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Prosper Mérimée, d’après des souvenirs personnels et des documents inédits
Revue des Deux Mondes3e période, tome 117 (p. 35-77).
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II[1].
MÉRIMÉE ACADÉMICIEN. — LA RÉVOLUTION DE 1848.


__________


I.


L’accès de dandysme que j’ai signalé chez Mérimée dure, dans son acuité, de 1829 à 1833. La mondanité qui gâte certaines pages de la Double méprise et une bonne moitié du Vase étrusque disparaît peu à peu ; l’originalité vraie se remontre et le talent se relève, dès 1834, dans les Âmes du Purgatoire. C’est, sous une forme à demi moderne, tantôt railleuse et tantôt sombre, l’histoire de D. Juan de Maraña, l’une des deux légendes qui sont comme les affluens d’où ce puissant courant s’est formé. La couleur espagnole a, cette fois encore, bien servi Mérimée, et son scepticisme s’est gardé d’intervenir dans la scène de la conversion où don Juan assiste à ses propres funérailles, non plus qu’en ce soudain et dernier jet de passion qui lui fait commettre encore un homicide sous le saint habit du pénitent. Il a respecté, rendu sans sourire le dénoûment, si étrangement mêlé de terreur et de pitié, né de tendres et pieuses imaginations auxquelles le pardon semblait facile, la rechute plus facile encore : dénoûment auprès duquel, pour le dire en passant, la fin de don Juan Tenorio, en dépit de Molière et de Mozart, ne semble qu’un effet de mélodrame.

Depuis qu’il avait été nommé inspecteur-général des monumens, Mérimée faisait plusieurs tournées par an. C’est avec ennui qu’il partait pour ces expéditions. Tout le long de la route, il maudissait la saleté des auberges et l’ineptie des conseils municipaux, la bêtise des provinciaux et la laideur des provinciales. Les Bretons l’ennuyaient, les Gascons le fatiguaient. La vulgarité des Provençaux l’exaspérait, et il ne commençait à leur trouver de l’esprit que quand il était au milieu des Flamands et des Picards. Les dames de Caen, d’Aurillac et de Chaumont ne pouvaient être qu’affreuses, puisqu’elles ne savaient pas s’habiller. « La femme à l’état sauvage est toujours laide : » ses élégantes amies, les Parisiennes, lui avaient appris ce dogme et il y croyait, car il faut toujours être croyant et naïf par quelque bout, surtout quand on se pense un roué. Passé l’octroi de Paris, comme il n’espérait plus voir de femmes et ne tenait pas à voir les arbres, il fermait les yeux pour ne les rouvrir qu’à Madrid ou à Londres.

Malgré tout, malgré lui, il observait. C’étaient des scènes d’élections, moitié ignobles, moitié gaies, qui devaient prendre place dans les Deux héritages ; c’était une veillée avec des paysans, où il improvisait, pour les épouvanter, un de ses contes les plus noirs ; c’était, enfin, quelque original étudié sur place et chez lui, un de ces types qui ne fleurissent bien et ne se développent en liberté que dans les « trous. » Quelquefois une aventure ennuyeuse fournit une nouvelle amusante. Ainsi dut venir au monde la Vénus d’Ille (1837), qui est, avec Matteo Falcone et l’Enlèvement de la redoute, une de ses œuvres les plus parfaites.

D’abord, il y a une méchante femme, car, bien que statue, elle vit et agit. Sans une méchante femme, point de talent chez Mérimée. Dans la Vénus d’Ille, il a sous la main un autre élément de succès dont il avait déjà essayé l’effet dans la Vision de Charles XI (1829) : la peur. Mais, dans la Vision de Charles XI, il suivait une tradition historique, il traduisait un document ; dans la Vénus d’Ille, il ne devait rien qu’à son invention.

Cet art de faire peur est-il vraiment un art ? Ceux qui le possèdent s’en cachent de leur mieux. Mais le caractère de Mérimée lui fait une joie de détruire l’illusion qu’il a créée, et, après avoir effrayé son lecteur, de se moquer de lui en lui montrant la simplicité des moyens employés. Dans un article sur les premières œuvres de Nicolas Gogol, il réduit la terreur artificielle à une recette qui rappelle les formules de la Cuisine bourgeoise. « Commencez par des portraits bien arrêtés de personnages bizarres, mais possibles, et donnez à leurs traits la réalité la plus minutieuse. Du bizarre au merveilleux la transition sera insensible, et le lecteur se trouvera en plein fantastique, bien avant qu’il se soit aperçu que le monde réel est loin derrière lui. » En effet, qui a jamais eu peur, après dix ans, en lisant un conte de fées ? Pour que le surnaturel ou, si l’on veut, le mystérieux, l’étrange, l’inexpliqué nous émeuve, il faut que nous le rencontrions au détour de quelque bruyant carrefour de la vie, à deux minutes de l’Opéra et de la Bourse. De plus, la terreur ne peut être chez nous qu’une impression nerveuse, une courte défaillance de l’esprit, le frisson que donne un courant d’air froid venant, par une fenêtre soudainement ouverte, des pays de la mort et du rêve. Notre positivisme habituel, notre amour-propre d’animal rationnel et critique se remet vite et il faut prévoir ce retour offensif en donnant deux issues au récit, l’une vers l’impossible, l’autre vers le monde réel. Cette loi, Mérimée a oublié de la poser, mais il a fait mieux ; il en a donné une application sans défauts dans la Vénus d’Ille, dont le dénoûment nous laisse dans le doute, entre un événement fantastique et une explication très simple, sans que l’auteur fasse comprendre de quel côté il penche. La Vénus d’Ille fait-elle encore peur ? C’est une question que le public seul peut résoudre.

C’était l’inspecteur-général des beaux-arts qui avait en quelque sorte raconté la Vénus d’Ille au romancier ; il rapporta d’une tournée en Corse le roman qui le mit au premier rang parmi les favoris du public et lui ouvrit l’Académie française. Point de terreur, mais la plus attrayante, la plus candide, la plus fermement dessinée, la plus finement nuancée des jolies méchantes de Mérimée. Et puis, des brigands excellens ; trop spirituels peut-être, trop lettrés, trop proches parens de Fra Diavolo, mais Mérimée les voyait ainsi et les peignait de verve, sans affectation ni parti-pris. Tout entant, il s’était enivré des aventures de Morgan, de l’Olonnais et de Montbard l’exterminateur. — « Je goûte fort les bandits, écrivait-il longtemps après, non que j’aime à les rencontrer sur mon chemin, mais l’énergie de ces hommes en lutte avec la société tout entière m’arrache, malgré moi, une admiration dont j’ai honte. » — Au fond, il n’en avait pas honte du tout, et, au lieu de s’en défendre, d’être entraîné « malgré lui, » il nourrissait, lorsqu’il en trouvait l’occasion, ce goût naturel pour les déclassés et les réfractaires. C’est ce goût qui le poussait, jeune homme, à chercher les aventures de nuit, aux environs de l’Alhambra, où un baiser pouvait être suivi d’un coup de couteau ; c’est ce même goût qui le portait à étudier la langue des Tsiganes comme on étudie le sanscrit ou le grec, à demander, dans un coin solitaire de l’Asie-Mineure, l’hospitalité, plus que douteuse, d’un campement de Tartares, à accepter, enfin, avec empressement une invitation à un tea-party de gipsies, à Barcelone, dont on lira plus loin le récit dans une page inédite.

Ors’ Anton, le héros de Colomba et son amoureuse anglaise, nous intéressent peu. La poétique de 1840 voulait que les amoureux n’eussent pas de caractère. En revanche, nos pères et nos grands-pères étaient très exigeans en ce qui touche certaines qualités dont nous sommes en train de faire des défauts : ordonnance du récit, proportion des parties, logique des situations, identité des caractères, choix des détails, politesse et fini du style. Ils appréciaient la netteté quasi-chirurgicale avec laquelle une action était découpée dans la vie réelle, de façon à former, du début au dénoûment, un tout isolé, compact, complet : non pas un morceau de vie, mais une vie à part, un organisme indépendant. À ce point de vue, la vieille critique n’avait rien à reprocher à Colomba.

Pendant que Mérimée fait ses tournées officielles, c’est le moment de nous demander s’il a été un bon inspecteur de monumens, un bon juge des artistes et des questions d’art. D’abord, il possédait la qualité sans laquelle toutes les autres eussent été vaines : la conscience. Il apportait aux choses de son métier le même soin méticuleux qu’aux choses de son goût, particulièrement attentif lorsque des intérêts personnels étaient en jeu et toujours désireux d’être impartial et juste : je dis seulement désireux.

Ce qui le servait grandement, c’étaient ses dispositions naturelles et son éducation première. Il dessinait partout et toujours : c’était un passe-temps et une attitude, presque un besoin. Il semait ses lettres de croquis et d’hiéroglyphes : à l’inconnue, il envoyait la silhouette et le chapeau d’une Allemande rencontrée sur le Rhin en bateau à vapeur. Dans une lettre à Mme de Montijo, il parlait de « la position élevée à laquelle ne pouvait manquer d’arriver M. le duc de la Victoire, » et il accompagnait cette prophétie d’un dessin expressif, représentant Espartero, qui se balançait à une très haute potence. La correspondance avec Requien, déposée au Musée d’Avignon, est couverte, également, d’illustrations curieuses. J.-B. Rathery, l’aimable et savant bibliothécaire, siégeant un jour à une commission à côté de Mérimée, ramassa avec la permission de son voisin une grande composition dans le goût des prix de Rome d’il y a soixante ou quatre-vingts ans : Dumollard, l’assassin des bonnes, poursuivi par les ombres de ses victimes. Il a illustré, assez agréablement, l’exemplaire manuscrit de la Chambre bleue qu’il offrit à l’impératrice. Il recommença à plusieurs reprises le portrait de Mlle Dacquin sans jamais se satisfaire. Un chat, dessiné par lui, fait le gros dos sur la couverture du petit livre de M. Tourneux que j’ai déjà cité. Enfin, j’ai sous les yeux une copie à l’aquarelle d’un prétendu Velasquez dont il ne put faire accepter l’authenticité par les amateurs de Madrid et auquel il crut jusqu’au bout, comme il crut à l’innocence de Libri. Cette copie, faite pour être soumise aux amis de la comtesse de Montijo, donne l’idée de ce qu’il pouvait faire en s’appliquant. Le travail est très serré ; c’est vigoureux, fin et sec : du vrai Mérimée.

Fils d’artistes, grandi dans le milieu où se forment les sculpteurs et les peintres, il assistait de près à une révolution du goût et à la naissance d’une esthétique nouvelle ; il prenait sa part des discussions parmi lesquelles elle vint au monde. Il était lié avec David d’Angers, Devéria et Delacroix. Mais je ne vois aucune trace de leur influence sur ses idées, et j’en vois encore moins de son influence sur leurs œuvres. On lit dans les notes d’Eugène Delacroix : — « M… me disait : — Je définis l’art, l’exagération à propos. » — Et pourquoi ? Parce que les anciens employaient, dans leurs théâtres, des masques, des porte-voix et des cothurnes. M. Tourneux veut que ce M… soit Mérimée. C’est possible, mais ce n’est pas sûr. La définition est subtile ; elle peut être juste, en beaucoup de rencontres. Si je ne me trompe, elle s’applique mal à Mérimée. On le trouve plus souvent en-deçà qu’au-delà. Il appartient à l’art qui suggère, non à l’art qui exagère.

Mérimée ne voulait pas qu’on oubliât de subordonner la peinture et la sculpture à l’architecture qui, par deux fois, leur a donné naissance. C’est dire qu’il abordait les questions de ce genre en historien plutôt qu’en philosophe. Ce point de vue ne convenait pas mal à un inspecteur des monumens, qui doit être surtout sensible au rôle décoratif de la peinture et de la sculpture. Ses rapports sont des essais de critique architecturale suivant le précepte de Beyle : « Juger d’un art d’après les règles techniques et non d’après une impression dramatique, une émotion littéraire. » La crainte de n’être pas compris ou d’ennuyer retient d’ordinaire les critiques qui s’adressent au public. Maison ne craint jamais d’ennuyer un ministre. Pour pratiquer cette méthode, il fallait des connaissances spéciales : Mérimée se les donna. Il avait appris à mouler ; il parlait savamment de stylobate et d’archivolte, de voussure, de frette, de meneau et de modillon, mais l’âme de l’architecture gothique lui resta inconnue. Il démêlait fort bien ce que cette architecture devait au roman et au byzantin, mais il ignora toujours ce qu’elle devait à la religion.

Il explique, par des raisons scientifiques, que l’ogive n’est pas, comme le veut l’opinion vulgaire, ce qui caractérise le gothique. L’ogive ne fut, pense-t-il, au début, qu’un pis-aller, un expédient de constructeurs ignorans pour masquer les irrégularités de leur bâtisse. Le plein cintre demeurait pour eux le style noble, le type parfait. Il fallut bien du temps pour que l’ogive cessât d’être honteuse d’elle-même et prît conscience de sa beauté. Le caractère du gothique est, selon lui, plus général. C’est la légèreté, par opposition à la solidité qui avait été le caractère de l’âge, précédent, du romano-byzantin. Cette légèreté, Mérimée consentirait à l’admirer, s’il ne devait l’acheter par la vue des contreforts « hideux » qui, à l’extérieur, étaient ces murs si frêles. Si on lui dit que ces contreforts sont une beauté, il se fâche tout à fait. Il se moque de son ami Du Sommerard qui parle de la « fabrique aérienne » des cathédrales. Il a raison, si cette légèreté n’a été qu’un jeu, une gageure, si elle n’a un sens caché, si elle ne répond à un état psychologique. Qui croira, pour faire plaisir à Beyle et à Mérimée, que les architectes du XIIIe siècle n’aient eu d’autre but que de « forcer l’étonnement du spectateur ? » Ils eussent été eux-mêmes bien étonnés d’apprendre que leurs flèches et leurs tours « menaçaient le ciel. » C’est le mot le plus malheureux qui soit venu sous la plume de Mérimée dans toute sa carrière d’écrivain ; c’est un mot presque sot pour un homme de tant d’esprit. Il n’a pas vu que la substitution des lignes verticales qui s’élancent là-haut en jets, en fusées, aux lignes horizontales qui sont parallèles à la terre et y tiennent l’esprit attaché, annonce l’avènement d’une civilisation, l’entrée en scène d’une nouvelle race d’hommes. La ligne horizontale est positiviste et la verticale est idéaliste ; l’une raisonne et l’autre prie. L’allongement du plein cintre en ogive, celui de la colonne en pilier ne sont que des épisodes de cette grande victoire de la verticale, qui ne « menace » pas le ciel, mais qui y aspire, qui s’y envole.

Ainsi cette poésie si riche, écrite sur les murailles comme sur des pages immenses, pour être lues d’ici-bas et de là-haut, ce symbolisme sans frein, cette idéalisation à outrance qui fait une prière, un rêve, quelque chose d’immatériel avec ce qu’il y a de plus matériel au monde, la pierre de taille et le moellon, trahissent par là l’étrange et admirable disposition de ces siècles qui vécurent par l’esprit, en plein miracle, et tentèrent avec une sorte de succès d’anéantir le corps. Voilà ce qui resta à jamais incompréhensible pour Mérimée. Il y a quelque chose de singulier et de triste à le voir errer, pendant une grande partie de sa vie, sous les voûtes de nos vieilles cathédrales, les étudiant, les restaurant, les protégeant de tout son pouvoir contre la vétusté, le mauvais goût et la bande noire, mais ne les comprenant pas [2] !

Mais il faut se méfier des gens qui comprennent tout. Mérimée n’était point de ceux-là. Il connaissait parfaitement les frontières de son propre esprit et ne les eût jamais dépassées, si son métier ne l’y eût en quelque sorte obligé.

S’il goûtait mal l’art chrétien du moyen âge, il n’en était que plus apte à sentir l’art païen de l’antiquité. On en trouvera des témoignages certains dans l’étude sur le « tombeau découvert à Tarragone » et dans quelques autres morceaux du même genre qui sont d’assez bons modèles de la critique technique et directe. Mérimée était surtout sensible à la difficulté vaincue. Il aimait le bas-relief, parce qu’avec une profondeur presque nulle il doit donner l’illusion des plus lointaines perspectives ; il aimait la médaille parce que c’est le bas-relief réduit à des proportions microscopiques. Il s’intéressait singulièrement au talent enfermé dans cette étroite prison et tenu défaire grand dans l’espace de quelques millimètres. L’élimination des détails secondaires et la mise en valeur des choses les plus importantes, qui ne sont qu’une convenance dans les autres branches de l’art, étaient, dans celle-là, une nécessité, une question de vie ou de mort. C’est ce qu’il exprime, avec sa finesse et sa brièveté substantielle, dans plusieurs lettres à M. Stapfer, à propos d’un sculpteur auquel tous deux s’intéressaient.

Il lui tardait d’aller retremper ces sentimens à leur source, dans les lieux où ils ont fécondé l’intelligence et avec lesquels ils offrent une affinité naturelle. En 1839, il faisait un séjour de quelques semaines en Italie : « Je ne comptais pas aller à Rome, écrivait-il au docteur Requien, mais je me suis laissé entraîner par M. Beyle. J’en suis on ne peut plus content (je dis de Rome), mais il y a tant de choses à voir qu’on s’y extermine. La fatigue des jambes n’est rien auprès de celle qu’on éprouve à voir quarante mille belles choses dans une matinée. » Deux ans après, il revenait à Rome avec Ampère, au retour d’un voyage en Grèce et en Orient, qui fut le plus mémorable de sa vie.

Ce qui le frappa en Grèce, ce fut le contraste entre la petitesse du théâtre et la grandeur des hommes, des actions et des pensées. La Grèce lui apparut comme la médaille par excellence, un abrégé clair et complet, un raccourci merveilleux de l’histoire humaine. Pour l’étudier, il avait un guide inappréciable, Charles Lenormant [3], dont il a dit que c’était Pausanias ressuscité. Tous trois, — avec un quatrième compagnon, M. Jean de Witt, — visitèrent les Thermopyles. Ils suivirent le sentier par où la trahison a permis aux Perses de tourner le défilé, et sentirent craquer sous leurs pieds les feuilles tombées des chênes verts. C’est ce même bruit qui, plus de deux mille ans auparavant, avait averti les Spartiates de l’approche des Immortels. Ils tressaillirent à ce souvenir qui leur rendait si présente la scène d’Hérodote. Une génération qui grandit dans l’ignorance des langues anciennes ne comprendra pas ces émotions presque religieuses, que tant d’hommes, après Chateaubriand et Byron, sont allés demander à cette terre de Grèce. Pour être vrai, il y a plus de quarante ans que le livre railleur d’Edmond About a rompu le charme. Déjà cet esprit nouveau s’accuse chez Mérimée, qui ne veut pas être dupe des enthousiasmes tout faits. Témoin cette page où le classicisme et le réalisme se balancent avec agrément et justesse :

« J’ai eu le bonheur de passer trois jours aux Thermopyles, et j’ai grimpé non sans émotion, tout prosaïque que je sois, le petit tertre où expirèrent les derniers des trois cents. Là, au lieu du lion de pierre, élevé jadis à leur mémoire par les Spartiates, on voit aujourd’hui un corps de garde de chorophylaques ou gendarmes, portant des casques en cuir bouilli. Bien que le défilé soit devenu une plaine très large par suite des atterrissemens du Sperchius, bien que cette plaine soit plantée de betteraves dont un de nos compatriotes fait du sucre, il ne faut pas un grand effort d’imagination pour se représenter les Thermopyles telles qu’elles étaient cinq siècles avant notre ère. » En quelques mots très sobres, mais très concluans, il explique la force de la position, la supériorité de l’armement en faveur des Grecs. On lui a montré, à Athènes, des pointes de flèches ramassées sur les champs de bataille de la guerre médique : elles sont en silex. « Pauvres sauvages, n’ayez jamais rien à démêler avec les Européens ! » Et il ajoute : « S’il y a lieu de s’étonner de quelque chose, c’est que ce passage extraordinaire ait été forcé. Léonidas eut le tort d’occuper de sa personne un défilé imprenable et de s’amuser à tuer des Persans, tandis qu’il abandonnait à un lâche la garde d’un autre défilé, moins difficile, qui vient déboucher à deux lieues en arrière des Thermopyles. Il mourut en héros ; mais qu’on se représente, si l’on peut, son retour à Sparte, annonçant qu’il laissait aux mains du barbare les clés de la Grèce [4] ! »

Sans être aussi fatales à M. Lenormant qu’à Léonidas, les Thermopyles furent, pour lui, l’occasion et le théâtre d’un sérieux accident. Il tomba de cheval et se démit l’épaule. Ampère et Mérimée continuèrent leur route vers l’Asie-Mineure. Bientôt ils quittaient Smyrne, munis de tous les papiers nécessaires, parmi lesquels un passeport qui reconnaissait à Mérimée « des yeux de lion » et « des cheveux de tourterelle. » Le gendarme turc qui libellait ce poétique passeport et constatait les premiers ravages du temps dans la chevelure blonde de l’auteur en vogue était loin de se douter qu’il préparait des matériaux à l’histoire littéraire.

Voici donc Ampère et Mérimée sur cette vieille route de Smyrne à Ephèse. Ils ont avec eux un factotum et un guide, l’un Français, l’autre musulman. Seulement le Français ne sait plus sa langue, le musulman ne sait plus sa religion, et Mérimée, qui taquine impartialement toutes les églises, tourmente Ahmed au sujet du chagrin que ses libations de rhum doivent causer au Prophète. Pour mettre le comble à la confusion des races, l’escorte est complétée par Calogeros, un Grec né à Peshawur.

Ils vont ainsi, l’un dessinant, l’autre rêvant. Ils arrivent à Éphèse, et Mérimée fait remarquer à son ami cette architecture à la fois coquette et barbare, qu’il explique d’un mot : « C’est un artiste grec qui a travaillé pour des Romains. » Il ouvre de bonne foi les yeux et les oreilles, mais il est resté le même que sur le trottoir de la rue Jacob, avec son sang-froid et ses habitudes critiques. Ampère, passionné, mobile, tout entier aux sensations qui lui rendaient les voyages si délicieux, prend, comme l’eau, la teinte du ciel : « Le théâtre, dit-il, était rempli par un troupeau de chèvres noires. Un petit chevrier turc sifflait, assis sur un débris. Une immense volée de corneilles décrivait de longs circuits dans les airs. Vers la montagne, le ciel était pluvieux et grisâtre et d’un éclatant azur du côté de la mer. Sur des nuages cuivrés passaient des nuages blancs comme des spectres. Par momens, une lueur claire et pâle illuminait les ruines immenses, les cimes sévères, la plaine déserte. Je n’ai rien vu de plus sublime [5]. »

La chose la plus « sublime » qu’eut vue Ampère, c’était toujours celle qu’il voyait. Son compagnon sentait moins vivement et classait mieux ses impressions. D’ailleurs il ne regardait pas la couleur du ciel ; il ne voyageait que pour voir les mœurs et les villes, mores et urbes. C’est dans une de ces étapes qu’ils essayèrent de s’introduire dans un campement de Tartares pour y passer la nuit. Ils n’inspirèrent pas une confiance égale à celle qu’ils montraient. Il est vrai que Mérimée avait laissé pousser deux grandes et terribles moustaches qui lui barraient la figure d’une oreille à l’autre. Il était le forban qu’il avait tant désiré d’être ; il l’était trop. Les Tartares eurent peur de lui.

D’Éphèse, les voyageurs se rendirent à Magnésie, et de Magnésie à Sardes, en traversant le Tmolus. Ils arrivèrent à dix heures du soir dans l’Acropole de Sardes où ils eurent à livrer bataille, non aux soldats du grand roi, mais à une bande de chiens féroces. Un meunier vint à leur secours et leur donna l’hospitalité. Un bain dans le Pactole compléta ce pèlerinage classique, et ce bain, même sans paillettes d’or, devait sembler agréable, après « quinze jours de courses à cheval, pendant lesquels l’usage d’un lit, d’une table, d’une chaise, était demeuré entièrement suspendu[6]. »

À Rome, où ils se reposèrent, une lettre de Chateaubriand vint trouver Ampère, pour lequel il affectait une paternelle amitié. L’auteur de René ne manquait pas l’occasion de caresser les jeunes gens. Il avait glissé dans la lettre un compliment assez mal tourné à l’adresse de « monsieur Mérimée, qui aura retrouvé Colomba, avec le souvenir d’un personnage romain qu’il a si bien rappelé. » Ce personnage, que Chateaubriand associe d’une façon imprévue à la petite héroïne corse, c’est Catilina, dont Mérimée venait d’écrire l’histoire.


II

Une lettre, adressée à M. de Saulcy, explique très bien dans quelle disposition d’esprit Mérimée avait abordé ses études sur l’histoire romaine. Il s’occupe, dit-il, d’un mémoire sur la guerre sociale, « guerre assez obscure où j’ai porté le flambeau de la critique et de la sagacité, sans compter la blague. Quid dicis ? Faut-il l’imprimer à cent cinquante exemplaires et le donner à mes collègues ? Faut-il le vendre à un libraire s’il s’en trouve un assez hardi ? Faut-il l’insérer dans une revue ? Cela me tracasse, et je voudrais avoir votre avis avant de terminer ; car, pour chacune de ces hypothèses, il y a une manière d’écrire différente. Je vous dirai tout net que je voudrais me faire des titres à l’Académie ; mais, cependant, je tâche de faire mon livre excessivement compréhensible. Peut-être entre l’Académie et le public, resterai-je le c… à terre. Ô heureux temps où j’écrivais des contes à dormir debout ! »

J’ignore ce que répondit M. de Saulcy, mais j’ai trop bien connu cet homme d’esprit pour croire qu’il ait risqué un conseil dans une matière aussi délicate. Mérimée voulait se faire dire qu’un livre qui satisferait l’Académie des inscriptions et qui amuserait le public comme la Chronique de Charles IX serait un chef-d’œuvre et qu’il était fort capable de le faire. En réalité, le chef-d’œuvre n’est pas faisable, ou, s’il l’est, Mérimée n’a pas pris le bon chemin. Peut-être, sans se l’avouer, était-il dupe de certains préjugés sur la respectabilité littéraire et sur une prétendue subordination des genres, que les ennuyeux ont inventée et dont ils sont seuls à profiter. Presque honteux de ses succès dans le roman, il ne paraissait pas se douter que le réalisme, entrevu, sinon pratiqué par lui dans le domaine de l’imagination, pût être applicable à un récit historique. Parmi ces hommes à collet exorbitant et à toupet solennel, il était convenu, une fois pour toutes, qu’on ne chiffonnerait pas la « muse sévère de l’histoire. » Depuis, on l’a chiffonnée avec succès et même déshabillée avec impunité. Mais, en 1840, ces audaces n’étaient même pas pressenties.

Au problème insoluble d’un compromis à chercher entre l’amusant et l’illisible se joignaient d’autres difficultés qui naissaient du choix des sujets : la guerre sociale et la conjuration de Catilina. Dans le premier cas, c’était l’absence de documens, dans le second la rivalité de Salluste. La conjuration de Catilina a été racontée par un grand peintre : il restait à l’expliquer. Mérimée remarque avec vérité que le fatalisme des anciens leur interdisait non-seulement de découvrir, mais même de chercher les causes des événemens. Le drame mis à part, la conjuration de Catilina est un problème de droit public romain. En mettant à mort Lentulus et ses complices, Cicéron a-t-il commis une illégalité et, s’il en a commis une, pouvait-il et devait-il l’éviter ? Telle est la question que Mérimée s’est posée, et il s’est donné mille peines pour la résoudre en bon juriste. Il me semble que cette discussion doit rester, même si on n’y approuve pas tous les argumens, ainsi qu’un curieux parallèle entre la société romaine et la société moderne. Dans la Guerre sociale, si Mérimée n’a pas été jusqu’à l’audace créatrice des Niebuhr et des Champollion, il a montré beaucoup de bon sens, de patience et d’habileté. Malgré les lacunes inévitables, malgré l’incertitude forcée qui brouille les traits des principaux acteurs, le récit entraîne, et on finit, sans trop savoir pourquoi, par partager la sympathie de l’auteur pour la cause italiote. Mais l’impression qui domine est celle-ci. On croit lire, sinon la traduction, du moins le pastiche d’un ancien, rajeuni çà et là par des intentions et des jugemens modernes. Ces récits, paraissant à l’époque où écrivaient les Mabillon, les Beaufort, les Crevier et les Lebeau, eussent été les bienvenus pour leur sincérité critique et leur simplicité narrative. Publiés quinze ans après les premiers travaux d’Augustin Thierry, dans l’âge des Carlyle et des Michelet, ils semblaient arriérés et leurs qualités mêmes étaient des anachronismes. D’où vient cette timidité chez un écrivain si brave, qui, à certains égards, a été un écrivain d’avant-garde ? C’est qu’il était candidat à l’Institut. Le dôme du palais Mazarin porte une ombre froide sur cette partie de son œuvre. Quant à l’homme d’esprit, il s’est réfugié dans les notes où il guerroie contre les âneries des savans germains [7], et d’où il émerge de temps à autre, comme Dandin passant la tête par le soupirail de la cave.

Les Études d’histoire romaine, dans la pensée de l’auteur, formaient une trilogie, et la troisième partie, qui manque, devait être une vie de César. Il avait pour ce personnage une prédilection singulière. C’est avec une partialité visible que, dans la Conjuration de Catilina, il commente jusqu’à le rendre probable et probant, le discours baroque et contradictoire que lui a prêté Salluste. Il écrivait à Requien, le 25 octobre 1838 : « Avez-vous entendu parler d’un certain Jules César, lequel fut fait mourir en l’an de grâce 44 ? J’écris la vie de ce drôle-là, qui, comme feu M. Robespierre, n’est pas encore jugé. » Après l’avoir comparé à Robespierre, il le comparait à Barbès. Il disait à un de ses amis dans une lettre datée du 18 juillet 1841, et citée par M. de Loménie : « Le César des premières années ressemble fort au conspirateur que je vis l’autre jour au Mont-Saint-Michel. César évita le Mont-Saint-Michel parce qu’il avait beaucoup d’entregent, mais c’était une franche canaille à cette époque. Ce diable d’homme alla toujours en se perfectionnant. Il fût devenu honnête homme si on l’eût laissé vivre. »

César n’est-il, pour Mérimée, qu’un Barbès qui a réussi et qui s’est amendé ? Non. Ce qui l’attirait d’abord vers César, c’est le côté artistique et donjuanesque de ce caractère. Mérimée savait un gré infini à l’arrière-petit-fils de Vénus d’emporter toujours, en voyage, une ravissante petite image de sa grand’mère pour les dévotions de la route. César paraît avoir aimé, comme lui, les camées, les bijoux, les diamans, les chefs-d’œuvre microscopiques où l’art se ramasse et se concentre. Il aima aussi les femmes, et de la bonne manière, au jugement de Mérimée. Il faut voir comme il se fâche contre l’historien anglais Merivale qui, croyant relever César, avait voulu mêler quelque dessein politique à l’intrigue du conquérant des Gaules avec la reine d’Egypte. Mérimée n’entend pas qu’on lui gâte cette jolie et friande scène du tapis d’où la reine sortit, comme une danseuse de féerie, le soir où elle vint surprendre César chez lui et le prit d’assaut. Shakspeare aurait pu, au besoin, mettre son compatriote en garde contre cette idée de clergyman, lui qui, à ses heures, sait l’histoire mieux que les historiens. Non, il n’y a point de politique là-dedans. C’est une « bêtise, » un coup de folie, et Mérimée adore César parce qu’il est le seul des Romains qui ait été amoureux jusqu’à la démence. Les autres ne connaissaient rien entre l’orgie et la vertu.

La place reste assez large pour la politique dans la vie du grand féministe. Mérimée avait entendu dire un jour à M. Royer-Collard : « César était un homme comme il faut. » Évidemment M. Royer-Collard ne prenait pas le « comme il faut » dans le sens que lui donnent les couturières et les concierges. Il voulait dire que César était l’homme nécessaire, l’homme complet qui a toutes les qualités d’un gouvernant, l’able man que Carlyle rêvait, à ce moment-là, dans sa petite maison de Chelsea, et dont il offrait au monde deux échantillons dans la personne d’Olivier Cromwell et dans celle du grand Frédéric. Quand on a la chance de rencontrer cet homme-là, de quelque nom qu’il s’appelle, il faut se donner à lui et voiler la statue des lois. Telle est l’idée qui s’ébauchait dans l’esprit de Mérimée, au spectacle des corruptions du suffrage restreint et des aberrations du suffrage universel. L’anarchie de 1848 précisa l’idée, et la constitution de 1852 la réalisa. En 1845, Mérimée n’en était pas encore là, mais il voulait faire de la vie de César son « maître livre. » Cela était si bien entendu que M. Étienne pouvait lui dire en le recevant à l’Académie : « Que ne devons-nous pas attendre de cette histoire du conquérant des Gaules, que vous nous avez promise, et à laquelle vous venez de préluder avec tant de succès ? » On verra comment Mérimée ajourna l’exécution de cette promesse et, finalement, céda la place à un autre écrivain dont il aima mieux être le collaborateur que le rival. Ne le plaignons pas et ne nous plaignons pas. Sa vie de César n’eût pas été ce qu’il voulait, ni ce que nous voudrions. Sa manière historique n’a ni assez de liberté, ni assez d’ampleur pour le sujet. En attendant, ses études sur l’histoire romaine avaient lait coup double : elles lui avaient ouvert deux académies.

Le 18 novembre 1843, malgré l’opposition de Raoul Rochette et du parti de l’École des chartes, Mérimée était élu membre libre de l’Académie des inscriptions. Mérimée raconta à Mme de Montijo comment il était venu prendre séance parmi ses doctes collègues : « J’ai fait hier mon entrée triomphale à l’Académie. Le secrétaire perpétuel, ayant mis des gants dont il n’use, je crois, qu’à cette occasion, m’a conduit par la main comme sa danseuse au milieu de l’auguste assemblée qui s’est levée en pied comme un seul homme. J’ai fait quarante saluts, un pour chaque membre. Je me suis assis et tout a été dit. Heureusement qu’à cet établissement on ne fait point de discours comme à l’Académie française [8]. »

Ce discours de réception fut bientôt sa grande affaire. Son élection à l’Académie française est du 14 mars 1844. Elle fut précédée et suivie de petits incidens assez comiques qui se déroulent dans les lettres à l’inconnue et surtout dans la correspondance inédite avec la comtesse de Montijo. Il termine plusieurs lettres par cette phrase : « Je vous quitte pour aller faire mes bassesses. » Ses espérances montent sur un faux bruit que le choléra revient, le choléra béni des candidats académiques comme la guerre l’est des lieutenans qui veulent passer capitaines. Seulement, il faut que ce soit le vrai choléra asiatique : plus il est asiatique, meilleur il est. Le choléra ne revient pas, et cependant, par la seule vertu de la bonne nature, « les académiciens crèvent comme des mouches. » On lui conseille « de recommencer ses bassesses. » Le voilà qui monte et descend des escaliers, où il se cogne contre ses concurrens. Chose très singulière, qui surprendra fort le public et l’Académie d’aujourd’hui : il y avait alors une certaine espèce de vieilles dames qui se mêlaient de ces élections. Elles donnaient à manger aux immortels qui, à cette époque, si éloignée de la nôtre, dînaient volontiers dehors et en gardaient un souvenir attendri. Mérimée crut faire merveille en lisant une nouvelle manuscrite, — c’était Arsène Guillol, — chez la spirituelle Mme de Boigne, où trônait le chancelier Pasquier. Une autre amie de Mérimée, Mme de X…, fut invitée à la petite fête littéraire ; mais, piquée que la cérémonie n’eût pas lieu chez elle, elle n’y parut pas. Elle dit partout qu’elle trouvait étrange « que M. Mérimée fit des femmes du monde juges de la gravelure de ses ouvrages. » Il voulait entrer à l’Académie et, certes, il en était digne ; mais il avait tort de vouloir « la réformer et la bouleverser. » Rien ne pouvait faire plus de tort au candidat, d’autant que cette dame, pour les raisons indiquées plus haut, « avait trois académiciens dans sa manche. » Mérimée éprouve, ou affecte, une fureur plaisante. Comment tire-t-on une vengeance éclatante d’une femme qui vous a fait un tour épouvantable ? Là-dessus, il consulte son amie [9]. Elle lui répond, comme on pense, en se moquant de lui et en lui conseillant la patience. Sa réponse le trouve déjà calmé. Il s’est rappelé un proverbe qu’il a appris en Turquie : « Jette du pain aux chiens qui veulent te mordre. » Peut-être le proverbe s’applique-t-il mal à Mme de X… qui n’a plus de dents. N’importe. On ne se venge pas des femmes. Et puis, c’étaient des propos de salon, grossis par la méchanceté ; Mérimée et sa vieille protectrice redeviennent les meilleurs amis du monde. L’élection met fin à ces intrigues, à ces colères, à ces nervosités. Il est nommé « triomphalement, » par vingt-cinq voix, contre onze données à M. Ternaux. Le lendemain, vingt-sept académiciens déclarent lui avoir donné leur voix. Sur quoi, il remarque : Notre-Seigneur Jésus-Christ trouva un traître parmi les douze apôtres ; je suis bien mieux partagé que lui, puisque je n’en trouve que deux sur vingt-sept [10]. »

Ce même lendemain, 15 mars, Arsène Guillot paraissait dans la Revue des Deux Mondes, et de bruyans repentirs éclataient dans les rangs des vingt-cinq, devenus miraculeusement vingt-sept, et qui eussent été vingt-trois au plus, si Arsène Guillot avait vu le jour quelques heures plus tôt. En effet, M. Molé et M. de Salvandy exprimèrent très hautement leur regret. Je ne reproduirai pas les termes peu flatteurs dans lesquels Mérimée caractérise ce changement de front de l’auteur d’Alonzo : il écrivait pendant les vingt-quatre heures où l’on a le droit de maudire ses juges.

N’en déplaise à Mérimée, M. Molé et M. de Salvandy n’avaient pas tout à fait tort de trouver Arsène Guillot immorale. Elle l’est, en effet, bien que « l’aréopage de vieilles femmes » réunies chez Mme de Boigne en eût décidé autrement. Elle est immorale parce qu’elle montre la vertu ennuyeuse, pédante, hypocrite, presque haïssable. Mais il y a aussi une moralité à faire voir l’agonie d’une pauvre fille, vulgaire d’éducation et de métier, ennoblie par un sentiment très vrai, très fort et purifié par sa violence même. C’est sans doute ainsi qu’en jugèrent les « vieilles femmes, » et, à ce point de vue, elles ont raison contre M. Molé. Pour nous, sans faire fi de la morale, jugeons en artistes les questions d’art. Mme de Piennes est en bois, son amoureux aussi. Mais Arsène est admirable. Avant et depuis, de Manon Lescaut à la Fille Élisa, que de courtisanes amoureuses ! Parmi les auteurs que ce sujet a tentés, les uns sont allés au-delà, les autres sont restés en deçà. Arsène est sans défauts. Elle a des traits de sincérité, d’humilité et de passion qui lui appartiennent et qu’on ne dépassera pas. Avec quelques morceaux de Clara Gazul, c’est la plus humaine des œuvres de Mérimée, et je défie les librettistes, race sans pitié, d’en faire un opéra-comique. Mais l’Académie française qui avait cru nommer un froid et élégant historien, adroit à empailler les grands hommes de l’antiquité, s’apercevait, avec stupeur, qu’elle avait appelé dans son sein un romancier réaliste. Mérimée était, de son côté, fort ému et fort irrité. Il se consola vite en songeant « qu’il faisait peur. » D’ailleurs, l’incident s’oublia vite, comme tout s’oublie à Paris.

Restait le plus dur, le discours de réception. Il écrivait à Mme de Montijo : « Je suis fort empêché présentement à écrire l’éloge de mon prédécesseur, Charles Nodier. Il me faut d’abord lire ses ouvrages, ce qui n’est pas toujours trop facile, ni trop amusant ; puis les louer, ce qui coûtera parfois à ma franchise [11]. » Il ne connaissait pas, même de vue, l’homme qu’il allait enterrer suivant les rites académiques. Il alla trouver sa fille, Mme Ménessier. C’est cette Marie Nodier qui aidait son père à faire les honneurs de l’Arsenal aux jeunes poètes de la pléiade et à laquelle les vers de Hugo et de Musset ont fait une sorte d’auréole. Mérimée ne la vit pas sous un jour aussi favorable, mais il la trouva obligeante et spirituelle. Elle lui conta sur son père diverses anecdotes, entre autres celle-ci, qui ne pouvait guère trouver place dans son éloge funèbre et dont il amusa Mme de Montijo : « Charles Nodier, à neuf ans, tomba amoureux d’une femme de Besançon et lui donna rendez-vous dans un lieu écarté. Elle y vint et lui donna le fouet, dont il pensa crever de rage et de honte [12]. » Mérimée, pendant l’été, se rendit à Besançon où « on lui dit pis que pendre de son héros. » Il se consola en découvrant au musée de la ville un admirable portrait de Simon Renard, le célèbre diplomate flamand-espagnol, agent de Philippe II. Il se mit à copier ce précieux portrait, mais l’éloge de Charles Nodier n’avançait pas. Il s’exaspérait contre son sujet, le prenait en haine. Parfois, il lui poussait une envie irrésistible de changer le panégyrique en satire et de fouetter Nodier au lieu de le caresser, comme avait fait la cruelle dame de Besançon.

La mauvaise humeur naturelle à un homme qui a été forcé de lire Jean Sbogar ne suffirait pas à expliquer cet étrange état d’esprit. La vérité est que Nodier avait été le contraire de ce que Mérimée voulait être. En amour, en politique, en histoire, il avait été le jouet de son imagination, il avait vécu dans une perpétuelle imposture, à demi volontaire. Voilà ce qu’avait à louer un autre homme de lettres, remarquable surtout par la continuité de son vouloir, la fixité de ses idées, la franchise cassante et la sèche précision de sa parole. Sa colère se déchargeait donc en mots excessifs et injustes dans sa correspondance intime. « C’était, écrivait-il, un gaillard qui faisait le bonhomme et avait toujours la larme à l’œil. Je suis obligé de dire, dès mon exorde, que c’était un fieffé menteur… Enfin, vous entendrez ce morceau si je ne meurs pas de peur en le lisant [13]. » Il écrivait à Mme de Montijo, en parlant de sa réception : « J’y pense comme à la mort. C’est un vilain moment qu’on ne peut éviter, mais auquel on ne songe guère parce qu’il n’est pas fixé d’avance. Malheureusement je saurai bientôt le jour néfaste où je devrai pérorer [14]. » « Connaissez-vous, écrivait-il encore, une sainte dans votre martyrologe qui serve dans ces occasions-là ? Brûlez-lui un cierge en ma faveur [15] ? »

La cérémonie, retardée par la maladie de M. Étienne, eut lieu le 6 février 1845. Voici comment il raconte lui-même son « supplice « dans une lettre datée du surlendemain : « J’avais la plus belle peur du monde, et l’on m’a dit que j’étais la vraie peinture d’un pendu qu’on mène à la potence. Mon visage était de la même couleur que les broderies vertes de mon habit. Mais je ne m’étais appliqué qu’à un point, c’était à conserver ma voix. J’ai lu mon discours assez bien. Au bout de cinq minutes j’étais presque à mon aise et j’ai prononcé ma péroraison comme si je l’avais fait devant trois personnes. On a paru content. J’ai été satisfait du public : j’espère qu’il l’est de moi [16]. » Sous cette modestie un peu étudiée, son plaisir est visible. Il était toujours ainsi lorsqu’il avait à paraître et à parler en public : la joie d’en être quitte lui persuadait qu’il avait parfaitement réussi. Les épigrammes du Journal des Débats troublèrent un peu cette satisfaction ; mais il les attribua à son relus de donner des articles à ce journal sur les questions d’art [17].

Il faut bien le dire, le partisan le plus déterminé de Mérimée aurait grand’peine à trouver quelque chose à admirer dans ce discours. Il s’était donné une peine infinie pour faire entendre qu’il n’était pas dupe des mensonges de Nodier ; il ne s’en était donné aucune pour découvrir et rendre les grâces réelles de l’écrivain. D’ailleurs, le morceau était composé avec les ingrédiens ordinaires de ces harangues, suivant le goût à la fois réactionnaire et libéral du petit public académique.

Il y « flétrissait » les excès de la révolution avec une éloquence un peu apprêtée. « Triste temps, s’écriait-il, où l’honnêteté a besoin de se guinder jusqu’à l’héroïsme et où la faiblesse se précipite au crime ! » A cette phrase-là il dut y avoir, parmi les hommes, de pathétiques hochemens de tête ; un « Ah ! » d’admiration pâmée dut sortir de dessous les capotes de cabriolet dont se coiffaient les Bélises de ce temps-là lorsque Mérimée laissa tomber cette autre phrase : « Nodier croyait fuir les gendarmes et poursuivait les papillons. » On rencontrait aussi, placées de distance en distance, comme des factionnaires, les formules qui servaient de mot de passe : « La religion des règles… le culte de nos grands modèles… la langue de Pascal et de Bossuet, cette arche sainte à laquelle il est défendu de toucher. » Goethe attrapait un complucompliment équivoque et Shakspeare était « le génie sans frein. » L’orateur avait glissé, comme rançon de ces banalités, un éloge de Rabelais, personnage alors mal famé pour s’être permis de naître plus d’un siècle avant Boileau, et cette timide assertion qu’il serait peut-être temps de « donner à la France un peu de la liberté des littératures étrangères. » Mérimée s’était promis d’être « modéré et plat : » il s’était tenu parole. Il avait racheté Arsène Guillot.


III

Aussitôt qu’il fut de l’Académie, il abandonna les études romaines qui l’y avaient conduit et ajourna indéfiniment la Vie de César, Il se reprit de goût pour les choses espagnoles qui, pendant quelques années, suffirent à employer l’activité de l’historien et du romancier. C’est le moment où l’influence de la comtesse de Montijo est le plus sensible sur sa vie d’écrivain. On a déjà vu qu’elle lui avait inspiré Carmen, qui ferma, en 1845, la première phase de son œuvre comme conteur. Elle le poussa, dans le même temps, à écrire l’histoire de dom Pèdre. Sur ce terrain, il n’aurait à lutter ni avec un Salluste, ni avec un Froissart. Il redresserait une vieille erreur en montrant un roi réformateur et organisateur dans un personnage que la fausse histoire, déclamatoire et menteuse, avait stéréotypé sous les traits d’un tyran cruel. Comme César son favori, le Justicier avait aimé, et la figure de Maria Padilla illuminait cette sombre histoire d’une œuvre de raison poursuivie par des moyens atroces.

Mérimée se mit à l’œuvre. Il ne se laissa rebuter ni par les aridités d’Ayala, ni par les extravagances de Condé « qui était devenu musulman, à force d’étudier les choses arabes [18]. » Par momens, le courage lui manque et la conviction l’abandonne : « Je m’efforce de justifier dom Pèdre pour vous faire plaisir, mais j’aurai de la peine à en faire un aimable homme. » Tantôt c’est « un pauvre diable de roi qui a eu le tort de naître un siècle trop tôt ; » tantôt c’est « son ennemi dom Pèdre, » et il l’invective comme il invectivait tout à l’heure Charles Nodier. La comtesse, qui ne connaît pas la défaillance, le soutient dans ces crises, dans ces momens de sécheresse ou de dégoût, bien connus de tous ceux qui ont écrit un long ouvrage. Il s’adresse à elle dans toutes ses difficultés : « Vous m’avez habitué, dit-il, à vous considérer comme ma Providence [19]. » Il cherche, en s’aidant de ses lumières, à deviner le charme de Maria Padilla. « Ce charme résidait, dit-il, dans la grâce particulière aux femmes de votre pays et que nous n’avons aucun mot pour exprimer, tandis que vous en avez quatre. Je cite garbo, donayre, salero et zandunga, et je définis garbo la grâce noble, donayre la grâce jeune de tournure, d’esprit et la grâce coquette, salero la grâce un peu provocante et zandunga la grâce excessivement provocante [20]. » Voilà de jolis cas de linguistique à soumettre à une femme, et on n’est pas surpris qu’une femme puisse les résoudre. Mais ce qui est plus curieux, c’est que la comtesse de Montijo est également prête à fournir des détails sur l’origine et la nature du rite mozarabe, sur l’étendue de certains droits féodaux relatifs au logement et à l’équipement des troupes, et sur le sens de certains vieux mots techniques, disparus de la langue depuis le XIVe siècle. « Je suis, écrivait-il, tout confondu de votre érudition. Comment se fait-il que vous sachiez si bien ce que tous mes dictionnaires, y compris celui de l’Académie royale, n’ont pas su m’expliquer [21] ? »

De son côté, il ne s’épargnait pas. Il allait au fond du Worcestershire pour y examiner un prétendu manuscrit de la chronique perdue de Juan de Castro, évêque de Jaën. Dans l’automne de la même année (1846), nous le voyons établi aux archives de Barcelone se débattant au milieu de trois cents in-folio, qu’une écriture ancienne, une langue vieillie et souvent les idiotismes de dialecte semblaient rendre inaccessibles à un étranger : « J’espère, dit-il en souriant, que mon biographe me tiendra compte de mon honnêteté [22]. » C’est fait. Quand le livre fut fini, pris de scrupules, assiégé de vues nouvelles, il le recommença tout entier. Le début de l’ouvrage parut enfin dans la livraison de la Revue du 1er décembre 1847, avec une dédicace à la comtesse de Montijo, a camarera mayor de S. M. C. » C’est la seule fois, je pense, que la Revue ait consenti à insérer une formule de ce genre. Mais je crois avoir prouvé combien cette dédicace était méritée. La révolution de 1848 tua l’Histoire de don Pèdre 1er, qui ne s’en est pas relevée. M. de Loménie, dans son discours de réception, incline à croire que c’était le chef-d’œuvre historique de Mérimée. Je n’ai pas la compétence nécessaire pour en décider. C’est, de tous ses ouvrages, celui qui a coûté le plus de travail, et, à certains égards, c’est un tour de force. Mais le public ne veut rien savoir de la difficulté vaincue, pas plus qu’il ne juge un homme d’après le nombre d’heures que sa mère a souffert pour le jeter dans le monde. Elle seule le sait et l’aime d’autant.

Pendant cette période de sa vie, Mérimée passa plusieurs fois les Pyrénées, soit pour aller voir ses amis, soit pour chercher des documens, se retremper dans l’étude de cette langue et de cette civilisation qu’il comprenait et goûtait si bien. Je le dirai ici en passant : il savait l’espagnol, par principes et à fond, comme il savait tout ce qu’il se mêlait d’apprendre, comme il savait le latin, le grec ancien et le grec moderne, comme il savait l’anglais, où il improvisait des discours, comme il sut plus tard le russe. J’ai demandé un jour à l’impératrice si Mérimée parlait bien l’espagnol. Il le parlait, m’a-t-elle répondu, correctement, purement, noblement, dans la langue vieillie, mais charmante, de Cervantes et de Lope de Véga qui avait fait l’objet de ses premières études ; il le parlait de façon à faire sourire quelquefois, jamais à faire rire. On eût dit quelque diplomate du temps d’Henri IV, familiarisé par un long séjour à la cour d’Espagne et soudainement ressuscité.

En 1840, Mérimée revit l’Espagne après dix ans. Cette seconde expérience fut très intéressante. Il assista à une révolution : c’est un spectacle que l’Espagne, en ce temps-là, ne refusait guère aux étrangers. Le palais de Liria, sur la place del Angel, où résidait la comtesse de Montijo, était une position stratégique très forte ; en cas de troubles, c’était la première à laquelle songeassent les émeutiers et le gouvernement. Mérimée ajoutait, — et cette plaisanterie le charmait, — que sa chambre était la clé de la position. D’où il suivait que l’ordre ou la révolution avait cause gagnée dès que l’un ou l’autre tenait la chambre de Mérimée.

Lorsque l’émeute rendait Madrid inhabitable, la comtesse de Montijo se réfugiait à Carabanchel. On y dansait, on y « soupirait, » on y jouait la comédie. Mérimée, machiniste, peintre de décors, souffleur et metteur en scène, plaçait tous ses talens à la disposition de son hôtesse. Il se trouvait parfaitement heureux au milieu des charmantes personnes qui formaient « l’Olympe » de Mme de Montijo. Il écrivait à Mlle Dacquin : « J’étais seul avec six femmes, dont la plus âgée avait trente-six ans, et je n’étais amoureux d’aucune. » Ce mot était-il une précaution pour donner le change à la jalousie de son amie ? Non ; il l’eût plutôt attisée qu’éteinte. Mais il savait qu’il y a dix mille manières de jouir de la présence, et même de la beauté des femmes, et que l’amour-désir n’est qu’une de ces dix mille manières-là. En quoi il était fort supérieur à son ancien professeur de satanisme.

En 1846, il ne dépassa pas la capitale de la Catalogne. M. de Lesseps, cousin-germain de la comtesse de Montijo, était alors notre consul-général à Barcelone. Mérimée se lia rapidement avec lui et l’apprécia à sa valeur : « C’est un fort galant homme, écrivait-il, et qui nous fait fort honneur à Barcelone. Je crois qu’on va l’en retirer pour le nommer consul-général à Alexandrie. Ce sera une perte pour les Français de cette ville et son successeur aura de la peine à le remplacer [23]. »

Pendant le mois de novembre 1846, Mérimée passait ses journées aux archives de Barcelone et ses soirées au consulat de France. Il réservait un peu de son temps à « ses amis » les gitanos : « Hier, dit-il, on est venu m’inviter à une tertullia, à l’occasion de l’accouchement d’une gitana. L’événement avait eu lieu depuis deux heures seulement. Nous nous trouvâmes environ trente personnes dans une chambre comme celle que j’occupais à Madrid. Il y avait trois guitares et l’on chantait à tue-tête en romani et en catalan. La société se composait de cinq gitanas, dont une assez jolie, et d’autant d’hommes de même race ; le reste, catalans, voleurs, je suppose, ou maquignons, ce qui revient au même. Personne ne parlait l’espagnol et l’on n’entendait guère le mien. Nous n’échangions nos idées qu’au moyen de quelques mots de bohémien qui plaisaient grandement à l’honorable compagnie. Es de nostres, disait-on. J’ai glissé un duco dans la main d’une femme en lui disant d’aller chercher du vin. Cela m’avait réussi quelquefois en Andalousie dans de pareilles circonstances. Mais le chef des bohémiens lui a aussitôt arraché l’argent et me l’a rendu en me disant que j’honorais trop sa pauvre maison. On m’a donné du vin et j’ai bu sans payer. J’ai retrouvé ma montre et mon mouchoir dans ma poche en rentrant chez moi… Les chansons, qui m’étaient toutes inintelligibles, avaient le mérite de me rappeler l’Andalousie. On m’en a dicté une en romani, que j’ai comprise. C’est un homme qui parle de sa misère et qui raconte combien il a été de temps sans manger. Pauvres gens ! n’auraient-ils pas été parfaitement justifiables s’ils m’avaient pris mon argent et mes habits et mis à la porte à coups de bâton [24] ! »

Es de nostres ! Lorsque M. Étienne lui en avait dit autant au nom de l’Académie française, il ne lui avait pas fait moitié autant de plaisir que le chef des gitanos.

Mérimée suivait avec intérêt la politique espagnole, mais il eut de bonne heure la sagesse de renoncer à la comprendre. Il lui suffisait de savoir que Mme de Montijo était du parti de Narvaëz. À l’un des retours du duc de Valence au pouvoir, en octobre 1847, la comtesse fut faite camarera mayor. Les complimens qu’adressa Mérimée à son amie au sujet de sa nouvelle dignité sont mêlés de beaucoup de réserves et d’inquiétudes. « Vous êtes donc vraiment camarera mayor et vous en êtes contente ? Cela suffit pour que j’en sois content aussi… Vous pourrez faire du bien : c’est assez. Quoi que vous en disiez, vous êtes faite pour le combat, et il serait ridicule de souhaiter à César la vie tranquille du second citoyen de Rome. Je vous dirai qu’on m’a déjà fait la cour à votre occasion et je m’attends qu’au premier jour on me donnera des placets. D’humeur comme je suis, vous devinez l’usage que j’en saurai faire [25]. » Ce qui alarmait son amitié, c’était de savoir qu’elle sortait seule en phaéton avec une souveraine que menaçaient bien des complots.

Moins de trois mois après sa nomination, la comtesse de Montijo quittait spontanément la charge qu’elle avait acceptée avec joie, mais dont elle connut bientôt les difficultés et les périls. Une intrigue se noua pour lui faire perdre la confiance de la reine. Un peu naïf en ces matières, Mérimée s’étonna que le gouvernement n’eût pas mieux su défendre une auxiliaire aussi utile. Il le comprit un peu plus tard, c’était précisément l’intelligence, l’énergie, l’influence grandissante de la camarera mayor qui portaient ombrage aux maîtres de l’Espagne. Mme de Montijo prit son parti à l’instant. Son ambition était de la bonne sorte et ne s’arrangeait point d’une autorité précaire, contestée, achetée par des compromis ou des complaisances. Elle aima mieux se démettre que se soumettre.

Mérimée lui écrivait toutes les semaines, excepté lorsqu’il était absent de chez lui. « Si un samedi se passe sans lettre, c’est que je suis mort ou en voyage. » Ces lettres passaient, en général, par le ministère des affaires étrangères où Mérimée avait d’intimes amis, et voyageaient avec les dépêches de l’ambassade. Il faut admirer combien ce mot de dépêches est élastique. Les « lettres » de Mérimée contenaient tantôt des graines de pawlownias et de dahlias qu’il était allé chercher au Jardin des Plantes pour le jardinier de Carabanchel, tantôt des lanternes chinoises pour éclairer les fêtes en plein air, mode nouvelle inaugurée par la comtesse Duchâtel, tantôt des robes de Palmyre ou des souliers pour la jeune duchesse d’Albe. Il essaya d’y introduire une calèche, mais le ministre se fâcha. Lorsque Mme de Montijo était camarera mayor, il dessina, d’après une estampe de la Bibliothèque royale, un costume d’Isabelle la Catholique que la reine devait porter à un bal déguisé, et l’envoya par la même voie.

De son côté, la comtesse de Montijo l’approvisionnait de fosforos, Mérimée ne pouvant trouver, « dans une ville aussi chimique que Paris, » d’allumettes qui lui convinssent. Plus tard, elle lui expédia d’un pain qu’elle jugeait meilleur que le nôtre, et rien n’est plus comique que les aventures de ces pains courant de ville en ville après celui qui devait les manger et qui les trouvait toujours très bons. Les dames Delessert et leurs amies demandaient des mantilles à la comtesse de Montijo, et ces mantilles passaient par les mains de l’académicien qui était convoqué à l’essayage. Il est question d’une certaine mantille qui seyait très bien à la marquise Pasquier. Pour apprendre à la porter, elle s’était inspirée d’un croquis que Mérimée, dans son dernier voyage d’Espagne, avait fait d’après la seconde fille de Mme de Montijo.

La comtesse adressait à Mérimée ses amis d’Espagne qui allaient à Paris. Il lui recommandait les siens qui se rendaient à Madrid. C’est ainsi qu’il lui demandait de faire bon accueil à M. Charles de Mazade, qui partait avec une mission de M. de Salvandy, et, au retour, il l’engageait à lire les intéressantes études que le jeune écrivain, déjà remarqué et estimé, avait rapportées de ce voyage. Il réclamait aussi sa bienveillance pour le prince Albert de Broglie, lorsqu’il fut attaché à l’ambassade de Madrid. Il dit qu’il lui sera reconnaissant de s’occuper du prince, « parce qu’il a de sérieuses obligations au duc de Broglie. » Mais il y eut un complet malentendu entre l’Espagne et le prince Albert de Broglie. Il la jugea très frivole, elle le trouva un peu trop grave.

Mérimée tenait Mme de Montijo au courant des allées et venues de la diplomatie. Quelquefois, il lui crayonnait d’un mot les nouvelles figures. Ainsi lorsque Bulwer, frère du premier lord Lytton, est nommé ministre d’Angleterre à Madrid : « Vous allez voir un homme très fou, très coquin et très spirituel, lorsqu’il n’est pas mourant, ce qui lui arrive environ quatre jours par semaine. »

Ces jolies lettres, tantôt gaies, tantôt tristes, qui prennent la couleur du temps et qui se teintent, aussi, des émotions particulières de l’auteur, font songer à des « échos » de journal, mais à des échos qui, par hasard, seraient écrits de main de maître. Et si la comparaison est encore désobligeante pour Mérimée, on peut rapprocher ces lettres de celles que nos meilleurs écrivains, au siècle dernier, adressaient à des princesses curieuses de connaître, au jour le jour, l’histoire de l’esprit français et de la vie parisienne, avec les dessous, les pourquoi et les comment, ce qu’on ne dit pas, ce qu’on ne sait guère et ce qu’on n’imprime que longtemps après. La correspondance de Mérimée avec la comtesse de Montijo est tout cela, et elle a, de plus, ce charme de sincérité et d’abandon qui en fait le journal intime d’un homme d’esprit.

Gens de théâtre, gens de lettres, gens du monde, poètes et assassins, danseuses et diplomates, passent rapidement et se brouillent un peu, de façon à bien donner l’idée de ce brouhaha, de ce pêle-mêle qui s’appelle la société. On dit que Chateaubriand va épouser Mme Récamier. On dit que Rachel veut se battre en duel avec Augustine Brohan en l’honneur du comte Walewski. On dit que le tsar songe à une alliance franco-russe qui inquiète beaucoup lord Palmerston. Le ministère va tomber… Non, le ministère vivra encore, par tolérance et faute de mieux : « On ne l’aime pas, dit M. Mole, mais on le préfère. » Quant à M. de Rémusat, il se contente de dire : « Qui vivra rira ! » et il joue la comédie de salon. Les Burgraves ont fait un fiasco, ma solenne. Victor Hugo remue ciel et terre pour être pair de France ; il a persuadé à la duchesse d’Orléans que la dernière pensée de son mari mourant a été pour lui. Les chiens de la princesse Belgiojoso ont mordu le bras de Cousin qui gesticulait dans le salon de leur maîtresse et qu’ils ont pris pour le bâton avec lequel on les faisait jouer. La même princesse Belgiojoso va en fiacre à Mabille bras dessus bras dessous avec le prophète arabe Bou-Maza, en ce moment notre prisonnier, et le marquis de La Valette promène dans son département un prince égyptien que le roi lui a donné à garder et dont il a fait une réclame électorale. La Grisi, en sortant du bal, se fait attacher ses socques par Mario et le traite de porco quand l’opération ne marche pas assez vite. Dans le monde, on s’occupe de sciences occultes. Mérimée a entendu dans un salon une somnambule « presque aussi bête que si elle eût été éveillée. » La religion est aussi à la mode ; il y a du néo-catholicisme dans l’air. Une dame lui a demandé « quel était son prédicateur favori. » Une autre dame, au cours de Mickiewicz, a crié tout haut qu’elle était prête à mourir pour Jésus-Christ. Au dernier concert des Tuileries, un chat, sortant on ne sait d’où, a couru, griffes dehors, sur les épaules nues et a disparu comme il était venu. Serait-ce, sous une nouvelle forme, le petit homme rouge qui annonce les grandes catastrophes politiques ? M. de Rambuteau fait des fautes d’orthographe et M. Dupin fait des mots. Un jour que la salle des séances était vide, par une chaleur accablante, il a ordonné aux huissiers d’aller chercher les députés à l’école de natation. « Il y en a là une centaine qui apprennent à nager entre deux eaux. » Et, à travers les traits d’esprit ou de bêtise, les petits cancans et les grosses nouvelles, revient périodiquement la formule sur laquelle une longue habitude avait blasé les hommes de ce temps-là : « On a tiré sur le roi. »

M. Thiers est une des figures qui reparaissent le plus souvent dans cette correspondance. Mérimée le voyait beaucoup, le goûtait comme un admirable comédien, bien qu’il ne le trouvât pas également bon dans tous les rôles. En ce moment, M. Thiers en avait fini avec les gamineries du bel âge ; il jouait au philosophe, ne voulait plus entendre parler de politique et se réservait pour un nouveau règne. Il était tout à l’histoire et au dilettantisme artistique, achetait des tableaux de Madrazo beaucoup plus cher qu’ils ne valaient, à ce que prétend Mérimée, et obligeait despotiquement tous ses amis à les admirer. Les trois premiers volumes de l’Histoire du consulat paraissaient, et le libraire se vantait partout de deux cent mille exemplaires vendus en quelques semaines ; mais M. Thiers, dans un jour de franchise et de mauvaise humeur, avouait à Mérimée qu’il n’était pas content. Cependant il continuait avec ardeur et se plongeait dans les affaires d’Espagne : « Il n’y entend pas un mot, écrivait Mérimée à son amie ; si vous étiez là, vous lui épargneriez bien des brioches [26]. » L’historien de Napoléon avait, par l’intermédiaire de Mérimée, demandé à la comtesse des renseignemens sur D. Eugenio de Montijo et sur l’échauffourée d’Aranjuez. Mme de Montijo ne se pressait pas de donner ces documens et M. Thiers les réclamait, avec l’obstination que l’on connaît, toutes les fois qu’il rencontrait l’auteur de Colomba. Cela devint une obsession. « Pour Dieu ! délivrez-moi de M. Thiers. » Les documens vinrent enfin ; lorsque l’historien les utilisa, la nièce et filleule de D. Eugenio était sur le trône.

Il y avait des jours où l’historien, le philosophe, l’homme amoureux de tableaux, disparaissaient, laissant la place au politicien déçu qui s’irritait d’être si longtemps exilé du pouvoir, c M. Thiers enrage de la Toison d’or donnée à M. Guizot [27]. » Un jour, Mérimée, voyant qu’il s’évertuait à déconsidérer et à entraver le gouvernement, se risqua à lui faire observer qu’il est mieux de ne pas mettre ses bottes crottées sur la banquette où l’on doit s’asseoir. Le petit homme répondit lestement : « Bah ! on la brossera [28]. »

Vers la fin, une sorte d’amertume se mêla à la bonne humeur avec laquelle Mérimée chroniquait pour son amie les folies mondaines et les jeux de la politique. Il parlait souvent de ses cheveux gris : « Je blanchis et ne peux m’empêcher de regretter l’heureux temps où je faisais des sottises. » Il vieillissait et il lui semblait que tout vieillissait avec lui. Il avait vu de trop près comment les législateurs font les lois et comment on fait les législateurs. L’amour de l’égalité n’était qu’un faux nom de l’envie ; le parlementarisme ramenait les hommes à la grossièreté ; on s’injuriait à la chambre comme à la halle, et les vieillards du Luxembourg, qui avaient paru tenir aux traditions de politesse, commençaient à suivre l’exemple. Il s’étonnait de voir un ministère qui se mourait sans maladie apparente et sans autre faute réelle que d’avoir duré quatre ans. Il sentait régner autour de lui cette étrange impatience des fins de règne, qui grossit les plus chétifs incidens et transforme en critiques les dévoués d’autrefois. 1847 vint et l’impatience devint de l’irritation, la lassitude se tourna en malaise. À ce moment, les lettres de Mérimée se font graves. Dès le mois de janvier, il signale une misère épouvantable dans toutes les provinces, et surtout en Bretagne : « Pas de pain, pas de pommes de terre ! Les sardines ont disparu à Saint-Pol-de-Léon. Les pauvres se battent pour avoir le sang des boucheries ; ils ne vivent que d’algues marines bouillies [29]. » Cependant Paris donnait des fêtes. Le feu prenait, pendant un bal, à l’hôtel de Galliera, et on pouvait redouter une catastrophe analogue à celle de l’hôtel Schwarzenberg. Mais la duchesse montra un beau sang-froid et M. le duc de Montpensier se mit à la tête des travailleurs. « Plusieurs invités s’installèrent au buffet pour éviter à l’incendie la peine de fondre les sorbets, de dévorer les truffes et les ananas ; quelques jeunes filles parlaient de recommencer un quadrille dans un salon que le feu n’avait pas atteint [30]. »

Ce violent contraste entre la richesse qui dansait et la misère qui râlait, entre les mangeurs d’algues et les mangeurs de truffes, était exploité par les ennemis de la société. « Hier, je passais sur le boulevard des Italiens lorsqu’un gros pétard est parti à quelques pas de moi et de femmes qui étaient assises, presque sous leurs jupes. Cela a lancé un certain nombre de petits papiers communistes, où il y avait écrit, m’a-t-on dit, car je n’ai pu en attraper : « Brûlons jusqu’à ce qu’on abolisse l’odieuse loi de propriété [31]. » Vers ce moment éclataient deux scandales, le procès Teste et le procès Cubières. Âge d’or de l’anarchie, innocens pétards qui ne lançaient que du papier imprimé, temps heureux où un seul ministre soupçonné de tripotage, un seul général, un seul pair de France accusé de faiblesses financières, suffisaient à bouleverser l’opinion !

Pourtant, même en jugeant cette époque avec la modestie qui convient à la nôtre, on reconnaîtra que les symptômes de décomposition morale, notamment parmi les hautes classes, se multipliaient d’une manière effrayante. Ils eurent pour comble l’affaire de Praslin, qui intéressa d’autant plus vivement la comtesse de Montijo et Mérimée que l’un et l’autre avaient dîné plus d’une fois chez les Delessert avec l’assassin et avec la victime : « Il n’y a jamais eu, écrivait Mérimée, en parlant de la duchesse, de personne plus douce ni plus aimable. » Quelques jours après, le vieux chancelier, dont il était le convive une fois la semaine, lui montrait une espèce de journal de Mme de Praslin, daté du 17 juin, précisément deux mois avant sa mort. « Elle parle de scènes terribles avec son mari pour le renvoi de cette gouvernante et à chaque page perce un pressentiment fatal. Il est impossible de rien lire de plus navrant. Elle s’abandonne tristement à l’avenir et ne pense qu’à ses enfans et à son devoir… » Mérimée ajoute : « Le chancelier se plaint amèrement de la bêtise des procureurs du roi qui, tout étourdis d’avoir à instrumenter contre un duc et pair, l’ont laissé à peu près libre pendant six heures après le meurtre… Voyez la courtisanerie de nos gens qui ont culbuté un trône il y a dix-sept ans. Lorsque les gens de justice se sont présentés pour dresser le procès-verbal de décès du duc de Praslin, ils avaient mis qu’il était mort rue de Vaugirard, tel numéro. C’est le chancelier qui a été très ferme dans toute cette affaire, qui a exigé qu’on mît qu’il était mort dans la prison du Luxembourg où il était détenu. Cependant le roi, c’est une justice à lui rendre, pressait l’instruction et avait recommandé de poursuivre avec la dernière rigueur. Mais ces imbéciles de robins, quand ils n’ont pas affaire à un échappé de galères, sont à plat ventre devant un grand nom [32]. »

Cette année, Mérimée avait quitté la rue des Beaux-Arts pour venir habiter 18, rue Jacob, dans un appartement qui « donnait sur des jardins. » Donner sur des jardins ! N’est-ce pas le rêve du Parisien, homme d’étude ? Mais le nouveau logis contiendrait-il tout ce qu’avait tenu l’ancien ? En passant la revue de ses livres, Mérimée se découvrit possesseur de mille choses qu’il ignorait et en chercha vainement d’autres qu’il croyait avoir. Enfin le voici, dans son appartement, « lui, sa mère, ses chats et ses livres. » Comme tout est encore dans le chaos, il va dîner « chez le traiteur, » où sa côtelette fait scandale, car c’est justement le vendredi saint.

On devait l’envoyer, dans l’automne de 1847, faire une inspection en Algérie, où « nos officiers, dit-il, détruisent les monumens romains ou arabes avec une grande impartialité [33]. » Le tableau qu’il se faisait à l’avance de notre colonie ne l’exposait, on en conviendra, à aucune désillusion. « Elle est peuplée, dit-il, des gens qu’on a négligé de pendre dans leur pays. Quant aux Bédouins, ils ne valent guère mieux que les chrétiens et ont plus de poux [34]. » Mais son ami, M. de Laborde, devait l’accompagner dans ce voyage et Mérimée se proposait, « s’il avait assez d’argent, » de revenir par l’Andalousie. À Alger, une gracieuse hospitalité l’attendait chez l’aimable et noble prince qui gouvernait alors l’Algérie et pour lequel il n’était pas un inconnu. Mais les bureaux de la guerre et ceux de l’instruction publique ne purent se mettre d’accord au sujet de ce voyage, et on l’ajourna à l’année suivante. L’année suivante, ce fut 1848.


IV

Tout le monde admet que la révolution de 1848 fut une surprise, même pour ceux qui la firent ou qui en profitèrent ; la correspondance de Mérimée avec la comtesse de Montijo ne peut que confirmer cette opinion. Cependant le sagace et impartial observateur avait relevé, à l’horizon, des signes de tempête. Le 15 janvier, il constate le malaise profond du commerce parisien qui se plaint de ne rien vendre. « La ville est triste ; cependant le duc de Nemours va donner des concerts au mois de février. » Le 22, il écrit : « Il y a à Paris et, je crois, dans toute la France une terreur instinctive d’une révolution : chacun en parle avec effroi. » Et il ajoute : « Vous devinez de quel côté viendra l’orage. » Le 5 février, il annonce que M. Guizot et M. Thiers sont malades. C’était un bruit que l’on faisait courir pour aggraver l’inquiétude générale. On prédit « quelque petite émeute après l’adresse… Ce sera peu de chose, mais c’est un mauvais symptôme. » Un vent de révolte souffle partout. Les trônes s’ébranlent ; les rois, affolés, jettent en hâte des constitutions à leurs peuples qui grondent. Avant-hier, c’était le roi de Naples ; hier, le roi de Danemark ; à qui le tour, aujourd’hui ?

Enfin, le 19 : « Nous dansons à Paris, mais pas de trop bon cœur… On s’attend à quelque événement. » Il raconte l’histoire du banquet autorisé, puis interdit, mais toléré ; la mise en scène presque enfantine, arrêtée entre le ministère et l’opposition. Tout se passera entre bourgeois ; on n’admettra pas les ouvriers à la fête. Il y aura un discours très bref d’Odilon Barrot, qui se gardera de soulever les passions. À ce moment entrera un commissaire qui priera très poliment l’assemblée de se retirer. Elle refusera : il dressera procès-verbal comme l’Intimé dans les Plaideurs. Quand il n’y aura plus rien dans les assiettes, ni au fond des verres, ces braves gens crieront : « Vive la réforme ! » et iront retrouver leurs femmes ou leurs maîtresses.

Ces pitoyables arrangemens ne rassurent pas Mérimée. « Nous vivons, dit-il, dans une bonne ville où il suffit que trois personnes s’arrêtent sur un pont à voir couler l’eau pour qu’il s’en attroupe des milliers alentour. Pour moi, je ne doute pas que les communistes, les républicains, les émeutiers de profession ne profitent de la circonstance pour faire quelque tentative… Dans ce mois de février, il y a déjà eu quatre révolutions : qui peut prévoir ce qui arrivera ? » Tout le monde meurt de peur, y compris les chefs de l’opposition. On dit les soldats excellens, mais, en ce temps-ci, on ne peut compter sur rien. « Il suffirait d’un capitaine qui trahît ou qui perdît la tête. » Une circonstance, cependant, peut tout sauver : une pluie battante. Et Mérimée termine cette lettre étrangement mêlée de moquerie et d’inquiétude par ces mots : « Il faudra que celui qui fera l’histoire du XIXe siècle sache écrire sur tous les tons, la tragédie et le vaudeville à la fois. »

La catastrophe arrive. Le 24, il était au château, probablement en costume de garde national, et donnait le bras à Mme Delessert pour sortir des Tuileries prises d’assaut. Dès le lendemain il envoyait quelques lignes à son amie : « Les journaux vous auront probablement tout appris. Jusqu’à présent beaucoup d’ordre. Il y a dans ce peuple si terrible une singulière disposition à la grandeur dans de tels momens. Des ouvriers ont rapporté au musée des camées pris aux Tuileries et valant plus de 100,000 francs… Adieu, chère comtesse ; au milieu d’une si grande catastrophe, on ne pense guère à ses affaires particulières. Cependant, je commence à être en peine de savoir comment je vivrai et ferai vivre ma pauvre vieille mère. » Huit jours après, il n’était pas encore revenu de sa première stupeur : « Avez-vous entendu parler d’une chose semblable ? Il n’y a pas quatre-vingts morts. En vérité, la dynastie de juillet est tombée plutôt sous les sifflets que sous les coups de fusil. Nous voilà en république, sans enthousiasme, mais décidés à nous y cramponner, car c’est la seule chance de salut qui nous reste… Quant à ma propre position, je n’en sais rien encore, mais je n’augure rien de bon pour moi. Il faut vivre au jour le jour et se féliciter quand la journée est passée et que l’on a dîné [35]. » Il revient encore sur le désintéressement du peuple parisien : « Au milieu de toutes les scènes terribles de cet inconcevable drame auquel nous venons d’assister, il y a une chose qui fait honneur à la nation, c’est le peu de désordre après une crise semblable. Les gens qui ont pris les Tuileries et qui n’avaient pas un sou dans leur poche n’ont rien volé. J’ai vu des ouvriers en guenilles rapporter des objets d’un prix inestimable et monter la garde au milieu de chambres remplies de vaisselle et de bijoux [36]. » Puis vient un mot de sympathie pour la duchesse d’Orléans, un mot amer pour le roi et les princes : « À quoi diable sert l’histoire, puisque personne n’en profite [37] ! »

Peu de jours après, il recevait une lettre de Mme de Montijo, dont il est aisé de deviner le contenu par la façon dont il y répond : « Je suis bien touché, écrit-il, des offres que vous me faites. J’en profiterai peut-être un jour, mais nous n’en sommes pas là encore, Dieu merci ! Croyez qu’il n’y a personne au monde à qui je demandasse un service avec plus de confiance qu’à vous, ni aucun lieu où je me trouvasse moins exilé qu’à Madrid [38]. »

Mme de Montijo lui demandait des détails, Mérimée fit de son mieux pour la satisfaire. Un précis de la révolution de février par un témoin oculaire, qui s’appelle Mérimée, me semble mériter d’être recueilli, même quand il ne révèle pas de faits nouveaux. C’est pourquoi je le donnerai ici en entier.

« Tout le monde à Paris savait, excepté le ministre de l’intérieur et le commandant de la garde nationale Jacqueminot, que cette garde était fort mal disposée. Tout au dernier moment, c’est-à-dire lundi 21 février, au soir, le ministre sut que le banquet avait été contremandé. Il décommanda alors le grand déploiement de troupes qu’il avait résolu de faire ce jour-là. Le mardi 22, on ne voyait de soldats presque nulle part. Ils étaient consignés dans les casernes. Il n’y avait que quelques compagnies de garde municipale, aux abords de la Madeleine, qui dispersaient la foule des curieux autour de la maison d’Odilon Barrot dans les Champs-Elysées, et sur la place de la Concorde. Vers le soir, les gamins commencèrent à jeter des pierres, à culbuter les voitures pour faire des barricades et à ôter quelques pavés. Rien n’indiquait que cela fût sérieux : l’émeute n’avait pas d’armes. Les soldats y allaient assez mollement, et pendant toute la nuit, il n’y eut pas d’engagement sérieux.

« Le lendemain mercredi, les troupes parurent en plus grand nombre ; la foule des curieux et les insurgés augmentèrent. La garde nationale, rassemblée très lentement, criait : « Vive la réforme ! » aux oreilles des soldats, les faisait boire et les engageait à ne pas tirer. Du moment que la garde nationale avait le même cri que les révoltés, il ne fallait plus compter sur les soldats. Vous savez ce qui se passa alors dans la chambre. Le roi renvoya son ministère et chargea M. Molé d’en composer un. Ainsi, au beau milieu de l’émeute, il n’y avait plus de ministres. M. Molé ne pouvait se charger d’une tâche si difficile. M. Guizot n’osait plus donner d’ordres. Partout, les troupes laissaient faire les barricades et ne faisaient nulle démonstration d’attaque.

« Cependant le bruit de la retraite du ministère s’était répandu partout. On croyait que le lendemain tout se calmerait avec quelques concessions. Jusqu’alors les sociétés secrètes ne s’étaient pas mêlées aux rares combattans ; mais elles étaient réunies et délibéraient. Les rues étaient pleines de monde, et bien des gens pensaient que l’affaire était finie. Vers neuf heures du soir, une foule assez considérable se porta devant l’hôtel des affaires étrangères, que M. Guizot avait quitté. Son secrétaire s’était amusé à faire boire les officiers et les soldats du poste qui gardait le ministère. La foule pressant un peu les soldats, on commanda de la faire reculer en croisant la baïonnette. En ce moment, le fusil d’un conscrit partit par hasard. Les autres, prenant ce coup de feu pour un ordre, firent feu et tuèrent ou blessèrent une centaine de personnes, la plupart inoffensives. Grande stupeur de part et d’autre. Il y eut une heure ou deux d’un calme étrange. Tout à coup, on répand dans les faubourgs la nouvelle ; on promène les cadavres sur des charrettes. Les sociétés secrètes se mettent en mouvement. Les ouvriers sortent en foule et on leur donne, par les fenêtres, les armes des gardes nationales. On élève de nouvelles barricades.

« Cependant le roi n’avait pu s’entendre avec M. Molé ; il avait appelé MM. Thiers et Odilon Barrot. Nul ordre n’était donné. On demanda au maréchal Bugeaud s’il croyait possible de repousser l’émeute. Il répondit qu’il n’en savait rien et qu’il craignait d’avoir à tuer dix mille hommes. Après l’avoir nommé commandant général des troupes, on le remplaça presque aussitôt par Lamoricière, avec l’ordre de faire évacuer la ville par les troupes et de la laisser à la garde nationale. Vous devinez l’effet que produisaient tous ces ordres et contre-ordres successifs. Les officiers ne savaient à qui obéir. Ils empêchaient les soldats de tirer. Le roi abdique enfin, le jeudi matin, sans avoir pris aucune mesure. Il quitte les Tuileries au moment où une assez grande masse de peuple s’y portait. Les troupes se retiraient vers leurs casernes, déchargeant leurs armes en l’air et les donnant au peuple. Personne n’eut l’idée de réunir cinq ou six cents hommes autour de la chambre. La duchesse d’Orléans qui, seule, a montré beaucoup de courage dans toutes ces scènes, vint à pied avec ses deux enfans dans la chambre. Le président Sauzet, qui mourait de peur, ne savait que dire ni que faire. Une centaine d’hommes armés, pas davantage, pénètre dans la chambre, en criant et menaçant. Avec la garde nationale et les soldats du poste, il eût été facile de les chasser, mais tout le monde perdait la tête : les députés se croyaient entourés par vingt mille hommes. Vous avez vu le reste dans les journaux. La révolution a été faite par moins de six cents hommes qui, la plupart, ne savaient ni ce qu’ils faisaient ni ce qu’ils voulaient. Maintenant tout est accompli [39]. »

Toute la révolution tient dans ces quelques pages, émouvantes à force de brièveté comme les récits de certains écrivains antiques ; Mérimée y est aussi tout entier, avec sa netteté et sa sécheresse, qui juge et peint à la fois, avec son système de romancier et d’historien qui fait intervenir, au moment psychologique, le petit fait décisif, le verre de vin versé par un subalterne imprudent, le fusil du conscrit qui part tout seul et qui tue une dynastie. Et Mérimée est enfin dans le dernier mot, laconique et fataliste : « Tout est accompli. »

Une nouvelle lettre lui apporta de nouvelles offres. Mme de Montijo l’engageait à se réfugier à Madrid. Il répondit : « J’ai des devoirs ici et je saurai les remplir [40]. » Il ajoutait : « Vous ne sauriez croire combien je souffre au milieu du désordre où ce pauvre pays est livré. J’aimerais, je crois, à me cacher pour quelques années dans un cloître, ne fût-ce que pour échapper à cette continuelle tension d’esprit sur le même sujet. Qu’arrivera-t-il demain ? Voilà ce que chacun se demande toute la journée, bien sûr de n’avoir pas de réponse ; car, pour en faire une, il faudrait être prophète. « Tout est possible, même le bien, » disait l’autre jour un de mes amis. Voilà notre situation… D’un côté, il y a des gens étonnés de leur victoire et ne sachant trop qu’en faire ; de l’autre, une masse immense de poltrons, tantôt se rassurant, tantôt s’abandonnant au plus abject découragement, prêts à tout céder, peut-être jusqu’à leurs têtes qu’on ne leur demande pas [41]. » Quant au gouvernement provisoire, il semble à Mérimée se composer de deux élémens. Quelques-uns essaient de fonder un état politique qui ressemble à celui des États-Unis ; d’autres, — et ce sont les plus énergiques, — ne pensent pas que la république puisse exister en France sans réveiller les souvenirs et restaurer les mœurs de 93. « On cherche partout quelque nom à mettre en avant. Vous savez que les Français s’attachent plus volontiers à un homme qu’à une idée. Mais cet homme, où est-il ? » Comment interpréter les signes du temps, lorsqu’ils se contredisent, lorsque l’opinion, au lieu de souffler comme un vent régulier, se déchaîne dans tous les sens en tourbillon ? « Hier, c’étaient vingt mille gardes nationaux qui venaient, en procession, se plaindre qu’on cherchât à les désorganiser. Aujourd’hui, vingt mille blouses venaient protester contre la démonstration d’hier. » Huit jours plus tard, la situation est encore plus trouble. A travers toute l’Europe, continue à sévir la tempête qui « balaie les rois comme de la paille » et « chaque jour apporte la nouvelle d’un trône renversé. » « Ici, on est tranquille, mais il y a une réaction en province. Les rois sont devenus impossibles. Aussi n’est-ce pas à la forme républicaine qu’on en veut, mais à la centralisation qui a mis le sort de toute la France entre les mains du peuple de Paris. Il y a des tendances au fédéralisme qui, si elles se prononçaient, nous mettraient encore plus mal que nous ne sommes [42]. » Le 1er avril, il écrit : « Lamartine disait à un de mes amis : « Tout ira bien et j’en réponds, pourvu qu’on me donne encore vingt jours de tranquillité. » Le gouvernement provisoire sait que l’on conspire contre lui ; les chefs du complot sont Blanqui et Cabet. « Mais, ajoutait Lamartine, nous avons le peuple pour nous, le véritable peuple, et il nous détendra. » Tout cela est fort beau, et je l’espère ; mais, quand on a vu ce véritable peuple, au 24 février, laisser faire non-seulement ce à quoi il ne pensait pas, mais encore ce qu’il ne voulait pas, il est difficile d’avoir grande confiance en son bon sens et en son courage [43]. » Les symptômes anarchiques se multiplient partout. On ne paie plus les impôts, on coupe les bois des particuliers, on incendie les maisons de campagne et les fabriques, et personne n’ose se plaindre. Il viendra pourtant un moment où l’excès du mal amènera une réaction. Mais qui sait si cette réaction ne mettra pas en danger notre unité nationale ? « Quoi qu’il en soit, la liberté est perdue dans ce pays-ci. Elle ne résistera pas à l’anarchie ou bien à la fureur de l’ordre qui lui succédera peut-être un jour. »

Un matin de ce mois d’avril, il reçut une visite inattendue. C’était M. de Lesseps qui venait lui annoncer sa nomination comme ministre de France en Espagne et lui dire adieu. « Cette nomination m’a fait grand plaisir, d’abord parce que je l’aime beaucoup, ensuite parce qu’il aime l’Espagne et la connaît bien. Il emporte de bonnes instructions, et son nom suffira, je pense, pour rassurer votre gouvernement… Je crois qu’il réussira à Madrid comme à Barcelone où il s’est fait aimer et estimer de tout le monde [44]. »

Le jour même où commençaient les élections pour la constituante, il traçait un lugubre tableau de la situation : « Chaque jour nous rend un peu plus pauvres et un peu plus malheureux. La vie se passe ou bien à méditer tristement ou à écouter les lamentations de ses amis… Ce qu’il y a de pire, c’est d’entendre répéter ce qu’on aurait dû faire et ce qu’on n’a pas fait [45]. » De bonnes intentions, mais pas d’idées et, avec cela, la rage de faire. Chaque jour paraît un décret qui désorganise quelque chose. Nos finances sont à tous les diables ; on détruit des impôts productifs et on en imagine d’autres qui sont insensés… D’abord on a tout passé au gouvernement provisoire, et maintenant, à l’approche des élections on se rassure et on le laisse faire encore comme un vieillard qui radote et dont les dernières paroles n’ont plus d’importance. Ce qui est accablant, c’est le sentiment de honte que chacun éprouve. Personne, saut peut-être une centaine de tapageurs, n’a fait ce qu’il voulait faire, mais tout le monde a la responsabilité de ce qu’ont fait les cent tapageurs, les uns, — et c’est le plus grand nombre, — pour avoir été indifférens, les autres pour avoir été aveugles, ceux-ci pour avoir été imprudens, tous pour avoir été parfaitement lâches. Tout considéré, c’est bien la lâcheté qui fait le fond du caractère français. Personne n’ose. La vanité se combinant avec la lâcheté, on décore sa peur du nom d’entraînement et d’enthousiasme. Ajoutez encore un grand vice de notre temps et de notre pays : c’est l’envie et la haine des supériorités. Elle est poussée si loin que le spectacle des maux du voisin suffit pour consoler des siens propres. Le peuple, qui perd tout à Paris où toute fabrication de luxe est anéantie pour longtemps, oublie sa misère en voyant la déconfiture des riches. Le jour où Rothschild fera faillite sera un beau jour pour tous les petits commerçans qui seront ruinés le lendemain. Lorsqu’un cordonnier fait banqueroute, tous les savetiers sont dans l’enchantement. Que voulez-vous faire d’une nation aussi gangrenée que celle-ci ? » Puis, faisant un retour sur lui-même, il ajoute : « Je voudrais être jeune et recommencer ma vie, de façon à être libre partout. Je me demande sans cesse à quoi je suis bon et comment je peux me tirer d’affaire, et je ne trouve pas une seule réponse en moi. Je suis comme ce négociant qui avait imaginé de porter dans les Indes une cargaison de patins. Moi, je ne me suis pas mis à voyager pour porter mes patins, mais le climat a changé, ce qui revient au même. »

En effet, le libraire, — c’était Charpentier, — n’osait lancer l’Histoire de dom Pèdre. « Il n’y a, écrivait Mérimée, que le commerce des affiches et des proclamations qui aille en ce moment. Ce sera pour bien longtemps, je le crains, notre seule littérature [46]. »

Il n’y avait, alors, d’autres étrangers à Paris que ceux qui venaient spéculer sur notre sottise ou étudier, en dilettanti, notre désordre intellectuel et nos maladies sociales. Parmi eux, Monckton Milnes, plus tard lord Houghton et père du vice-roi actuel de l’Irlande. Mérimée le définit « un homme d’esprit, plus vif et plus fou qu’il n’appartient à un Anglais. » Monckton Milnes invita Mérimée à un dîner « en petite comité. » Trois femmes et une demi-douzaine de fouriéristes, dont Considérant ; plus, Mignet et Tocqueville, « qui se trouvaient, je pense, pour la première fois, à pareille fête. C’était Considérant qui tenait le dé de la conversation, parlant très haut et frappant sur la table, avec des manières toutes républicaines… Une des femmes avait de fort beaux yeux qu’elle baissait sur son assiette. Elle était en face de moi et je trouvais que ses traits ne m’étaient pas inconnus. Enfin, je demandai son nom à mon voisin. C’était Mme Sand. Elle m’a paru infiniment mieux qu’autrefois. Nous ne nous sommes rien dit, comme vous pouvez penser, mais nous nous sommes fort entre-lorgnés… N’est-ce pas un dîner bien assorti, et il n’y a qu’un Anglais pour inventer cela [47] ? »

La nouvelle chambre s’était réunie le 4 mai, mais Mérimée n’augurait pas grand’chose de ce vaste troupeau d’hommes honnêtes et timides, nouveaux aux affaires et inconnus les uns aux autres : « La situation, écrivait-il, est absolument la même qu’au 17 brumaire, avec cette légère différence que, bien que nous ayons des prétendans en quantité, nous n’avons pas un Napoléon [48]. »

Au lieu d’un Napoléon, on eut un Ledru-Rollin et, au lieu d’un 18 brumaire, il vint cette parodie des « journées » de la Convention qui s’appelle le 15 mai et que domine le casque d’un pompier fantastique et inexpliqué. « J’ai assisté, écrit Mérimée, en qualité de garde national à la dissolution et à la réintégration de la chambre, le 15… Tout le monde avait perdu la tête et les figures des députés étaient si décomposées par la peur… ou l’indignation, pour parler noblement et officiellement, qu’on avait peine à reconnaître les gens qu’on rencontre tous les jours. Mon bataillon est entré le premier dans la chambre, mais nous n’avons pas eu grand mérite, car nous n’avons vu que les talons des factieux qui m’ont paru n’être, en général, que des gamins. Mais ces gamins ont failli tout bouleverser. Notre chose publique est si fragile qu’elle peut se casser au moindre choc. »

Le décor et le costume changeaient vite. Trois jours après, le garde national qui sauvait la chambre se trouve assis au bureau de l’Académie, dans son habit « brodé d’estragon, » où il reçoit gravement son vieux camarade Ampère, son compagnon dans le voyage d’Asie-Mineure et aussi dans le voyage de la vie. Mais, au lieu de laisser couler les souvenirs charmans dont leurs esprits étaient pleins, Mérimée l’appelait « monsieur, » et lui parlait de ses ouvrages comme s’ils ne les avaient lus ni l’un ni l’autre. Si le discours de réception m’a semblé pâle, que dire de celui-ci ? Un seul mot : on n’y voit ni Mérimée ni Ampère. En terminant, là où les académiciens d’autrefois plaçaient l’éloge du souverain, Mérimée glissa quelques allusions à cette terrible politique qui pesait sur toutes les pensées, une phrase sur la république qui était un conseil sous la forme d’un éloge : « Pour conquérir les sympathies de l’Europe, elle n’a qu’à déployer sa bannière et à y montrer ces deux mots écrits : « Ordre et Liberté. »

Cette banalité était une hardiesse, comme on le vit quelques semaines plus tard. Échangeant de nouveau la défroque académique contre la tunique bleue à liséré rouge, Mérimée eut à soutenir sa péroraison les armes à la main. « Chère comtesse, écrivait-il le 28 juin, voilà cinq jours que je vis et couche sur le pavé des rues, avec tout ce qu’il y a d’honnêtes gens à Paris. Je rentre enfin chez moi et ne perds pas un moment pour vous écrire. Nous l’avons échappé belle. Toute cette armée révolutionnaire, organisée par Lamartine et Ledru-Rollin et prêchée par Louis Blanc, s’est enfin mise en mouvement, et peu s’en est fallu qu’elle ne triomphât. Heureusement telle était leur folie qu’ils ont mis sur leur drapeau la devise du communisme, qui devait soulever contre eux toute la saine population. Au milieu de cette bataille acharnée de quatre jours, pas un cri ne s’est fait entendre en faveur d’un prétendant quelconque et, à vrai dire, on ne s’est battu que pour prendre et pour conserver. Pour les insurgés, il s’agissait de piller Paris et d’y établir un gouvernement de guillotine ; pour nous, de défendre notre peau. »

« Les insurgés étaient nombreux, parfaitement organisés et bien pourvus d’armes et de munitions. En quelques heures, ils ont été maîtres du tiers de la ville et s’y sont fortifiés par des barricades admirablement construites, quelques-unes s’élevant à la hauteur des premiers étages. La garde nationale a donné d’abord ; elle a perdu beaucoup de monde, mais elle a entraîné les soldats et la garde mobile, sur la fidélité de laquelle on avait de sérieuses inquiétudes. Ce corps, composé de gamins de Paris, exercé depuis quatre mois et devenu très militaire par la facilité qu’a le Parisien à se transformer en soldat, comprenait de 15 à 18,000 hommes. Il s’est admirablement comporté et a fait merveille. Nous avons eu, dans ces cruelles journées, tous les traits d’héroïsme et de férocité que l’imagination puisse concevoir. Les insurgés massacraient leurs prisonniers, leur coupaient les pieds et les mains. Parmi un convoi de prisonniers que notre compagnie a conduits à l’Abbaye, il y avait une femme qui avait coupé la gorge à un officier avec un couteau de cuisine [49], et un homme qui avait les bras rougis jusqu’au coude, pour s’être lavé les mains dans le ventre ouvert d’un mobile blessé. Sur leurs barricades, à côté du drapeau rouge, on voyait des têtes et des bras coupés. »

« À côté de toutes ces horreurs, j’ai vu des choses bien étranges. Dimanche, n’ayant rien à faire au poste, je suis allé, avec quelques-uns de mes camarades, voir l’affaire de plus près. Nous sommes entrés dans des maisons de la rue Saint-Antoine d’où les insurgés venaient d’être délogés. Les habitans nous ont dit qu’on ne leur avait rien pris. Sur les boutiques on voyait écrit à la craie par les insurgés : « Mort aux voleurs ! » Pendant trente-six heures ils ont été les maîtres du quartier où se trouve la prison de la Force, qui n’était occupée que par un faible poste de gardes nationaux. Ils leur ont dit de ne se mêler de rien que de garder les prisonniers, promettant de ne pas les attaquer. Cependant, il y avait là sept à huit cents voleurs qui auraient été des auxiliaires utiles. Explique qui pourra ces anomalies, ces alternatives de générosité et de barbarie ! Le peuple s’est fait ici des sentimens avec la littérature de mélodrame et les infâmes journaux qui le corrompent à l’envi. Sera-t-il jamais possible de faire quelque chose d’un peuple pour qui un jour d’émeute est un jour de fête, toujours prêt à tuer et à se faire tuer, pour un mot vide de sens ? La dernière bataille a été une leçon sévère, mais on ne peut espérer que le danger soit définitivement conjuré. Le gouvernement n’a ni énergie ni intelligence ; il se sent abhorré de la France, et, pour ne pas avouer ses fautes, ou plutôt ses crimes, il en fait, et en fera, chaque jour, de nouveaux… Adieu, chère comtesse. Je ne puis en écrire davantage : je tombe de fatigue et de sommeil [50]. »


V

Maintenant l’orage s’éloignait ; bientôt on cessa d’en entendre les derniers grondemens. Une stupeur de tristesse et d’épuisement lui succéda. Le Napoléon, appelé par Mérimée, entrait dans Paris à ce moment même et descendait de voiture pour aider, de ses mains, à replacer les pavés de la rue Saint-Antoine. Mais le petit groupe orléaniste au milieu duquel vivait Mérimée n’avait que des railleries pour le conspirateur de Strasbourg et de Boulogne. Au cours d’une tournée, il écrivait à son ami Stapler : « On est très tranquille en Alsace et on ne nommera pas président Louis-Napoléon [51]. » Bientôt il eut à modifier sa première impression. Quelques jours après le scrutin du 10 décembre, il écrivait : « L’illusion de Cavaignac a passé l’aveuglement de tous ses prédécesseurs. Jusqu’au dernier moment, il a cru avoir la majorité. On se perd en conjectures sur le nouveau président. Il étonne tous ceux qui l’approchent par cet air de self-conscience particulier aux légitimes. Il est le seul que son élection n’ait pas surpris. D’ailleurs on le dit entêté et résolu. À l’enthousiasme des premiers jours de sa nomination a succédé une curiosité silencieuse. On se demande comment il s’en tirera, mais nul ne se hasarde à faire des prédictions. La chambre flotte entre sa mauvaise humeur et sa platitude. Elle voudrait rester et se cramponne à ses banquettes malgré le mépris général qu’elle a soulevé. Je ne crois pas qu’il faille en venir à un coup d’État pour en délivrer le pays [52]. »

Quant à lui, il essayait de reprendre ses travaux littéraires, si longtemps troublés. « J’apprends le russe, disait-il. Peut-être cela me servirait-il un jour à parler aux Cosaques dans les Tuileries. » Il prenait tristement congé de cette cruelle année où les épreuves intimes s’étaient jointes, pour lui, aux malheurs publics et aux dangers de la rue. « Je suis découragé, sans espoir pour l’avenir… Je voudrais être auprès de vous, mon amie, et vous conter toutes mes douleurs. Il n’y a que vous au monde à qui je puisse dire tout cela ; il n’y a que vous qui puissiez me donner quelques consolations, car vous avez du cœur et de la tête, et, de ce côté des Pyrénées, je ne sache personne qui ait l’un ou l’autre. »

L’année suivante, il avait repris toutes ses occupations. Il s’excusait de son retard à répondre à M. Stapfer sur « la paresse bien naturelle à un homme qui fait partie de huit commissions [53]. » En 1851, il passa le détroit pour aller voir l’exposition universelle et refaire connaissance avec ses amis les Anglais. Beaucoup de choses le charmèrent, d’autres lui déplurent : ses lettres à la comtesse de Montijo et à Mlle Dacquin trahissent ces impressions opposées, mais également justes. Il appréciait l’esprit d’ordre, la commodité parfaite, la perfection des arrangemens matériels ; le jargon religieux et la fausse bonté le dégoûtaient et l’ennuyaient, comme ils ont, depuis, ennuyé ou dégoûté d’autres Français, jetés par leur libre fantaisie ou leur mauvais destin sur les blanches falaises d’Albion. Le clergyman lui faisait aimer le capucin, son vieil ennemi. D’autre part, il reconnaissait que « tout ce qui peut se faire avec de l’argent, du bon sens et de la patience, les Anglais le font [54]. »

Il suivait les événemens politiques, mais d’un peu loin et sans bien connaître les hommes. Dans le conflit entre l’assemblée et le président, il n’eût voulu parier pour personne et se figurait volontiers que le pays partageait son indifférence. C’est tout au plus s’il consent à reconnaître que le peuple « semble » préférer le président. Il n’en est même pas sûr et recueille sans trop de déplaisir les petits cancans avec lesquels les vaincus de la veille et du lendemain entretenaient leurs illusions et pansaient leurs blessures. « Il paraît que notre pauvre président a été indignement reçu à Dijon ; je crains qu’il ne le soit plus mal encore à Strasbourg, sans parler de la chance possible d’un coup de pistolet. Avant de partir, il a donné un banquet aux troupes, qui ont crié : Vive Changarnier [55]. » Le sabre de Changarnier, voilà la dernière ressource de la France contre les rouges. Quand Louis-Napoléon congédie le général, Mérimée pense qu’il « a coupé sa main droite avec sa main gauche. » Et il répète que la France « s’en va à tous les diables » jusqu’à certain matin de décembre qui l’étonné fort. « Nous venons, dit-il, de tourner un récif et nous voguons vers l’inconnu [56]. »

Il croit que cela ne durera pas, mais cela dure. « Nous nous habituons petit à petit à la tranquillité, dont la monotonie n’est troublée que par des revues ou des séances à l’Académie. Ceux qui ont vu Paris il y a quatre ans se demandent s’ils sont dans la même ville ou si ce sont les mêmes gens qui le voient… Cela ressemble de tous points à un opéra pour la soudaineté des transitions [57]. » Avec les premiers beaux jours du printemps de 1852, il se répandit partout comme une mollesse heureuse ; la gaîté et l’élégance étaient de nouveau dans l’air ; tout ce qui était jeune aspirait avec délices ces souffles tièdes, chargés de parfums. Mérimée se sentait isolé et comme étranger au milieu de cette joie renaissante. À ce moment un grand chagrin et un gros ennui fondirent sur lui dans le même temps.

Mme Mérimée mourut après une maladie de quelques jours, « Vous la connaissiez, écrivait Mérimée. Vous savez ce que j’ai perdu… Mes amis ont été excellens pour moi [58]. » Au premier rang de ces amis, empressés à le consoler ou à s’affliger avec lui, étaient Mme de Montijo et ses filles : elles avaient connu personnellement Mme Mérimée, et l’impératrice conserve encore aujourd’hui un souvenir très net et très vil de cette curieuse vieille dame, aussi originale dans ses manières et dans son costume que dans ses opinions.

Ce qui soutint Mérimée dans cette épreuve, ce fut surtout, chose singulière ! l’appréhension d’un procès qu’il allait avoir à soutenir devant la justice, pour s’être mêlé de l’affaire Libri. Cette affaire est close depuis longtemps et ne donne plus, je crois, de doutes à personne. Alors elle partageait les esprits. M. Libri était admirablement doué. Avec une énergie et une volonté indomptables, il possédait une mémoire digne d’un Pic de la Mirandole, une acutesse d’esprit qui le rendait propre aux problèmes des mathématiques comme à ceux de l’érudition ; en outre, un savoir-faire inquiétant, une dextérité d’escamoteur qui lui rendait peut-être la vertu trop ardue et la tricherie trop facile. Il ne semble pas que ce fût un hypocrite : c’est par la supériorité de son esprit qu’il avait gagné la bienveillance de M. Guizot, la sympathie de M. Buloz, l’amitié d’hommes comme Jubinal et Mérimée. À cette époque, la France se montrait aussi largement, aussi naïvement hospitalière qu’elle est aujourd’hui soupçonneuse et refrognée envers les étrangers. M. Libri avait été accablé d’honneurs et de places. Cependant quelques personnes, moins bien disposées, avaient éprouvé auprès de lui un certain malaise ; elles avaient senti que quelque chose n’était pas droit dans cette nature, qu’un homme dangereux se cachait sous cet homme si brillant. Des volumes précieux avaient disparu des bibliothèques de province inspectées par lui. Des rumeurs coururent, qui prirent de la consistance. Une instruction fut ouverte, conduite dans le plus grand secret. Le rapport de M. Boucly, procureur du roi, au garde des sceaux, rapport qui concluait à la nécessité d’une poursuite, était, le 24 février, sur la table de M. Guizot. La révolution l’y trouva et le publia dans le Moniteur. Mais M. Libri, qui avait des amis partout, avait été averti à temps. Il avait évacué sur Londres, avec une merveilleuse prestesse, toute sa bibliothèque, et lui-même mettait bientôt le Pas-de Calais entre sa personne et la justice française qui le condamna par contumace à dix ans de réclusion et à la perte de ses titres et dignités, sur le rapport des experts, MM. Bordier, Lalanne et Bourquelot. Mais ses amis et ses patrons lui restaient fidèles. M. Libri avait eu l’art de se donner pour victime d’une révolution qui n’était pas du goût des honnêtes gens, et cette persécution lui faisait une sorte d’auréole. M. Guizot ne voulait pas admettre que l’État eût pu être volé par un homme qui se proposait, disait-il, de faire de l’Etat son héritier. Les magistrats, répétait-on, s’étaient perdus dans le labyrinthe des détails techniques et avaient commis de grossières erreurs ; les experts, ennemis jurés de l’accusé, et de vieille date, avaient mis leur compétence au service de leurs passions. Le parti prêtre avait voulu frapper en Libri l’Italien révolutionnaire et libre-penseur ; les rouges, flétrir un favori de M. Guizot. Tels sont les sentimens dont Mérimée se fit l’interprète dans une lettre adressée au directeur de la Revue des Deux Mondes et publiée dans le numéro du 15 avril 1852.

Obéissait-il seulement à une impulsion chevaleresque comme il l’écrivait à Mlle Dacquin et à Mme de Montijo ? « J’ai manqué au précepte si juste de feu M. de Montrond, qui recommandait de se méfier des premiers mouvemens parce qu’ils sont presque toujours honnêtes [59]. » M. Tourneux donne à entendre et diverses personnes m’ont confirmé qu’il y avait là-dessous une histoire de jupon. Ce qui est évident, c’est que les ennemis de Libri étaient aussi ceux de Mérimée, quoique pour des raisons fort différentes. Lui aussi, il avait été accusé, au début de sa carrière d’inspecteur-général, d’avoir détourné un manuscrit précieux qu’il n’avait jamais vu et qui, semble-t-il, n’existait pas. Cette accusation, si niaise que je n’ai pas cru devoir la mentionner comme un incident sérieux de sa vie, lui avait laissé un souvenir amer ; à tort ou à raison, il imputait cette avanie ridicule aux élèves de l’École des chartes et s’imaginait que M. Libri était victime d’une calomnie analogue.

M. de Loménie trouve que l’article sur Libri rappelle la fameuse lettre de Beaumarchais à Goezman, classée comme une « étincelante satire » (c’est le cliché d’usage) dans la mémoire de ceux qui ne l’ont pas lue. Oserai-je avouer que ni la lettre à Goezman, ni la lettre sur Libri ne me paraissent des merveilles ? L’exorde de ce dernier morceau était spirituel et méchant, quoique un peu embarrassé par toutes les malices qui avaient voulu y trouver place à la fois. Mérimée rappelait le mot de Molière : « En France, on commence par pendre un homme, ensuite on lui fait son procès. » Il était trop facile de répondre que M. Libri avait été jugé et n’avait pas été pendu. Mérimée rappelait aussi un mot de Benvenuto Cellini qui passait toujours le coin des rues al’ largo. C’est pourquoi, disait-il, M. Libri se défend de loin. » L’argument se retournait contre son client. Rien ne ressemblait mieux à un bravo italien, embusqué dans un angle obscur, que ce pamphlétaire infatigable qui, du fond de sa retraite, inondait la France de brochures accusatrices. Enfin, au bout de quelques pages, le lecteur le plus bienveillant doit renoncer à suivre la discussion, s’il n’est initié à tous les mystères de l’art des Bauzonnet.

M. Buloz, fort loyalement, ouvrit la Revue (n° du 1er mai) à la réponse des experts, qui était peu spirituelle, mais assez probante. A son tour, Mérimée leur répliqua, en protestant qu’il n’avait nullement songé à mettre en suspicion leur honorabilité et leur bonne loi. Mais la justice s’était considérée comme offensée et elle cita devant elle le gérant de la Revue et l’écrivain. La colère de Mérimée contre la magistrature était extrême. On peut voir dans les lettres à l’Inconnue comment il maudissait à l’avance ses juges. Donnant un tour espagnol à sa mauvaise humeur, il écrivait à Mme de Montijo que l’arrêt ne les guérirait pas de la banderilla qu’il leur avait plantée derrière l’oreille. Le grand jour venu, il se vit traité avec beaucoup de politesse et se montra, en somme, assez content de lui-même, de la cour et de l’arrêt qui le condamnait à 1,000 francs d’amende et à quinze jours de prison, tandis que M. de Mars s’entendait infliger 200 francs d’amende. Ce n’est pas ici la place pour louer M. Buloz : il me sera permis cependant de dire qu’en publiant l’arrêt, il le fit suivre d’une note très digne, où il s’inclinait devant la chose jugée sans désavouer ses collaborateurs.

Il restait maintenant à Mérimée à s’exécuter. Il le fit de bonne grâce. Pour un homme de sa sorte, c’était nouveau et presque amusant d’aller en prison. Sans accepter les offres de vendetta que lui adressait un Corse, lecteur enthousiaste de Colomba, il se constitua prisonnier dans les premiers jours de juillet et subit sa peine à la Conciergerie. Dans cette captivité qui ne rappelait en rien celle des prisonniers classiques, il n’eut le temps ni de faire pousser une fleur ni d’élever une araignée ; mais il travailla à l’histoire des faux Dimitri, sans être, comme il le disait plaisamment, « incommodé du soleil, » ni dérangé des visiteurs. Il avait pour voisin M. Bocher, le beau-frère de son ami M. de Laborde : nommer un tel compagnon, c’est dire que cette prison valait mieux que la liberté de beaucoup de gens. « La justice, écrivait-il à un de ses amis, me doit de la soupe et du pain de politique, mais je n’en profite pas. C’est le traiteur, le buvetier de Messieurs, qui me nourrit, et c’est un artiste pour le veau et les côtelettes. Outre cela, des dames charitables apportent des ananas, des pâtés, des marrons glacés, etc. Nous faisons du thé excellent quand notre esclave, notre co-criminel, ne boit pas l’esprit-de-vin de nos lampes. Alorx, c’est un jour de deuil… J’ai vue sur le préau des prisonniers, où je vois leurs ébats et j’entends quelques conversations édifiantes comme celle-ci : « Demande : Pourquoi que tu as tué ton onque ? — Réponse : C’te bêtise ! Pour avoir son argent. — D. Combien qu’y avait ? — R. Deux cent cinquante francs. — D. C’est pas gros. — R. Dame ! Je croyais qu’y avait davantage… »

Dès le 27 mai, il avait écrit au ministre pour lui offrir sa démission. « Car, disait-il, ma position de repris de justice pourrait lui être embarrassante [60]. » Quelques jours après, il donnait à Mme de Montijo la suite de l’affaire : « Ainsi que vous l’aviez prévu, on m’a répondu par une lettre polie et même aimable pour me dire qu’il n’est nullement question de se séparer de moi. Ma démarche n’était qu’un devoir : peut-être la réponse n’est-elle qu’une politesse. Quoi qu’il en soit, je reste et je fais mon métier jusqu’à nouvel ordre [61]. »

Il partit pour sa tournée d’inspection peu après être sorti de la Conciergerie. En route il tomba malade à Moulins, en septembre, et pensa mourir tout seul à l’auberge. Les idées noires qu’il avait déjà exprimées à son amie le reprenaient. « Il y a quelque chose de bien triste dans l’idée qu’on ne tient à rien et qu’on est absolument libre. Tant que ma pauvre mère a vécu, j’avais des devoirs et des empêchemens. Aujourd’hui le monde est à moi comme au Juif-errant et je n’ai plus ni enthousiasme ni activité. » Il sentait venir une autre séparation : celle à laquelle il avait donné sa plus sérieuse affection se refroidissait et s’éloignait de lui chaque jour.

Il rêvait un coin au soleil, quelque doux et riant exil où il vivrait avec peu de chose. Pourquoi ne serait-ce point en Espagne, puisqu’aussi bien il n’y était pas tout à fait un inconnu et qu’en 1848 sa prévoyante amie l’avait fait nommer académicien de l’Histoire. À Paris, « on s’amusait comme aux jours heureux de la monarchie. » Une ère nouvelle, littéraire et mondaine, se préparait, dominée par cet art réaliste dont il avait été le précurseur. Y aurait-il seulement sa place ? Il y avait longtemps qu’il n’écrivait plus de romans pour les belles dames. Confiné dans les travaux érudits, oublié au coin de son feu solitaire, allait-il partager les restes de son cœur et de son esprit entre ses trois chats et ses huit commissions ? La cinquantième année approchait, et il commençait à découvrir les pâles horizons du chemin qui descend, ces perspectives mornes et grises du second versant de la vie dont parlait Jouffroy dans un discours mémorable. Il en était là de ses mélancoliques réflexions lorsqu’éclata le coup de théâtre d’où devait dater pour lui une existence nouvelle.

Augustin Filon
  1. Voyez la Revue du 1er avril.
  2. Un exemple, entre autres. C’est à l’initiative de Mérimée que l’église de Vézelay, admirablement restaurée par Viollet-le-Duc, doit sa conservation. Voir, à ce sujet, l’intéressant récit de M. R. Vallery-Radot, dans son livre récemment paru : un Coin de Bourgogne (le Pays d’Avallon).
  3. Article nécrologique sur Charles Lenormant, Portraits historiques et littéraires.
  4. Mérimée, Mélanges historiques et littéraires, p. 106.
  5. Lettre de J.-J. Ampère à Sainte-Beuve.
  6. Lettre de J.-J. Ampère à Chateaubriand.
  7. En voici un échantillon. Cicéron s’écrie en plein sénat : « Je vois ma femme, ma fille, mon gendre, saisis d’inquiétude, etc. » Et le commentateur teuton de s’écrier : • Comment Térentia et Tullia auraient-elles été présentes dans la Curie ? Évidemment ce passage n’est pas authentique. » Mérimée se demandait si de telles gens sont capables d’entendre Cicéron.
  8. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 25 novembre 1843.
  9. Lettre à la comtesse de Montijo, du 3 février 1844.
  10. Lettre à la comtesse de Montijo, du 15 mars 1844.
  11. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, avril 1844.
  12. Ibid., 11 mai 1844.
  13. Correspondance inédite avec M. Albert Stapfer, 16 octobre 1884.
  14. Correspondance avec la comtesse de Montijo, avril 1844.
  15. Correspondance avec la comtesse de Montijo, avril 1844.
  16. Ibid., 8 février 1845.
  17. Ibid., 13 février 1845. C’est pour faire plaisir à M. Thiers que Mérimée avait réservé sa collaboration au Constitutionnel.
  18. Lettre à la comtesse de Montijo, 28 mars 1846.
  19. Id., ibid.
  20. Lettre à la comtesse de Montijo, du 4 septembre 1840.
  21. Ibid., 9 mai 1846.
  22. Ibid., 4 juillet 1846.
  23. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, décembre 1846.
  24. Ibid. Barcelone, 15 novembre 1846.
  25. Lettre à la comtesse de Montijo, 22 octobre 1847.
  26. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 1847.
  27. Id., ibid.
  28. Id., ibid.
  29. Lettre à la comtesse de Montijo, du 23 janvier 1847.
  30. Ibid.
  31. Lettre à la comtesse de Montijo, du 16 août 1847.
  32. Correspondance inédite, août 1847.
  33. Ibid., 3 juillet 1847.
  34. Ibid.
  35. . Lettre à la comtesse de Montijo, du 3 mars 1848.
  36. Ibid.
  37. Ibid.
  38. Lettre à la comtesse de Montijo, 18 mars 1848.
  39. Correspondance inédite avec Mme de Montijo, 8 mars 1848.
  40. Ibid., 18 mars 1848.
  41. Ibid., 25 mars 1848.
  42. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 1er avril 1848.
  43. Id., ibid.
  44. Ibid., 12 avril 1848.
  45. Ibid., 23 avril 1848.
  46. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 26 avril 1848.
  47. Correspondance inédite avec la comtesse de Moniijo, 6 mai 1848.
  48. Ibid., 28 mai 1848.
  49. Voir les Lettres à l’Inconnue.
  50. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 28 juin 1848.
  51. Correspondance inédite avec Albert Stapfer, 16 octobre 1848.
  52. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 25 décembre 1848.
  53. Correspondance inédite avec Albert Stapfer, 12 novembre 1849.
  54. Lettres à l’Inconnue.
  55. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 16 août 1850.
  56. Lettres à l’Inconnue, 3 décembre 1851.
  57. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 18 avril 1851.
  58. Correspondance inédite avec Albert Stapfer, 9 mai 1852.
  59. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 27 mai 1852.
  60. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 27 mai 1852.
  61. Ibid., 10 juin 1852.