Principes de la science sociale/19

Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (tome 1p. 527-545).


CHAPITRE XIX.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

§ 1. — Phénomènes divers qui accompagnent le progrès de la civilisation et le développement de la barbarie.

A l’aide de l’association avec ses semblables, l’homme obtient le pouvoir sur la nature ; il substitue à l’action de ses bras la vapeur, l’électricité et les autres forces, et il abandonne la culture des sols ingrats des terrains élevés pour les sols riches des terrains d’alluvion, en même temps qu’il obtient un accroissement constant dans la facilité de se procurer les subsistances, les vêtements et l’abri nécessaires pour sa nourriture et l’entretien de son existence.

Pour mettre les hommes à même de s’associer et de combiner leurs efforts, il faut qu’il y ait diversité dans les modes de travail, diversité qui développe les facultés variées des individus, qui les rend propres à l’association, et qui produit cette richesse d’intelligence à l’aide de laquelle ils peuvent appliquer ces forces à leur service. Le commerce s’accroît avec le développement de l’intelligence et l’augmentation de la richesse. Plus l’accroissement du commerce est rapide, plus il y a tendance à ce que la matière revête les formes sous lesquelles elle est le mieux appropriée aux besoins de l’homme ; plus est régulière et abondante la quantité des subsistances et des moyens de se vêtir, plus se prolonge la durée de la vie et plus est continu et régulier le mouvement de la société ; et plus est considérable la tendance à l’amoindrissement du pouvoir de ceux qui vivent du trafic et du transport des denrées, et à l’accroissement de la liberté humaine.

Tels sont les faits observés en tout pays d’une civilisation avancée.

Si nous considérons ensuite ceux où la barbarie fait des progrès, nous trouvons que tous les faits sont directement opposés ; la puissance d’association décline avec la diversité décroissante des travaux ; les individus se bornent de plus en plus à l’unique occupation d’effleurer la surface du sol pour y chercher leur nourriture ; les terrains riches sont depuis longtemps abandonnés, les subsistances deviennent plus rares, les famines et les pestes plus fréquentes, le commerce décline, le trafic devient de plus en plus l’arbitre du sort des malheureux cultivateurs, la population diminue, la chaîne de la société perd de jour en jour quelqu’un des chaînons qui la relient, et la société elle-même tend de plus en plus à revêtir une forme semblable à celle qu’on trouve aujourd’hui parmi les peuplades sauvages, qui souffrent le plus du mal de l’excès de population.

§ 2. — Dans les pays en progrès, la taxe du transport diminue. Dans les pays en décadence, elle augmente aussi invariablement.

Dans le premier cas que nous avons retracé, la taxe résultant du transport diminue constamment, en même temps qu’il y a augmentation constante dans l’utilité des produits grossiers de la terre, et diminution également constante dans la valeur des denrées nécessaires pour les besoins de l’homme. Dans le dernier cas, cette taxe augmente aussi régulièrement, en même temps qu’il y a diminution constante de la matière première, et augmentation dans la valeur des subsistances, des moyens de se vêtir et autres produits nécessaires à la vie.

Dans le premier cas, la terre est de plus en plus divisée, et, en même temps, il y a tendance croissante à sa culture par l’individu qui la possède et à la création de centres locaux, création qui facilite l’association des individus avec leurs semblables et augmente la demande de leurs diverses facultés. Dans le dernier cas, la terre s’immobilise de plus en plus, en même temps qu’il y a tendance croissante à ce que le travail de la culture s’accomplisse à l’aide d’ouvriers salariés ; tendance à la création d’un corps de propriétaires qui ne résident pas (absentees), à la disparition des centres locaux et à l’établissement d’un centre unique d’action ; ce qui diminue ainsi les facilités de l’association et diminue la demande de l’application de la puissance intellectuelle.

Dans le premier cas, les prix, ou les valeurs en numéraire des produits grossiers de la terre et ceux des produits achevés, tendent constamment à s’équilibrer de plus en plus, en même temps qu’il y a constante augmentation dans la puissance productive du travail et dans la part proportionnelle du travailleur sur l’augmentation du produit, et diminution constante dans la part restante pour les individus qui se placent entre ceux qui produisent et ceux qui ont besoin de consommer. Dans le dernier, ces prix tendent à s’éloigner l’un de l’autre, en même temps qu’il y a diminution, et dans la puissance productive, et dans la part du travailleur sur le produit diminué.

Dans le premier cas, le travail actuel obtient un accroissement constant de pouvoir sur les accumulations du passé. Dans le dernier, les accumulations du passé obtiennent un pouvoir plus grand sur le travail actuel.

Dans le premier cas, les forces de la nature se concentrent dans l’homme, dont la valeur augmente d’année en année, et qui, de jour en jour, devient plus libre. Dans le dernier, la nature acquiert du pouvoir sur l’homme, dont la valeur diminue chaque jour à mesure qu’il devient de plus en plus asservi.

Dans le premier cas, la circulation est rapide, en même temps qu’il y a tendance constante à ce que la société revête la forme où la force et la beauté se combinent le plus parfaitement, celle d’un cône ou d’une pyramide. Dans le dernier, la circulation devient de jour en jour plus languissante, et la société tend à revêtir la forme la moins compatible avec la force et la beauté, celle d’une pyramide renversée.

§ 3. — Phénomènes sociaux qui se manifestent dans les histoires de la Grèce, de l’Italie, de l’Angleterre, de la Turquie, du Portugal et des colonies anglaises

Si nous portons nos regards vers la Grèce au temps de Solon, nous y observons la première catégorie de phénomènes que nous avons décrits plus haut, à savoir : une rapide circulation dans le mouvement de la société, accompagnée de la division de la terre, de la création de centres locaux, d’un accroissement constant de la puissance d’association, d’un développement prodigieux de la puissance intellectuelle et de l’affranchissement de l’individu. Si nous la considérons ensuite à l’époque de Périclès et de ses successeurs, nous voyons la circulation devenir plus languissante, la terre s’immobiliser, les centres locaux diminuer d’importance, en même temps qu’une grande ville centrale s’élève sur leurs ruines, que la demande des facultés intellectuelles diminue, que le paupérisme s’accroît d’année en année, entraînant la nécessité de la colonisation, et réduit de nouveau à l’asservissement les citoyens libres.

Puis, jetant encore les yeux sur l’Italie, à l’époque où la Campanie nourrissait les habitants de ses nombreuses cités, nous voyons se reproduire les faits qui ont eu lieu dans l’ancienne Grèce. Si nous étudions l’Italie à l’époque de Pompée et de César, nous constatons que la propriété de la terre s’est partout immobilisée, et que ses possesseurs sont devenus des propriétaires absents[1], fixant leur résidence dans une grande ville remplie de pauvres et possédée par des individus trafiquant sur les hommes et l’argent ; nous constatons encore que l’importance des centres locaux a diminué à tel point, qu’ils deviennent presque inconnus dans l’histoire ; que le mouvement de la circulation de la société a cessé ; que la demande des facultés intellectuelles a été remplacée par celle de la simple force brutale pour être employée à étendre la sphère d’opérations, remplaçant ainsi l’Italie et la Sicile, déjà épuisées, par les champs, jusqu’à ce jour intacts, qu’offrent au pillage l’Asie et l’Afrique.

Si nous considérons ensuite les îles Britanniques, nous voyons pendant une longue suite de siècles des faits semblables à ceux que nous avons observés dans la Grèce et l’Italie anciennes, le mouvement de la circulation de la société augmentant avec l’accroissement progressif dans la variété des travaux, les centres locaux croissant en nombre et en importance, la terre se partageant de plus en plus, la puissance d’association augmentant constamment et l’homme devenant partout plus libre.

Si de là nous portons nos regards sur l’empire britannique de nos jours, nous voyons la propriété foncière s’immobilisant de plus en plus, ses possesseurs s’adonnant de plus en plus, pour ainsi dire, à l’absentéisme, et ses villes de plus en plus encombrées de pauvres et devenant la propriété des trafiquants d’hommes et d’argent, en même temps que partout, diminue l’importance des centres locaux, que partout le mouvement de circulation de la société devient plus languissant ; que partout on demande ces additions à la population, qui consistent dans la simple force brutale nécessaire pour servir les desseins des individus qui vivent de l’application de leur pouvoir d’appropriation ; et que chaque jour révèle une nécessité croissante de conquérir de nouveaux champs d’opération pour remplacer le Portugal ruiné, la Turquie presque anéantie, l’Irlande épuisée, et les Indes-Orientales et l’Amérique aujourd’hui agonisantes.

Dans tous les cas de civilisation en progrès, que nous avons déjà livrés à l’examen du lecteur, les faits ont été identiques. Dans tous ceux de civilisation en déclin les preuves de ce déclin même sont exactement semblables. Dans tous, on voit l’absentéisme et l’excès de population croissant dans une proportion exacte et réciproque. Dans tous, les accumulations du passé acquièrent un empire plus considérable sur les travaux du présent[2]. Dans tous, la proportion des membres de la société engagés dans l’œuvre de simple appropriation, est constamment croissante. Dans tous, on voit la société, quittant la forme magnifique et indestructible de la véritable pyramide pour celle de la pyramide renversée. S’en suivra-t-il que dans tous les cas le résultat aura été le même ? Notre seule réponse à cette question sera, que la prospérité d’une société basée sur le trafic, s’est toujours trouvée instable ; qu’on a toujours constaté que ses fondements ne reposaient « que sur la poussière d’or et sur le sable, » et qu’il n’existe aucun motif pour croire que ce qui a été toujours vrai, dans le passé, puisse ne pas être vrai dans le présent, ou se trouver faux dans l’avenir.

§ 4. — Nécessité d’étudier avec soin le système qui a donné naissance à la théorie de l’excès de population.

Comme la théorie de l’excès de population est née en Angleterre, et que c’est là également qu’a pris sa source la théorie de M. Ricardo, relative à l’occupation de la terre, sur laquelle elle s’appuie, nous avons regardé comme juste et convenable d’étudier avec soin le système anglais, dans le but de constater jusqu’à quel point la politique particulière que l’on a essayé d’établir, a tendu à produire une pareille erreur de la part des économistes d’Angleterre. Si les doctrines enseignées par l’école anglaise sont vraies, alors le Créateur a commis une grave bévue, en établissant l’esclavage comme condition finale de l’immense majorité de l’espèce humaine. Si, au contraire, ces doctrines sont erronées, alors la liberté est, en dernière analyse, le partage de l’homme, et l’on trouve dans les lois naturelles qui règlent le système social, le même ordre, la même beauté et la même harmonie dans les dispositions que nous voyons régner partout dans les mondes organique et inorganique. L’une de ces choses est vraie d’une façon absolue et générale, et l’autre est tout aussi absolument et généralement fausse. Ou la Divinité, qui n’est que sagesse, a commis une erreur, ou c’est l’homme lui-même qui l’a commise et qui a inventé une théorie qu’il emploie comme un commentaire.

Que le système de Malthus tende, en fin de compte, à l’esclavage, c’est ce qui deviendra évident pour le lecteur, lorsqu’il aura réfléchi un moment sur cette proposition, que, d’après le cours naturel des choses, la population tend à dépasser les moyens de subsistance, le nombre des individus tendant à s’accroître dans une proportion géométrique, tandis que les moyens de subsistance ne peuvent s’accroître que dans une proportion arithmétique. Les choses étant ainsi, alors l’individu possédant la machine qui produit les subsistances, doit devenir le maître des individus dont les besoins exigent qu’ils emploient cette machine. L’un tient entre ses mains la clef de l’immense grenier de la nature, et l’autre doit payer pour obtenir le privilège d’y pénétrer, quel que soit le prix demandé pour y être admis. La doctrine de l’excès de population est, conséquemment, une doctrine de centralisation, d’esclavage et de mort.

Que telle soit, en réalité, l’opinion personnelle de Malthus en pareil cas, c’est ce qui est prouvé dans le passage où il énonce cette assertion : « Que, d’après la loi de notre nature, qui rend les subsistances nécessaires à la vie humaine, la population ne pouvant jamais réellement s’accroître au-delà des moyens de nourriture les plus infimes susceptibles de l’entretenir, un obstacle puissant à l’augmentation de la population, résultant de la difficulté de se procurer des subsistances, doit être constamment en action. Cette difficulté doit se rencontrer quelque part, et doit nécessairement se rencontrer sous une des formes variées de la misère, ou de la crainte de la misère qu’éprouve une portion considérable de l’espèce humaine[3]. » L’espèce humaine est ainsi soumise à une pression constante, et se trouve forcément acculée à ce point où il est impossible de se procurer « la nourriture la plus chétive, » et où la misère est forcée d’intervenir, et, — en éclaircissant les rangs, — de maintenir cette espèce dans les limites de la quantité de nourriture. Dans de telles circonstances il ne peut exister d’autre loi que celle de la force, l’homme qui est robuste de corps ou d’esprit asservissant son voisin, s’il est faible sous ces rapports, et agissant ainsi en vertu des lois divines.

La théorie de l’excès de population est née en Angleterre au milieu d’un état effrayant de paupérisme, et elle trouve son principal appui dans les faits que fournit l’empire britannique. Pourquoi les choses doivent-elles se passer ainsi ? parce que la politique anglaise a eu, de longue date, pour but constant d’augmenter le grand obstacle au progrès de l’homme, obstacle qui résulte de la nécessité d’effectuer les changements de lieu de la matière. Partout où il existe, la quantité de subsistances est la moins considérable et la population la plus surabondante. A mesure qu’il s’amoindrit, la quantité de subsistances augmente, l’homme acquiert plus de valeur, et l’on arrive à reconnaître, de plus en plus, que la proportion des trésors de la nature est infinie et n’attend que la demande de leur production.

C’est précisément à l’instant où cet obstacle disparaît que les prix des matières premières et des produits achevés, tendent de plus en plus à se rapprocher, fournissant ainsi la preuve la plus parfaite d’une civilisation en progrès. A mesure que ces prix s’équilibrent, le pouvoir du travailleur sur la nature et sur lui-même s’accroît, mais le pouvoir des autres hommes sur lui diminue aussi constamment ; et c’est ainsi qu’il passe de la condition d’esclave à celle d’homme libre. Le système anglais ayant pour base l’idée de la terre à bon marché, du travail à bon marché, du coton à bon marché, du blé à bon marché, et de la toile et du fer à un prix élevé, plus ce système est mis en pratique, plus il y a tendance à la diminution dans le pouvoir de l’homme sur la nature, à sa soumission à la volonté de son semblable et à la réalisation de la théorie malthusienne, en vertu de laquelle l’homme devient nécessairement le bûcheron et le tireur d’eau de son semblable.

§ 5. — Les lois de la nature agissent constamment dans la même direction. Mouvement oscillatoire de la théorie de la population offerte à l’examen par Malthus.

Le caractère distinctif et principal des lois de la nature, c’est qu’elles agissent toujours dans une direction unique. Après avoir constaté que la loi de gravitation est vraie à l’égard de la pomme qui tombe de l’arbre en ce moment, on peut affirmer infailliblement qu’elle l’est aussi, relativement à toutes les planètes dont se compose notre système, qu’elle a régi les mouvements de toutes les pommes qui sont tombées en tout temps, et régira à jamais les mouvements de celles qui tomberont, quelle que soit la durée du globe terrestre. Si nous admettons qu’il en est de même relativement aux lois qui dirigent les mouvements de l’homme, et si nous constatons qu’aux époques les plus reculées de l’état social, il est tout à fait pauvre et misérable, tandis qu’à des époques plus récentes, il devient plus fort et plus capable de se procurer des subsistances, il suit de là, nécessairement, que son pouvoir de commander les services de la nature, doit constamment augmenter, à mesure qu’il devient plus capable d’associer ses efforts à ceux des individus qui l’entourent.

Tout le monde admet, que telle est la tendance dans les premiers siècles de la société, les subsistances devenant alors plus abondantes, à mesure que la population s’accroît et que les individus peuvent, de plus en plus, travailler en s’associant réciproquement. Et cependant, selon Malthus, la loi ayant atteint un certain point, accomplit une évolution en sens contraire, et à chaque nouveau progrès qui a lieu dans la population et la richesse, les subsistances deviennent plus rares ; et il est nécessaire qu’une portion des individus qui occupent la terre « meurent régulièrement de besoin[4], » ainsi que l’avaient fait les Sauvages des premiers siècles[5].

Ceci, ainsi que le lecteur le remarquera maintenant, représente exactement le cours des événements tel qu’il a été en Irlande, à la Jamaïque, dans l’Inde, en Portugal et en Turquie, et ce qui se passait également à la date de l’ouvrage de Malthus, au moment même où la propriété foncière commençait à s’immobiliser, au moment où commençait à surgir le paupérisme qui depuis est devenu si effrayant. En voyant de pareils faits, il semblera évident que sa théorie ne doit être regardée simplement que comme une description de ce qu’ont été, et devaient être nécessairement, les effets résultant d’une forme mauvaise de l’activité humaine, regardés à tort comme la conséquence nécessaire des lois divines.

§ 6. — La doctrine Ricardo-Malthusienne a une tendance inévitable, celle de faire de l’esclavage, la condition finale du travailleur.

Il en est de même à l’égard de la loi Ricardo-Malthusienne, relative à l’occupation de la terre, en vertu de laquelle l’homme commence par cultiver les terrains fertiles et obtient alors abondamment les subsistances, mais, avec le temps, se trouve forcé de s’adresser à des terrains récompensant, de moins en moins, son travail, et permettant au propriétaire de la terre de réclamer une proportion constamment croissante sous le nom de rente. Telle étant la loi, le travailleur devient nécessairement l’esclave, le fendeur de bois et le tireur d’eau, de l’individu qui revendique la possession de la terre. Que tel soit le résultat inévitable, c’est ce, qui ne peut être un instant mis en doute par quiconque croit avec M. Mac Culloch : « que par suite de l’action de causes fixes et permanentes, la stérilité croissante du sol doit infailliblement, à la longue, triompher des perfectionnements introduits dans les machines et l’agriculture, » l’homme devenant ainsi, de plus en plus l’esclave de la nature, dont le représentant, — le propriétaire du sol, — tient la clef, à l’aide de laquelle seulement on peut obtenir ses dons.

L’homme devient plus libre, à mesure que le travail du présent acquiert du pouvoir sur les accumulations du passé, et moins libre à mesure que celles-ci acquièrent du pouvoir sur lui. Si la théorie de Ricardo est vraie, alors l’esclavage a été prévu par les lois divines, et conséquemment tout effort pour affranchir l’homme, n’a dû aboutir qu’à des efforts stériles.

Cette théorie implique nécessairement que les hommes soient séparés de leurs semblables pour chercher des terres lointaines et fertiles ; et cependant séparés ainsi qu’ils peuvent l’être, la malédiction primitive les suit encore, « la stérilité croissante du sol doit l’emporter infailliblement » sur tout perfectionnement qu’ils peuvent accomplir. L’utilité des matières dont la terre se compose doit diminuer, la valeur des denrées nécessaires à l’homme doit augmenter, et la valeur de l’homme lui-même doit baisser, en même temps que la nécessité d’avoir recours aux services du trafiquant et du voiturier, doit devenir constamment croissante. Plus leurs services sont nécessaires, plus doivent être considérables les différences entre les prix des matières premières et ceux des produits terminés, et plus doit être grande la tendance à un état de choses où la force constitue le droit, où la barbarie remplace la civilisation. Considérez la doctrine d’un point de vue quelconque, elle entraîne l’homme si infailliblement à l’esclavage, que si elle était vraie, il y aurait folie à entreprendre de lutter contre elle.

§ 7. — Le système de l’école anglaise est un système rétrograde. Il a pris naissance dans une politique rétrograde.

Heureusement pour l’homme, l’histoire nous fait un récit bien différent de celui de Malthus. Tout ce qu’il nous peint comme étant une conséquence de l’accroissement de la population, est précisément ce dont nous avons constaté l’existence dans le passé lorsque la population était faible, et que les hommes pouvaient occuper, à leur gré, ou les terrains situés sur les hauteurs, ou ceux des vallées, lorsque aucun individu n’exerçait sur eux de droit de propriété, et que personne ne pouvait exiger de rente, mais que la nature toute-puissante interdisait l’occupation des terrains plus bas et plus riches, et bornait les travaux de l’homme à la culture des terrains stériles situés sur les hauteurs. Les choses s’étant passées ainsi, et l’homme ayant constamment acquis la puissance comme le résultat de l’association, qui ne pouvait arriver à se produire qu’avec l’accroissement de la population, il semblerait très-évident que de pareilles théories n’ont aucun titre à être prises le moins du monde en considération, à moins qu’il ne nous fût possible de conclure que le Créateur eût institué des lois qui dussent agir tantôt en avant, tantôt en arrière, tantôt en haut, tantôt en bas, en même temps qu’il eût institué, relativement à toutes les autres matières, des lois qui fonctionnent si invariablement dans une direction unique, qu’ayant une fois déterminé quelle est cette direction, l’homme se sent complètement rassuré en affirmant qu’elle a été telle à toutes les époques passées, et qu’elle sera la même à toutes les époques futures. Que le Créateur puisse avoir établi un pareil système, qu’il puisse avoir agi ainsi à l’égard de cet être qu’il a placé à la tête de la création, c’est là une idée tellement absurde, qu’elle nous autorise à ne croire qu’avec hésitation que ceux qui l’ont d’abord suggérée aient pu réellement y ajouter foi ; et cependant on ne peut, aujourd’hui, douter qu’ils ne l’aient admise réellement et sincèrement. Quelle a donc pu être la cause de l’erreur dans laquelle sont tombés des hommes doués d’une aussi haute intelligence, ainsi qu’ils l’étaient incontestablement. Pour obtenir une réponse à cette question, il faut que nous fassions un rapide examen des tendances du système, dans les divers pays auxquels nous avons fait allusion précédemment.

Quels étaient en premier lieu les buts que ce système cherchait à atteindre ? Se proposait-il de favoriser l’association et la combinaison des efforts ? Se proposait-il le développement des facultés de l’homme ? Se proposait-il le développement, ou même le maintien des forces productives de la terre ? Cherchait-il à amoindrir le plus grand obstacle qui entrave le commerce, la taxe qui pèse sur le transport ? Tendait-il d’une façon quelconque, à augmenter l’utilité de la matière dont la terre se compose, à diminuer la valeur des denrées nécessaires aux besoins de l’homme, ou à augmenter la valeur de l’homme lui-même ? Si tels étaient les buts qu’il se proposait, alors il tendait à la civilisation.

Nous savons qu’il n’a fait aucune de ces choses. Il cherchait à empêcher l’association. Il interdisait la diversité des travaux, et s’opposait ainsi au développement de l’intelligence et à l’accroissement de la puissance d’association. Il réduisait le peuple soumis à son action, à la condition de simples défricheurs du sol, en même temps qu’il imposait par la force l’épuisement de la terre. Tous ces phénomènes sont ceux qui accompagnent les premiers âges de la société, ces âges que nous appelons barbares, où l’on ne se procure les subsistances qu’avec la plus grande difficulté, où les famines et les pestes sont fréquentes, où existe avec le plus d’intensité la maladie de l’excès de population. Le système tendait à réduire la quantité des choses nécessaires à la vie ; et c’est pourquoi nous trouvons dans l’Irlande, dans l’Inde et à la Jamaïque les preuves les plus concluantes de la vérité des doctrines de l’école anglaise. C’était une politique rétrograde tendant à faire retourner la société à l’état de barbarie dont elle sortait ; et conséquemment, c’était une théorie rétrograde, nécessaire pour permettre aux individus qui cherchaient à en profiter, d’expliquer les maladies dont elle-même était la cause. Malthus et Ricardo fournirent cette théorie, qui nous offrit des lois divines, au moyen desquelles on nous rendait compte des famines, des pestes et de l’esclavage, qui n’étaient que le résultat inévitable de la conduite déraisonnable de l’homme.

Telle fut l’origine de cette économie politique moderne qui répudie si complètement les idées d’Adam Smith, et trouve dans le trafic un équivalent du commerce. Rétrograde de tout point, elle exige que nous ignorions immédiatement et à jamais l’existence d’une Divinité qui n’est que sagesse et bienveillance, et que nous mettions notre confiance dans un Être qui a établi les grandes lois naturelles, en vertu desquelles les hommes doivent nécessairement et « régulièrement mourir de besoin. »

Rétrograde sur tous les points, cette théorie enseigne :

Que, dans les premiers âges de la société, lorsqu’on s’est procuré les premiers instruments misérables à l’aide desquels ou peut travailler, les hommes sont en état de forcer la terre à récompenser plus largement leurs travaux ; mais qu’aussitôt « qu’ils se sont adonnés à la culture avec une certaine énergie et qu’ils ont appliqué à cette culture des instruments passables[6], » il survient une nouvelle loi en vertu de laquelle la récompense du travail devient plus faible chaque année.

Que, bien que le progrès dans la voie de la civilisation ait été partout signalé par un accroissement dans la puissance de l’homme sur la matière, il existe des causes « fixes et permanentes » pour que la matière, partout et en toute circonstance, obtienne un pouvoir plus considérable sur l’homme.

Que, bien que la valeur de l’homme ait augmenté partout, à mesure que la valeur des denrées nécessaires à ses besoins a diminué, la véritable route du progrès doit se trouver dans une seule direction ; à savoir l’emploi plus fréquent des navires et des charrois, par la raison que leur emploi donne le plus grand accroissement à la valeur de ces denrées.

Que, bien que les hommes soient devenus partout plus libres, à mesure que les travaux sont devenus plus diversifiés, et que l’utilité des diverses espèces de matière s’est de plus en plus développée, la voie du progrès se trouve cependant dans la division des nations en agricoles et en manufacturières, avec un atelier unique placé à des milliers de milles de distance, des lieux où les matières sont produites.

Que, bien que l’homme se soit toujours enrichi dans la proportion directe où le prix des matières premières s’est rapproché de celui du produit fabriqué, il doit accomplir un progrès nouveau et plus considérable, en adoptant un système qui a pour but de mettre à bas prix les matières premières et d’augmenter la quantité qui doit en être donnée, en échange du produit achevé.

Que, bien que l’homme ait toujours acquis plus de valeur, avec le développement du commerce et la diminution dans la nécessité d’avoir recours au trafic et aux moyens de transport, sa condition doit s’améliorer par l’établissement de la suprématie du trafic.

Que, bien que le progrès ait toujours été signalé par l’accroissement dans la puissance du travail sur le capital, il est nécessaire aujourd’hui « que le travail soit abondant et à bas prix » pour qu’il puisse être maintenu « suffisamment sous l’empire du capital. »

La tendance de toutes ses leçons étant telle que nous venons de l’exposer, il n’y a pas lieu d’être surpris que l’économie politique moderne ne voie dans l’homme qu’un animal destiné à procréer, qui doit être nourri, et qui peut être rendu apte à travailler, un instrument qui sera mis en œuvre par le trafic ; qu’elle répudie toutes les qualités distinctives de l’homme et se borne à prendre en considération celles qu’il partage avec les bêtes de somme ou les animaux carnassiers ; qu’elle nie que le Créateur ait voulu que tout homme trouvât place au banquet de la vie, ou qu’il existe un motif quelconque pour qu’un pauvre ouvrier, pouvant et voulant travailler, ait plus de droit à être nourri que n’en a le filateur de coton à trouver un marché pour son tissu ; ou qu’elle assure à ses disciples, ainsi que le lecteur l’a déjà vu, « que le travail est une denrée, » et que, si les individus veulent se marier et ont des enfants sans avoir préalablement pris des mesures pour les nourrir, c’est à eux de subir leur sort, et que « si nous nous plaçons entre l’erreur et ses conséquences, nous nous plaçons entre le mal et son remède, que si nous nous opposons au châtiment (lorsqu’il n’aboutit pas positivement à la mort), nous perpétuons le péché[7]. »

§ 8. — Dissidences entre Adam Smith et les économistes Anglais modernes.

Adam Smith ne connaissait en aucune façon « la science sinistre » que nous venons de décrire. Ayant complètement foi dans les avantages du commerce, il tenait en grand dédain le système basé sur l’idée de transformer une nation entière en une masse d’individus, simples trafiquants des produits des autres pays. Croyant « que la seule chose nécessaire était, évidemment, que la terre donnât le plus grand excédant possible, » il favorisait sa division parce que « les petites fermes, » ainsi qu’il le voyait bien, « pouvaient fournir un plus grand excédant que des portions semblables d’une ferme plus considérable, » et parce que ses yeux n’avaient pas aperçu ce fait imaginaire, que l’immobilisation de la propriété foncière « élève généralement le niveau de l’aisance » et ajoute une nouvelle force aux ressorts qui mettent l’industrie en mouvement[8]. » Si cette idée lui fût venue, il eût probablement recherché comment il était arrivé que dans tous les autres pays cette immobilisation avait été accompagnée de la dépopulation, de l’esclavage, et de la mort politique et morale.

Fermement convaincu de l’égalité des droits pour tout individu, il était aussi peu capable d’apercevoir la justice des mesures prohibitives du commerce appliquées aux colonies[9], qu’il le serait aujourd’hui de découvrir la convenance ou l’avantage, pour l’Angleterre elle-même, « d’un état de guerre » de la part des grands capitalistes nationaux, dans le but d’anéantir la concurrence à l’intérieur et au dehors. Ayant une ferme confiance dans l’existence de l’être qui lui est connu sous le nom d’homme, être possédant des sentiments et des affections, il avait une grande admiration « pour le petit propriétaire, » qui, connaissant « toutes les parties qui forment son petit territoire, le considère avec toute l’affection que la propriété, particulièrement la petite propriété, inspire naturellement ; et qui, par cette raison, prend plaisir, non-seulement à le cultiver, mais encore à l’embellir, » et il aurait rejeté avec dédain l’idée de l’homme que conçoit l’économie politique moderne, c’est-à-dire un être qui dort, mange et procrée, et doit recevoir un salaire qui lui permette de satisfaire les besoins les plus restreints de sa nature, et ces besoins uniquement. Voyant clairement « que l’emploi le plus avantageux du capital du pays auquel celui-ci appartient est celui qui entretient la quantité la plus considérable de travail productif, et augmente le plus le produit annuel de la terre et du travail de ce pays, il avait peu de considération pour les opinions de ceux qui voyaient dans « le commerce étranger » l’indice unique de la prospérité ; et s’il vivait aujourd’hui, il respecterait aussi peu les opinions de ceux qui voient, dans l’importation de « la richesse des climats que parcourent en nomades les nations sauvages, pillées par des esclaves, pour acheter des esclaves à l’intérieur, » une compensation, quelle qu’elle soit, à l’établissement d’un système, sous, l’empire duquel « l’homme devient un poison, et la population un fléau. » S’attachant à peine à une seule opinion qui lui soit commune avec cette économie politique moderne, née, depuis, de l’école anglaise[10], il n’y a guère lieu d’être surpris que nous ne trouvions dans le grand ouvrage de Smith aucune preuve, qu’il croie que « la misère, » décrite par Malthus, existe en vertu d’aucune des lois établies par Dieu, que cet Être si grand et si bienfaisant n’ait aucune place à sa table pour des fractions considérables de la famille humaine ; ou que cet écrivain pense qu’une nation devait s’enrichir par cette extirpation, de hardis paysans, l’orgueil de leur patrie, qui a eu lieu, depuis cette époque, dans toutes les parties du Royaume-Uni.

Appréciant pleinement les avantages pécuniaires et politiques, moraux et sociaux, résultant du commerce, Smith vit clairement qu’il prenait des accroissements à mesure que diminuait la nécessité d’avoir recours aux services de l’individu chargé du transport, à mesure que les individus occupés d’effectuer les changements mécaniques et chimiques dans la forme de la matière, nécessaires pour l’approprier à la consommation de l’homme, se rapprochaient de plus en plus de ceux qui s’occupaient de développer les trésors de la terre et d’augmenter la quantité de matières premières à transformer, et que chaque pas dans cette direction était suivi d’une diminution dans la valeur des denrées, et d’un accroissement de la valeur et de la liberté humaines[11].

§ 9. — Lois des proportions définies, manifestée dans les changements graduels de la répartition sociétaire.

Le lecteur peut maintenant comprendre facilement la simple et magnifique loi, en vertu de laquelle la société tend graduellement à revêtir la forme que nous avons décrite dans un chapitre précédent[12].

Parmi les Sauvages, le prix de la matière première est peu élevé, tandis que les produits fabriqués sont chers. Parmi les hommes civilisés, c’est le contraire qui est vrai, les matières premières sont chères et les produits fabriqués à bon marché. Les premiers donnent des peaux de bêtes qui leur ont coûté des journées de travail, en échange de couteaux, produits par un travail d’à peine quelminutes. Les seconds reçoivent du meunier voisin, sous la forme de farine, presque tout ce qu’ils lui ont donné sous la forme de froment.

Entre ces deux conditions de la société, il existe un grand nombre de degrés ; pour les démontrer nous donnons les chiffres suivants, soit :

Le produit terminé : 10, 10, 10, 10, 10, 10, 10, 10, 10.
Les frais de transport et de transformation : 9, 8, 7, 6, 5, 4, 3, 2, 1.
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La matière première : 1, 2, 3, 4, 5, 6, 7, 8, 9.

Nous avons ici un accroissement rapide dans la proportion retenue par le producteur, accompagné d’une décroissance correspondante dans la proportion afférente aux divers individus qui s’occupent du trafic, du transport et de la transformation. Dans le premier cas, la part du dernier paie le travail de neuf fois autant d’individus occupés de la culture, qui sont conséquemment esclaves à.la fois de la nature et de leurs semblables. Dans le dernier, cette part ne paie que le travail d’un neuvième du nombre d’individus ; il en résulte, comme conséquence naturelle, que l’esclave des premiers temps est représenté par l’homme libre des temps nouveaux.

Admettant maintenant que tous étaient également payés, que les salaires pour tous les travaux étaient identiques, la société tendrait graduellement à revêtir les formes indiquées par les chiffres énoncés ci-dessous :

Individus employés au trafic, au transport et à la transformation. 900, 800, 700, 600, 500, 400, 300, 200, 100.
Employés à développer les ressources de la terre : 100, 200, 300, 400, 500, 600, 700, 800, 900.
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1000, 1000, 1000, 1000, 1000, 1000, 1000, 1000, 1000.

La société abandonne ainsi par degrés la forme instable, et trop lourde au sommet, de la pyramide renversée, pour la forme belle et durable d’une véritable pyramide, la masse de la puissance physique et intellectuelle de la société étant, dans le dernier cas, consacrée à opérer ces changements vitaux dans les formes de la matière qui se résolvent en une augmentation des denrées à consommer, tandis qu’il ne faut qu’une petite portion de cette puissance pour opérer les changements de lieu, de forme ou de propriété des choses produites. A chaque phase de progrès, l’agriculture devient de plus en plus une science, les individus employés à développer les ressources de la terre s’élèvent dans l’échelle des êtres, les diverses utilités de la matière sont de plus en plus mises en activité ; des centres locaux sont créés, les subsistances et les moyens de se vêtir s’obtiennent de plus en plus avec facilité, et l’homme devient plus heureux et plus libre. A chaque progrès qui s’accomplit, l’intelligence est de plus en plus provoquée à l’action, les sentiments et les affections se développent davantage, et d’année en année, l’homme devient plus propre à occuper la place à laquelle il a été destiné, celle de maître de la nature et de lui-même.

Tels sont, sous l’empire d’un système naturel, les résultats d’un accroissement de population. Chaque page de l’histoire des nations en progrès démontre qu’il en est ainsi. Si Malthus a représenté sous un faux jour l’action du Créateur, s’il a fait, de l’esclavage, et non de la liberté, la condition finale de l’espèce humaine, il faut l’attribuer à ce fait qu’il vivait au milieu d’un système artificiel, dont la tendance à produire l’asservissement de l’homme, se démontre plus clairement chaque jour[13].


FIN DU TOME PREMIER
  1. Le mot absentee (absent) implique, en anglais, l’idée d’un propriétaire qui dépense ses revenus hors de son domaine, dans une autre résidence ; ce qu’on ne peut rendre par un seul mot. (Note des traducteurs).
  2. Voy. antérieurement, Chap, xvii, § 4, p. 482, relativement à cette assertion « que l’ouvrier doit d’être employé, à tout événement, aux pertes que subit celui qui l’emploie. » L’effet de ce système erroné, pour pervertir les idées, n’a jamais été démontré d’une façon plus évidente que dans le document auquel nous avons emprunté cette citation. Le raisonnement tout entier, en ce qui concerne le rapport entre le chef d’industrie et l’ouvrier, est précisément le même que nous trouvons dans les journaux de la Caroline ; et cependant, ce document a été publié par ordre de la Chambre des communes d’Angleterre.
  3. Essai sur le principe de population, liv. I, chap. 1er.
  4. Mill père. Éléments d’économie politique, trad. par Parisot, p. 57.
  5. « Après une certaine phase peu avancée dans le progrès de l’agriculture ; aussitôt qu’en réalité les hommes se sont adonnés à la culture avec quelque énergie et lui ont appliqué des instruments passables ; à partir de cette époque, la loi de la production résultant de la terre, est telle que dans tout état donné de la science agricole, en augmentant la somme du travail, le produit n’augmente pas à un égal degré ; en doublant celui-ci, on ne double pas celui-là ; on pour exprimer la même idée en d’autres termes : tout accroissement de produit s’obtient par un accroissement plus que proportionnel dans l’application du travail à la terre. » Mill, John, Stuart. Principes d’économie politique, trad, par Dussarp et Courcelle-Seneuil, tom, 1, chap, xii, p. 203.
  6. John Stuart Mill. Principes d’économie politique, trad. par Dussard et Courcelle-Seneuil, tome I, chap xii, p. 203.
  7. Revue d’Édimbourg. Octobre 1849.
  8. Mac Culloch. Principes d’économie politique, trad. par Auguste Planche, tom : I, chap. x, p. 309.
  9. « Fonder un vaste empire dans la vue seulement de créer un peuple d’acheteurs et de chalands, semble, au premier coup d’œil, un projet qui ne peut convenir qu’à une nation de boutiquiers. C’est cependant un projet qui accommoderait extrêmement mal une nation toute composée de gens de boutique, mais qui convient parfaitement bien à une nation dont le gouvernement est sous l’influence des boutiquiers. » (Richesse des nations, traduction du comte Germain Garnier, tome II, chap. vii, p.243). A l’égard des mesures qui ont été adoptées pour mettre en pratique cette idée, et pour exalter le trafic aux dépens du commerce. Smith a exprimé son opinion dans les termes suivants : « Empêcher un grand peuple de tirer tout le parti qu’il peut de chacune de ses propres productions, ou d’employer ses capitaux et son industrie de la manière qu’il croit lui être la plus avantageuse, c’est une violation manifeste des droits les plus sacrés de l’espèce humaine. » (Ibid p. 202).
  10. On trouvera le principal point d’accord entre Smith et ses partisans dans ses chapitres sur la Monnaie, où il a commis de graves erreurs.
  11. Dans les notes de son édition de la Richesse des nations, M. Mac Culloch dit à ses lecteurs « qu’il serait inexcusable de leur faire perdre leur temps en cherchant à prouver par des arguments l’avantage d’avoir les subsistances à bon marché. » Faciliter la production, continue-t-il, « et faire en sorte que les denrées soient à meilleur marché et s’obtiennent plus facilement, ce sont là les principaux motifs qui stimulent les facultés inventives et conduisent à la découverte et aux perfectionnements des machines et des procédés pour épargner le travail et diminuer le prix, p. 520. Les mots prix et coût sont traités ici comme s’ils se rapportaient à la même idée ; tandis que l’un se rapporte à la valeur du blé en argent, et l’autre à sa valeur, lorsqu’on mesure celle-ci par le travail. C’est précisément à mesure que les facultés inventives sont stimulées, que le premier s’élève, ainsi qu’on peut le constater en comparant la Pologne avec la France, ou l’Angleterre sous Georges I, avec la même Angleterre sous Georges III, C’est alors, conséquemment, que le second baisse, ainsi qu’on peut le voir en comparant la France d’aujourd’hui avec la France du temps de Louis XV, ou l’Angleterre actuelle avec l’Angleterre sous les Plantagenets. Plus sont nombreux les découvertes et les « perfectionnements des machines, moins sera considérable le coût des subsistances, plus sera grande la tendance à une hausse du prix et plus sera rapide le progrès dans le condition de l’homme. »
  12. Voy. plus haut, § 10, chap. viii, p. 253.
  13. Dans un débat récent, à la Chambre des communes, il a été constaté que dans les établissements de blanchiment de toiles de l’Angleterre et de l’Écosse ; les hommes, les femmes et les enfants étaient obligés de travailler, de seize à vingt heures par jour, et sous l’influence d’une température tellement élevée que très-souvent « les clous du parquet s’échauffaient et faisaient venir des ampoules aux pieds des individus employés dans les chambres, appelées ordinairement chambres de mortalité à raison de la mortalité exorbitante à laquelle elles donnent lieu. » Pour remédier à de pareils maux et protéger les travailleurs, particulièrement ceux auxquels leur âge, encore tendre, ne permet pas de se protéger eux-mêmes, et dont l’existence aujourd’hui, ainsi que l’a dit un des orateurs, « est dépensée absolument comme celle des bestiaux sur une ferme, » on proposa de restreindre le nombre des heures de travail ; mais le bill formulé à cet effet fut rejeté, après un discours de sir James Graham, discours dans lequel, ainsi que le verra le lecteur, le travailleur est regardé comme un pur instrument, que le trafic doit mettre en œuvre.
      « Il est admis que l’industrie du blanchisseur de toiles est exposée à la plus rude concurrence de la part des rivaux étrangers, et qu’elle exige toute l’habileté et toute l'énergie du manufacturier anglais pour lutter contre elle avec succès. Il en est exactement de même que dans une arène, où doivent courir deux chevaux, doués exactement des mêmes qualités ; si vous chargez l’un d’eux d’un poids de trois livres en sus, sa défaite est assurée ; il en est de même à l’égard de l’industrie. M. Tremenheere admet l’âpreté de cette concurrence, mais en même temps qu’il » établit très-nettement que si vous suivez son conseil, les frais additionnels de production seront de 10 0/0 et l’addition, au prix de vente, de 1 0/0, il soutient que c’est là une chose tout à fait insignifiante. C’est là, en matière d’industrie, une proposition tellement étonnante que je ne puis, pour cela seul, consentir à prendre M. Tremenheere pour guide. Si le résultat est tel qu’il l’affirme, d’ajouter 10 0/0 au coût de production, je prédis immédiatement, que par un acte législatif, aussi précipité, aussi imprudent et extravagant, vous assurerez le succès de nos rivaux étrangers, dans cette branche d’industrie. »