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Traduction par T. de Wyzewa.
Perrin (p. 253-268).

CONCLUSION


J’ai fait de mon mieux pour résumer, dans ce qu’on vient de lire, mes pensées sur un sujet qui depuis quinze ans n’a pas cessé de m’occuper. Je ne veux pas dire par là, on l’entend bien, qu’il y a quinze ans que j’ai commencé à écrire à cette étude ; mais il y a certes au moins quinze ans que j’ai commencé à écrire une étude sur l’art, en me disant que, une fois parti sur ce sujet, j’irais jusqu’au bout sans m’arrêter. Et cependant mes idées sur ce sujet se sont trouvées si peu nettes, que je n’ai pu les exprimer sous une forme satisfaisante. Et jamais depuis ce temps je n’ai cessé de réfléchir à ce sujet ; et six ou sept fois je me suis de nouveau mis à écrire une étude sur lui ; mais chaque fois, après avoir écrit un certain nombre de pages, je me suis senti hors d’état de conduire mon travail jusqu’au bout. Aujourd’hui enfin j’ai pu le conduire jusqu’au bout ; et si mauvais que soit mon travail, j’espère du moins ne pas m’être trompé dans la pensée qui en forme la base, et qui consiste à considérer l’art de notre temps comme engagé dans une fausse voie. Puisse donc ce travail ne pas rester sans fruit ! Mais pour que l’art puisse sortir de sa fausse voie et revenir à sa destination naturelle, il faut qu’une autre branche non moins importante de l’activité intellectuelle des hommes, la science, avec laquelle l’art se trouve toujours dans une relation d’étroite dépendance, il faut que, elle aussi, elle sorte de la fausse voie où elle se trouve engagée.

L’art et la science ont entre eux une relation aussi étroite que les poumons et le cœur ; et si l’un des deux organes est perverti, l’autre ne peut plus fonctionner normalement. La science véritable enseigne aux hommes les connaissances qui doivent avoir pour eux le plus d’importance et diriger leur vie. L’art transporte ces connaissances du domaine de la raison dans celui du sentiment. Si donc le chemin que suit la science est mauvais, le chemin suivi par l’art sera mauvais aussi. L’art et la science ressemblent à ces bateaux qui vont deux par deux sur les rivières, l’un portant une machine et remorquant l’autre. Si le premier s’engage dans une fausse direction, le second ne peut s’empêcher de l’y suivre.

Et de même que l’art, d’une façon générale, est la transmission de tous les sentiments possibles, mais que cependant, au sens étroit du mot, il n’y a d’art sérieux que celui qui transmet aux hommes des sentiments importants pour eux, de même la science, d’une façon générale, est l’expression de toutes les connaissances possibles, mais il n’y a pour nous de science sérieuse que celle qui exprime des connaissances importantes pour nous.

Or, ce qui détermine le degré d’importance, aussi bien des sentiments que des connaissances, c’est la conscience religieuse d’une société et d’une époque données, c’est-à-dire la conception commune que se font du sens de la vie les hommes de cette époque et de cette société. Ce qui contribue le plus à réaliser cet idéal de la vie, c’est cela qui doit être enseigné le plus ; ce qui y contribue moins doit être moins enseigné ; et ce qui ne contribue en aucune façon à réaliser la destination de la vie humaine, cela ne doit pas être enseigné du tout, ou, si on l’enseigne, ne doit pas du moins être considéré comme n’ayant aucune importance. Ainsi il en a été toujours ainsi autrefois pour la science ; ainsi il en devrait être encore maintenant, car c’est ainsi que l’exige la nature même de la pensée et de la vie de l’homme. Et cependant la science de nos classes supérieures non seulement ne reconnaît comme base aucune religion, mais tient même toutes les religions pour des superstitions.

Et, en conséquence, les hommes de notre temps nous affirment qu’ils apprennent indistinctement tout. Mais comme tout est beaucoup trop, puisque les sujets de la connaissance sont infinis, et puisqu’il est impossible d’apprendre tout indistinctement, ce n’est là qu’une affirmation purement théorique. Dans la réalité, les hommes n’apprennent pas tout, et ce n’est pas indifféremment qu’ils apprennent tout ce qu’ils apprennent. Dans la réalité, les hommes n’apprennent que ce qui est ou bien utile, ou bien agréable aux hommes qui s’occupent de la science. Et, ces hommes appartenant aux classes supérieures de la société, ce qui leur est le plus utile, c’est de maintenir l’ordre social qui permet à leurs classes de jouir de leurs privilèges ; et ce qui leur est le plus agréable, c’est de satisfaire de vaines curiosités n’exigeant pas d’eux un effort d’esprit trop considérable.

De là vient qu’une des sections de la science les plus en honneur est celle des sciences qui, comme l’histoire et l’économie politique, s’occupent surtout d’établir que l’ordre actuel de la vie sociale est bien celui qui a toujours existé et qui doit exister toujours, de telle sorte que toute tentative pour le modifier nous paraisse à la fois illégitime et vaine. Une autre section est celle des sciences expérimentales, comprenant la physique, la chimie, la botanique : ces sciences-là ne s’occupent que de ce qui n’a aucun rapport direct avec la vie, de ce qui est matière de pure curiosité, ou encore de ce qui peut contribuer à rendre plus commode l’existence des classes supérieures de la société. Et c’est pour justifier ce choix arbitraire et monstrueux, qu’ils ont fait parmi les diverses matières de la connaissance, que nos savants ont inventé une théorie correspondant de tout point à celle de l’art pour l’art, la théorie de la science pour la science.

La théorie de l’art pour l’art soutient que l’art consiste à s’occuper de tous les sujets qui font plaisir ; la théorie de la science pour la science soutient que la science consiste à enseigner tous les sujets qui ont de l’intérêt.

Et ainsi se fait que, des deux sections de la science qu’on enseigne aux hommes, l’une, au lieu d’enseigner comment les hommes devraient vivre pour réaliser leur destination, prêche la légitimité et l’immutabilité d’un mode de vie mensonger et funeste, tandis que l’autre section, celle des sciences expérimentales, s’occupe de questions de pure curiosité, ou encore de menues inventions pratiques.

Et, de ces deux sections de la science contemporaine, la première est mauvaise non seulement parce qu’elle trouble les idées des hommes et leur donne de fausses idées ; elle est encore mauvaise du fait même de son existence, et parce qu’elle occupe la place que devrait occuper la science véritable. Et la seconde section, celle-là même dont la science est aujourd’hui si fière, celle-là est mauvaise parce qu’elle détourne l’attention des hommes, loin des sujets vraiment importants, vers des sujets inutiles ; et elle est mauvaise encore parce que, dans l’organisation sociale qui se trouve légitimée et soutenue par les sciences de la première section, la plupart des inventions techniques de la science expérimentale servent non pas au bonheur, mais au malheur des hommes.

Seuls les hommes qui ont sacrifié leur vie à ces études inutiles, ceux-là seuls peuvent continuer à croire que ces découvertes et ces inventions, qui s’accomplissent dans le domaine des sciences expérimentales, sont une chose vraiment importante et profitable. Et si ces hommes le croient, c’est qu’ils ne regardent pas autour d’eux, et ne voient pas ce qui est vraiment important. Il leur suffirait de relever la tête de leur microscope, à travers lequel ils considèrent toutes les matières qu’ils étudient, il leur suffirait de jeter les yeux autour d’eux, pour voir combien sont vaines toutes ces connaissances dont ils tirent une si naïve vanité, en comparaison de ces autres connaissances auxquelles nous avons renoncé pour les remettre entre les mains des professeurs de jurisprudence, de finance, d’économie politique, etc. Il leur suffirait de jeter un coup d’œil autour d’eux pour voir que l’objet important et propre de la science humaine ne devrait pas être d’apprendre ce qui, par hasard, est intéressant, mais bien d’apprendre dans quel sens doit être dirigée la vie de l’homme, d’apprendre ces vérités religieuses, morales, sociales, sans lesquelles toute notre soi-disant connaissance de la nature ne saurait nous être qu’inutile ou funeste.

Nous sommes très heureux et très fiers de ce que notre science nous donne la possibilité d’utiliser, au profit de l’industrie, la force de la vapeur, ou encore de ce qu’elle nous permette de creuser des tunnels dans les montagnes. Mais comment ne songeons-nous pas que cette force de la vapeur, nous ne l’employons pas pour le bien-être des hommes, mais au contraire pour l’enrichissement d’un petit nombre de capitalistes ? Cette même dynamite, qui nous sert à percer des tunnels, comment ne songeons-nous pas que son principal emploi n’est pas de creuser des tunnels, mais de servir à la destruction de vies humaines, d’être un terrible instrument pour ces guerres que nous nous obstinons à considérer comme indispensables et auxquelles nous ne cessons pas de nous préparer ?

Et si même il est vrai — ce qui resterait à prouver — que la science soit aujourd’hui parvenue à empêcher la diphtérie, à couper les bosses, à guérir la syphilis, à accomplir des opérations étonnantes, etc., il n’y a pas là non plus de quoi nous enorgueillir, pour peu que nous songions à la véritable destination de la science. Si la dixième partie des forces qui se dépensent aujourd’hui à l’étude de sujets de pure curiosité ou de menues inventions pratiques, si la dixième partie de ces forces se trouvait employée à la véritable science, qui a pour objet le bonheur des hommes, nous verrions disparaître la moitié au moins de ces maladies qui encombrent aujourd’hui les cliniques et les hôpitaux ; nous ne verrions pas, comme aujourd’hui, des enfants que le régime des fabriques condamne à la phthisie et au rachitisme, nous ne verrions pas la mortalité des enfants dépassant, comme aujourd’hui, cinquante pour cent ; nous ne verrions pas des générations entières vouées à la maladie, nous ne verrions pas la prostitution, ni la syphilis, nous ne verrions pas ces guerres qui sont le massacre de millions d’hommes, nous ne verrions pas toutes ces monstruosités de sottise et de souffrance que notre science contemporaine ose tenir pour des conditions indispensables de la vie des hommes !

Mais notre conception de la science est à ce point pervertie, que les hommes de notre temps trouveront étrange qu’on leur fasse mention de sciences capables de diminuer la mortalité des enfants, de détruire la prostitution, la syphilis, la dégénérescence et la guerre. Nous en sommes venus à nous imaginer qu’il n’y a de science que lorsqu’un homme, dans un laboratoire, verse un liquide d’un verre dans un autre, regarde à travers un prisme, torture des grenouilles ou des cochons d’Inde, ou bien encore déroule dans une chaire un écheveau de phrases sonores et stupides, — que lui-même d’ailleurs ne cherche pas à comprendre, — sur les lieux communs de la philosophie, de l’histoire, du droit, de l’économie politique, tout cela sans autre objet que de démontrer que ce qui est doit toujours exister.

Et cependant la science, la vraie science, la seule qui mériterait la considération accordée aujourd’hui à sa contrefaçon, la vraie science consisterait à reconnaître à quoi nous devons croire et à quoi nous ne devons pas croire, comment nous devons et comment nous ne devons pas conduire notre vie, comment il convient que nous élevions nos enfants, comment nous pouvons profiter des biens de la terre sans écraser pour cela d’autres vies humaines, et quelle doit être notre conduite à l’égard des animaux, sans compter bien d’autres questions également importantes pour la vie des hommes.

Telle a toujours été la véritable science ; telle elle doit être. Et c’est cette science qui seule répond à la conscience religieuse de notre temps ; mais elle se trouve, d’une part, niée et combattue par tous les savants qui travaillent au maintien de l’ordre social présent, et, de l’autre côté, elle est tenue pour vaine, pour stérile, pour anti-scientifique par les malheureux dont l’intelligence a été atrophiée dans l’étude des sciences expérimentales.


La science étant entendue comme elle l’est aujourd’hui, quels sentiments peut-elle provoquer, que l’art, à son tour, puisse nous transmettre ? La première section de cette science provoque des sentiments arriérés, surannés, hors d’usage, et mauvais pour notre temps. Et l’autre section, toute consacrée à l’étude de sujets n’ayant aucun rapport avec la vie des hommes, est, par sa nature même, hors d’état de fournir aucune matière à l’art. Et ainsi il se fait que l’art de notre temps, pour être un art véritable, doit lui-même se frayer un chemin, malgré la science, ou bien mettre à profit les enseignements d’une science que notre monde n’admet pas, d’une science niée et rejetée par la partie orthodoxe de la science. C’est à ce parti qu’en est réduit l’art, quand il a le souci de réaliser sa destination.

Il faut du moins espérer qu’un travail pareil à celui que j’ai tenté pour l’art sera entrepris, un jour ou l’autre, au sujet de la science : un travail qui prouvera aux hommes la fausseté de la théorie de la science pour la science, qui leur montrera la nécessité de reconnaître la doctrine chrétienne dans son sens véritable, et qui, s’appuyant sur cette doctrine, leur apprendra à évaluer d’une façon nouvelle l’importance de ces connaissances dont nous sommes aujourd’hui si ridiculement fiers. Puissent les hommes reconnaître alors combien sont secondaires et insignifiantes les connaissances expérimentales, et combien essentielles, et d’une importance plus haute, les connaissances religieuses, morales, et sociales ! Puissent-ils comprendre que ces connaissances primordiales ne doivent pas être laissées, comme elles le sont maintenant, sous la tutelle et à la discrétion des classes riches, mais qu’elles doivent au contraire être remises entre les mains de tous les hommes libres et aimant la vérité, qui, souvent en contradiction avec les classes riches, recherchent la destination réelle de la vie ! Puissent les sciences mathématiques, astronomiques, physiques, chimiques, et biologiques, comme aussi la science appliquée et la médecine, n’être plus enseignées que dans la mesure où elles contribueront à affranchir les hommes des erreurs religieuses, juridiques, et sociales, dans la mesure où elles serviront au bien de tous les hommes, et non plus d’une seule classe privilégiée !

Alors seulement la science cessera d’être ce qu’elle est à présent, c’est-à-dire, d’une part, un système de sophismes destinés à maintenir une organisation sociale surannée ; d’autre part, un amas informe de connaissances, la plupart de peu d’utilité ou même absolument inutiles. Alors seulement elle deviendra ce qu’elle doit être, un tout organique, ayant une destination définie et compréhensible pour tous les hommes, à savoir : d’introduire dans la conscience humaine les vérités qui découlent de la conception religieuse d’une époque.

Et alors seulement l’art, toujours dépendant de la science, redeviendra ce qu’il peut et doit être, un organe parent de celui qu’est la science, également important pour la vie et le progrès des hommes.


L’art n’est pas une jouissance, un plaisir, ni un amusement : l’art est une grande chose. C’est un organe vital de l’humanité, qui transporte dans le domaine du sentiment les conceptions de la raison. Dans notre temps, la conception religieuse des hommes a pour centre la fraternité universelle et le bonheur dans l’union. La science véritable doit donc nous enseigner les diverses applications de cette conception à notre vie ; et l’art doit transporter cette conception dans le domaine de nos sentiments.

Ainsi l’art a devant lui une tâche immense : avec l’aide de la science, et sous la conduite de la religion, il doit faire en sorte que cette union pacifique des hommes, qui ne s’obtient aujourd’hui que par des moyens extérieurs, tribunaux, police, inspections, etc., puisse se réaliser par le libre et joyeux consentement de tous. L’art doit détruire dans le monde le règne de la violence et de la contrainte.

Et c’est une tâche que lui seul est en état d’accomplir.

Lui seul peut faire que les sentiments d’amour et de fraternité, accessibles seulement, aujourd’hui, aux hommes les meilleurs de notre société, qu’ils deviennent des sentiments constants, universels, instinctifs chez tous les hommes. En provoquant en nous, à l’aide de sujets imaginaires, les sentiments de la fraternité et de l’amour, il peut nous accoutumer à ressentir les mêmes sentiments dans la réalité ; il peut disposer dans l’âme humaine des rails sur lesquels courra désormais la vie, sous la conduite de la science et de la religion. Et en unissant les hommes les plus différents dans des sentiments communs, en supprimant les distinctions entre eux, l’art universel peut préparer les hommes à l’union définitive ; il peut leur faire voir, non par le raisonnement, mais par la vie même, la joie de l’union universelle, en dehors des barrières imposées par la vie.

La destination de l’art dans notre temps est de transporter du domaine de la raison dans celui du sentiment cette vérité : que le bonheur des hommes consiste dans leur union. C’est l’art qui seul pourra fonder, sur les ruines de notre régime présent de violence et de contrainte, ce royaume de Dieu qui nous apparaît à tous comme l’objet le plus haut de la vie humaine.

Et c’est chose fort possible que, dans l’avenir, la science fournisse à l’art un autre idéal, et que l’art ait alors pour tâche de le réaliser ; mais dans notre temps la destination de l’art est claire et précise. La tâche de l’art véritable, de l’art chrétien, est aujourd’hui de réaliser l’union fraternelle des hommes.



FIN