Principes de la science sociale/44

Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (Tome 3p. 199-223).


CHAPITRE XLIV.

DE LA CONCENTRATION ET DE LA CENTRALISATION.

§ 1. — La concentration tend à développer les facultés individuelles, à augmenter le pouvoir d’association et à favoriser le commerce.

La population de la vallée heureuse débute dans le travail cultural par les pentes des hauteurs qui la séparaient du monde extérieur. Si nous l’étudions à ses premiers pas dans un état social, nous trouvons une famille accidentellement disséminée çà et là, — cultivant les sols pauvres et maigres — tout en ayant sous les yeux d’autres sols riches de toutes les qualités requises pour rémunérer libéralement le travail. Mais la nature est alors toute puissante et l’homme pauvre est faible. Il doit entrer en lutte avec elle sur les points où elle aussi se montre faible. — C’est là qu’elle peut le moins pour le bien, et par la même raison c’est là aussi qu’elle est le moins capable de résistance.

La famille se multiplie, il s’accumule de la richesse, nous la voyons descendre lentement pas à pas vers le fond de la vallée — et sans sortir de son sein. La culture s’étend, — les facilités de communiquer s’accroissent — la jeune population est de plus en plus en mesure de s’associer — et vient la tendance de relier les différents établissements par des mariages. La population s’accroissant davantage, les professions se diversifient. — Les fils du cultivateur se font serruriers et tanneurs, tailleurs, chapeliers, maçons et charpentiers, tisserands et fabricants, et comprennent de plus en plus l’avantage qui résultera du développement de commerce. Les échanges deviennent d’année en année plus nombreux — la petite communauté va se complétant de plus en plus, et devenant de plus en plus capable de se suffire à elle-même, dût-elle être pour toujours privée de communication avec le reste du monde. Plus se perfectionne le pouvoir de l’individu de commander les services de la nature, plus s’accroît sa richesse, — plus il s’individualise et devient indépendant, — mais aussi plus il acquiert d’aptitude pour sa combinaison avec ses semblables. Il en est de même pour les communautés ; — leur aptitude à entretenir des rapports avec les autres s’accroît à mesure qu’elles sont de plus en plus en état de se suffire à elles-mêmes.

Entrons chez un de ces heureux fermiers, « Il est entouré de sa femme et de ses enfants, il occupe la place d’honneur parmi les objets de son affection et c’est parmi eux qu’il cherche le bonheur. » Supposer que cette concentration des pensées rende l’homme incapable d’association avec ses semblables, serait une grande erreur, — car la faculté de ne point s’éloigner de sa demeure est une conséquence directe de la facilité croissante de la combinaison. Avec le meunier à côté de lui, il n’est point obligé de quitter sa ferme, pour faire transformer son grain en farine. S’il a pour voisins le tanneur, le chapelier, le tisserand, il discute avec eux le tracé d’un chemin, l’ouverture de rues dans le petit bourg, la construction d’une église, d’une école ; il combine avec eux et tout le voisinage des mesures de sûreté commune, et aussi avec eux les contributions à ce sujet. La combinaison développe la sécurité, facilite l’accroisse-ment de richesse, et à son tour la richesse lui permet de plus en plus de concentrer ses pensées et d’économiser son temps. Ceci à son tour facilite un nouvel accroissement de richesse, car il est mis de plus en plus à même de réfléchir sur les mesures favorables à la prospérité commune, — de donner de son loisir pour venir en aide à ceux qui ont moins bien réussi que lui — de dépenser du temps et de l’intelligence à acquérir plus de connaissances, —et ainsi de faire progresser, de toutes les manières, les intérêts de la société dont il a le bonheur d’être membre. Les travaux publics se divisent, la tâche de chacun est légère — et ces travaux coûtent peu exécutés par ceux-mêmes qui contribuent à en faire les frais. Tout le monde ainsi occupé, la richesse augmente vite, en même temps que diminue la quantité de l’effort requis pour le maintien de cette sécurité entière de la personne et de la propriété, sécurité dont le désir est ce qui pousse l’homme à s’associer avec ses semblables.

La culture s’étend graduellement sur les sols riches, la production se développe sur une plus vaste échelle et l’augmentation rapide de richesse se manifeste par un accroissement du pouvoir de dominer et diriger les grandes forces de la nature, dont le pouvoir de résistance à l’effort humain diminue dans la même proportion. L’engrais abonde, car le consommateur est venu se placer à côté du producteur ; meuniers, charpentiers, fermiers, serruriers, pratiquent entre eux l’échange direct ; il y a économie de force. Le cheval et le chariot qui ont peu à faire sur les grands chemins peuvent donner plus de services à l’extension de la culture ou à l’embellissement du petit domaine.

Plaçons-nous au sommet de la montagne d’où notre regard découvre les diverses petites vallées qui en divergent, ça été de même dans toutes. Chacune a commencé le travail cultural par les pentes élevées et les terres pauvres, et l’attention s’est dirigée vers un centre commun, placé parmi les sols plus riches. Dans chacune, la facilité croissante de combinaison dans leur propre sein a eu pour résultat d’accroître le pouvoir de nouer des relations avec les autres — ce dernier pouvoir s’est manifesté par la construction opérée graduellement de routes qui conduisent sur les crêtes qui forment les lignes de séparation.

La fréquence croissante des rapports fait que se répand l’habitude d’union si bien commencée dans chacune. L’accroissement de richesse et de population amène un commerce plus rapide ; la consommation suivant de plus près la production, chacun trouve sur-le-champ acquéreur pour son travail ou pour ses produits. L’habitude de combinaison se développant, une plus large association se forme qui a pour but le maintien de la paix et de l’harmonie parmi les différentes communautés que nous avons vu naître. L’union devenant plus complète on fait des règlements pour déterminer les rapports des communautés entre elles, — et on réserve à la corporation générale la tâche de régler les rapports avec le monde extérieur. Des lois générales embrassent dès lors l’ensemble de ces sociétés, qui forme une grande pyramide, large à la base, étroite au sommet.

Considérons la population de toutes ces communautés, nous voyons que pour les membres pris en particulier, l’importance de ces lois diminue en raison de l’accroissement de distance. C’est d’abord le home, le foyer domestique ; puis la maison commune, le foyer de plusieurs familles ; enfin le foyer général de plusieurs communautés. Dans le premier chacun trouve sa principale source de bonheur ; — dans le second les moyens d’augmenter ce bonheur par la combinaison avec ses voisins pour l’entretien de chemins à son usage et au leur, — pour l’entretien d’écoles à l’usage de ses enfants, d’une bibliothèque à son usage, d’une église fréquentée par sa famille. Dans le troisième, il combine avec des voisins plus éloignés pour l’entretien de grandes routes dont il use parfois et pour le règlement d’affaires générales qui le préoccupent en certaines occasions ; tandis qu’il a dans le règlement de celles de sa communauté un intérêt à chaque heure du jour, et dans celles de sa propre maison un intérêt qui ne cesse ni jour ni nuit.

Les lois générales n’empêchent pas que la législation locale reste intacte, celle de chacun des corps plus petits conservant son identité tout entière que rend plus parfaite la combinaison avec les législations voisines. L’union de toutes ajoute au pouvoir de chacune pour le maintien de cette sécurité parfaite de la personne et de la propriété, qui est si essentielle pour que la richesse et la force augmentent et pour que la culture s’étende sur les sols plus riches. Chacune, ayant son propre gouvernement pour régler les matières qui concernent ses membres particuliers, se soumet aux règles générales qui déterminent les rapports entre ces mêmes membres et ceux des communautés avec lesquelles il y a association. À mesure que la base de chacune s’élargit, la culture s’applique de plus en plus aux sols plus riches ; et à chaque pas dans cette direction, leurs relations deviennent de plus en plus intimes en même temps que l’habitude de l’union s’accroît et que s’accroît la puissance et que se développe l’individualité. Chacune maintenant a ses églises particulières et ses écoles. Chacune a le producteur et le consommateur établis l’un près de l’autre. Chacune a ses routes et ses ponts. Chacune a ses tribunaux locaux pour juger les affaires parmi sa population. Comme le mécanisme est simple, les frais sont peu de chose — ceux qui veillent aux affaires de la communauté le font dans les instants de loisir que leur laisse leur profession spéciale, et ils désirent perdre peu de temps. Avec le temps, vingt, trente, cinquante ou cent communautés — naguère disséminés sur le territoire et séparées par de vastes forêts, des cours d’eau profonds et rapides, des collines ou des montagnes, se trouvent liées l’une à l’autre pour former une pyramide plus grande ou un État. La concentration parfaite n’en continue pas moins d’exister ; — les règlements locaux continuant à gouverner les intérêts locaux, les juges locaux à décider les procès locaux. Les routes et les ponts locaux se construisent sous la direction de fonctionnaires locaux ; tandis que les moulins, les usines, les boutiques libèrent le fermier de la taxe de transport, — formant demande sur le lien même pour tous les produits de la terre.

Avec la richesse et la population qui s’accroissent, la grande union gagne en puissance par suite du développement des parties qui la composent. — Elles, à leur tour, croissent en force parce qu’elles ont le contrôle parfait sur leur commerce domestique, — ce commerce, le plus important pour l’homme. Le progrès se manifeste par le nombre croissant que chaque communauté présente d’individus possédant chacun son propre champ et sa propre maison sur lesquels il concentre ses efforts pour améliorer son bien être, celui de sa femme, celui de ses enfants, les êtres sur qui convergent ses espérances de bonheur, à l’aisance, au confort, aux jouissances de qui il est prêt en tout temps à consacrer ses facultés physiques et intellectuelles. La machine est simple, elle se meut d’elle-même, — chaque homme fournissant sa part de mouvement. L’ouvrage est fait et il est difficile de voir par qui ; la tâche n’est point rude, répartie entre plusieurs. Comme sa forme est naturelle, la tendance à la stabilité est complète. Sa capacité de résistance est grande, mais son pouvoir d’attaque est faible, d’où résulte la tendance à la paix.

§ 2. — Doctrines d’Adam Smith au sujet de la concentration et de la centralisation.

C’est là la concentration, un mot qui exprime précisément la même idée que présente à l’esprit celui de commerce ou société. — C’est la forme simple et naturelle imaginée par Adam Smith lorsqu’il parle de cet ordre de choses que la nécessité impose en général et qui est favorisé par les penchants naturels de l’homme. — Si les institutions humaines n’avaient jamais perverti ces penchants naturels, les villes, selon lui, n’auraient jamais pris plus de développement que n’en pouvaient supporter l’amélioration et la culture du territoire dans lequel elles étaient situées ; et les hommes, affranchis de la tyrannie du trafic, — auraient été à même de jouir des charmes de la vie rurale « et de la tranquillité d’esprit » qui l’accompagne et que l’auteur de la Richesse des Nations admirait si passionnément. Plein de foi dans la tendance de l’humanité vers le commerce, comparé avec le trafic et le transport, il ne pouvait manquer de voir quelle grande iniquité envers les fermiers résulterait de la séparation des consommateurs et des producteurs, qu’on cherchait à produire chez la population parmi laquelle il vivait et à laquelle s’adressait son livre. Il est évident que ses yeux étaient grands ouverts sur l’immense avantage qu’il y a partout à combiner des tonneaux de subsistances et des tonneaux de laine sous la forme de pièces de drap, ce qui donne au cultivateur la faculté d’entretenir des relations avec les pays lointains.

Très-soigneux des avantages de la concentration, il se montre dans tout son livre opposé à la centralisation. L’une, en regardant toujours à l’intérieur pousse à l’amour du foyer de famille et d’un bonheur tranquille ; en facilitant le commerce, elle pousse à l’amour de l’union ; en libérant le fermier de la plus oppressive de toutes les taxes, elle aide à créer une agriculture éclairée ; en favorisant l’accroissement de richesse, elle permet à l’homme d’avoir du loisir pour réfléchir sur tout ce qu’il observe autour de lui, et sur les souvenirs laissés par les générations précédentes ; en développant les facultés individuelles, elle favorise l’habitude de l’indépendance dans la pensée et dans l’action ; en mettant chacun en état de combiner avec tous, elle facilite l’association et ainsi développe l’homme, — le sujet de la science sociale.

En regardant toujours à l’extérieur, la centralisation tend à fomenter la guerre et le désordre, — ce qui amène le dégât des occupations pacifiques, empêche l’accroissement de richesse, et retarde le développement des pouvoirs vastes et variés de la terre. Sous elle, les hommes sont forcés de se mouvoir en masse gouvernés par des ministres, des généraux et des amiraux. — L’habitude de l’indépendance de pensée et d’action ne peut exister. L’homme ne dirige point ses propres affaires ; l’homme n’applique à son gré, ni son travail, ni les produits qui en sont le fruit. L’État a le maniement de toute chose utile est lui-même composé de ceux qui vivent de profits dérivant du maniement des affaires des autres.

Par sa tendance à assurer la continuité du mouvement de la société et à renforcer de jour en jour la sécurité, la première conduit à élever la proportion du capital fixé au capital mobile tandis que l’autre, — qui produit toujours l’interruption et l’insécurité, — accroît le mobile aux dépens de celui qui est fixé. L’une vise à la paix, la richesse, la liberté ; l’autre à la guerre, au paupérisme et à l’esclavage.

§ 3. — Plus la circulation s’accélère, plus il y a tendance à la concentration, l’harmonie et la paix.

Plus il y a vitesse de circulation dans la société, plus grande est la tendance vers la concentration, — vers le maintien de la paix, l’accroissement de richesse, le développement de l’homme réel, l’être fait à l’image de son Créateur, et doué de facultés qui loi assurent l’empire et la direction des forces de la nature. Prouvons-le en revenant à notre diagramme.

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À gauche nous voyons le négociant ou le chef guerrier prendre une large proportion dans le produit du travail et laisser si peu au travailleur, que celui-ci reste dans l’esclavage. À droite, la proportion que les intermédiaires ont à diviser entre eux est faible, tandis que le travail est largement payé. Dans le premier cas le pouvoir du trafic dans l’achat du service est excessif ; dans l’autre il est très-faible.

Nous avons montré les pacifiques effets de la belle loi de nature qui régit et détermine la distribution des choses produites, et nous l’avons fait de manière à éveiller une attention sérieuse. En consultant l’histoire de tous les pays, nous trouvons que lorsque la population est faible, les salaires sont très-bas et la proportion prise par le négociant ou le chef guerrier dans les produits du travail très-grande, — ce qui lui donne facilité de soudoyer des hommes pour l’aider dans la réussite de ses projets. Il en est de même aujourd’hui chez toutes les nations en déclin. — Il est plus facile de louer, pour le service militaire, des milliers d’hommes en Irlande, dans l’Inde ou au Mexique, que des centaines dans Massachusetts. Il en était ainsi dans les premiers âges de l’Angleterre ; nous le voyons par l’énorme proportion de la population qui, sous les Plantagenets, était constamment en campagne. De même, dans la vieille France, comme le prouve la facilité que rois et nobles trouvaient à lever des armées sous les règnes des différents souverains de la maison de Valois. Les châteaux des comtes et des ducs, où manquaient tous les conforts les plus ordinaires de la vie, renfermaient une foule d’hommes d’armes ; et pourtant les revenus de puissants personnages que des centaines, si ce n’est même des milliers d’hommes, suivaient à la guerre, égalaient tout au plus les revenus d’un cultivateur actuel qui a de l’aisance. Et sans remonter plus haut qu’à la moitié du siècle dernier, « Cameron de Lochiel, un seigneur, nous dit Adam Smith, dont le revenu annuel ne dépassa jamais 500 livres, conduisait à l’armée rebelle huit cents hommes. » Dans l’autre parti, le laird de la petite lie de Sky, ne fournissait pas moins que 2.000 hommes à la cause du Gouvernement.

Il en est ainsi, même aujourd’hui, dans les États esclaves de l’Union américaine. Dans une habitation de planteur, dont le mobilier est assez souvent misérable et où il est bien rare de rencontrer un tapis, des livres, un tableau, vous trouvez une foule de domestiques. On en emploie une demi-douzaine à faire ce que ferait un seul. — Les mêmes faits se présentent à nous dans tous les pays, tant anciens que modernes, à mesure que nous nous éloignons des époques ou des lieux où il y a rapprochement entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées et que nous avançons vers ceux où il existe un large écart.

Sur la droite du diagramme, le soldat et le trafiquant ont un faible pouvoir de perturbation. Aussi le commerce prospère, — la circulation s’accélère de jour en jour, les facultés intellectuelles se développent, la richesse et la liberté font de grands progrès. Sur la gauche, le pouvoir du soldat et du trafiquant est grand ; aussi le commerce décline, — la circulation se ralentit, l’homme perd de plus en plus en liberté, à mesure que nous allons de ce côté.

C’est la concentration qui progresse sur un côté, — l’homme et la terre gagnant en valeur et la société prenant de plus en plus cette forme naturelle décrite par Adam Smith. C’est la centralisation qui, de l’autre côté, gagne du terrain, l’homme et la terre perdant en valeur et la société prenant cette forme qui, selon l’école Ricardo-Malthusienne, est celle ordonnée par avance par l’être suprême, alors qu’il donne à l’homme les facultés nécessaires pour le mettre en état de soumettre et de diriger les pouvoirs vastes et variés de l’air et de la terre.

§ 4. — La centralisation tend à diminuer à mesure que la terre et le travail gagnent en valeur.

L’étude de l’histoire grecque nous montre, pendant plusieurs siècles une tendance à l’union, telle que nous venons de la décrire. — qui se manifeste dans la formation graduée de l’État athénien et des autres, et dans les combinaisons développées pour l’entretien des jeux olympiques, athéniens, neméens, aussi bien que dans la ligue amphyctionique. Nous la retrouvons dans l’union des cités du Latium, des communautés des Pays-Bas et de l’Inde. La pauvreté de l’homme aux époques primitives, son impuissance d’exploiter les sols riches, font qu’on le trouve invariablement occupant les sols élevés et pauvres ; et de là ces disputes fréquentes pour la possession de terrains qui pourraient nous sembler avoir été d’une importance complètement insignifiante. La pauvreté tend ainsi à enfanter la guerre, laquelle à son tour, arrêtant la circulation et augmentant la difficulté de se procurer des subsistances, enfante la nécessité d’une guerre nouvelle, comme on le voit si bien à chaque page de l’histoire française.

Au moyen âge elle présente une suite de guerres civiles, rarement interrompues, si ce n’est lorsque rois et barons s’unissent pour piller leurs voisins plus faibles. Les conséquences se manifestent dans le fait, que, jusqu’à la Révolution, le droit au travail fut considéré un privilège, pour lequel on devait payer à la couronne, tandis que rois et noblesse se constituaient eux-mêmes les canaux qui servaient à l’écoulement de la richesse du royaume vers les nations étrangères, en échange d’objets de luxe qui n’auraient pu être produits dans le pays. Les onze douzièmes des produits de la terre avaient à quitter le lieu de production en payement de la taille et d’autres taxes — et le peuple était corvéable à volonté pour construire les routes qui servaient à les conduire à la cité centrale pour la distribution. Nulle part en Europe la centralisation n’était plus complète. Nulle part les obstacles dans le trajet du producteur au consommateur n’étaient plus grands. Nulle part aussi, — les extrêmes se touchant toujours, — le peuple ne fut plus pauvre et ceux qui le gouvernaient n’eurent plus de faste. La centralisation dans ce pays est encore excessive. Pour obtenir la permission de réparer une route, il faut que les ordres viennent de Paris — passant par une série de formalités et exigeant la coopération d’une armée de fonctionnaires. Le propriétaire d’un terrain houiller, qui désire ouvrir un puits pour l’exploitation, doit demander la permission à Paris, — permission qu’il doit payer largement et qu’il n’obtient qu’après avoir attendu des années. La population d’une ville désire fonder un banque ; elle ne le peut à cause d’un monopole qui est assuré à quelques individus, propriétaires de la banque de France. Le boulanger qui veut ouvrir une boutique doit se pourvoir d’une patente, qu’il lui faut payer. Un fils désire aider son père à supporter sa mère et ses sœurs, mais il se trouve que l’État a une hypothèque sur son service militaire qui grèvera quelques années des plus importantes de sa vie. Arrêter la circulation semble être le principe de la société française. Néanmoins elle a recueilli de tels avantages du système qui tend à rapprocher le producteur du consommateur et à libérer le fermier de la taxe oppressive du transport, que la production agricole qui, en 1700, n’était que de 1.300 millions de francs, s’est élevé à 5 milliards dans la période de 1830 à 1840, tandis que le taux de la quote-part — du travail a monté de trente-cinq à soixante pour cent ; le travail a reçu 500 fr. là où il n’en recevait dans le principe que 135. Le montant que les autres classes de la société se partageaient entre elles était égal au salaire de 6.000.000 de travailleurs agricoles, tandis que dans la dernière période, il n’achèterait les services que de 4.000.000[1].

Le coût de la guerre s’élève à mesure que monte le taux de la quote-part du travail. Le pouvoir chez quelques-uns de troubler le repos du grand nombre décroît en une raison correspondante, — leur part dans les produits du travail diminuant à mesure que les prix des matières premières et ceux des utilités achevées se rapprochent et que la terre et le travail gagnent en valeur.

L’impôt français tout considérable et vexatoire qu’il soit encore, est, à la production, dans une proportion tellement moindre depuis un siècle, que si le service militaire n’était pas d’obligation, les armées françaises ne seraient pas aujourd’hui sur un pied suffisant pour troubler beaucoup la paix de l’Europe[2].

Le fait que la centralisation tend à s’affaiblir à mesure que s’élève la valeur de la terre et du travail, est attesté à chaque page de l’histoire. Et comme cette élévation ne manque jamais de résulter du rapprochement des prix des matières premières, de ceux des utilités achevées ; il s’ensuit nécessairement que la tendance à la liberté doit être en raison du développement du commerce et de l’affaiblissement de pouvoir chez ceux qui vivent du trafic. Quelque oppresseur que soit un gouvernement, — quelle que soit sa tendance à guerroyer, — la marche continue d’une politique qui tend à ce que le consommateur prenne place à côté du producteur, doit aboutir à faire de la paix la condition habituelle de la société.

§ 5. — La centralisation croît à mesure que s’accroît le pouvoir du trafiquant.

La centralisation croit avec le trafic qui gagne en pouvoir ; — l’écart grandit entre les prix des matières premières et ceux des utilités achevées ; — la terre et le travail perdent en valeur ; — le rapport de la taxation à la production s’élève.

M. Mac Culloch donnait, il y a sept ans, pour la taxation totale de la Grande-Bretagne et de l’Irlande le chiffre de 73.000.000 liv. sterl. ; il dépasse aujourd’hui 90 millions, et il est probablement plus près de 100 millions ; tandis que le total de revenu annuel ne va pas à plus de 55 millions, — ceux qui dirigent le gouvernement prenant ainsi deux tiers de plus qu’il ne va en tout à ceux qui possèdent la terre. La taxation totale de la France, pour les subsides au gouvernement, est de 1.200 millions de francs. En y ajoutant pour contributions locales et pour la taxe imposée par la conscription, même 500 millions, nous avons un total de 1.700 millions, — ce qui est moins que les cinq sixièmes du revenu annuel de la terre. D’où il suit que la proportion de la taxation à la valeur de la terre se trouve être en Angleterre presque le double qu’en France.

Par qui ces lourds impôts sont-ils payés ? Nous l’avons déjà vu. Ce sont autant de contributions frappées sur la terre et le travail de tous les pays qui épuisent leurs terres en envoyant au dehors leurs matières premières, — et reçoivent en retour une part insignifiante de ces mêmes matières, sons forme d’utilités manufacturées[3].

Comment sont-ils employés ? Pour la réponse, nous nous adressons à M. Cobden, qui faisait remarquer à ses lecteurs, il y a quelques années, avant qu’éclatât la guerre de Crimée, que, depuis 1835, l’Angleterre avait toujours été armant davantage, a Le chiffre de l’armée d’alors, dit-il, était de 140.846 hommes ; à la date de sa lettre, il s’était élevé à 272.481 hommes, et cela indépendamment de l’armée de l’Inde, dont le chiffre était de 289.529 hommes, — le tout réuni donnant 562.010 hommes. Durant cette guerre, le chiffre s’est encore élevé ; puis sont venues la guerre de l’Inde et celles de Chine et de Perse, qui ont porté les choses encore plus loin[4]. »

Le libre échange devait, nous assurait-on, apporter avec lui l’ère de la paix universelle ; et pourtant nous semblons en être plus loin que jamais. Les armées anglaises, et cela en temps de paix, sont sur un pied plus considérable que jamais, et les guerres sont plus fréquentes. Depuis le jour où M, Cobden écrivait ceci, la guerre n’a presque point cessé de sévir, tour à tour, dans l’Afghanistan et dans le Scinde, le Burmah et le Punjab, la Chine et l’Afrique, la Syrie et la Russie. La paix avec la Russie a été suivie d’une guerre avec la Perse, à laquelle a succédé une seconde guerre avec la Chine, ayant pour objet d’ouvrir un marché au drap et au fer, et une nouvelle extension du négoce[5].

Partout dans l’histoire, nous voyons le trafiquant et le soldat marcher de compagnie. La raison dans le passé, et elle sera la même dans l’avenir, est facile à saisir. Plus grandit le pouvoir du trafiquant, plus s’accroît le laps de temps qui s’écoule entre la production et la consommation, — plus la circulation se ralentit, — plus s’élève la proportion du capital mobile au capital fixé, — plus la population est pauvre, — et plus il se présente d’occasions pour filouter, au moyen d’une taxation indirecte, les subsides, afin d’entretenir des armées et de payer les classes qui vivent, se meuvent, et n’ont d’existence possible qu’en vertu de l’exercice de leurs facultés d’appropriation.

§ 6. — De toutes les oppressions, il n’y en a pas de comparable à celle de la centralisation trafiquante.

De toutes les oppressions, il n’en est pas de comparable à celle qui résulte de la centralisation trafiquante. Tendant, comme elle le fait, à l’anéantissement final et complet de la valeur de la terre et du travail, rien ne lui échappe, ni le château du grand propriétaire, ni la plus chétive cabane sur ses domaines. Le diagramme ci-joint nous donnera une idée de la manière dont elle agit.

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Nous avons là une roue avec des rais d’une longueur énorme. Dans le cours d’une révolution, un point du moyeu parcourt des yards, tandis que, dans le même laps de temps, un point à l’extrémité d’un rai parcourt des milliers de milles. Le moindre changement dans le mouvement du moyeu en produit un immense à la circonférence. Il n’y a que la régularité parfaite du mouvement transmis dans les diverses parties qui puisse prévenir une rupture complète du tout. Qu’arrivera-t-il, par exemple, si le moyeu tourne, à un moment, à raison d’un yard par minute ; à un autre moment, à raison de deux ; à un autre, de dix ; à un autre, de trente ; — puis tout à coup s’arrête complètement ? La machine risque de se rompre, le moyeu seul restant intact et sans perturbation.

C’est exactement l’effet de la centralisation trafiquante ; — l’accélération de mouvement au centre en produit une qui croit en raison du carré de la distance, et amènera une mine dont l’intensité ira croissante à mesure que nous passons du point d’application de la force à ceux de plus en plus éloignés sur lesquels il agit. Ce qui explique comment les révolutions dans le monde monétaire de la Grande-Bretagne ont toujours produit des effets si terribles dans les établissements plus nouveaux des États-Unis. Il en est de même partout. À un moment la machine sèment rapidement, et le pauvre Indien est pressé de produire plus de coton ; le moment d’après la machine s’arrête presque complètement, le prix a baissé, il est ruiné. Cultivateurs et planteurs sur tout le globe voient leurs denrées subir la hausse et la baisse de jour en jour, exactement selon que s’accélère ou se retarde le mouvement au centre, duquel ils dépendent si fort. Que le blé soit cher à Londres, il renchérit partout ; que le coton et le tabac, le sucre et le café soient à bon marché, les prix s’avilissent partout ; c’est le shérif qui fait vendre. Dans de telles circonstances, il n’y a pas cette régularité de mouvement qui permet de songer à convertir la propriété mobile en propriété fixée, — ce qui est le plus haut signe de civilisation. De là suit que, dans tous les pays où Fou dépend des chances et des cours du marché anglais, la valeur de la terre n’est à peu près que nominale ; — presque toute la propriété qui y existe consiste en matières premières faisant route pour le marché, ou en utilités achevées se rendant vers le consommateur ; le tout destiné à être presque si entièrement absorbé dans le trajet, que le producteur de l’aliment peut à peine se vêtir, et que le producteur du coton meurt de faim.

La première moitié de ce siècle présente une suite de crises financières — qui toutes ont eu leur origine en Angleterre. En 1815, la roue se mouvait avec vitesse : cultivateurs et planteurs prospéraient. Trois ans après, elle se mouvait lentement, et tous étaient ruinés. Cinq ans après, la vitesse reprend, et la prospérité renaît. Quatre ans plus tard, — la roue s’arrête complètement : — la ruine et la désolation se répandent par toute la terre. Les quinze années qui suivent offrent une série de vitesses variées qui aboutit, en 1841, à la ruine presque totale des nations agricoles du monde entier. Quelle était cependant la condition de ceux qui, se tenant au centre, contrôlaient le mouvement ? Ils faisaient fortune, — leur argent imposant un gros intérêt ; tandis que la propriété et les marchandises étaient à bas prix. Le trafiquant profite par le change : — les variations de prix loi fournissent l’occasion d’acheter à bas prix et de vendre cher. La centralisation trafiquante lu i donnant ce pouvoir sur tout le globe, plus elle se perfectionne, plus impérieuse est la nécessité imposée au monde agricole de s’abstenir de convertir la propriété mobile en capital fixé ; — plus on a besoin de vaisseaux — plus grossit le chiffre des importations et des exportations, — et plus s’avilit la valeur du travail et de la terre qui subissent son empire.

§ 7. — Tendances centralisantes du système anglais.

« L’histoire des colonies, a dit un éminent homme d’État de l’Angleterre, est une série de pertes et de destructions ; — et si, aux millions de livres sterling de capital privé qui ont été ainsi perdus, l’on ajoute plusieurs centaines de millions levés par les taxes anglaises, et dépensés pour le compte des colonies, la perte totale de richesse nationale anglaise à laquelle les colonies ont donné lieu, monte à un chiffre vraiment fabuleux. [6] »

Que cela soit et doive être vrai, personne n’en doutera, pour peu que l’on considère dans quel but sont entretenus tant de coûteux établissements. Gibraltar facilite la contrebande des étoffes, et empêche la population espagnole de combiner pour établir des usines dans le pays. Il s’ensuit qu’on dépend davantage des vaisseaux et des usines de l’étranger. Mais quel profit en résulte-t-il pour l’Angleterre ? Aucun. Le total des marchandises envoyées en Espagne ne représente pas ce que coûte l’entretien des soldats et des matelots employés à cette œuvre. Malte et les îles Ioniennes font de même pour le sud de l’Europe et avec le même résultat : — le coût est trois fois plus grand que tous les profits réalisés. Calcutta, Madras et Bombay ont réduit à néant les fabriques et le commerce de l’Inde. Hong-Kong et Singapour sont entretenus comme dépôts pour faire la contrebande de l’opium, et nuire à la population chinoise. Québec et Montréal facilitent la violation des lois américaines. C’est ainsi que presque toutes les colonies anglaises ne rendent d’autre service, et n’ont d’autre objet que de détruire le pouvoir d’association dans le monde entier.

Prenons n’importe lequel des pays qui suivent la trace de l’Angleterre, nous trouvons les mêmes résultats : — une difficulté chaque jour croissante de développer les ressources du sol, provenant de la dépendance croissante du vouloir de ceux qui contrôlât les mouvements d’un grand marché. D’où il suit que la terre et les hommes perdent en valeur, — que l’esclavage prend la place de la liberté, et qu’à chaque pas dans cette voie, la guérison devient de plus en plus difficile[7].

§ 8. — En théorie, le système américain est celui de concentration et d’action locale. La pratique du gouvernement est celle de centralisation.

La formation et le développement des États-Unis est ce qui se rapproche le plus du système naturel dont nous avons parlé. À partir de l’époque des Puritains jusqu’à la nôtre, nous trouvons une population faible et disséminée, qui se groupe peu à peu pour former des provinces, des villes, des États, — le tout enfin aboutissant à l’union fondée sur la théorie de laisser aux institutions locales le maniement exclusif des affaires locales, et de borner l’administration générale aux affaires qui sortent des limites des États.

Dans Massachusetts ce contact intime est plus complet ; — l’action locale y est plus parfaite que dans aucun autre pays du monde. Si nous passons au Sud et à l’Ouest, nous trouvons de moins en moins intense la tendance à la concentration, et une plus forte à la centralisation, jusqu’à ce qu’arrivant à l’extrême Sud, nous trouvons les communautés entièrement composées d’esclaves et de trafiquants, — les premiers obligés de porter aux autres tout le produit de leur travail, et de s’en remettre à eux pour la distribution. Dans le Nord et dans l’Est, nous trouvons beaucoup de propriété fixée et peu de mobile ; dans le Sud et dans l’Ouest, une terre ayant peu de valeur, — et une faible proportion de propriété fixée, à côté d’une proportion considérable de propriété mobile.

Basée sur l’idée de l’action locale, ou concentration, la constitution fédérale, ou l’acte d’union, avait pour objet de la favoriser. C’était, plus ou moins, la pensée générale de ceux qui furent chargés du soin de gouverner pendant le premier demi-siècle. Depuis lors, la politique du pays, telle qu’elle s’est finalement posée en 1846, a tendu exclusivement à favoriser le commerce et à établir la taxation indirecte comme moyen permanent de lever le revenu national. — On en est venu à regarder comme un dommage auquel il fallut remédier, « l’importation décroissante d’articles hautement protégés, et la substitution progressive de rivaux indigènes. » À cette date, la substitution marchait si vite, et le commerce relevait si vite la population de la nécessité du trafic, que les droits d’importation étaient devenus, assurait-on, « lettres mortes, si ce n’est dans le bat de prohibition, » — et menaçant, « s’ils n’étaient réduits, de forcer leurs partisans de recourir à la taxation directe pour l’entretien du gouvernement[8]. »

Liberté et paix viennent alors que s’accroît la faculté pour un gouvernement de compter sur un appel direct et honorable à la population, pour les subsides nécessaires à son entretien. Le déclin de la liberté parmi la population, la guerre entre nations vont de compagnie avec la centralisation croissante et la taxation indirecte. C’est une vérité bien démontrée par l’expérience américaine. Il suffit de se rappeler qu’il y a trente ans, lorsque la politique du pays tendait à créer des marchés domestiques pour le cultivateur, — à élever la valeur de la terre et du travail, — à établir la liberté de relations au dehors et à l’intérieur, comme une conséquence de la protection, — et, finalement, à substituer la taxation directe à l’indirecte, — les dépenses publiques dépassaient de fort peu 10.000.000 dollars. La marine et l’armée n’exigeaient que six millions ; — la paix avec toutes les nations, comme une conséquence du respect pour les droits de chacune, était la condition habituelle du pays. Cependant, au bout de dix ans, on s’avisa d’essayer du trafic comme politique, — et l’on vit tripler les dépenses pour la marine et l’armée. Cinq ans après, la politique de paix et de commercerez prit pour un moment le dessus, et les dépenses militaires tombèrent à 12 millions. Depuis lors, — le trafic étant devenu, selon toute apparence, la politique finalement adoptée, — les dépenses de l’armée et de la marine ont monté à 30 millions, et l’on s’est trouvé engagé dans une perpétuelle succession de guerres étrangères et domestiques. La république de Mexico, une sœur, a été envahie et démembrée ; Cuba attaquée ; Greytown détruite ; le Japon visité et menacé ; des forteresses chinoises rasées, des tribus d’Indiens anéanties. La guerre civile a sévi dans le Kansas, et des comités de surveillance ont gouverné la Californie. Comme préparations à des guerres tatares, on a fait des expéditions pour explorer les fleuves d’Afrique et ceux de l’Amérique du Sud, et des missions coûteuses ont eu lieu en Perse, en Chine et dans d’autres pays.

La concentration pourrait, avec une dépense qui n’irait pas à 2 millions de dollars, rendre navigables, pendant toute l’année, l’Ohio et le Mississippi, ce qui soulagerait le pays d’une taxe annuelle de 20 millions. La centralisation néglige les fleuves du pays pour s’occuper d’ouvrir ceux qui sont à l’étranger. Le négoce devient, de plus en plus, le maître des fortunes indigènes ; et voilà comment, tandis que la magistrature la plus élevée du pays décide que la liberté est une question sectionale et l’esclavage une question nationale, le simple négociant employe ses vaisseaux à transporter des coolies, et le planteur essaye de rouvrir le commerce des nègres. N’importe où vous jetez les yeux, la population perd en liberté à mesure que le trafiquant gagne en pouvoir.

§ 9. — La concentration tend à créer le pouvoir de taxation directe, la centralisation tend à la guerre et à la taxation indirecte.

La concentration tendant, comme elle le fait, à aboutir à la liberté du commerce, et à substituer la taxation directe à l’indirecte, apporte avec elle cette application des revenus publics qui tend au développement général des énergies potentielles de l’homme et de la matière, — et élève ainsi ceux qui sont faibles de bras au niveau de ceux qui sont robustes. La centralisation, au contraire, visant à obtenir indirectement les moyens d’entretenir une marine et une armée, tend à renforcer ceux qui sont déjà forts aux dépens de ceux qui sont faibles. Le Massachusetts compte à peu près entièrement sur la taxation directe ; ce qui explique comment il dépense peu pour son gouverneur, et lève des millions pour entretenir des écoles communales. Le gouvernement fédéral, au contraire, ayant adopté aujourd’hui un système qui tend à perpétuer le maintien de la taxation indirecte, double les salaires des secrétaires et des ministres, tandis que l’artisan a de jour en jour plus de peine à nourrir et vêtir sa famille ; et les cités négociantes triplent leurs dépenses, tandis que le paupérisme marche à pas de géant[9]. La Prusse paye à ses ministres d’État 7.500 dollars, — et donne de l’éducation à sa population ; mais sa politique tend au commerce et à la taxation directe. L’Angleterre rémunère ses chanceliers et ses évêques par des traitements de 10 et de 20 mille livres sterling ; mais sa politique tend au trafic et à la taxation indirecte. Elle récompense ses généraux par le don de propriétés qui coûtent des centaines de mille livres, tandis que la masse du peuple ne sait ni lire ni écrire. L’Inde doit solder ses fonctionnaires à un taux qui dépasse de beaucoup tout ce qu’on voit ailleurs ; tandis que ceux qui payent meurent de faim ou faute de vêtements. La France taxe le sel du pauvre et force son fils de servir militairement pendant des années, moyennant un salaire purement nominal, — tandis qu’elle met ses généraux, ses ministres, ses financiers, en position d’amasser d’énormes fortunes.

La France du siècle dernier avait les pays d’états et les pays d’élection, — ceux qui ont conservé et ceux qui ont perdu le droit de s’imposer eux-mêmes, — c’était la même différence que celle que nous rencontrons aujourd’hui, quand nous passons de ceux de nos comtés dont la politique tend au développement du commerce, à ceux où elle vise au trafic. Dans le Languedoc, un pays d’états, — où la taille portait tout entière sur la propriété foncière, non-seulement chacun connaissait par avance ce qu’il avait à payer, mais il avait aussi le droit de demander une comparaison de sa cote avec celle de tout autre habitant de la paroisse qu’il était libre de choisir, a Et c’est précisément ainsi, ajoute M. de Tocqueville, que l’on procède aujourd’hui[10]. »

Il en résultait que l’argent se dépensait largement pour des travaux d’utilité publique. — La dépense annuelle de la province, justement avant l’ouverture de la Révolution, s’était élevée pour cet article jusqu’à 7 millions de livres tournois. Le gouvernement centra] ayant exprimé du mécontentement à ce sujet, la province mentionna avec orgueil ses routes, qui toutes avaient été construites sans qu’on recourût à la corvée, ou travail exigé, comme c’était l’usage dans le royaume, — et elle ajouta que « si le roi voulait accorder la permission, les États feraient davantage ; ils amélioreraient les chemins vicinaux qui affectent tant d’autres intérêts. » — Le roi, disent les rédacteurs du mémoire, n’a rien à dépenser pour l’établissement de maisons de travail dans le Languedoc, comme il a dû le faire dans le reste de la France. Nous ne demandons pas de faveur de ce genre. — Les travaux d’utilité publique que nous entreprenons nous-mêmes en tiennent lieu et alimentent une demande rémunératrice pour tout notre travail[11]. »

Le contraire se voyait dans presque toutes les autres provinces ; l’arbitraire y précédant à la répartition et à la levée de la taille ; et cette taille variant sans cesse selon que variaient les ressources de ceux qui devaient l’acquitter[12]. Aussi l’on n’y construisait point de routes, on y connaissait à peine la propriété fixée, et les bras demeuraient sans emploi.

La concentration vise au développement des facultés de tous, — et par là met tous et chacun à même de faire concurrence pour acheter les services de tout ce qui les entoure. La centralisation vise à augmenter le pouvoir de ceux qui sont déjà riches aux dépens de ceux qui sont pauvres, — et par là diminue au lieu de développer la concurrence pour acheter les services du travailleur. L’une tend donc nécessairement à la paix et à la liberté, autant que l’autre tend à l’esclavage et à la guerre.

§ 10. — Comment la concentration accélère la circulation. La centralisation tend à l’effet contraire.

La concentration tend à favoriser la vitesse de circulation et ainsi à développer l’énergie potentielle de l’homme. D’où résulte que partout elle conduit au développement des forces cachées de la terre, — à la localisation du capital, — la création d’une agriculture savante, — l’établissement d’écoles nationales, — et la création dans tout le pays de sociétés plus petites, au sein desquelles chacun peut trouver toutes les ressources nécessaires pour le mettre en état d’ajouter à ses facultés de production et de jouissance. Plus qu’aucun autre pays du monde, l’Allemagne et le Danemark marchent dans cette direction, — les résultats se manifestent par un accroissement de richesse et de liberté plus rapide qu’ailleurs[13].

La centralisation an contraire tend à détruire la circulation et par là à rapetisser les communautés qui y sont soumises. La centralisation trafiquante cherche à étendre ces effets sur tout le monde. Et de là suit que partout elle tend à rendre latents les pouvoirs de la terre, — à centraliser le capital, détruire l’agriculture, anéantir les écoles locales et les collèges, et créer de grandes villes qui sont seules à offrir l’instruction et le plaisir. L’absentéisme est sa conséquence nécessaire.

Les Athéniens, maîtres d’un millier de villes, étaient de grands propriétaires pratiquant l’absentéisme, — disposant selon leur caprice des revenus de leurs sujets. Les contributions levées de la sorte servaient à construire des temples et des théâtres ; mais plus les unes devenaient considérables et les autres attrayants, plus le peuple allait se paupérisant et l’État s’affaiblissant.

Dans les premiers temps de l’histoire romaine, l’absentéisme était une chose inconnue. Cincinnatus quittait son champ pour aller commander les forces de l’État, — et revenait à son travail après avoir accompli ses devoirs publics. Plus tard le banquier fit alliance avec le guerrier. — Les Rothschild et les Barings de l’époque fournissaient les moyens par lesquels s’acquiert la souveraineté du monde. À mesure que la terre se consolidait, l’attraction locale s’éteignait par degrés ; et tous ceux qui cherchaient instruction ou plaisir, — tous ceux qui avaient une fortune à faire ou à dépenser, — devaient s’adresser à Rome elle-même ; c’est ainsi que l’absentéisme, le paupérisme et la faiblesse vont croissant de compagnie.

Plus qu’aucun autre pays du monde, la Grande-Bretagne et les États-Unis se consacrent à développer le trafic aux dépens du commerce. Aussi la centralisation y gagne-t-elle du terrain tandis que la concentration progresse d’une manière continue dans les pays despotiques du Nord de l’Europe. Après avoir anéanti les législatures locales de l’Écosse et de l’Irlande, le parlement anglais centralise maintenant dans son propre sein ces devoirs de législation qui devraient s’accomplir par des corporations locales, — les conséquences se manifestent par ce fait que l’agence parlementaire est l’une des voies les plus assurées pour arriver à la fortune. La banque centralise à Londres le pouvoir de l’argent, et c’est là que se créent les galeries de tableaux et les parcs, — chaque pas dans cette direction tendant à diminuer l’attraction des autres villes et cités du royaume, tandis que s’accroît celle de la grande cité centrale. L’absentéisme conséquemment augmente chaque jour, ainsi que la nécessité de substituer des commissions du gouvernement pour cette action locale, par laquelle l’Angleterre s’était si fort distinguée.

Il en est de même aux États-Unis. — La centralisation et l’absentéisme y augmentent en raison directe de la dispersion de population. Il y a vingt-cinq ans, les terres du domaine public, à peu près sans exception, passaient directement du gouvernement à celui qui achetait pour cultiver, libres de toute charge d’agence intermédiaire. Cinq ans après, dans la période du libre-échange de 1837, la dispersion fut à l’ordre du jour. Les spéculateurs se placèrent en avant des settlers, — et amassèrent de grandes fortunes aux dépens de ceux qui étaient chassés des vieux États. Ce n’a été pourtant que dans les dernières dix années et depuis l’adoption définitive du libre-échange et de la politique de dispersion, que l’administration et le contrôle des terres du domaine public ont passé entièrement dans les mains d’hommes et de compagnies qui exercent leur industrie à New-York[14].

La marche de l’homme, soit progressive soit rétrograde, est un mouvement constamment accéléré. Plus il y a dispersion, plus les spéculateurs trouvent de profits à faire et plus s’augmente pour eux la faculté d’obtenir, des nécessiteux qui siègent au congrès, des concessions plus considérables du domaine, et que soit prolongé le système de lois qui tendent à la fermeture des usines et des hauts-fourneaux, — ce qui enfante déplus grandes tendances à la dispersion et de plus grands profits. « Le taux de profit cependant, dit Adam Smith, « ne s’élève pas avec la propriété et ne tombe pas avec la marche décroissante de la société. » Il est au contraire « plus élevé dans ces pays qui marchent le plus vite à la ruine[15]. » On en a ici un exemple. Le taux de profit a été pendant des années plus haut qu’en aucun autre pays, le plus haut peut-être qu’on ait jamais connu, — et il y a correspondu une tendance à la ruine qui s’est manifestée par un accroissement de centralisation dont pareil exemple ne s’était jamais produit en si peu de temps. Il y a un demi-siècle, lorsqu’on jugea convenable d’acheter la Louisiane, M. Jefferson jugea nécessaire que le congrès fît un appel à la nation pour un article additionnel à la constitution, et qu’il approuvât et confirmât le bill qu’on ferait passer à ce sujet. — « La constitution, dans sa teneur, n’ayant point prévu le cas où nous retiendrions un territoire étranger, moins encore où nous voudrions incorporer des nations étrangères dans notre union ; le congrès en passant un tel acte à lui seul, pensait-il, ferait un papier blanc de la constitution. » Et néanmoins, dans les dix dernières années, toute l’énergie, toute l’activité de l’Union ont été tournées dans cette direction, — on a fait des guerres, — on a entretenu des négociations, — conclu des traités, — payé millions sur millions de dollars, dans le but unique et exclusif d’ajouter à un territoire qui était déjà assez vaste, pour nourrir dans l’abondance sous un système différent une population dix fois plus considérable. La centralisation trafiquante ayant amené avec elle l’usurpation exécutive et législative, voici que la dernière est suivie de l’usurpation judiciaire, dans une décision récente de la cour suprême qui dénie le droit au peuple entier de manier et diriger la propriété publique et anéantit les droits de citoyenneté qui, à la date de la constitution, existaient dans la plupart des treize États originaires.

Le progrès vers la richesse et la liberté est marqué par une diminution dans la nécessité des services du trafiquant, du soldat et du marin. La marche vers la pauvreté et l’esclavage, est marquée par un accroissement dans la nécessité des services de ceux qui s’interposent entre le producteur et le consommateur. Dans cette dernière direction tendent toutes deux la Grande-Bretagne et l’Union américaine ; d’où il résulte que Londres et New-York, Liverpool et Philadelphie, s’accroissent si vite et que l’absentéisme de la classe des propriétaires devient si commun[16].

§ 11. — L’absentéisme du capitaliste et l’augmentation de concurrence pour la vente du travail sont les conséquences nécessaires de la centralisation.

Les idées que nous venons d’exposer au sujet de la centralisation et de sa conséquence nécessaire, l’absentéisme diffèrent entièrement de celles de M. Mac Culloch. — En effet cet écrivain déclare, « qu’il lui est impossible de voir pour le peuple d’Irlande, le moindre avantage à résulter d’une consommation domestique de cette part des produits du sol qui revient au propriétaire comme rente ; » et il ajoute : « si vous avez une certaine valeur échangée contre des utilités irlandaises dans un cas, vous avez une certaine valeur échangée contre elles dans l’autre cas. Le bétail s’exporte pour l’Angleterre, ou bien on l’abat dans le pays. S’il est exporté, le propriétaire obtiendra en échange un équivalent en utilités anglaises, s’il ne l’est pas il obtiendra un équivalent en utilités irlandaises ; ainsi, dans les deux cas, le propriétaire vit sur le bétail ou sur la valeur du bétail ; et soit qu’il vive en Irlande ou en Angleterre ; il est évident que la population irlandaise a la même somme de ressources pour subsister[17] »

Avec ce bétail cependant le propriétaire achète des services à Paris, à Rome, ou à Londres, — activant ainsi la circulation dans la ville qu’il a adoptée pour sa résidence, et par là économisant la force humaine, qui est elle-même un capital. En retirant le bétail d’Irlande, il ralentit dans une proportion correspondante la circulation irlandaise et occasionne une déperdition de capital. Pourquoi l’absentéisme a-t-il tant d’importance dans les griefs de l’Irlande ? Parce que la centralisation politique a transféré à Londres la demande de force intellectuelle. — Parce que la centralisation trafiquante à transféré dans le Yorkshire et le Lancashire, la demande de force intellectuelle et physique. — Parce que toutes deux ont coopéré pour l’anéantissement de cette demande des énergies potentielles de l’homme, faute desquelles ses facultés doivent reste sans développement. — Parce qu’elles ont coopéré aussi pour augmenter la taxe dévastatrice du transport — et ont amené la nécessité d’épuiser les pouvoirs du sol, et par là diminué la production tandis qu’elles avilissaient le prix à réaliser pour les choses produites.

Plus se perfectionne la diversité des professions, plus il y a tendance à ce que s’élève la proportion du capital fixé, tendance à la concurrence pour l’achat des services physiques et intellectuels, — et à ce que la population et l’État gagnent en puissance. Moins cette diversité existe plus il y a tendance à ce que s’élève la proportion de capital mobile, tendance à ce qu’augmente la concurrence des services humains qui s’offrent à la vente, — à ce qu’à la fois, s’affaiblissent la population et l’État. — La concentration étant attractive, apporte avec elle combinaison, demande prompte des forces humaines, accroissement rapide de puissance. La centralisation étant répulsive, apporte avec elle consolidation de la terre, dispersion de population, lenteur dans la demande des services, déclin de la force. La localisation du capitaliste et la concurrence croissante pour l’achat des services du travailleur suivent la première ; l’absentéisme qui est une conséquence de la consolidation de la terre et la concurrence croissante pour la vente du service humain suivent l’autre[18].

  1. Voyez précéd., vol. II, p. 61.
  2. La conscription est, de tous les modes d’impôt, le plus vexatoire et le plus injuste. Retombant comme il fait entièrement sur ceux qui ont besoin de vendre leur travail, il force ceux qui ont peu de propriété à protéger, de payer un lourd impôt dont le grand capitaliste se trouve à peu près exempt, s’il tombe au sort, il se procure aisément un remplaçant. Son voisin pauvre, qui ne peut payer, doit servir ; et, pendant le temps de service, il lui est alloué, pour tous salaires annuels, la nourriture, l’habillement et environ cinq dollars.
  3. Voyez précéd., vol. II, p. 89.
  4. Cobden : Letters on 1793 and 1853.
  5. Voici les raisons données par le plus important des journaux anglais pour commencer une guerre qui, probablement, coûterait à une population inoffensive des centaines de mille d’existences, et des centaines de millions de sa propriété. On y verra un exemple de la moralité, de la centralisation trafiquantes.
      « L’esprit d’entreprise de l’Angleterre est venu en contact avec la fabrique isolée de la société chinoise. Les mesquins détails pour éclaircir si cet acte est légal ou conforme à la justice sont oubliés. Dans le régulier et inévitable développement du monde, il était nécessaire qu’à une certaine époque, une nation maritime, comme la nation anglaise, se mit forcément en rapport avec une race faible et stationnaire, comme la race chinoise, qui facilite un riche territoire ouvert à notre commerce. » London Times.
  6. Parnell. On Financial Reform.
  7. Écoutez Law parlant du marquis d’Argenson : « Permettez-moi de vous dire que le royaume de France est gouverné par trente intendants. Vous n’avez ni parlement, ni états, ni gouverneurs, — vous n’avez rien que trente maîtres des requêtes, et c’est d’eux, en tout ce qui concerne la province, que dépendent entièrement la misère ou l’abondance. » La centralisation trafiquante tend à faire du monde un seul royaume, mis au pillage par une foule d’intendants.
  8. Rapport du secrétaire de la trésorerie en 1845. De tous les documents publiés par le gouvernement de l’Union, depuis le jour de sa fondation, aucun peut être ne contient autant d’assertions aussi hasardées, aussi peu fondées. Jamais on n’a montré plus d’incapacité à saisir l’importance, pour le fermier, d’être libéré de la taxe écrasante du transport.
  9. Les dépenses de la ville de New-York ont monté, en sept années, de trois millions de dollars à neuf millions ; et les honoraires de l’attorney de la cité se sont élevés du chiffre modeste où ils étaient il y a peu d’années, à la somme annuelle de 71.296 dollars.
  10. L’Ancien Régime, ch. XII.
  11. L’Ancien Régime, appendice.
  12. Ibid., ch.XII.
  13. « La plupart des grands hommes de l’Allemagne, notamment dans l’art et la science, ont éclos dans les petites villes ou sont venus de la campagne. La concentration de la pensée sur un seul point est ce qui fait les grands hommes, et est peu compatible avec l’esprit encyclopédique des grandes cités. » Riehl, Land und Leute.
      Cela est vrai dans tous les pays ; — les grandes cités sont les tombeaux et non les berceaux de l’intelligence.
  14. La quantité de terre accordée aux compagnies qui transportent a dépassé, dans les derniers dix ans, 50.000.000 acres.
  15. Richesse des Nations, I, ch. xi.
  16. « Les capitales sont nécessaires, mais si la tête devient trop grosse, le corps devient apoplectique et tout périt. Que sera-ce donc si, en abandonnant les provinces à une sorte de dépendance directe et n’en regardant les habitants que comme des régnicoles de second ordre, pour ainsi dire, si, en n’y laissant aucun moyen de considération et aucune carrière à l’ambition, on attire tout ce qui a quelque talent dans la capitale ? » Marquis de Mirabeau, cité par Tocqueville.
  17. Enquête, par la commission, sur l’état de l’Irlande. Session de 1825.
  18. « L’absentéisme était général par toute la France, excepté dans les provinces où la population avait conservé le droit de se taxer elle-même. De ce nombre était le Languedoc, comme nous l’avons vu, — là, toutes les forces de la population étaient dirigées vers le but de soulager le cultivateur de la taxe du transport, et c’était là, par conséquent, que la propriété fixée avait la plus grande valeur. Quelle puissance il en résultait, on en peut juger par le fait que « le gouvernement central s’adressait souvent à la province pour des endossements, et empruntait au nom de la province à meilleur taux qu’on aurait pris à la couronne. » Tocqueville, L’Ancien régime.