Principes de la science sociale/17

Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (tome 1p. 475-503).


CHAPITRE XVII.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

§ 1. — Erreurs du système anglais, évidentes pour Adam Smith. Avertissements qu’il donne à ses compatriotes relativement aux dangers inséparables de leur dépendance exclusive à l’égard du trafic.

La Richesse des nations fut publiée pour la première fois en 1776 ; et le but principal de l’auteur avait été de forcer ses compatriotes à prendre en considération cette grande vérité, que le trafic et les manufactures n’étaient utiles, uniquement, qu’autant qu’ils contribuaient au progrès de l’agriculture, au développement des trésors de la terre et à l’encouragement du commerce. La tendance du système colonial s’opposait positivement, suivant son opinion, à ce qu’aucun de ces effets se produisit, puisqu’en empêchant les colons d’appliquer leurs travaux à une « fabrication plus raffinée, » en les restreignant à la fabrication de produits « grossiers et de ménage, de ceux dont se sert habituellement une famille en son particulier et pour son propre usage, » ce système tendait assurément à augmenter la quantité de matières premières expédiées en Angleterre, et décourageait ainsi l’agriculture anglaise. Ce résultat était précisément celui que cherchaient à obtenir le trafiquant et le manufacturier ; plus les matières premières étaient à bon marché au dehors, plus le prix demandé par le premier, pour le fret, était élevé, et plus étaient considérables les bénéfices du second.

Quant à ce fait que le système tendait à créer un marché pour les subsistances, le fermier anglais trouvait un profit ; mais en ce qui concernait tous les autres produits bruts, il avait gravement à souffrir de ce que Smith appelait « la rapacité sordide, l’esprit de monopole des marchands et des manufacturiers », de cette classe d’individus qui pensait « que le trésor de l’Angleterre ne devait se fonder » uniquement que sur le commerce étranger. » Pour que ce trafic prospérât, ils voulaient avoir des matières premières à bas prix ; et, pour amener ce bas prix, ils cherchaient à favoriser la concurrence pour la vente, sur le sol anglais, de tous les produits bruts des autres pays, ainsi que des produits à moitié transformés, nécessaires pour toutes les opérations de l’industrie manufacturière. « En encourageant l’importation du fil de coton, dit Smith, et le faisant venir ainsi en concurrence avec celui qui est fabriqué par notre propre population, ils cherchent à acheter le travail des pauvres fileurs aussi bon marché que possible. » « Ils s’appliquent, continue-t-il, à tenir à bas prix les salaires de leurs propres tisserands, ainsi que le gain des pauvres fileuses ; et s’ils cherchent à faire hausser le prix de l’ouvrage fait, ou à faire baisser celui de la matière première, ce n’est nullement pour le profit de l’ouvrier. L’industrie qu’encourage principalement notre système mercantile, c’est celle sur laquelle porte le bénéfice des gens riches et puissants. Celle qui alimente les profits du faible et de l’indigent est trop souvent négligée et opprimée[1]. »

S’occupant donc presque exclusivement du trafic, le système tendait, ainsi que le voyait Smith, à accroître, contrairement aux lois naturelles, la proportion de la population britannique employée à l’œuvre de l’échange et du transport, créant, de cette manière, une nation de simples boutiquiers, et « rompant l’équilibre naturel, qui, autrement, se fût établi entre les différentes branches de l’industrie britannique. » Au lieu de circuler à travers mille petits canaux, on lui avait appris à se diriger principalement vers un canal unique, « rendant ainsi l’industrie et le commerce moins solidement assurés, et la santé du corps politique moins ferme et moins robuste. » « Dans sa situation actuelle, l’Angleterre, à son avis, ressemblait à l’un de ces corps malsains, où quelques-unes des parties vitales ont pris une croissance monstrueuse, et qui, par cette raison, sont sujets à plusieurs maladies dangereuses, attaquant rarement les individus chez lesquels toutes les parties se trouvent mieux proportionnées. »

Les dangers qui accompagnent ce dévouement exclusif aux prétendus intérêts du trafic, lui étant clairement démontrés, il avertissait ses compatriotes « qu’un léger engorgement dans cet énorme vaisseau sanguin, qui s’était grossi plus que ne le comportaient ses dimensions naturelles, et à travers lequel circulait, d’une manière forcée, une proportion excessive de l’industrie et du commerce national, menacerait tout le corps politique des plus funestes maladies. Le sang, dont la circulation se trouve arrêtée dans quelqu’un des petits vaisseaux, se dégorge facilement dans un plus grand sans occasionner de crise dangereuse ; mais s’il se trouve arrêté dans l’un des grands vaisseaux, les convulsions, l’apoplexie et la mort, sont les conséquences immédiates et inévitables d’un pareil accident. Qu’il survienne seulement quelque léger empêchement ou quelque interruption d’emploi dans un de ces genres de manufactures qui se sont étendus d’une manière démesurée, et qui, à force de primes et de monopoles sur les marchés coloniaux et nationaux, sont arrivés artificiellement à un degré d’accroissement contre nature, il n’en faut pas davantage pour occasionner de nombreux désordres, des séditions alarmantes pour le gouvernement, et capables même de troubler la liberté des délibérations de la législature. A quelle confusion, à quels désordres ne serions-nous pas exposés infailliblement, pensait-il, si une aussi grande portion de nos principaux manufacturiers venait tout à coup à manquer totalement d’emploi[2] ! »

Quelque graves que fussent les dangers, même déjà si manifestes, en tant qu’ils résultaient d’un accroissement anormal dans la proportion de la population vouée au trafic et au transport, le peuple anglais, à cette époque, ne faisait qu’entrer dans cette voie d’efforts tendant à forcer le monde entier de subir le système établi depuis si longtemps aux colonies. L’interdiction de l’émigration des artisans ne datait alors que de dix années ; et la puissance britannique commençait à peine à s’asseoir dans la péninsule hindostanique. Cinq ans après la publication de l’ouvrage d’Adam Smith, on prohibait l’exportation des machines destinées à fabriquer les étoffes de soie et de laine ; et, avant la fin du siècle, l’application du système avait été complétée par l’extension de la prohibition à toutes les autres espèces de machines, aussi bien qu’aux artisans capables de les fabriquer et aux houilleurs.

§ 2. — Ses conseils sont négligés, et telle est l’origine de la théorie de l’excès de population.

Depuis 1750, époque où le prix du blé avait été de 21 schell. 3 pence par quarter, jusqu’à 1790, la population avait augmenté d’environ 40 %, soit de 6 à 8 millions et demi ; mais la quantité de subsistances avait augmenté dans une proportion encore plus rapide, la production des dernières années de la période ayant été, d’au moins moitié plus considérable que celle des années antérieures, Le prix, cependant, ainsi qu’on l’a déjà vu, avait plus que doublé, et le fermier avait ainsi profité de ce qu’il était affranchi de la nécessité de s’adresser à un marché lointain. Le blé était plus cher à l’intérieur qu’au dehors ; il en était résulté comme conséquence un commerce d’importation ; pour l’empêcher et s’assurer ainsi contre le bas prix des matières premières nécessaires à la vie, les intérêts agricoles obtinrent, en 1791, la promulgation d’une loi qui limitait le prix auquel le blé pourrait être importé.

Pendant toute cette période, il y avait eu une tendance à l’accroissement, dans la part proportionnelle de la population s’occupant de consommer les subsistances, soit comme artisans, soit comme soldats, trafiquants ou individus, chargés du transport. Le système dénoncé par le Dr. Smith était, ainsi que le lecteur l’a déjà vu, pratiqué plus complètement d’année en année. Pendant près de cinquante ans, l’Inde avait été dévastée par les luttes entre les armées françaises et anglaises, occupées d’étendre aux dépens du commerce la domination du trafic. Le trafic avait provoqué des dissensions entre la métropole et ses colonies d’Amérique, et avait ainsi donné naissance à la guerre de 1776. La classe qui vit de l’appropriation, du trafic et du transport, s’était accrue en nombre et en puissance ; mais il était réservé à la guerre de 1793, — guerre qu’il faut attribuer pour une large part à la soif « de l’accaparement de la navigation, des colonies et du commerce », — de la voir atteindre son complet développement. La demande d’hommes et d’argent pour les besoins de la guerre restreignit alors le pouvoir d’appliquer le travail, ou le capital, à l’amélioration de la culture de la terre, et diminua considérablement la demande des services du travailleur. Le nombre des consommateurs augmentant, en même temps que celui des producteurs restait stationnaire, le prix des subsistances haussa, tandis que celui du travail baissa ; et l’on vit bientôt les conséquences de ce fait dans le rapide accroissement de la population des maisons de charité.

Le paupérisme prit une extension inconnue jusqu’à ce jour ; et c’est alors que Malthus donna au monde les « Principes de population, » au moyen desquels, disait-il à ses lecteurs, ils pourraient comprendre les causes de cette pauvreté « et de cette misère que l’on observe parmi les classes inférieures de la population, » et des échecs répétés des classes supérieures dans leurs efforts pour les soulager. Le Dr Smith s’était aperçu que le système basé sur le travail à bon marché et sur le bas prix des matières premières, était lui-même l’œuvre de ces « classes supérieures, » et c’était auprès d’elles qu’il avait insisté pour l’abandon d’un système qui, à ses yeux, avait pour but l’asservissement de la population et l’affaiblissement de la société. Malthus, au contraire, trouvait la cause de l’esclavage dans une grande loi divine, grâce à laquelle il affranchissait ces « classes » de toute responsabilité « à l’égard de la pauvreté et de la misère, » qu’elles s’étaient efforcées « de soulager » avec si peu de succès ; il leur permettait ainsi de fermer leurs bourses et même leurs cœurs aux inspirations les plus vulgaires de la charité, en leur suggérant cette réflexion, que s’ils pouvaient, en aucune manière, « se placer entre l’erreur et ses conséquences, » « s’opposer au châtiment » attaché à la procréation d’individus de leur espèce, par d’autres individus qui n’avaient pas préparé à l’avance les ressources nécessaires pour nourrir et élever leurs enfants (châtiment qui consiste dans la pauvreté, la misère et la mort), « elles perpétueraient le péché[3] » et se rendraient elles-mêmes complices du crime. Dans ces deux phrases, on peut trouver les différences réelles qui existent, entre l’économie politique d’Adam Smith et l’économie politique moderne admise, depuis, si généralement. La première cherche à étendre le commerce, à développer l’intelligence, à accroître les facultés et la liberté de l’homme ; la seconde, à étendre l’empire du trafic, à confiner la masse de l’espèce humaine aux travaux qui ont pour but la culture et le transport des denrées, et, en définitive, à rendre l’homme esclave de la nature et de son semblable.

§ 3. — Développement du paupérisme, sous l’influence du système anglais, il coïncide avec l’accroissement de l’empire de l’homme sur les forces naturelles.

Le but du système mercantile, objet d’une si vive réprobation de la part de Smith, était de se procurer à bas prix toutes les matières premières servant à l’industrie, telles que la laine, le coton, les subsistances et le travail. Jusqu’à ce jour, ainsi qu’il s’en était aperçu, ce système avait produit les résultats les plus funestes ; il avait augmenté la dépendance des individus à l’égard des instruments de trafic et de transport ; il avait engendré cette croyance, que plus les hommes étaient profondément séparés les uns des autres, et plus était considérable la distance à parcourir, plus grand était aussi le profit à tirer du commerce ; il avait entretenu les tendances belliqueuses des peuples ; il avait amené une division mal entendue de la population, et avait contribué à favoriser la création d’immenses fortunes, aux dépens des individus qui n’avaient à vendre que leur travail. Telles étaient, ainsi qu’Adam Smith en avertissait ses compatriotes, les conséquences nécessaires du système ; mais il fallait une nouvelle expérience de vingt années pour prouver qu’il en était certainement ainsi, et pour donner lieu à cette découverte extraordinaire que, bien que la demande du travail fût devenue plus constante à mesure que la population avait augmenté, et à mesure que les individus avaient acquis, depuis l’époque des Plantagenets jusqu’à celle de Georges III, plus de richesse, et avec cette richesse, plus de facilité à associer leurs efforts, aujourd’hui que dans les cinquante dernières années, ils avaient conquis un accroissement extraordinaire de puissance, commencé à utiliser les immenses gisements de houille et de minerais de cuivre et de fer, appris à disposer en maîtres de la force merveilleuse de la vapeur, appris à l’appliquer à la transformation de la laine en drap, obtenu une augmentation considérable de richesse, facilité, dans une proportion considérable, le développement des facultés latentes de l’individu et la puissance latente de la terre, et produit ainsi un immense accroissement dans le mouvement de la Société ; aujourd’hui, cependant, la demande du travail devait devenir plus instable et le paupérisme s’accroître, en vertu d’une grande loi naturelle, en vertu de laquelle plus était puissant l’instrument de culture, moins devait être considérable la récompense du travail appliqué à développer les ressources de la terre.

C’était là certainement une remarquable découverte ; mais, heureusement, c’était la découverte d’un fait qui n’avait jamais existé et n’existera jamais. L’étendue des trésors de la nature est illimitée ; et ces trésors n’attendent qu’un individu qui les réclame. Par malheur, cependant, la théorie était exactement celle dont on avait besoin pour empêcher l’adoption d’aucune des mesures proposées comme remèdes par Smith. Cette théorie prouvant (ainsi qu’elle le proclamait) : que le paupérisme existait, conformément aux lois divines ; que le taux naturel du salaire « était juste, suffisant et non au-delà, pour permettre aux travailleurs, l’un dans l’autre, de subsister et de perpétuer leur espèce, sans accroissement ou diminution ; » que l’inégalité des conditions existait en conformité des lois divines ; que les individus riches et puissants n’avaient que des droits à exercer et point de devoirs à remplir ; elle prouvait aussi qu’ils pouvaient impunément, et en toute sûreté de conscience, « boire, manger et mener joyeuse vie » en se consolant avec cette réflexion que les pauvres avaient leur sort entre leurs propres mains, et que s’ils manquaient à exercer « la contrainte morale » qui devait amener le renoncement à l’association régulière des sexes, cause de la reproduction de l’espèce, la faute en était à eux-mêmes, et que c’était avec justice que devait retomber sur eux le châtiment imposé à la transgression.

§ 4. — Caractère belliqueux et monopolisateur du système.

Le système qui avait pour but exclusif le commerce étranger, fut donc non-seulement maintenu complètement, mais encore continué, chaque année, sur une plus grande échelle. Depuis l’époque où vivait Malthus jusqu’à nos jours, rarement le temple de Janus a été fermé, s’il l’a même jamais été, en témoignage de l’existence de la paix dans l’étendue de l’empire britannique. La guerre dans laquelle l’Angleterre était alors engagée fut suivie d’une autre avec notre pays (les États-Unis), et depuis la fin de celle-ci, d’autres ont succédé pour l’annexion du Scind et de l’Afghanistan, pour la conquête du royaume d’Ava et du Punjab, pour le maintien du trafic de l’opium, l’extension de la puissance britannique dans l’Afrique méridionale, le développement de nouveaux débouchés à ouvrir au trafic dans l’empire turc et d’autres États ; toutes guerres tendant à un but unique et principal, celui d’obtenir à bas prix les produits bruts de la terre, et conséquemment les travaux des individus dont les bras défrichaient le sol.

Ce fut pour atteindre ce but, ainsi que l’a déjà vu le lecteur, que fut accomplie l’union avec l’Irlande et que ses fabriques furent anéanties. Dans le même but encore, on exigea du peuple indien qu’il reçût les étoffes de coton de l’Angleterre affranchies de tout droit, tandis qu’on lui enlevait la faculté d’acheter au dehors des machines d’un emploi plus avantageux et qu’on taxait, dans une proportion inouïe, l’emploi de celles qu’il possédait déjà ; c’est dans ce but que Gibraltar a été conservé comme un entrepôt de contrebande pour l’Espagne, en même temps qu’Héligoland, les îles Ioniennes et d’autres colonies nombreuses ont servi à introduire des marchandises en contrebande, en Allemagne, aux États-Unis et dans plusieurs autres pays, le contrebandier étant regardé aujourd’hui « comme le grand réformateur du siècle. » C’est pour atteindre ce but qu’il est devenu nécessaire que les maîtres se concertassent entre eux pour maintenir le travail à bas prix, pour limiter le nombre d’heures pendant lesquelles les machines devaient être mises en jeu, avec le dessein arrêté d’empêcher la hausse des matières premières et de décourager le développement des manufactures dans les autres pays. On se convaincra que tous ces actes sont des actes de guerre, et qu’on doit avec raison les regarder comme tels, en lisant l’extrait suivant que nous empruntons à un document officiel publié récemment par ordre de la Chambre des communes[4] :

« En général, les classes laborieuses, dans les districts manufacturiers de ce pays, et principalement dans les districts où se trouvent les mines de fer et de houille, ne savent guère jusqu’à quel point elles sont souvent redevables d’être occupées, à tout événement, aux pertes immenses, dont ceux qui les occupent courent volontairement la chance dans les époques défavorables, pour anéantir la concurrence étrangère, pour conquérir et garder la possession des marchés étrangers. On connaît parfaitement des exemples authentiques de chefs d’industrie ayant, à de pareilles époques, continué la fabrication de leur produits, avec une perte, s’élevant, dans l’ensemble, à trois ou quatre cent mille livres sterl. dans l’espace de trois ou quatre ans. Si les efforts de ceux qui encouragent les associations formées en vue de limiter la somme de travail disponible, et de produire des grèves, devaient réussir, pendant quelque temps, il ne serait plus possible de former de ces accumulations de capital, qui peuvent permettre quelques-uns des plus riches capitalistes de terrasser toute concurrence étrangère aux époques de grande détresse, de déblayer ainsi le terrain, pour l’industrie tout entière, lorsque les prix remontent, et de continuer d’immenses affaires, avant que le capital étranger puisse se former de nouveau, dans des proportions assez considérables, pour établir une concurrence sur les prix avec quelque chance de succès. Les immenses capitaux de ce pays sont les grands instruments de guerre (si l’on peut se permettre cette expression) avec lesquels on lutte contre la concurrence des pays étrangers, et les instruments les plus essentiels qui nous restent aujourd’hui pour maintenir notre suprématie industrielle. Les autres éléments, le travail à bas prix, l’abondance des matières premières, les moyens de communication et le travail habile sont en voie d’être bientôt réduits au niveau d’égalité. »

Le système retracé ci-dessus est caractérisé très-justement comme un état de guerre, et nous pouvons demander avec raison dans quel but et contre qui elle est soutenue. C’est une guerre, ainsi que le lecteur le voit, entreprise pour obtenir à bas prix le travail et les matières premières ; et ce sont là précisément les objets que recherche le système mercantile, dont l’erreur a été si parfaitement exposée dans la Richesse des nations. C’est une guerre qui a pour but de forcer les peuples des autres pays de se borner à l’agriculture, — d’empêcher, dans les autres pays, la diversité des travaux, — de retarder le développement de l’intelligence, — de paralyser tout mouvement qui tend ailleurs à utiliser les trésors métalliques de la terre, — d’augmenter la difficulté de se procurer le fer, — de diminuer la demande du travail, — d’engendrer le paupérisme, — de produire tous ces résultats à l’intérieur et au dehors, et d’amener ainsi cet état de choses dont l’approche avait été pronostiquée par Adam Smith.

C’est aux mesures que nous venons de retracer ici qu’il faut attribuer la clôture de toutes les fabriques de l’Inde, suivie de l’exportation du coton en Angleterre, pour y faire concurrence avec les produits de la Caroline et de l’Alabama. Plus le système peut être complètement mis en pratique, plus l’industrie peut être bornée à l’Angleterre, plus les matières premières seront à bon marché ; mais plus sera considérable l’exportation du travail à bon marché au Texas et à l’île Maurice, pour y produire une plus grande quantité de coton, de canne à sucre et autres matières premières et dès lors pour se faire concurrence l’un à l’autre, afin de réduire les prix et d’asservir plus complètement les travailleurs de tous les pays.

§ 5. — Il est également préjudiciable au peuple anglais et aux peuples des autres pays.

On prétend que l’état de guerre retracé ci-dessus est avantageux pour le peuple anglais. S’il en était ainsi, il en résulterait l’établissement de ce déplorable fait, que la guerre pourrait être profitable ; que les nations et les individus pourraient constamment s’enrichir en commettant des actes d’injustice, et que, telle étant la loi divine, les sociétés seraient autorisées à exercer leur puissance de manière à empêcher le développement de la civilisation dans les pays où elle n’existerait pas encore, et à l’anéantir dans ceux où elle existerait. Il n’y a, heureusement, aucune loi pareille. Les nations ne peuvent prospérer d’une façon permanente qu’en obéissant à la loi excellente du christianisme ; et lorsqu’elles manquent de l’observer, Némésis ne manque jamais de réclamer ses droits. Le lecteur se convaincra peut-être que celle-ci l’a fait en cette circonstance, et que le paupérisme de l’Angleterre doit être attribué à la faute commise à cet égard, lorsqu’il aura quelque peu examiné le résultat du système sur ses propres ouvriers voués au travail manufacturier et au travail agricole.

Les manufactures de l’Irlande tombèrent peu à peu en décadence à partir de l’Union, en 1801. Lorsqu’elles cessèrent de réclamer les services des hommes, des femmes et des enfants, ceux-ci furent contraints de chercher du travail dans les champs ; et c’est ainsi que la production des subsistances augmenta, tandis que la consommation à l’intérieur diminuait. Les exportations, conséquemment, s’élevèrent, de 300.000 quarters, dans les premières années du siècle, à 2.500.000, trente ans plus tard ; ce qui fit tomber le prix en Angleterre, du chiffre moyen de 4 liv. par quarter, dans les années comprises entre 1816 et 1820, à celui de 2 liv. 12 schell. dans celles comprises entre 1821 et 1835. Au premier coup d’œil, cette réduction du prix des subsistances peut paraître un avantage ; mais, malheureusement et nécessairement, elle fut accompagnée d’un abaissement encore plus considérable dans le prix du travail ; un des traits caractéristiques du système qui vise à faire baisser le prix des matières premières, étant de diminuer la demande des services de l’individu. Au moment où le blé était à si bon marché, des millions d’Irlandais étaient complètement sans ouvrage et cherchaient avec ardeur, mais vainement, du travail, à raison de six pence par jour, sans être vêtus ni même nourris. Comme conséquence d’un pareil fait, l’Angleterre, ainsi que le disait un journal anglais[5], « fut inondée de multitudes de Celtes, demi-vêtus, demi-civilisés, abaissant l’étalon de l’existence » parmi les ouvriers anglais, et fournissant « cette quantité abondante de travail à bon marché, » à laquelle, dit le Times, l’Angleterre est redevable de toutes « ses grandes usines. » L’individu, pour citer encore les paroles de ce journal, dut passer ainsi à l’état de poison, et la population devenir une calamité ; » et les choses durent arriver ainsi par suite de l’anéantissement du commerce au sein de la population irlandaise. Le travail, autre matière première de l’industrie, ayant donc baissé plus rapidement que les subsistances, le paupérisme de l’Angleterre s’était accru si rapidement, qu’il n’y avait pas moins d’un neuvième de la population aidé par la bourse publique, et que la taxe des pauvres s’était élevée, en trente ans, de 5, à près de 9 millions de liv. sterl., tandis que le prix du blé avait baissé d’environ 40 %. Les subsistances étaient à bas prix, mais le salaire était si bas, que l’ouvrier ne pouvait les acheter. Le travail était à bas prix, mais les subsistances étaient à si bon marché que le fermier ne pouvait payer le fermage et le salaire. C’est ainsi que le propriétaire de la terre et l’ouvrier anglais souffraient à la fois de l’absence de la circulation des individus et des denrées en Irlande, circulation qui serait résultée de l’établissement, en ce dernier pays, d’un système sous l’empire duquel tout homme aurait pu vendre son travail et acheter celui de ses voisins, de leurs femmes et de leurs enfants ; d’un système grâce auquel le commerce irlandais se serait développé.

On pourrait supposer, cependant, que la population manufacturière avait profité du meilleur marché des subsistances. Au contraire, elle en souffrit, parce que l’abaissement du salaire attribué à d’autres travaux, fut accompagné d’une diminution dans le pouvoir d’acheter des vêtements ; et avec l’abaissement dans le prix des subsistances, le fermier fut mis hors d’état d’acheter les instruments de culture. Tous souffrirent pareillement. L’anéantissement du marché intérieur pour les subsistances et le travail en Irlande, résultant de l’anéantissement de son commerce, avait produit le même effet en Angleterre. Le grand manufacturier en aura peut-être profité. Au contraire, son marché en Angleterre avait été amoindri, en même temps que celui de l’Irlande avait presque complément cessé d’exister ; et c’est ainsi qu’une nation avait été presque entièrement réduite à néant, sans aucun profit pour ceux qui avaient accompli cette œuvre, mais en amenant pour tous la perte la plus grave, résultant de ce fait, que le niveau moyen de la vie et de la moralité avait été réduit dans une proportion considérable ; que le mal de l’excès de population avait fait des progrès bien plus étendus, et que l’abîme qui sépare les classes supérieures des classes inférieures de la société anglaise s’était agrandi considérablement. Nulle part au monde on ne trouvera une preuve plus forte de l’avantage à recueillir, pour le maniement des affaires publiques, de la mise en pratique et de l’observance la plus rigoureuse de la grande loi fondamentale du christianisme, que celle qui s’offre à nous dans l’histoire de l’Union entre l’Angleterre et l’Irlande au siècle actuel.

§ 6. — En anéantissant parmi les autres peuples la faculté de vendre leur travail, il anéantit la concurrence pour l’achat du travail anglais. En enseignant que pour permettre au capital d’obtenir une rémunération convenable, le travail doit être maintenu à bas prix, il tend à produire partout l’esclavage.

Le pouvoir d’acheter le travail des autres dépend entièrement de l’existence du pouvoir de leur vendre notre propre travail. Le pouvoir d’acheter les denrées est subordonné à celui de produire celles à l’aide desquelles nous achèterons. L’individu qui ne peut vendre son propre travail, ne peut acheter celui des autres ; et l’individu hors d’état de produire les denrées ne peut acheter celles que produisent ses semblables. En anéantissant la puissance d’association an sein de la population irlandaise, les manufacturiers de l’Angleterre anéantirent la faculté d’acheter les produits des métiers anglais, les propriétaires du sol anéantirent la faculté de consommer les produits de la terre, les ouvriers la faculté de consommer le travail irlandais, et la société anglaise le mouvement de la société, c’est-à-dire le commerce, de l’Irlande ; les conséquences de tout ceci se révélèrent dans ce fait, que la terre et le travail de l’Angleterre elle-même diminuèrent en valeur et en puissance productives, au profit des classes dont l’existence dépend de leur pouvoir d’appropriation.

On pourrait supposer cependant que les autres marchés qui avaient été acquis étaient de nature à établir quelques compensations pour les pertes subies par la terre et le travail anglais, résultant de la poursuite constante d’un système si complètement contraire aux idées éclairées de Smith ; et c’est pourquoi nous considérerons le trafic entretenu avec les milliards d’individus qui composent la population de l’Inde. L’exportation du fil et des tissus de coton en ce pays ne s’élevait pas alors à 70.000.000 de livres, et l’importation du coton brut à 200.000 balles, chacune de 400 livres ; et cependant c’était là le seul article de trafic avec ce pays qui eût quelque importance réelle, ou qui fût sérieusement indispensable au maintien du système que nous avons déjà retracé. La quantité de coton aujourd’hui convertie en tissus dans la petite ville de Lowell, où l’on compte 13.000 ouvriers, étant de 40.000.000 de livres, il suit de là que deux petites localités semblables exécuteraient tout le travail nécessaire pour tout le trafic auquel l’Angleterre est redevable de la destruction des fabriques d’étoffes de coton et du commerce de l’Inde, mesure qui a amené à sa suite une misère et une indigence « auxquelles on ne trouve rien à comparer dans les annales du commerce. »

Pour accomplir cette mesure, il a fallu que les enfants anglais de l’âge le plus tendre fussent tenus de travailler 12 ou 14 heures par jour, qu’ils employassent les matinées du dimanche à nettoyer les machines, et que les hommes, les femmes et les enfants fussent abrutis à un point que peuvent se figurer ceux-là seulement qui ont étudié les rapports des commissions instituées à diverses époques, dans le but d’amender quelques-uns des maux nombreux résultant du système[6]. Nous ne devons pas nous étonner que la théorie de l’excès de population, théorie de la centralisation, de l’esclavage et de la mort, ait pris naissance dans le pays qui a engendré un pareil système.

Quiconque étudie l’histoire de l’Inde éprouve un sentiment pénible en lisant le récit de l’invasion de Nadir-Shah, qui se termina, ainsi qu’on le sait, par le pillage de Delhi, la destruction de ses édifices et le massacre de cent mille de ses habitants ; et cependant, combien était complètement insignifiante la perte causée en cette circonstance, comparée avec celle qui résulta de l’anéantissement d’une manufacture qui seulement depuis un demi-siècle donnait du travail à la population de « provinces entières, » une manufacture dont les progrès dans leur histoire n’embrassaient « pas moins que la vie de la moitié des habitants de l’Hindoustan. » Cette perte était complètement insignifiante, comparée avec la déperdition de capital, à chaque jour et à chaque moment, résultant alors de l’absence totale de la demande des efforts physiques et intellectuels accompagnée de la décadence et de l’anéantissement du commerce, de la ruine de Dacca et d’autres villes renommées et florissantes, de l’abandon de terres fertiles, de l’épuisement incessant du sol, du partage final de la société entre une corporation d’avides prêteurs d’argent, d’un côté, et de l’autre, de misérables cultivateurs, et de l’inauguration de la famine et de la peste, devenues les maladies chroniques d’un peuple qui ne le cède à aucun autre sous le rapport des qualités morales et intellectuelles, et qui comprend le dixième de la population du globe. Le butin recueilli par Nadir a été évalué à cinq cents millions de dollars (2.500.000.000 de fr.), et cependant, quelque immense que fût une pareille somme, bien plus considérable est la taxe annuelle imposée au peuple de l’Hindoustan par un système qui, en interdisant l’association, en interdisant le concert des efforts humains, le développement des facultés humaines, et l’existence du commerce, à l’aide duquel seulement se forme le capital, transforme toute la masse de la population de ce vaste pays en candidats cherchant à se faire admettre dans les services publics, comme le seul moyen possible d’améliorer leur position. Quelque considérable que soit la perte subie, le gain n’en est pas moins inférieur pour ceux qui l’ont causée. Nadir conquit un butin énorme, mais le peuple anglais n’a gagné que le privilège de s’employer comme agent de transport, filateur et tisseur d’une quantité insignifiante de coton, privilège qu’il a acquis au prix du sacrifice des droits de huit cent mille individus au dehors et l’établissement à l’intérieur de la doctrine proclamée en 1825 par M. Huskisson ; à savoir « que pour permettre au capital d’obtenir une rémunération convenable, il faut que le prix de travail soit maintenu à un taux peu élevé, » c’est-à-dire, en d’autres termes, que pour permettre au trafiquant de s’enrichir, les individus doivent être asservis. La destruction du temple d’Éphèse par la torche de l’incendiaire Érostrate, poussé par le désir de perpétuer le souvenir de son existence, ne paraîtra probablement aux âges futurs qu’un acte de la plus haute sagesse, comparé avec l’anéantissement du commerce au sein de sociétés immenses, sous l’influence de cette idée erronée, que la prospérité, pour une seule société quelconque, devait s’obtenir en suivant un système semblable à celui qu’avait dénoncé Smith, système qui se préoccupait uniquement et exclusivement d’acheter toutes les matières premières de l’industrie, le travail compris, à des prix bas, et à vendre les tissus produits à des prix élevés.

Si nous tournons nos regards vers les Antilles, vers le Portugal et la Turquie, nous rencontrons partout, ainsi que le lecteur l’a déjà vu, le même résultat ; le pouvoir d’acheter les produits du travail anglais a disparu avec le pouvoir de vendre leurs propres produits. Tous ces pays sont paralysés. Dans tous, le mouvement de circulation a cessé à un tel point qu’ils ressemblent plus à des cadavres qu’à des corps vivants ; et l’Angleterre offre aujourd’hui le spectacle extraordinaire d’une nation possédant plus que tout autre le pouvoir de rendre service à l’espèce humaine, et cependant entourée de colonies et d’alliés, qui arrivent lentement, mais infailliblement, à un dépérissement complet, en même temps qu’elle-même épuise son énergie dans des efforts incessants, pour étendre au monde entier l’application du système à l’aide duquel ces colonies et ces alliés ont été tellement affaiblis.

§ 7. — Le rapprochement dans les prix des matières premières et ceux des produits terminés est le seul caractère essentiel de la civilisation. Le système anglais tend à empêcher ce rapprochement. Il tend à réduire les autres agglomérations sociales à l’état de barbarie.

Dans l’ordre naturel des choses, les prix de tous les produits bruts de la terre tendent à hausser, et cela par la raison que, à mesure que la population augmente, à mesure que la puissance d’association devient plus complète, que l’individualité se développe de plus en plus et que la circulation devient plus rapide, les individus occupés de développer les ressources que nous offre la terre peuvent plus facilement entretenir des relations commerciales réciproques. En certain pays, on exploite des mines d’argent ou d’or ; dans un autre, on produit du blé ou du coton ; dans un troisième, enfin, on extrait des entrailles de la terre de la houille, du fer et d’autres minerais ; mais aucun de ces produits ne peut être transporté facilement à son état primitif. Celui qui exploite la mine d’or a besoin de vêtements, de papier, de livres et d’instruments de fer ; mais il n’a pas l’emploi de la laine, des chiffons ou du minerai de fer ; et, à moins que les producteurs de ces derniers articles ne parviennent à en diminuer le volume en réduisant les chiffons et les substances alimentaires en papier, la laine et les substances alimentaires en drap, ou les substances alimentaires et le minerai en instruments utiles au mineur, il ne peut se former entre eux de relations directes.

Pour que ces relations existent, il est donc indispensable que les travaux arrivent à se diversifier par le rapprochement réciproque du producteur et du consommateur, conformément à l’idée si bien exprimée par Smith. A mesure que cette idée est de plus en plus mise en pratique, le commerce entre le producteur de blé et de laine, d’une part, et les producteurs d’or, d’autre part, devient de plus en plus direct ; résultat nécessaire d’une constante diminution dans la quantité de travail nécessaire pour faire subir des changements de lieu, ou de forme, aux produits grossiers de la terre.

A chaque amoindrissement ainsi produit des obstacles qui s’opposent au commerce direct, le prix des matières premières et des articles achevés se rapprochent davantage, le prix des premiers tendant constamment à hausser, tandis que celui des seconds tend aussi constamment à baisser ; et, de cette manière, tandis que l’un des individus obtient plus de drap en échange de son or, un autre obtient plus d’or en échange de ses substances alimentaires et de sa laine ; tous profitant, en conséquence, de cet accroissement dans le pouvoir de commander les services de la nature qui constitue la richesse.

Que les choses se passent ainsi, c’est ce que constatent facilement ceux qui étudient l’augmentation graduelle des prix du froment, du blé et de l’avoine dans nos États de l’ouest, ou les changements encore plus manifestes résultant de la création de centres locaux, dans lesquels les fourrages, les pommes de terre, les navets, ou quelque autre denrée des plus encombrantes, sont convertis en drap ou en fer, le prix des premières s’élevant aussi régulièrement que baisse celui des dernières ; ainsi que le démontre ce fait que nous avons déjà cité, à savoir que, tandis qu’il y a trente ans, il fallait quinze tonnes de froment dans l’État de l’Ohio pour payer une tonne de fer, on peut se procurer aujourd’hui la même quantité de celui-ci en échange de deux ou trois tonnes, au plus, de ce même froment ! En Angleterre, dans la période des dix années expirant en 1750, la faculté de se procurer de l’or en échange d’un quarter de froment, n’équivalait, ainsi qu’on l’a vu, qu’à 21 schell. 3 pence ; tandis que, vingt ans plus tard, cette faculté était devenue deux fois aussi considérable, à raison de la facilité croissante des relations avec les pays qui produisent de l’or, résultant d’un empire croissant sur les forces puissantes de la nature, dans les diverses opérations indispensables pour faire subir à la matière des changements de lieu ou de forme. La valeur de l’homme augmenta constamment ; car il put se procurer une plus grande quantité d’or, de subsistances et de vêtements, en retour d’une somme donnée d’efforts. La valeur de l’or, en Angleterre, baissa, parce qu’elle ne permit d’obtenir qu’une quantité moindre des matières premières de l’industrie, — les subsistances, la laine et le travail. Pour le producteur d’or, l’utilité de sa denrée augmenta, parce qu’il put l’échanger contre une quantité plus considérable de vêtements et d’autres articles nécessaires à sa consommation.

Le rapprochement qui s’établit entre le prix des matières premières et celui des articles achevés forme le caractère essentiel de la civilisation, ce dernier étant la manifestation d’un amoindrissement des obstacles qui entravent l’association et qui s’opposent au développement du commerce. A mesure que le moulin se rapproche de la ferme, il y a un accroissement constant dans la proportion qui s’établit entre le prix d’un boisseau de froment et celui d’un baril de farine ; et cette proportion s’accroît encore davantage à mesure que des perfectionnements ont lieu dans le mécanisme du moulin même. A mesure que se perfectionnent les procédés employés pour transformer les peaux, les prix du cuir et de tous les articles nécessaires à sa fabrication tendent constamment à baisser ; mais celui des peaux s’élève si constamment que, tandis qu’au moment où certaines espèces de cuir se vendaient 20 cents, les peaux ne valaient que 5 cents la livre ; aujourd’hui, lorsque le même cuir se vend pour 14 cents, le prix de la matière première est de 7. En vingt-cinq ans, le prix des chiffons n’a pas augmenté de moins de 50 %, tandis que le papier a baissé de 30 ou 40 ; et tandis qu’il fallait alors six livres de chiffons pour payer une livre de papier, on peut maintenant obtenir cette même livre de papier pour moins de trois livres de chiffons. Il y a vingt-cinq ans, le prix de la soie grège était bas, et celui des étoffes de soie était élevé ; mais, depuis cette époque, le premier a haussé de 50 %, tandis que le dernier a baissé dans une proportion si considérable, que les soies remplissent, dans une large proportion, la place qu’occupait autrefois le coton. Le moulin à scier abaisse le prix des planches, et la machine à raboter exerce la même influence sur celui des portes et des châssis de fenêtres ; mais tous ces instruments d’industrie augmentent le prix du bois de construction, et le fermier de l’Ouest peut ainsi vendre les arbres qu’auparavant il eût détruits volontiers. De quelque côté que le lecteur porte ses regards, il verra que, dans le cours naturel des choses, le prix de la matière première de toute espèce, de la terre, du travail, du coton, de la laine ou du blé, tend à augmenter, à chaque accroissement dans la facilité des relations avec les individus qui s’occupent de produire l’or et l’argent. Partout autour de lui, il constatera combien est évidente la vérité de cette proposition, à savoir, qu’à mesure que la population augmente, que la puissance d’association s’accroît, que les facultés de l’individu prennent plus de développement et que la richesse s’accroît, les produits primitifs de la terre tendent à devenir plus susceptibles de s’échanger contre les métaux précieux, tandis que les articles achevés tendent, aussi invariablement, à baisser, permettant ainsi à tous, qu’ils produisent du blé ou de l’or, de la laine ou de l’argent, de profiter et de se féliciter du pouvoir constamment croissant de leurs semblables, de commander les services de la nature. Parmi les sociétés, comme parmi les individus, il y a parfaite harmonie entre tous les intérêts réels et permanents.

Le système anglais cherche à se mouvoir dans une direction complètement opposée à celle-ci, puisqu’il est basé sur l’idée d’obtenir à bas prix toutes les matières premières de l’industrie, en y comprenant le travail. Examinez-le partout où vous voudrez, vous le trouverez encourageant le développement de la culture du coton, de la production de la laine, de la canne à sucre et du blé, en même temps qu’il restreint le commerce entre les producteurs de ces denrées et les consommateurs de drap et de fer, exigeant que la totalité de ces denrées circule à travers l’étroit passage que fournissent ses navires et des usines lointaines, augmentant ainsi les obstacles placés entre les producteurs de blé et de coton et les individus qui exploitent les mines d’argent et d’or. Tant que le peuple indien convertit en toile son coton, son riz et sa canne à sucre, il put entretenir un commerce direct avec les producteurs des métaux précieux ; il en résulta des échanges en sa faveur avec toutes les parties du monde, en même temps qu’il y eut tendance constante à l’élévation dans le prix des matières premières de toute espèce. Depuis l’anéantissement des manufactures d’étoffes de coton, les métaux précieux se sont dirigés au dehors au lieu de se diriger à l’intérieur, le coton est tombé à trois sols la livre ; en même temps que la difficulté de se procurer les tissus de coton a augmenté à tel point que sa consommation ne dépasse pas probablement une livre par tète. Il en a été de même en Irlande, à la Jamaïque, en Portugal et en Turquie ; dans tous ces pays, les obstacles apportés au commerce ont augmenté, avec une diminution correspondante dans le prix du travail et des matières premières de toute espèce ; et cette diminution a été en raison directe de l’augmentation dans les facilités existantes pour arriver sur le grand marché central. Il y a un quart de siècle, la cassonade de l’Inde pouvait se vendre sur le marché anglais, de 20 à 30 schell. par quintal, tandis qu’aujourd’hui elle ne s’échangerait que pour 15 ou 20 schell. Il y a quarante ans, le coton de la Caroline pouvait s’échanger en Angleterre contre de l’argent, à raison de 20 pence par livre, tandis qu’aujourd’hui il oscille entre quatre et sept pence ; et cela, par la raison que les obstacles aux relations directes avec le globe entier augmentent, lorsqu’elles devraient diminuer aussi régulièrement. Il y a quarante ans, la farine était exportée, de l’Amérique du Nord, à raison de 8 dollars par baril, tandis que, dans les années qui précédèrent immédiatement l’explosion de la guerre de Crimée, elle était tombée à peu près à la moitié de ce prix ; et cela encore malgré l’augmentation prodigieuse dans la quantité d’or, résultat de la découverte des mines de la Californie.

§ 8. — Ses effets, tels qu’ils se révèlent dans les prix des matières premières et des produits achevés, sur le marché anglais.

Le lecteur comprendra peut-être l’effet du système après avoir examiné le tableau comparatif suivant des articles que le peuple anglais peut vendre et de ceux qu’il a besoin d’acheter :

___ Articles qu’il vend. ___ ___ 1815 ___ 1852
Fer en barres, la tonne 13 liv. 5 schell. 9 liv.
Étain en barres, le quintal   7 liv. 5 liv.   2 schell.
Cuivre en barres, le quintal   6 liv. 5 schell. 5 liv. 10 schell.
Plomb en barres, le quintal   1 liv. 6 schell 6 pence __ 1 liv.   4 schell.
___ Articles qu'il achète __ ___ 1815 ___ 1852
Coton, par livre   0 liv. 1 schell. 6 pence _   0 liv. 6 pence
Sucre, le quintal   3 liv.   1 liv.

Tandis que les principaux articles de production étrangère sont tombés à un tiers des prix de 1815, le fer, le cuivre, l’étain et le plomb, les produits que l’Angleterre fournit au monde n’ont diminué que d’environ 25 %. Il est plus difficile de montrer les changements subis par les tissus, mais que les planteurs donnent constamment une plus grande quantité de coton pour une quantité moindre d’étoffes de coton, c’est ce que l’on pourra constater en examinant les faits énoncés ci-dessus, relativement aux années récentes où la récolte fut abondante, comparativement à ce qui se passa quelques années auparavant. De 1830 à 1835, le prix du coton, aux États-Unis, fut d’environ 11 cents, prix que nous pouvons supposer qu’il obtiendrait, à peu de chose près, en Angleterre sans le fret et les frais de diverse nature. Dans le cours de ces années, la moyenne de nos exportations fut de 320.000.000 de livres, rapportant environ 35.000.000 de dollars ; et le prix moyen des étoffes de coton, par pièce de 24 yards, pesant 5 livres 12 onces, était de 7 schell. 10 pence (1 dollar 88 c.) ; celui du fer, de 6 liv. sterl. 10 schell. (31 doll. 20). Nos exportations auraient donc produit, rendues à Liverpool, 18.500.000 pièces de toile, soit environ 1.100.000 tonnes de fer. En 1845 et 1846, le prix moyen, dans notre pays, fut de six cents et demi, ce qui donne comme produit d’une quantité similaire 20.000.000 de dollars. Le prix de la toile ayant été de 6 schell. 6 pence 3/4 (1 dollar 57 1/2), et celui du fer de 10 liv. sterl. (48 dollars), le résultat obtenu fit ressortir que les planteurs pouvaient se procurer, pour à peu près la même quantité de coton, environ 12.500.000 pièces d’étoffe, ou environ 420.000 tonnes de fer, rendues également à Liverpool. Partageant la rémunération entre les deux denrées, elle s’établit comme il est indiqué ci-dessous :

Moyenne de 1830 à 1835. ________ 1845-6. _____ Perte.
Toile 9.250.000 pièces 6.250.000 3.000.000
Fer 550.000 tonnes 210.000 340.000

Le travail nécessaire pour convertir le coton en toile avait diminué considérablement, et cependant la proportion retenue par les manufacturiers avait augmenté de beaucoup, ainsi qu’on va le voir.

___---_____ Poids du coton
employé.______
____Poids du coton
____donné aux planteurs.
______ Retenu par les
______manufacturiers.
1830 à 1835 320.000.000 110.000.000 210.000.000
1845 et 1846 320.000.000 76.000.000 244.000.000

Dans la première période, il retournait au planteur 34 % de son coton sous la forme de toile, mais dans la seconde, ce n’était plus que 24 %. Celui qui moud le blé au moulin donne au fermier, d’année en année, une proportion plus considérable du produit de son grain ; et de cette façon, le dernier participe aux avantages qui découlent de chaque perfectionnement. Celui qui met en œuvre le moulin à coton donne au planteur, d’année en année, une proportion plus faible de la toile produite. Le premier se rapproche chaque jour davantage du producteur ; le second s’en éloigne davantage chaque jour, parce qu’il est forcé lui-même d’épuiser sa terre et de s’éloigner, chaque année, de plus en plus de son marché.

On va voir maintenant comment ceci s’opère sur une grande échelle, en examinant les faits suivants :

____ Livres sterl.
La valeur déclarée ou réelle des exportations de
production ou fabrication anglaise en 1815 était de
51.632.971
Et la quantité[7] de marchandises étrangères retenue
pour la consommation pendant cette année fut de
17.238.841

Ceci démontre, conséquemment, que les prix des matières premières du globe étaient alors d’un prix élevé, par comparaison avec les articles que l’Angleterre avait à vendre.

____ Livres sterl.
En 1849, la valeur des exportations anglaises était de 63.596.025
Et la quantité de marchandises étrangères retenue
pour la consommation ne fut pas de moins que
80.312.717

Nous voyons ainsi que, tandis que la valeur des exportations avait augmenté seulement d’un tiers, le produit reçu en échange était presque quintuple ; et c’est ici que nous constatons l’effet de cette concurrence illimitée pour la vente en Angleterre des matières premières du monde entier, et la concurrence limitée pour l’achat des matières fabriquées qui est l’objet du système à établir.

De quelque côté que l’on jette les yeux, on s’aperçoit qu’en même temps que sous l’influence d’un système naturel, les prix des matières premières répandues sur le globe et ceux des produits achevés tendent constamment à s’équilibrer, ne laissant plus qu’une part proportionnelle moindre aux individus qui s’occupent du transport et de la transformation, c’est le contraire directement qui arrive dans tous les pays soumis au système anglais, les proportions du nombre de ces individus tendant constamment à s’accroître, et la possibilité, pour le producteur, de se procurer les services de l’argent tendant aussi invariablement à diminuer. Plus est bas le prix de la toile et plus est élevé le prix des subsistances et du coton, plus sera grande la tendance à la liberté. Plus le prix de la toile est élevé et plus baissera le prix des subsistances et du coton, plus sera grande la tendance à la servitude. Le système anglais tend à mettre à bas prix les matières premières de la toile et à augmenter la difficulté de se procurer la toile elle-même ; et c’est ainsi qu’il se meut dans une direction précisément opposée à celle du progrès de la civilisation. Reportez-vous toujours en arrière et n’importe où, les faits qui ont lieu sous l’influence d’un pareil système, ne peuvent s’expliquer qu’à l’aide d’une théorie de l’excès de population, suivant laquelle, l’esclavage final de l’homme, pourrait être considéré comme un des éléments de la loi divine.

§ 9. — Le système anglais tend à augmenter les proportions des diverses sociétés qui se livrent au trafic et au transport. Cet accroissement est la preuve d’une civilisation qui décline.

Plus est élevé le prix des matières premières et plus est bas le prix des produits achevés, moins aussi sera considérable la proportion du produit total du travail absorbé par les individus qui s’occupent du transport et de la transformation, et moins grande sera nécessairement la proportion qui s’établira entre ces classes, relativement à la masse d’individus dont se compose la société. Plus le moulin est rapproché du fermier et plus l’instrument de celui-ci est perfectionné, plus le prix du froment et celui de la farine s’équilibreront, et plus sera faible la proportion entre le travail nécessaire pour transporter le produit brut au moulin, le convertir en farine, et transporter de nouveau la farine à la maison, relativement au travail qui a été consacré à l’amélioration du sol nécessaire pour la production du froment lui-même. Conséquemment, dans le cours ordinaire des choses, la part proportionnelle du travail de l’homme, consacrée à augmenter la quantité des matières premières, devra être constamment croissante, et la part consacrée à leur faire subir des changements de lieu ou de forme, constamment décroissante.

Complètement contraire est l’effet produit par le système qui se propose de fonder le trafic sur les ruines du commerce. Les Indiens, qui produisaient le coton et le riz, pouvaient autrefois les échanger directement avec leurs voisins qui les transformaient en toile ; et tous pouvaient consacrer la totalité de leur temps à produire la laine et les subsistances, d’une part, et, d’autre part, la toile. Maintenant, tous sont obligés d’expédier ou de transporter leur riz et leur laine dans un lieu éloigné de leur demeure de 15 milliers de milles, et d’accomplir ces travaux à l’aide de bœufs, de chevaux, de navires, de barques naviguant sur des canaux, et d’autres instruments ; d’où il suit que la part proportionnelle du travail, consacrée au transport et à la transformation des matières, s’est accrue considérablement, tandis que celle consacrée à la production, a décru aussi invariablement. On peut constater le résultat dans ce fait, qu’après avoir anéanti les manufactures indiennes, la quantité totale de coton fournie aujourd’hui à l’Angleterre ne dépasse pas celle qui pourrait être transformée dans une petite ville ne renfermant que 20.000 ouvriers. Il en a été de même en Irlande, où il fallait consacrer une proportion si considérable de travail à changer de lieu les choses et les hommes, qu’il n’en restait guère à appliquer à la production ; et il se trouve que plus on s’était assuré complètement le marché pour les produits des manufactures anglaises, plus le marché avait, de jour en jour, perdu de sa valeur[8]. Pareille chose s’est passée à la Jamaïque, en Portugal et en Turquie, où l’on a vu que la proportion du travail nécessaire à ces objets a augmenté la consommation des articles produits par les manufactures anglaises. C’est un système d’épuisement ; et c’est ce qui engendre la nécessité constamment croissante de chercher des marchés nouveaux et plus éloignés, avec une tendance chaque jour plus considérable à l’accroissement proportionnel de la population anglaise, employée à transporter, à transformer et à échanger les produits des pays lointains.

Les faits suivants, fournis par les divers recensements de la population britannique publiés récemment, démontrent que ce résultat se produit constamment.

Individus qui se livrent
Années __ A l’agriculture __ Au trafic
et à l’industrie. __
Aux autres
professions[9].__
Total
1811 35.20 44.40 20.40 100
1821 33.20 45.90 20.90 100
1831 28.20 42.00 20.80 100
1841 25.17 44.64 30.19 100

Nous trouvons ici une diminution graduelle dans la proportion des individus employés à augmenter la quantité des choses qui ont besoin d’être transformées ou échangées, jusqu’au point que de 7/20, elle est tombée à 5/20, et cela dans le court espace de trente ans ; et le changement qui nous est ainsi révélé est proclamé par les économistes anglais comme la preuve d’une civilisation en progrès ! C’est cependant précisément le contraire de ce que nous avons le droit d’attendre, la puissance de la vapeur ayant été substituée à celle de l’homme dans la proportion de milliards de bras, et toute la force ainsi conquise ayant été consacrée à faire subir les changements de lieu et de forme aux matières premières répandues sur la surface du globe. Le résultat aurait dû être de laisser disponibles les travaux de millions d’individus, qui auraient pu être appliqués à l’augmentation de la quantité de choses susceptibles d’être transformées ou échangées, tandis que le contraire a eu lieu, de telle sorte que la proportion des individus qui s’occupent de transporter, de transformer et d’échanger, s’est accrue de 13, 20 à 15, 20, et cet accroissement s’est produit dans l’espace de trente années seulement. Plus la nature a pu remplacer le labeur des hommes dans ces branches d’industrie, plus est considérable la proportion de leur travail absorbée par ces individus. Là, comme partout ailleurs, le mouvement est rétrograde, et, considéré comme tel, peut-être nous mettra-t-il à même de nous rendre compte de l’invention des doctrines Ricardo-Malthusiennes.

Le moulin à farine devient inutile s’il n’y a pas de blé à moudre, et le moulin à coton reste inactif s’il n’y a pas de laine à filer et à tisser. Moins il y a besoin du travail nécessaire pour moudre l’une ou filer l’autre, moins est grande la nécessité d’augmenter le nombre des moulins, à moins que le temps et l’intelligence, ainsi restés disponibles, ne soient employés à développer la puissance productive de la terre et à augmenter ainsi la quantité de matières premières qu’il faut transformer. Si le travail économisé reçoit cette application, alors on aura besoin d’un plus grand nombre de moulins, et la quantité de travail appliquée à l’œuvre de la transformation, ou du transport, peut être augmentée avec avantage, mais non pas autrement. Dans le cas qui s’offre à nous, la proportion du travail consacrée à la transformation augmente en raison directe de la diminution du besoin que l’on en a, et la proportion consacrée à la production diminue en raison de l’augmentation du nombre des machines employées pour la transformation des choses produites. Il y a, conséquemment, un accroissement constant dans le nombre des individus qui ont besoin d’être nourris et vêtus, accompagné d’une décroissance également constante dans celui des individus s’occupant de fournir les matières à employer par ceux qui ont besoin de subsistances et de vêtements.

Le quart seulement de la population anglaise consacrant son travail à augmenter les quantités de denrées, tandis que les trois autres quarts sont entièrement inactifs ou s’occupent de leur faire subir des changements de lieu, de forme, ou de propriétaire, il suit de là, nécessairement, que la majeure partie des choses produites est absorbée dans son passage, du lieu de production au lieu de consommation. Nous savons que les choses se passent ainsi par un des principaux journaux de l’Angleterre[10]. Il informe ses lecteurs « que le nombre des détaillants et des boutiquiers est hors de toute proportion avec les besoins de la société ou le nombre des classes productrices. » « En beaucoup d’endroits, continue-t-il, il se trouve dix boutiquiers pour faire la besogne qui suffirait à un seul ; telle est du moins l’évaluation de M. Mill. Or, ces individus, quelque laborieux et quelque actifs qu’ils soient, n’ajoutent rien à la production et, conséquemment, à la richesse de la société. Ils distribuent simplement ce que d’autres produisent ; et, de plus encore, dans la proportion de leur excédant, ils diminuent la richesse sociale. A la vérité, la plupart d’entre eux vivent en s’arrachant réciproquement le pain de la bouche ; mais cependant ils vivent, et souvent réalisent des profits considérables. Évidemment, ils le font en grevant l’article qu’ils vendent d’un droit de tant pour cent. Si donc une société doit entretenir deux détaillants lorsqu’un seul suffirait pour accomplir le travail, les articles qu’ils vendent doivent coûter à cette société plus qu’il ne faut, et le pays s’appauvrit d’autant, en entretenant un trop grand nombre de travailleurs improductifs. Tout homme qui examine un pareil sujet est surpris de constater quelle portion insignifiante du prix payé par le consommateur, pour un article quelconque, revient au producteur ou à l’importateur, et quelle part considérable est prélevée par le distributeur[11]. »

Nous trouvons ici la difficulté réelle de la société anglaise et la source de l’idée de la théorie extraordinaire de Malthus. Le système tend à accroître d’une façon anormale la proportion des consommateurs, et à donner lieu à l’absorption d’une part si considérable du produit du travail dans son trajet, du champ où il est créé, à la bouche qui a besoin de le consommer, ou bien aux épaules qui ont besoin de le porter, que le producteur ne peut qu’avec peine se procurer les moyens de soutenir son existence. L’individu qui travaille aux champs, sur un sol qui donne 30 ou 40 boisseaux par acre, ne reçoit que 6 schellings, soit le prix d’un seul boisseau, pour son travail d’une semaine ; et cependant le produit de son travail annuel n’équivaut guère probablement à moins de mille boisseaux. Sa part est donc de 6, 8 ou 10 pour cent, tandis que 90 pour cent ou davantage se trouvent absorbés par ceux qui possèdent les instruments avec lesquels il travaille, par ceux qui en surveillent l’emploi, — par ceux qui dirigent l’État, ceux qui portent les armes, ceux qui vivent dans les maisons de charité, et ceux enfin qui de mille autres manières, se placent entre la production des subsistances et leur consommation.

Le pauvre diable de l’ouest de l’Irlande est charmé de tirer cinq pence d’une paire de poulets qui, à Londres, se vendra pour autant de schellings ; et, de cette façon, il reçoit huit pour cent, comme prix de son travail, les quatre-vingt-douze pour cent restant se trouvant absorbés par la classe des intermédiaires[12]. Lors donc qu’il veut placer ses produits en sucre, il paie cinq pence pour ce qui n’avait pas coûté à son producteur primitif autant de toile qu’on en pourrait acheter avec un farthing, et c’est ainsi que plus des neuf dixièmes du travail sont absorbés par les intermédiaires qui vivent en exerçant leur puissance d’appropriation. Le pauvre Hindou vend son coton à raison de 3 demi-pence la livre, sur lesquels le gouvernement prend une moitié et le préteur d’argent la moitié de ce qui reste ; et lorsque, plusieurs années après, ce coton lui revient sous la forme de tissu, il le paye à raison de 12, 15 ou 20 pence, c’est-à-dire 40 ou 50 fois plus qu’il ne lui a rapporté. Que devient toute la différence ? elle est absorbée dans son trajet, du pays où le coton a été produit pour revenir à la demeure de l’Hindou, peut-être sur la même terre où résident les individus qui doivent user le tissu. Le fermier de Jowa vend son blé dix cents le boisseau ; mais pendant le temps nécessaire, pour qu’il arrive au consommateur de Manchester, ce blé a tellement augmenté de valeur, qu’il paie plusieurs journées de travail. Ce travail donne des centaines de yards d’étoffes de coton, mais pendant le temps nécessaire pour qu’il arrive à Jowa, il a, à son tour, tellement augmenté de valeur, qu’un boisseau de blé se donne en échange d’un seul yard ; c’est-à-dire qu’il n’y a pas eu moins de quatre-vingts pour cent sur la totalité qui ont été absorbés dans l’opération des échanges.

Le système tend à augmenter la disproportion entre le prix du produit brut de la terre et celui du produit achevé ; il tend à amener le bas prix des matières premières et la cherté des produits de l’industrie ; et cette voie-là conduit à la barbarie. Il cherche à augmenter les obstacles qui surgissent entre le consommateur et le producteur, tandis qu’il édifie les fortunes des individus qui se placent entre eux, et c’est là ce qui a fait naître l’idée de l’excès de population, idée qui se lie d’une façon indissoluble à celle de l’asservissement de l’homme[13].

  1. Richesse des Nations, traduction de Germain Garnier, liv. IV, chap. viii, p. 288.
  2. Richesse des Nations, traduction de Germain Garnier, liv. IV, chap. viii, p. 232-233.
  3. Revue d’Édimbourg, octobre 1849, article intitulé. Philosophie sociale erronée.
  4. Rapport du commissaire désigné pour l’enquête sur la situation de la population des districts minifères en 1854.
  5. North British Revew, novembre 1852.
  6. « Le grand nombre de cabarets de bas étage dans nos districts manufacturiers forme un triste et étrange spectacle, On en trouve dans toutes les rues et dans toutes les allées des villes et pour ainsi dire, dans toutes les ruelles et à tous les coins des villages les plus champêtres de ces districts, si l’on peut, toutefois, appeler champêtre aucun de ces villages.
      » L’habitude de l’ivrognerie envahit les masses d’ouvriers à un point inconnu jusqu’à ce jour dans notre pays. Dans la plupart de ces tavernes et de ces cabarets des districts manufacturiers, on entretient des prostituées dans le but exprès d’exciter les ouvriers à les fréquenter, rendant ainsi ces lieux doublement funestes et immoraux. On m’a assuré, dans le Lancashire, d’après les meilleures autorités, que dans une ville manufacturière et qui n’est guère que de troisième ordre sous le rapport de son étendue et de sa population, il existe soixante tavernes où les prostituées sont entretenues par les maîtres de la taverne pour attirer les chalands. On ne peut exagérer leur influence démoralisatrice sur la population ; et pourtant ce sont là pour ainsi dire les seuls lieux de rendez-vous des ouvriers, lorsqu’ils cherchent le plaisir ou le délassement.
      » Dans les tavernes où les prostituées ne se tiennent pas positivement pour attirer les chalands, on les trouve toujours dans la soirée, au moment où les ouvriers y viennent pour boire. À Londres et dans le comté de Lancastre, les palais du Gin servent régulièrement de rendez-vous aux individus les plus dépravés des deux sexes ; ce sont les lieux où l’espèce la plus dégradée des femmes publiques vient chercher des clients. Il est bien évident que de jeunes hommes, qui commencent une fois à rencontrer leurs amis en de pareils endroits, ne peuvent longtemps échapper à la dégradation morale de ces serres chaudes du vice.
      » La différence singulière et remarquable entre la condition respective des paysans et des ouvriers de l’Allemagne et de la Suisse, et de celle des paysans et des ouvriers de l’Angleterre et de l’Irlande, suffit seule pour prouver la différence singulière qui existe entre leurs conditions sociales respectives. L’auberge de village en Allemagne diffère complétement de l’auberge de village en Angleterre. En Allemagne elle est destinée moins à boire simplement qu’à servir de lieu de rendez-vous et de conversation ; c’est pour ainsi dire le club du village. » (Kay. Condition sociale de la population de l’Angleterre et de l’Europe, t. I, p. 232).
  7. Les revenus produits par les importations en Angleterre sont donnés d’après une valeur officielle établie il y a plus d’un siècle ; et de cette façon la somme des valeurs est une mesure exacte des quantités importées.
  8. La possibilité, pour l’Irlande, de payer les produits des manufactures anglaises dépend de son pouvoir de fournir ceux avec lesquels elle devra les payer. On verra combien le chiffre de ceux-ci est devenu complétement insignifiant, par le tableau suivant des exportations pour l’année expirant le 5 janvier 1854 :
    Bœufs, nombre. 180.785
    Veaux, nombre. 5.281
    Moutons, nombre. 224.550
    Porcs, nombre. 101.396
    Froment, quarters 76.495
    Avoine, quarters 1.552.917
    Lard et jambon, quintaux 530
    Bœuf et porc (salé), barils. 472
    Beurre, quintaux. 17.944

    De la valeur de ce total insignifiant d’exportation, il a fallu déduire la somme à payer, nécessairement, aux propriétaires du sol, absents, et au gouvernement ; et il semble difficile d’imaginer comment il resterait alors quelque chose qui pût s’appliquer au paiement des articles nécessaires à la consommation.

  9. Cette catégorie embrasse 1° les capitalistes, banquiers, et autres individus exerçant une profession et ayant reçu de l’éducation ; 2° les travailleurs qui s’occupent de travaux non agricoles ; 3° les domestiques mâles âgés de 20 ans et au dessus ; 4° la marine, l’armée, et les matelots de la marine marchande ; 5° les individus ayant un revenu qui les rend indépendants ; 6° les individus vivant d’aumônes.
  10. North British Review. Novembre 1852.
  11. « Je pense que tout individu qui a eu occasion de rechercher, dans certains cas particuliers, quelle part du prix payé dans un magasin, pour un article quelconque, revient, réellement, à celui qui l’a fabriqué, doit avoir été surpris en constatant combien cette part est faible. Il importe beaucoup de considérer la cause d’un pareil fait… — On ne doit pas l’attribuer à la rémunération exorbitante du capital. Je crois que cela tient à deux motifs : l’un est la part énorme, je pourrais dire extravagante, du produit total du labeur de la société, qui aujourd’hui revient aux simples distributeurs, la somme immense prélevée par les différentes classes de marchands, et surtout par les détaillants. Sans aucun doute, la concurrence tend, jusqu’à un certain point, à réduire ce taux de rémunération ; je crains, cependant, que, le plus souvent, et à considérer les choses en masse, l’effet de la concurrence ne soit, ainsi que dans le cas des honoraires d’individus exerçant des professions spéciales, de partager la somme entre un plus grand nombre et de diminuer ainsi la part de chacun, plutôt que de faire baisser la proportion de ce qu’obtient la classe en général… — Si l’œuvre de la distribution qui emploie aujourd’hui, en y comprenant les diverses classes de marchands et leurs familles, peut-être plus d’un million d’habitants de ce pays, peut s’accomplir par l’intermédiaire de cent mille individus, je crois qu’il serait possible de se passer des neuf cents autres mille. » J. Stuart Mill. Déclaration devant une Commission de la Chambre des communes, 6 juin 1850.)
  12. Voy. plus haut, chap. xii, note de la page 380.
  13.  » Lorsque M. Mac Culloch nous invite à considérer l’état prospère de nos immenses propriétés et de nos fermes considérables, considérons la masse de la population, considérons ce fait, qu’à l’heure même où il écrivait ces lignes, environ un dixième de la population se composait de pauvres, jetons les yeux sur nos prisons, nos lois des pauvres, nos ateliers de travail de l’Union, nos empoisonnements pour toucher des salaires de sépulture, notre mouvement d’émigration, qui semble représenter notre population fuyant, semblable à des rats à la débandade, un navire prêt à sombrer, Dressons le bilan général, et peut-être alors trouverons-nous que notre système si vanté de distribution sociale n’a pas été plus heureux que l’appel d’un régiment où l’on trouverait, d’une part, l’ordre et le bien-être, et, de l’autre, des haillons, des femmes délaissées, des parents négligés, des enfants abandonnés aux hasards de la charité accidentelle ; et, trop souvent, une ombre lugubre de vice et de misère, accompagnant ns institutions si pompeusment prônées. » (Hugues Miller.)