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Récit de la grande expérience de l’équilibre des liqueurs


RÉCIT
DE LA GRANDE EXPÉRIENCE
DE L’ÉQUILIBRE DES LIQUEURS


Vers octobre 1648.

Édition originale de 1648, Bibliothèque Nationale, 4o, V, 7749.


RÉCIT DE LA GRANDE EXPÉRIENCE DE L’ÉQUILIBRE DES LIQUEURS


PROJECTÉE PAR LE SIEUR B. P.

POUR L’ACCOMPLISSEMENT DU TRAICTÉ QU’IL A PROMIS DANS SON ABBREGÉ TOUCHANT LE VUIDE.

ET FAITE PAR LE SIEUR F. P. EN UNE DES PLUS HAUTES MONTAGNES D’AUVERGNE[1].


Lors que je mis au jour mon abbregé sous ce tiltre : Expériences nouvelles touchant le Vuide., etc, où j’avois employé la maxime de l’horreur du Vuide, parce qu’elle estoit universellement receuë, et que je n’avois point encores de preuves convaincantes du contraire, il me resta quelques difficultez, qui me firent grandement défier de la vérité de cette maxime, pour l’éclaircissement desquelles je meditay des lors l’experience dont je faits voir icy le recit, qui me pouvoit donner une parfaite cognoissance de ce que j’en devois croire. Je l’ay nommée la grande expérience de l’Equilibre des liqueurs, parce qu’elle est la plus demonstrative de toutes celles qui peuvent estre faites sur ce sujet, en ce qu’elle fait voir l’Equilibre de l’air avec le vif-argent, qui sont, l’un la plus legere, l’autre la plus pesante de toutes les liqueurs qui sont connuës dans la nature. Mais pource qu’il estoit impossible de la faire en cette ville de Paris, qu’il n’y a que tres peu de lieux en France propres pour cet effect, et que la ville de Clermont en Auvergne est un des plus commodes, je priay Monsieur Perier, Conseiller en la Cour des Aydes d’Auvergne, mon beau-frere, de prendre la peine de l’y faire. On verra quelles estoient mes difficultez, et quelle est cette experience, par cette lettre que je luy en escrivis alors.


Copie de la Lettre de Monsieur Pascal le Jeune à Monsieur Perier, du 15. Novembre 1647.


Monsieur Perier receut cette lettre à Moulins[2], où

OEuvres de Blaise Pascal, II page383.jpg
il estoit dans un employ qui lui ostoit la liberté de disposer de soy mesme ; de sorte que, quelque desir qu’il eust de faire promptement cette experience, il ne l’a pû[3] neantmoins plus tost qu’au mois de Septembre dernier.

Vous verrez les raisons de ce retardement, la relation de cette experience, et la precision qu’il y a apporté, par la lettre suivante qu’il me fit l’honneur de m’en escrire.


Copie de la Lettre de Monsieur Perier à Monsieur Pascal le Jeune, du 22. Septembre 1648.


Copie de la Relation de l’expérience faite par Monsieur Perier.


Cette Relation ayant esclaircy toutes mes difficultez, je ne dissimule pas que j’en receus beaucoup de satisfaction, et y ayant veu que la difference de vingt toises d’eslevation, faisoit une difference de deux lignes à la hauteur du vif argent[4], et que six à sept toises en faisoient environ demy ligne, ce qu’il m’estoit facile d’esprouver en cette ville, je fis l’experience ordinaire du vuide au haut et au bas de la tour S. Jacques de la Boucherie, haute de 24 à 25 toises : je trouvay plus de deux lignes de difference à la hauteur du vif argent ; et en suitte, je la fis dans une maison particuliere, haute de 90 marches, où je trouvay tres sensiblement demy ligne de difference ; ce qui se rapporte parfaitement au contenu en la relation de Monsieur Perier.

Tous les curieux le pourront esprouver eux-mesmes, quand il leur plaira.

De cette experience se tirent beaucoup de consequences, comme :

Le moyen de cognoistre si deux lieux sont en mesme niveau, c’est à dire esgalement distans du centre de la terre, ou lequel des deux est le plus eslevé, si esloignez qu’ils soient l’un de l’autre, quand mesmes ils seroient Antipodes ; ce qui seroit comme impossible par tout autre moyen.

Le peu de certitude qui se trouve au Thermomettre pour marquer les degrez de chaleur (contre le sentiment commun), et que son eau hausse par fois lors que la chaleur augmente, et que par fois elle baisse lors que la chaleur diminuë, bien que tousjours le Thermomettre soit demeuré au mesme lieu.

L’inesgalité de la pression de l’air qui, en mesme degré de chaleur, se trouve tousjours beaucoup plus pressé dans les lieux les plus bas.

Toutes ces conséquences seront déduites au long

OEuvres de Blaise Pascal, II page387.jpg
dans le traicté du Vuide[5], et beaucoup d’autres, aussi utiles que curieuses[6].


AU LECTEUR.


Mon cher lecteur. Le consentement universel des peuples et la foule des Philosophes concourent à l’establissement de ce principe, que la Nature souffriroit plustost sa destruction propre, que le moindre espace Vuide. Quelques esprits des plus eslevez en ont pris un plus moderé : car encore qu’ils ayent creu que la Nature a de l’horreur pour le Vuide, ils ont neantmoins estimé que cette repugnance avoit des limites, et qu’elle pouvoit estre surmontée par quelque violence ; mais il ne s’est encore trouvé personne qui ayt avancé ce troisiesme : que la nature n’a aucune répugnance pour le vuide, qu’elle ne fait aucun effort pour l’éviter, et qu’elle l’admet sans peine et sans resistance[7]. Les experiences que je vous ay données dans mon abregé destruisent, à mon jugement, le premier de ces principes ; et je ne vois pas que le second puisse resister à celle que je vous donne maintenant ; de sorte que je ne fais plus de difficulté de prendre ce troisiesme, Que la Nature n’a aucune repugnance pour le Vuide ; qu’elle ne fait aucun effort pour l’éviter ; que tous les effets qu’on a attribuez à cette horreur procedent de la pesanteur et pression de l’air ; qu’elle en est la seule et veritable cause, et que, manque de la connoistre, on avoit inventé exprés cette horreur imaginaire du Vuide, pour en rendre raison. Ce n’est pas en cette seule rencontre que, quand la foiblesse des hommes n’a pû trouver les veritables causes, leur subtilité en a substitué d’imaginaires, qu’ils ont exprimées par des noms specieux qui remplissent les oreilles et non pas l’esprit[8], c’est ainsi que l’on dit, que la sympatie et antipatie des corps naturels sont les causes efficientes et invoquées de plusieurs effects, comme si des corps inanimez estoient capables de sympatie et antipatie ; il en est de mesme de l’antiperistase[9], et de plusieurs autres causes Chimeriques, qui n’apportent qu’un vain soulagement à l’avidité qu’ont les hommes de connoistre les veritez cachées, et qui, loing de les[10] descouvrir, ne servent qu’à couvrir l’ignorance de ceux qui les inventent, et à nourrir celle de leurs sectateurs.

Ce n’est pas toutesfois sans regret, que je me departs de ces opinions si generallement receuës ; je ne le fais qu’en cedant à la force de la verité qui m’y contraint. J’ay resisté à ces sentimens nouveaux, tant que j’ay eu quelque pretexte pour suivre les anciens ; les maximes que j’ay employées en mon abregé le tesmoignent assez. Mais, enfin, l’evidence des experiences me force de quitter les opinions où le respect de l’antiquité m’avoit retenu. Aussi je ne les ay quittées que peu à peu, et je ne m’en suis esloigné que par degrez : car du premier de ces trois principes, que la nature a pour le vuide un horreur invincible, j’ay passé à ce second, qu’elle en a de l’horreur, mais non pas invincible ; et de là je suis enfin arrivé à la croyance du troisiesme, que la nature n’a aucun horreur pour le Vuide.

C’est où m’a porté cette derniere experience de l’Equilibre des liqueurs, que ie n’aurois pas creû vous donner entiere, si je ne vous avois fait voir quels motifs m’ont porté à la rechercher ; c’est pour cette raison que je vous donne ma lettre du [15][11] novembre dernier, addressante à Mr Perier qui s’est donné la peine de la fatigue avec toute la justesse et precision que l’on peut desirer[12], et à qui tous les curieux qui l’ont si long-temps souhaittée, en auront l’obligation entiere.

Comme, par un avantage particulier, ce souhait universel l’avoit renduë fameuse avant que de paroistre, je m’asseure qu’elle ne deviendra pas moins illustre après sa production, et qu’elle donnera autant de satisfaction que son attente a causé d’impatience.

Il n’estoit pas à propos d’y laisser languir plus long-temps ceux qui la desirent ; et c’est pour cette raison que je n’ay peu m’empescher de la donner par avance, contre le dessein que j’avois de ne le faire que dans le traitté entier (que je vous ay promis dans mon abrégé), dans lequel ie deduiray les consequences que j’en ay tirées, et que j’avois differé d’achever jusques à cette derniere experience, parce qu’elle y doit faire l’accomplissement de mes demonstrations. Mais comme il ne peut pas si tost paroistre, je n’ay pas voulu la retenir davantage, autant pour meriter de vous plus de recognoissance par ma precipitation, que pour esviter le reproche du tort que je croirois vous faire par un plus long retardement[13].




  1. 20 p. in-8o : « À Paris, chez Charles Savreux, Relieur, ord. du Chapitre, ruë Neufve N. Dame, proche sainte Geneviefve des Ardens, aux trois Vertus, 1648. » — Dans sa Défense de Pascal (p. 16 et suiv.), M. Abel Lefranc a écrit l’histoire de Savreux, qui fut avec Desprez l’éditeur de Pascal et de Port-Royal. Voir les Nécrologes 1728, p. 379, et 1761, t. I, p. 114. Les recherches ultérieures de M. Mathieu ont établi qu’en 1648, Savreux avait profité de la désorganisation des pouvoirs au début de la Fronde pour éditer des livres de science. Il avait fait insérer au catalogue de la Bibliographia parisina du Carme Louis Jacob, plusieurs publications, parmi lesquelles le Récit de Pascal figure à la page 40. Des Lettres Royales durent intervenir pour faire cesser la tolérance, ou l’abus, au 25 décembre 1649 (Revue de Paris, 15 avril 1907, p. 846). — Le Récit a été joint aux Traités de l’Équilibre des Liqueurs et de la Pesanteur de la Masse de l’Air, précédé d’un Avertissement : « On a aussi trouvé parmy les papiers de Monsieur Paschal un imprimé de l’Année 1648. de l’experience celebre faite en ce temps là sur la montagne du Puy de Domme en Auvergne que l’on a jugé à propos de joindre aux Traitez precedens, parce qu’elle est extremement utile pour leur intelligence, et qu’il n’en reste plus à present chez celuy qui l’avoit imprimée. » En 1893, le prof. Dr G. Hellmann a publié, d’après l’exemplaire de la Bibliothèque de Breslau, le fac simile de l’édition originale (No 2 de la série publiée à Berlin : Neudrucke von Schriften und karten über Meteorologie und Erdmagnetismus).
  2. M. Jaloustre a relevé l’absence de Perier, au Conseil de ville de Clermont, du 13 Novembre 1647 ; l’absence de Perier aux Conseils se prolonge jusqu’au 30 juillet 1648 (Réponse à une accusation de faux, p. 8–10).
  3. L’édition de 1663 porte le pust.
  4. En marge de la page 17 : Longueur du demy pied, sur lequel ont esté prises toutes les mesures des Experiences contenuës sur la Relation de Monsieur Perier. Voir ci-contre, le fac-simile de la page 17 dans l’édition originale.
  5. L’Avertissement placé en tête de la réimpression de 1663 (p. 164), contient un paragraphe à ce sujet : « Le Traitté dont il sera parlé en plusieurs endroits de cette Relation, est un grand Traitté que Monsieur Pascal avoit composé touchant le vuide qui s’est perdu, et dont on a seulement trouvé quelques Fragmens que l’on a mis cy-devant » (Les fragments sont dans notre édition, p. 513-530).
  6. Ces derniers paragraphes imprimés sur une feuille supplémentaire collée sur la page 17 de la publication originale où la conclusion Au Lecteur suivait primitivement : Tous les curieux le pourront esprouver eux-mesmes, quand il leur plaira. Voir le fac-simile ci-contre. Cette feuille supplémentaire porte elle-même un second carton où les dernières lignes toutes ces conséquences, etc., remplacent les deux lignes suivantes : « Et plusieurs autres choses, qui se concluent aussi par d’autres experiences ausquelles celle cy a donné lieu, etc. »
  7. Pascal s’appuie manifestement sur un passage de la lettre de Torricelli à Ricci (11 juin 1644) : « Je ne sache pas que personne ait dit qu’il peut se produire du vide sans fatigue et sans résistance aucune de la nature. » (Trad. Thurot, déjà citée, p. 11, 56, 157). Il est à remarquer que Pascal ne fait pas mention de Torricelli qui en effet n’avait pas « avancé » publiquement le « principe », et ne l’avait présenté, dans ses lettres, qu’à titre d’hypothèse.
  8. Pascal écrira dans des notes pour les Provinciales : « On ne consulte l’oreille que parce qu’on manque de cœur. » Ms. des Pensées, fo 12 ; sect. I, fr. 30. Voir la Conclusion des Traités publiés en 1663, infra, t. III, p. 255.
  9. Littré cite ce passage d’Ambroise Paré : « L’hiver augmente la chaleur du corps par antiperistase, c’est-à-dire par contrariété de l’air voisin. »
  10. L’imprimé porte descourir ; nous avons relevé des correction à la main sur les trois exemplaires des Bibliothèques de Paris.
  11. 16 dans le texte original.
  12. Il est à noter que les résultats de l’expérience de 1648 ont été vérifiés par Louis Perier en 1681, sur la demande de Toinard, qui avait écrit d’Orléans aux fils de Perier le 3 avril 1673 (voir les Machines nouvellement exécutées par le sieur Hubin, emailleur ordinaire du Roy, 1673, p. 17). Louis Perier répondit « à Thoynard, de Clermont, le 10e octobre 1681 » : Nous avons pris occasion du premier [voyage] pour avoir le plaisir de faire nous mesmes la celebre experience que mon pere fit autrefois sur le Puy-de-Domme… Nous trouvasmes precisement les mesmes differences de hauteur du vif argent que l’on avait remarquées à la premiere experience, c’est-à-dire 2 pouces et 2 lignes de moins au Puy-de-Domme qu’à Clermont. » (Bibliothèque Mazarine, ms. 4551.)
  13. L’imprimé original porte : que je croirais vous faire un plus long-temps retardement ; mais avec des corrections à la main sur les trois