière honorable. Des affaires particulières servirent de prétexte à cette demande, mais il est probable que Crèvecœur, appréhendant que l’impétuosité de son maître ne le fît se porter envers Louis à quelque acte de violence dont il retirerait de la honte, ne fut pas fâché de fournir à Crawford l’occasion de donner au jeune archer quelques avis qui pouvaient devenir utiles au roi.

L’entrevue des trois compatriotes fut cordiale et même touchante.

« Tu es un singulier garçon, » dit Crawford à Durward en lui passant légèrement la main sur la tête, comme un aïeul le ferait à son petit-fils, « certes, tu as eu du bonheur autant que si tu étais né coiffé. — Tout cela vient de ce qu’il a obtenu si jeune une place d’archer, dit le Balafré ; on n’a jamais tant parlé de moi, beau neveu, car j’avais vingt-cinq ans avant d’être hors de page. — Et tu étais un page montagnard assez laid, Ludovic, dit le vieux commandant, avec ta barbe large comme une pelle de boulanger, et ton dos qui ressemble à celui du vieux Wallace Wight. — « Je crains, » dit Quentin en baissant les yeux, « de ne pas jouir longtemps de ce titre de distinction, car j’ai le dessein de renoncer au service d’archer de la garde. »

Le Balafré resta immobile et presque muet de surprise, et les traits du vieux Crawford exprimèrent le mécontentement. Enfin le premier, recouvrant la parole, put s’écrier : « Te retirer ! renoncer à ta place dans les archers écossais ! on n’a jamais vu une pareille chose. Je ne changerais pas la mienne pour celle de connétable de France. — Paix ! Ludovic, dit Crawford, ce jeune homme sait diriger sa course selon le vent, mieux que nous autres avec notre vieille barbe. Son voyage lui a fourni quelques charmants contes à fabriquer sur le roi Louis, et il se fait Bourguignon, afin d’en pouvoir faire son petit profit en les racontant au duc Charles. — Si je le croyais, dit le Balafré, je lui couperais la gorge de mes propres mains, fût-il cinquante fois le fils de ma sœur. — Mais vous vous informeriez d’abord si j’ai mérité un pareil traitement, bel oncle, répondit Quentin. Quant à vous, milord, apprenez que je ne suis pas un faiseur de rapports, que ni question ni torture d’aucun genre ne serait capable de m’arracher, au préjudice du roi Louis, un mot de ce que j’ai pu apprendre pendant que j’étais à son service. Mon serment de fidélité me fait un devoir du silence ; mais je veux quitter un service dans lequel, indépendamment du danger que je puis courir en combattant mes ennemis, je me verrais exposé aux embuscades dressées par mes propres amis. — Si les embuscades lui déplaisent tant, » dit le Balafré en regardant tristement lord Crawford, « je crains bien, milord, qu’il n’y ait rien à faire de lui. J’ai eu, moi, trente embuscades à braver, et j’y ai bien été mis soixante fois au moins, car c’est la méthode favorite du roi Louis et sa manière de faire la guerre. — C’est la vérité, Ludovic, répondit lord Crawford ; néanmoins taisez-vous, car je crois entendre mieux que vous l’affaire dont il s’agit. — Plaise à Notre-Dame qu’il en soit ainsi, milord ! répondit Ludovic ; mais cela me blesse jusqu’au cœur de penser que le fils de ma sœur craigne une embuscade. — Jeune homme, dit Crawford, je devine à peu près votre affaire. Vous avez fait quelque mauvaise rencontre pendant le voyage que vous venez de faite par ordre du roi, et vous croyez avoir lieu de l’accuser d’en être l’auteur. — J’ai été menacé d’une trahison en exécutant ses ordres ; mais j’ai eu le bonheur d’y échapper. Que Sa Majesté en soit innocente ou coupable, je m’en rapporte à Dieu et à sa propre conscience. Il m’a nourri quand j’avais faim ; il m’a reçu quand j’étais inconnu et sans asile ; je ne le chargerai jamais, dans l’adversité, d’accusations qui d’ailleurs peuvent être injustes, car ce n’est que des bouches les plus viles que je les ai recueillies. — Mon brave garçon, mon cher enfant, » dit Crawford en le serrant dans ses bras, « c’est penser en véritable Écossais ! et c’est parler comme un homme qui, en voyant son ami au pied du mur, oublie ses griefs pour ne se souvenir que de sa bonté. — Puisque milord Crawford a embrassé mon neveu, dit Ludovic Lesly, je veux l’embrasser aussi. Je désirerais pourtant qu’il se persuadât bien qu’il est aussi nécessaire à un soldat d’entendre le service de l’embuscade qu’à un prêtre d’être en état de lire son bréviaire. — Taisez-vous, Ludovic, dit Crawford ; vous êtes un âne, mon ami, et vous ne savez pas quelle grâce le ciel vous a faite en vous donnant un si brave neveu. Maintenant dites-moi, Quentin mon ami, le roi est-il instruit de votre noble, chrétienne et courageuse résolution ? car, mon pauvre ami, dans la position critique où il se trouve, il a grand besoin de savoir sur quoi compter. Pourquoi n’a-t-il pas amené toute la brigade de ses gardes avec lui ! Mais la volonté de Dieu soit faite ! Dites-moi, connaît-il votre dessein ? — Je ne pourrais l’assurer, répondit Quentin ; cependant j’ai informé son savant astrologue, Martius Galeotti, de la résolution que j’ai prise de garder le silence sur tout ce qui pourrait nuire au roi auprès du duc de Bourgogne. Votre Seigneurie voudra bien m’excuser si je ne lui communique pas les particularités que je soupçonne, et croire que j’étais encore bien moins disposé à en rien dire au philosophe. — Ah ! ah ! répondit lord Crawford ; effectivement, Olivier m’a dit que Galeotti prophétise hardiment quelle ligne de conduite vous devez tenir ; et je suis charmé d’apprendre qu’il ait pour le faire une autorité plus sûre que celle des étoiles. — Lui, prophétiser ! » dit le Balafré en riant : « les étoiles ne lui ont jamais dit que l’honnête Ludovic Lesly aidait à une de ses maîtresses à dépenser les beaux ducats qu’il jette dans son giron. — Paix donc, Ludovic ! lui dit son capitaine ; paix donc ! brute que tu es. Si tu ne respectes pas mes cheveux gris, parce que moi-même je suis un vieux routier, il faut que j’en convienne, respecte la jeunesse et la candeur de ce garçon, et ne nous fais plus entendre de pareilles sottises. — Votre Seigneurie dira tout ce qu’il lui plaira, répondit Ludovic Lesly, mais, par ma foi, le voyant[1] Saunders Souplesaw, savetier à Glen-Houlakin, valait bien votre Galeotti, ou Gallipoty, comme vous voudrez l’appeler, dont vous faites un prophète. Il prédit que tous les enfants de ma sœur mourraient un jour, et il prédit cela au moment même de la naissance du plus jeune, lequel est précisément Quentin, qui, sans doute, mourra quelque jour pour vérifier la prophétie. Le plus triste est que toute la nichée est morte, excepté lui. Saunders m’a prédit aussi qu’un jour je ferais ma fortune par un mariage, ce qui indubitablement adviendra en son temps, puisque la chose n’est pas encore arrivée, et quoique je puisse à peine deviner quand et comment, car j’ai peu de goût pour le sacrement, et Quentin est trop jeune pour y penser. Enfin, Saunders a prédit. — Assez, assez, dit lord Crawford ; à moins que la prédiction ne s’applique à la circonstance actuelle, je vous prie de couper court, mon bon Ludovic. Il faut que vous et moi nous laissions quant à présent votre neveu, priant Notre-Dame qu’elle le fortifie dans ses bonnes intentions ; car c’est une affaire dans laquelle une parole dite à la légère pourrait faire plus de mal que tout le parlement de Paris n’en saurait réparer. Recevez ma bénédiction, mon garçon, et ne vous pressez pas tant de songer à quitter votre corps, car, avant peu, il y aura de bons coups portés à la face du ciel, et sans avoir d’embuscade à redouter. — Je te donne aussi ma bénédiction, neveu, dit Ludovic, car puisque notre très-noble capitaine est content de toi, je le suis aussi, comme mon devoir me l’ordonne. — Un instant, monseigneur, » dit Quentin ; et tirant lord Crawford un peu à l’écart : « Je ne dois pas oublier de vous informer, ajouta-t-il, qu’il y a encore dans le monde une personne qui, ayant appris de moi les circonstances qu’il importe au salut du roi Louis de tenir maintenant cachées, peut ne pas penser que la discrétion qui m’est imposée par ma qualité de soldat du roi, et par la reconnaissance que je lui dois d’ailleurs, est également une obligation pour elle. — Pour elle ! répliqua Crawford : ah ! s’il y a une femme dans le secret, que le Seigneur ait pitié de nous ! car nous voilà rejetés sur les mêmes écueils. — Ne faites pas une telle supposition, monseigneur, reprit Durward ; mais employez votre crédit auprès du comte de Crèvecœur pour me ménager une entrevue avec la comtesse Isabelle de Croye : c’est elle qui est en possession de mon secret, et je ne doute pas que je ne réussisse à la décider à être aussi discrète que moi-même sur tout ce qui pourrait irriter le duc contre le roi. »

Le vieux militaire resta quelques instants comme absorbé dans ses réflexions, leva les yeux au plafond, les reporta vers le plancher, secoua la tête et dit enfin :

« Sur mon honneur, il y a dans tout ceci quelque chose que je ne comprends pas. La comtesse Isabelle de Croye ! demander une entrevue avec une dame d’une naissance et d’un rang si distingués ! et toi, jeune Écossais sans fortune, si sûr d’avoir gain de cause près d’elle !… Ou tu as une étrange confiance en toi-même, mon jeune ami, ou tu n’as pas mal employé ton temps pendant le voyage que tu viens de faire. Mais, par la croix de saint André ! je consens à parler à Crèvecœur en ta faveur ; et comme il craint véritablement que le duc Charles ne soit irrité au point de se conduire envers le roi d’une manière peu noble, je pense qu’il fera droit à ta requête, quoique, sur mon honneur, elle soit assez singulière. »

En achevant ces mots, le vieux lord haussa les épaules et sortit de l’appartement, suivi de Ludovic Lesly, qui, composant son visage sur celui de son chef, tâchait, sans rien comprendre à la cause de son étonnement, de se rendre aussi mystérieux et aussi important que Crawford lui-même.

Au bout de quelques minutes, Crawford revint, mais sans être accompagné du Balafré. Le vieillard paraissait d’une gaieté singulière : il riait comme malgré lui, ce qui, contractant ses traits ridés et naturellement sévères, leur donnait une expression bizarre : il secouait en même temps la tête, comme s’il eût été occupé de quelque chose qu’il ne pouvait s’empêcher de condamner, quoique cette chose lui parût très-originale. « Certes mon jeune compatriote, dit-il, vous n’êtes pas dégoûté. Jamais la timidité ne vous fera échouer auprès d’une belle. Crèvecœur a accueilli votre proposition comme on avale une tasse de vinaigre. Il m’a juré, par tous les saints de la Bourgogne, que s’il ne s’agissait de l’honneur de deux princes et de la paix de deux États, vous ne verriez pas même de la comtesse Isabelle l’empreinte de son pied sur la terre. S’il n’avait une dame, et une belle dame encore, je l’aurais soupçonné de vouloir rompre lui-même une lance en l’honneur de cette jeune comtesse. Peut-être pense-t-il à son neveu le comte Étienne. Une comtesse !… vous en faut-il donc de cette espèce ? Mais allons, suivez-moi. Votre entrevue avec elle doit être courte ; mais je suis porté à croire que vous savez faire beaucoup de besogne en peu de temps. Ha, ha, ha ! par ma foi, j’ai à peine la force de te gronder de ta présomption, tant elle me donne envie de rire. »

Les joues rouges comme de l’écarlate, offensé et déconcerté tout ensemble par les brusques insinuations du vieux militaire, vexé de voir que sa passion ne se présentait que sous un point de vue ridicule à quiconque serait mûri par l’âge et l’expérience, Durward suivit en silence lord Crawford jusqu’au couvent des Ursulines, où la comtesse était logée. En entrant dans le parloir, il y trouva le comte de Crèvecœur.

« Ainsi donc, jeune homme, » lui dit le comte d’un ton sévère, « il faut que vous voyiez encore une fois la belle compagne de votre expédition romanesque, à ce qu’il paraît. — Oui, monsieur le comte, » répondit Quentin avec fermeté ; « et, ce qui plus est, il faut que je la voie sans témoins. — Non, non ! il n’en sera pas ainsi, s’écria Crèvecœur ; je vous en fais juge, lord Crawford ; cette jeune dame, fille de mon vieil ami et compagnon d’armes, la plus riche héritière de Bourgogne, a fait l’aveu d’une sorte de… Qu’allais-je dire ? Enfin, c’est une folle, et votre homme d’armes ici présent un fat présomptueux. En un mot, ils ne se verront pas sans témoins. — Eh bien ! je ne dirai pas un seul mot à la comtesse, car je ne lui parlerai que hors de votre présence, » répondit Quentin transporté de joie. « Quelque présomptueux que je puisse être, ce que vous venez de me dire m’en a appris beaucoup plus que je n’aurais osé même l’espérer. — C’est la vérité, mon ami, dit Crawford au comte ; vous avez parlé assez inconsidérément. Mais puisque vous vous en rapportez à mon avis, comme il y a une bonne grille, et bien solide, en travers du parloir, je vous conseille de vous y fier et de les laisser librement donner carrière à leurs langues. Quoi donc ! la vie d’un roi et celle de plusieurs milliers d’hommes peuvent-elles être mises en balance avec le danger de laisser pendant une minute deux enfants chuchoter à l’oreille l’un de l’autre ?

En parlant ainsi, il entraîna Crèvecœur hors du parloir ; et celui-ci, le suivant non sans résistance, sortit en lançant sur le jeune archer des regards de colère.

Un moment après, la comtesse Isabelle parut de l’autre côté de la grille. Dès qu’elle vit que Quentin était seul dans le parloir, elle s’arrêta, et tint ses yeux baissés pendant l’espace d’une demi-minute. « Me montrerais-je donc ingrate, dit-elle enfin, parce que d’autres ont conçu d’injustes soupçons ?… Mon guide ! mon sauveur !… et je puis le dire, au milieu des embûches qui m’environnaient, mon unique, mon fidèle et constant ami ! »

Tout en parlant ainsi, elle lui tendit la main à travers la grille, et ne songea à la retirer que lorsqu’il l’eut couverte de baisers mêlés de larmes, se bornant à lui dire : Si nous devions nous revoir encore, Durward, je ne vous permettrais pas cette folie. »

Si l’on réfléchit que Quentin l’avait défendue au milieu de tant de périls, qu’il avait été dans le fait son unique, son fidèle et zélé protecteur, peut-être que mes belles lectrices, se trouvât-il même des comtesses parmi elles, pardonneront à Isabelle d’avoir en cette circonstance dérogé à sa dignité.

Cependant Isabelle, après avoir dégagé sa main de celle de Durward, recula à un pas de distance de la grille, et lui demanda d’un ton fort embarrassé : « Eh bien ! quelle demande avez-vous à me faire ? j’ai appris du vieux seigneur écossais qui est venu tout-à-l’heure avec mon cousin de Crèvecœur que vous voulez obtenir quelque chose de moi. Si votre demande est raisonnable, et telle que la pauvre Isabelle puisse l’accorder sans manquer à l’honneur, disposez de mon faible pouvoir. Mais… ne vous pressez pas de parler, » ajouta-t-elle en promenant autour d’elle un regard craintif ; « ne dites rien qui puisse nous compromettre, ni vous ni moi, si l’on vous entendait. — Ne craignez rien noble dame, » répondit Quentin avec tristesse ; « ce n’est pas ici que je puis oublier la distance que le destin a mise entre nous, ni vous exposer au blâme de vos orgueilleux parents, comme l’objet de l’amour d’un homme moins riche, moins puissant, mais peut-être non moins noble qu’eux-mêmes. Que tout cela passe comme un songe pour tout le monde, excepté pour le seul cœur où ce songe doit tenir la place de toutes les réalités. — Taisez-vous ! taisez-vous ! pour l’amour de vous, pour l’amour de moi, ne parlez pas ainsi. Dites-moi promptement ce que vous avez à me demander. — Le pardon d’un homme qui, dans des vues d’intérêt personnel, s’est conduit en ennemi à votre égard. — Je crois que je pardonne à tous mes ennemis. Mais, ô Durward, au milieu de quelles scènes votre courage et votre sang-froid m’ont protégée !… Cette salle sanglante !… ce bon évêque… Je n’ai appris qu’hier la moitié des horreurs dont j’ai été témoin sans le savoir. — N’y pensez plus, » dit Quentin, qui remarqua que les couleurs dont les joues d’Isabelle étaient couvertes au début de leur entretien, faisaient place à la pâleur de la mort, « et ne jetez pas un regard en arrière, mais envisagez l’avenir avec assurance, comme doivent faire ceux qui marchent dans un chemin périlleux. Écoutez-moi. Le roi Louis ne mérite de personne plus que de vous d’être proclamé ce qu’il est véritablement, un insidieux et rusé politique ; mais si vous l’accusez d’être le provocateur de votre fuite, et surtout l’auteur du plan conçu pour vous faire tomber entre les mains de Guillaume de la Marck, vous prononcerez la déchéance, peut-être même la mort de ce monarque, ou du moins vous allumerez entre la France et la Bourgogne la guerre la plus sanglante que les deux pays aient jamais eu à soutenir l’un contre l’autre. — Il ne dépendra pas de moi que de tels malheurs n’arrivent pas, s’il m’est possible de les éviter ! Quand même la vengeance aurait pour moi des charmes, la moindre prière de votre part suffirait pour m’y faire renoncer. Me serait-il possible de garder le souvenir des outrages du roi Louis, plutôt que celui des services inappréciables que vous m’avez rendus ? Mais comment faire ? quand je paraîtrai devant mon souverain le duc de Bourgogne, il faudra que je garde le silence, ou que je dise la vérité. Le premier parti serait de l’opiniâtreté, et, d’un autre côté, vous ne voudriez pas que ma langue se souillât d’un mensonge. — Bien certainement non ! mais ne dites, au sujet de Louis, que ce que, personnellement et par vous-même, vous savez être la vérité. Quant aux choses que vous n’avez apprises que par d’autres, croyables ou non, répétez-les seulement comme des on-dit ; gardez-vous de les appuyer de votre propre témoignage, quelque foi que vous puissiez y ajouter vous-même. Le conseil d’État de Bourgogne ne peut refuser à un monarque la justice que, dans mon pays, on accorde au moindre accusé : on doit le considérer comme un innocent, jusqu’à ce que la culpabilité soit démontrée par des preuves directes et suffisantes. Or, tout ce dont vous n’aurez pas une connaissance certaine et personnelle, ne devra être prouvé autrement que par des ouï-dire. — Je crois que je vous comprends. — Je vais m’expliquer plus clairement encore, » répondit Quentin ; il s’efforça de rendre sa pensée plus intelligible par des exemples ; mais il n’avait pas encore terminé, que la cloche du couvent se fit entendre. — Ce signal, dit la comtesse, nous avertit qu’il faut nous séparer… nous séparer pour toujours ! Mais ne m’oubliez pas, Durward ; je ne vous oublierai jamais. Vos fidèles services… »

Elle ne put lui en dire davantage, mais elle lui tendit de nouveau la main ; Quentin la pressa contre ses lèvres, et je ne sais comment il arriva qu’en essayant de la retirer, Isabelle s’approcha si près de la grille, que le jeune Écossais osa imprimer ses adieux sur ses lèvres même. La comtesse ne lui en fit aucun reproche ; peut-être n’en eut-elle pas le temps, car Crèvecœur et Crawford, qui, postés dans un lieu secret, avaient pu voir mais non entendre tout ce qui se passait, entrèrent dans l’appartement, le premier transporté de colère et avec impétuosité, le second, riant de toutes ses forces et s’efforçant de le retenir par le bras.

— « À votre chambre, jeune dame ! » cria le comte à Isabelle, qui, baissant son voile, se retira précipitamment ; « à votre chambre ! et vous mériteriez qu’on vous la fît échanger contre une cellule où l’on vous donnerait du pain et de l’eau pour toute nourriture. Quant à vous, mon beau monsieur, qui vous montrez si entreprenant, un temps viendra peut-être où l’intérêt des rois et des royaumes n’aura rien de commun avec un homme de votre espèce, et alors vous apprendrez quel châtiment l’on réserve à l’audace d’un misérable qui ose lever les yeux jusque… — Paix ! paix ! en voilà assez ; modérez-vous, modérez-vous, s’écria le vieux lord ; et vous, Quentin, taisez-vous, je vous l’ordonne, et retournez dans la chambre qui vous a été assignée. Sire de Crèvecœur, montrez-vous moins dédaigneux : Quentin Durward est aussi bon gentilhomme que le roi, seulement il est moins riche, comme dit l’Espagnol ; il est aussi noble que moi, et je suis le chef de ma maison. Cessez donc, je vous en prie, de parler de châtiment devant des hommes… — Milord, milord ! » s’écria Crèvecœur avec impatience, « l’insolence de ces mercenaires étrangers est passée en proverbe, et vous qui êtes leur chef, vous devriez la réprimer au lieu de l’encourager. — Monsieur le comte, il y a cinquante ans que je commande les archers de la garde écossaise, et je n’ai jamais pris conseil ni de Français, ni de Bourguignon ; et, ne vous en déplaise, je suis résolu à agir de même aussi longtemps que je conserverai mon commandement. — Allons ! allons ! je n’ai pas eu l’intention de vous offenser ; votre naissance aussi bien que votre âge vous donnent le droit de parler ainsi. Quant à ces jeunes gens, je leur pardonne volontiers le passé, car j’aurai soin qu’ils ne se revoient jamais. — N’en jurez pas sur le salut de votre âme, Crèvecœur ! » répondit le vieux lord en riant ; « les montagnes, dit-on, peuvent se rencontrer : qui empêcherait des créatures humaines, qui ont des jambes, avec de l’amour et de la force pour mettre ces jambes en mouvement, de se rencontrer aussi ? Ce baiser était bien tendre, Crèvecœur : il me semble de mauvais augure. — Vous voulez donc tout à fait me faire perdre patience ? Mais non, je ne vous donnerai pas cet avantage sur moi. Écoutez ! j’entends la cloche du château ; elle sonne pour convoquer le conseil : Dieu seul peut prévoir quelle en sera l’issue ! — Je puis du moins prévoir, moi, que si l’on tente d’exercer quelque violence sur la personne du roi, quoique ses amis soient en petit nombre et entourés par ses ennemis, il ne succombera ni seul ni sans vengeance. Je n’ai qu’un regret, c’est qu’il m’ait expressément défendu de prendre mes précautions contre un tel dénoûment. — Prévoir de tels malheurs, milord, est le plus sûr moyen de les amener. Obéissez aux ordres de votre maître ; ne donnez aucun prétexte à la violence en montrant des craintes prématurées, et vous verrez que la journée se passera plus paisiblement que vous ne le présumez. »



  1. Devin, homme doué de seconde vue. Cette prétendue faculté est une des superstitions les plus répandues parmi les montagnards écossais. a. m.