Quelques Odes de Hafiz/12

Traduction par A.L.M. Nicolas.
Ernest Leroux (Bibliothèque orientale elzévirienne, LXXIIIp. 57-61).
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XII


Oh ! échanson ! verse, fais resplendir notre coupe par l’éclat du vin. Chanteur ! continue ton refrain, car les douceurs de ce monde répondent à nos désirs.


Nous avons vu, reflétée dans la coupe[1], l’image de l’objet aimé, sachez-le, ô vous qui ignorez les délices de nos constantes libations !


Quels que soient la grâce, les mignardises délicates, les gestes amoureux de ces grandes et belles créatures, elles sont éclipsées dès qu’apparaît ma bien-aimée, à la taille élancée comme celle d’un cyprès, à la démarche lente et gracieuse.


Celui à qui l’amour a donné la vie ne mourra jamais. C’est pourquoi l’éternité de notre existence est inscrite sur les feuillets de l’univers.


Je crains bien qu’au jour du jugement dernier le pain licite du cheikh[2] n’ait aucun mérite sur notre illicite boisson.


Ô Zéphyr, si tu viens à passer par l’Élysée où sont réunis nos amis, n’oublie pas notre mie[3] et en lui présentant nos saluts, dis-lui :


Pourquoi, dès à présent et de propos délibéré, nous oublier ainsi ? Assez tôt viendra le temps où tu oublieras jusqu’à notre nom[4].


L’effet des vapeurs du vin sied aux yeux langoureux de notre ravissante amie. Là, est la raison pour laquelle on nous a prédestiné à cette douce ivresse à laquelle nous nous livrons.


Cette plaine céleste, semblable à une mer sans bornes, et ce croissant qui, tel qu’un navire, semble voguer sur l’onde, sont inondés des bienfaits de notre Hadji Qawam[5].


Donne un libre cours à tes larmes, ô Hafiz, laisse couler ces grains de perle, il se peut qu’alors, attiré par ces appâts, l’oiseau compatissant qui rapproche les amants vienne se prendre dans nos filets !


  1. La coupe est le cœur du Soufi éclairé par la lumière spirituelle ; mais c’est aussi l’univers inondé de la splendeur de Dieu. Dieu s’y reflète, et c’est ainsi que je l’ai vu ; pourquoi vous étonner dès lors si je chante les louanges de la coupe et si je veux y tremper mes lèvres ? Vous n’y connaissez rien, vous qui nous donnez le nom d’ivrogne et de débauché.
  2. Ainsi que nous l’avons dit, le bien et le mal n’existent pas en ce bas-monde. Dès lors, au jugement dernier, quelle différence y aura-t-il entre le vin que nous avons bu, et qui est impur, et le pain sans tache des docteurs musulmans ? Cela veut dire, en généralisant, que les actions prétendues orthodoxes des docteurs musulmans ne seront pas élevées au-dessus de notre débauche et de notre ivrognerie.
  3. La divinité, objet de notre unique amour.
  4. Quelques manuscrits donnent ici ce vers : « Dans son ardent désir d’atteindre l’objet de son amour, mon cœur, semblable à la tulipe, se resserre et se trouve à l’étroit. Oh ! fortune, oiseau volage, quand nous seras-tu propice ? »
  5. Après les strophes précédentes si poétiquement mystiques, le lecteur est surpris de voir Hafiz tomber dans une banalité pareille, dans le but unique d’être agréable à Hadji Qawam, son contemporain et ministre puissant à Chiraz, en exagérant sa libéralité jusqu’à vouloir que le ciel et la lune lui en soient reconnaissants.