Quentin Durward/Chapitre 25

Traduction par Albert Montémont.
Ménard (Œuvres de Walter Scott, volume 19p. 334-343).


CHAPITRE XXV.

L’HÔTE INATTENDU.


Le canevas des qualités humaines n’est jamais tellement bien tissé qu’il ne s’y glisse quelque défaut. J’ai vu un brave fuir devant un chien de berger ; un sage se conduire si sottement, qu’un idiot en eût rougi. Quant à votre homme du monde, si prudent, si adroit, il tend ses filets avec tant de malice et d’adresse, que souvent il est pris plus promptement que les autres.
Vieille Comédie.


Pendant son voyage nocturne, Quentin eut à lutter contre ce tourment de l’âme qu’un amant éprouve lorsqu’il se sépare, probablement pour toujours, de ce qu’il aime. Nos voyageurs, pressés par la nécessité des circonstances et par l’impatience de Crèvecœur, traversaient à la hâte les riches plaines du Hainault, guidés par la bienfaisante clarté de la lune d’août, qui éclairait de ses pâles rayons les gras pâturages, les terres boisées et les champs couverts de gerbes, tandis que le laboureur, favorisé par son éclat, poursuivait les travaux de la moisson ; car, déjà à cette époque, les Flamands étaient très-avancés en agriculture. Son éclat se répandait encore sur les larges rivières dont le cours tranquille répandait la fertilité et n’était interrompu par aucun rocher ; sur leur miroir on voyait la blanche voile se déployer avec grâce pour porter d’une ville à une autre les bienfaits du commerce et de l’industrie. Cette douce et mystérieuse clarté permettait aussi de voir des villages d’un aspect riant et paisible, dont il était facile de deviner l’aisance et le bonheur par la propreté et l’agrément extérieur des habitations ; dans d’autres endroits, on voyait s’élever le château féodal, avec ses fossés profonds, ses murailles crénelées et son beffroi, car la chevalerie du Hainault était renommée parmi la noblesse de l’Europe, puis enfin, à des distances plus éloignées, les tours gigantesques et les nombreux clochers de nombreux monastères.

La beauté et la variété de ce tableau, si différent de la solitude et de l’aridité de l’Écosse, n’avaient cependant pas le pouvoir d’interrompre le cours des tristes réflexions et des regrets de Quentin. Il avait laissé son cœur derrière lui en partant de Charleroi ; et la seule pensée qui occupât son esprit pendant ce voyage fut que chaque pas l’éloignait davantage d’Isabelle. Son imagination ne cessait de lui rappeler chaque mot qu’elle avait dit, chaque regard qu’elle avait dirigé sur lui, et, comme cela arrive souvent en pareil cas, l’impression causée par le souvenir de ces circonstances était beaucoup plus forte que celle qu’avait produite la réalité.

Quand enfin l’heure froide de minuit fut passée, Quentin, en dépit de l’amour et du chagrin, commença à s’apercevoir de l’extrême fatigue qu’il avait subie dans les deux journées précédentes, fatigue que ses habitudes d’exercice dans tous les genres, sa vivacité, l’activité de son caractère, ainsi que la nature pénible de ses réflexions, l’avaient empêché de ressentir jusqu’alors. Ses sens épuisés et engourdis par la fatigue, commencèrent à seconder si faiblement les opérations de son esprit, que les visions enfantées par son imagination changeaient ou défiguraient tout ce qui lui était transmis par les organes émoussés de la vue et de l’ouïe. Il ne savait qu’il était éveillé que par les efforts que le sentiment machinal du danger de sa situation le portait à faire de temps à autre pour résister au sommeil profond qui l’accablait, et qui, s’il y avait cédé, l’exposait à tomber de cheval ; mais à peine entr’ouvrait-il les yeux, que des ombres confuses lui obscurcissaient la vue, et le paysage que la lune éclairait alors disparaissait à ses regards. Enfin, son accablement devint tel, que le comte de Crèvecœur, qui s’en aperçut, fut obligé d’ordonner à deux de ses gens de marcher de chaque côté du jeune écuyer, afin de le garantir d’une chute dont il était à tout moment menacé.

Lorsqu’ils arrivèrent à Landrecies, le comte, touché de compassion pour Quentin, et réfléchissant qu’il avait passé trois nuits presque sans dormir, accorda une halte de quatre heures pour donner à lui-même et à sa suite le temps de se rafraîchir et de se reposer.

Quentin était plongé dans un profond sommeil lorsqu’il en fut tiré par le son de la trompette du comte et par les cris de ses fourriers et de ses maréchaux de logis : « Dehout ! debout ! Allons, messire, en route ! » Quelque désagréable que fût ce réveil matinal, Durward se sentit, sous le rapport de la force et du courage, un être tout différent de ce qu’il était quelques heures auparavant. Sa confiance en lui-même et en sa fortune lui revint avec la vigueur de ses esprits, qu’augmentait l’éclat du soleil levant. Il ne pensait plus à son amour que comme à un songe chimérique et sans espoir ; il le considérait comme un heureux principe de vigueur pour son âme, dans laquelle il devait le nourrir, quoique les nombreux obstacles qui l’entouraient ne lui permissent pas d’espérer le voir un jour couronné de succès. « Le pilote, pensa-t-il, dirige sa barque par l’étoile polaire, quoiqu’il ne puisse espérer d’en devenir jamais possesseur : de même le souvenir d’Isabelle de Croye fera de moi un digne homme d’armes, quoique peut-être je sois destiné à ne la revoir jamais. Lorsqu’elle entendra dire qu’un soldat écossais nommé Quentin Durward s’est distingué sur le champ de bataille ou a laissé son corps sur la brèche, elle se souviendra de son compagnon de voyage comme d’un homme qui fit tout ce qui était en son pouvoir pour la préserver des pièges et des malheurs dont elle était environnée, et peut-être alors honorera-t-elle sa mémoire d’une larme, et son tombeau d’une guirlande. »

Déterminé à supporter son malheur avec cette mâle fermeté, Quentin se sentit plus disposé à supporter avec résignation les railleries du comte de Crèvecœur, qui ne manqua pas de lui en adresser plusieurs sur sa délicatesse et sur son manque de vigueur, qui l’empêchaient de résister à la fatigue. Le jeune Écossais se prêta de si bonne grâce à son persiflage, et y répliqua d’une manière si heureuse et en même temps si conforme aux convenances et au respect dû à un supérieur, que ce changement de ton et de langage produisit évidemment sur le comte une impression beaucoup plus favorable que celle qu’avait faite sur lui la conduite de son prisonnier pendant la soirée précédente, lorsqu’irrité de sa situation pénible, il avait gardé le silence avec humeur, ou riposté avec fierté.

Le vieux chevalier commença enfin à faire quelque attention à lui, et à le regarder comme un jeune homme dont il était possible de faire quelque chose ; il lui donna même à entendre assez clairement que, s’il voulait quitter le service du roi de France et renoncer à son grade d’archer de la garde, il lui ferait obtenir de l’emploi dans la maison du duc de Bourgogne, où il serait traité honorablement, et qu’il veillerait lui-même à son avancement. Quentin, avec toutes les expressions de reconnaissance convenables, refusa, quant à présent, d’accepter cette faveur, et jusqu’à ce qu’il sût d’une manière positive jusqu’à quel point il avait à se plaindre de son premier protecteur, le roi Louis ; mais la bonne intelligence qui s’était établie entre lui et le comte de Crèvecœur n’en fut pas ébranlée. Enfin, si son imagination enthousiaste, son accent étranger, sa manière de penser originale, appelaient souvent le sourire sur les traits graves du vieillard, ce sourire, loin d’exprimer, comme le jour précédent, le sarcasme et l’amertume, n’annonçait plus que la bienveillance et la gaieté.

Continuant donc son voyage avec beaucoup plus d’accord que la veille, la petite troupe arriva enfin à deux milles de la fameuse et forte ville de Péronne, près de laquelle était campée l’armée du duc de Bourgogne, prête, comme on le supposait alors, à faire une invasion en France ; tandis que, d’un autre côté, Louis XI avait assemblé des forces considérables aux environs de Pont-Saint-Maxence, dans le dessein de mettre à la raison son tout-puissant vassal.

Péronne, située sur une rivière profonde, dans un pays plat, entourée de forts boulevards et de larges fossés, était regardée dans les temps anciens, comme elle l’est encore de nos jours, comme l’une des plus fortes places de la France[1]. Le comte de Crèvecœur, sa suite et son prisonnier s’approchaient de cette forteresse vers les trois heures après midi, lorsque traversant à cheval les clairières d’une vaste forêt qui en couvrait alors les environs du côté de l’est, ils rencontrèrent deux individus qu’à leur nombreuse suite ils jugèrent d’un rang distingué. Ils étaient vêtus du costume qu’on portait alors en temps de paix ; et les faucons qu’ils avaient sur le poing, les chiens couchants et les lévriers que leurs gens conduisaient en laisse, indiquaient une chasse à l’oiseau. En apercevant Crèvecœur, dont les couleurs et les armes leur étaient connues, les chasseurs abandonnèrent un héron qu’ils poursuivaient sur les bords d’un canal, et accoururent vers lui au galop.

— « Des nouvelles ! des nouvelles ! comte de Crèvecœur ! » s’écrièrent-ils à la fois. « Voulez-vous nous en donner, ou en recevoir de nous ? ou bien voulez-vous que nous en fassions échange ? — Je consentirais volontiers à un pareil échange, messires, » répondit le comte après les avoir salués avec courtoisie, « si je croyais que vous eussiez quelques nouvelles assez importantes pour servir d’équivalent aux miennes. »

Les deux chasseurs se regardèrent en souriant. Le plus grand des deux, porteur d’une de ces physionomies féodales qui distinguaient les barons de ce temps, et qui en outre avait le teint rembruni que les uns regardent comme le signe d’un tempérament mélancolique, et où les autres, de même que ce statuaire italien qui, d’après les traits de Charles ier, tira un augure semblable, voient le présage d’une mort funeste ; le plus grand des deux dit à son compagnon : « Crèvecœur arrive du Brabant ; c’est le pays du commerce, et il en a appris toutes les ruses : il nous sera difficile de faire un marché avantageux avec lui. — En conscience, messires, dit Crèvecœur, le duc doit voir le premier mes marchandises, car le droit de vente doit être payé au seigneur avant l’ouverture du marché. Mais vos nouvelles, dites-moi, sont-elles d’une couleur triste, ou d’une couleur gaie ?

Celui auquel il adressait particulièrement cette question était un homme de petite taille et de bonne mine, à l’œil vif et animé, quoique tempéré par quelque chose de grave et de réfléchi qui perçait par le jeu de sa bouche et par le mouvement de sa lèvre supérieure. Toute sa physionomie annonçait un homme plutôt propre au conseil qu’à l’action ; un homme capable de voir et de juger avec promptitude, mais qu’une profonde sagesse portait à n’exprimer ses opinions et à ne prendre un parti qu’avec lenteur. C’était le célèbre sire d’Argenton, mieux connu dans l’histoire et parmi les historiens sous le nom de Philippe de Comines, alors attaché à la personne du duc Charles le Téméraire, et l’un de ses conseillers les plus intimes et les plus éclairés. Répondant à la question que lui adressait Crèvecœur relativement à la couleur des nouvelles dont lui et son compagnon, le baron d’Hymbercourt, avaient le secret : « Elles sont, lui dit-il, couleur de l’arc-en-ciel : elles varient de teintes, selon les différents aspects sous lesquels on veut les envisager, selon qu’elles sont placées en avant d’un nuage sombre, ou en avant d’un ciel azuré ; jamais pareil arc-en-ciel ne s’est montré en France ni en Flandre depuis l’arche de Noé. — Mes nouvelles, reprit Crèvecœur, ressemblent à une comète : sombres, effrayantes et terribles, elles sont les avant-courrières de malheurs effroyables. — Allons, il faut que nous ouvrions nos balles, dit d’Argenton, sans quoi quelque nouveau venu nous préviendra, car nos nouvelles sont publiques. En un mot, Crèvecœur, écoutez et soyez surpris : le roi Louis est à Péronne ! — Quoi ! » s’écria le comte avec étonnement, « le duc s’est-il donc retiré sans livrer bataille ? et restez-vous ainsi, parés comme si nous étions dans un temps de paix, lorsque la ville est assiégée par les Français ? car je ne puis supposer qu’elle soit prise. — Non, certainement, répondit d’Hymbercourt ; les bannières de Bourgogne n’ont pas reculé d’un pas ; et pourtant le roi Louis est ici. — Il faut donc qu’Édouard d’Angleterre ait traversé les mers avec ses archers, dit Crèvecœur, et que, semblable à son aïeul, il ait remporté une seconde victoire de Poitiers. — Il n’en est rien non plus, reprit d’Argenton. Pas une bannière française n’a été renversée, pas une voile britannique n’a paru sur nos côtes : Édouard s’amuse trop parmi les femmes des citoyens de Londres, pour songer à jouer le rôle du Prince Noir. Mais écoutez une vérité extraordinaire. Vous savez que, lorsque vous nous avez quittés, la conférence entre les plénipotentiaires français et bourguignons avait été rompue, et qu’il ne restait plus aucune chance apparente de réconciliation. — Oui, en effet ; et nous ne rêvions plus que guerre. — Eh bien ! tout ce qui s’est passé ensuite ressemble tellement à un rêve, continua d’Argenton, que j’attends presque le moment du réveil. Il y avait à peine un jour que le duc, en plein conseil, avait protesté avec tant de fureur contre tout nouveau délai, qu’il avait résolu d’envoyer un cartel au roi, et de marcher sur la France à l’instant même. Toison-d’Or, chargé de cette mission, venait de revêtir son costume officiel, et déjà il avait le pied à l’étrier ; tout à coup on vit Mont-Joie, le héraut d’armes français, se diriger en toute diligence vers le camp. Nous pensâmes d’abord que Louis avait eu avis de notre projet, et nous commençâmes à songer au ressentiment que le duc éprouverait contre ceux dont les conseils l’avaient détourné du projet de déclarer la guerre le premier. Mais le conseil ayant été convoqué à la hâte, quelle fut notre surprise lorsque le héraut nous informa que Louis, roi de France, était à peine à une heure de marche, et qu’il arrivait derrière lui, pour rendre visite à Charles, duc de Bourgogne, avec une suite peu nombreuse, dans l’intention d’arranger leur différend dans une entrevue particulière. — Vous me surprenez, messieurs ; et cependant vous me surprenez moins que vous ne vous y seriez attendus peut-être. La dernière fois que j’ai été au Plessis-lez-Tours, le tout-puissant cardinal la Balue, mécontent de son maître, et Bourguignon au fond du cœur, m’a fait entendre qu’il saurait si bien tirer parti des faibles particuliers à Louis, qu’il l’amènerait à se placer lui-même, à l’égard de la Bourgogne, dans une position telle que le duc pourrait dicter les conditions de la paix. Mais j’avoue que jamais je n’aurais imaginé qu’un vieux renard comme Louis se fût laissé prendre au piège. Et que dit le conseil ? — Comme vous pouvez le présumer, répondit d’Hymbercourt, on y fit de longs discours sur l’honneur et la bonne foi, parlant fort peu des avantages que l’on pouvait retirer d’une semblable visite, quoiqu’il fût évident que cette dernière considération était celle qui occupait le plus la majorité des membres du conseil et qu’ils ne songeaient qu’à trouver quelque moyen d’en tirer parti tout en sauvant les apparences. — Et que dit le duc ? — Selon sa coutume, il parla d’un ton bref et décidé, dit d’Argenton : « Qui de vous, demanda-t-il, fut témoin de mon entrevue avec mon cousin Louis après la bataille de Montlhéry, et de l’imprudence avec laquelle je me mis à sa merci en le reconduisant jusque dans les retranchements de Paris, sans autre suite qu’une dizaine de mes gens ? » Je lui répondis que la plupart d’entre nous avaient été présents à cette entrevue, et que personne n’avait dû perdre le souvenir des alarmes qu’il lui avait plu de nous donner. « Eh bien ! reprit le duc, vous blâmâtes cette folie, et je vous avouerai que j’avais agi comme un jeune étourdi ; je sais aussi que mon père d’heureuse mémoire vivait encore alors, et que mon cousin Louis aurait trouvé beaucoup moins d’avantage à s’emparer de ma personne que je n’en trouverais aujourd’hui à m’emparer de la sienne. Mais n’importe, si mon royal cousin vient ici, dans la circonstance présente, avec la même sincérité de cœur qui me faisait agir alors, il sera accueilli en roi ; si, au contraire, il a l’intention, par cette apparence de confiance, de me circonvenir et de me fasciner la vue jusqu’à ce qu’il ait mis à exécution quelque projet politique, par saint George de Bourgogne, qu’il y regarde de près ! » En parlant ainsi, le duc releva ses moustaches, frappa du pied, et nous donna l’ordre de monter tous à cheval, pour aller à la rencontre de cet hôte extraordinaire. — Et vous allâtes à la rencontre du roi ? reprit le comte de Crèvecœur. Les miracles n’ont pas encore cessé ! Comment sa suite était-elle composée ? — Elle était des plus mesquines, répondit d’Hymbercourt : une vingtaine d’archers de sa garde écossaise, quelques chevaliers, et quelques gentilshommes de sa maison, parmi lesquels son astrologue Galeotti faisait la plus brillante figure. — Ce drôle, reprit Crèvecœur, est vendu au cardinal la Balue ; je ne serais pas surpris qu’il eût contribué à déterminer le roi à une démarche politique si dangereuse. A-t-il avec lui quelques membres de sa haute noblesse ? — Monseigneur d’Orléans et Dunois, répondit d’Argenton. — Dunois ? s’écria Crèvecœur ; nous aurons quelque chose à démêler ensemble, arrive ce qu’il pourra ! Mais j’avais entendu dire qu’ils étaient tous deux en prison ? — Ils furent en effet arrêtés et enfermés au château de Loches, ce charmant séjour de retraite et de repos pour la noblesse française, répliqua d’Hymbercourt ; mais Louis les a fait mettre en liberté pour l’accompagner ici, peut-être parce qu’il ne se souciait pas de laisser d’Orléans derrière lui. Quant au reste de sa suite, je crois, ma foi, que son compère le grand-prévôt avec deux ou trois de ses gens, et Olivier le barbier, en sont les personnages les plus importants. Et tout ce cortège est si misérablement accoutré, que le roi, sur mon honneur, ressemble moins à un souverain qu’à un vieil usurier allant recouvrer de chétives créances, avec une bande de recors et d’huissiers. — Et où est-il logé ? demanda Crèvecœur. — Ceci, répondit d’Argenton, est le plus merveilleux de tout. Le duc avait d’abord offert de laisser aux archers du roi la garde de l’une des portes de la ville et du pont de bateaux situé sur la Somme ; et il avait assigné à Louis pour résidence la maison voisine, qui appartient à un riche bourgeois nommé Gilles Orthen ; mais en s’y rendant, le roi aperçut les bannières de la Lau et de Pencil de Rivière, qu’il a bannis de France ; et, probablement contrarié de l’idée d’avoir pour si proches voisins des réfugiés et des mécontents qu’il a faits lui-même, il a demandé avec instance qu’on le logeât au château de Péronne, et on y a consenti. — Que Dieu nous soit en aide ! s’écria Crèvecœur ; ce n’était pas assez de s’aventurer jusque dans l’antre du lion, il a voulu encore lui mettre sa tête dans la gueule ; il n’a fallu qu’une ratière pour prendre le vieux renard politique. — D’Hymbercourt, dit d’Argenton, ne vous a pas rapporté le mot plaisant du Glorieux ; à mon avis, c’est ce qu’on a dit jusqu’à présent de plus sensé et de plus juste à ce sujet. — Et qu’a dit sa très-illustre sagesse ? demanda le comte. — Comme le duc, reprit d’Argenton, ordonnait à la hâte qu’on offrît en présent au roi quelques pièces d’argenterie, comme témoignage du plaisir que lui causait son arrivée, « Ne trouble pas ton petit cerveau pour cela, mon ami Charles, dit le Glorieux, je ferai à ton cousin Louis un présent plus noble et plus convenable que celui que tu veux lui offrir ; ce sera mon bonnet de fou, mes grelots, et ma marotte par-dessus le marché, car, par la sainte messe ! il est plus fou que moi, de venir ainsi se mettre en ton pouvoir. — Mais si je ne lui donne aucun motif de s’en repentir, qu’en diras-tu ? coquin, lui répondit le duc. — En ce cas, Charles, ce sera à toi que je donnerai mon bonnet et ma marotte, car tu seras évidemment le plus fou de nous trois. » Je vous réponds que ce trait fit impression sur le duc, car je l’ai vu changer de couleur et se mordre les lèvres. Voilà nos nouvelles, noble Crèvecœur ; à quoi pensez-vous qu’elles ressemblent ? — À une mine chargée de poudre, répondit le comte, et je crains que le destin ne m’ait choisi pour y mettre la mèche. Vos nouvelles et les miennes sont comme le feu et les étoupes, ou comme certaines substances chimiques que l’on ne peut mêler ensemble sans qu’il en résulte une explosion. Mes nobles amis, approchez-vous de moi ; et lorsque je vous aurai dit ce qui est arrivé dans l’évêché de Liège, je crois que vous serez d’avis que le roi Louis aurait aussi bien fait d’entreprendre un pèlerinage aux régions infernales qu’une visite à Péronne dans un moment aussi scabreux. »

Les deux seigneurs se rapprochèrent du comte et écoutèrent, avec un étonnement et un intérêt qui leur arrachèrent souvent des mouvements et des exclamations d’horreur, le récit des événements qui venaient de se passer à Liège et à Schonwaldt. Quentin fut alors appelé et interrogé de nouveau et à plusieurs reprises sur toutes les particularités de la mort de l’évêque, si bien qu’enfin, fatigué de toutes ces questions, il refusa d’y répondre davantage, ne sachant dans quel but on les lui adressait, ni quel usage on pourrait faire de ses aveux.

Ils étaient alors sur les rives fertiles de la Somme, et ils découvraient les anciennes murailles de la petite ville de Péronne la Pucelle, ainsi que les vastes prairies dont la verdure contrastait avec la blancheur des tentes de l’armée de Bourgogne, forte d’environ quinze mille hommes.



  1. Sir Walter Scott essaie, dans une note, d’enlever à Péronne son titre de pucelle, en prétendant que Wellington la prit en 1815 ; il n’était pas difficile de s’emparer d’une ville qui ouvrait d’elle-même ses portes à des alliés de Louis XVIII. a. m.