Principes de la science sociale/32

Traduction par Saint-Germain-Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (2p. 342-363).


CHAPITRE XXXII.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.


III. — Du prix a payer pour l’usage de la Monnaie.

§ 1. — Le taux pour l’usage de la terre, des maisons, des navires et de toutes les autres utilités et choses, s’abaisse à chaque diminution du coût de reproduction. Il en est de même pour la monnaie, — le taux d’intérêt tendant à s’abaisser à mesure que l’hommme acquiert plus de pouvoir de diriger les forces naturelles, — pouvoir qui constitue la richesse.

À chaque accroissement de facilité de reproduction d’une utilité ou d’une chose, il y a diminution de la valeur de toutes les choses de même sorte existantes, suivie d’une diminution du prix qu’on peut obtenir en en cédant l’usage, — phénomène qui fournit des preuves concluantes d’une civilisation en progrès. La maison dont la construction, il y a un siècle, eût demandé mille journées de travail, peut être reproduite aujourd’hui en moins que moitié de ce temps, ce qui a eu pour conséquence que la valeur du travail en maisons s’est considérablement élevée, tandis que celle des maisons, mesurée par le travail, a beaucoup baissé. L’homme qui aujourd’hui désire occuper l’ancien bâtiment ne se guidera pas, pour la rente à payer, sur ce qu’il a coûté à produire, mais sur ce qu’il en coûterait pour le reproduire. Les travaux du présent tendent donc à acquérir pouvoir aux dépens des accumulations du passé.

Le prix à payer pour l’usage de la monnaie existante, tend de la même manière, à diminuer à mesure que, d’un siècle à l’autre, l’homme acquiert autorité croissante sur les services des grandes forces que le Créateur a destinées à son usage ; et c’est pourquoi dans tout pays qui avance il y a diminution graduelle du taux d’intérêt. C’est ainsi qu’à mesure que nous passons des régions à population clair-semée au-delà du Mississippi aux États à population dense de New-England, — le taux d’intérêt dans les premiers est entre 50 et 60 tandis que dans le dernier, le taux le plus haut et celui le plus bas est entre 5 et 20 %. Dans tous et dans chaque cas il diminue à mesure que nous approchons des États ou contrées qui importent des matières brutes, et où, par conséquent, la terre a un prix élevé, tandis qu’il augmente à mesure que nous passons vers ceux qui exportent ces matières et où, par conséquent, la terre est à bas prix. — Dans le premier de ces cas, la compensation du capitaliste pour cette réduction se trouve dans le fait que là où la terre est le plus haut et l’intérêt le plus bas, les utilités achevées sont au meilleur marché, — ce qui lui permet d’obtenir un haut degré de bien-être avec une petite somme de monnaie. — La perte qu’il subit dans le second cas se trouve dans le fait que là où la terre est au plus bas prix, les utilités achevées sont le plus cher, — car il faut beaucoup d’argent pour acheter habits, chapeaux, bottes et autres nécessités et convenances de la vie.

§ 2. — La richesse augmente avec l’accroissement du pouvoir d’association. Ce pouvoir s’accroît à mesure que les emplois se diversifient davantage et que les fantaisies humaines vont se développant de plus en plus. L’intérêt donc tend à baisser dans tous les pays qui se guident sur Colbert et sur la France, tandis qu’il s’élève dans ceux qui se guident sur l’Angleterre. Phénomènes à considérer dans les États-Unis.

Le pouvoir d’acheter la monnaie et la tendance à diminution du taux d’intérêt, existe dans toute communauté en raison exacte de l’activité de circulation du travail et de ses produits. Plus l’approvisionnement existant est parfait et plus est haut son degré d’utilisation ; plus s’accélère la circulation et plus il y a tendance à accroissement d’aptitude pour des achats plus étendus. Moindre est l’approvisionnement et moindre est son degré d’utilisation, plus la circulation sociale est lente et plus il y a tendance à perdre ce qui avait été auparavant acheté. Dans un cas, le travail obtient pouvoir sur le capital et le taux d’intérêt tombe. Dans l’autre, le capital obtient autorité sur le travail et le taux d’intérêt monte. La première de ces classes de phénomènes s’obtient dans tous les pays qui se guident sur la France, — important des matières brutes et exportant les produits de leur sol sous la forme la plus parfaite. La seconde se trouve dans tous les pays qui suivent la direction indiquée par l’Angleterre, — exportant les produits bruts de la terre et les réimportant à l’état d’objets achevés, comme c’est le cas pour Irlande, Inde, Jamaïque, Portugal, Turquie, Mexique et tous les États de l’Amérique du Sud.

Comme une preuve de plus à l’appui, nous pouvons prendre les divers phénomènes présentés par les États-Unis, à mesure que leur politique a changé de temps à autre dans le dernier demi-siècle. Dans la période de libre-échange qui suivit la fin de la grande guerre européenne, la circulation avait complètement cessé, — le travail se perdait partout, — la production était faible, — la monnaie rare et à un taux élevé. Dans celle qui suivit l’acte passé en 1828, tout est différent, — la circulation est rapide, le travail demandé, la production est considérable, la monnaie à bas prix. Nouveau changement de scène : la production diminue tandis que la monnaie monte rapidement et devient à la longue tellement insaisissable que les banques suspendent, les États ne payent plus et le gouvernement fédéral fait faillite[1]. Réadoption de la politique de protection : la production augmente aussitôt, tandis que le taux d’intérêt tombe. Il est haut maintenant et par la raison que la production décline fermement et régulièrement dans son rapport à la population. Comme preuve, nous avons le fait que la consommation de subsistances, de vêtement, de fer est aujourd’hui dans un rapport moindre à la population qu’elle le fut il y a dix ans. Les faits du temps présent correspondent donc avec ceux observés en 1836. La monnaie alors était à haut prix, — les emprunts étrangers énormes, — et l’émigration vers l’ouest considérable. La spéculation régnait comme elle règne aujourd’hui ; mais le décroissement continuel de la production préparait la détresse et la ruine qui devinrent si universelles en 1842.

Que la prospérité réelle soit tout à fait incompatible avec un taux progressif de l’intérêt, c’est un fait prouvé à chaque chapitre de l’histoire du monde. Dans cette direction se trouvent la centralisation et l’esclavage ; et par la raison qu’une augmentation du prix à payer pour l’usage de la monnaie est preuve d’accroissement du pouvoir des accumulations du passé sur le travail du présent, — du capital sur le travail. Pour preuve nous avons le fait que dans une partie importante de l’Union, le sentiment en faveur de l’esclavage tient fermement pied à l’épuisement du sol par l’exportation de ses produits sous leur forme la plus rude, — à l’exportation des métaux précieux, — et à la hausse du prix de la monnaie.

§ 3. — Monnaie est capital ; mais capital n’est pas nécessairement monnaie. Intérêt payé pour l’usage de monnaie uniquement. Différents modes de la compensation pour l’usage du capital sous ses formes diverses.

On a souvent confondu monnaie avec numéraire et capital, ainsi l’on nous dit que l’intérêt est haut parce que « le capital est rare. » On serait cependant tout aussi en droit de dire que les rentes, les péages ou les frets sont hauts parce que le capital est rare. L’intérêt est toujours haut lorsque le numéraire, quelle qu’en soit la cause, est rare ; et le haut prix qu’on paye alors pour son usage cause une déduction sur les profits du négociant, sur les rentes des maisons et sur les frets des navires. Le possesseur de numéraire profite alors aux dépens des autres capitalistes. L’intérêt est la compensation payée pour l’usage de l’instrument appelé monnaie, et uniquement de cet instrument. Dans les pays où il est haut, le taux de profit l’est nécessairement aussi, parce que le prix payé pour l’usage de la monnaie qui est nécessaire, entre d’une manière aussi large dans le profit du négociant.

Les hauts profits des États-Unis de l’Ouest sont, dit-on, la cause du haut intérêt que l’on y paye ; mais là, comme partout, la moderne économie politique prend l’effet pour la cause. L’intérêt est haut parce que la monnaie, — la chose pour laquelle uniquement se paye l’intérêt, — est rare ; et parce que sa rareté permet à l’homme qui commande l’usage de l’instrument d’échange d’obtenir de larges profits en se plaçant entre le producteur, qui a besoin d’avances pour son grain, et le consommateur, qui a besoin de crédit sur son drap et son fer. Là où il est rare, la circulation est lente ; il y a déperdition considérable de pouvoir musculaire et intellectuel ; et l’homme qui peut alors commander l’usage de cet indispensable instrument, devient encore plus maître de celui qui désire s’en servir, que le transporteur lorsque les récoltes sont abondantes et que les navires sont rares. C’est une chose bien connue de tous mes lecteurs. C’est une chose également vraie pour ces pays qui abondent de capital de toute sorte, que pour ceux chez qui le capital existe à peine. La condition des classes ouvrières en Angleterre, en 1841, était déplorable au suprême degré, et pourtant subsistances, vêtements, navires, vaisseaux, routes, et toute autre chose, — sauf la monnaie, — se trouvaient en grande abondance. Capital est un mot qui répond à une très-large signification. Numéraire ou monnaie est un mot qui s’applique uniquement à l’instrument de l’échange de la main à la main.

§ 4. — Erreurs d’économistes distingués qui supposent que l’intérêt est payé pour l’usage du capital sous autres formes que celle de monnaie.

Cette faute de confondre numéraire et capital se trouve dans un récent livre d’un des chefs de l’économie en France, qui regarde comme une erreur, « qui n’est que trop commune, de dire que : « l’argent est abondant, ou l’argent est rare, pour indiquer que l’homme industrieux qui cherche du capital a de la facilité ou de la peine à en obtenir. Quand l’agriculture se plaint que l’argent est rare, elle est la dupe de la métaphore en vertu de laquelle, dans le langage ordinaire, le capital est qualifié d’argent, uniquement parce que la monnaie, qui est d’argent, est la mesure du capital[2]. »

Selon lui, l’expression anglaise « money market, » marché de monnaie, devrait être remplacée par « marché de capital[3]. »

L’erreur, ici, semblera être du côté de l’économiste, et non de celui du fermier, à qui son expérience de chaque jour enseigne que lorsque la monnaie, — l’instrument au moyen duquel les échanges se font de la main à la main, — circule librement, sa prospérité s’accroît de jour en jour ; tandis que, lorsqu’elle est rare et circule lentement, sa prospérité disparaît. Ce n’est pas de capital dont il manque, mais de monnaie, — de l’instrument au moyen duquel les produits du travail et du capital sont tenus en mouvement, et sans lequel ils ne se peuvent mouvoir qu’à la manière des temps primitifs, où les peaux se troquaient contre les couteaux et le drap. Le capital actuel des États-Unis, en maisons, terres, fabriques, fourneaux, mines, navires, routes, canaux et autres propriétés semblables, s’est, dans les dix dernières années, par l’application de travail, augmenté de milliers de millions de dollars ; et pourtant nous voyons, dans toutes les directions, des routes à demi-achevées, et qui probablement ne le seront pas de sitôt, bien que les travailleurs soient en quête d’ouvrage, — que les usines s’arrêtent faute de demande pour leurs produits, — et que les entrepreneurs doivent couper court à leurs opérations, à cause de la difficulté qu’ils éprouvent d’obtenir les moyens de satisfaire à leurs échéances. D’où vient cela ? Ce n’est certainement pas d’une diminution du capital, car il est plus considérable qu’il n’a jamais été. Partout où vous jetez les yeux, vous voyez de nouvelles maisons, routes et fermes, et presque des États, créés depuis la date du dernier recensement, et le chiffre de population grossi de plusieurs millions. Capital et travail, les choses qu’il s’agit de mettre en mouvement ont augmenté ; mais à côté de cette augmentation, il y a eu exportation constante de l’instrument qui devait servir à produire le mouvement, — et les résultats, aujourd’hui, ne sont que ceux auxquels nous devions nous attendre d’une telle manière d’opérer. L’écoulement de monnaie a causé cet état de choses ; et, pour amener une suspension complète de mouvement, il suffirait uniquement que l’exportation des États atlantiques excédât annuellement du chiffre le plus insignifiant l’importation de la Californie. — Le faible capital nécessaire pour construire un chemin de fer ajoute des millions à la valeur des terres qu’il traverse, parce qu’il produit circulation rapide de leurs produits. Le très-faible capital nécessaire pour construire des usines et des fourneaux, donne valeur à la terre et au travail, parce qu’il crée circulation rapide parmi les produits du travail qui cherchent à s’échanger ; mais la très-minime quantité employée à entretenir l’instrument des échanges de la main à la main, produit des résultats plus grands mille fois, comparés à son montant.

Le capital des États-Unis était presque aussi grand en 1842 qu’il le fût en 1846, et plus grand qu’il l’avait été en 1834 ; et pourtant, dans l’une et l’autre de ces dernières années, la prospérité fut universelle, tandis qu’il y eut large détresse dans la première. De même pour la Grande-Bretagne, dont le capital, en 1847, était presque aussi considérable qu’il l’avait été en 1845, et pourtant la première année présente le tableau d’une détresse presque universelle, qui suit de près une autre année de haute prospérité. La différence, dans ces cas, s’explique par les faits qu’en 1834 et 1846, la monnaie afflua dans les États-Unis, — et par conséquent fut abondante et à bon marché, —de même qu’elle affluait en Grande-Bretagne en 1845, alors que là aussi elle fut à bon marché, tandis qu’en 1842 elle était rare et chère dans un pays, comme en 1847 elle était rare et chère dans l’autre, parce qu’il y avait efflux des deux pays. S’il était possible d’annoncer aujourd’hui, qu’en raison de quelque changement de politique, l’exportation de l’or s’arrêtera, et que la quantité, dans le pays, augmentera parce qu’on y retiendra la production de la Californie, — la monnaie aussitôt deviendrait abondante et à bon marché, — la circulation reprendrait, et la prospérité régnerait dans le pays ; et pourtant la différence, dans l’année qui suivrait, ne monterait pas au quart d’un pour cent de la valeur de la terre et du travail du pays. Le capital augmenterait d’une portion si faible, qu’elle serait à peine perceptible, et pourtant la valeur-monnaie, la valeur pour laquelle on pourrait l’échanger, — augmenterait de plusieurs centaines de millions. À présent tout stagne, et il y a peu de force. Il y aurait alors vie et mouvement, et la force produite serait considérable.

§ 5. — Tendance de l’intérêt à baisser, à mesure que s’accélère le mouvement sociétaire. Il s’accélère à mesure qu’augmente la quantité de monnaie. Sentiment universel que la monnaie est la cause de mouvement, d’où résulte pouvoir ; manifestation qui s’ensuit du désir, chez toutes les nations, d’augmenter leur quantité de métaux précieux.

Ce n’est pas cependant dans la quantité de numéraire tenue dans un pays que nous chercherons le témoignage de sa prospérité, ou l’indication pour le taux d’intérêt, mais dans la vitesse avec laquelle il circule. Fermeté et régularité dans le mouvement sociétaire sont nécessaires pour produire confiance et accroître le mouvement et la force qui résultent de la confiance. L’or tenu par les banques, la population et le gouvernement des États-Unis dépasse, dit-on, 100.000.000 dollars, laquelle somme n’est tenue que depuis peu d’années ; mais — comme il n’y a point régularité dans le mouvement sociétaire[4], — le crédit en souffre beaucoup. Il en résulte que la circulation est lente et que le taux des intérêts s’est, depuis des années, élevé au point de resserrer la disposition à s’engager dans toute opération dont l’accomplissement veut du temps. Le capitaliste de monnaie en profite, parce qu’il obtient le double ou le triple du taux ordinaire d’intérêt ; mais ç’a été la ruine du mineur, du fondeur, du filateur de coton, du fabricant de drap.

La France a un stock considérable de métaux précieux ; toutefois la fréquence des révolutions a tendu très-fort à détruire cette confiance, qui est si essentielle pour produire vitesse de circulation. Le numéraire thésaurisé ne rend point service à la société. Comme on y thésaurise assez communément, le taux d’intérêt est élevé, en même temps que les salaires sont bas par suite des chômages fréquents et prolongés, et de la concurrence qui s’ensuit pour la vente du travail, — deux choses qui dans tout pays existent en raison directe du déficit dans l’approvisionnement de l’instrument de circulation. Dans ce pays, — qui possède peu d’institutions locales pour fournir quelque substitut — ce qu’il existe de monnaie métallique en circulation est en très grande partie absorbée par les demandes pour le payement des impôts, et a été d’abord recueilli dans les départements, puis transmis à Paris, d’où il trouve lentement sa voie pour retourner au lieu d’où il est venu. Le numéraire est donc rare, la combinaison d’action est limitée, et il ne se produit que peu de mouvement. Un éminent économiste français indique comment, avec une faible quantité de monnaie, on pourrait mettre un terme à ces suspensions d’activité.

« D’un côté, voici un mécanicien, un forgeron, un charron dont les ateliers chôment, non peut-être faute de matières à mettre en œuvre, mais faute de commandes pour leurs produits. Ailleurs pourtant, voilà des fabricants qui ont besoin de machines, des cultivateurs qui ont besoin d’instruments de labour. Pourquoi ne délivrent-ils pas ces commandes que le mécanicien, le forgeron et le charron attendent ? C’est qu’il faudrait payer en argent, et cet argent, ils ne l’ont pas en ce moment. Cependant ils ont, eux aussi, dans leurs magasins, dans leurs greniers, des produits à vendre, dont bien des gens pourraient s’accommoder. Que ne les donnent-ils en échange ? C’est que l’échange direct n’est pas possible : il faudrait vendre d’abord ; et comme ils exigent eux-mêmes un payement en argent, ils ne trouvent que difficilement des acheteurs. Voilà donc le travail suspendu des deux parts. C’est dans une situation semblable que la production languit et que la société végète, avec tous les éléments possibles d’activité et de prospérité. »

« Il y aurait cependant un moyen de lever cette difficulté. Si le mécanicien, le forgeron et le charron refusent de livrer leurs produits autrement que contre de l’argent comptant ; ce n’est peut-être pas qu’ils se défient de la solvabilité future du cultivateur ou du fabricant, c’est qu’ils ne sont pas en mesure de faire des avances, qui appauvriraient leur capital et les mettraient bientôt hors d’état de travailler. Que chacun donc, en délivrant sa marchandise, puisqu’il a confiance dans la solvabilité future de celui qui la demande, exige seulement, au lieu d’argent comptant, un billet dont il se servira à son tour près de ses fournisseurs. À cette condition, la circulation se rétablira et le travail aussi. Oui : mais il faut être sûr pour cela que les billets acceptés en payement seront reçus dans le commerce ; autrement on rentre toujours dans le cas d’une simple avance à découvert. Or, cette certitude, ou n£ l’a pas : on refuse donc de prendre des billets, non parce qu’on en suspecte la validité, mais parce qu’on doute de la validité du placement. Une banque intervient et dit : « Vous, mécanicien, délivrez vos machines ; vous, forgeron, vos instruments ; vous, cultivateur, vos matières brutes ; vous, fabricant, vos articles manufacturés ; acceptez en toute assurance des billets payables à terme, pourvu que vous ayez confiance dans la moralité des débiteurs. Tous ces billets, je m’en charge ; je les reprendrai à mon compte, jusqu’au jour de l’échéance, et vous délivrerai en échange d’autres billets signés par moi, et que vous serez sûr de faire accepter partout. Alors toute difficulté cesse. Les ventes s’opèrent ; les marchandises circulent, la production s’anime ; il n’y a plus ni matière, ni instruments, ni produits d’aucune sorte qui demeurent un seul instant inoccupés[5]. »

Il n’y a là aucun changement dans la quantité de capital possédé par la communauté ; et pourtant on voit que ses membres passent d’un état d’apathie et d’improductivité à un état d’activité et de productivité, — qui permet à chaque homme de vendre son travail — et de recevoir en échange les utilités nécessaires pour la consommation de sa femme et de sa famille, qui auparavant semblaient souffrir faute des nécessités communes de la vie. Qu’était-ce cependant qui donnait valeur à ces billets, et d’où vient qu’ils circulaient avec une facilité tellement supérieure à celle des billets du forgeron et du fermier ? De ce qu’il existe dans la communauté une confiance qui se tient derrière une pile de monnaie suffisante pour racheter chaque billet à présentation et au porteur. Sans l’existence d’une telle croyance, elles eussent cessé de circuler dès qu’on eût vu s’établir un écoulement d’or, — produisant diminution continue de la quantité possédée par la banque, jusqu’à ce qu’enfin un simple billet présenté eût trouvé la caisse fermée. Dès lors leur circulation s’arrêterait, le mouvement serait de nouveau suspendu, et le forgeron, le mécanicien, le charron se désoleraient à côté d’outils qu’ils échangeraient volontiers pour des subsistances et des vêtements ; tandis que le fermier et le manufacturier souffriraient de la difficulté d’obtenir outillage pour une production meilleure de subsistances et de vêtements. La monnaie est à la société ce que le combustible est à la locomotive et l’aliment à l’homme, — la cause de mouvement d’où résulte la force. Retirez le combustible, et les éléments dont l’eau se compose cessent de se mouvoir, et la machine s’arrête. La privation d’aliments amène pour l’homme la paralysie et la mort ; et c’est précisément l’effet du déficit de la quantité nécessaire de monnaie, — laquelle est le producteur de mouvement parmi les éléments dont se compose la société. Lors donc que le fermier se plaint que la monnaie est rare, et que l’ouvrier, l’artisan, le fabricant répètent la même plainte, ils sont dans le vrai. C’est de monnaie dont il est besoin, et leur sens commun ne les trompe en aucune manière. Dans tout pays du monde, on éprouve plaisir au son de l’or et de l’argent, qui arrivent parce que s’associent à eux les idées d’activité et d’énergie, tandis qu’au contraire on s’alarme et s’attriste de leur départ, — car il s’y associe des idées de tristesse, d’inactivité, de souffrance et de mort. De là vient que, chez presque toutes les nations en Europe, on a rendu des lois ayant pour objet d’interdire l’exportation d’espèces hors du royaume. L’intention était bonne. — Les faiseurs de lois ne se trompaient que sur le moyen propre pour y répondre. Il leur eût fallu, pour attirer la monnaie, donner à leurs sujets assez de paix, de sécurité, de soulagement d’impôts, pour leur permettre d’approprier plus de leur travail à l’accumulation d’outillage propre à faciliter la production des articles avec lesquels la monnaie se pût acheter. — La monnaie est du capital ; mais le capital n’est pas nécessairement de la monnaie. L’homme qui négocie un emprunt obtient de la monnaie pour laquelle il paye intérêt ; celui qui emprunte l’usage d’une maison paye une rente ; celui qui loue un navire paye un fret ; et il y a stricte convenance à maintenir l’expression « marché de monnaie,» au lieu d’adopter celle de « marché de capital », qu’on propose de lui substituer.

§ 6. — L’utilité de la monnaie à mesure que sa circulation s’accélère ; sa valeur augmente à mesure que son mouvement s’alanguit. La thésaurisation diminue son utilité et augmente sa valeur.

Le mouvement décrit dans la citation ci-dessus provient, comme l’a lu le lecteur, de la substitution de bank-notes aux billets des individus, et l'on nous affirme cependant que l’usage de bank-notes tend à l’expulsion des métaux précieux. Comme c’est l’inverse qui a lieu, — la monnaie tendant toujours vers les pays où existe cette confiance qui induit les hommes à accepter le transfert de propriété en espèces, s’opérant au moyen de billets de circulation — nous avons tous les avantages suggérés par M. Coquelin, sans qu’ils soient accompagnés des inconvénients qui ont été signalés. Tous les articles veulent chercher la place où ils ont leur plus haut degré d’utilité ; et c’est pour plus qu’aucun autre article le fait de tous les métaux précieux. Comme une centaine de mille livres, grâce à l’usage de ces billets, peut faire la besogne qui, sans eux, aurait exigé un demi-million, ils ont toujours eu pour effet d’abaisser le taux d’intérêt pour l’usage de la monnaie au grand avantage de celui qui a besoin de l’emprunter — et en même temps d’accroître la production et de diminuer le coût des articles nécessaires à l’usage du possesseur de l’or au grand avantage de tous deux. C’est là ce qu’on observe aujourd’hui à la fois en France et en Allemagne. Dans le premier pays, les bank-notes ne sont entrées que récemment en usage, mais l’importation de l’or augmente avec l’extension du crédit et le déclin du taux d’intérêt. Dans l’autre, l’habitude d’association et l’extension du crédit vont croissant rapidement, à l’aide du Zollverein, ou l’Union douanière établie en vue de rapprocher entre eux le producteur de subsistances et de laine, et les consommateurs de subsistances de drap et de fer. Ç’a été par cet accroissement du degré d’utilité dans les métaux qu’il y a eu une diminution de leur valeur — la facilité accrue de les acheter en produisant à bon marché des subsistances et des articles achevés, donnant accroissement de pouvoir de les appliquer à différents usages dans les arts. Il en est ainsi de tous les autres articles, à mesure que les machines à vapeur améliorées nous permettent d’obtenir de la même quantité de houille une plus large somme de pouvoir ; le degré d’utilité de la houille augmente, mais sa valeur décline à cause de la facilité accrue d’obtenir plus de houille et plus de fer pour construire d’autres machines. À mesure que la vieille route acquiert un plus haut degré d’utilité, par l’usage accru qu’en fait une population croissante, sa valeur décline à cause de la facilité croissante d’obtenir de nouvelles et meilleures routes. L’utilité, nous l’avons déjà vu, est la mesure du pouvoir de l’homme sur la nature, tandis que la valeur est le pouvoir de la nature sur l’homme — le pouvoir des obstacles à vaincre avant d’acquérir un objet, ce dernier pouvoir décline à mesure que l’autre grandit. À chaque surcroît de richesse résultant de l’association et combinaison, il y a accroissement du pouvoir de soumettre à la culture les riches sols, et à chaque degré de progrès dans ce sens, la valeur du travail s’élève tandis que diminue d’autant celle des pauvres sols originels. C’est aussi le cas, pour les métaux précieux ; leur valeur décline partout à mesure que s’accroît leur degré d’utilité en quelques pays et en quelque temps qu’on les thésaurise, ils perdent leur utilité, et le taux d’intérêt s’élève. Pour réduire ce taux, il n’est besoin uniquement que de les appliquer à leur usage propre, — celui de favoriser ces échanges de services qui constitue le commerce de l’homme avec son semblable.

§ 7. — L’augmentation de la quantité de monnaie tend à favoriser l’égalité parmi les hommes. Phénomènes qui s’observent dans l’Inde, France et Hollande.

Avec l’augmentation de la quantité de monnaie, il y a partout ferme tendance à l’égalisation du prix payé par le pauvre et parle riche pour les services de ce grand instrument d’association. Il y a un siècle, les fonds anglais 3 % étaient plus haut qu’ils ne sont aujourd’hui, et le taux d’intérêt pour ces valeurs était très bas ; mais le taux d’intérêt que payaient les particuliers peu riches était beaucoup plus élevé. De même en France, alors que le gouvernement empruntait à 5 % ; le petit commerce de détail sur les halles de Paris payait à la semaine un intérêt de presque 75 %. C’est de même aussi aux États-Unis. L’homme riche trouve à emprunter à 10 ou 12 %, mais le petit fabricant a peine à emprunter à tout prix ; tandis que le pauvre travailleur s’estime heureux d’obtenir crédit même à cent pour cent. Partout et en tout temps où la monnaie est rare et le crédit en souffrance, règne une grande inégalité. Dès cependant qu’elle redevient abondante, les prix à payer pour son usage tendent graduellement à se niveler — le petit opérateur, s’il a bonne réputation d’exactitude, trouve à emprunter à un taux à peu près, sinon tout à fait aussi bas que son opulent voisin. Avec l’accroissement de richesse, n’importe sous quelle forme, il y a une tendance à l’égalité, qui se manifeste par une augmentation constante de la quote part du travailleur et de l’artisan et une diminution correspondante de celle retenue par le propriétaire foncier ou autre capitaliste, — mais dans aucune des opérations de la vie cette tendance n’est aussi fréquente et aussi clairement manifestée que dans les transactions qui se lient à l’usage de la monnaie — celui de tous les instruments d’échange à l’usage de l’homme, qui rend la plus grande somme de service et au moindre coût.

À chaque surcroît de la quantité de monnaie, il y a aussi diminution de la charge imposée par le capital préexistant. Il est à la connaissance de tout lecteur de ce volume que les hypothèques deviennent de plus en plus lourdes à mesure que la monnaie devient plus rare ; et qu’à mesure que sa quantité augmente il y a diminution du fardeau de l’hypothèque, à la fois quant au payement d’intérêt et quant à l’acquittement du principal. Dans le premier cas, si le mouvement se prolonge un temps suffisant, il a pour résultat la vente forcée de la propriété obérée, comme on l’a vu sur une si vaste échelle dans ce pays en 1842, et comme on l’a vu tout récemment en Irlande. Les riches s’enrichissent davantage tandis que les pauvres sont ruinés. Chaque pas vers l’accroissement de facilité d’obtenir la monnaie est donc de nature égalisante.

De plus, à chaque surcroît d’abondance de monnaie, les taxes deviennent moins accablantes pour ceux qui les payent et moins profitables pour ceux qui les reçoivent, sauf, en tant qu’une augmentation de la production des articles nécessaires à leur consommation peut les dédommager de l’abaissement de valeur de l’article en lequel leurs salaires sont payés. Les hommes à revenu fixé — soit soldats, juges, généraux ou souverains — perdent aujourd’hui par la substitution de l’or qui est à meilleur marché, à l’argent qui est plus cher ; mais le fermier, le travailleur et les autres payeurs de taxes du pays profitent ; et là encore nous avons une preuve de la tendance fortement égalisant d’un accroissement du pouvoir de l’homme, sur ces grands dépôts des seuls articles qui puissent servir avantageusement au transfert de la propriété de la main à la main.

Que telle soit la tendance des facilités grandement accrues d’obtenir ces métaux précieux, nous le voyons clairement par ces hommes d’Europe, qui tirent leurs moyens d’existence du trésor public, — de rentes en argent, — ou d’intérêts ; nous le voyons aussi par les ingénieux efforts, en France et en Hollande, pour exclure l’or de la circulation. Ce dernier pays ayant une dette publique immense, et les hommes qui s’adressent au trésor pour des dividendes étant nombreux et puissants, leur désir naturel a été d’être payés en argent, comme le métal de la plus grande valeur ; tandis que les payeurs de taxes auraient préféré payer en or, comme le métal ayant le moins de valeur. Les premiers l’ont emporté, et l’or a été formellement exclu de la circulation. Dans l’Inde aussi, l’or a été expulsé, — la Compagnie ayant préféré recueillir ses taxes en l’article le plus cher. En France, jusqu’ici, la tentative a échoué. Taxes, rentes et intérêts, montant à un chiffre énorme, ceux qui les reçoivent sont à la fois nombreux et puissants. Les recettes annuelles et les déboursements du trésor montant à 1.700.000.000 francs, tandis que la dette hypothécaire monte presque à la moitié, et que les rentes de maisons et de terres peuvent aller encore plus haut, nous avons un total de plus de 3.000.000.000 francs, à recueillir d’abord en monnaie, et puis à rediviser parmi les membres les plus influents de la société, — tous désireux de recevoir le plus cher des métaux précieux, au grand préjudice de ceux qui payent les taxes et de ceux qui ont besoin de payer pour l’usage de la monnaie.

L’abondance de l’or étant de tendance égalisante, ils voudraient répudier ce métal ; et pourtant le préjudice retomberait en définitive sur eux-mêmes. Une telle mesure ne pourrait manquer d’accroître considérablement la tendance, en ce pays, vers l’état de choses si bien décrit dans l’excellent petit livre de M. Coquelin, — l’état de fréquents chômages du travail, résultant de la difficulté de trouver acheteur pour ses produits, laquelle est partout une conséquence d’un déficit dans l’instrument de circulation. Ailleurs il rappelle à ses lecteurs l’adage français : « Le difficile n’est pas de produire, c’est de vendre. » Sans prendre cette assertion trop à la lettre, il dit qu’il est impossible de n’en pas reconnaître la vérité relative. « Assurément, continue-t-il, si la difficulté de vendre n’arrêtait pas les producteurs, ils seraient en mesure de porter l’émission de leurs produits bien au-delà de ses limites actuelles. Pas un sur dix ne produit tout ce qu’il peut. Pour tous, la grande question, c’est moins de produire que d’écouler leurs produits. » De là vient qu’il se trouve forcé de décrire la condition de l’ouvrier français « comme misérable. » — La difficulté, cependant, ne se borne pas à eux. Le malaise qui résulte de cet état de choses est général, et s’étend à toutes les classes de la société[6].

Le capital en travail et en terre existe, mais il est besoin d’une circulation qu’on ne peut obtenir qu’à l’aide d’une quantité suffisante de l’instrument qui sert aux échanges de la main à la main. « Ce qui manque réellement chez le cultivateur, dit M. Coquelin, ce n’est pas le capital, mais la faculté de le payer. Voilà le capital dont il a besoin. Tous ces outils, tout ce bétail, toutes ces semences lui seraient singulièrement utiles pour sa culture, et il en tirerait un admirable parti dans l’avenir ; mais les moyens actuels de se les procurer lui font faute, et il se voit contraint de renoncer aux avantages qu’il en pourrait tirer. » — « En supposant, comme il ajoute, que le crédit lui donne cette faculté de payer, tout aussitôt il distribue ses commandes ; alors aussi le charron, le forgeron, l’éleveur de bétail, le fabricant d’engrais se mettent à l’œuvre, et en peu de temps le capital agricole abonde dans le pays. »

Afin cependant que ce crédit puisse exister, il faut une base sur laquelle il puisse reposer, et cette base n’est rien autre chose que la monnaie. — Chaque individu qui accepte un billet ne le fait que parce qu’il croit pouvoir, quand il le voudra, le changer en monnaie. Le pouvoir d’établir cette base en France doit s’accroître à chaque pas, tendant à diminuer le poids des taxes et de l’intérêt, comme c’est le cas pour le pas qui substitue l’or à l’argent dans les payements à ceux qui touchent intérêt sur les actions de banques, hypothèques et dettes publiques. Chaque accroissement de la facilité de faire ces payements est, nous l’avons dit, de nature égalisante, et c’est pourquoi l’aristocratie monétaire de France a manifesté une si vive anxiété de borner la circulation exclusivement au métal le plus cher, — l’argent. Ce qui est remarquable cependant, c’est que, au nombre de ceux qui semblent le mieux apprécier « les maux, » comme ils disent, qui doivent résulter d’un surcroît de la quantité et d’une diminution de la valeur de la monnaie, et insistent le plus vivement pour des lois interdisant l’emploi facultatif de l’or dans les diverses transactions, se trouvent les partisans en chef du système connu sous le nom de libre échange, et les principaux opposants à toute intervention gouvernementale dans les opérations individuelles des membres de la société[7].

§ 8. — Les communautés gagnent en force à mesure que le taux d’intérêt s’abaisse, — les denrées brutes haussant alors, et les produits achevés baissant, — ce qui présente la preuve d’une civilisation qui avance. La politique américaine, qui vise dans une direction opposée, tend à élever le taux d’intérêt.

L’importance d’une communauté, parmi les nations du monde, augmente avec le déclin du prix à payer pour l’usage du numéraire, ou le taux d’intérêt. Ce déclin est toujours une conséquence de l’influx et du degré accru d’utilisation des métaux précieux. Cet influx a lieu dans tous les pays qui adoptent la recommandation d’Adam Smith, en plaçant le producteur du grain à côté du producteur de laine, — ce qui les met à même d’exporter leurs produits sous la forme la plus achevée. Dans tous ces pays le crédit augmente, le commerce devient plus rapide ; l’intelligence va se développant, la terre acquiert valeur, l’homme acquiert pouvoir sur la nature, et grandit en bonheur et en liberté ; — les travaux du présent acquièrent constamment plus d’empire sur les accumulations du passé.

L’importance d’une communauté décline avec l’augmentation du taux d’intérêt. Cette augmentation résulte de l’efflux des métaux précieux ou de l’existence d’incertitude et de non sécurité qui conduit à les thésauriser, et par là diminuer leur utilité. Cet efflux a lieu dans tous les pays qui rejettent la recommandation d’Adam Smith, — refusant de placer le consommateur à côté du producteur, et les forçant d’exporter leurs produits sous la forme la plus brute. — Dans tous ces pays, le crédit décline, — le commerce déchoit, — les facultés humaines restent à l’état latent, et non développées ; — la terre s’épuise et perd valeur, — et l’homme devient de plus en plus esclave de la nature et de son semblable, — les accumulations du passé acquérant la grande autorité sur les travaux du présent.

Avec le déclin du taux d’intérêt les prix des produits bruts tendent à s’élever, tandis que ceux des produits achevés tendent à baisser. Ce rapprochement est suivi d’un accroissement d’individualité de la communauté, — la nécessité d’aller aux marchés étrangers avec les produits bruts diminuant d’année en année, et le pouvoir d’acheter les produits des pays étrangers, — y compris l’or, — augmentant d’une manière aussi soutenue, avec un accroissement constant dans le degré de commerce. Avec ce rapprochement a lieu infailliblement une diminution constante dans la proportion des produits de la ferme, nécessaire pour payer les gens employés à l’œuvre de transport et de conversion, et une diminution tout aussi continue du nombre proportionnel d’individus ainsi employés, comparé à la communauté entière. Les faits jusqu’ici présentés par nous prouvent que cette diminution s’opère en France et dans les États du nord de l’Europe. Le blé a monté si fermement en Russie que c’est à peine si ses exportations ont pris le moindre accroissement. L’Allemagne, qui fut jadis le grand exportateur de blé, laine et chiffons, n’exporte plus aujourd’hui que très-peu du premier article et pour les autres sa consommation est devenue telle, qu’elle absorbe non-seulement toute sa production propre, mais doit tirer des autres pays. Il en est ainsi de la Suède et du Danemark, pays qui tous deux importent beaucoup de matières premières de vêtements, pour les combiner avec les subsistances de production domestique, — se mettant ainsi en mesure d’obtenir des approvisionnements d’or.

L’inverse se voit dans tous les pays où le taux d’intérêt va s’élevant, — Irlande, Inde, Turquie, Portugal et États-Unis. De toutes les nations civilisées du monde, ces derniers sont les seuls attachés à la poursuite d’une politique qui cause un déclin continu des prix des matières brutes,—produisant ainsi nécessité constante d’exportation des métaux précieux. Il en résulte que dans les trente-sept années puis ont précédé la guerre de Crimée, le prix de la farine a été en baisse ferme, et que d’une moyenne de 11.60 dollars où il s’était maintenu dans les années de 1810 à 1815, il est tombé à une moyenne de 4.67 dollars dans celles de 1850 à 1852, — que le coton est tombé à un peu plus que le tiers qu’il commandait autrefois, — que le tabac a diminué au moins de moitié, — et qu’aujourd’hui ces articles dépendent des chances et des vicissitudes des marchés étrangers plus qu’à aucune autre époque précédente.

La politique de la France et du nord de l’Europe tend à élever le fermier et à augmenter la valeur de la terre. Celle des États-Unis vise à déprimer le fermier et à détruire la valeur de la terre. L’une tend à réduire le taux d’intérêt, l’autre à le faire monter. D’où suit que tandis que, dans l’une, nous voyons s’augmenter la croyance en l’idée que les hommes sont nés pour la liberté, nous voyons dans l’autre un développement parallèle de l’idée que de ceux qui travaillent sont à bon droit réduits à l’esclavage.

Les pays d’Europe où l’or est en afflux et où le prix à payer pour l’usage de la monnaie a tendance à baisser, ont tous adopté le système protecteur introduit en France par Colbert et qui s’y est maintenu jusqu’à cette heure. Cette protection fut spécialement introduite comme une mesure de résistance à la politique d’Angleterre, dénoncée par Adam Smith, — et qui a pour objet d’avilir les produits bruts de la terre tout en maintenant les prix des produits achevés en lesquels ils sont convertis. Plus il y a d’écart entre eux, plus grande est la marge pour le profit du négociant. Plus il y a rapprochement, plus ce profit se resserre. Dans la partie nord de l’Europe continentale les prix vont se rapprochant, et à chaque pas dans ce sens, il y a un surcroît de concurrence pour l’achat des produits bruts de la terre et pour la vente des produits manufacturés, avec diminution constante dans la part du négociant. La France et l’Allemagne font concurrence aujourd’hui à la Grande-Bretagne sur les marchés du monde pour l’achat de la laine, du coton et des chiffons, et pour la vente des cotonnades, des draperies et du papier. Suède, Danemark, Russie et Belgique marchent dans le même sens, — le résultat général se manifestant par le fait que le surcroît de consommation des contrées protégées d’Europe, dans les quinze années dernières, fait une demande pour plus que la moitié du surcroît de l’offre américaine.

Plus les prix des matières premières et des produits achevés se rapprochent, moindre est la part du négociant. Ces prix se rapprochent dans la plus grande partie de l’Europe continentale ; et l’on en voit les conséquences dans le pouvoir décroissant de la Grande-Bretagne, de commander la disposition finale des articles qu’elle reçoit des pays qui consomment ses objets manufacturés, — lesquels représentent uniquement la production brute qu’elle a importée, et non en aucune manière ce qu’elle a produit elle-même’. Sucre, café, thé, fruits, bois de charpente et autres articles, elle les peut retenir ; mais l’or s’échappe de ses mains. La quantité d’espèces sortie de la Monnaie d’Angleterre, dans les six années de 1846 à 1853 a été d’environ 32.500.000 liv. sterl., et de cette somme énorme plus des trois quarts sont sortis de 1851 à 1853. Depuis lors presque toute la production de Californie a été à l’Europe. Il s’y est joint la quantité considérable d’or fourni par l’Australie ; et pourtant, bien que le tout à peu près ait été d’abord à l’Angleterre, la quantité de lingots aujourd’hui tenue par la banque est moindre de plusieurs millions qu’elle l’était avant la découverte de ces grands dépôts qui se déversent aujourd’hui sur le monde ; tandis que le taux déterminé d’intérêt s’est beaucoup élevé.

La politique des États-Unis, — totalement différente de celle du nord de l’Europe, — est celle d’acquiescement à un système basé sur l’idée d’avilir les produits de la ferme et de la plantation. Nonobstant un surcroît, dans la dernière décade, de près de huit millions d’âmes à la population, le chiffre actuel des individus engagés dans les principales branches de manufacture dépasse à peine celui de 1847. Tout le monde étant donc conduit au labeur de tirer son entretien de la culture de la terre ou des professions du négoce, il en résulte que l’agriculture ne fait que très-peu de progrès, — que la terre s’épuise de plus en plus d’année en année, — que son rendement diminue, — que la quantité totale de subsistances exportées ne monte pas en moyenne annuelle à un simple dollar par tête, — que la production totale de l’immense superficie du sol engagé dans la production du coton n’équivaut qu’au triple de la production d’œufs en France, — que les prix ont été en baisse continue durant presque quarante années, — que les articles manufacturés sont à un prix exorbitant, — que presque tout l’or de la Californie doit s’expédier au dehors, — et que le prix de la monnaie se maintient d’année en année à un taux plus élevé que chez aucune autre nation civilisée du monde.

§ 9. — Les doctrines des économistes au sujet de la monnaie vont, en général, directement au rebours de ce qu’enseigne le sens commun de l’humanité. L’or et l’argent, proprement qualifiés de métaux précieux, — étant de toutes les utilités, celles qui contribuent le plus à développer l’individualité et à favoriser le pouvoir d’association.

De tous les instruments dont l’homme fait usage il n’en est pas qui rende autant proportionnellement à ce qu’il coûte que l’instrument au moyen duquel il effectue les échanges de la main à la main, — aucun dont les mouvements d’entrée et de sortie n’éclairent si bien sur l’accroissement ou sur l’affaiblissement du pouvoir producteur de la communauté — aucun, par conséquent, qui fournisse à l’homme d’État un si excellent baromètre pour juger comment ses mesures opèrent. C’est néanmoins celui de tous, dont les mouvements ont été regardés comme les moins dignes d’attention par les modernes économistes politiques. Plusieurs nous ont même enseigné que l’unique effet d’un surcroît d’un article, dont la possession excite tellement la sollicitude de l’humanité entière, est que, au lieu d’avoir à compter cent, deux cents ou trois cents pièces, il nous en faudra compter trois cents, six cents ou neuf cents ; et que, par conséquent, il y a économie à être forcé d’accomplir l’œuvre d’échange avec la plus petite quantité de l’instrument qui peut seul servir à cet effet. Tous les enseignements des économistes modernes sur ce sujet sont en contradiction directe avec ceux du sens commun de l’humanité, et comme il advient d’ordinaire, ce qui est suggéré à tous les hommes à la fois, par le sentiment de leurs propres intérêts, est beaucoup plus juste que ce qui est enseigné par des philosophes prétendant découvrir dans le for intérieur de leur intelligence les lois qui régissent l’homme et la matière — et refusant d’étudier les mouvements de la population dont ils sont entourés.

Le sauvage, dénué du moindre savoir, trouve dans les inondations et les tremblements de terre, la preuve la plus concluante du prodigieux pouvoir de la nature. Le savant la trouve dans le mécanisme magnifique, bien qu’invisible, au moyen duquel les eaux de l’Océan sont journellement élevées pour redescendre en rosées rafraîchissantes et en pluies d’été. Il la trouve aussi dans cette perspiration insensible, qui entraîne au dehors presque toute la quantité d’aliments absorbée par les hommes et les animaux. Il la voit encore dans le travail de petits animaux invisibles à l’œil nu, à qui nous devons la création d’îles élaborées avec les détritus terreux qui ont été entraînés des montagnes à la mer et déposés dans son sein. L’étude de ces faits le conduit à conclure que c’est dans l’opération minutieuse et à peine perceptible des lois physiques, que se trouve la plus haute preuve du pouvoir de la nature, et la plus grande somme de force.Il en est de même dans le monde social[8]. Pour le sauvage, dénué de savoir, le navire présente la plus haute expression de l’idée de commerce. Le pur trafiquant la trouve dans le transport de cargaisons considérables, composées de coton, de blé ou de charpente, et dans des traites tirées pour des dix mille dollars, ou livres sterling. Celui qui étudie la science sociale la voit dans l’exercice d’un pouvoir d’association et de combinaison, résultant du développement des diverses facultés humaines, et mettant chaque membre de la société à même d’échanger ses journées, ses heures et ses minutes contre des utilités et des choses à la production desquelles ont été appliquées les journées, les heures, les minutes des différents individus avec qui il est associé. Pour ce commerce il y a nécessité de pièces d’un pence, de six pences, d’un shilling ; et il trouve en elles des esclaves obéissants, dont les opérations sont à celles du navire dans le même rapport de proportion que le petit madrépore l’est à l’éléphant[9].

C’est au moyen de la combinaison d’efforts que l’homme avance en civilisation. L’association met en activité tous les divers pouvoirs, tant intellectuels que musculaires, des êtres dont la société se compose, et l’individualité s’accroît avec l’accroissement du pouvoir de combinaison. C’est ce pouvoir qui permet à la majorité qui est faible, de lutter avec succès contre les quelques riches et puissants et c’est pourquoi les hommes gagnent en liberté à chaque surcroît de richesse et de population. Pour les mettre à même de s’associer, il est besoin d’un instrument au moyen duquel la série de composition, décomposition et recomposition des diverses forces puisse s’effectuer vite, si bien que tandis que tous s’unissent pour produire l’effet désiré, chacun puisse avoir sa part des bénéfices qui en résultent. Cet instrument fut fourni dans ces métaux, presque les seuls à remplir cette condition, que, semblable à Minerve sortie toute armée du cerveau de Jupiter, ils se présentent tout prêts — ne demandant ni travail, ni altération pour être appropriés au grand œuvre qu’ils doivent accomplir, celui de mettre les hommes à même de combiner leurs efforts pour se rendre dignes d’occuper ; à la tète de la création, le poste auquel ils sont destinés. De tous les instruments à la disposition de l’homme, il n’en est point qui tende à développer l’individualité d’une part et de l’autre, l’association à un aussi haut degré que l’or et l’argent — proprement appelés pour cette raison les MÉTAUX PRÉCIEUX.

  1. Dans les dernières années de la politique de protection de 1828, le gouvernement fédéral a payé un montant considérable de dette portant intérêt à trois pour cent. Dans la période de libre-négoce de 1841-42, il lui a été tout à fait impossible de trouver à emprunter même à six pour cent.
  2. Chevalier. De la monnaie, p. 380.
  3. Ibid., p. 383.
  4. Citation de Coquelin.
  5. Coquelin. Du crédit et des banques, p. 203.
  6. Coquelin. Du crédit et des banques, p. 179.
  7. Voir dans le Journal des Économistes, n° de mai 1851, un article sur la dépréciation de l’or. Il est assez remarquable que les opposants les plus actifs aux mesures qui tendent à l’utilisation de la monnaie et à la diminution qui s’ensuit du taux d’intérêt se fassent en Angleterre, en France et aux États-Unis, les champions les plus empressés du système qui vise à la centralisation des manufactures au moyen de ce qu’on a appelé les mesures de libre-échange. Sir Robert Peel fut l’auteur de diverses limitations à la circulation monétaire anglaise ; et la croisade américaine contre les banques et leurs billets se continue aujourd’hui par les partisans du libre-échange, comme on le voit dans les rapports sur les finances. — En tout pays, la liberté grandit avec l’accroissement du crédit et d’utilisation des métaux précieux, parce que toujours, en pareil cas, la circulation sociétaire s’accélère et le travail devient plus productif. L’adoption finale des mesures de libre échange comme politique démocratique, la répudiation du crédit et l’éclosion du sentiment en faveur de l’esclavage qui existe aujourd’hui, datent, tout cela à la fois, d’avant les années 1835 et 1836.
  8. Le prodigieux effet de changements si minimes qu’ils échappent à nos sens est fort bien exposé dans le passage suivant d’un auteur à qui nous avons déjà beaucoup emprunté.
      « Une altération dans le monde naturel de choses d’une sorte tellement tenue qu’elle est inappréciable à nos sens, produirait d’un seul coup l’extinction certaine de la vie animale et végétale. Qu’il plaise au Tout-Puissant d’ordonner que la très minime proportion d’acide carbonique qui se trouve dans l’atmosphère disparaisse, et dans une heure la végétation s’arrête — rien qu’au bout d’une semaine il ne restera probablement pas une seule plante vivante sur la terre desséchée. Et pourtant les organes de l’homme ne percevraient aucun changement dans la nature de l’atmosphère, et l’humanité entière commencerait par s’étonner du fatal fléau qui a si soudainement frappé tout ce qui a forme de végétal ; et après une courte période de stupéfaction et de terreur indéfinie, elle aussi périrait, comme ont fait les plantes, faute de subsistance. Johnson : Chemistry of Common Life, vol. II, p. 365.
  9. L’usage de menue monnaie est une preuve de liberté. Chez les populations esclaves il n’en est pas besoin — le travailleur n’ayant à faire aucun des plus petits échanges. Dans les États-Unis du Sud on voit rarement des piécettes d’argent — l’intercourse du peuple des plantations se faisant par l’intermédiaire de leurs propriétaires d’un côté et le négociant en coton de l’autre. L’apparition d’une piécette d’argent de trois cents fut une preuve de civilisation croissante. Depuis, on en a eu une autre dans la convenable pièce de cuivre nickel et zinc se substituant à la grossière pièce de cuivre qui, auparavant, représentait la centième partie d’un dollar.