Principes de la science sociale/11

Traduction par Saint-Germain Leduc et Aug. Planche.
Librairie de Guillaumin et Cie (tome 1p. 325-350).


CHAPITRE XI.

CONTINUATION DU MÊME SUJET.

§ 1. — Politique coloniale de la Grèce, de l’Espagne et de la France. Celle de l’Angleterre est la première où l’on rencontre la prohibition de l’association entre les Colons. L’objet de la prohibition est de donner lieu au besoin d’effectuer les changements de lieu de la matière. Ce système est barbare dans ses tendances ; aussi a-t-il engendré la théorie de l’excès de population.

Les États à la politique desquels nous avons fait allusion jusqu’à présent se bornaient à imposer des entraves aux sociétés placées dans la sphère de leur domination en ce qui concernait les relations établies entre elles, ainsi qu’avec les autres sociétés non soumises à cette domination, sans chercher, en aucune façon, à leur imposer des entraves quant à leurs arrangements intérieurs. Les premières colonies grecques étaient aussi libres d’entretenir le commerce à l’intérieur, ou au dehors, que l’étaient les États dont les citoyens les avaient fondées ; aussi vit-on dans les cités de la Sicile et de la Grande Grèce, le même développement de l’individualité qui partout ailleurs distinguait la civilisation grecque. Les peuples de l’Espagne, de la Corse ou de la Sardaigne, pouvaient, à leur gré, faire subir à la forme de leurs divers produits les modifications qu’ils jugeaient convenables, pour les approprier à une consommation immédiate ; mais s’ils désiraient expédier ces produits en Égypte ou en Grèce, ils étaient alors obligés de les faire passer par le port de Carthage. L’Espagne et le Portugal refusaient aux Indes le droit de commercer avec la Hollande ou l’Angleterre, si ce n’est en passant par les ports de Séville ou de Lisbonne ; mais ils n’intervinrent jamais dans l’industrie intérieure du Mexique ou du Brésil, de la population de Goa ou de Manille. La France chercha à établir des colonies dans les Indes Orientales ou Occidentales ; mais le système de Colbert était basé sur l’idée du développement de l’agriculture au moyen des manufactures et du commerce. Il en a été tout autrement dans le vaste système colonial des temps modernes pour lequel nous réclamerons maintenant l’attention du lecteur, — système qui diffère autant, de celui de la Grèce, que celui de l’ancienne Attique, — en donnant aux colons la jouissance de tous les droits exercés par la population de la mère-patrie, — différait du système qui lui succéda et anéantit toutes les institutions locales, en constituant la populace d’Athènes juge en dernier ressort, dans tous les cas qui intéressaient la vie et la fortune d’individus tombés, dès lors, de la position de citoyens à celle de sujets.

C’est dans le système colonial de l’Angleterre que nous rencontrons pour la première fois, les mesures prohibitives frappant cette association de l’homme avec ses semblables qui conduit au développement des facultés individuelles, et les règlements ayant pour objet le maintien, et à leur degré le plus élevé, des difficultés qui résultent de la nécessité d’effectuer les changements de lieu de la matière. Il s’est écoulé près de deux siècles depuis l’époque où les marchands de Londres suppliaient le gouvernement d’employer tous ses efforts « pour décourager les manufactures d’étoffes de laines de l’Irlande, » pour diminuer ainsi l’habitude de l’association qui faisait alors des progrès rapides en ce pays et d’empêcher, à l’avenir, la consommation de la laine irlandaise, si elle ne passait d’abord par les métiers de l’Angleterre. Au lieu de la convertir chez eux en drap, il fallait qu’ils l’expédiassent au dehors dans son état le plus grossier, et qu’ils la reçussent de nouveau à l’état de produit achevé, établissant ainsi la suprématie du trafic, aux dépens du commerce. Bien qu’ils eussent déjà subi l’interdiction de toute relation directe avec les étrangers, la même interdiction s’étendait maintenant au commerce intérieur ; et c’est ainsi que le système dépassait tout ce qui avait existé antérieurement, en augmentant la nécessité du transport des produits, ainsi que la difficulté de l’association.

Le trafic devenant prédominant, on soutint des guerres dans le but d’avoir des colonies, ou, suivant Adam Smith, « de créer des colonies de chalands » ; pour satisfaire ce désir, il fallait que toutes les tentatives d’association locale, parmi les colons, fussent découragées d’une façon aussi efficace qu’elles l’avaient déjà été en Irlande.

On peut constater que les choses se sont passées ainsi, en consique la première tentative ayant pour but la fabrication d’une espèce quelconque d’étoffes, dans les provinces américaines, fut suivie d’une intervention de la part de la législature anglaise. En 1710, la chambre des Communes déclara « que la création de manufactures dans les colonies tendait à diminuer la dépendance de celles-ci à l’égard de l’Angleterre. » Bientôt après, des plaintes ayant été adressées au Parlement sur ce fait, que les colons élevaient des manufactures dans leur intérêt particulier, la chambre des Communes ordonna an Bureau du Commerce de lui faire un rapport à ce sujet, ce qui eut lieu longtemps après. En 1732, l’exportation des chapeaux, de province à province, fut prohibée, et le nombre des apprentis-chapeliers fut limité en vertu d’une loi. En 1750, la création d’une usine ou la construction d’une machine quelconque destinée à fendre ou à laminer le fer, fut interdite ; mais on permit d’importer en Angleterre, franche de droit, la fonte en saumon, pour y être soumise à la fabrication et réexpédiée. A une époque plus récente, lord Chatham déclarait qu’il ne permettrait pas que les colons fabriquassent pour leur compte, même un clou de fer à cheval. Tel était le système mis en pratique à l’égard de ces colonies. On peut voir ce qu’il était par rapport au monde, en général, en parcourant la nomenclature suivante des actes du parlement.

Par l’acte 5 du règne de Georges III (1765), le transport des artisans hors de l’Angleterre fut interdit sous des peines sévères. Par l’acte de la 21e année du même règne (1781), l’exportation des ustensiles nécessaires pour la fabrication des étoffes de laine, ou de soie, fut également interdite. Par l’acte de la 22e année (1782), la prohibition s’étendit aux artistes employés à l’impression des calicots, des cotonnades, des mousselines, des toiles de lin, ou à la confection des formes et des instruments à employer dans leur fabrication. Par l’acte de la 25e année (1785), elle atteignit, en outre, les instruments dont on se servait dans les manufactures d’objets en fer et en acier, et les ouvriers qu’on y employait. Par l’acte de la 39e année (1799), elle en vint à y comprendre les houilleurs[1].

Ces lois continuèrent à être en pleine vigueur jusqu’à ce que, il y a trente ans, un grand nombre de machines ayant été exportées en contrebande, la prohibition fut abolie en ce qui concernait le transport des artisans hors de l’Angleterre ; et l’on se relâcha tellement, à l’égard de toutes les prohibitions relatives à l’exportation des instruments, qu’on put obtenir la permission d’exporter les articles les plus ordinaires ; un pouvoir discrétionnaire fut accordé au Bureau du Commerce qui décide sur chaque demande « suivant les mérites du cas. » Mais aujourd’hui, dit-on, les marchands éprouvent peu de difficultés ; ils savent, généralement, à quelles machines s’appliquera une décision favorable, à quelles autres on la refusera, et cela aussi certainement que si la décision était rendue en vertu d’un acte du Parlement ; cependant on a jugé avantageux de laisser les choses à la discrétion du bureau, afin qu’il reste en possession « du pouvoir de régler la matière, suivant les intérêts variables du commerce[2]. »

Toute la législation de l’Angleterre à ce sujet fut ainsi dirigée vers un seul but important : empêcher la population de ses colonies, et celle des nations indépendantes de sa domination, de se procurer des machines qui pussent les mettre en état de combiner leurs efforts en vue de se procurer des tissus ou du fer, et de les forcer ainsi de lui apporter ses matières premières, afin qu’elle-même les transformât en denrées nécessaires à la consommation pour les réexpédier alors, en partie, aux producteurs, grevés de lourds impôts à raison du transport et de la transformation.

L’immense étendue de l’empire britannique, l’influence extraordinaire exercée par le peuple anglais, auraient en toute circonstance, rendu son système — si différent de tous les autres, — digne d’une attention spéciale, de la part de l’économiste ; mais cette nécessité augmente en conséquence, considérablement, par suite de ce fait, que c’est au pays qui a établi ce système que le monde est redevable de la théorie de l’excès de population. Cette théorie est exacte, ou elle ne l’est pas. La matière tend à revêtir la forme humaine, dans une proportion plus rapide que celle dans laquelle elle tend à prendre la forme de pommes de terre et de navets, ou bien elle tend à prendre celle de pommes de terre et de navets plus rapidement que celle de l’homme. Tous les économistes anglais nous assurent que le premier cas est celui que l’on constate, et que nous devons, conséquemment, décourager le développement de la population ; et pour prouver que les choses se passent ainsi, on nous signale la misère et l’état d’indigence, et de l’Angleterre et de l’Irlande ; mais avant d’admettre l’existence d’une erreur de la part du Créateur suprême, il est à propos d’examiner les actions de ses créatures, pour constater jusqu’à quel point cet état de choses doit leur être attribué. Si les lois naturelles sont, en réalité, telles que le disent Malthus et Ricardo, alors plus sera complet l’examen de la mise en œuvre du système sous l’influence duquel la misère et l’indigence ont pris naissance, plus se trouveront établies, d’une façon complète, l’exactitude des observations de ces économistes et leur réputation ; mais s’ils se trompent, — si de pareilles lois naturelles n’existent pas, alors un examen scrupuleux peut nous faire découvrir la cause de l’erreur dans laquelle ils tombent. Pour arriver à ce but, quelques développements seront nécessaires, et par la raison que le temps constitue un élément d’une si haute importance dans le problème à résoudre. « L’enfant, dit-on, est le père de l’homme, » et pareillement les sociétés du passé sont mères de celles d’aujourd’hui. Le paupérisme de l’Angleterre, — à l’étude duquel il faut attribuer l’idée de l’excès de population, — a été le développement du temps ; et si nous voulons comprendre les causes de l’existence du paupérisme, nous devons examiner le système adopté dans ce pays, pendant les cinquante années antérieures à Malthus et le siècle qui s’est écoulé depuis. Les causes de la condition actuelle de l’Irlande remontent à des centaines d’années ; et si nous cherchons à comprendre pourquoi la Jamaïque est abandonnée, nous devons étudier la suite des actes qui s’y sont accomplis au siècle dernier, et dans le siècle où nous vivons.

§ 2. — Le système anglais tend à la dispersion des individus et à l’accroissement de la part proportionnelle de la société qui se consacre au trafic et au transport.

Un des besoins impérieux de l’homme, c’est de s’associer avec ses semblables, et l’un des grands obstacles à la satisfaction de ce désir, c’est, ainsi que le lecteur l’a déjà vu, l’absence de ces différences qui résultent de la diversité des travaux et qui rendent l’homme apte à l’association. Le but que l’on cherchait à atteindre, au moyen des lois que nous avons citées plus haut, c’était d’empêcher ces différences, et de perpétuer un état social, où la population des autres pays continuerait à n’être que simple cultivatrice du sol, contrainte de l’épuiser constamment, à raison de la nécessité d’expédier au dehors ses produits à l’état le plus grossier, et de s’épuiser constamment elle-même, par suite des transports énormes auxquels ces produits étaient soumis. Ces transports, à leur tour, entraînaient la dispersion, qui augmentait constamment, à cause de la nécessité toujours croissante de s’adresser à des sols nouveaux et plus éloignés, en même temps qu’il y avait augmentation constante dans la part proportionnelle du travail de la société, qu’il fallait appliquer au trafic et au transport, et diminution dans la part proportionnelle qui pouvait être consacrée à la production des articles à transporter ou à échanger.

C’était, en réalité, le sacrifice du commerce sur l’autel du trafic, et ce sacrifice tendait nécessairement à l’asservissement de l’homme dans toutes les sociétés où il pouvait être imposé par la force[3].

L’harmonie du système dont notre planète forme une partie, est due à l’existence de la gravitation locale, à l’aide de laquelle tous et chacun de ses membres deviennent capables de conserver leur parfaite individualité, quoique exposés à une attraction aussi puissante dans son étendue que l’est celle exercée par le soleil. Aussi longtemps que ces forces continueront à rester en équilibre, l’harmonie subsistera ; mais si la force centrale devait, ne fût-ce qu’un moment, prédominer sur les forces locales, chaque planète se briserait immédiatement, et le chaos universel en serait l’inévitable conséquence. Tel serait également le résultat de l’excès de centralisation dans le monde social, et l’expérience d’Athènes et de Rome, de Carthage et de Venise, démontre que les choses se sont passées ainsi ; et cependant la centralisation, qu’elles cherchaient à réaliser par leurs systèmes de politique, était complètement insignifiante, si on la compare à celle qu’on a cherché à produire au moyen du système que nous avons retracé plus haut. A l’égard de ces villes, c’était seulement avec les individus des pays éloignés qu’il s’agissait d’entraver le commerce ; mais ici c’était le commerce le plus important de tous, — le commerce intérieur, — c’était la puissance d’association et le développement de l’individualité qu’on voulait anéantir. Pour atteindre ce but, aucun effort ne fut épargné. Les produits à l’état brut, soumis à des taxes onéreuses pour le transport, ainsi que cela avait lieu pour le riz en grains (ou riz brut), et le sucre, étaient admis en ne payant que des droits peu élevés ; tandis que le riz pur et le sucre raffiné étaient grevés de droits assez lourds pour offrir une prime considérable en faveur de leur exportation de l’Inde ou de l’Amérique sous leur forme la plus grossière ; et, dans ce cas même, ils ne pouvaient être expédiés, sur aucun point du globe, que par l’intermédiaire d’un port ou d’un navire anglais.

On avait donc ainsi recours, d’un côté, à l’interdiction des manufactures, et, de l’autre, aux primes sur les matières premières, dans le but d’empêcher les colons d’effectuer ces changements dans la forme de la matière, indispensables pour rendre les produits propres à être consommés au sein même du pays. Le seul but important du système consistait à maintenir, sous sa forme la plus encombrante, la denrée qu’il s’agissait de transporter, en réduisant, à la plus petite dimension possible, les instruments à l’aide desquels le transport et la transformation devaient s’opérer, enrichissant ainsi le trafiquant, et l’individu qui effectuait le transport, aux dépens et du consommateur et du producteur. Plus on pouvait mettre complètement en pratique de pareilles mesures, plus était faible la quantité de tissus que pouvait obtenir l’individu qui produisait le sucre, plus était faible aussi la quantité de sucre que pouvait se procurer l’individu au travail duquel étaient dus les tissus ; plus était grande la tendance à voir la population acculée aux dernières limites des moyens de subsistance, et à trouver dans les dispositions erronées, prises par le Créateur, une excuse pour un état de choses dont l’existence ne devait être attribuée qu’aux combinaisons de l’homme.

§ 3. — Idées d’Adam Smith relativement aux avantages du commerce.

Société, association, et commerce ne sont, ainsi que nous l’avons démontré, que des formes diverses pour exprimer la même idée, et cette idée exprime le premier de tous les besoins de l’homme. Sans association, il ne peut exister de société, et sans société il ne peut exister de commerce. Ces trois mots retracent le mouvement qui s’accomplit parmi les individus et résultant de l’échange des services ou des idées, produits de la force musculaire ou des efforts intellectuels. Plus la forme de la société est parfaite, plus seront toujours considérables les différences entre ses diverses parties, plus sera toujours, également, continu et régulier leur mouvement réciproque, et plus sera considérable la force exercée. Il en est de même à l’égard de tout instrument inventé par l’homme, dans le but d’asservir à son profit les forces prodigieuses de la nature. Les merveilles accomplies par la machine à vapeur sont grandes ; elles le sont à tel point qu’elles seraient regardées comme tout à fait incroyables, par un individu qui aurait quitté le monde il y a cinquante ans ; et cependant il n’est guère possible de fixer un prix que l’on ne payât pas aujourd’hui, à qui trouverait le secret d’une machine rotatoire fonctionnant parfaitement, par la raison, qu’au moyen de cette machine, la rapidité du mouvement pourrait encore être augmentée d’autant. C’est le mouvement continu de la société que recherchent les individus, lorsqu’ils aiment mieux conclure leurs affaires tète à tète et verbalement, plutôt que d’avoir recours au mouvement constamment interrompu de la correspondance. C’est ce mouvement que cherche tout inventeur d’une machine, tout possesseur d’usine, tout individu, en réalité, qui désire accroître son empire sur les forces que la nature fournit pour les besoins de l’homme. C’est ce mouvement que nous retrace Adam Smith dans les passages suivants, que nous donnons dans toute leur étendue, par ce motif que leur illustre auteur est cité fréquemment comme une autorité à l’appui du système qui a pour but de fonder le trafic aux dépens du commerce.

« Un pays enfoncé dans les terres, naturellement fertile et d’une culture aisée, produit un grand surcroît de vivres, au-delà de ce qu’exige la subsistance des cultivateurs et l’énormité des frais de transport par terre. L’incommodité de la navigation des rivières peut, souvent, rendre difficile l’exportation de cet excédant de produits. L’abondance met donc les vivres à bon marché et encourage un grand nombre d’ouvriers à s’établir dans le voisinage, où leur industrie leur permet de satisfaire aux besoins et aux commodités de la vie, mieux que dans d’autres endroits. Ils travaillent sur place les matières premières que produit le pays, et ils échangent leur ouvrage, ou ce qui est la même chose, le prix de leur ouvrage, contre une plus grande quantité de matières et de vivres. Ils donnent une nouvelle valeur au surplus de ce produit brut, en épargnant la dépense de le transporter au bord de l’eau, ou à quelque marché éloigné ; et ils donnent, en échange, aux cultivateurs, quelque chose qui leur est utile ou agréable, à de meilleures conditions que ceux-ci n’auraient pu se le procurer auparavant. Les cultivateurs trouvent un meilleur prix du surplus de leurs produits, et ils peuvent acheter, à meilleur compte, d’autres choses à leur convenance et dont ils ont besoin. Cet arrangement les encourage donc, en même temps qu’il leur permet d’augmenter encore ce surplus de produits, par de nouvelles améliorations et par une culture plus soignée de leurs terres ; et de même que la fertilité de la terre a donné naissance à la manufacture, de même la manufacture, en se développant, réagit à son tour sur la terre, et augmente encore sa fertilité. Les manufacturiers fournissent d’abord le voisinage, et, plus tard, à mesure que leur ouvrage se perfectionne, des marchés plus éloignés ; en effet, si le produit brut, et même le produit manufacturé d’une grossière fabrication, ne peuvent, sans de très-grandes difficultés, supporter les frais d’un long transport par terre, des ouvrages d’un travail perfectionné peuvent le supporter aisément. Sous un petit volume, ils contiennent, souvent, le prix d’une grande quantité de produit brut. Une pièce de drap fin, par exemple, qui ne pèse que 80 livres, renferme, non-seulement le prix de 80 livres pesant de laine, mais quelquefois de plusieurs milliers pesant de blé, employé à la subsistance des différents ouvriers qui ont travaillé cette laine, et de ceux qui les ont mis en œuvre directement. De cette manière, le blé qu’il eût été si difficile de transporter au loin, sous sa première forme, se trouve virtuellement exporté sous la forme d’un produit complet et peut, sous cette forme, s’exploiter facilement dans les coins du monde les plus reculés. C’est ainsi que se sont élevées, naturellement et pour ainsi dire spontanément, les manufactures de Leeds, d’Halifax, de Sheffield, Birmingham et Volwerhampton. De pareilles manufactures doivent leur naissance à l’agriculture[4].

« Le grand commerce de toute société civilisée est celui qui s’établit entre les habitants de la ville et ceux de la campagne. Il consiste dans l’échange du produit brut contre le produit manufacturé, échange qui s’opère, soit d’une façon immédiate, soit par l’intervention de la monnaie, ou de quelque espèce de papier qui la représente. La campagne fournit à la ville des moyens de subsistance et des matières pour ses manufactures. La ville rembourse ces avances, en renvoyant aux habitants des campagnes une partie du produit manufacturé. On peut dire que la ville, dans laquelle il n’y a ni ne peut y avoir aucune reproduction de substances, gagne, à proprement parler, toute sa subsistance et toutes ses richesses sur la campagne. Il ne faut pourtant pas s’imaginer, par ce motif, que la ville fasse ce gain aux dépens de la campagne. Les gains sont réciproques pour l’une et pour l’autre, et dans cette circonstance comme dans toute autre, la division du travail tourne à l’avantage des différents individus employés aux tâches particulières dans lesquelles le travail se subdivise. Les habitants de la campagne achètent de la ville une plus grande quantité de denrées manufacturées, avec le produit d’une bien moindre quantité de leur propre travail qu’ils n’auraient été obligés d’en employer, s’ils avaient essayé de les préparer eux-mêmes. La ville fournit un marché au surplus du produit de la campagne, c’est-à-dire à ce qui excède la subsistance des cultivateurs, et c’est là que les habitants de la campagne échangent ce surplus, contre quelque autre objet dont ils ont besoin. Plus les habitants de la ville sont nombreux et plus ils ont de revenu, plus est étendu le marché qu’ils fournissent à ceux de la campagne ; et plus ce marché est étendu, plus il est toujours avantageux pour le grand nombre. Le blé qui croît à un mille de la ville, s’y vend au même prix, que celui qui vient d’une distance de vingt milles. Mais le prix de celui-ci doit, en général, non-seulement payer la dépense nécessaire pour le faire croître et l’amener au marché, mais rapporter au fermier les profits ordinaires de la culture. Les propriétaires et les cultivateurs du pays placé dans le voisinage de la ville, gagnent donc, dans le prix qu’ils vendent, outre les profits ordinaires de la culture, toute la valeur du transport du pareil produit qui est apporté d’endroits plus éloignés, et ils épargnent, en outre, toute la valeur d’un pareil transport, sur le prix de ce qu’ils achètent. Comparez la culture des terres situées dans le voisinage d’une ville considérable, avec celle des terres qui en sont à quelque distance, et vous pourrez vous convaincre aisément combien la campagne retire d’avantage de son commerce avec la ville[5]. »

Le mouvement que l’on retrace ici est caractérisé avec raison comme étant le commerce. Le bon sens si droit d’Adam Smith lui fit comprendre ce qu’il y avait d’erroné dans un système qui trouvait uniquement dans les importations et les exportations l’indice de la prospérité ; il lui fit comprendre aussi pleinement l’énorme déperdition de travail, résultant de ce fait, d’imposer aux sociétés la nécessité d’exporter la laine, le blé, le coton et les autres produits de la terre sous leur forme la plus grossière, pour leur être renvoyés de nouveau sous la forme de vêtements. Adam Smith n’avait foi à aucune espèce de centralisation. Il croyait, moins que tout autre, à celle qui avait pour but de contraindre tous les fermiers et tous les planteurs de venir à un marché unique, et d’augmenter la nécessité d’avoir recours aux voitures et aux navires, en accroissant ainsi les profits du trafiquant, et la part proportionnelle de toute population vouée nécessairement à effectuer les changements de lieu. Au contraire, il avait une foi pleine et entière dans le système des centres locaux, à l’aide desquels, ainsi qu’il le voyait si clairement, le commerce s’était partout développé sur une si grande échelle ; et c’était là le système sur lequel il voulait appeler l’attention de ses compatriotes. Depuis ce jour, cependant, et jusqu’à présent, on a suivi le système qu’il dénonçait ; tous les efforts de ceux-ci ont tendu à produire le résultat suivant : continuer à élever à son apogée la taxe du transport des produits ; et c’est là peut-être que nous pouvons trouver la cause de l’idée de population surabondante.

§ 4. — Système colonial de l’Angleterre, tel qu’il se révèle aux Antilles.

Depuis la conquête des diverses colonies de l’Inde occidentale, les manufactures de toute espèce furent rigoureusement prohibées, et l’interdiction fut poussée à tel point qu’il ne fut pas même permis aux habitants de raffiner leur propre sucre. Il ne resta donc plus, en conséquence, d’autre travail, même pour les enfants et les femmes, que le travail des champs. Tous les individus furent forcés de rester producteurs de denrées à l’état brut, ne pouvant entretenir aucun commerce entre eux que par l’intermédiaire d’un peuple placé à une distance de plusieurs milliers de lieues, qui employait sa puissance, non-seulement à interdire la formation des manufactures, mais encore à empêcher la diversité des travaux de l’agriculture elle-même. A la Jamaïque, on avait essayé de cultiver l’indigo ; mais il se trouva que, sur le prix auquel il se vendait en Angleterre, une part si considérable était absorbée par les armateurs, les négociants commissionnaires et le gouvernement, que la culture en fut abandonnée. Celle du café fut introduite sur une grande échelle, et, comme il croît sur des terrains plus élevés et plus salubres, elle y eût été très-avantageuse pour la société ; mais là, comme pour l’indigo, une part si faible revenait au producteur, que la production fut presque complètement abandonnée, et ne fut sauvée que grâce à une transaction qui consistait à réduire les droits du gouvernement à un schelling par livre. Le produit évalué étant d’environ 750 livres de café, pouvant être livrées au commerce, donnait environ 180 dollars par acre[6]. Le résultat ultime du système fut d’anéantir tout commerce entre les individus, même celui qui avait existé antérieurement entre ceux qui produisaient le café, d’une part, et, de l’autre, ceux qui avaient du sucre à vendre, toute culture étant abandonnée, à l’exception de celle de la canne, la plus funeste de toutes pour la vie et pour la santé.

En même temps qu’on prohibait ainsi le commerce entre ces individus, on leur interdisait toute relation avec les nations étrangères, excepté par l’intermédiaire de navires, de ports et de marchands anglais. Cependant, on sanctionna le trafic avec les Africains ; car l’Afrique fournissait des esclaves ; et ce trafic fut continué sur la plus vaste échelle, la plus grande partie de la demande, faite par les colonies espagnoles, étant fournie par les îles appartenant à l’Angleterre. Toutefois, en 1775, la législature coloniale, voulant empêcher l’excessive importation des nègres, imposa un droit de 2 liv. sterl. par tête ; mais les marchands de l’Angleterre ayant fait une pétition contre ce droit, le gouvernement de la métropole en ordonna l’abrogation[7]. A cette époque, il est établi que l’exportation annuelle du sucre[8] s’est élevée à 980.346 quintaux, dont la vente en bloc, sans compter le droit, a donné en moyenne 1 liv. sterl. 14 schell. 8 pence par quintal, ce qui forme un total de 1.699.421 liv. sterl. ; dont, toutefois, une part si considérable a été absorbée par le fret, les droits de commission, l’assurance, etc., qu’il est constaté que le produit net de 775 domaines à sucre ne s’est élevé qu’à 726.992 liv. sterl., soit moins de 1.000 liv. par domaine. Si maintenant aux 973.000 liv. sterl. ainsi déduites, on ajoute la part du gouvernement (12 schell. 3 d. par quintal), et les autres frais à acquitter avant que le sucre parvint au consommateur, on verra que le producteur ne recevait qu’un quart du prix auquel il se vendait. Le colon n’était donc guère autre chose que le surveillant d’esclaves que l’on faisait travailler au profit du gouvernement de la Grande-Bretagne et non à son profit personnel. Placé, d’une part, entre l’esclave qu’il était obligé d’entretenir, et de l’autre, le créancier hypothécaire, les marchands et l’État, qu’il était obligé d’entretenir également, il ne pouvait s’attribuer que la part qui lui était laissée ; et lorsque la récolte était abondante et que les prix baissaient, il était ruiné. On peut établir les conséquences d’un pareil état de choses par ce fait, que dans les vingt années postérieures à cette époque, on ne mit pas en vente, par le ministère du shérif, moins de 177 domaines, en même temps que 92 restaient invendus entre les mains des créanciers, et que 55 autres étaient complètement abandonnés. Lorsqu’on voit de pareilles choses, il n’est pas difficile de comprendre la cause de la mortalité excessive qui sévit dans les îles appartenant à l’Angleterre. Le colon, ne pouvant accumuler les instruments à l’aide desquels il eût commandé les services de la nature, était obligé de ne compter que sur la force brutale, et il lui était plus facile d’acheter cette force, toute prête à fonctionner, sur la côte d’Afrique, que de la créer sur ses propres plantations. D’où il résultait qu’il fallait un approvisionnement constant de nègres pour maintenir le niveau de la population ; et c’est pourquoi l’on a vu que, de tous ceux qui avaient été importés, il ne s’en trouvait plus guère qu’un sur trois au jour de l’émancipation[9].

Le colon lui-même était esclave, presque autant que le nègre qu’il avait acheté. Toujours endetté, sa propriété se trouvait généralement entre les mains d’agents intermédiaires, représentant les individus envers lesquels il avait contracté des dettes, les facteurs résidant en Angleterre, qui amassaient des fortunes à ses dépens, et dont les agents dans les colonies s’enrichissaient aux dépens du propriétaire nominal de la terre, d’un côté, et de l’autre des esclaves qui la mettaient en culture[10]. A l’époque dont nous avons parlé plus haut, des agents intermédiaires, au nombre de 193, n’étaient pas chargés de la gérance de moins de 600 ateliers, donnant un produit de 80.000 boucauds de sucre, et de 3.600 pièces de rhum dont la valeur pouvait être estimée à 4.000.000 de liv. sterl. sur lesquels ils avaient droit à 6 %. Plus l’état de détresse du planteur augmentait, plus le mandataire s’engraissait ; et c’est ainsi que nous retrouvons, en cette circonstance, un état de choses exactement semblable à celui qui existe en Irlande, où les domaines des seigneurs absents étaient régis par des intermédiaires n’ayant aucun intérêt dans la terre, ou dans les esclaves virtuels qui y résident ; et jaloux seulement de tirer, et des uns et des autres, tout ce qu’ils pourraient, en ne leur restituant à tous deux que le moins possible. Dans les deux cas, la centralisation, l’absentéisme et l’esclavage marchaient de conserve, ainsi qu’ils l’avaient fait au temps des Scipion, des Caton, des Pompée et des César.

A quelle cause était dû cet absentéisme ? Pour quelle raison, à la Jamaïque, de même qu’en Irlande, les propriétaires terriens ne résidaient-ils pas sur leurs domaines, s’occupant personnellement de les exploiter ? Parce que la politique qui défendait que le sucre même fût raffiné dans l’île, et restreignait toute la population, jeunes gens et vieillards, hommes et femmes, à la culture unique de la canne, empêchait, en réalité, la formation d’une classe moyenne quelconque qui eût constitué la population des villes, dans le planteur pût trouver la société nécessaire pour l’engager à regarder l’île comme sa patrie. Dans les îles françaises tout se passait différemment. Le gouvernement français n’étant jamais intervenu pour empêcher le développement du commerce parmi ses colons, les villes avaient grandi, et des individus de toute espèce étaient venus de France avec l’intention de faire des îles leur patrie ; tandis que les colons anglais ne songeaient qu’à réaliser des fortunes pour retourner les dépenser en Angleterre. Le système français tendait à développer l’individualité et à encourager le commerce, tandis que le système anglais tendait à les détruire tous deux. Les deux systèmes étaient profondément différents et les résultats le furent également ; partout les îles françaises offrant la preuve de ce fait, qu’elles sont occupées par des individus qui se sentent chez eux (at home), et les îles anglaises, pour la plupart, révélant qu’elles ont été occupées par des individus qui s’appliquent à tirer, de la terre et du travailleur, tout ce qu’on peut en obtenir, puis abandonnant l’une et enterrant l’autre. Dans le premier cas, on trouvait des magasins de toute espèce, où l’on pouvait se procurer des habits, des livres, des bijoux et d’autres produits ; tandis que dans le second, de semblables magasins n’existant pas, les individus qui avaient des achats à faire étaient obligés d’importer les produits directement de l’Angleterre. Dans l’un, il y avait association d’efforts, c’est-à-dire commerce, société ; dans l’autre, au contraire, il n’y avait que trafic[11].

Sous l’empire d’un pareil système, il ne pouvait s’élever des villes, et, conséquemment, il ne pouvait y avoir d’écoles. D’où il résultait que le colon était forcé d’envoyer ses enfants en Angleterre pour y faire leur éducation, et y contracter l’amour de la vie européenne, et l’aversion pour la vie coloniale. A sa mort, sa propriété passait, sans conteste, entre les mains d’agents, c’est-à-dire d’individus dont les profits devaient s’augmenter, par l’accroissement des cargaisons obtenues au prix d’un sacrifice quelconque de la vie humaine. Tel était le résultat naturel d’un système qui refusait aux hommes, aux femmes et aux enfants, le privilège de se consacrer à aucune occupation à l’intérieur, les ouvriers étant inutiles là où l’on ne pouvait employer de machines ; et la ville ne pouvant prendre de l’accroissement là où il n’y avait ni artisans ni écoles.

L’exportation du rhum, en général, constituait le planteur en dette, c’est-à-dire que la somme pour laquelle ce rhum se vendait, et au-delà, était absorbée par les diverses charges dont il était grevé. Le peuple anglais payait, pour un certain produit des travailleurs de la Jamaïque, un million de livres sterling sur lesquels pas un schelling n’arrivait aux mains du colon, pour être appliqué à l’amélioration de son domaine, au progrès de son mode de culture, ou au profit des individus dont les bras exécutaient le travail[12]. Le lecteur se convaincra ainsi que M. Gee n’exagérait pas, lorsqu’il présentait comme une des recommandations du système colonial ce fait : que les colons laissaient en Angleterre les trois quarts de tous leurs produits, la différence étant absorbée par les individus qui opéraient ou surveillaient les échanges. Tel était le résultat désiré par ceux qui forçaient le colon de dépendre d’un marché éloigné où il devait vendre tout ce qu’il produisait, et acheter tout ce qui était nécessaire à sa consommation. Plus il enlevait à la terre ; plus elle se trouvait épuisée et moins il obtenait en échange de ses produits, des récoltes abondantes augmentant dans une proportion considérable le montant des frets, du magasinage, des droits de commissions et des profits, en même temps qu’elles diminuaient les prix d’autant ; ainsi que nous le voyons aujourd’hui pour le coton. Plus sa terre était ruinée, et plus ses esclaves dépérissaient, moins était grand, en conséquence, son pouvoir d’acheter des machines à l’aide desquelles il aurait augmenté les facultés productives de tous deux. tous deux. Esclave lui-même de ceux qui dirigeaient ses travaux, il serait injuste d’attribuer au colon l’énorme déperdition de vie résultant de ce fait, de toute une population ainsi bornée aux travaux des champs et privée de toute action pour l’entretien du commerce.

Avec des quantités inépuisables de bois de construction, la Jamaïque ne possédait pas, même en 1850, une seule scierie, bien qu’elle offrît un marché considérable pour le bois de charpente arrivant du dehors. Produisant en abondance les plus beaux fruits, il n’existait pas encore de gens des villes, avec leurs navires, pour les transporter aux marchés de ce pays ; et faute de ces marchés, ces fruits pourrissaient au pied des arbres. « Les ressources manufacturières de l’île, dit un voyageur moderne, sont inépuisables[13], » et elles l’ont toujours été, en effet ; mais privée de la puissance d’association, la population a été forcée de dépenser en pure perte une activité qui, employée convenablement, aurait payé au centuple toutes les denrées qu’elle était contrainte d’aller demander à un marché lointain. « Pendant six ou huit mois de l’année, dit-il encore, on ne travaille pas sur les plantations de canne à sucre ou de café. » L’agriculture, dans la voie où elle est dirigée aujourd’hui, ne prend pas plus de la moitié de leur temps ; et elle ne l’a pas toujours pris ; et c’est à cette perte de travail, résultant du défaut de diversité dans les occupations, qu’il faut attribuer la pauvreté et la décadence des colons.

La population diminua parce qu’il ne pouvait y avoir d’amélioration dans la condition du travailleur qui, borné ainsi dans l’emploi de son temps, était forcé d’entretenir non-seulement lui-même et son maître, mais l’agent, le négociant-commissionnaire, l’armateur, le créancier hypothécaire, le marchand en détail et le gouvernement ; et tout cela sous l’empire d’un système qui enlevait tout à la terre et ne lui rendait rien. Sur la somme payée, en 1831, par le peuple anglais, en échange des produits du travail de 320.000 ouvriers noirs de la Jamaïque, le gouvernement de la métropole ne perçut pas moins de 3.736.113 liv. sterl. 10 schell. 6 pence[14], soit environ 18 millions de dollars, ce qui donne presque 60 dollars par tête ; et cela uniquement pour surveiller les échanges. Si l’on n’eût exigé une somme aussi considérable sur le produit du travail de ces pauvres gens, le consommateur — ayant son sucre à meilleur marché, — en eût absorbé une quantité double, et eût permis ainsi aux producteurs de sucre de devenir pour lui-même des acheteurs, dans une proportion plus considérable.

La part contributive de chaque nègre, jeune et vieux, du sexe masculin et féminin, à l’entretien du gouvernement anglais, ne s’éleva pas cette année à moins de 5 liv. sterl. ou 24 dollars, somme considérable à payer pour un peuple borné complètement aux travaux agricoles, et privé des instruments nécessaires pour rendre ceux-ci mêmes productifs. Si, maintenant, à cette charge si lourde, nous ajoutons les droits de commissions, le fret, les assurances, les intérêts et frais divers, on se convaincra facilement qu’un système d’impôts aussi écrasant ne pouvait aboutir qu’à la ruine, ainsi qu’il y aboutit en effet. On put constater que les choses tendaient à ce résultat par la constante diminution de la production. Dans les trois années expirant à la fin de 1802, la moyenne des exportations donna les chiffres suivants :

Sucre _______ 113.000 boucauds.
Rhum 44.000 pièces.
Café 14.000.000 balles.

Tandis que la moyenne des exportations des trois années expirant à la fin de 1829 n’était que de :

Sucre _______ 92.000 boucauds.
Rhum 34.000 pièces.
Café 17.000.000 balles.

Le système qui avait pour but de priver le cultivateur de l’avantage d’un marché placé à sa proximité, pour y vendre ses produits, et d’où il pût rapporter chez lui de l’engrais, entretenant ainsi les forces productives de la terre, ce système, disons-nous, engendrait ici ses résultats naturels, en augmentant chaque jour l’état de barbarie de l’esclave ; et ce qui démontra qu’il en était ainsi, ce fut la prédominance exorbitante des décès sur les naissances. La preuve de l’épuisement de la terre se révèle donc en tout ce qui se rattachait à la Jamaïque. Le travail et la terre baissèrent de valeur, et les garanties pour le paiement des dettes contractées en Angleterre devinrent moindres d’année en année, à mesure que la population des autres pays était contrainte de se livrer aux travaux agricoles, à raison de son impuissance à lutter avec l’Angleterre pour les manufactures. Le sucre ayant baissé jusqu’à ne plus guère valoir qu’une guinée le quintal, et le rhum un peu moins que 2 schell. le gallon[15], presque toute la récolte fut absorbée en droits de commissions et intérêts. Sous l’empire de semblables circonstances, la mortalité était inévitable, et c’est pourquoi nous avons vu des milliers d’hommes, importés sur cette terre, ne laissant après eux aucune trace de leur existence. Sur qui cependant doit peser la responsabilité d’un état de choses aussi révoltant que celui qui se manifeste ici ? Ce n’est pas assurément sur le colon ; car sa volonté n’y participait en aucune manière. Il lui était interdit d’employer le surplus de son activité à raffiner son propre sucre, et il ne pouvait, légalement, introduire dans l’île un fuseau ou un métier de tisserand. Il ne pouvait exploiter la houille, ou soumettre à la fusion le minerai de cuivre. Hors d’état de rembourser les emprunts qu’il faisait à la terre, il voyait diminuer la quantité des prêts qu’il pouvait en obtenir ; et ces prêts mêmes, quelque faibles qu’ils fussent, étaient absorbés par les individus intervenant dans les échanges, et ceux qui les surveillent, exerçant les droits du gouvernement. N’étant plus lui-même qu’un pur instrument entre leurs mains, pour détruire chez le nègre la moralité, l’intelligence et la vie, c’est sur ces hommes et non sur le colon que pèse la responsabilité de ce fait, que sur la masse totale des esclaves importés à la Jamaïque, il n’en restait plus que les deux cinquièmes, à l’heure de l’émancipation.

Néanmoins, ce fut le colon qui fut stigmatisé comme le tyran et le destructeur de la moralité et de la vie ; et l’opinion publique, l’opinion publique des mêmes gens qui avaient absorbé une si large part des produits du travail des nègres, — poussa le gouvernement à prendre cette mesure qui consistait à affranchir l’esclave du service forcé, puis à appliquer une certaine somme, d’abord au paiement des dettes hypothécaires contractées en Angleterre, laissant le propriétaire, la plupart du temps, sans un schelling pour continuer à exploiter sa plantation. On peut constater les conséquences de ce fait par l’abandon de la terre sur un espace très-étendu, et par l’abaissement de sa valeur. On peut en acheter une quantité quelconque, aussi fertile qu’il soit possible de la trouver dans aucune partie de l’île, et la préparer pour la culture, à raison de 5 dollars par acre ; tandis qu’une autre terre, bien plus riche naturellement qu’aucune autre dans la Nouvelle-Angleterre, se vend de cinquante cents à un dollar. En même temps que se manifeste la diminution dans la valeur de la terre, le travailleur tend à l’état de barbarie, et l’on peut en trouver la raison dans ce fait, que la puissance d’association n’existe pas, — c’est-à-dire qu’il n’y a pas de diversité dans les occupations, — et, qu’après des siècles de relation avec une société qui se vante de la perfection de ses machines, on ne trouve pas dans l’île même une hache d’une qualité passable[16].

A chaque page de l’histoire du monde, on peut voir que l’artisan a toujours été l’allié de l’agriculteur, dans sa lutte contre le trafiquant et contre l’État. Le premier de ceux-ci désire le taxer en achetant bon marché et vendant cher. Le second le taxe pour lui faire payer le privilège d’entretenir le commerce ; et plus le lieu d’échange est éloigné, plus est considérable la puissance de taxation. Lorsque l’artisan se rapproche de l’agriculteur, les matières premières sont transformées sur place, et ne se trouvent soumises à aucune taxe pour l’entretien des armateurs, des négociants-commissionnaires ou des boutiquiers, et, dans ce cas, le commerce se développe avec une grande rapidité.

Dans une pièce de drap, dit Adam Smith, pesant 80 livres, il y a non-seulement plus de 80 livres de laine, mais encore « plusieurs milliers pesant de blé, qui ont servi à entretenir les ouvriers ; » et ce sont la laine et le blé qui voyagent à bon marché sous la forme de drap. Que devient donc finalement le blé ? Bien que consommé, il n’est pas anéanti ; comme il est restitué à la terre, et qu’il rembourse la dette de l’individu dont le travail l’avait produit, la terre elle-même s’enrichit, les récoltes deviennent plus abondantes, et le fermier peut plus souvent avoir recours aux services de l’artisan. La récompense des efforts de l’homme, augmentant avec la valeur de la terre, tous deviennent à la fois riches et libres ; et c’est pourquoi les intérêts de tous les membres d’une société sont aussi étroitement liés à l’adoption d’un système ayant pour but d’accroître le commerce et la valeur de la terre. Plus est complète la puissance d’association entre les individus, plus sera considérable le développement des facultés individuelles ; moins le sera la puissance du trafiquant, et plus s’accroîtra la liberté de l’homme.

Le système colonial que nous avons retracé plus haut, — visant à produire des résultats directement opposés à ceux-ci, empêchait l’association, parce qu’il confinait toute la population dans un travail unique. Il empêchait l’immigration des artisans, l’accroissement des villes ou l’établissement d’écoles ; et, conséquemment, il empêchait le développement de l’intelligence parmi les travailleurs ou leurs maîtres. Il empêchait l’accroissement de la population, en contraignant les femmes et les enfants de cultiver la canne à sucre, au milieu des terrains à la fois les plus riches et les plus insalubres de l’île. Il appauvrissait ainsi et la terre et les propriétaires, faisait périr l’esclave et affaiblissait la société — devenue un pur instrument entre les mains de ceux qui effectuaient et surveillaient les échanges, — de cette classe d’individus, qui, dans tous les siècles, s’est enrichie aux dépens des cultivateurs de la terre. En isolant le consommateur du producteur, ils purent, ainsi qu’on l’a vu, s’approprier les trois quarts de la totalité du produit, n’abandonnant qu’un quart à partager entre la terre et le travail, qui avait créé ce produit. Ils devinrent, conséquemment, forts ; tandis que le propriétaire de la terre et le travailleur s’affaiblirent : et plus le dernier devint faible, moins il fut nécessaire d’avoir égard à ses droits d’individualité et de propriété.

C’est dans cette situation que le maître fut requis d’accepter une somme d’argent déterminée, comme compensation pour l’abandon de son droit de demander à l’esclave l’accomplissement de la tâche à laquelle il avait été accoutumé. Malheureusement, le système suivi avait contrarié efficacement ce progrès, dans les sentiments et les goûts, nécessaire pour produire chez cet esclave le désir d’une chose quelconque, au-delà de ce qui était indispensable au soutien de l’existence. Les villes et les magasins n’ayant pas pris d’accroissements, il n’avait pas été habitué à voir les denrées qui stimulaient l’activité de ses frères de travail, dans les colonies françaises. Comme il ne s’était point établi d’écoles, même pour les Blancs, il n’avait point désiré de livres pour lui-même ou pour l’instruction de ses enfants. Sa femme, toujours parquée dans les travaux des champs, n’avait pas acquis le goût de la toilette. Émancipé tout à coup, on le vit satisfaire le seul goût qu’on eût laissé se développer chez lui, l’amour d’une oisiveté complète, dans toute l’étendue compatible avec la nécessité de se procurer le peu de subsistances et de vêtements indispensables à l’entretien de son existence.

Les choses se fussent passées bien différemment si on leur eût permis de faire leurs échanges chez eux, de donner du coton et du sucre pour du drap et du fer produits par le travail, et provenant du sol, de l’île. Le producteur de sucre aurait eu alors tout le drap donné en échange de ce sucre par le consommateur, au lieu de n’en obtenir qu’un quart ; et dès lors la terre eût augmenté de valeur, le planteur serait devenu riche, et le travailleur libre ; et ce résultat aurait eu lieu en vertu d’une grande loi naturelle, qui veut : que plus la richesse s’accroît rapidement, plus doit être considérable la demande du travail, plus doit l’être également la quantité des denrées produites par le travailleur, plus doit être considérable sa part proportionnelle du produit, et plus doit être-grande la tendance à ce qu’il devienne un homme libre, et lui-même un capitaliste.

Plus est complète la puissance d’association, moins l’homme a besoin des instruments nécessaires pour effectuer les changements de lieu, par la raison que ses échanges se font principalement à l’intérieur ; mais son pouvoir augmente, par la raison que l’association lui permet de s’assurer l’empire sur les grandes forces naturelles qui lui ont été données pour ses besoins. Moins est développé son pouvoir d’entretenir le commerce, plus augmente sa dépendance des instruments de transport, et diminue son pouvoir de les obtenir ; et ce qui démontre que les choses se sont passées ainsi dans les Antilles, c’est ce fait, que dans la riche capitale de la Jamaïque, Sant-Iago de la Vega (Spanishtown) qui renferme une population de 5.000 individus, on ne trouvait, il y a cinq ans, ni un seul magasin, ni un hôtel respectable, ni même un camion[17] et dans toute l’étendue de l’île il n’y avait ni diligence, ni aucun autre moyen régulier de transport par terre ou par mer, excepté sur le petit chemin de fer, d’un parcours de 15 milles, qui conduit de Kingston à la capitale[18]. Comme conséquence nécessaire de cet état de choses, il fallait une proportion si considérable du travail de la société pour accomplir l’œuvre du transport, dans les limites et hors des limites de l’île, qu’on n’en pouvait consacrer qu’une proportion très-faible à tout autre objet[19].

§ 5. — La théorie de l’excès de population s’efforce d’expliquer des faits produits artificiellement, à l’aide de prétendues lois naturelles.

Le pouvoir de commander les services de la nature augmente avec la puissance d’association ; et pour que cette dernière s’accroisse, il est indispensable qu’une population plus considérable puisse se procurer des subsistances sur un espace donné. Cependant l’économie politique moderne enseigne exactement le contraire : à savoir qu’à mesure que la population augmente, arrive le besoin de s’adresser aux terrains de qualité inférieure, en même temps que se manifestent une diminution constante dans le pouvoir de commander les services de la nature, et une difficulté constamment croissante de se procurer des subsistances, et que cette cause engendre le fléau de l’excès de population. Cette théorie, ainsi que le lecteur l’a vu, a pris naissance en Angleterre, et a été simplement une tentative pour expliquer les phénomènes non naturels, œuvre de l’homme, au moyen de lois naturelles imaginaires attribuées à son Créateur.

Dans l’état de barbarie, la population est toujours surabondante. A mesure que la civilisation se développe, une plus grande quantité d’individus obtiennent plus de subsistances, et de meilleure qualité, en échange de moins de travail. L’histoire du monde prouve à chaque page que les choses se passent ainsi en réalité ; et pourtant, si nous devons en croire Malthus, Ricardo, et leurs disciples, le mal constamment inséparable de l’absence du pouvoir d’association est celui qui exerce ses plus grands ravages, lorsque ce pouvoir d’association existe an plus haut degré.

Pour que la puissance de l’homme s’accroisse, il faut qu’il y ait développement de ses facultés latentes ; mais pour que ce développement ait lieu, il est indispensable que les travaux soient diversifiés et que les individus soient mis à même de s’associer. Plus est rapide l’augmentation du pouvoir exercé sur la nature, moins est impérieuse la nécessité d’effectuer les changements de lieu, c’est-à-dire moins est considérable la proportion du travail de la société nécessaire pour l’œuvre du transport, moins est grande la puissance du soldat, du trafiquant, ou de l’individu qui transporte les produits ; et plus il est prouvé complètement que la matière revêt la forme de subsistances à l’usage de l’homme, plus rapidement qu’elle ne tend à revêtir la forme de l’homme lui-même.

Le système que nous avons retracé plus haut, et si énergiquement blâmé par Adam Smith, tendait à produire des résultats tout à fait différents. Visant, ainsi qu’il le faisait, à empêcher l’association, il augmentait la part proportionnelle du travail de la société nécessaire pour accomplir l’œuvre du transport ; en même temps qu’en empêchant les facultés latentes de l’homme de se développer, il réduisait le sujet de ses opérations à la condition d’une pure brute. C’est ainsi qu’on a vu le monde appelé à être témoin de l’extermination d’une immense population importée dans les îles anglaises de l’Amérique, de la paupérisation du peuple anglais, et de la découverte d’un système d’économie politique qui méconnaît les qualités distinctives de l’homme, ne reconnaissant que celles qu’il possède en commun avec le bœuf, le loup et le cheval.

La destruction de la vie et du bien-être à la Jamaïque et en Angleterre résultaient du pouvoir que le trafic s’était arrogé de dominer le commerce et de le taxer à son profit. L’habitant de la Jamaïque produisant beaucoup de sucre et l’Anglais produisant beaucoup de tissus, si tous deux avaient pu accomplir leurs échanges directement, ils auraient été tous deux bien nourris et bien vêtus ; mais dans l’opération de ces échanges une part si considérable se trouvait absorbée que l’un ne pouvait se procurer que peu de tissus et l’autre peu de sucre. De là l’idée de l’excès de population.

Cette idée ayant pris naissance parmi les économistes anglais et se trouvant être l’idée admise chez le peuple anglais, il est nécessaire, pour la réfuter, d’examiner l’histoire des diverses sociétés soumises au système britannique, dans le but de constater si celui-ci est réellement une loi de la nature, ou seulement une conséquence naturelle d’une politique qui tendait à séparer l’artisan de l’agriculteur et à créer un unique atelier pour tout l’univers. Le Portugal, la Turquie, l’Irlande et l’Inde ayant été les pays qui lui ont été particulièrement soumis, nous allons passer en revue tous ces états, pour constater jusqu’à quel point les phénomènes que nous y observerons correspondent avec ceux qui se sont révélés à la Jamaïque[20].

  1. « Si un ouvrier a passé la mer et exerce, ou enseigne son métier dans quelque pays étranger, et que, sur l’avertissement qui lui est donné par quelqu’un des ministres de Sa Majesté ou consuls à l’étranger, ou par un des secrétaires d’État alors en fonction, il ne rentre pas dans le royaume, dans les six mois de l’aver- tissement reçu, pour s'y fixer à partir de ce moment et y résider — il est, dès lors, incapable de recevoir aucun legs à lui fait dans toute l'étendue du royaume, d'être administrateur ou exécuteur testamentaire à l'égard d’un individu quelconque, ou de pouvoir acquérir aucune terre par succession, disposition testamentaire ou achat. Toutes ses terres, tous ses biens et effets sont également confisqués au profit de la Couronne ; il est réputé étranger à tous égards et mis hors de la protection du roi. » (Richesse des nations, liv. IV, chap. viii).
  2. Porter, Progrès de la nation, p. 163.
  3. On peut se convaincre que les divers objets que se proposait le système étaient exactement tels que nous l’avons retracé, en lisant les passages suivants empruntés à un ouvrage qui dans son temps a joui d’une certaine autorité. (Gee, sur le commerce) publié en 1750 :
      — « Les manufactures dans les colonies américaines doivent être découragées, interdites. »
      — « Nous devons toujours tenir les yeux ouverts sur nos colonies, pour les empêcher d’établir aucune des fabrications auxquelles on se livre en Angleterre ; et il faut contrarier les tentatives faites dans ce sens, dès le principe ; car si on laisse ces fabrications se développer et grandir il deviendra difficile de les supprimer, »
      — « Nos colonies sont, à beaucoup d’égards, dans le cas où se trouvait l’Irlande, au moment ou elle commença à fabriquer ses étoffes de laine, et à mesure que leur population augmente, elles arriveront à élever des manufactures pour se vêtir elles-mêmes, si l’on ne prend les mesures convenables pour leur trouver un travail, à l’aide duquel elles créeront des produits qui leur permettront de se pourvoir chez nous de tout ce qui leur est nécessaire, »
      — « Comme elles s’assureront pour elles-mêmes la production des matières premières nous en aurons la fabrication. Si l’on encourage la production du chanvre, du lin, etc., il ne faut douter en aucune façon que bientôt les colons ne commencent à fabriquer, à moins qu’on ne les en empêche, Conséquemment pour arréter le progrès de toute industrie semblable, nous proposons qu’aucun tisserand n’ait la liberté d’é- tablir des métiers à tisser, sans faire préalablement, enregistrer, dans un bureau tenu à cet effet, le nom et la demeure de tout ouvrier qui travaillera pour lui, que toute fonderie et machine employée à tréfiler, ou à tisser des bas sera détruite. »
      — « Qu’on interdira à tous les nègres de porter des étoffes de lin ou de laine, de filer ou de peigner la laine, ou de travailler à une fabrication quelconque du fer, si ce n’est pour le convertir en gueuse ou en barres : qu’il leur sera interdit également de fabriquer des chapeaux, des bas, ou des objets en cuir d’aucune espèce. »
      — « Cette restriction ne retranchera aux planteurs aucune des libertés dont ils jouissent maintenant. Au contraire elle leur fera appliquer leur industrie au développement et à la production de ces matières premières. »
      — « Si nous examinons la situation des habitants de nos plantations et la nôtre, on verra, qu’il n’y a pas un quart de leurs produits qui tourne à leur profit ; car sur tout ce qui vient en ce pays ils ne rapportent que des vétements et autres objets à l’usage de leurs familles ; et le tout se compose de marchandises et d’objets fabriqués dans ce royaume. »
      — « Nous recueillons tous ces avantages des plantations de nos colonies, outre les hypothèques sur les biens du planteur et l’intérêt élevé qu’ils nous payent, intérêt très-considérable ; et conséquemment, nous devons nous appliquer, avec le plus grand soin, à régler toutes les affaires des colons, de façon à ce que les planteurs ne soient pas trop embarrassés, mais encouragés à continuer leurs travaux avec ardeur, »
      — « La Nouvelle-Angleterre et les colonies du Nord, n’ont pas une quantité suffisante de denrées et de produits à nous expédier en retour pour acheter les vêtements qui leur sont nécessaires, mais elles se trouvent en proie à des embarras très-sérieux ; et conséquemment, vendez-leur des vêtements ordinaires quelconques ; et lorsqu’ils sont passés de mode chez nous, ils sont encore assez nouveaux pour eux. »
  4. Richesse des Nations, liv. III, chap. iii, Traduction du comte Germain Garnier, p. 503-504.
  5. Richesse des nations, liv. III, chap. 1er, p. 469-470.
  6. Dallas. Histoire des nègres marrons, t. I.
  7. Macpherson, t. III, p. 574.
  8. Macpherson, t. IV, p. 255.
  9. Le total des nègres importés dans les iles anglaises ne peut avoir été de moins de 1.700.000 ; et cependant à l’époque de l’émancipation, ce nombre n’était plus que de 660.000. Le nombre de ceux importés aux États-Unis, ne peut avoir dépassé 500.000 ; mais le chiffre a grossi jusqu’à 3 millions et demi.
  10. Le lecteur qui voudrait se faire une idée complète du gaspillage et des brigandages qui avaient lieu sur une plantation dans les colonies anglaises de l’Amérique, de l’esclavage du propriétaire et des causes de l’épuisement de ces îles si fertiles, peut consulter à cet effet l’Histoire des nègres marrons, par R.-C. Dallas. Londres, 1803, ? vol. in-8.
  11. Coleridge. Six mois aux Antilles, p. 131.
  12. Le rhum se vendait à son arrivée, à raison de 3 schell. ou 3 schell. 6 pence le gallon ; mais le consommateur le payait probablement 17 schell. qui se partageaient dans la proportion suivante :
    Le gouvernement représentant le peuple anglais en masse. 11 schell. 3 pence.
    Les armateurs, les marchands en gros et détaillants   5 — 9 —
    Le propriétaire de la terre et le travailleur   0 — 0 —
    ------ ------
    ________________________________ Total 17 schell.

    Si nous considérons le sucre, nous trouvons un résultat un peu plus favorable mais d’une espèce analogue. Le consommateur anglais donnait en échange de ce produit la valeur de 80 schell. de travail, et cette somme se partageait à peu près ainsi :

    Le gouvernement 27 schell.
    L’armateur, le marchand, le créancier hypothécaire, etc. 33 —
    Le propriétaire de la terre et le travailleur 20 —
    ------
    ________________________________ Ensemble 80 schell.
  13. Bigelow. Notes sur la Jamaïque, p. 54.
  14. Martin. Les Antilles.
  15. Tooxe. Histoire des prix, t. II, p. 412.
  16. Je n’ai pu apprendre qu’il y eût aucunes terres dans l’île pourvues convenablement d’instruments de culture. La hache moderne n’y est même pas d’un usage général ; pour abattre les plus gros arbres, les nègres emploient ordinairement un instrument qu’ils appellent ainsi, et qui a beaucoup de ressemblance avec un coin, excepté qu’il est un peu plus large au bord qu’au bout opposé, à l’extrémité même duquel est adapté un manche parfaitement droit. On ne peut rien imaginer de plus malencontreux pour faire l’office de hache ; du moins c’est ce que je pensais, jusqu’au moment où je vis l’instrument encore plus généralement employé aux alentours des habitations dans la campagne, pour couper le bois de chauffage. Il ressemblait pour la forme, la dimension et l’apparence, plutôt à la moitié extérieure du tranchant d’une faux qu’à tout autre objet auquel je puisse le comparer ; à l’aide de ce long couteau (car ce n’est rien autre chose), j’ai vu des nègres écharpant des branches de palmier pendant plusieurs minutes, pour venir à bout de ce qu’un bon fendeur de bois, avec une hache américaine, ferait d’un seul coup. Je ne parle pas en ce moment de la classe la plus pauvre des propriétaires nègres, dont la pauvreté ou l’ignorance pourraient servir d’excuse, mais de propriétaires de vastes domaines qui ont coûté des millions de liv. sterl. (Bigelow. Notes sur La Jamaïque, p. 129).
      Ils n’ont aucune nouvelle manufacture à laquelle ils puissent avoir recours, lorsqu’ils manquent d’ouvrage ; aucune branche extraordinaire de travail industriel ou agricole ne s’offre à eux pour les accueillir, pour stimuler leur esprit d’invention, ou récompenser leur industrie. Lorsqu’ils connaissent la manière de se servir de la houe, de cueillir la graine de café, et de surveiller les moulins à cannes, ils ont appris à peu près tout ce que l’industrie de l’ile peut leur enseigner. Si dans les seize années pendant lesquelles les nègres ont joui de leur liberté, ils ont fait moins de progrès dans la civilisation que ne l’avaient annoncé ou espéré leurs champions philanthropes, il faut tenir quelque compte des lacunes que j’ai signalées. Il est probable que même des paysans de race blanche dégénéreraient, sous l’empire de pareilles influences. Renversez cet ordre de choses, et lorsque le nègre a récolté sa canne à sucre ou son café, créez une demande de son travail pour les moulins et les manufactures que la nature invite à construire sur le sol de l’île, et avant qu’il se sait écoulé seize autres années, le monde aurait probablement quelques nouveaux faits pour l’aider à apprécier la capacité naturelle de la race noire, plus utiles entre les mains du philanthrope que tous les appels qu’il ait jamais pu faire à la sensibilité ou à la conscience humaine. (Ibid., p. 156).
  17. Bigelow. Notes sur la Jamaïque, p. 31.
  18. Ibid., p. 69.
  19. Des droits onéreux sur le sucre raffiné empêchent encore les colonies de faire aucun pas vers Le progrès. Tout récemment le gouverneur de Demerara, dans une dépêche adressée au gouvernement anglais, affirmait, qu’au moyen d’un surcroît de déboursé tout à fait insignifiant, le planteur pourrait embarquer toute sa récolte de sucre d’une qualité presque égale au sucre raffiné, bien que fabriquée bona fide, par une seule opération, avec les matières premières ; mais qu’il n’osait pas, parce qu’elle serait ainsi soumise à des droits assez élevés pour devenir prohibitifs.
  20. On peut voir combien étaient différentes les bases sur lesquelles reposaient les systèmes coloniaux français et anglais, en considérant les faits suivants : 1° que Colbert accorda aux colons la liberté la plus complète en ce qui concernait la transformation de leurs produits bruts de toute espèce ; 2° que considérant leur dispersion comme tendant à amener l’état de barbarie, il leur interdit de s’occuper à recueillir des fourrures et des peaux ; 3° qu’il limita, autant que possible, l’exportation pour les colonies, des liqueurs fermentées ; et 4° qu’il s’intéressa lui-même, très-chaudement, à empêcher cette prostitution des esclaves du sexe féminin, si fréquente dans les colonies anglaises et qui est si honteuse pour les États-Unis. (Pour de plus amples renseignements sur le système colonial français, voyez l’ouvrage récemment publié par M. Joubleau. Etudes sur Colbert, liv. III, chap. iii.)