Quatre jours sur le champ de bataille

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Quatre jours
sur le champ de bataille
Traduction du russe par Léon Golschmann et Ernest Jaubert (1896)




QUATRE JOURS

SUR LE CHAMP DE BATAILLE


Je me souviens... Nous courions dans un bois, les balles sifflaient, des branches tombaient, nous traversions des fourrés d’aubépine. Les coups de fusil devinrent plus fréquents, Quelque chose de rouge passa vivement, çà et là, vers la lisière. Sidoroff, un tout jeune soldat de la 1ère compagnie ( « comment est-il tombé dans notre détachement ? » pensais-je), s’affaissa tout d’un coup et me regarda de ses grands yeux effrayés. De sa bouche coulait un filet de sang. Oui, je m’en souviens très bien. Je me rappelle aussi Savoir rencontré, lui, dans un hallier, presque à la lisière... C’était un Turc grand et gros, mais je courais droit vers lui, tout faible et maigre que je fusse. Un craquement retentit, quelque chose d’énorme me sembla passer rapidement ; en même temps je sentis un tintement dans les oreilles.

— C’est lui qui a tiré sur moi, pensai-je.

Et lui, poussant des cris d’horreur, s’appuya du dos contre un épais buisson d’aubépine. Il aurait pu se transporter de l’autre côté du buisson, mais son épouvante lui faisait perdre la tête, et il se heurtait contre les rameaux piquants. D’un coup je lui fis lâcher son fusil, d’un autre j’enfonçai je ne sais où ma baïonnette. J’entendis quelque chose gémir ou plutôt mugir.

Je courus plus loin. Les nôtres criaient « hourra ! » tombaient, tiraient. Je me rappelle avoir tiré, moi aussi, plusieurs coups après être sorti du bois, dans une clairière. Tout à coup, le « hourra ! » devint plus fort, et nous nous mimes à avancer tous à la fois. C’est-à-dire, non pas nous, mais les nôtres, puisque j’étais resté en arrière. Cela me sembla étrange. Mais ce qui me surprit encore plus, c’est que tout disparut brusquement, tous les cris, tous les coups de fusil cessèrent. Je n’entendais plus rien, je voyais seulement quelque chose de bleu ; c’était sans doute le ciel. Puis le ciel lui-même s’effaça.

...Je ne me suis jamais trouvé dans une situation aussi étrange. Il me semble que je suis couché sur le ventre , et je ne vois devant moi qu’un petit espace de terre. Quelques brins d’herbe, sur l’un d’eux une fourmi marchant la tête en bas, des détritus végétaux, voilà tout mon univers. Et encore ne le vois-je que d’un seul œil, l’autre étant fermé par quelque chose de dur., sans doute le rameau sur lequel s’appuie ma tête. Je suis dans une position extrêmement mal commode, je veux me remuer, mais je ne comprends absolument pas pourquoi je ne peux faire le moindre mouvement. Ainsi passe le temps. J’entends le bruit de sauterelles, le bourdonnement d’une abeille ; rien de plus. Enfin je fais un effort, je dégage ma droite de dessous mon corps et, les deux mains appuyées sur la terre, je cherche à me soulever sur les genoux.

Quelque chose d’aigu et de rapide comme l’éclair me traverse tout entier, des genoux à la poitrine et à la tête, et je retombe. De nouveau, tout s’obscurcit, tout s’efface.

... Je me suis réveillé. Pourquoi vois-je les étoiles qui brillent d’un éclat si vif sur le ciel bleu-noir de la Bulgarie ? Ne suis-je pas dans la tente ? Pourquoi en suis-je sorti ? Je fais un mouvement et je ressens une douleur lancinante aux jambes.

Oui, j’ai été blessé dans le combat. Grièvement pu non ? Je me tâte les jambes, à l’endroit où elles me font mal. Et toutes deux sont couvertes de sang caillé. Quand je les touche avec les mains, la douleur devient encore plus forte. C’est comme le mal aux dents : continu, poignant à vous arracher l’âme. Mes oreilles bourdonnent, ma tête est lourde. Je comprends vaguement que je suis blessé aux deux jambes. Qu’est-ce donc ? Pourquoi ne m’a-t-on pas ramassé ? Les Turcs nous ontils donc mis en déroute ? Je commence à me rappeler ce qui m’est arrivé, d’abord vaguement, puis plus nettement, et j’arrive à la conclusion que nous ne sommes pas du tout vaincus : parce que je suis tombé (cela, du reste, je ne me le rappelle pas ; je me souviens seulement que tout le monde a volé en avant, tandis que moi je ne pouvais courir, et il ne m’est resté que quelque chose de bleu devant les yeux) — parce que je suis tombé sur le petit pré, au sommet de la colline. Ce petit pré nous avait été indiqué par notre chef de bataillon.

— Mes braves, nous y arriverons ! nous cria-t-il de sa voix sonore.

Et nous y sommes arrivés ; donc nous ne sommes pas en déroute... Pourquoi donc ne m’a-t-on pas ramassé ? Cependant ce pré est ouvert de tous côtés, la vue s’étend au loin, et certes, il n’y a pas que moi qui sois couché ici. Leur fusillade était si nourrie ! Il faut que je tourne la tête et que je regarde. Maintenant cela me sera plus commode, car au moment où, réveillé, et me soulevant, j’apercevais les brins d’herbe et la fourmi rampant la tête en bas, je ne suis pas retombé dans la même position, mais je me suis retourné sur le dos. C’est justement pour cela que je vois ces étoiles.

Je me lève et je m’assois. C’est difficile quand on a les deux jambes brisées. Plusieurs fois je suis pris de désespoir ; enfin je parviens à me mettre sur mon séant ; une douleur me point les yeux et m’arrache des larmes.

Au-dessus de moi apparaît un pan de ciel bleu-noir, où brillent une grande étoile et plusieurs petites ; tout autour, quelque chose de sombre se dresse. Ce sont des buisso ns : ils m’ont caché à la vue des nôtres, voilà pourquoi on ne m’a pas découvert.

Je sens les racines de mes cheveux se dresser sur ma tête.

Cependant comment me retrouvé-je dans les buissons, s’ils ont tiré sur moi dans le petit pré ? Blessé, j’ai dû ramper jusqu’ici sans en avoir conscience, à cause de la douleur. Seulement il est étrange que je ne puisse plus remuer maintenant, tandis qu’alors j’ai pu me traîner jusqu’à ces buissons ! Peut-être n’avais-je à ce moment-là qu’une blessure, et qu’une deuxième balle est venue m’achever ici.

Des taches d’un blanc rosâtre commencent à tourner rapidement autour de moi. La grande étoile a pâli, plusieurs des petites ont disparu. C’est la lune qui se lève. — Comme on est bien maintenant à la maison !...

Des bruits singuliers arrivent jusqu’à moi... Comme si quelqu’un gémissait. Oui, c’est un gémissement. Serait-ce encore un oublié qui est couché à côté de moi, les jambes brisées ou une balle dans le ventre ? — Non, les gémissements sont si proches, et cependant, il me semble qu’il n’y a personne à côté de moi... Mon Dieu, mais c’est moi-même ! Ce sont des gémissements si faibles et si plaintifs !... Cela me fait-il donc réellement si mal ? Sans doute que oui. Seulement je ne comprends pas cette douleur, parce que j’ai dans la tête du brouillard, du plomb... Mieux vaut me coucher de nouveau, et m’endormir... Mais est-il bien sûr que je me réveillerai ? Il n’importe.

Au moment où je vais me coucher, une large bande pâle de lumière lunaire éclaire nettement la place où je suis couché, et je distingue quelque chose de sombre et de grand, étendu environ à cinq pas de moi. Par places, on voit reluire des reflets. Ce sont des boutons ou des effets d’équipement. C’est ou bien un cadavre ou bien un blessé.

C’est égal, je me coucherai...

Non, ce n’est pas possible ! Les nôtres ne sont pas partis. Ils ont débusqué les Turcs et occupé cette position. Pourquoi donc n’entend-on pas le bruit des conversations ni le pétillement des feux ? Mais c’est ma faiblesse qui m’empêche d’entendre. Ils sont sûrement ici.

— Au secours ! Au secours !

Des sanglots sauvages, insensés, rauques, s’échappent de ma poitrine, mais ils restent sans réponse. Ils résonnent fortement dans l’air de la nuit. Puis tout redevient silencieux, Rien que les grillons qui bourdonnent toujours infatigablement. La lune me regarde, avec pitié, de sa face ronde.

Si lui était blessé, ce cri l’aurait réveillé. C’est un cadavre. Un des nôtres ou un Turc ? Ah ! mon Dieu, comme si cela n’était pas indifférent ! Et le sommeil clôt mes yeux enflammés.

Je suis couché, les yeux fermés, quoique je sois réveillé depuis longtemps. Je ne veux pas les ouvrir, parce que je sens à travers mes paupières la lumière du soleil ; si je les ouvrais, elle les brûlerait. Et puis il vaut mieux ne pas remuer... Hier (il me semble que c’était hier !) j’ai été blessé ; un jour s’est passé, un deuxième se passera, je mourrai : que m’importe ? Il vaut mieux ne pas remuer. Que mon corps reste immobile. Comme il serait bon aussi d’arrêter le travail du cerveau ! Malheureusement, cela m’est impossible. Des pensées, des souvenirs obsèdent mon esprit. Il est vrai que cela ne durera pas longtemps : bientôt arrivera la fin. Quelques lignes dans les journaux... que nos pertes ne sont pas considérables... tant de blessés... un volontaire, nommé Ivanoff, a été tué... Non, on n’écrira même pas le nom ; on dira simplement : un seul tué... Un seul troupier... Et je songe à certain petit chien...

Un vrai tableau se représente nettement à mon imagination. C’était il y a longtemps : du reste, tout, toute ma vie, cette vie où je n’étais pas encore couché ici, les jambes brisées, se passait il y a si longtemps !... Je marchais dans une rue ; un groupe de curieux m’arrêta. La foule regardait silencieusement quelque chose de blanc, couvert de sang et poussant des cris plaintifs. C’était un beau petit chien ; un tramway lui avait passé dessus. Il mourait- comme je meurs maintenant. Un concierge fendit la foule, prit le petit chien au collet et l’emporta. La foule se dispersa.

Y aura-t-il quelqu’un pour m’emporter ? Non, reste couché et meurs. Et cependant comme la vie est belle ! Le jour où le malheur arriva au petit chien, j’étais heureux. Je marchais dans une sorte d’enivrement, et il y avait de quoi. Vous, mes souvenirs, ne me tourmentez pas ! Laissez-moi en paix ! Bonheur passé, douleurs présentes... J’aimerais mieux n’avoir connu que des douleurs, ne pas être tourmenté par des souvenirs qui m’entraînent malgré moi à des comparaisons. Ah ! bonheurs passés, beaux rêves évanouis ! Vous êtes pires que des blessures.

Cependant il commence à faire chaud. Le soleil brûle. J’ouvre les yeux, je vois les mêmes buissons, le même ciel, — seulement à la clarté du jour. Voici mon voisin. Oui, c’est un Turc, un cadavre. Qu’il est énorme ! Je le reconnais : c’est le même...

Devant moi est couché un homme tué par moi. Pourquoi l’ai-je tué ?...

Il est couché ici, mort, couvert de sang. Pourquoi le sort l’a-t-il amené ici ? Qui est-il ? Peut-être a-t-il comme moi une vieille mère !... Pendant longtemps elle demeurera assise, le soir, à la porte de sa pauvre chaumière, et regardera vers le nord lointain si son fils chéri, son soutien, son nourricier, n’arrive pas.

Et moi ? moi aussi... Je changerais même avec lui. Comme il est heureux ! il n’entend rien, il ne sent ni douleur, ni mortelle angoisse, ni soif... La baïonnette lui est entrée droit dans le cœur... Voici, sur son uniforme, un grand trou noir ; autour de lui, du sang. C’est moi qui ai fait cela.

Je ne le voulais pas. Je ne voulais du mal à personne, lorsque j’allais me battre. L’idée que j’aurais, moi aussi, à tuer des hommes ne s’offrait pas à mon esprit. Je me représentais seulement comment j’offrirais ma poitrine aux balles. J’ai marché et je l’ai offerte.

Eh bien ! qu’est-il arrivé ? Sot ! sot ! Et ce malheureux Fellah (il porte l’uniforme égyptien) est encore moins coupable. Avant qu’on les eût embarqués sur un bateau, comme des harengs dans un tonneau, et amenés à Constantinople, il n’avait jamais entendu parler ni de la Russie, ni de la Bulgarie.

On lui avait ordonne fie marcher et il avait marché. S’il ne l’avait pas fait, on l’aurait frappé d’un bâton. ou bien un pacha lui aurait envoyé une balle de revolver. Il avait effectué une longue et pénible marche de Stamboul à Roustchouk. Nous l’avions attaqué, il s’était défendu. Mais voyant que nous étions des gens terribles, ne craignant pas sa carabine anglaise brevetée de Pibaudy et .Martini, que nous avancions toujours et quand même, il avait été pris de terreur. Comme il voulait se sauver, un petit homme, qu’il aurait pu assommer d’un seul coup de son poing noir, s’était jeté brusquement sur lui et lui avait enfoncé sa baïonnette dans le cœur.

En quoi donc était-il coupable ?

Et moi, en quoi suis-je coupable, quoique je l’aie tué ? En quoi suis-je coupable ? Pourquoi la soif me tourmente-t-elle ? La soif ! Oui sait ce que ce mol signifie ! Même au moment où nous traversions la Roumanie en faisant, par une horrible chaleur de 40°, des marches de cinquante verstes, même alors je n’éprouvais pas ce que j’éprouve maintenant. Ah ! si quelqu’un arrivait !

Mon Dieu ! mais dans son énorme gourde, il y a sûrement de l’eau. Il faut parvenir jusqu’à lut. Au prix de quels efforts ? N’importe, j’y parviendrai.

Je rampe, mes jambes traînent, mes bras affaiblis meuvent à peine le corps immobile. Cinq mètres tout au plus me séparent du cadavre ; mais, pour moi, c’est sinon plus, en tout cas pire que des dizaines de kilomètres. Il faut quand même ramper. Ma gorge est enflammée et brûle comme du feu. Et puis, sans eau, je mourrai plus vile. Peut-être tout de même...

Et je rampe. Mes pieds raclent la terre, et chaque mouvement provoque une douleur insupportable. Je crie, je crie en sanglotant, et je rampe quand même. Enfin le voici. Voici la gourde ; il y a dedans de l’eau... et que d’eau ! il me semble qu’elle est plus qu’à moitié pleine. Oh ! j’aurai de l’eau pour longtemps... — Jusqu’à la mort !

Tu me sauves, ma victime. Je me suis mis à détacher la gourde, en m’appuyant sur un coude, et tout d’un coup, ayant perdu l’équilibre, je suis tombé le visage sur la poitrine de mon sauveur. On sentait déjà une forte odeur de cadavre.

Je me suis désaltéré. L’eau était chaude, mais elle n’était pas gâtée, et puis il y en avait beaucoup. Je vivrai encore quelques jours ! Je me souviens d’avoir lu dans un traité de physiologie que l’homme peut vivre plus d’une semaine sans nourriture, pourvu qu’il ait de l’eau. Oui, il y a même dans ce livre l’histoire d’un suicidé qui se laissa mourir de faim. Il vécut très longtemps parce qu’il buvait.

Eh bien ? Si je vis encore cinq ou six jours, qu’est-ce que cela me fera ? Les nôtres sont partis, les Bulgares se sont dispersés. Il n’y a pas de route dans le voisinage. Je mourrai quand même. Seulement, au lieu d’une agonie de trois jours, je m’en suis fait une d’une semaine. Ne vaut-il pas mieux en finir ? A côté de mon voisin se trouve son fusil, un excellent produit anglais. Il suffit de tendre la main ; puis, un clin d’œil, et c’est fini. Des cartouches traînent également par terre ; il y en a un tas. Il n’a pas eu le temps de les employer toutes.

Alors, faut-il que j’en finisse ou que j’attende ? — Quoi ? La délivrance ? La mort ?.. Attendre jusqu’à ce que les Turcs

arrivent et se mettent à enlever la peau de mes jambes blessées ? — Il vaut mieux que j’en finisse moi-même...

Non, il ne faut pas perdre courage ; je lutterai jusqu’à la fin, jusqu’à mes dernières forces. Car si l’on me trouve, je suis sauvé. Peut-être mes os ne sont-ils pas touchés ; on me guérira. Je reverrai mon pays, ma mère, Macha...

Bon Dieu, fais qu’elles ne sachent jamais toute la vérité ! Qu’elles pensent que j’ai été tué raide. Que deviendront-elles, lorsqu’elles auront appris que j’ai agonisé pendant deux, trois, quatre jours !

La tête me tourne ; l’effort de ramper jusqu’à mon voisin m’a définitivement épuisé. Et, par-dessus le marché, cette horrible odeur ! Comme il

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est devenu noir !... Comment sera-t-il demain ou après demain ? Je ne reste maintenant ici que parce que je n’ai pas assez de forces pour m’éloigner. Je me reposerai et je ramperai jusqu’à mon ancienne place ; le vent vient justement de là-bas, il emportera loin de moi l’odeur repoussante.

Je suis couché dans un état d’épuisement complet. Le soleil me brûle le visage et les mains. Je n’ai rien pour me couvrir. Si la nuit arrivait enfin : ce sera, il me semble, la deuxième.

Mes idées s’embrouillent et je m’endors.


... J’ai dormi longtemps, car, lorsque je me suis réveillé, il faisait déjà nuit. Tout est comme avant : mes blessures me font souffrir, mon voisin est toujours aussi énorme et immobile.

Je ne peux m’empêcher de penser à lui. Ai-j e donc quitté tout ce qui m’était doux et cher, fait une marche de mille verstes, subi la faim, le froid, la chaleur ; suis-je donc enfin couché ici, en proie à des douleurs atroces, rien que pour que ce malheureux ait cessé de vivre ? Qu’ai-je accompli d’utile pour les opérations militaires, à part ce meurtre ?

Un meurtre, un meurtrier... et qui donc ? Moi !

Lorsque j’eus l’idée d’aller combattre, ma mère et Macha ne m’en dissuadèrent pas, tout en me baignant de leurs pleurs. Aveuglé par mon idée, je ne voyais pas ces pleurs. Je ne comprenais pas (maintenant je l’ai compris) ce que je faisais des êtres qui me sont chers.

Mais cela vaut-il la peine de s’en souvenir ? On ne fait pas renaître le passé.

Et quelles étranges appréciations mon acte a provoquées chez beaucoup de mes connaissances.

— Ah ! le fou ! il se fourre sans savoir lui-même où ni pourquoi !

Comment pouvaient-ils parler ainsi ? Comment de telles paroles s’accordent-elles avec faim idées sur l’héroïsme, l’amour de la patrie et autres choses analogues ? A leurs yeux je possédais toutes ces vertus. Et, malgré cela, je suis un fou !

Je me rends donc à Kichenev ; on me charge d’un havresac et de toutes sortes d’attributs militaires. Et je marche avec des milliers de soldats parmi lesquels, sans doute, quelques-uns seulement sont là de leur plein gré, comme moi. Les autres seraient restés chez eux, si on le leur avait permis. Cependant ils marchent aussi bien que nous autres volontaires, ils font des milliers de verstes, ils combattent aussi bie n que nous, peut-être mieux. Ils accomplissent leur devoir, eux qui abandonneraient tout et s’en iraient aussitôt, si on le leur permettait.

... Une piquante brise matinale se fit sentir. Les buissons s’agitèrent, un petit oiseau à moitié endormi s’envola. Les étoiles s’éteignirent. Le ciel bleu foncé devint gris, se couvrit de gracieux et légers nuages plumeux. Une demi-obscurité planait sur la terre. C’était l’aurore de la troisième journée de ma... comment l’appellerai-je ? La vie ? L’agonie ?

La troisième... Combien m’en reste-t-il encore ?En tout cas, pas beaucoup. Je suis très affaibli et il me semble que je ne pourrai m’éloigner du cadavre. Bientôt nous nous vaudrons, et nous ne nous gênerons plus l’un l’autre.

... Il faut que je me désaltère. Je boirai trois fois par jour : le malin, h midi et le soir.

Le soleil s’est levé. Son énorme disque, tout strié et divisé par les brandies noires des buissons, est rouge comme du sang. Je croîs qu’il fera chaud aujourd’hui. Mon voisin, que deviendras-tu ? Maintenant déjà, tu es horrible.

Oui, il était horrible. Ses cheveux commençaient à tomber. Sa peau, autrefois noire, était devenue pâle et jaune ; son visage enflé était tellement tendu, que la peau avait crevé derrière l’oreille. Des vers y pullulaient. Ses pieds, serrés dans des bottines, avaient gonflé et, entre les crochets des bottines, d’énormes ampoules s’étaient produites. Et tout son corps était énormément tuméfié. Qu’en ferait le soleil tout à l’heure ?

... Il m’est insupportable d’être couché si près de lui. Je dois m’en éloigner coûte que coûte. Mais y parviendrai-je ? Je peux encore lever le bras, déboucher la gourde, me désaltérer ; mais déplacer mon corps lourd et immobile ? J’essaierai quand même, dussé-je ne m’éloigner que d’un demi-pas par heure.

Toute la matinée est employée à ce déplacement. La douleur est forte, mais que m’est-elle maintenant ? Je ne me rappelle plus, je ne peux plus me figurer les sensations d’un homme bien portant. Je suis même comme habitué à la souffrance. Ce matin, je suis quand même parvenu à m’éloigner d’environ cinq mètres, et à me retrouver à ma place antérieure. Mais je n’ai pas joui longtemps de l’air frais, si Pair peut être frais h six pas d’un cadavre en putréfaction. Le vent change et m’apporte de nouveau l’odeur, tellement repoussante qu’elle me donne des nausées. Mon estomac vide se contracte douloureusement et convulsivement. Tous mes viscères se retournent en moi. Et toujours cette infecte odeur qui m’écœure !...

Je suis pris de désespoir et je pleure...

Extrêmement affaibli et tout étourdi, j’étais étendu presque dans un état de défaillance. Tout à coup... n’est-ce pas l’illusion d’un esprit détraqué ? Il me semble que non. Oui, c’est une conversation. Un piétinement de chevaux, un bruit de voix humaines. J’ai voulu crier, mais je me suis retenu. Si ce sont des Turcs ? Qu’arrivera-t-il alors ? A ces tourments d’autres s’ajouteront, plus horribles, dont le simple récit fait dresser les cheveux. Ils m’arracheront la peau, rôtiront mes jambes blessées... Et si ce n’était que cela ! mais ils sont inventifs. Vaut-il donc mieux expirer dans leurs mains que de mourir ici ?... Et si c’étaient des nôtres ? Ah ! buissons maudits ! pourquoi élevez-vous autour de moi une haie aussi épaisse ? Je ne vois rien à travers ; sur un seul point, il y a, entre les branches, comme une petite fenêtre, qui m’ouvre la vue dans le lointain. Il y a là, je crois, un petit ruisseau, où nous avons bu avant le combat. Oui, voilà l’énorme grès placé sur le ruisseau comme un petit pont. Ils passeront sûrement par là. Le bruit s’apaise. Je ne peux distinguer la langue qu’ils parlent : j’ai même l’ouïe affaiblie. Mon Dieu, si c’étaient des nôtres... Je vais crier, ils m’entendront même du ruisseau. Cela vaut mieux que de m’exposer à tomber entre les pattes des Bachi-bouzouks. Pourquoi donc tardent-ils si longtemps ? L’impatience me tourmente ; je ne perçois même plus l’odeur du cadavre, quoiqu’elle n’ait point diminué.

Et tout d’un coup, au passage du ruisseau, se montrent des cosaques ! Des uniformes bleus, des bandes de pantalon rouges, des lances. Il y en a toute une demi-centaine. En avant, sur un excellent cheval, un officier portant une barbe noire. A peine la troupe a-t-elle franchi le ruisseau, qu’il se tourne sur sa selle en arrière de tout son corps, et crie :

— Au t-r-r-ot, ma-arche !

— Attendez, attendez pour Dieu ! Au secours, au secours, mes frères ! crié-je.

Mais le piétinement des chevaux robustes, le cliquetis des sabres et la conversation animée des cosaques sont plus forts que mon râle — et on ne m’entend pas !

Oh ! Anathème ! Epuisé, je tombe, le visage contre le sol et me mets à sangloter. De la gourde renversée par moi, coule l’eau, ma vie, mon salut, le sursis de ma mort. Mais je ne m’en aperçois que lorsqu’il ne reste pas plus d’un demi-verre d’eau : le reste a disparu dans la terre avide et sèche.

Puis-je me rappeler la stupeur qui s’empara de moi après cet horrible incident ? Je restais immobile, les yeux à demi clos. Le vent changeait tout le temps cl tantôt m’apportait de l’air frais cl pur, tan loi de nouveau l’odeur de la pourriture. Mon voisin était devenu ce jour-là plus horrible qu’aucune description ne saurait l’exprimer. À un moment donne, lorsque j’ouvris les yeux pour le regarder, je fus pris d’épouvante. Son visage n’existait plus. La peau s’en était détachée. Le terrible rictus des os, le rictus éternel, me semble plus hideux, plus affreux que jamais, quoique j’eusse eu plus d’une fois l’occasion de tenir dans mes mains des crânes, et de préparer des têtes entières. Ce squelette en uniforme, avec des boulons luisants, me fit frissonner.

« C’est la guerre, pensais-je ; voilà son image. »

Le soleil chauffe et brûle comme auparavant. Mes mains et mon visage sont brûlés depuis longtemps, J’ai bu tout le restant de l’eau. J’étais tellement tourmenté par la soif que malgré ma résolution de boire une gorgée, j’avais avalé le tout d’un seul coup. Ah ! pourquoi n’ai-je pas hélé les cosaques, lorsqu’ils étaient si près de moi ? Les cavaliers eussent-ils même été des Turcs, mieux eût valu pour moi. Car ils m’auraient torturé pendant une heure, deux heures, tandis que maintenant, je ne sais pas combien de temps encore je resterai couché ici à souffrir. Ma mère, ma chérie ! Tu arracheras les tresses grises, tu frapperas de la tête contre le mur, tu maudiras le jour où tu m’as mis au monde, tu maudiras tout l’univers pour avoir inventé la guerre si fatale aux hommes.

Mais, toi et Macha, vous n’apprendrez probablement pas mes souffrances. Adieu, ma mère, adieu, ma fiancée, mon amour ! Ah ! comme c’est pénible, comme c’est douloureux ! Quelque chose m’étreint le cœur.

Encore ce petit chien blanc ! Le concierge n’en eut pas de pitié, il lui broya la tête contre le mur, et le lança dans une fosse où l’on jetait les ordures et les détritus. Mais il était encore vivant et il souffrit encore pendant vingt-quatre heures. Moi, je suis plus malheureux que lui, puisque je souffre déjà depuis trois longues journées. Demain, c’est le quatrième, puis le cinquième, le sixième... Mort, où es-tu ? Viens ! viens ! Prends-moi !

Mais la mort ne vient pas, et ne me prend pas. Et je suis couché sous un soleil terrible, je n’ai pas une gorgée d’eau pour rafraîchir ma gorge enflammée, et le cadavre m’infecte. Il est complètement pourri. Des myriades de vers en tombent. Comme ils grouillent ! Lorsqu’il sera dévoré, et qu’il n’en restera que les os et l’uniforme, alors mon tour viendra. Et je serai comme lui.

Le jour se passe, la nuit se passe. Toujours la même chose. Le matin arrive. Toujours la même chose. Encore un jour se passe...

Les buissons s’agitent et bruissent comme s’ils parlaient doucement.

— Tu mourras, tu mourras, tu mourras, murmurent-ils.

— Tu ne les verras pas, tu ne les verras pas, tu ne les verras pas, répondent les buissons de l’autre côté.

— Il n’y a pas moyeu de les découvrir ! prononça une voix forte à côté de moi.

Je suis pris d’un frisson, et je reviens brusquement à moi. A travers les buissons me regardent les bons yeux, bleus de Vakovlev, notre caporal.

— Des pelles ! crie-t-il. Il y en a encore deux par ici ; un des nôtres et un des leurs.

— Pas besoin de pelles, il ne faut pas m’enterrer, je suis vivant ! veux-je crier ; mais un faible gémissement s’exhale seul de mes lèvres desséchées.

— Mon Dieu ! Mais on dirait qu’il est encore en vie ? Monsieur Ivanoff ! Mes braves ! venez ici, notre monsieur est vivant ! Et courez vite chercher un médecin.


* * *


Une demi-minute après on me verse dans la bouche de l’eau, de l’eau-de-vie et encore autre chose. Puis tout disparaît.

La civière se meut avec un doux balancement. Ce mouvement me berce. Tantôt je me réveille, tantôt je m’endors de nouveau. Mes blessures, pansées, ne me font pas mal ; une sensation de bien-être indicible est répandue dans tout mon corps.

— Halte-là ! mettez par terre ! Infirmiers ! quatrième détachement, marche ! à la civière ! Prenez... sou levez !

C’est Pierre Ivanitch, l’officier de notre ambulance, un homme grand, maigre et très doux, qui commande. Il est si grand qu’en tournant les yeux de son côté, je vois constamment sa tête avec sa barbe longue et rare et le haut de son corps, quoique la civière soit portée sur les épaules de quatre soldats robustes.

— Pierre Ivanitch ! murmurai-je.

— Quoi, mon cher ?

Pierre Ivanitch se penche sur moi.

— Pierre Ivanitch ! que vous a dit le docteur ? Est-ce bientôt que je mourrai ?

— Allons donc, Ivanoff. Vous ne mourrez pas. Vous avez tous les os intacts. Quelle chance ! Pas un os, pas une artère ! Comment avez-vous pu vivre ces trois jours et demi ? Qu’avez-vous mangé ?

— Rien.

— Et qu’avez-vous bu ?

— J’ai pris la gourde du Turc. Pierre Ivanitch, je ne peux pas parler maintenant. Plus tard.

— Eh bien, que le ciel vous conserve, mon cher, dormez tranquillement.

De nouveau le sommeil, l’oubli...

Je me suis réveillé dans l’ambulance divisionnaire. Auprès de moi se tiennent des médecins, des sœurs de charité, et en outre je vois le visage connu d’un célèbre professeur de l’Académie de Pétersbourg, penché au-dessus de mes jambes. Il les examine rapidement et m’adresse la parole :

— Eh bien, vous avez de la chance, je une homme ! Vous vivrez. Nous vous avons bien pris une jambe, mais ce n’est rien. Pouvez-vous parler ?

Je peux parler et je leur raconte tout ce qui est écrit ci-dessus…