Principes de dressage et d’équitation/Partie I/XI

Marpon et Flammarion (p. 26-29).

XI
Les étriers.

Je ne permets jamais à l’élève de se servir des étriers avant qu’il ait une excellente position à toutes les allures.

Voyez les anciens maîtres, — et je ne parle pas seulement de ceux de l’école française, — jamais ils n’autorisaient l’usage de l’étrier que lorsque l’élève était bien en selle, solide et très souple. Aussi faut-il convenir que les cavaliers avaient, à cette époque, une tout autre tenue que de nos jours. Actuellement, la raideur a remplacé la souplesse, l’aisance et la grâce d’autrefois. Et cela, parce que l’élève a pris de mauvaises habitudes au début, soit qu’il ait imparfaitement compris, soit qu’il ait été mal enseigné.

Un usage non seulement prématuré, mais excessif des étriers, a d’ailleurs d’autres inconvénients.

Je prétends même que la plupart des chutes dangereuses proviennent de l’abus que l’on en fait.

Prenons un exemple : M. X... est emballé par son cheval dans la forêt de Saint-Germain; il s’assied bien dans sa selle, finit par arrêter son cheval et revient au trot sur ses étriers, A ce moment, malheureusement, une étrivière casse, M. X... tombe sur la tête et se tue. Eh bien, je le demande à tout homme de cheval, comment peut-il se faire qu’on tombe sur la tête parce qu’une étrivière se casse ? Cela ne peut évidemment arriver que si vous êtes debout sur les étriers et si, par conséquent, vous n’êtes plus en communication avec la selle. Autrement, sans doute, vous pouvez glisser, rouler à terre même ; mais dans ce cas votre chute est amortie par ce fait que vous avez serré les genoux. Je vais plus loin, et je dis que, si le cavalier ne comptait pas tant sur ses étriers, il ne tomberait presque jamais quand une étrivière vient à casser.

Un autre exemple : M. Z…, à Toulouse, sort des écuries : son cheval, étant au pas, s’abat, et voilà le malheureux projeté en avant ; la tête porte la première, et il est tué sur le coup.

En vérité, il faut n’avoir aucune connaissance de l’équitation pour ne pas comprendre que, s’il avait été assis dans sa selle, il n’aurait pas été projeté avec une pareille violence.

Je m’empresse d’ajouter que ce n’est pas par esprit de critique que je rappelle ces deux accidents qui sont encore présents à toutes les mémoires, mais seulement pour faire comprendre les fàcheux effets de l’abus des étriers et dans l’espoir que mes modestes conseils rendront plus rares, dans l’avenir, les accidents de ce genre.

Placé debout sur les étriers, on est, pour ainsi dire, sur un tremplin. Il suffit donc que certains mouvements violents se produisent pour que l’on soit projeté en avant comme par une catapulte ; et, dans ce cas, c’est toujours la tête qui porte la première.

Alors même que le cheval bondit, si vous êtes bien assis, tout le poids de votre corps reposant sur les fesses, il est rare que vous soyez désarçonné. Dans tous les cas, le pis qui puisse vous arriver, c’est de rouler le long de l’encolure et, dans ce cas, la chute ne présente aucune gravité.

Si, au contraire, vous êtes debout sur les étriers, rien ne sera plus facile au cheval que de vous envoyer par-dessus ses oreilles.

Dans cette position, le corps se porte forcément en avant, ce qui est une première faute ; mais, de plus, le cheval, n’ayant aucun poids sur les reins, peut bondir à son aise et avec force.

Debout sur les étriers, vous êtes à peu près dans la position d’un gymnasiarque placé dans les mains d’un camarade qui est chargé de lui donner l’élan nécessaire pour accomplir un saut périlleux. Pour qu’il soit projeté très loin, il faut qu’il tienne le corps et les jambes tendus ; s’il plie les genoux, inévitablement il retombera sur place. Les étriers jouant le rôle des mains de celui des deux gymnasiarques qui doit donner l’élan à l’autre, si vous pliez les genoux, vous retomberez assis sur votre selle.

Il est à remarquer d’ailleurs que, lorsqu’on permet à l’élève l’usage des étriers avant que sa jambe soit bien descendue et fixe, il ne peut les conserver. Il fait alors toutes sortes de contorsions pour tâcher de les retenir ; et, dans ce cas, ce ne sont pas seulement les jambes, mais c’est aussi le corps et la figure qui se contractent. Le cou et les épaules pren nent particulièrement une raideur tout à fait caractéristique.

Bien rarement, l’élève parvient à se défaire de ces défauts, malgré tout le soin qu’on peut apporter plus tard à les combattre ; car, lorsqu’un mauvais pli est pris, il est bien difficile, sinon impossible, de le faire disparaître.