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Prosper Mérimée, d’après des souvenirs personnels et des documents inédits
Revue des Deux Mondes3e période, tome 116 (p. 557-594).
II  ►


PROSPER MÉRIMÉE


D’APRÈS


DES SOUVENIRS PERSONNELS ET DES DOCUMENS INÉDITS


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I.
DÉBUTS LITTÉRAIRES. — AMOURS ET AMITIÉS.


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Je trouve dans mes notes les lignes suivantes, datées de Fontainebleau, août 1868 :

« En entrant dans la cour des Fontaines, j’ai aperçu l’impératrice qui venait du jardin anglais. Un vieux monsieur marchait à côté d’elle en regardant les pavés. Mise soignée et même coquette : pantalon gris, gilet blanc, ample cravate bleu ciel, d’ancien style. Un gros nez à bout carré de forme curieuse ; le front haché de quatre profondes rides cruciales ; l’œil rond, froid, un peu dur, à l’ombre d’un sourcil épais et derrière le miroitement du pince-nez. L’allure générale, très raide. Probablement un diplomate anglais.

« L’impératrice m’appelle pour me présenter. — C’est Mérimée. »

Mérimée ! Je ne sais si le public d’aujourd’hui se rend compte de l’effet que ce nom devait produire sur un normalien de la promotion de 1861. À partir de ce moment, je fis tous mes efforts pour obtenir ses bonnes grâces, mais sans succès apparent. Se méfiait-il ? Pressentait-il un futur biographe ? Je ne le pense pas ; mais j’avais vingt-six ans, lui près de soixante-cinq. Jamais vieillard n’a moins fait la cour aux jeunes gens : c’était un des traits nobles de son caractère. Il s’en tenait à ses vieux amis qui, en général, étaient des lettrés plutôt que des littérateurs. Quant à la nouvelle génération, non-seulement il ne faisait aucun pas vers elle, mais ne l’encourageait pas à franchir l’espace qui les séparait. Cependant, comme j’avais la confiance de quelques-uns de ceux auxquels Mérimée avait, dès longtemps, accordé la sienne, je me suis trouvé en tiers dans des causeries presque intimes. J’y apportais, avec toute la modestie dont j’étais capable en ce temps-là, une paire d’oreilles très attentives et des yeux qui alors voyaient. Aussi m’est-il possible d’évoquer, comme une personne visible, vivante, toute prochaine, non pas sans doute l’auteur de Clara Gazul et de Colomba, mais l’auteur de ce dernier roman de Lokis, à la lecture duquel j’ai assisté.

Mérimée est mort depuis près de vingt-trois ans. Le silence s’est fait autour de lui, interrompu, à diverses reprises, par la tardive réception de son successeur à l’Académie et par la publication de ses lettres aux deux « Inconnues » et à Panizzi[1]. Ce silence ne durera pas et certains symptômes annoncent que le moment approche, qu’il est venu, de raconter Mérimée et de le classer, de déterminer son apport dans notre bilan de fin de siècle.

Invité à peindre son portrait pour une galerie déjà connue du public et peuplée des images de ses égaux ou de ses maîtres, j’ai dû, en partant de mes propres réminiscences, remonter assez loin dans le passé. Dans cette recherche de documens, j’ai été favorisé au point d’être quelquefois embarrassé de mes richesses, qui me livraient, avec l’histoire d’un homme, celle d’un temps. Sans parler de beaucoup de précieux témoignages que j’ai recueillis, j’ai eu entre les mains les lettres de Mérimée à son vieil ami, Albert Stapfer (1825-1870) [2]. Une très haute et affectueuse confiance, qui est, en ce monde, ma seule fierté, m’a permis de lire la correspondance complète de Mérimée avec la comtesse de Montijo (1839-1870).

Qu’ai-je fait de ces matériaux ? Je n’ai pas été assez maladroit pour découvrir un Mérimée inconnu, mais j’ai tâché de remettre à neuf l’ancien, qui est le seul vrai. Je me suis efforcé d’expliquer d’où il venait, où il allait et où il s’est arrêté, de marquer son rang d’écrivain, son rôle à part de classique réaliste, son influence comme critique d’art et comme introducteur des génies étrangers ; ses facultés, ses opinions, ses connaissances, et dans quel ordre il les rangea ; ses défauts, dont quelques-uns étaient charmans, et ses vertus, car il en eut, et, si l’on tient à trouver quelque originalité dans mon travail, je consens à avoir été nouveau sur ce point. J’ai analysé sa façon de goûter la vie, de juger la société et la politique, de comprendre la femme ; cette singulière distribution morale d’un cœur fin et d’un esprit passionné ; enfin, l’étrange destinée qui donna comme scène finale, à cette vie de dilettante et d’enfant gâté, une agonie tragique, presque héroïque.

En tout et partout, il était homme d’esprit. C’est ce qui donne à une étude de Mérimée le genre d’attrait rétrospectif qui s’attache à l’anatomie et à la physiologie des espèces disparues. Parmi les écrivains arrivés à la réputation depuis vingt ans, trois ou quatre ont de l’esprit, mais ils en ont trop. Pour les jeunes gens, un homme d’esprit est une manière de bouffon qui florissait encore sous le second Empire, un malheureux qui faisait des mots comme le parasite romain, ou des culbutes comme l’homme de joie (glee-man) des banquets saxons. On les étonne quand on leur apprend que cette subtile essence se mêlait à tout, même à la religion, même à l’amour ; que l’esprit est proprement la vivacité, rapide et sûre, de la fonction intellectuelle, cette force de projection qui fait de la pensée un « trait : » mot très suggestif dont le sens s’est effacé par l’abus.

Pour être si mal vu, l’esprit a dû commettre bien des crimes. A moins qu’il ne doive cet ostracisme à des raisons connues des Athéniens. Il semble, tout pesé, qu’il a empêché plus de sottises qu’il n’en a inspirées. Telle grosse bêtise qui fait en ce moment son chemin dans le monde des idées aurait été arrêtée, au premier défilé, par une douzaine de railleurs, armés à la légère, et on n’est pas très tranquille à la pensée de ce qui arrivera lorsqu’il n’y aura plus personne pour se moquer du monde.

La seule manière de défendre l’esprit, sans impertinence, c’est d’écrire la vie intellectuelle et intime d’hommes comme Mérimée. Outre cet intérêt d’utilité publique, une telle étude se recommande aux lecteurs de la Revue comme un chapitre de l’histoire de la maison. Je leur offre donc les parties de mon travail qui m’ont paru le plus propres à les intéresser, celles que mes documens particuliers ont le plus vivement éclairées. Mais le détail n’en serait pas intelligible si je ne le faisais précéder d’un croquis où l’on verra, en abrégé, les lignes du caractère, la formation du talent et les premières étapes du succès.
I

Le grand-père de l’écrivain, après avoir été avocat au parlement de Normandie, était devenu l’intendant du maréchal de Broglie. On montrait encore, à Broglie, vers le commencement de ce siècle, « l’appartement de Mérimée. » C’est là que naquit Jean-François-Léonor, qui fut peintre. Il traversa l’atelier de David pour se faire ensuite l’élève de Vincent. Il manqua le prix de Rome en 1788, mais se dédommagea par quelques succès obtenus aux expositions de 1790 à 1800. On remarqua surtout les Voyageurs découvrant dans une forêt le squelette de Milon de Crotone, et une Innocence nourrissant un serpent. Cette Innocence, gravée par Bervic, paraît avoir été son chef-d’œuvre. Il ne s’en dessaisit point, ni son fils après lui. Elle ornait encore la chambre à coucher de Prosper Mérimée lorsque l’incendie allumé par les insurgés de la Commune détruisit, avec la maison, l’appartement et tout ce qu’il contenait, le 26 mai 1870.

Léonor Mérimée avait-il voulu montrer, en retournant la scène de la Genèse, la femme perdue par la pitié bien plus que par l’orgueil, ou l’éternelle fascination que le Vice et la Pureté exercent l’un sur l’autre ? Y avait-il là-dessous une philosophie diabolique, une pointe de sadisme latent, ou simplement l’allégorisme un peu forcé, dont ce temps faisait ses délices, entre une bataille et un échafaud ? Quoi qu’il en soit, le sujet plut par sa bizarrerie et par une sorte de préciosité naïve dans l’exécution.

Il ne semble pas que l’auteur ait retrouvé, une autre fois, le même succès. On peut voir de lui un portrait du Poussin placé au-dessus de la cheminée, dans la salle du conseil, à l’École des Beaux-Arts et un pan de mur dans la galerie des Antiques, au Louvre : Hippolyte rappelé à la vie par Esculape, composition très froide, qui sent la fin d’un talent et d’une école. En somme, c’était un médiocre distingué, un homme intelligent qui avait seulement tort de peindre, un curieux d’art plutôt qu’un artiste. Il s’en aperçut le premier, chose bien particulière et bien rare. Il quitta les pinceaux pour l’enseignement et l’enseignement pour des recherches de cabinet et de laboratoire sur l’histoire de la peinture et la chimie des couleurs. Professeur à l’École polytechnique de 1800 à 1815, secrétaire de l’École des Beaux-Arts depuis 1807, il donna, en 1830, son livre sur l’histoire de la peinture à l’huile depuis Van Eyck jusqu’à nos jours, et il en préparait une seconde édition lorsqu’il mourut en 1836. Cette vie n’avait pas été exempte d’aventures. Il avait beaucoup voyagé, surtout en Hollande et en Italie, où Rome le retint longtemps. D’après une légende, que je ne puis vérifier, il s’y trouvait, en 1793, lors de l’assassinat de Basseville, représentant de la république française, par une foule enragée. Menacé comme tous ses compatriotes d’une sorte de Saint-Barthélémy antifrançaise et antijacobine, il aurait été sauvé par une dame, à peu près comme Mergy dans la Chronique de Charles IX.

Il avait plus de quarante ans lorsqu’il rencontra, dans une pension où il donnait des leçons, une jeune fille appelée Anna Moreau. Il l’épousa. Elle n’était pas riche, et je ne crois pas qu’elle fût très jolie. C’était un caractère ferme, un esprit prompt, de nature sèche et gaie, comme il convenait à une fille du XVIIIe siècle (car, les femmes lisant alors très peu, la langueur de Rousseau ne les avait pas gagnées autant que les hommes) ; très vive, mais prudente ; paisiblement et invinciblement irréligieuse, peu perméable à l’attendrissement, bonne, pourtant, de cœur et fidèle à ses devoirs comme à ses attachemens. Elle peignait aussi et fort bien. Son talent était de faire des portraits d’enfans. Elle savait non-seulement obtenir l’immobilité de ses petits modèles, mais embellir leur visage et animer leurs yeux en leur racontant des histoires : ce dont elle s’acquittait en perfection par une sorte de don héréditaire, étant la propre petite-fille de Mme Leprince de Beaumont, dont les contes ont charmé plusieurs générations d’enfans et qui a écrit la Belle et la Bête.

On voudrait au moins l’entrevoir, et voici comment M. Maurice Tourneux, dans son étude sur Mérimée [3], répond à notre curiosité : « Un dessin à la mine de plomb, signé de Picot et daté de 1838, représente Mme Mérimée en bonnet fanfreluche, le corsage étroit et haut, les lèvres minces, offrant une ressemblance visible avec son fils. » Ce « bonnet fanfreluche, » qui était, sans doute, l’encadrement permanent de sa physionomie, faillit lui coûter la vie. Dans une lettre à la comtesse de Montijo, Mérimée raconte que, sa mère entrant dans une pièce de l’appartement, une bougie à la main, un courant d’air soudain coucha la lumière et mit le feu à ce caractéristique bonnet et à un fichu, qui ne l’était guère moins. En un moment, la vieille dame fut entourée de flammes. Sans s’émouvoir, sans appeler personne, elle arracha une couverture de son lit, étouffa l’incendie et en fut quitte, grâce à son sang-froid, pour quelques cheveux grillés [4].

Un père artiste, érudit, historien, chimiste, analyste subtil des procédés de son métier ; avec cela, enclin à l’amour ; une mère artiste aussi, philosophe et courageuse, qui aimait à raisonner et savait conter, décidément railleuse et hostile aux pleurnicheries : voilà les parens de Mérimée, non pas tout ce qu’on sait d’eux, mais ce qu’il faut en savoir. Leurs dons sont ceux de leur fils ; d’eux à lui, ce n’est pas la nature qui diffère, c’est le degré.

L’enfant était né le 27 septembre 1803. Le monde était terriblement agité pendant ces années qui virent grandir le petit Prosper. Mais chez M. le secrétaire de l’École des Beaux-Arts, la grande question n’était pas de savoir ce qu’il adviendrait du blocus continental, comment finirait le duel de la papauté et de l’empire, et si Napoléon épouserait une Hapsbourg ou une Romanof, mais si l’on pouvait amener le bienheureux vernis de Cobal à cet état de limpidité cristalline où l’avaient connu les maîtres du XVe et du XVIe siècle. Rien de plus doux à imaginer que cet intérieur d’artistes bourgeois couvant leur fils unique et poursuivant de nobles et honnêtes besognes ; intérieur calme, plein de pensée et d’intelligence, sans luxe, mais abrité contre les intempéries de la vie. C’est là sans doute que Prosper Mérimée, à la fois nomade et casanier, prit cet amour profond, nostalgique, du home qui s’allie si bien à la passion des lointains voyages. Il resta fidèle non-seulement à sa ville, mais à son quartier. De logis en logis, rue Jacob, rue des Beaux-Arts, rue de Lille, il erra toute sa vie autour de cette école à laquelle s’attachaient ses premiers souvenirs.

Il avait cinq ou six ans quand sa mère fit son portrait. L’original est détruit, mais une amie de Mme Mérimée en fit une copie exacte, et M. Tourneux nous en a donné à son tour la reproduction. C’est un très intéressant visage d’enfant, entouré de longues boucles retombantes. Le front est superbe d’intelligence, le sourcil fier, l’œil aimant, la bouche moqueuse. Mais c’est déjà ce nez qui m’étonna d’abord en 1868. Que ces boucles soient coupées, que ces traits grossissent, qu’une expression de réserve défiante refroidisse cette physionomie ouverte, et il ne restera pas grand’chose de cette beauté enfantine qui nous plaît.

Ici se place, ou à peu près, l’anecdote contée par M. Taine, dans l’introduction des Lettres à une inconnue. Il la tenait die Sainte-Beuve, mais il l’a quelque peu altérée comme il arrive aux histoires que l’on écrit plusieurs années après les avoir entendu conter. La voici, narrée par Sainte-Beuve lui-même, qui l’avait recueillie des lèvres de Mme Mérimée : « Il avait cinq ans, il avait fait quelque petite faute. Sa mère, qui était occupée à peindre, le mit hors de l’atelier en pénitence et ferma la porte sur lui. À travers cette porte, l’enfant se mit à demander pardon, à promettre de ne plus recommencer, et il employait les tons les plus sérieux et les plus vrais. Elle ne lui répondait pas. Il fit tant qu’il ouvrit la porte ; et, à genoux, il se traîna vers elle, suppliant toujours, et d'un accent si sérieux, et dans une attitude si pathétique qu'au moment où il arriva en sa présence, elle ne put s'empêcher de rire. À l'instant, il se releva, et changeant de ton : « Eh bien ! s'écria-t-il, puisqu'on se moque de moi, je ne demanderai plus jamais pardon ! » Ce qu'il fit. Ainsi en tout. Comme il vient un moment, et très vite, où notre sérieux est en pure perte et où les choses nous éclatent de rire au nez, il ne leur demanda plus jamais pardon en rien et contracta l'ironie profonde. » Ces lignes étaient écrites en 1841. Longtemps après, Sainte-Beuve y ajoutait une dernière réflexion : « Dès l'âge de cinq ans, s'il avait su le grec à cet âge, il aurait pu prendre la devise qu'il porta gravée sur son cachet : μέμνασ ἄπιστειν, souviens-toi de te méfier. »

L'anecdote doit avoir quelque valeur, puisque Sainte-Beuve a jugé bon de la rapporter et de la commenter, et puisqu'elle a paru suggestive à M. Taine. Sans nier la longue portée de certaines émotions enfantines, j'hésite à dire, avec l'auteur des Causeries, que ce trait peint Mérimée a à jamais. » S'il n'avait été dupe qu'une fois et à l'âge de cinq ans, il serait une personne bien extraordinaire, et je ne sais s'il ne faudrait pas l'en plaindre. Mais on verra qu'il sut garder des illusions et que, malgré les recommandations de son cachet, en plus d'une circonstance, il oublia de se méfier. Mme Mérimée raconta une autre histoire à Albert Stapfer : histoire plus vulgaire, mais très vraisemblable. Prosper avait des cousins, plus âgés que lui, les Dubois-Fresnel, qui l'aimaient beaucoup, mais qui le taquinaient sans cesse. C'est ainsi qu'il aurait pris l'habitude de la défensive et se serait rompu à cacher ses sentimens. À la bonne heure ! Il faut plus d'un coup pour ruiner la confiance première, et le cœur, comme la main, ne devient calleux qu'à la longue.

Il fit à Henri IV de bonnes études, mais sans éclat, sans doute parce qu'il n'avait pas la faconde diluvienne des rhétoriciens du temps. Le 22 novembre 1821, Léonor Mérimée écrivait à son ami Fabre, ce peintre de Montpellier qui succéda à Alfieri dans les affections de la comtesse d'Albany : « J'ai un grand fils de dix-huit ans dont je voudrais bien faire un avocat. Il avait des dispositions pour la peinture au point que, sans avoir jamais rien copié, il fait des croquis comme un jeune élève et ne sait pas faire un œil. Toujours élevé à la maison, il a de bonnes mœurs et de l'instruction. »

L'idée de ce père qui voulait faire de son fils un avocat parce qu'il lui voyait des dispositions pour le dessin ne parut surprenante à personne, sauf peut-être au principal intéressé. Il se mit à « faire son droit, » sorte de large chemin vague qui mène à tout. Il avait alors pour amis J.-J. Ampère et Albert Stapfer. C’était cet Ampère enthousiaste, un peu déséquilibré, qui courut partout, se cherchant sans se trouver, et qui eût été un des grands talens du siècle s’il s’était voué à rendre des sensations de voyageur, d’amoureux et d’artiste. Tel qu’il a été, il donne l’impression pénible d’un Pierre Loti, condamné par les fées à professer au Collège de France. Il était alors embarqué dans une passion ridicule pour Mme Récamier : passion qui, à l’analyse, eût probablement donné cinq parties de rhétorique, trois de vanité et deux de désir. Au sortir du collège, il rêvait un divorce qui eût permis à l’ensorcelante quadragénaire de devenir sa femme. Mérimée devait s’amuser de ce projet [5] ; Albert Stapfer s’en indignait.

C’est une aimable figure à évoquer que celle d’Albert Stapfer et d’un charme peu commun. Les dons littéraires abondent chez nous. Ce qui était fréquent au XVIIIe siècle et ce qui est introuvable au XIXe, c’est un homme qui, pouvant monter sur la scène, se contente de sa place au parterre, conseille, console, applaudit les acteurs, et jouit jusqu’au bout du spectacle, sans jalousie et sans regret. Quelques esprits de cette trempe faisaient autrefois un public : c’est pour eux seuls qu’on imprimait. Albert Stapfer, à vingt ans, et le premier, traduisit en vers le Faust de Goethe. Il était un des plus animés, un des plus brillans parmi les jeunes gens qui, de 1820 à 1825, cherchaient dans les littératures d’outre-Rhin et d’outre-Manche de nouvelles formes littéraires et de nouvelles sources d’inspiration. De très bonne heure il se retira à la campagne, se maria, eut des enfans et fut heureux. Il y a quelques mois à peine il m’attendait, dans sa vieille et intéressante demeure de Talcy, pour me parler de « son cher Prosper » et de cette époque curieuse dont il était le dernier survivant. Je ne me console pas de m’être laissé devancer par une visiteuse qui a emporté avec elle ce vivant trésor de souvenirs [6].

Albert Stapfer conduisit Mérimée chez son père, ancien ministre plénipotentiaire de la confédération helvétique à Paris, qui, après avoir traversé l’enseignement et la politique, écrit en allemand et en français, s’était définitivement senti chez lui dans notre société et dans notre littérature. C’était, disent les contemporains, « un puits de science. » Les murs de son appartement disparaissaient sous les livres. La gravité d’un logis si savant était tempérée par la gracieuse présence de Mme Stapfer et de ses amies, Mme Suard et Mme Chabaud-Latour, par la jeunesse des compagnons d’Albert Stapfer et par une heureuse teinte d’exotisme répandue sur toute cette société. Humboldt et Bonstetten écoutaient en souriant les projets fantastiques de miss Wright, l’amie de La Fayette et l’émancipatrice des noirs, ou les boutades du voyageur Simon qui mettait l’Anglais Wilkie au-dessus de Raphaël. Dans un autre coin, un gros homme, dont les petits yeux lançaient la flamme, groupait les jeunes gens autour de lui. Ce n’était rien moins que M. Henri Beyle. Parfois on l’abandonnait pour écouter un jeune professeur de philosophie qui faisait une leçon dès qu’il trouvait des auditeurs et qu’on appelait Victor Cousin. Alors Beyle, rageur, disait de son rival : « Depuis Bossuet, personne n’a joué de la blague sérieuse comme cet homme-là ! » Pendant ce temps, paisibles, sous la lueur des grands flambeaux d’argent à abat-jour de métal, les joueurs de whist comptaient leurs « honneurs » et ramassaient leurs levées.

Les mêmes personnes, avec quelques autres, se retrouvaient aux vendredis de Viollet-le-Duc. On ne faisait que traverser le salon, dire quelques mots aux dames, puis on passait dans la bibliothèque, où se livraient de terribles batailles littéraires entre l’auteur du Nouvel art poétique et l’auteur de la brochure Racine et Shakspeare. Beyle n’était jamais battu, Viollet-le-Duc ne croyait jamais l’être. Un gros de jeunes professeurs, Victor Leclerc, Saint-Marc Girardin, Henri Patin, Charles Magnin, Sainte-Beuve, écoutaient et prenaient parti. Le baron de Marest, qui a vécu jusqu’à nous par un seul mot : « Le mauvais goût mène au crime, » comptait les coups et ricanait.

Mais il faut pénétrer dans un sanctuaire plus intime, dans une chambre située au cinquième de cette même maison. C’est dans cette chambre que va naître une école littéraire, et c’est de là que sortira la réputation de Mérimée. L’habitant de cette chambre prédestinée était Étienne Delécluze, le beau-frère de Viollet-le-Duc. Ceux qui ont lu ses Souvenirs littéraires ont en l’esprit cette physionomie fine, douce, modeste, un peu triste, telle qu’on s’imagine l’homme arrivé trop tard à un demi-succès. Il avait vu la révolution française ; vingt-cinq ans après, il y rêvait encore. Né vieux garçon, il souffrait de son célibat et le savourait. Vieillissant, il cherchait les jeunes ; timide, il adorait l’audace ; il vivait solitaire au plus épais, au plus vivant de la foule humaine. Il avait essayé d’être peintre, puis s’était jugé et condamné. Maintenant il essayait d’être critique d’art, parce que les frères Bertin lui avaient assuré qu’il pouvait l’être. En effet, il l’était. Le bon Etienne commençait à s’épanouir ; le monde grimpait jusqu’à son cinquième, où il donnait à causer.

Pour bien vivre, à cette époque, de la critique d’art, il eût fallu être un peu coquin, et Delécluze était le plus honnête homme du monde. Aussi avait-il pris quelques écolières. L’une d’elles, Mlle Louise Monod, grande liseuse d’anglais, monta la tête à son professeur pour l’étude de cette langue. Delécluze imagina de réunir dans sa chambre, l’après-midi du dimanche, quelques jeunes gens désireux de déchiffrer un peu de poésie britannique. Cela marcha très mal jusqu’au jour où Sautelet amena Prosper Mérimée. Dès lors Mérimée avait deux vertus d’esprit, l’obstination et l’exactitude. Il ne s’arrêtait jamais à mi-route dans une recherche ou dans un travail ; ce qu’il savait, il le savait à fond. Il devint l’âme du petit groupe, dès qu’il y entra. C’était merveille, paraît-il, de l’entendre lire et commenter Don Juan.

On reporta au mercredi l’étude de l’anglais, pour réserver le dimanche à des discussions littéraires. Ce jour-là, on s’entassait sur un grand vieux canapé, épave d’un mobilier de famille antérieur à la révolution, et, je pense, jusque sur le lit d’Etienne ; d’autres se tenaient debout, dans les coins, ou adossés aux bibliothèques. Comme il n’y avait ni femmes, ni professeurs, on était plus libre qu’en bas et on disait à peu près ce qu’on voulait. Là, outre Ampère et Albert Stapfer, on voyait Vitet et Charles de Rémusat. Viollet-le-Duc tenait toujours la bannière classique et Duvergier de Hauranne était le plus violent des romantiques. Courier apportait là les épreuves, à demi corrigées, de ses pamphlets ; Beyle, qui vivait d’une chronique expédiée chaque semaine à un magazine de Londres et traduite à la diable par un gratte-papier irlandais, venait chercher des mots et des informations. Il disait, en descendant l’escalier : « Je n’ai rien, » ou « mon article est fait, » Tout en prenant des notes, il parlait ; c’était le plus bavard et le mieux écouté de la bande. Il y avait aussi les spirituels silencieux, Théodore Leclercq et Adrien de Jussieu. Cave, homme froid et triste, avait pour voisin l’ancien dragon Dittmer, qui se répandait en farces et en anecdotes, et ces deux tempéramens opposés allaient collaborer aux Soirées de Neuilly. Au milieu de tout cela, Mérimée jetait sa note, une drôlerie, un mot bouffon, sans sourire, sans hausser la voix, sans regarder personne, sans suivre le trait pour savoir où il était tombé, en crayonnant je ne sais quoi sur un bout de table.

On était romantique, on l’était avec passion, avec furie. Mais qu’était-ce au juste qu’être romantique ? Les classiques insistaient indiscrètement pour le savoir, mêlant quelquefois des grossièretés à leur insistance : témoin l’abbé Auger. Il n’est pas aisé de s’imaginer la confusion des esprits pendant la période qui sépare ces deux manifestes, la brochure de Beyle, Racine et Shakspeare, et la préface de Cromwell par Victor Hugo. Il nous semble bizarre qu’un homme comme Beyle ait pu se dire romantique et en distribuer le brevet à Scribe et à Thiers. Mais il faut songer qu’avant l’heure où Victor Hugo s’empara définitivement du mot, le définit à sa façon, et le consacra par des succès retentissans, on pouvait lui donner le sens qu’on voulait. De 1823 à 1825, le romantisme signifiait qu’on se moquait de l’abbé Auger et des trois unités ; qu’on allait tenter, à la scène et dans le roman, de peindre les gens comme ils étaient ou comme ils avaient été. Ce n’est vraiment pas la faute de Beyle si, à partir de la préface de Cromwell, il fallut, pour être un romantique orthodoxe, suivant la formule de la place Royale, identifier l’art nouveau avec l’idéal chrétien du moyen âge : ce qui, pour le dire en passant, n’était pas plus naturel ni plus logique que de faire parler Agamemnon, Titus, Montézuma ou l’orphelin de la Chine, comme des courtisans de Louis XIV ou des rédacteurs de l’Encyclopédie. Racine, Voltaire et leur école avaient du moins le mérite de s’être trempés aux vraies sources de notre génie national, tandis que Victor Hugo nous offrait un symbolisme d’origine teutonique et qui répugnera toujours à notre race.

Je ne voudrais pas élargir ce sujet plus qu’il n’est nécessaire, mais il faut au moins dire, avec autant de précision que possible, les idées, nuisibles ou fécondes, que Beyle déposa dans le jeune cerveau de Mérimée, qui ne contenait encore que des notions de linguistique et d’histoire rangées en bon ordre. Il faut dire aussi comment levèrent ces semences et ce qu’il en advint.

La première pensée qui vient est de consulter là-dessus Mérimée lui-même, qui, à deux reprises [7], écrivit très franchement, — trop franchement, a-t-on dit, — ce qu’il pensait de son maître. Il le représente comme un original de beaucoup d’esprit qui parfois agissait comme un niais, avec des accès de mauvais ton et des saillies de susceptibilité bien surprenantes chez un homme qui ne ménageait rien ni personne. Malgré ces défauts, il aimait à être avec Beyle, ce qui ne signifie pas tout à fait qu’il aimât Beyle. « Peu d’hommes, dit-il, m’ont plu davantage, et il n’y en a point dont l’amitié m’ait été plus précieuse. Sauf quelques préférences et quelques antipathies littéraires, nous n’avions pas une idée commune, et il n’y avait pas de sujets sur lesquels nous fussions d’accord. » Ces mots ne permettraient guère d’apercevoir entre eux des relations de maître à disciple ; mais il me semble que Mérimée se trompait sur ce point. En tout cas, il se trompait de très bonne foi, car, s’il eût connu sa dette, il l’eût payée.

Cependant, il parle de Beyle à l’Inconnue, comme d’un homme u dont les idées avaient déteint » sur les siennes. L’image n’est pas particulièrement obligeante : ni Mérimée, ni Stendhal n’avaient, comme nous, l’habitude de parer les choses, de les relever par l’expression. Prenons l’aveu comme il se présente : en quoi Beyle a-t-il « déteint » sur Mérimée ?

Mettons à part la philosophie de Beyle. Il l’avait lui-même empruntée au Système de la Nature, et Mérimée pouvait la tenir directement de d’Holbach ou l’avoir respirée dans l’air de la maison paternelle. Il n’avait pas besoin que Beyle, cet « ennemi personnel de la Providence, » lui enseignât que tout prêtre est un hypocrite. Les libéraux du temps le répétaient autour de lui et, ce qui est plus fort, ils le croyaient. Peut-être est-ce Beyle qui apprit à Mérimée à se moquer du patriotisme. Cela seyait à un homme qui était allé à Moscou en 1812, qui avait vécu avec des héros et ne s’était pas montré au-dessous d’eux [8]. Mérimée, lui aussi, était brave et sut exposer sa vie pour cette France qu’il affectait de dénigrer. La défaite nous a rendus susceptibles ; sachons pourtant comprendre ce qu’éprouvèrent les jeunes gens de 1820, après cette terrible et ruineuse débauche de gloire, qu’ils avaient à réparer.

Beyle ne put faire accepter à Mérimée toutes ses théories sur la femme. Le fils d’Anna Mérimée n’admit jamais pour bon que toute vertu, comme toute place forte, dût se rendre si elle était convenablement attaquée. Il riait du sérieux de Beyle, lorsqu’il assurait que rester seul avec une femme pendant un quart d’heure sans lui dire qu’on l’aime est le fait d’un lâche et d’un insolent. Beyle avait été dragon et ne s’en rétablit jamais complètement ; il eut toute sa vie, sur l’amour, les idées de la grosse cavalerie : aimer au commandement, vaincre avant que la trompette sonne. Mérimée ne fut pas l’élève de ce don Juan à cheval, parce que, en amour, on n’est l’élève de personne.

Mais à qui Mérimée devait-il le goût de la musique italienne, si ce n’est à Beyle, qui eut ce goût jusqu’à la fureur ? À qui, encore, ce paradoxe très fin, mais malheureusement infécond, sur la critique d’art, que M. Paul Bourget a rajeuni, dans ses Sensations d’Italie : à savoir qu’on devrait juger d’un tableau ou d’un opéra d’après les règles propres à la peinture et à la musique, et non pas, comme Diderot nous a montré à le faire, en y cherchant une scène, des sentimens, des impressions dramatiques.

Beyle enseigna à Mérimée que Racine « manquait de mœurs, » c’est-à-dire qu’il a peint les passions dans un lieu vague et vide qui ne tient d’aucun pays ni d’aucun siècle. Il lui a révélé la moitié de Shakspeare, non le poète, qu’il ignorait, mais l’observateur et le peintre, qu’il comprenait à peu près. Par là, il l’a ramené à l’étude des faits, au premier rang desquels il plaçait les faits de l’âme. Conciliation très simple et subordination très nécessaire par laquelle peut être résolu l’antagonisme, plus apparent que réel, de l’école naturaliste et de l’école analytique.

Quant à la forme, Mérimée ne voyait aucune raison pour renoncer à la langue du XVIIIe siècle, et cette obstination devait lui coûter cher, car il n’y a pas de mots dans le vocabulaire de Voltaire pour analyser les sentimens d’un homme et d’une femme de notre temps. Il ne prenait pas au sérieux Stendhal comme écrivain. Comment demander des leçons de style à un homme qui se raturait et se recopiait, non point pour corriger ses fautes, mais « pour en ajouter de nouvelles ? » Pourtant, Mérimée crut Henri Beyle lorsqu’il l’engageait à choisir parmi vingt anecdotes, réelles ou imaginaires, celle qui est vraiment significative et suggestive, en soulignant d’un relief accusé le trait qui la domine et la résume. Ce précepte descendit profondément dans l’esprit de Mérimée et s’y grava. En effet, c’est tout un système littéraire, c’est tout notre métier en raccourci.

À l’influence de Beyle, il faut joindre celle de Victor Jacquemont. Mérimée fit sa connaissance d’une façon singulière. Dans une réunion de jeunes gens, en guise de farce, le futur voyageur jeta un verre d’eau à la tête du futur romancier. Que fit Mérimée ? Il s’essuya. Mais, la nuit, rentré chez lui, il s’avisa qu’on l’avait insulté, et, sans éprouver, d’ailleurs, aucun ressentiment, jugea qu’il devait demander une réparation. Le lendemain matin, il arrivait en fiacre, avec deux amis, à la porte de Jacquemont. Il attendait, en bas, le retour de ses témoins lorsqu’il vit reparaître, avec eux, l’agresseur de la veille qui s’excusa très cordialement de sa mauvaise plaisanterie et, au lieu d’un duel, lui offrit son amitié. Jacquemont ne nous est connu que par quelques recherches de naturaliste, ses lettres sur l’Inde et sa mort prématurée. C’était un jeune homme bizarre, peu aimé dans le monde où il ne prenait aucune peine pour cacher aux sots son dédain. Il se moquait de la religion, de la poésie, des grandes phrases, de ceux qui les font et de ceux qui les croient.

Ainsi se forma le trio : Beyle, Mérimée, Jacquemont. Quelle qu’ait, pu être la valeur morale et intellectuelle de ces trois amis, ils représentaient les différentes méthodes par lesquelles un art affaibli et dévoyé peut revenir au vrai et retrouver la force : Stendhal, l’observation du moi, Jacquemont, la recherche scientifique, Mérimée, l’étude de l’histoire et des civilisations étrangères. Évidemment, là étaient l’avenir et le salut.


II

Un jour, sur l’invitation de Delécluze, Mérimée apporta à la réunion du dimanche un drame qu’il avait composé d’après les doctrines de Beyle. Il en donna lecture devant sept ou huit personnes. Ce qui étonna d’abord les auditeurs, ce fut le débit du dramaturge de vingt ans. C’était alors l’usage des auteurs de « faire valoir » leurs œuvres en imitant la déclamation du théâtre. Ils changeaient d’accent et d’intonation avec les situations et les personnages, enflant leur voix et la laissant mourir comme s’ils eussent éprouvé et voulu inspirer toutes les émotions dont ils pensaient que leur drame était plein. Mérimée lut tout d’une même voix, gutturale, dure, monotone, — de cette même voix, apparemment, dont je lui entendis lire Lokis, quarante-cinq ans plus tard, à Saint-Cloud. Il articulait nettement, s’arrêtait aux virgules pour reprendre haleine, disait des choses épouvantables sans paraître s’en soucier, comme un greffier qui relit un procès-verbal.

Cromwell était le héros de la pièce, qui empruntait ses côtés tragiques à l’histoire, son comique au jargon puritain. Plus d’unités d’aucune sorte ; la scène changeait à chaque instant ; l’action se multipliait en mille complications. Dans tout cela, on se perdait un peu. Le dialogue était vif et naturel, et quelques scènes frappèrent par leur énergie, mais l’impression totale fut une sorte de désappointement : du moins c’est ainsi qu’en jugea Delécluze. Pour les jeunes gens, la question d’école dominait tout. Ils étaient décidés à applaudir et ils applaudirent. Beyle cria plus haut que les autres. Le drame ne fut pas imprimé, mais la lecture fit du bruit et donna une sorte de retentissement aux modestes dimanches de Delécluze. Que valait cette œuvre de début ? Qui avait raison, des scrupules et des étonnemens d’Étienne ou des clameurs laudatives de Beyle ? Nous n’en pourrons jamais juger. Mais Mérimée a, du moins, le mérite de la priorité. Son Cromwell est l’aîné des drames historiques de Hugo et de Dumas ; il a précédé de quatre ans les États de Blois, de Vitet. Charles de Rémusat qui cherchait, lui aussi, dans la même direction, ne lut son Insurrection de Saint-Domingue, dans le salon du directeur du Globe, qu’après l’audition de Cromwell par les habitués du dimanche.

Peu de temps après, Mérimée, qui n’avait pas encore vingt-deux ans, lisait, dans la chambre d’Étienne Delécluze, le drame intitulé les Espagnols en Danemark et le Ciel et l’enfer, petite saynète « extrêmement spirituelle, mais encore plus indévote. » L’auditoire était plus considérable ; dans le nombre, Charles de Rémusat, qui « parut très frappé du talent de son rival. » On admira « la sûreté, la hardiesse avec laquelle un écrivain si jeune peignait îles maladies du cœur humain. » On alla jusqu’à le plaindre ; « d’avoir su dépouiller les passions du charme des illusions qui les entourent ordinairement pour les réduire à la triste réalité. » Ce langage légèrement prudhommesque a sa valeur historique : Delécluze a écrit son livre d’après des notes prises au jour le jour. Il paraît, que Courier et Bertin l’aîné hochèrent la tête à certaines « horreurs » trop facilement acceptées. Mais les jeunes romantiques, ou soi-disant tels, « crurent leur cause gagnée en se voyant un si vigoureux champion. » Mérimée lut ses autres drames, dans des réunions successives ; il les relut chez Cerclet, où le succès fut unanime. Sautelet, qui fondait en ce moment une librairie avec Paulin, lança le prétendu Théâtre de Clara Gazul, avec un portrait de la célèbre comédienne espagnole. C’était l’auteur lui-même, en robe décolletée, d’après un dessin de Delécluze qui entrait avec bonhomie dans les folies de ses jeunes hôtes. Il est plaisant de voir sortir de dessous une mantille le gros nez de Mérimée et sa bouche aux sinuosités viriles. On adorait alors les supercheries littéraires, mises à la mode par Chatterton, Macpherson et Walter Scott ; cela entrait chez nous avec le reste de l’anglomanie. Cette fois l’incognito n’était guère sérieux ; pourtant quelques braves gens voulurent bien s’y tromper et on cita le mot d’un Espagnol qui avait dit : « Oui, la traduction n’est pas mal, mais qu’est-ce que vous diriez si vous connaissiez l’original ! » Ampère put écrire dans le Globe qu’un Shakspeare nous était né : cette énormité ne tua ni l’auteur du compliment, ni l’écrivain qui le reçut en plein visage. Le Théâtre de Clara Gazul n’était pas un succès de vente, malheureusement pour Sautelet ; mais c’était un succès de curiosité et de surprise.

Inès Mendo, l’Amour africain, une Femme est un diable, sont les pastiches d’un écolier hors ligne ; mais il y a une dose égale d’imitation et d’invention dans le Ciel et l’enfer, dans les Espagnols en Danemark. Le marquis de la Romana et son aide-de-camp Juan Diaz sont parfaitement Espagnols, de sentiment et d’expression. Ils ont l’emphase héroïque de leur nation ; ils haïssent à merveille les Français. L’amoureuse du drame, Mme de Coulanges, quoique Française, est Espagnole dans l’âme. Elle l’est par la spontanéité de ses sentimens comme par son ardente mélancolie. C’est une de ces créatures d’instinct qu’on ne peut ni former ni avilir, qui ne s’instruisent ni dans le bien, ni dans le mal. Si elle avait grandi à Paris, dans le milieu que l’on devine, où la vulgarité et la bassesse s’infiltrent jusqu’aux os, elle ne pourrait avoir pour Juan Diaz ce grand et étrange amour où il y a plus de la jeune fille que de la courtisane. Mais sa mère, son frère le lieutenant, et le résident de Fionie sont trois Français authentiques. La mère, surtout, est un type de coquinerie spirituelle et géniale, comme il n’en fleurit que chez nous ; pour la première fois, Mérimée s’y est complu à peindre la canaillerie féminine, à laquelle il revint sans se lasser, et, s’il avait cessé d’y croire, il eût cessé d’écrire. Ce qui recommande les Espagnols en Danemark à l’attention des critiques, c’est qu’ils y pourront faire la part du réalisme et celle de l’imagination, celle de Beyle et celle de Lope de Vega, puisqu’il faut associer des influences si différentes.

Mérimée a déjà toute sa psychologie mondaine dans le Ciel et l’enfer, sa vérité poignante et son sens historique dans les Espagnols en Danemark. Il a aussi tout son esprit dans le Carrosse du saint-sacrement. On est venu y puiser deux fois [9] ; il se peut qu’on y vienne encore. Cette bluette charmante, mais « encore plus indévote, » comme aurait dit Delécluze, a fourni à une opérette célèbre le nom de son héroïne et le cadre de la scène ; à une des plus piquantes fantaisies de M. Meilhac (le Roi Candaule), une situation, celle d’une jolie fille qui se justifie d’une infidélité par sa beauté et son silence, en laissant plaider pour elle le cœur d’un vieil amant. Oui, Mérimée a déjà beaucoup d’esprit dans le Carrosse du saint-sacrement ; il en a même trop. Sa Périchole est une fine mouche, aussi déliée qu’elle est fantasque, capable de diplomatie, à ses heures, pour regagner le terrain perdu par ses impertinences et reconquérir d’un coup l’opinion dont, après tout, son métier a besoin. C’est pourquoi elle offre au saint-sacrement le carrosse qu’elle avait si passionnément convoité pour elle-même. Dans le fait réel dont Mérimée s’était inspiré, la conversion de Périchole était un coup de la grâce, un accès d’humilité et de repentir, un soudain prosternement de la pécheresse aux pieds du Dieu qu’elle a offensé. Jamais on n’eût persuadé à Mérimée que ce dénoûment valût mieux que le sien.

L’Occasion est une œuvre rare et neuve que les contemporains remarquèrent à peine et qui ne méritait pas ce dédain. Rien, ici, de la sécheresse qui gâte les œuvres de sa maturité. Tout ce qui se trouve dans le cœur d’une enfant de quatorze ans, qui aime jusqu’à en mourir, coule librement devant nous. Qu’on lise le monologue de Mariquita, ce monologue hors de toute proportion avec les monologues connus et qui eût suffi à faire déclarer cela du « théâtre impossible » en 1825. Il est fait d’incohérences émouvantes, de riens tragiques, de puérilités et de stupidités qui font monter les larmes aux yeux. Voilà justement la psychologie qu’en ce moment on cherche, mais sans y avoir encore réussi, à faire passer sur notre scène. Avant Mérimée, elle ne s’était fait entrevoir que dans Clarisse Harlowe et dans les Lettres de la religieuse portugaise, ici enchifrenée de puritanisme, là affadie par la belle phraséologie d’un temps qui écrivait trop bien.

Les premières lettres à M. Albert Stapfer datent de 1825 et de 1826. Elles sont folâtres : j’emploie à dessein un mot suranné pour rendre une nuance de badinage à peu près perdue. Celui qui les a écrites a un peu de l’impertinence d’une jeune gloire poussée trop vite ; il a surtout l’animation, le mouvement d’esprit d’un homme qui voit beaucoup de monde, qui est « dans le train, » s’il y avait eu des trains en 1825. « Des nouvelles ? J’en ai mille, mais je n’ai ni le temps, ni la place de les conter. » Une lettre du 6 mai 1825 se termine ainsi : « Dites à tout le monde beaucoup de bien de votre très humble servante, Clara Gazul. » Il est enchanté de la Sontag et attend avec impatience le retour de la Pasta. Il a ce que nous appellerions des potins de coulisse sur une jeune artiste que le nonce du pape a aidée à rompre son engagement pour la marier. Il conte cela légèrement comme Voltaire eût conté l’histoire de Pimpette, enlevée par les jésuites.

Il se montrait beaucoup dans les salons. Il allait assidûment chez le peintre Gérard, où il se lia avec M. Thiers. Peut-être fréquentait-il chez les Aubernon, car il y avait déjà un salon Aubernon, plus politique que littéraire. Beyle le présenta à Mme Pasta ; Ampère le conduisit chez Mme Récamier. On sait que cette dame portait jusqu’au génie l’art de ranger les chaises dans son salon, séparant l’empire de la légitimité, les libéraux des ultras et les classiques des romantiques par de petits couloirs mobiles, souverainement commodes pour les papillons en frac qui cherchaient une fleur de leur goût afin de s’y poser. Mérimée ne joua point de rôle actif dans les exhibitions littéraires de l’Abbaye-aux-Bois, où Delphine Gay alternait avec Talma, mais il se tenait si bien que Mme Récamier eut un moment la pensée d’en faire un attaché d’ambassade. Il eut quelquefois l’honneur de faire ses commissions. En 1830, il écrivait à Victor Hugo et lui demandait deux « bonnets d’évêque » pour la première d’Hernani, en faveur de Mme Récamier, « qui jouit d’une certaine influence dans un certain monde. » Il profita de l’occasion pour demander aussi une petite place au nom de M. Beyle, « qui paiera si c’est nécessaire [10]. »

David d’Angers, qui, un peu plus tard, fit le médaillon de Mérimée, le rencontrait chez l’académicien Lebrun, directeur de l’imprimerie royale. Il nous parle de la timidité ; de la retenue qui perce à travers l’aplomb du jeune Mérimée : « aplomb que lui fait prendre son excessive confiance dans son mérite. » Mérimée « joue avec un album, insoucieux ; de ce qu’il dit, affectant les manières d’un sceptique et d’un homme blasé, mais observant, néanmoins, les détails avec une extrême finesse [11]. »

En mai 1826, une petite troupe, composée de Gérard, de Delécluze, de Duvergier de Hauranne et de Mérimée, partait pour l’Angleterre. Duvergier de Hauranne, avec sir Robert Wilson pour cicérone, suivit dans tous ses détails le curieux spectacle d’une élection anglaise. Delécluze eut pour professeur d’anglais, dans une jolie maison de campagne voisine du pays de Galles, une charmante enfant de cinq ans, la petite Flo, déjà bonne et sérieuse, et qui devait être plus tard l’admirable Florence Nightingale. Que faisait Mérimée ? Peut-être ébaucha-t-il ses liaisons d’amitié avec ces aimables viveurs, Sharpe et Ellice, auxquels il resta si attaché. Je tremble pour les « bonnes mœurs » dont parlait, avec une complaisance paternelle, l’auteur de l’Innocence donnant à manger au serpent. Le Londres galant d’alors avait d’appétissans mystères pour les étudians en amour.

L’année suivante, Mérimée eût voulu prendre sa volée dans une autre direction et avec un autre compagnon, avec Ampère. Il a raconté lui-même, dans une préface écrite en 1840, ce qui se passa alors entre les deux amis. Il s’agissait d’aller par tous pays à la recherche de la couleur locale, qui était comme le Saint-Graal des jeunes romantiques. Mais comment ? L’argent manquait. « Racontons notre voyage, imprimons-en le récit et, avec la somme que cette publication nous rapportera, nous irons voir si le pays ressemble à nos descriptions. » Pour sa part, Mérimée se chargea des chansons populaires de la Dalmatie. Avec cinq ou six mots illyriens, deux bouquins pédans et insipides, il improvisa la Guzla en quinze jours. Elle fut imprimée à Strasbourg, et il s’en vendit, nous assure l’auteur, une douzaine d’exemplaires. Mais les étrangers y furent trompés, notamment Pouchkine, qui prit la peine de traduire plusieurs morceaux comme des échantillons très curieux du génie illyrien. « À partir de ce jour, conclut lestement Mérimée, je fus dégoûté de la couleur locale, en voyant combien il est aisé de la fabriquer. »

Il ne faut le croire qu’à demi. En 1840, il cédait au plaisir de dire une impertinence à l’école de Hugo, — impertinence qui ne pouvait nuire à sa candidature académique. Il cédait aussi à la tentation de se moquer de lui-même et de se peindre plus mauvais qu’il n’était. L’explication de 1840 est une seconde mystification greffée sur celle de 1827, mais elle ne vaut pas la première, qui demeure, je crois, la plus parfaite de l’histoire littéraire. En si peu de temps, avec ces misérables matériaux, comment ce Parisien de vingt-trois ans, ce petit bourgeois grandi entre papa et maman, put-il deviner et s’assimiler les sensations violentes et simples de ces primitifs ? Comment certains détails, certaines images, absolument étrangères à nos manières de sentir, à nos habitudes intellectuelles, se sont-elles présentées à son esprit ? Par quelle prodigieuse dépense d’imagination a-t-il su faire de chacun de ces poèmes si courts un drame complet en raccourci ? Notes, préface, appendice, biographie du barde Maglanovitch, plus vivant que la vie, pédante et candide dissertation sûr les vampires et sur le mauvais œil, jusqu’à ces bourdes et ces exotismes d’un traducteur mi-sauvage et mi-savant qui entourent cette poésie sombre d’une bordure comique, tout concourt à l’illusion. Non-seulement on absout le poète russe d’y avoir été pris, mais on a quelque velléité d’être dupe soi-même, malgré la confession du coupable, et, quant à la couleur locale, loin que la Guzla nous en guérisse, elle serait capable de nous faire croire, pour un moment, que c’est tout l’art, ou presque tout.

Mérimée diminue à la fois le mérite et le succès de son livre. En France, la Guzla ne passa point inaperçue ; à l’étranger, elle fut très remarquée. On a déjà vu l’enthousiasme de Pouchkine ; Goethe ne fut pas moins favorable dans un article qu’il écrivit à ce sujet et qu’Albert Stapfer s’empressa d’envoyer à son ami. Mérimée lui répondit : « Remercîmens pour l’article de Goethe que vous avez pris la peine de traduire pour moi. S’il faut vous dire la vérité, il m’a paru un peu plus lourd que les morceaux de critique du Globe, ce qui n’est pas peu dire. Je n’en suis pas moins très reconnaissant de ce souvenir… » Dans l’article en question Goethe louait fort le jeune écrivain, mais dévoilait la supercherie. Il avait été mis sur la voie, disait-il, par l’étrange parenté de ces deux mots, Guzla et Gazul, qui ne sont qu’un même nom avec deux voyelles interverties. Mérimée lui retire impitoyablement cette gloire, et de façon à rendre quelque peu ridicule le Jupiter de la poésie allemande. « Ce qui diminue son mérite à deviner l’auteur de la Guzla, c’est que je lui en ai adressé un exemplaire, avec signature et paraphe, par un Russe qui passait par Weimar. Il s’est donné les gants de la découverte afin de paraître plus malin [12]. »

C’est en 1828 que Mérimée publia la Famille Carvajal et la Jacquerie. Dans la Famille Carvajal, Mérimée continuait la veine de Clara Gazul et faisait un pas de plus vers l’absolue liberté du drame. De l’Espagne, relativement paisible et policée, son rêve d’historien et d’artiste l’emportait vers cette Amérique espagnole où l’immense espace, l’ardeur du climat, l’absence de lois, donnaient carrière à des passions sans frein. Développant un épisode de la chronique d’Ustariz, il montrait un père qui est amoureux de sa fille et qui a recours au crime pour la posséder. Mérimée a honorablement échoué dans cette peinture répugnante comme dans tous les sujets qui mettent en jeu l’érotisme cérébral, et qui relèvent de la physiologie plutôt que de l’analyse morale. Son réalisme n’allait pas jusque-là, retenu qu’il était par cette peur de se salir qui tient lieu de vertu aux délicats. Mérimée adorait les chats : après Beyle, c’est l’animal bête qui lui en a le plus appris sur son métier. Comme le chat, il était nerveux, gracieux, élégant jusqu’en sa brusquerie et, comme lui, toujours propre. C’est un talent qui se lèche les pattes.

La Jacquerie est le récit, sous forme scénique, de l’insurrection des paysans dans le Beauvoisis pendant la captivité du roi Jean. L’auteur y a fait entrer, autant qu’il l’a pu, les incidens caractéristiques qui se produisirent, à ce moment, sur d’autres points du royaume. Nous y cherchons non la froide unité des anciens tragiques, mais un centre d’intérêt, une progression dramatique, comme dans Goetz de Berlichingen ou dans l’Henry VIII de Shakspeare : nous ne les y trouvons pas et nous comprenons que l’histoire mise en dialogue n’est pas un drame historique. L’impression produite par la Jacquerie est analogue à celle que donne une toile du XVe siècle où une infinité de petites têtes apparaissent, placées sur le même plan et tournées toutes dans le même sens. Si on les regarde de près, on voit qu’elles sont très fines et très diverses. Il eût fallu la plume de Michelet pour peindre ces paysans affolés. Mais les bourgeois sont vivans ainsi que les gens de guerre et les religieux. Florimond, c’est la folie héroïque qui a perdu toutes nos grandes batailles de la guerre de cent ans, la présomption rachetée par le dévoûment, la chevalerie qui ne sait pas obéir, mais qui sait mourir. Montreuil fait la guerre parce que la guerre est la seule occupation possible à son rang ; mais on sent que, dans un autre siècle, il se serait contenté de fumer ses terres et de siéger au comice agricole. Les deux aventuriers anglais sont excellens : Siward, un commerçant en cuirasse, et Brown, un ivrogne plein de vin et d’honneur ; tous deux avec le courage insolent de leur race. Mais c’est dans les moines que triomphe la psychologie subtile de l’historien dramaturge. Il y a le moine savant, intrigant, un peu sorcier, que l’ambition jette dans la politique comme elle fera plus tard de Fouché et de Talleyrand. Il y a le moine ignare et fanatique, qui tremble de mourir, mais devient furieux et réclame le martyre dès qu’on touche à la châsse de son saint patron. Et, derrière eux, on découvre d’autres figures monacales, moins arrêtées, mais encore distinctes. Pour couronner la peinture des gens d’église, l’aumônier de brigands, peint en deux traits : un de ces paradoxes vivans toujours chers à Mérimée.

Les auteurs jugent de leurs livres par la peine qu’ils y ont prise, et le public en juge par le plaisir qu’il y a trouvé : de là de fréquens malentendus entre nos lecteurs et nous. Mérimée ne comprit pas bien le froid accueil fait à la Jacquerie. Mais il se remit à l’œuvre : « Je travaille extraordinairement, écrivait-il à Albert Stapfer, non-seulement pour un paresseux comme moi, mais pour un homme de lettres, M. Defauconpret excepté. Je fais un méchant roman qui m’ennuie, mais que je veux finir parce que j’ai bien d’autres plans en vue. Si Dieu m’est en aide, je noircirai du papier en 1829 [13]. »

Le « méchant roman, » c’est la Chronique de Charles IX. Je suis bien aise d’apprendre que Mérimée ne l’aimait pas, car je suis un peu de son avis. De Shakspeare, il tombait à Walter Scott qu’il traduisait, non à la Defauconpret, mais à la Dumas, en l’assaisonnant d’un ressouvenir du genre picaresque. La préface, assez ambitieuse malgré l’affectation de modestie, annonçait une thèse historique à plaider, une explication toute neuve de la Saint-Barthélemy, et rien de tout cela ne se trouve dans le livre. L’inspiration de la Chronique, c’est la passion antireligieuse, la seule cause qui ait parfois fait manquer de goût à Mérimée. Passe pour le sermon du frère Lubin, pot-pourri et parodie des excentricités théologiques du XVIe siècle. Mais, à la fin, la colère l’emporte sur la gaîté. La mort de l’aîné des Mergy, qui écarte de son lit le pasteur et le prêtre, veut être tragique et manque son effet parce qu’elle n’est pas possible, historiquement. Mergy est un voltairien qui se trompe de siècle : renvoyons-le à la ménagerie de Mme Geoffrin ou à une charbonnerie quelconque de 1825. Il est trop facile, quand on raconte la Saint-Barthélemy, de rendre les catholiques odieux ; mais il est trop difficile, même pour un talent comme Mérimée, d’escamoter aux calvinistes le prestige du martyre.

La Chronique de Charles IX n’offre point ce fini, cette concentration qui caractérise Mérimée dans quelques-unes de ses œuvres. On sent qu’elle a été écrite sans plaisir et comme bâclée. Le style a une sorte de fluidité qui touche à l’insignifiance et ne suffit pas à donner de la valeur aux parties qui n’en ont point par elles-mêmes. L’aventure d’auberge, les conversations des jeunes seigneurs, le duel et le chapitre intitulé les Deux moines, nous apparaissent à demi effacés comme si la pierre ponce avait passé dessus. Les affres de la Saint-Barthélémy, la lutte de la Turgis avec son amant, le siège de La Rochelle et le combat de Vaudreuil avec Rheincy peuvent donner encore de l’émotion, mais cette émotion est trop agréable pour être profonde. Ceux qui ont tiré de la Chronique de Charles IX un opéra l’ont jugée mieux que le public n’a fait et que la critique n’eût su le faire.

Mais enfin, ce livre, où une dose suffisante de banalité excusait le talent, avait fait de Mérimée l’idole des cabinets de lecture. Il était jeune, applaudi ; de plus, il possédait des chagrins d’amour qui lui permettaient de se croire très malheureux. Dans sa correspondance avec l’Inconnue, il parle de certaine grande sottise qu’il faillit faire dans ce temps-là. Ne serait-ce pas qu’il fut sur le point d’épouser une maîtresse à laquelle la religion donnait des scrupules tardifs ? Cette femme me semble avoir laissé la tiédeur de sa caresse dans le début du Vase étrusque, si délicieusement imprégné de langueur, comme si Mérimée avait écrit ces premières pages en sortant de ses bras, avec la saveur d’un dernier baiser sur les lèvres. Elle a dû poser aussi pour la Turgis, une des nombreuses incarnations de cette exquise perversité féminine que Mérimée ne se lassait pas d’étudier, mais qu’il ne consentit jamais à épouser.

Après cette bataille, d’où il sortit vainqueur et blessé, il partit pour l’Espagne, où il devait rencontrer beaucoup de ces primitifs qu’il aimait et de ces dévots qu’il détestait : double sujet d’observations, double stimulant pour son esprit. Ce premier voyage fut un enchantement. Il en donna quelques impressions au public dans trois articles que publia la Revue de Paris aussitôt après son retour, en octobre et novembre 1830. Le premier raconte une Corrida, le second une exécution, et le troisième est une causerie sur les brigands. Ces articles ont été recueillis dans le volume intitulé Mosaïque. Mais on aimera mieux, je pense, trouver ici quelques fragmens de sa correspondance inédite. Il écrivait de Séville à Albert Stapfer : « Sachez qu’une course de taureaux est le plus beau spectacle que l’on puisse voir. Moi qui vous parle, qui ne peux voir saigner un malade sans éprouver une émotion désagréable, j’ai été voir les taureaux pour l’acquit de ma conscience… Eh bien, maintenant, j’éprouve un indicible plaisir à voir piquer un taureau, éventrer un cheval, culbuter un homme. À l’une des dernières courses de Madrid, j’ai été scandaleux. On m’a dit que j’avais applaudi avec fureur, — mais j’ai peine à le croire, — non le matador, mais le taureau au moment où il enlevait sur ses cornes cheval et homme. » L’élève de Stendhal est d’avis que ce cheval et ce taureau sont plus intéressans que les héros de nos tragédies. « Cela tue l’art dramatique. » Aussi, sauf l’opéra, les théâtres lui ont-ils paru très faibles. Il a vu jouer le Mariage de raison, de Scribe, avec des changemens assez pitoyables. « Les acteurs sont détestables ; les femmes, plus naturelles et très jolies. Les directeurs, comme chez nous, font banqueroute et se plaignent du mauvais goût de leur siècle [14]. »

À Madrid, Prosper Mérimée séjourna assez longtemps. En bon fils qu’il était, il prenait des notes pour l’Histoire de la peinture à l’huile, partageant son temps entre les Murillo et les Velasquez du musée et les agréables relations qu’il avait trouvées dans cette ville. Le plus intéressant de ces hôtes était le comte de Téba, dont il avait fait la connaissance en diligence.

Don Cipriano Gusman Palafox y Portocarrero, comte de Téba, était le frère cadet de ce comte de Montijo qui, au début du siècle, avait failli changer le sort de la monarchie et arracher sa patrie à la plus humiliante des tyrannies, celle de la sottise et de l’imbécillité. Il tenait des conspirateurs d’autrefois par l’audace, des grands révolutionnaires modernes par l’ampleur des vues. Il entra dans le palais d’Aranjuez à la tête d’une petite troupe résolue et, pendant quelques heures, tint sous sa main le roi, la reine et le favori Godoï. Mais rien ne bougea dans la nation ; pas une voix ne répondit à son appel. La révolution avorta. On traita de fou Eugenio de Montijo parce qu’il avait échoué : il eût été un héros s’il avait réussi.

Son frère Cyprien offrit son épée à Napoléon et devint colonel d’artillerie au service de la France. À la défense de Paris en 1814, il commandait les élèves de notre École polytechnique, et les dernières volées de canon qui, du haut des buttes Montmartre, retardèrent d’un jour notre honte, c’est le colonel Portocarrero qui les tira. C’est au milieu de cette fumée qu’on aime à entrevoir ce beau et pâle visage, ennobli plutôt que défiguré par la terrible blessure qui l’avait privé d’un de ses yeux, ce soldat philosophe, au cerveau hanté par des rêves confus de délivrance et de progrès, disgracié pour avoir trop aimé la liberté et la France, et qui, jusqu’au bout, porta fièrement sa disgrâce.

Tel est l’homme dont Mérimée devint l’ami. Sa femme, qui avait dans les veines un mélange de sang écossais et de sang wallon, étonna et enchanta le jeune homme par sa grâce, l’activité de son esprit, la vivacité de sa parole, l’étendue de ses connaissances. Elle savait à fond l’histoire de l’Espagne, de ses anciens rois, de sa langue et de ses monumens. L’auteur de Clara Gazul était sous le charme. « Vous souvenez-vous, écrivait-il plus tard, des belles histoires que vous me contiez, en 1830, dans la Calle del Sordo sur l’Alhambra et le Généralife [15] ? » Pour compléter l’attrait de cette maison, il faut se représenter deux petites filles de quatre et cinq ans, Paca et Eugenia, jouant autour de la robe de leur mère. Eugenia, la filleule du comte de Montijo, née à Grenade dans un jardin, au milieu d’un tremblement de terre, frappait par son regard pensif, étonné, mélancolique, ce même regard de « prédestiné » que Paris a vu, trente ans plus tard, dans les yeux de son fils [16]. On eût dit qu’elle ne s’était pas encore remise de son étrange entrée dans la vie ou que ses vagues rêveries enfantines fussent traversées par le pressentiment des coups de théâtre qui l’attendaient. Mais qui eût pu songer à tout cela lorsque le jeune visiteur de la Calle del Sordo caressait les cheveux dorés de la petite Eugenia, tandis que sa mère contait les légendes des rois maures, les exploits du Campeador ou du Boelo, les souvenirs de Pelage et de don Pèdre ?

Le jeune homme parcourut l’Andalousie. À Grenade, il flirta avec une jolie gitana, « assez farouche aux chrétiens, mais qui, pourtant, s’apprivoisait à la vue d’un duro [17]. » Plus d’un souvenir des guerres vivait encore dans les lieux que traversa Mérimée. En voici un qui revint sous sa plume longtemps après. C’était, raconte-t-il, près de Campillo de Arenas. « Mon guide me prenait pour un Anglais parce que je ne vendais rien, que je ne saluais pas les madones et que je m’arrêtais pour regarder les vieilles pierres. Il me montra un passage très difficile dans la Sierra de Jaën et me dit qu’il avait servi de guide au général Molitor et à sa division en 1823, et qu’elle avait passé par là, infanterie, cavalerie et canons. « Si vous aviez vu ces soldats tout jeunes et sans barbe pousser aux roues des canons et les faire passer en moins de rien par des chemins impraticables, vous auriez dit comme moi, monsieur, que le proverbe ment qui dit que les Français ont des cœurs de poules. » Ainsi, conclut Mérimée, nous avons été de Cadix à Moscou pour qu’il existe à Campillo de Arenas un pareil proverbe sur notre compte [18] ! »

Pendant qu’il étudiait Velasquez et applaudissait le taureau, Paris avait renversé une dynastie. À ce sujet, Jules Sandeau, recevant à l’Académie française le successeur de Mérimée, a mis en circulation certaine anecdote que l’auteur de Colomba « se plaisait, » dit-il, à raconter. Pendant le siège des Tuileries, un jeune homme qui suivait la bataille avec beaucoup de curiosité s’approcha d’un gamin qui, armé d’un fusil de munition, lâchait son coup au hasard dans la direction du château. « Tu ne sais pas tirer, dit le jeune homme. Prête-moi ton arme. » Le gamin obéit. L’inconnu épaule, vise avec soin et fait feu. A l’une des fenêtres du palais, une cible humaine, un Suisse est tombé. L’enfant, plein d’admiration, s’écrie : « Gardez le fusil, monsieur : vous vous en servirez mieux que moi. — Oh ! moi, dit froidement le jeune homme, ce ne sont pas mes opinions. » Et il continue sa promenade.

Il règne dans le récit de Jules Sandeau une certaine ambiguïté qui a permis aux ennemis de Mérimée de s’en emparer. D’après eux, c’est lui qui serait le triste héros de l’histoire : ce qui ferait de lui à peu près l’égal de ce comte de Charolais qui tirait les couvreurs sur le bord des toits pour s’exercer l’œil et la main. La légende est trois fois absurde. Mérimée était humain, Mérimée était libéral, Mérimée était absent. Son alibi est aussi clair que possible. Il écrivait à Albert Stapfer : « J’ai passé à Madrid quinze jours de plus que je n’en avais l’intention à cause des farces que vous avez jouées là-bas. Je voulais revenir aux premières nouvelles, mais les lettres de mes parens m’ont appris que tout était tranquille. Je ne me console pas d’avoir manqué un tel spectacle. Voilà deux représentations que je perds, l’une pour être né un peu trop tard, l’autre, représentation extraordinaire à notre bénéfice, pour ce malheureux voyage d’Espagne. » Ce regret donne la mesure vraie du dilettantisme politique de Mérimée. Peut-être trouvera-t-on ce sentiment encore trop frivole. Il l’expia bien cher en assistant à deux révolutions dont l’une pensa le ruiner et l’autre le tua.


III

Du reste, il ne s’était pas trompé en parlant d’une représentation « à notre bénéfice. » En arrivant à Paris, il trouva qu’il avait été un vainqueur de Juillet en son absence et sans avoir mis à bas un seul Suisse. N’était-il pas rédacteur du Globe et du National ? Ne figurait-il pas dans le bas-relief de David d’Angers, parmi les porteurs du cercueil du général Foy ? Enfin, les Mérimée n’étaient-ils pas, de père en fils, les cliens, les protégés de la famille de Broglie, qui allait devenir toute-puissante ? Personne ne s’étonna donc de le voir appelé à des fonctions officielles par le nouveau régime. Pendant six semaines, il fit l’office de maître des requêtes sans en avoir le titre. Chef de cabinet du comte d’Argout au ministère de la marine, il suivit son patron au Commerce, puis à l’Intérieur, sans laisser, je pense, aucune trace de son passage dans ces divers départemens. Lorsque M. d’Argout sortit du ministère, Mérimée devint inspecteur général des monumens historiques, prenant la place de Vitet, qu’il devait garder vingt ans.

Pendant ces années qui suivent 1830, il faut se représenter Mérimée comme un jeune homme très envié, très gâté et un peu fat. Plus tard, faisant sa confession à l’Inconnue, il déclara n’avoir été vraiment et pratiquement mauvais sujet que pendant deux ans. Mais, chose curieuse, à cette époque on le croyait encore vertueux, de même que plus tard, longtemps après s’être rangé, il conserva sa réputation de polisson. Ces années de dissipation, je les attribue à M. le chef du cabinet du comte d’Argout. Jeune, célèbre, avec un titre qui lui assurait un bon accueil dans les salons politiques, comme dans les coulisses de l’Opéra, il devait être trop souvent tenté pour ne pas succomber quelquefois. Il faisait partie d’une petite bande de viveurs qui avaient l’habitude de se retrouver à table. « Nous étions huit qui dînions très souvent ensemble, » écrit-il à la comtesse de Montijo [19]. Il en nomme deux, Beyle et Sutton Sharpe, l’avocat anglais qui « gagnait en dix mois 150,000 francs, puis en passait deux autres parmi les rats de l’Opéra [20]. » Une lettre publiée par le journal l’Art nous permet d’ajouter d’autres noms à la liste. C’est une invitation adressée au peintre Delacroix, avec l’en-tête officiel : Cabinet du ministre du commerce et des travaux publics. Delacroix mit la lettre dans sa poche, alla au Jardin des Plantes, et sur le feuillet resté blanc, dessina un lion. La patte de ce lion déborde sur l’autre page, conservée et publiée par le journal l’Art [21]. D’un côté, un autographe de Mérimée, de l’autre un croquis d’Eugène Delacroix ; voilà un beau destin pour ce morceau de papier administratif ! Le rendez-vous était pour six heures, devant le café de la Rotonde, au Palais-Royal. Les convives : outre Sharpe et Mérimée, le baron de Marest, Koreff, le médecin et l’ami de Beyle, Viel-Castel, diplomate et gastronome, mais plus gastronome que diplomate. Ajoutez Delacroix et Beyle. Sur les huit, voici que nous en connaissons sept. Avant son départ pour l’Inde, Jacquemont pouvait bien être le huitième.

On rencontrait Mérimée dans le monde encore plus souvent que dans les coulisses de l’Opéra. Il était assidu chez la spirituelle Mme de Boigne et chez cette aimable marquise de Castellane, qui eut le don suprême de faire causer. Il y trouva, — je parle d’après son témoignage, — une des deux sûres et précieuses amitiés de femme sur lesquelles il s’appuya, et il eut, par surcroît, la joie de voir revivre et se prolonger cette amitié dans une fille digne de sa mère, par l’esprit comme par la bonté. Il allait encore dans d’autres maisons à tendances littéraires où l’on faisait alterner le flirt et la dévotion, l’intrigue parlementaire et l’intrigue académique. Malheureusement, si les salons servent au succès, ils nuisent quelquefois au talent. Quand on écrit pour eux, on ne sort point de cette banalité élégante qui est leur idéal et leur loi. Dans ses nouvelles de ce temps-là, l’auteur de Clara Gazul me semble très réduit de volume, et il n’a jamais repris tout à fait sa taille naturelle. Il a l’air de chuchoter son récit à l’oreille d’une jolie femme, blottie dans une bergère et abritée derrière son éventail. C’est la posture d’un dandy : aujourd’hui, nous la trouvons un peu ridicule pour un écrivain.

À ce moment, le byronisme était descendu de Manfred à Zanipa. Lorsque le galant bandit d’Hérold chantait, la main sur son cœur :


Il faut céder à mes lois
Et comment s’en défendra ?
Quand mon cœur a fait un choix,
La belle doit se rendre,


d’autres Zampas, en gants paille, assis au balcon, applaudissaient d’un air vainqueur. Mérimée était un « forban » comme les autres. Mais il n’attaquait que les navires désireux de se faire donner la chasse, et sa seule préoccupation était de ne pas devenir, comme il arrive, le prisonnier de sa conquête. Au demeurant, le meilleur forban du monde. Après le spectacle ou le bal, il rentrait chez lui, disait bonsoir à sa mère, entrait dans son cabinet, où la lampe était allumée, caressait ses chats et corrigeait ses épreuves. Cela fait, si je compte bien, quatre existences à la fois : le secrétaire de M. d’Argout, le viveur, le mondain et l’homme de lettres. Et il trouvait encore le temps d’écrire à des petites filles inconnues et d’aller boire de l’orangeade, à minuit, au sommet des tours Notre Dame.

Ce qui le sauva, c’est la mesure qui lui était innée, ou plutôt il était la mesure même. Autant qu’on peut juger d’un homme par ce qu’il veut bien montrer de lui-même au public et à ses amis, il ne descendit point jusqu’à ce fond de la débauche parisienne où l’on perd non-seulement le respect, mais le goût de soi-même. Ce n’est pas lui qui eût pris les rats au sérieux, encore moins au tragique. Ce n’est pas lui qui eût mis à leurs pieds, comme Sharpe, 150,000 francs par an et sa vie. Il ne leur donnait que des bouquets et ne leur réclamait que des sensations d’épiderme, avec le plaisir d’étudier de près les mœurs de ces petits rongeurs : — « Les rats ont du bon, dit-il dans une lettre inédite, mais il faut les prendre pour ce qu’ils sont et ne pas leur demander autre chose que ce qu’ils peuvent donner. Quant aux âmes, je suis convaincu que les rats en ont aussi bien que les honnêtes femmes. Et, pour les corps, je suis obligé de dire qu’elles ont presque toujours l’avantage. Si j’avais à recommencer ma vie, je crois que je me bornerais à la chasse aux rats. »

Pour les bas-bleus, il s’en gardait. Son aventure avec le plus grand d’entre eux, vers le printemps de 1833, le mit en défiance, et pour jamais. Le court passage de Mérimée dans les bonnes grâces de Mme Sand est un fait d’histoire littéraire sur lequel s’est greffée une légende assez amusante. D’après cette légende, Sainte-Beuve, voyant que Mme Sand était seule et souffrait de cette solitude, lui aurait « donné » Mérimée, et, dès le lendemain, George Sand lui aurait écrit pour lui rendre et lui reprocher ce cadeau. Il n’est pas vrai que Sainte-Beuve ait joué ce rôle trop bienveillant et qu’il ait béni l’union civile de Mérimée et de Mme Sand. Mais il est exact qu’il reçut des confidences et des plaintes. La lettre, paraît-il, existe encore ; il y est dit que George Sand, là où elle espérait rencontrer un cœur tendre et chaud, n’avait trouvé que « froide et méprisante raillerie. » Cette lettre circula et fit du tort à Mérimée. D’ordinaire très discret, mais impatienté de ces cancans, il se serait vengé en racontant sur sa bonne ou sur sa mauvaise fortune des détails plus gais que bienséans. Eut-il réellement ce tort ? Traita-t-il comme une simple aventure d’étudiant cette femme qui était au moins son égale par le talent ? Ce qui est certain, c’est qu’il ne se laissa pas mener où alla Musset, et qu’il fit bien. On verra dans quelle circonstance il retrouva celle qu’il avait dédaignée et irritée.

Donc, ni rats, ni femmes de génie. La femme, pour plaire à Mérimée, devait être raffinée d’esprit ; elle devait mettre ce raffinement non à noircir du papier pour les imprimeurs, mais à varier indéfiniment la comédie de l’amour, la délicieuse comédie à deux personnages et sans spectateurs. Pourvu qu’elle gardât toujours sa délicatesse et sa grâce, il lui permettait de mentir, de ruser, d’égratigner et même de mordre. Il prenait un plaisir infini à suivre ces jeux félins ; c’était le côté dangereux, inquiétant de la femme qui l’attirait. Il fallait deviner l’énigme ou être dévoré par le sphinx. Tant pis pour les imbéciles et les maladroits !

Ce n’est point qu’il ne crût au bien, mais la psychologie du mal lui paraissait bien plus intéressante. La vertu lui inspirait une langueur, un respect, une insurmontable envie de bâiller. Lisez toute son œuvre de romancier depuis la Chronique de Charles IX jusqu’à Carmen, sans oublier la Vénus d’Ille, Arsène Guillot et Colomba. Vous ne trouverez pas une seule bonne femme. Elles sont toutes méchantes, plus ou moins. Vers la fin, elles deviennent féroces, sans cesser d’être charmantes, à ses yeux du moins. Dans la Venus d’Ille, il compare la jeune femme et la statue. Elles ont une ressemblance étrange, mais la statue est la plus belle. Elle doit sa supériorité à son expression de tigresse, car « l’énergie, même dans les mauvaises passions, excite toujours en nous un étonnement et comme une admiration involontaire. » Cette admiration est, chez lui, une idiosyncrasie, comme le goût des brigands. Si Colomba passe, peut-être avec raison, pour son chef-d’œuvre, et si Carmen a aussi beaucoup de partisans, c’est qu’il y a donné carrière à ces deux passions dominantes. Colomba et Carmen ont beau être situées aux deux extrêmes de la société et de la morale, elles se ressemblent par un point. Ce sont des sœurs cadettes de la famille des « adorables furies. » Même dans un rapport à son ministre, dans une somnolente histoire de l’abbaye de Saint-Savin, lorsque Mérimée rencontre une méchante créature du temps de Louis XIII qui, à Paris, fait la femme du monde et le bel esprit, dans sa province dépouille, bafoue et torture les gens, l’écrivain se réveille tout entier, avec son style et sa verve, pour peindre l’incomparable effronterie de ce diable en jupons. La Fontaine a grommelé contre « l’âge sans pitié ; » Mérimée adore le sexe sans pitié. Les années viennent. La rouerie mondaine ne suffit plus à le séduire. Il lui faut la cruauté ingénue de l’être primitif, du gracieux animal féminin dans sa nature vraie. Quelle jolie bête sauvage à mettre en cage ! Quel plaisir de tenir à sa merci, clouée par les poignets, frémissante, vaincue, cette révoltée dont on boit la rage dans un baiser ! C’est le rêve qui hante certains hommes, la vocation du Petruchio, de Shakspeare, le héros de la Méchante domptée. Mais jusqu’à quel point Mérimée a-t-il réalisé son rêve et combien de méchantes a-t-il domptées ?

Hélas ! qu’il y a loin de la maîtresse imaginée aux maîtresses qu’on a,… quand on les a !

On a entrevu son premier roman, brusquement interrompu par des scrupules dévots. Sa seconde grande liaison, commencée vers la fin de sa jeunesse, le conduisit jusqu’aux limites de la maturité. Elle eut la durée moyenne d’un gouvernement français : dix-huit ans. Aucune existence n’en fut troublée, personne n’en souffrit. Le mari, un très galant homme, ignora tout ; les enfans furent tendrement aimés et parfaitement élevés. Une longue amitié avait précédé l’amour, et, dans la pensée de Mérimée, devait le suivre, en sorte qu’ils eussent été un Philémon et une Baucis de la main gauche. C’était un sûr placement de cœur, un adultère de tout repos. Ou plutôt j’écarte ce mot ignominieux. Cette union, connue et acceptée de personnes très vertueuses, nuancée d’égards délicats, accompagnée et rehaussée par un dévoûment réciproque et par des périls traversés ensemble, cimentée par mille réminiscences douloureuses et tendres, par une confiance absolue, participa de la respectabilité de toutes les choses qui se justifient d’exister par leur durée même. Elle devint comme un mariage extra-légal, et chaque année, ainsi que des époux, ils célébraient le cher anniversaire par un cadeau échangé avec une évocation presque religieuse des vieux souvenirs.

Un jour vint, — j’anticipe sur les années pour donner le dénoûment, — où la femme aimée se refroidit. La jolie cérémonie de l’anniversaire prit l’air renfrogné d’un bout de l’an, que l’on dépêche, dans le vide, à quelque chapelle latérale et où la famille ne vient plus. Longue et cruelle fut cette décadence de l’amour. À sa place, au lieu de l’amitié, Mérimée sentit venir une lassitude mortelle, et comme une répulsion secrète. On lui rendit les lettres qu’il avait écrites. Ce fut un coup terrible. À son tour, il recueillit toutes celles qu’il avait reçues et les relut, le cœur serré, avant de les rendre. Se pouvait-il que celle qui avait pensé ces choses si douces fût devenue une étrangère, une ennemie ? Les avait-elle jamais pensées ? Comme il l’écrivait à un ami, il en vint à s’attrister pour le passé, à se demander si tout ce bonheur qu’il avait eu n’était pas faux. « Mes souvenirs même ne me restent plus. » Il s’épuisait en conjectures sur le changement d’humeur de son amie. « Un remords, peut-être ; mais je suis presque sûr qu’il n’y a point de prêtre dans l’affaire. » En effet, il n’y avait point de prêtre en cette circonstance. Mérimée connut-il le véritable auteur de son infortune ? Je n’en sais rien. En tout cas, il finit par prendre son malheur en philosophe : « C’est un rêve fini ! » écrivait-il, et, si l’on considère la longueur du rêve, on admettra qu’il avait été plus favorisé que bien d’autres. Il retourna à son chat et à sa tortue qui était « très intelligente et très instruite : car elle répondait à son nom et donnait des baisers. »

La tortue ne fut pas sa seule consolatrice. D’ailleurs, pour ne pas s’attendrir au-delà du nécessaire, il faut se rappeler que l’amant n’était pas sans reproche. Car le roman de l’Inconnue avait coïncidé avec la liaison dont je viens d’esquisser l’histoire.

Ici je suis fort à l’aise. Je n’ai point à ménager des susceptibilités posthumes très légitimes. D’abord, il n’y a point de mal à cacher. Puis, c’est la principale intéressée qui a elle-même livré au public les documens que je commente. Si elle a commis une imprudence, c’est de ne pas s’être montrée assez confiante envers ce même public et de s’être enveloppée de mystère en brouillant les dates et les noms, en battant ses lettres comme un jeu de cartes et en les rangeant dans un ordre fantastique. La dernière idée qui puisse entrer dans la cervelle d’une femme, c’est qu’il ne faut pas faire la toilette à un document ; que, mutilé, il perd la moitié de son authenticité et de sa valeur. Faire des retranchemens ou des corrections dans une correspondance de cette nature, c’est donner beau jeu aux suppositions des méchans, et, dans l’espèce, je suis persuadé que les méchans auraient tort. Malgré ces artifices un peu maladroits et fort inutiles, on suit sans trop de peine le fil de l’histoire : elle compose un des plus jolis romans que je connaisse.

Mérimée était dans toute sa gloire de jeune écrivain à la mode lorsqu’il reçut la première lettre de l’inconnue. La personne qui mit cette lettre à la poste est encore vivante et en témoignait, sans se faire connaître, dans la Revue encyclopédique (avril 1892). C’était en 1831. L’auteur de cette lettre était une grande dame anglaise, lady A. Seymour, qui avait lu la Chronique de Charles IX et jugeait amusant d’envoyer ses réflexions à l’auteur. Les réflexions étaient spirituelles ; la lettre sentait bon, physiquement et intellectuellement. Mérimée répondit, et une correspondance s’engagea, assez semblable à une intrigue de bal masqué sous forme épistolaire. Elle ne le connaissait guère, il ne la connaissait pas du tout. Dans cette singulière escrime du flirt à distance, les deux adversaires se tâtaient, se cherchaient et se portaient des coups au hasard, souvent sans s’atteindre. Pour lui, il crut un moment à la grande dame anglaise. Que voulait-elle au juste ? S’amuser, se perdre ou le convertir ? On verrait bien. Après de longues instances, il obtint la permission de rendre visite à sa mystérieuse amie. C’était à Londres, en décembre 1840. Que se passa-t-il, que se dit-il à cette entrevue ? Il se souvint seulement de deux choses : qu’elle avait des bas rayés et de beaux yeux, « des yeux mauvais, « Ce dernier trait l’enchanta. Il n’y avait plus de lady Seymour, mais une petite demoiselle de province, Jenny Dacquin, la fille d’un notaire de Boulogne [22]. Mais sa personne et son esprit avaient trop plu à Mérimée pour qu’il renonçât à l’aventure. Le flirt épistolaire continua, et peu à peu les lettres devinrent plus fréquentes. Mérimée a son idée, Mlle Dacquin a son plan ; chacun tend un piège à l’autre. Ils essaient de se rendre jaloux. Un jour, c’est lui qu’on veut marier, et le lendemain (ou six mois après) c’est elle qui est sur le point d’accepter un époux, dans sa ville natale, un de ces « loups de mer » dont il est question plus d’une fois. Ou bien elle a fait un héritage ; la voilà presque riche ! Il n’a pas l’air d’entendre et la félicite en bon camarade. Lorsque l’idée matrimoniale montre le bout de l’oreille, il se déprécie tant qu’il peut. Il est laid, il est taquin, il est grognon, il est malade. Elle déploie ses grâces d’esprit, qui sont réelles ; elle s’orne l’intelligence de mille connaissances variées, comme on devait dire à Boulogne en 1840. Elle fait même semblant d’apprendre le grec, pour lui plaire. Une idée traverse l’esprit de Mérimée, une idée horrible : « Vous finirez par faire un livre ! » Il voulait bien, comme on l’a vu, aller jusqu’à la précieuse, non jusqu’au bas-bleu. Sur ces entrefaites, il part pour la Grèce et l’Asie-Mineure avec Ampère. Mais l’image de la jeune fille aux bas rayés et aux yeux mauvais ne le quittait pas. À la place même où était tombé Léonidas, il pensa à Jenny Dacquin et fit des confidences à Ampère, qui entendait ces sortes de choses.

Il revint. Alors commença la troisième phase de cette liaison de sentiment, la phase aiguë, dangereuse, intéressante. Sans qu’on sache pourquoi, Mlle Dacquin habitait maintenant Paris. Avec un machiavélisme auquel eût applaudi son maître Stendhal, Mérimée inventa une série de rendez-vous gradués, dont on peut recommander l’étude aux commençans. D’abord dans une maison tierce, puis dans une loge d’Opéra (avec corsage décolleté) ; puis, au musée du Louvre, sous l’œil des gardiens et des dieux de marbre, dans la galerie des antiques, l’endroit du monde le plus propre à rassurer la pudeur en émouvant l’imagination. De là, ils passèrent au Jardin des Plantes, où ils jetaient des pains de seigle aux animaux. L’amour est prodigue, et l’autruche pensa mourir de leur générosité. Un grand pas fut franchi lorsqu’elle consentit à se promener avec lui à travers ces étranges paysages des banlieues parisiennes, si ingrats, si vulgaires et si pauvres, et qui exercent pourtant un charme indéfinissable. Chaque jour, le lieu choisi était plus désert, plus lointain. Ils en vinrent à se perdre dans ces mille routes vertes qui s’enchevêtrent sans fin sur les grands plateaux entre Meudon et Vélizy, où, même aujourd’hui, on peut marcher une heure sans croiser un être humain. Ils avaient conscience d’être chez eux. « Nos bois, » disaient-ils en parlant de ces bois tant aimés et tant de fois parcourus. Ces routes silencieuses, tapissées d’une fine mousse où l’on ne s’entend point marcher et au-dessus desquelles le vent balance les feuillages percés de soleil, où les conduisaient-elles ? Au bonheur, espérait l’élève de Stendhal ; au mariage, croyait la jeune fille qui avait appris des Anglaises le secret des audaces virginales. Pourtant il trouvait que la statue ne s’échauffait pas. De son côté elle avait des doutes et, probablement, de grandes tristesses, car elle l’aimait, et il l’aimait aussi. Au fait, pourquoi ne l’épousait-il pas, puisque Beyle n’était plus là pour se moquer de lui ? Pourquoi ? Parce qu’il était en puissance de deux femmes : sa mère et Mme ***. Qui sait ce qu’il eût fait s’il avait été libre ?

Et leur vie continuait à dériver, comme sur ces nappes d’eau lisses et perfides qui précèdent les cataractes. Quand elle arrivait au rendez-vous, il la retrouvait refroidie par ses réflexions solitaires. Il fallait un grand quart d’heure pour rompre la glace. Peu à peu ils se mettaient à l’unisson. Une bonne causerie naissait, ensuite venaient de longs silences, peut-être de légères caresses par lesquelles la jeune fille pensait désarmer ce désir qui l’assiégeait, l’enveloppait, toujours plus âpre, plus ardent. « Laissez mon bras où il est, mettez votre tête là, et je serai sage. » On obtient ce qu’on a demandé et on n’est pas plus sage. Alors c’étaient des querelles, une sorte de violence, car ils étaient irrités l’un contre l’autre ; ils se sentaient trompés tous les deux. Une averse survenait : ils marchaient, blottis, serrés l’un près de l’autre sous le même parapluie, riant de l’aventure comme des enfans et déjà réconciliés.

L’amour le rendait poète et superstitieux. Un jour, dans les arènes de Nîmes, un oiseau à l’aile noire s’envola des ruines et le frôla. Il tressaillit ; une idée lui vint, absurde, mais irrésistible. Elle était morte et c’était son âme qui venait tournoyer au-dessus de lui. Il lui écrivit ; il avait hâte d’être rassuré. Pendant ses courses en cabriolet à travers la campagne boueuse et triste, dans les gîtes, parfois mesquins, où il passait de longues heures solitaires, il attendait les lettres de Jenny Dacquin, ou les relisait, et la seule odeur de ces lettres, posées sur la table, le grisait. Il lui envoyait des plaintes, des duretés, toujours bien dites, car l’homme de lettres ne s’oubliait pas. Plus d’une fois la pensée lui vint que toute cette correspondance serait publiée. Les lettres d’amour des écrivains ne sont jamais que des articles dont ils ne corrigent pas l’épreuve ; mais cela ne prouve point qu’ils n’aient pas senti ce qu’ils y mettent. Quelques-unes de ces lettres sont des ultimatums, des sommations respectueuses d’avoir à succomber ; d’autres demandent humblement pardon. Quelquefois l’injure et la prière alternent dans la même lettre. Il lui écrivait qu’il valait mieux ne plus se voir. Vieillis, ils pourraient peut-être se retrouver sans amertume et sans danger. Mais aujourd’hui, il n’y avait pas de bonheur pour deux êtres qui voulaient l’un et l’autre l’impossible. Non, il ne fallait plus se voir… En attendant, si l’on se voyait une dernière fois pour se dire adieu ? Et, au lendemain de ces grandes scènes, de ces belles résolutions, on revenait aux doux enfantillages, aux innocentes promenades. Elle se faisait très douce, lui très humble, et ils tombaient dans une sorte d’engourdissement délicieux. « Le bonheur, disait-il, est comme une envie de dormir. » Au retour, attendri, reconnaissant, il lui écrivait : « Il m’a semblé que je ne désirais rien de plus. » Le romancier qui était en lui jugeait la situation et lui conseillait de prolonger le plus qu’il pourrait cette minute rare, de savourer cet amour à part qui, ayant perdu des deux côtés l’espoir d’arriver à ses fins, se survivait pourtant et s’alimentait de lui-même, plus subtil et plus pur qu’il n’avait jamais été. Ces heures de sagesse, ces crises de bonheur duraient peu. On retombait dans les récriminations et les reproches. On se disait encore adieu, et le lendemain, on était encore dans les bois sur lesquels l’automne répandait ses premiers frissons. Il devenait difficile de s’aimer en plein air, et Mérimée parlait de chercher un abri. À quoi Mlle Dacquin répondait d’un sourire évasif. De ces ruptures et de ces reprises, l’amour sortait épuré, mais amoindri et attristé.

La première fois qu’il siégea à l’Académie, elle était là, plus affligée que fière. Car cette part de mendiant, cette part anonyme n’était pas celle qu’elle avait rêvé de recevoir. Sous son habit vert, à la face de tout Paris, qui n’y vit que du feu, il osa lui envoyer, du bout de ses gants, un baiser imperceptible : circonstance assez peu commune, je pense, dans les réceptions académiques. Elle ne vit pas, ou ne voulut pas voir ce baiser, s’en alla seule et pleura. Elle pensait, la pauvre demoiselle, que la gloire le lui prenait définitivement et qu’on ne peut pas aimer un académicien.

L’histoire finit-elle là ? Non ; dans la vie rien ne finit. Il y eut encore d’autres crises, mais nous ne les connaissons pas bien. Plus tard, Mérimée s’ingénia à faire une amitié avec les débris de cet amour. Il la cultiva comme un rosier sur une tombe, et jusqu’au bout, il aima à respirer les fleurs de ce rosier-là. Quant à Jenny Dacquin, elle avait jeté sa vie dans une équipée de jeune fille ; elle ne l’en retira pas. Elle aurait pu se consoler avec un bourgeois de province : elle préféra sa liberté et ses souvenirs. L’histoire littéraire lui doit une place parmi les amoureuses des hommes célèbres. Un peu bizarre, parfois revêche, légèrement précieuse, pleine de détours, mais tendre, pure et, au fond, parfaitement sincère, c’est ainsi que je crois la deviner. Elle disait d’elle-même : « Je ne sais que jouer et rêver. » Quelle adorable femme, si c’était vrai !

Mérimée a été un bon fils et un bon amant. S’il avait eu des filles ou des nièces, il eût été un père charmant, un oncle délicieux, meilleur peut-être dans les paternités de fantaisie, dans les paternités à côté, que dans une paternité réelle et sérieuse où le devoir est de tous les instans. Dans son discours de réception à l’Académie française, M. de Loménie, qui lui succéda si tard et le remplaça si peu, a bien voulu s’affliger que Mérimée ne se fût pas marié et n’eût pas eu une nombreuse postérité. Et il concluait que cet homme si choyé, si admiré, n’avait pas été un homme heureux : ce dont Jules Sandeau s’égaya fort. Dans les douze cents lettres que j’ai eues sous les yeux, je n’ai pas trouvé un regret exprimé à ce sujet. Il était trop logique avec lui-même pour se lamenter niaisement sur les conséquences d’un célibat que les circonstances lui avaient imposé et que sa volonté rendit définitif. Lorsque son ami Stapfer devint père d’une fille, il lui écrivait, pour le féliciter, dans des termes plaisans, qu’il savait devoir être entendus de cet homme d’esprit. Il n’avait pas, disait-il, de peine à se représenter sa joie, en se rappelant le plaisir qu’il avait lui-même autrefois à élever des petits chats. Il ajoutait que les petits chats perdent de leur gentillesse, tandis que « les moutards humains et surtout les moutardes gagnent sous ce rapport en grandissant [23]. » Ainsi, de la petite fille à la douairière, la femme l’amusait et le charmait. Il aimait à vivre dans l’atmosphère féminine. Souffrant, il n’admettait que les soins des femmes. Bien portant, il les taquinait, les plaignait, les confessait, causait avec elles chiffons et métaphysique, dessinait des costumes de bal masqué, acceptait des missions auprès de Palmyre, la grande couturière artiste de ces temps-là, opinait sur les toilettes avec le sérieux d’un abbé de cour d’il y a cent ans. Tout cela, pour être avec elles et les mieux comprendre. Quand il ne leur parlait pas, il parlait d’elles ; sa sympathie allait de préférence à ceux qui, comme lui, aimaient l’odeur de la femme. Il y a beaucoup d’hommes qui ont l’air d’écrire des livres, de peindre des tableaux, de construire des chemins de fer et de gouverner des républiques : en réalité, l’unique affaire de leur vie est de plaire aux femmes. Ils se connaissent, se devinent, se rapprochent : Mérimée était de cette franc-maçonnerie. Il a goûté, je devrais dire dégusté, ce qui est, dit-on, un des grands biens de ce monde : l’amitié des femmes.

Parmi ses amies, la plus fidèle, la plus loyale, la plus dévouée a été la comtesse de Montijo. On l’a déjà vue sous un autre nom lorsque, dans l’été de 1830, Mérimée fit sa connaissance à Madrid. Après la révolution, le comte et la comtesse de Téba vinrent se fixer à Paris. Ils se lièrent avec les familles les plus distinguées de la société parisienne, entre autres les Delessert et les de Laborde, où Mérimée était reçu intimement depuis l’enfance. Les relations, nouées en Espagne, devinrent à Paris plus étroites et presque quotidiennes. Don Eugenio étant mort en 1834, don Cipriano hérita des biens et des grandesses de la maison de Montijo. Mais ce changement de fortune ne modifia point ses goûts personnels de simplicité et de retraite. Il voulait que ses filles fussent élevées comme si elles devaient être pauvres, qu’elles s’endurcissent aux privations et à la souffrance. Tout différent était le caractère de la comtesse. Cette activité, cette énergie, cette vitalité incroyable que ni l’extrême vieillesse ni la cécité ne devaient ralentir, avaient hâte de se donner carrière. Mérimée parle de a son courage, » de « sa bonne tête. » Plus tard, il lui écrivait : « Si vous étiez ici, vous m’auriez fait nommer déjà de l’Institut. » Et encore : Vous m’avez habitué à croire que tout ce que vous vouliez s’accomplissait. Ces mots méritent, d’être médités. Mme de Montijo était ambitieuse et avait raison de l’être, ayant tous les dons nécessaires pour conduire les hommes et les événemens, le sang-froid, la patience, une volonté qu’on ne pouvait lasser, et cet optimisme sans lequel on ne domine, on n’entraîne personne.

C’était d’ailleurs un esprit ouvert, curieux, que tout intéressait et qui comprenait tout : la littérature courante, les jeux de la politique, l’histoire du passé. Elle avait servi de guide à Mérimée, lors de son premier voyage ; elle l’avait initié aux « choses d’Espagne. » Elle lui raconta plus tard l’anecdote dont il fit Carmen. Plus tard encore, elle lui suggéra Don Pèdre, et, pour l’aider à déterrer des documens, mit en mouvement et en fièvre un peuple de bibliothécaires, d’archivistes, de professeurs, d’académiciens. Elle savait, à point nommé, dans quelle cervelle ou dans quel volume trouver le renseignement voulu. Elle fit mieux : elle souffla à son ami, à propos de Don Pèdre, une théorie historique qui devint chez lui tout un système et qui ressemble assez à la philosophie de l’histoire de Thomas Carlyle. Son idéal était un tyran de génie qui menait les peuples au bien sans leur dire par où ; mais elle sentait que, dans un siècle comme celui-ci, il faut garder quelques sourires pour les doctrinaires et les libéraux. Elle admirait Napoléon : on naissait bonapartiste dans cette famille. Quelques années après, apprenant qu’un prince de vingt ans qui portait ce grand nom était à Madrid, elle l’étudia avec une vive curiosité. Il était brillant, spirituel, séduisant ; c’était un Bonaparte, ce n’était pas encore le Bonaparte que, selon elle, l’Europe attendait.

Après la mort du comte, il ne lui fallut pas deux ans pour devenir un des leaders de la société madrilène et un des personnages importans du parti de Narvaëz. Dans sa maison de Carabanchel (où Cabarrus avait laissé des souvenirs et où était née Mme Tallien), elle planta des arbres et, avec cette admirable puissance désillusion qui rend tout possible, à peine nés, elle les voyait grands et jouissait de leur ombre. Sur son petit théâtre de campagne, elle osait jouer de grands opéras. Elle faisait chanter et danser tout le monde ; elle maria et amusa les gens jusqu’à son dernier jour. Elle distribuait le plaisir, elle imposait le bonheur autour d’elle ; manière d’agir qui ne peut déplaire qu’à ceux-là seulement qui s’en font une idée très indépendante et très particulière. Le grand nombre est ravi d’accepter un bonheur tout fait.

Mais je me laisse aller à peindre la comtesse de Montijo telle qu’elle fut dans ses années de royauté mondaine, au palais de Liria et à Carabanchel, tandis que je n’en suis encore qu’aux jours de solitude et à la vie modeste de Paris. Elle lisait alors beaucoup et allait au théâtre. Elle fut une des premières à applaudir Rachel. Mérimée lui présenta quelques écrivains, et principalement Henri Beyle, qui prit goût à la maison. Il trouva deux naïves et ferventes admiratrices dans les petites filles de Mme de Montijo. « Les soirs où venait M. Beyle, m’a dit plus d’une fois l’impératrice, étaient des soirs à part. Nous les attendions avec impatience, parce qu’on nous couchait un peu plus tard ces jours-là. Et ses histoires nous amusaient tant !… » Imaginez les deux petites filles assises chacune sur un genou de Beyle et buvant ses paroles ; lui, déployant épisode par épisode ce prodigieux drame dont il avait été le témoin, à peu près comme il a raconté la bataille de Waterloo dans la Chartreuse de Parme, avec cette sincérité de touche, ce don du détail suggestif, qui rendaient les choses vivantes, présentes et toutes proches. Au milieu de ces récits de gloire et de misère, où les défaites égalaient en grandeur les triomphes, l’homme de Marengo et de la Moskowa, le héros au petit chapeau et à la redingote grise, faisait de brusques et éblouissantes apparitions. Beyle, pour le rendre visible aux yeux comme à l’esprit, donnait aux deux enfans des images : l’impératrice conserve encore une bataille d’Austerlitz, donnée « par son ami. » Ainsi la religion de l’empire se glissait dans ces jeunes imaginations, déjà préparées par les souvenirs paternels ; elle devenait le fond même de leur esprit. Heureuses petites filles qui eurent pour initiateur dans ce monde de la légende, non un Marco Saint-Hilaire, mais un Stendhal ! Heureuses aussi d’avoir connu le meilleur de cet homme intéressant, peut-être le vrai Stendhal, un Stendhal sans affectation et sans grimaces, un conteur hors ligne qui, pour être compris, pour être digne de ses petites amies, voulait être pur et daignait être simple !

Quant à lui, sa vanité ne connut peut-être pas de fête plus exquise, d’hommage plus vrai que l’attention émue de ces beaux yeux qui devaient être tant admirés. Il disait à la petite Eugénie : « Quand vous serez grande, vous épouserez M. le marquis de Santa-Cruz, — il prononçait ce nom avec une emphase comique. — Alors vous m’oublierez, et moi je ne me soucierai plus de vous. »

Je ne sais si Mérimée contait des histoires à l’enfant, mais il s’occupait d’elle en mille façons. Il la conduisait chez le pâtissier, lui corrigeait ses thèmes français, lui donnait même quelquefois des leçons d’écriture dont la trace est visible. De ce temps-là, l’impératrice garda pour lui un respect qui ne s’effaça jamais, qui dure encore. Il y a bien longtemps que toute l’Europe dit Mérimée ; pour elle, il est demeuré monsieur Mérimée. Je n’ai jamais entendu ces deux mots, sans être frappé de leur touchante étrangeté et sans tomber dans une rêverie où je me croyais le contemporain des heures lointaines où le grand écrivain, se faisant maître d’école, apprenait le français à la future souveraine de la France.

Le comte de Montijo étant tombé malade, à Madrid, du mal qui devait l’emporter, la comtesse partit en hâte pour aller le rejoindre. Les petites, demeurées avec leur institutrice, devaient suivre peu de jours après. Mérimée veilla sur elles, leur consacra le plus d’instans qu’il put pendant ces derniers jours. Il fit à Paca, qui traitait parfois un peu cavalièrement la bonne miss Flowers, un petit sermon sur l’orgueil qui, pour être très laïque, n’en fit pas moins bon effet, car les petites en parlèrent à leur amie Cécile Delessert.

« Vous ne sauriez croire, écrivait-il, le chagrin que j’éprouve à les voir partir. » Elles avaient treize et quatorze ans ; elles étaient à ce joli âge indécis où la femme commence à regarder par les yeux de l’enfant. Je connais un tableau qui les représente alors, avec des nattes dans le dos et un bout de pantalon brodé qui dépasse la jupe. La beauté de la seconde n’est encore qu’à l’état de pressentiment, mais on reconnaît déjà certain regard couvert et certaine flexion du cou. Quant à Mérimée, les premiers cheveux gris naissaient sur sa tempe ; il avait le sentiment, doux et triste, de quelque chose qui finissait. Il regardait bien ces deux enfans, pour les garder dans son souvenir, car il ne les reverrait plus telles qu’elles étaient. Elles deviendraient de belles jeunes filles, coquettes ou passionnées. Puis viendrait « M. le marquis de Santa-Cruz » qui les prendrait pour jamais, et tout serait dit.

C’est pourquoi il était ému, d’une fine, délicate, pénétrante émotion, le 17 mars 1839, lorsqu’il vit, dans la cour des messageries, s’ébranler la diligence qui emportait Paca et Eugénie. Un peu plus, cédant à un besoin du cœur, il partait avec elles. Il avait fait promettre aux enfans et à miss Flowers de lui écrire, a De tout cela, écrivait-il à la mère, il sortira bien une lettre. » En effet, d’Oloron, où les mauvais temps, qui rendaient impossible la traversée de la montagne, arrêtaient les trois voyageuses, Eugénie écrivit une belle lettre, sur papier réglé, à son vieil ami de trente-six ans, M. Mérimée.

Augustin Filon
  1. On trouvera encore des lettres de Mérimée à Mrs Senior et à la comtesse de Beaulaincourt dans la remarquable étude que M. le comte d’Haussonville a consacrée ici même à l’auteur de Colomba (15 août 1879).
  2. Je dois cette communication à l’obligeance de Mlle V. Stapfer, fille de M. Albert Stapfer.
  3. Prosper Mérimée, ses portraits, ses dessins, sa bibliothèque, étude par Maurice Tourneux, Paris, Charavay frères ; 1879.
  4. Correspondance inédite avec Mme de Montijo. Lettre du 12 décembre 1846.
  5. Voir, dans la Revue du 15 août 1879, les lettres à Mrs Senior ; Mérimée juge très durement Mme Récamier et lui attribue la transformation, l’avortement d’Ampère. C’est, je crois, une grosse exagération.
  6. J’achèverai d’intéresser les lecteurs de la Revue à M. Albert Stapfer en leur apprenant qu’il était l’oncle de l’écrivain distingué qui signe Arvède Barine.
  7. D’abord dans une brochure, intitulée : H. B. et sans nom d’auteur, imprimée en 1850 à vingt-cinq exemplaires et distribuée à des amis ; ensuite dans une notice qui servit de préface à l’édition des œuvres de Beyle, en 1855.
  8. Pendant la retraite de Russie, comme Beyle entrait un matin chez M. Daru, celui-ci lui serra la main avec énergie en disant : « Vous avez fait votre barbe, vous êtes un homme de cœur ! » Le mot était parfaitement en situation et très sérieux.
  9. Et même trois. Deux jeunes auteurs n’ont pas su résister à l’envie bizarre de mettre en vers la prose de Mérimée. La chose s’est produite au théâtre de l’Odéon.
  10. Victor Hugo raconté par un témoin de sa vie.
  11. Henri Jouin, l’Œuvre de David d’Angers.
  12. Correspondance inédite avec Albert Stapfer. Lettre du M décembre 1828.
  13. Correspondance inédite avec Albert Stapfer. Lettre du 16 décembre 1828.
  14. Correspondance inédite avec Albert Stapfer, 4 septembre 1830.
  15. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo, 31 juillet 1847.
  16. Ibid., 8 juin et 18 novembre 1857.
  17. Ibid., sans date.
  18. Ibid., 27 février 1847.
  19. Correspondance inédite avec la comtesse de Montijo.
  20. Ibid., 18 mars.
  21. L’Art, 1875, t. III, p. 266 et 267.
  22. Il n’y a pas de doute possible sur l’identité de Mlle Dacquin. Aussi bien, son nom est écrit en toutes lettres dans les lettres à Mme de Montijo avec son adresse (sous l’empire) : rue Jacob, 35. C’est à ce nom et à cette adresse que devaient être envoyés certains mouchoirs achetés à Madrid et dont les aventures sont relatées, d’autre part, dans les Lettres à une inconnue.
  23. Correspondance inédite avec Albert Stapfor, 2 septembre 1837.