Proudhon - Du Principe fédératif/III,4

Du Principe fédératif
Troisième partie
Chapitre IV.
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CHAPITRE IV.


La Presse, la Patrie, le Pays, les Débats, l’Écho
de la Presse, la Revue Nationale.


Tout le monde reconnaît à M. Peyrat un remarquable talent d’invective, et un art plus grand encore d’embrouiller les questions au moyen d’une phraséologie tempêtueuse et d’une érudition indigeste. Il dit que j’ai été le fléau de la démocratie en 1848, me compare à Hébert, traite mon argumentation de pitoyable ; et, après avoir affirmé que l’unité est nécessaire à l’Italie pour combattre l’Autriche, que les petits États s’en vont, que la tendance est aux grandes unités, comme un lion superbe qu’aurait éveillé un mulot, il me jette loin de lui. Que voulez-vous que je réponde à ce sabreur, pour qui ni la géographie, ni l’histoire, ni le droit public et le droit des gens ne sont de rien ; qui, dans toute sa vie, n’a pas réfléchi cinq minutes sur le système fédératif pas plus que sur la Charte de 1814 ou sur la Constitution de 93, et qui voit le progrès et la Révolution dans l’unité et le bon plaisir des vieux jacobins ? — Êtes-vous décoré, M. Peyrat, de l'ordre de Saint-Maurice et de Saint-Lazare ?


À M. Peyrat vient de succéder dans la direction de la Presse M. de Girardin. Comme il ne fait que d'arriver, je dois changer la forme de mon interpellation : M. de Girardin aurait-il envie du ruban ?


L'ancien rédacteur de la Presse a reparu plus vif que jamais. Six années de retraite ne l'ont point vieilli : c'est toujours la même pétulance, le même entrain, la même bravoure. Sa rentrée a rendu un peu de vie aux journaux. Ses propositions ont amusé, intéressé le publie. Vétéran de la Liberté, qu'il a choisie pour devise, comment ne s'est-il pas déclaré tout d'abord fédéraliste ? C'est lui qui, il est vrai, disait en 1848 : J'aimerais mieux trois mois de Pouvoir que trente ans de journalisme. D'où l'on peut conclure que la Liberté de M. de Girardin est cousine-germaine de la centralisation ! C'était déjà chose hardie de soutenir l'unité italienne en 1860, alors que, Naples conquise par Garibaldi, tout le monde croyait cette unité faite. M. de Girardin n'hésite pas à la prendre sous sa protection, quand elle croule de toutes parts. La solution qu'il propose consiste à peu près en ceci : Au nom de la Liberté et de l'Unité, un décret de l'Empereur séparerait l'Église de l'État, supprimerait le budget des cultes, retirerait l'enseignement populaire des mains du clergé, exclurait les cardinaux du Sénat. Cela fait, et le gouvernement impérial devenu anti-chrétien comme autrefois le gouvernement directorial, rien de plus simple que de rappeler nos soldats de Rome, de donner carte blanche au général Cialdini, et de laisser le Saint-Père à la garde de la Providence... Une partie de ce que tout à l’heure je mettais au défi le Siècle, en la personne de M. Taxile Delort, d’essayer. Eh ! M. de Girardin, vos tendances valent mieux que vos théories : nous pourrions presque nous entendre.


Remarquez pourtant une chose. Si l’Empereur revient, en ce qui concerne l’Église, au statu quo de 1795-1802, il faut qu’il suive la donnée jusqu’au bout. Une idée ne va jamais seule, et la politique ne supporte pas de scission. Le Consulat impliquait la réouverture des églises, lisez plutôt M. Thiers : on peut même dire qu’une des causes du succès du 18 Brumaire et de la popularité du Consulat fut que le Directoire ne pouvait, par son principe, donner satisfaction à la piété publique. Rompre avec l’Église, comme le propose M. de Girardin, ce serait donc abjurer la tradition impériale, recommencer en sens inverse le 18 Brumaire et le 2 Décembre, abolir le principe dynastique, rétablir, avec la constitution de 1848, la liberté de la presse, le droit d’association et de réunion, la liberté de l’enseignement ; exécuter, enfin, par dessus une révolution politique, une révolution économique, sociale, morale, quatre fois autant de besogne qu’en entreprirent en 89 les États-Généraux, en 93 la Convention, en 99 le premier Consul. Rompre avec l’Église, en un mot, ce serait attenter à cette belle unité, objet du culte de M. de Girardin, et mettre en péril le système impérial.


M. de Girardin se sent-il assez fort, de tête et de cœur, pour soutenir une pareille tâche ? J’ose répondre que non. Mais alors son projet de solution se réduit à zéro : il a parlé pour ne rien dire. Après avoir fort bien compris que la question papale traîne à sa suite la question religieuse, il s’est gravement trompé s’il s’est imaginé que, pour résoudre celle-ci, il suffirait de mettre par décret impérial le clergé hors le budget et la propriété, les cardinaux hors le Sénat, l’Église hors l’école, la religion hors la politique. C’est le cas de lui rappeler le mot : Chassez-les par la porte, ils rentreront par la fenêtre. Êtes-vous en mesure de remplacer la religion, que sans doute votre intention n’est pas de proscrire ? Et si vous n’êtes en mesure d’opérer ce remplacement, pouvez-vous, Monsieur de Girardin, empêcher, sous un régime de liberté, les réunions et associations religieuses ? Pouvez-vous fermer les écoles libres ? Pouvez-vous exclure du droit de suffrage, des candidatures et des emplois, les ecclésiastiques ?… Décrétée d’ostracisme par le gouvernement, l’Église va donc, en vertu de la législation et de la liberté, reparaître, quoi que vous fassiez, dans le temporel, dans l’État, dans le gouvernement. Elle s’y rétablira d’autant plus fortement que vous vous serez montré plus incapable de remplacer son ministère dans les régions élevées de l’ordre moral. Vous vous apercevrez alors que la question religieuse ne se résout pas par ordonnance, non plus que la question de l’unité italienne ne se peut résoudre en donnant Naples, Rome et Venise à Victor-Emmanuel.


Est-ce sérieusement, d’ailleurs, que l’on propose à un chef d’Empire sorti de deux coups d’État contre la Révolution, allié par le sang à presque toutes les familles princières de l’Europe, fils aîné de l’Église, dévoué aux intérêts capitalistes, d’adopter une pareille politique ? Oh ! quand j’ai dit que l’Empire était solidaire de la Papauté ; que leurs destinées, en dépit de leurs querelles, étaient inséparables, j’étais profondément dans le vrai. L’Empereur sans Église, comme le veut M. de Girardin, ce serait Robespierre tout pur, à moins que ce ne fût Marat : Robespierre suivant à pied, un bouquet à la main, la procession de l’Être Suprême, six semaines avant le 9 thermidor ; Marat, le jour de son triomphe, porté par les bras nus, deux mois avant la visite de Charlotte Corday. Il me semble entendre l’Empereur s’écrier comme le Pape : Non possumus !


M. de Girardin, comme tous les unitaires, croit peu aux idées ; il se moque des discussions de la presse et de la tribune et n’a foi qu’aux expédients, à ce qu’il nomme, avec ses vieux ennemis les Jacobins, politique d’action. Au point de vue de l’unité, là où le salut des intérêts, celui de la dynastie, sont la loi suprême, où le Pouvoir est d’accord avec la classe dominante, où la question d’Église est associée à la question d’État, M. de Girardin peut avoir raison : l’influence d’une presse d’opposition est peu redoutable. En fait de mensonge, le plus gros est engendré par la plus grande masse d’intérêts, et celui-là absorbe et annulle tous les autres. Quant à la vérité, elle est de si peu de chose, qu’elle n’inquiète personne.


Mais ces coalitions gigantesques sont, malgré la nécessité qui les provoque, ce qu’il y a de plus instable ; et quand la scission éclate, l’anarchie des esprits trouve dans la presse son auxiliaire le plus puissant. Alors la vérité, comme si elle voulait se venger, prend un aspect terrible ; alors aussi les intérêts s’unissent de nouveau contre elle ; vite on fait appel à la compression, et l’on rentre dans l’ordre par la porte du despotisme. Mais la vérité finira par avoir son jour : Et bienheureux, dit Jésus-Christ, ceux qu’elle ne scandalisera pas !…


Après la Presse, voici l’Écho de la presse, le Pays, la Patrie, journaux dévoués à l’Empire, dont la fidélité pour cette raison ne doit pas plus être soupçonnée que celle de la femme de César. Acharnés contre le pouvoir temporel du Pape, d’autant plus favorables au Royaume, ces journaux, au moins en ce qui touche la question romaine, appartiennent à la partie soi-disant avancée du parti bonapartiste. De savoir s’ils sont décorés de Saint-Lazare n’est pas ce qui m’inquiète : on m’assure d’ailleurs qu’ils ne s’en cachent pas. Mais voici ce que je voudrais.


L’article 42 de la Constitution fédérale Suisse, réformée en 1848, porte :


« Les membres des autorités fédérales, les fonctionnaires civils et militaires de la Confédération, et les représentants ou les commissaires fédéraux, ne peuvent recevoir d’un gouvernement étranger ni pensions ou traitements, ni titres, présents ou décorations. — S’ils sont déjà en possession de pensions, de titres ou de décorations, ils devront renoncer à jouir de leurs pensions et à porter leurs titres et leurs décorations pendant la durée de leurs fonctions. »


Serait-ce trop exiger, sous un gouvernement unitaire, là où aucune publication périodique, traitant de matières politiques, ne peut exister sans autorisation et cautionnement, que de demander, 1o qu’à l’instar de ce qui se pratique en Suisse, les journalistes ne pussent recevoir ni décoration ni subvention d’un gouvernement étranger ; 2o que sous ce rapport ils fussent assimilés aux fonctionnaires publics ? Nous y gagnerions du moins de n’être pas exposés à voir les journaux du gouvernement défendre l’étranger contre le pays, et porter une décoration anti-nationale.


Le Journal des Débats m’a de tout temps réservé l’honneur de ses diatribes les plus envenimées ; pour moi seul il perd son sang-froid et oublie son atticisme. Que lui ai-je fait ? Il ne m’a jamais inspiré ni colère ni haine.


L’attitude de ce grave et académique journal, prenant tout à coup parti pour l’unité piémontaise, m’a d’abord surpris. En y réfléchissant, j’ai trouvé sa conduite assez naturelle ; puis, en y réfléchissant davantage, je suis demeuré perplexe. Ce n’est pas chose facile de jeter la sonde dans la politique des Débats.


D’abord, le Journal des Débats passe pour dévoué à la famille d’Orléans, unie par la plus étroite parenté aux Bourbons de Naples. Comment, et c’est ce qui a causé ma surprise, le Journal des Débats a-t-il pu donner son approbation à un fait qui porte si gravement atteinte à la dynastie de Bourbon, par suite à la dignité de celle d’Orléans ? D’autres prétendent qu’il est, ou peu s’en faut, rallié à l’Empire. Dans ce cas, sa position est la même que celle du Pays et de la Patrie : comment, ayant à défendre la prépotence française, donne-t-il son appui à l’unité italienne ? Comment ne suit-il pas l’exemple de la France ?… — Mais d’autre part le Journal des Débats est inviolablement attaché au système des grandes monarchies constitutionnelles, bourgeoises et unitaires, dont les princes d’Orléans ne sont après tout qu’un symbole ; et il se dit que, symbole pour symbole, un Bonaparte vaut en définitive un d’Orléans. On peut même dire, à la louange des Débats, que chez lui le respect du principe, je veux dire l’intérêt bourgeois, l’emporte sur l’affection pour les personnes. Ce second raisonnement m’a paru aussi logique, concluant et naturel que le premier. À présent, que décider ?


Le Journal des Débats a été depuis 1830 et après 1848 l’organe le plus acharné de la réaction : c’est sa gloire. Si la République revenait aux affaires, il se pourrait qu’il eût plus d’un compte à régler avec elle. Comment la feuille de MM. Molé, Guizot, Thiers, Falloux, etc., s’est-elle déclarée pour le royaume d’Italie, une création révolutionnaire ? Cela de nouveau m’a surpris. — Mais le Journal des Débats a contribué à la révolution de juillet ; il en a été un des principaux bénéficiaires. S’il fait cas de la légitimité, l’usurpation ne lui déplaît nullement. Dans une circonstance comme celle-ci, où il s’agissait à la fois de conserver et de prendre, on pouvait se décider pour l’un ou l’autre parti, comme dit M. Guizot. Le motif justifiait tout. Notez d’ailleurs que Napoléon III, au gouvernement duquel on dit que le Journal des Débats s’est en dernier lieu rallié, est, comme Louis-Philippe, tout à la fois la conservation et la Révolution. Quel est donc le motif qui a déterminé le Journal des Débats en faveur du Piémont ? Est-ce un motif de réaction ou un motif de révolution ? Est-ce l’un et l’autre en même temps ?


Le Journal des Débats soutenait en 1846 le Sunderbund, en 1849 l’expédition contre Rome : comment peut-il combattre aujourd’hui les droits du Saint-Père ? — Mais le Journal des Débats est voltairien autant que chrétien, janséniste autant que jésuite, bourgeois et unitaire autant que dynastique, révolutionnaire autant que conservateur et ami de l’ordre. Qui sait ? Peut-être est-il convaincu que la religion gagnerait à la dépossession du Pape. Quoi de plus simple alors que, dans l’intérêt de la grande coalition bourgeoise comme dans celui du triomphe de l’Église, il ait sacrifié le temporel du Saint-Père à l’unité italienne ? De quelque côté que vous vous tourniez, le Journal des Débats vous présente une raison. Quelle est sa raison, enfin, sa vraie raison ? Quœrite, et non invenietis.


Avant 1848, le Journal des Débats était presque le seul organe de M. Guizot, l’austère ; mais il était en même temps celui de MM. Teste, Cubières et Pellaprat… — C’est un malheur : nul ne peut répondre de la vertu de ses amis : à chacun ses fautes.


Les gens qui lisent les Débats et qui en suivent la direction, admettent volontiers deux morales, la grande et la petite. En combinant ces deux morales on pourrait résumer toute la politique des Débats dans cette formule de juste-milieu transcendant et de haute doctrine :


Faut de la Vertu, dit le proverbe, pas trop n’en faut :
Faut de la religion, pas trop n’en faut ;
Faut de la justice, pas trop n’en faut ;
Faut de la bonne foi, pas trop n’en faut ;
Faut de la probité, pas trop n’en faut ;
Faut de la fidélité aux princes, pas trop n’en faut ;
Faut du patriotisme, pas trop n’en faut ;
Faut du courage civique, pas trop n’en faut ;
Faut de la pudeur, pas trop n’en faut.


La litanie ne finirait pas.


Les âmes timorées trouveront ce système peu édifiant. Quelle sorte d’impudence, en effet, quelle lâcheté, quelle félonie, quelle trahison, quelle scélératesse, quel crime contre Dieu et contre les hommes ne se peuvent justifier par ce moyen terme entre la grande et la petite morale ? Mais, après tout, on n’est pas obligé à plus de foi que le charbonnier, ni à plus de sagesse que les proverbes.


Le Journal des Débats tranche du grand seigneur ; il en affecte l’élégance et s’en arroge l’impertinence, se piquant d’être, entre ses confrères, un modèle de bon ton et de bon goût. Ici, j’arrête court le Journal des Débats. Ces façons aristocratiques


N’en imposent qu’aux gens qui ne sont pas d’ici,


comme dit Alceste. C’est de l’argot travesti. On sait, depuis la révolution de juillet, — n’est-ce point le Journal des Débats lui-même qui l’aurait dit ? — qu’il y a canaille en haut et canaille en bas.


Pour le surplus le Journal des Débats en use avec le fédéralisme italien comme le Pays et la Patrie : il ne discute pas, chose pédantesque, il éreinte.


Demander au Journal des Débats s’il est décoré de Saint-Lazare, après tout ce que j’ai dit sur le principe unitaire en général et sur l’unité italienne en particulier, après ce que chacun sait des sentiments monarchiques, religieux, bourgeois et voltairiens des Débats et de ses antécédents, serait une question sans portée. Pourquoi refuserait-il la décoration ? Est-il démocrate ? La cause de l’unité n’est-elle pas sa cause ? Celle de la monarchie constitutionnelle sa cause ? Quand le Journal des Débats défend ces grandes causes, il combat pro aris et focis ; quoi d’étonnant qu’il reçoive, ici-bas, sa récompense ?


Mais, sans qu’il soit besoin de remonter bien haut dans l’histoire des Débats, on pourrait prouver que la cause de la Papauté est aussi sienne, celle des dynasties légitimes et quasi-légitimes, encore sienne. Le Journal des Débats pourrait porter l’ordre de Saint-Grégoire aussi bien que celui de Saint-Lazare, la croix de Saint-Louis aussi bien que l’étoile de la Légion d’honneur : qui sait s’il ne les possède pas toutes ? Avant que la solidarité bourgeoise fût fondée, avant qu’on eût imaginé la fusion des capitaux, avant la monarchie constitutionnelle et le suffrage restreint ; antérieurement à cette centralisation savante qui, résolvant toute activité locale et toute énergie individuelle dans une force de collectivité irrésistible, rend l’exploitation des multitudes si facile et la Liberté si peu redoutable, l’Église avait fait de l’unité un article de foi, et enchaîné d’avance, par la religion, le peuple au salariat. Avant que la féodalité financière existât, la charte de 1814 avait dit : « L’ancienne noblesse reprend ses titres, la nouvelle conserve les siens. » Le Journal des Débats ne l’a point oublié : c’est ce qui motiva jadis son respect pour l’Église et son dévouement à la dynastie légitime. Je demande donc au Journal des Débats si, en acceptant la décoration de Saint-Lazare et se prononçant implicitement pour la royauté piémontaise contre la Papauté, il juge désormais l’Église inutile, voire même compromettante pour son système ; s’il croit que la dynastie d’Orléans, comme celle de Bourbon, est usée ; si, par conséquent, il a fait élection d’un autre principe, l’idée napoléonienne, par exemple, ou celle de Mazzini, Dio e popolo, ou toute autre ; ou bien, s’il se réserve de suivre purement et simplement l’unité partout où elle ira, sous quelque drapeau qu’elle apparaisse, conformément à la maxime de Sosie :


Le véritable Amphitryon
Est l’Amphitryon où l’on dîne ?


J’ai dit en commençant que l’unité italienne m’avait paru n’être, pour les habiles, rien de plus qu’une affaire. Remarquez en effet que tout ce journalisme, qui a pris si chaudement parti pour le royaume d’Italie, est un journalisme d’affaires, et sa politique une politique d’affaires : cela explique tout. Le Siècle, journal d’affaires ; la Presse, journal d’affaires ; l’Opinion nationale, journal d’affaires ; la Patrie, le Pays, les Débats, journaux d’affaires. Est-ce que MM. Mirès, Millaud, Solar, Havin, Bertin, Delamarre, etc., propriétaires desdits journaux ; est-ce que les saint-simoniens Guéroult, Jourdan, Michel Chevalier, etc., sont des hommes politiques ? J’ai donc eu raison de dire que l’unité italienne n’avait été pour la presse française, démocratique et libérale, qu’une affaire, affaire cotable, escomptable, pour quelques-uns déjà escomptée, mais dont les actions à cette heure dégringolent. Ah ! les badauds de la Démocratie m’ont demandé si je ne rougissais pas des applaudissements de la presse légitimiste et cléricale. Si cette apostrophe avait quelque portée, je la renverrais à Garibaldi. Je lui demanderais s’il n’a pas honte, lui, le patriote par excellence, de se voir patroné par la presse boursière, presse pour qui le droit et le patriotisme, l’idée et l’art sont matière vénale ; qui, transportant dans la politique les mœurs de la société anonyme, embrassant l’Italie tout entière dans le réseau de ses spéculations, après avoir épuisé toutes les formes du puff, s’est fait de la démocratie et de la nationalité une double réclame ?


L’article de la Revue nationale surpasse tous les autres par sa violence et son âcreté. Il y règne un accent de personnalité et de haine que je ne conçois pas, puisque l’auteur m’est inconnu. Cet article est signé Lanfray. Qui est M. Lanfray ? Un zélateur de la république unitaire, un de ces fougueux démocrates que distingue surtout leur horreur du socialisme, à qui l’idée d’une réforme économique et sociale donne le frisson, et qui dans leur délire de réacteurs se préparent à de nouvelles journées de juin. Déjà ils se croient au moment de saisir le pouvoir, et ils dressent leur liste de proscription. À la bonne heure, M. Lanfray. Mais pourquoi crier, pourquoi injurier ? Avez-vous peur que vos amis n’oublient votre zèle, ou que moi-même je ne vous perde de vue ? Tranquillisez-vous, digne journaliste : des noms comme le vôtre, il suffit de les marquer d’une croix pour dire ce qu’ils valent et les mettre à leur place. M. Lanfray a écrit contre l’Église un pamphlet qui ne vaut pas celui de M. About, et il se croit homme politique ! Il me reproche d’écorner nos gloires : quelles gloires ? Qu’il les nomme, afin qu’une autre fois je leur rende justice en y ajoutant la sienne. Il me fait un crime d’employer, en parlant de l’Empereur, le style officiel. Qu’il me donne donc l’exemple, lui qui a trouvé le secret de publier, avec l’autorisation du gouvernement de l’Empereur, une Revue, tandis que moi depuis dix ans je n’ai pu l’obtenir. Il se plaint que j’aie appelé les gens de son opinion imbéciles. La citation n’est pas exacte, j’ai dit aussi intrigants : c’est à choisir. Il existe même des sujets auxquels conviennent les deux épithètes. Oui, imbéciles ceux qui, aspirant au développement de la Révolution et faisant parade de leur patriotisme, n’ont pas vu que l’unité italienne était un complot dirigé tout à la fois contre l’émancipation du prolétariat, contre la liberté et contre la France ; intrigants ceux qui, pour des motifs d’ambition ou de spéculation maintenant percés à jour, ont surpris, en faveur de Victor-Emmanuel, la simplicité des masses, toujours faciles à entraîner avec des phrases et des cocardes. M. Lanfray est-il décoré de Saint-Lazare ?… La réprimande qu’il adresse à ce sujet à M. Pelletan est lourde et entortillée : il est vrai que c’est la qualité habituelle de son style.