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Privilège pour la machine arithmétique de M. Pascal


PRIVILEGE
POUR
LA MACHINE ARITHMÉTIQUE
DE M. PASCAL


22 mai 1649.

Bibliothèque Nationale, ms. f. fr. 12 988, fo 346–49, et Bibliothèque de l’Institut, M 592b*


PRIVILEGE
POUR LA MACHINE ARITHMETIQUE DE M. PASCAL


Louis, par la grace de Dieu, roy de France et de Navarre, à nos amez et feaux Consrs les gens tenans nos Cours de Parlement, Mes des Resquestes Ordinaires de nostre hostel, Baillifs, Senechaux, Prevôts, leurs Lieutens et tous autres nos justiciers et officiers qu’il appartiendra, salut. Notre cher et bien amé le Sr Pascal nous a fait remontrer qu’à l’imitation du Sr Pascal, son père, notre Consr en nos conseils, et president en notre Cour des Aydes d’Auvergne, il auroit eu, des ses plus jeunes années, une inclination particuliere aux sciences Mathematiques, dans lesquelles, par ses etudes et ses observations, il a inventé plusieurs choses, et particulierement une machine, par le moyen de laquelle on peut faire toutes sortes de supputations, Additions, Soustractions, Multiplications, Divisions, et toutes les autres Regles d’Arithmetique, tant en nombre entier que rompu, sans se servir de plume ni jettons, par une methode beaucoup plus simple, plus facile à apprendre, plus prompte à l’execution, et moins penible à l’esprit que les autres façons de calculer qui ont esté en usage jusqu’à present ; et qui, outre ces avantages, a encore celuy d’estre hors de tout danger d’erreur, qui est la condition la plus importante de toutes dans les calculs. De laquelle machine il auroit fait plus de cinquante modeles, tous differens, les uns composez de verges ou lamines droites, d’autres de courbes, d’autres avec des chaisnes ; les uns avec des rouages concentriques, d’autres avec des excentriques, les uns mouvans en ligne droite, d’autres circulairement, les uns en cones, d’autres en cylindres, et d’autres tout differens de ceux-là, soit pour la matiere, soit pour la figure, soit pour le mouvement : de toutes lesquelles manieres differentes l’invention principale et le mouvement essentiel consistent en ce que chaque rouë ou verge d’un ordre faisant un mouvement de dix figures arithmetiques, fait mouvoir sa prochaine d’une figure seulement. Apres tous lesquels essais, auxquels il a employé beaucoup de temps et de frais, il seroit enfin arrivé à la construction d’un modele achevé qui a été reconnu infaillible par les plus doctes mathematiciens de ce temps, qui l’ont universellement honoré de leur approbation et estimé tres-utile au public. Mais, d’autant que ledit instrument peut estre aisement contrefait par des ouvriers, et qu’il est neanmoins impossible qu’ils parviennent à l’executer dans la justesse et perfection necessaires pour s’en servir utilement, s’ils n’y sont conduits expressement par ledit Sr Pascal, ou par une personne qui ait une entiere intelligence de l’artifice de son mouvement, il seroit à craindre que, s’il etoit permis à toute sorte de personnes de tenter d’en construire de semblables, les defauts qui s’y rencontreroient infailliblement par la faute des ouvriers, ne rendissent cette invention aussi inutile qu’elle doit estre profitable estant bien executée. C’est pourquoi il desireroit qu’il nous plût faire defenses à tous artisans, et autres personnes, de faire ou faire faire ledit instrument sans son consentement, nous suppliant, à cette fin, de lui accorder nos lettres sur ce necessaires. Et parce que ledit instrument est maintenant à un prix excessif qui le rend, par sa cherté, comme inutile au public, et qu’il espere le reduire à moindre prix et tel qu’il puisse avoir cours, ce qu’il pretend faire par l’invention d’un mouvement plus simple et qui opere neanmoins le mesme effet, à la recherche duquel il travaille continuellement, et en y stylant peu à peu les ouvriers encore peu habituez, lesquelles choses dependent d’un temps qui ne peut estre limité ; À ces causes, desirant gratifier et favorablement traitter ledit Sr Pascal fils, en consideration de sa capacité en plusieurs sciences, et surtout aux Mathematiques, et pour l’exciter d’en communiquer de plus en plus les fruits à nos sujets, et ayant egard au notable soulagement que cette machine doit apporter à ceux qui ont de grands calculs à faire, et à raison de l’excellence de cette invention, Nous avons permis et permettons par ces presentes signées de notre main, audit Sr Pascal fils, et à ceux qui auront droit de luy, des à present et à tousjours, de faire construire ou fabriquer par tels ouvriers, de telle matiere et en telle forme qu’il avisera bon estre, en tous les lieux de notre obeissance, ledit instrument par luy inventé, pour compter, calculer, faire toutes Additions, Soustractions, Multiplications, Divisions et autres Regles d’Arithmetique, sans plume ni jettons ; et faisons tres-expresses defenses à toutes personnes, artisans et autres, de quelque qualité et condition qu’ils soient, d’en faire, ni faire faire, vendre, ni debiter dans aucun lieu de notre obeissance, sans le consentement dudit Sr Pascal fils, ou de ceux qui auront droit de luy, sous pretexte d’augmentation, changement de matiere, forme ou figure, ou diverses manieres de s’en servir, soit qu’ils fussent composes de rouës excentriques, ou concentriques, ou paralleles, de verges ou bastons et autres choses, ou que les rouës se meuvent seulement d’une part ou de toutes deux, ny pour quelque deguisement que ce puisse estre ; mesme à tous etrangers, tant marchands que d’autres professions, d’en exposer ni vendre en ce Royaume, quoiqu’ils eussent esté faits hors d’icelluy : le tout à peine de trois mille livres d’amende, payables sans deport par chacun des contrevenans, et applicables un tiers à nous, un tiers à l’Hostel-Dieu de Paris, et l’autre tiers audit Sr Pascal, ou à ceux qui auront son droit ; de confiscation des Instrumens contrefaits, et de tous depens, dommages et interests. Enjoignons à cet effet à tous ouvriers qui construiront ou fabriqueront lesdits instrumens en vertu des presentes, d’y faire apposer par ledit Sr Pascal, ou par ceux qui auront son droit, telle contremarque qu’ils auront choisie, pour temoignage qu’ils auront visité lesdits instrumens, et qu’ils les auront reconnus sans defaut. Voulons que tous ceux où ces formalitez ne seront pas gardées, soient confisquez, et que ceux qui les auront faits ou qui en seront trouvés saisis soient sujets aux peines et amendes susdites ; à quoy ils seront contraints en vertu des presentes, ou de copies d’icelles duement collationnées par l’un de nos amez et feaux Consre-Secretaires, auxquelles foy sera ajoutée comme à l’original : du contenu duquel nous vous mandons que vous le fassiez jouir et user pleinement et paisiblement, et ceux auxquels il pourra transporter son droit, sans souffrir qu’il leur soit donné aucun empeschement. Mandons au premier nostre huissier ou sergent sur ce requis, de faire, pour l’execution des presentes, tous les exploits necessaires, sans demander autre permission. Car tel est notre plaisir : nonobstant tous Edits, Ordonnances, Declarations, arrests, reglemens, privileges, statuts et confirmation d’iceux, Clameur de haro, charte normande, et autres lettres à ce contraires, auxquelles et[1] aux derogatoires des derogatoires y contenues, nous derogeons par ces presentes. Données à Compiegne, le vingt-deuxiesme jour de May, l’an de grâce mil six cent quarante-neuf, et de notre regne le septiesme. Signé LOUIS. Et plus bas, la Reine regente, sa mere, presente. Par le roi, Phelypeaux, gratis[2].




  1. Bossut imprime : aux dérogatives y contenues.
  2. « Copié sur l’original en parchemin, scellé du grand sceau de cire jaune, cédé par testament de Mlle Perier aux Pères de l’Oratoire de Clermont » (Note du P. Guerrier dans le Recueil de la Bibliothèque Nationale).