Principes de la science sociale/54

Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (Tome 3p. 461-471).


CHAPITRE LIV.

DE L’ORGANISATION SOCIÉTAIRE.

§ 1. — Dans la nature, la dissemblance des parties est une preuve de la perfection de l’ensemble, — le plus haut degré d’organisation étant celui qui présente les différences les plus nombreuses. Plus l’organisation est supérieure, plus est complète la subordination des parties. Plus la subordination est parfaite, et plus harmonique et belle est l’interdépendance des parties. Plus cette interdépendance est complète, plus est forte l’individualité du tout et plus il a pouvoir de self-direction, de direction spontanée.

Dans toute la nature, le rang et la perfection d’organismes sont en raison directe du nombre et de la dissemblance des parties, comme on peut le voir en parcourant les degrés de l’échelle depuis la composition la plus simple de matière organique jusqu’à la structure de l’homme, chez qui sont reproduites toutes les formes et facultés d’être, sur lesquelles, pour le service de ses besoins, il lui a donné de régner. Cette loi, non-seulement marque le rang relatif des classes de créatures, mais elle sert aussi à mesurer les positions respectives des individus dont les différentes classes sont composées. — Le degré le plus voisin de la perfection se trouve dans ces hommes chez qui les qualités distinctives de l’humanité se trouvent le plus actives et le plus développées. Partant de ce principe, ces communautés d’hommes chez lesquelles nous trouverons la variété la plus étendue de différences, et mis en action leur développement le plus efficace, nous présenteront le degré le plus voisin de la perfection d’organisation sociétaire. Ces communautés, nous les verrons dans celles où les demandes pour les facultés humaine sont le plus diversifiées, — celles où les hommes sont en mesure de combiner le plus pleinement leurs efforts, — la vitesse du mouvement sociétaire » alors stimulant à l’activité tout le pouvoir qui jusque-là était resté latent, et donnant aux membres de la communauté l’aptitude pour passer des abrutissants labeurs de transport, à ceux de l’atelier et puis à ceux de l’agriculture savante.

Subordination de spécialités à une intention générale, — diversité de fonctions et d’usages combinés de manière à composer une harmonie parfaite d’action relative, c’est à la fois le signe et la preuve d’organisation[1]. L’homme, pris individuellement, est en santé et en efficacité dans son intérieur en proportion de l’énergie et de l’exactitude que les instruments corporels de sa volonté mettent à obéir au cerveau qui gouverne, — en même temps que ceux chargés de pourvoir à sa vie automatique fournissent le support à ses pouvoirs de volonté. Subordination absolue, dans toutes les parties, à la force motrice, est le caractère constant des organisations inanimées. Toujours sur l’éveil, la machine à vapeur, l’usine, le vaisseau, toutes les parties sont dans une prompte et complète obéissance ; — leur perfection se mesure sur l’exactitude de leur subordination.

Dans les organisations sociétaires, nous avons la même loi modifiée, mais non révoquée, par la liberté qui accompagne la vie humaine, — et qui implique responsabilité envers Dieu et envers l’homme. L’équipage d’un vaisseau, — les bras employés dans une fabrique, — les milliers de bras dont se compose une armée, — sont organisés et subordonnés en vue de l’exécution du travail auquel ils doivent coopérer en commun. C’est de même dans un gouvernement civil, — la subordination des sujets étant essentielle au bien-être et au progrès de la communauté, et à ces libertés tout individuelles qu’elle limite, aussi bien qu’à l’ordre national dont elle a pour objet de garantir la sécurité. — Le plus remarquable exemple d’organisation sociétaire est celui des Hébreux dans le désert, pendant la longue période écoulée entre le passage de la mer Rouge et l’entrée dans la Terre promise.

Dans la nature, plus l’organisation est parfaite et la subordination absolue, plus il y a interdépendance harmonieuse et belle des parties. Brisez une roche, un morceau de houille, chaque fragment reste aussi parfait qu’auparavant. Coupez un polype en une douzaine de morceaux, la force vitale continue à exister dans chacun, si bien que chacun redevient un animal parfait. En pareil cas, l’homme passera vite à l’état de poussière. C’est de même pour les sociétés, la mutualité d’interdépendance augmente à chaque degré du progrès depuis la forme sociétaire la plus simple que nous présente l’histoire de Crusoé et de son Vendredi, jusqu’à ce haut état d’organisation où des dix mille personnes s’entendent pour satisfaire au besoin public d’un simple journal, — ce qui fait profiter des cent mille de sa lecture, à un prix si minime qu’il échappe à peu près au calcul[2].

Dans la nature, plus il existe subordination complète et interdépendance des parties, plus est grand le pouvoir d’individualité de l’ensemble et plus est absolu le pouvoir de se diriger soi-même. La roche est attachée à la terre, elle n’obéit qu’à une seule force. L’oiseau s’élève à son gré dans l’air, ou effleure le lac. Le chien obéit à son maître. Le maître a pouvoir de se diriger et de diriger la nature. L’homme à l’état de santé, dont toutes les parties se meuvent en soumission parfaite au cerveau qui dirige, décide lui-même s’il veut sortir ou rester au logis ; — le malade, au contraire, est forcé de garder la chambre. Il en est nécessairement ainsi de la société. — Son pouvoir de se diriger elle-même augmente à mesure qu’augmente l’interdépendance entre les diverses parties, et celle-ci acquiert son développement à mesure que l’organisation se perfectionne et que la subordination est plus complète.

Organisation et subordination, association et individualité, responsabilité et liberté marchent de compagnie dans le monde social.

§ 2. — Plus la coordination des parties est parfaite, et mieux se complète le développement de chacune et de toutes. Plus sont nombreuses les différences dans une société, plus la subordination est parfaite et plus complète est leur interdépendance. L’ordre et la liberté vont s’élevant à chaque degré qui rapproche du type de l’organisation sociétaire. Exemples empruntés à l’histoire.

Dans l’homme, le cerveau fait l’office de coordinateur de tout le système, et l’existence d’une nécessité de coordination, d’une part, implique le devoir de subordination d’autre part.

Plus la coordination de l’ensemble est parfaite, mieux se développe chacune des parties. Faute de diriger vers l’estomac sa provision d’aliments, les bras et les jambes perdent leur pouvoir, les yeux s’affaiblissent, — le cerveau subit sa part de déperdition jusqu’à ce qu’enfin la vie cesse.

Plus il y a perfection de développement des diverses parties de l’homme, et différences marquées et nombreuses des qualités développées, plus s’accroîtra pour lui le pouvoir de maintenir commerce en lui-même et avec le monde extérieur, — la vitesse de circulation étant un caractère essentiel de la plus haute organisation. C’est de même pour une société : plus les différences y sont nombreuses » et plus augmente le pouvoir d’association, la subordination étant plus complète, et plus absolu ce respect dans le droit d’autrui, respect qui constitue la liberté la plus parfaite. À l’appui de ceci, nous reviendrons encore à notre diagramme accoutumé.

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A gauche, les différences sont peu nombreuses. L’organisation sociétaire n’existant pas, c’est uniquement la force qui fait loi ; le travailleur est esclave, et la terre continue à rester sans valeur. Sur la droite, les différences sont nombreuses, la société s’est organisée, — coordination et subordination se développant de compagnie, et l’homme gagnant en liberté.

Considérons l’ancienne Attique, nous voyons dans les nombreuses petites communautés qui ont occupé le territoire petit et stérile, les premiers et grossiers essais d’organisation sociétaire. La demande des pouvoirs humains étant très-limitée, les différences étaient peu nombreuses ; — chaque homme réunissait en lui les différents caractères de marin, négociant, soldat, artisan. L’interdépendance parmi les hommes existait à peine, et par conséquent elle était faible au dernier degré parmi les communautés auxquelles ces hommes appartenaient. — Chacune était prête, à chaque instant, à envahir le territoire de quelque autre, à y anéantir les droits delà personne et de propriété. Suivons-les plus avant. Nous trouvons les différences augmentant avec le développement de société, — coordination et subordination marchant du même pas avec l’augmentation de richesse et de population, jusqu’à ce qu’enfin apparaît sur la scène le corps sociétaire bien formé, avec Athènes pour capitale, pour tète, et Solon pour législateur. — Il exerce le pouvoir de co-organisation en donnant au peuple une constitution dans laquelle il est pourvu à la liberté d’une part, et de l’autre à la subordination, avec une sagesse supérieure à ce qu’on avait vu jusque-là dans le monde.

C’est pour avoir approché de l’ordre à un tel degré qu’Athènes occupe dans l’histoire un rang plus distingué qu’aucune autre communauté des temps anciens ou modernes. Ce premier pas, néanmoins, n’aurait dû être que le préliminaire d’un autre qui aurait conduit à l’interdépendance parmi toutes les petites communautés de la Grèce en masse, et à la subordination de chacune d’elles à un pouvoir central bien établi. Faute d’avoir poussé plus loin l’idée commencée, la Grèce devient le théâtre d’une guerre incessante ; et les différences disparaissent, — les communautés, libres naguère, se résolvent en masses de trafiquants et de soldats d’une part, et d’esclaves de l’autre.

Si nous comparons entre elles les deux politiques de Solon et de Lycurgue, nous trouvons que la tendance de la première a été de développer des facultés humaines et de produire des différences ; tandis que l’autre visait à limiter les occupations humaines et à prévenir les différences. Dans la première, l’interdépendance des diverses parties de la société, pendant près d’un siècle après Solon, fut une force constamment croissante, — qui stimula tout effort et produisit ce haut développement dont Athènes fut le théâtre. Dans l’autre, le système tendait dans la direction inverse. — Il anéantissait tout désir de distinction autre que celle qui s’acquérait par la force ou la fraude, et aboutissait à réduire la société en deux grandes classes : les grands propriétaires d’une part, et d’autre part les esclaves. Dans l’une des communautés, la subordination alla, pour un temps, se perfectionnant d’année en année. Dans l’autre, elle déclina à mesure que diminua le nombre des petits propriétaires, jusqu’à ce qu’enfin ils eurent tous disparu.

En traversant l’Adriatique, nous avons une reproduction de Sparte et non d’Athènes : — la fraude et la force, et non un développement d’interdépendance qui sont les bases de la puissance romaine. Ceux qui veulent s’ouvrir la route à la fortune doivent recourir au glaive et à lui seul. Aussi, l’histoire romaine ne nous présente-t-elle que la disparition graduée de ces différences parmi les hommes, sans lesquelles la perfection d’organisation sociétaire ne peut exister. L’Italie des premiers âges nous montre des cités nombreuses au sein de territoires qui sont la propriété des hommes qui les cultivent. L’Italie impériale, au contraire, n’offre à peu près qu’une cité qui fourmille de pauvres, de trafiquants et de banquiers, et que possèdent de grands propriétaires, qui font cultiver leurs lointains domaines par des esclaves. Il s’ensuit que l’histoire romaine, depuis l’époque dès Tarquins jusqu’à celle de Marius et de Sylla, dé Cicéron et de Catilina, d’Antoine et d’Octave, ne nous présente que développement de brutalité et d’insubordination d’une part, et de l’autre décadence du pouvoir de coordination, — le cerveau directeur s’affaiblissant à mesure que la terre se consolida et que la population tomba dans l’asservissement Étudiez cette histoire, vous y trouvez partout développement de tendance à séparer les consommateurs des producteurs, — à augmenter la proportion de la classe des intermédiaires, — à diminuer la demande de toute faculté humaine autre que celle que l’homme exerce en commun avec les animaux des champs, — la force brutale. Il en résulte que, tout vaste qu’ait été son empire, Rome n’a contribué que peu au fond général des arts et de la littérature, tandis que la petite Attique constitue le grand trésor auquel recourent ceux qui les aiment.

À la chute de l’empire et à la ruine générale des villes et cités, l’artisan et l’industriel disparaissent complètement. — La société se résout en ses éléments originels. — L’insubordination est universelle, — l’anarchie succède au peu d’ordre qui avait existé auparavant. Plus tard, nous trouvons Charlemagne engagé dans le travail de coordination, et cherchant à commander la subordination ; — il convoque des assemblées composées des diverses parties de la population, et il institue des lois que tous, grands et petits, sont tenus de respecter. À sa mort, le pouvoir de combinaison disparaît soudain, cédant la place à l’anarchie et à l’insubordination ; — le système féodal, tel qu’il exista en Allemagne et en France, reconnaissait pleinement le pouvoir du maître sur l’esclave, tandis qu’en pratique, il niait la nécessité de subordination de la part du maître lui-même. Ici nous avons une nouvelle dissolution de la société en ses éléments, avec une disparition ultérieure et plus complète des différences parmi les différentes parties. — Esclaves et nobles abondent, la force physique est la loi sous laquelle tout doit se courber[3]. La suite de l’histoire de France, nous l’avons déjà vu, nous montre un perpétuel effort pour établir la subordination avec des insuccès répétés, par la raison qu’on oubliait de s’attacher an développement d’une diversité d’emplois qui pût engendrer la demande pour les qualités dont la possession distingue l’homme véritable de la brute[4].

§ 3. — La subordination devient plus complète à mesure qu’augmente la concurrence pour l’achat du travail, — le travailleur gagnant alors en liberté. L’insubordination croissante suit l’accroissement de concurrence pour la vente du travail, — et le travailleur est de plus en plus asservi. Le premier cas est celui des pays qui se guident sur les principes de Colbert. L’autre est celui des pays qui adoptent les doctrines de l’école anglaise. Phénomènes que présentent l’Angleterre et les États-Unis.

Dans les autres parties de l’Europe, nous rencontrons l’insubordination en raison de l’absence de ces différences sans lesquelles la société ne peut acquérir sa forme naturelle, nul homme devenir libre, — par exemple en Angleterre à l’époque des Plantagenets, — en Écosse sous les Stuarts, — au Danemark, dans la période antérieure à Frédéric III, — et en Pologne jusqu’au jour du partage.

L’histoire de tous les pays nous apprend que, dans tout cas de civilisation progressive, à mesure que les facultés latentes de l’homme se sont développées, — que le pouvoir d’association s’est renforcé, — que l’homme est devenu davantage maître de la nature et de lui-même, — que la société a tendu à prendre sa forme naturelle, — que la concurrence pour l’octroi du travail a augmenté, — la subordination est devenue plus complète, et en même temps tous ont monté dans l’échelle de l’être, et le travailleur a gagné en liberté. Si nous examinons le mouvement des sociétés en déclin, nous trouvons l’inverse, — l’uniformité se substitue à la différence, — l’anarchie et l’insubordination prennent la place de l’ordre, — et le travailleur retombe dans l’asservissement. Nous voyons autour de nous que les hommes ont gagné en liberté dans tous les pays qui ont suivi la trace de Colbert ; — ainsi la terre s’est divisée, et le travailleur est devenu plus maître de la nature et de lui-même en France et dans tous les pays du centre et du nord de l’Europe, et s’est développée la tendance à ce respect pour les droits d’autrui, sans laquelle il ne peut exister de liberté réelle.

Notre regard, dirigé vers les pays qui suivent la trace ou reçoivent la direction de l’Angleterre, rencontre, en Irlande, une insubordination ayant pour conséquence une destruction de la vie, de la propriété, du bonheur, telle qu’on n’en avait vu nulle part ; à la Jamaïque, un état incessant de guerre entre l’esclave et son maître, qui aboutit à les ruiner tous les deux ; — en Turquie, disparition complète de l’organisation sociétaire ; — Mexique, une grande communauté qui marche vite à sa dissolution ; — dans l’Amérique espagnole, une série sans fin de guerres ayant pour objet de décider qui dirigera le mouvement sociétaire ; — dans l’Inde, une révolte avec une destruction incalculable de vie et de propriétés[5].

Venant à l’Angleterre elle-même, nous trouvons une guerre perpétuelle entre les classes : les capitalistes pensant, avec M. Huskisson, « que pour que le capital obtienne une rémunération convenable le travail doit être à bon marché, » et le travailleur protestant contre cette doctrine qui conduit à l’asservissement de ses enfants et de lui-même. Comme une conséquence viennent à chaque instant les « grèves » qui causent une grande perte à la communauté et finissent toujours par la défaite du travailleur. Le résultat est que la terre se consolide de plus en plus, que le petit propriétaire et le petit fabricant disparaissent de la scène, que le pouvoir d’association décline et que chaque année s’accroît la difficulté de diriger la machine sociétaire[6].

Aux États-Unis nous trouvons les deux conditions indiquées. Les vues de la partie Sud de l’Union tendent à une agriculture exclusive ; tandis que celles du Nord sont pour une industrie variée et un commerce actif. Dans la première, l’insubordination croissante se manifeste par une nécessité de faire passer des actes qui retirent, par degrés, les droits concédés naguère à l’esclave : dans l’autre, qui est, comme nous l’avons vu, entraînée sur la pente de l’Angleterre, l’insubordination croit journellement en même temps que la moralité diminue ainsi que le respect aux droits de la personne et de la propriété[7].

Tous les faits de l’histoire peuvent donc être invoqués à l’appui de la proposition : que l’organisation sociétaire se complète, la subordination se perfectionne, — et l’homme gagne en liberté, — en raison directe du rapprochement du consommateur et du producteur du développement d’une agriculture savante et de l’écart diminuant entre les prix des denrées premières et ceux des utilités achevées.

§ 4. — Dans le monde physique et dans le monde social l’harmonie de mouvement, — l’interdépendance, — est un résultat de cette attraction locale qui maintient une parfaite indépendance. La subordination croit avec l’accroissement du pouvoir de libre direction personnelle et de protection. L’harmonie est un résultat de l’égale action de deux forces qui s’opposent l’une à l’autre. Elle naît dans tous les pays où l’action coordinatrice est en accord avec les principes de la science sociale.

Plus se complète le développement de différences parmi les hommes, plus se perfectionne le pouvoir de se diriger soi-même, plus se réalise leur interdépendance ; et plus il y a la tendance à l’harmonie dans les rapports sociaux et de respect mutuel de la part du travailleur et du capitaliste ; plus considérable sera la production, plus rapide la circulation, plus équitable la distribution, plus absolue la subordination et plus grande la tendance vers la liberté pour l’humanité entière. Moins cependant il y aura tendance à ce que se produisent ces freins positifs à l’augmentation de population sur lesquels compte M. Malthus et que le monde a dénommés : guerre, peste et famine.

La vérité de ceci est manifeste pour tous ceux qui voient dans l’homme pris individuellement le type de cet homme colossal auquel nous appliquons le nom de société, — et qui apprécient le fait qu’une même grande loi gouverne la matière sous toutes ses formes, soit systèmes de montagnes, soit communautés d’hommes. Dans tout notre système solaire, harmonie de mouvement — interdépendance — est un résultat de cette attraction locale qui assure une parfaite indépendance. C’est de même pour les nations : la tendance à la paix et harmonie parmi elles est en raison de leur interdépendance ; laquelle à son tour en raison directe de leur indépendance. De même que chez l’individu, le pouvoir d’association croit avec le développement d’individualité et que celui-ci marche avec le développement de l’habitude de combinaison, la tendance à l’action politique croit chez la communauté avec le développement de centres locaux et l’accroissement de leur indépendance, — et la subordination aux lois du droit et de justice parmi les nations croit avec l’accroissement du pouvoir de se diriger et de se protéger elles-mêmes. Il y a ici, comme partout dans la nature, action et réaction égales et contraires, — et l’harmonie résulte de l’équilibre parfait entre deux forces qui s’opposent l’une à l’autre.

C’est néanmoins l’inverse qu’on nous affirme dans les livres anglais. Ils nous enseignent que la paix universelle est de suivre un système qui vise à une centralisation de tout le pouvoir manufacturier du monde, — en dépouillant les diverses nations de toute aptitude à développer les pouvoirs latents tant de l’homme que de la terre, — en les parquant dans le labeur de gratter le sol et de l’expédier à des marchés lointains, ce qui arrête tout développement de l’agriculture. Sous ce système, l’interdépendance au sein de la société disparaît, en même temps qu’augmente la dépendance, avec tendance correspondante au développement d’insubordination et à ce que se produisent a les freins positifs » de l’école moderne. L’effort qui se poursuit aujourd’hui pour établir une centralisation trafiquante, — ce système prêché par l’école actuelle anglaise, — tend à amener un état de choses semblable à celui qu’a présenté la France à l’époque de la Jacquerie, l’Allemagne à l’époque de Jean de Leyde et ses anabaptistes, l’Angleterre à celle de Henri VIII, où 72.000 criminels furent pendus sous un seul règne ; en Hollande à l’époque de Fletcher, en Irlande dans lé siècle actuel, et dans l’Inde à ce moment même, — cet état de choses où l’insubordination a pour compagne une division de société en deux grandes forces : les très-riches et les très pauvres, le maître et l’esclave. C’est ainsi qu’il a donné naissance à la doctrine d’excès de population, qui n’est que celle de l’esclavage, de l’anarchie, de la ruine sociétaire, comme la condition finale de l’humanité, — et qu’il l’a présentée comme une conséquence de lois émanées d’un être tout sage et tout-puissant, qui pouvait, à sa volonté, instituer des lois en vertu desquelles liberté, ordre, paix et bonheur auraient été le lot de cette même humanité.

Que ces dernières lois ont été instituées, — que)e plan de la création n’est pas une déception, — qu’il n’est point souillé des erreurs qu’a signalées M. Malthus, — cela est prouvé par tous les faits que nous présentent les communautés du monde qui progressent, — l’habitude de paix entre les individus et les nations, augmentant par l’augmentation de population et l’accroissement du pouvoir de se diriger soi-même. Plus ce pouvoir se perfectionne, et plus il y a tendance au progrès. — Le misérable esclave de 1a nature cédant par degrés la place au maître de la nature, chez qui le développement du sentiment de responsabilité envers sa famille, son pays, son Créateur et lui-même, suit le développement du pouvoir de guider et de diriger les diverses forces placées sous son empira. Ce dernier s’accroît dans tous les pays où les énergies sociétaires, représentées par leurs centres coordinateurs, sont le mieux dirigées pour écarter les obstacles à l’association et la combinaison, et par conséquent plus en accord avec ces lois naturelles qui constituent la science sociale.

  1. Voy. précéd., vol. I, p. 58,
  2. Voyez précéd., vol II, p. 301.
  3. L’insurrection de la Jacquerie, en 1351, et les horreurs qui l’accompagnèrent était une conséquence nécessaire de ce que, chez les nobles de France, toute subordination avait disparu pendant les guerres avec l’Angleterre. Voy. Sismondi, Hist. de France, vol. X, p. 530.
  4. Voy. précéd., vol. I, p. 280.
  5. M. Michelet, s’adressant aux Anglais dans l’Inde, dit : qu’il les voit partout sur la surface du globe, mais n’ayant pris racine nulle part. La raison, c’est que vous cueillez et sucez la substance de la terre, mais que vous ne plantez rien, — ni sympathie ni pensée. N’apportant avec vous aucune idée morale, vous n’avez fondé nulle part. Votre Inde, par exemple, un des plus beaux empires que le soleil ait contemplés, — qu’en avez-vous fait ? Il s’est flétri dans vos mains. Vous restez à l’extérieur de lui, vous êtes un corps parasite qui sera chassé demain. Vous avez trouvé ce merveilleux pays pourvu d’un commerce, d’une agriculture, que lui reste-t-il à exporter, excepté l’opium ? Nul anglais qui aille dans l’Inde pour s’y établir ; point de mariage avec les indigènes. Les Anglais partiront un jour ne laissant d’eux nulle trace, si ce n’est l’anéantissement du commerce et de l’industrie de l’Inde, et la ruine de son agriculture.
      À l’appui des considérations du Français distingué, voici un passage d’une lettre d’un fonctionnaire anglais dans l’Inde, publiée par un journal de Londres :
      « D’années en années nous avons agi comme si nous n’étions sous aucune responsabilité morale quelconque, — comme si l’Inde était une chose faite tout exprès pour notre simple avantage dans ce monde et pour rien autre, — comme si les indigènes étaient au niveau des bêtes sauvages des jungles, ou étaient des créatures sans défense, créées uniquement pour porter du bois et tirer de l’eau, pour être les esclaves de l’homme blanc, — comme si toute prétention de leur part à la portion d’héritage que Dieu leur a assignée était une insigne trahison, — comme si des opinions, des coutumes, des usages aussi anciens que ces montagnes et aussi chéris d’eux que la liberté le puisse être de l’Anglais, devaient être quittés et mis de 6ôté aussi aisément qu’on jette un vieux bonnet, du moment qu’ils ne cadraient pas avec les notions de John Bull ou faisaient obstacle à son égoïsme et à sa cupidité. Voilà exactement ce que nous avons fait depuis ces vingt dernières années. Nous avons tenté une foule de choses que les plus hardis, les plus téméraires de leurs souverains indigènes n’auraient jamais eu la folie de risquer, par exemple : cette maudite rage d’annexer ; les viles et misérables corruptions, précarisations, extorsions pratiquées dans nos tribunaux civils et par la police ; un système de tenure de la terre, inventé par nous, qui, bien que beau et spécieux en théorie, et dans un livre ou dans un discours au parlement, a été le plus désastreux possible pour les cultivateurs indigènes, et les a laissés entièrement à la merci des marchands et des usuriers, et a été simplement la ruine du malheureux ryot... Personne n’a écouté leurs plaintes, tout le monde les a traités avec mépris jusqu’à ce qu’enfin ils ont en recours au seul mode de redressement qui leur fût laissé, — la désobéissance, l’insurrection, la révolte organisée. Et je déclare que de toutes les horreurs et les tristes calamités qui ont suivi, c’est l’Angleterre qui est responsable. »
  6. « Nous mettons le pauvre dans la poussière par notre politique générale, et nous nous savons un gré infini de le relever en lui faisant la charité. » Fonblanque. Voyez aussi précéd., vol. I, p. 463.
  7. Voy. précéd., vol. II, p. 257.