Premier Amour (Tourgueniev)/13

Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Marpon & Flammarion (p. 123-128).


XIII


Je fus si gai et si fier toute cette journée, je gardais si clairement sur mon visage la sensation des baisers de Zinaïda, je me souvenais avec un si grand frémissement de jouissance de chacun de ses mots, je berçais si jalousement mon bonheur inattendu, que j’avais même peur de revoir celle qui était la cause de ces émotions inconnues. Il me semblait qu’on ne pouvait rien demander de plus au bonheur ; que maintenant il fallait « respirer à pleins poumons pour la dernière fois et mourir ». Mais le lendemain, quand je me dirigeai vers le pavillon, j’éprouvai un grand trouble que je voulus vainement cacher sous le masque de tranquille insouciance de l’homme qui veut faire comprendre qu’il est discret et sait se taire.

Zinaïda me reçut très naturellement, sans aucun trouble, en me menaçant simplement de son doigt et en me demandant si je n’avais pas des bleus sur le corps. Toute ma tranquillité importante, mon air mystérieux, s’évanouirent instantanément, et avec eux ma gêne vis-à-vis d’elle. Sûrement je ne m’attendais pas à quelque chose d’extraordinaire ; mais la tranquillité de Zinaïda fit sur moi l’effet d’une douche d’eau froide. Je comprenais que je n’étais qu’un enfant à ses yeux, et j’en restai le cœur gros. Zinaïda se promena de long en large dans la chambre et souriait chaque fois qu’elle me regardait ; mais ses pensées étaient très loin de moi, je le voyais clairement… « Faut-il lui parler de l’affaire d’hier ? pensais-je ; lui demander où elle courait si précipitamment, pour savoir enfin… » Mais je fis de la « nain un geste de découragement et je m’assis isolé dans un coin.

Belovzorov entra. J’étais satisfait de le voir.

— Je ne vous ai pas trouvé un cheval de selle assez tranquille, dit-il d’un ton brusque ; Freitag m’en garantit un, mais je n’en suis pas sûr. J’ai peur.

— De quoi avez-vous peur ? Oserai-je vous demander ? dit Zinaïda.

— De quoi j’ai peur ? Mais vous ne savez pas monter à cheval. Dieu garde qu’il arrive un accident… Et à propos de quoi, cette fantaisie qui vous est venue dans la tête ?

— Ça, c’est mon affaire ! S’il en est ainsi, je vais prier Pietr Vassilievitch… (On appelait mon père Pietr Vassilievitch, je m’étonnais qu’elle prononçât si librement et si facilement son nom, comme si elle fût sûre qu’il était à son service.)

— C’est cela, dit Belovzorov, c’est avec lui que vous voulez monter à cheval ?

— Avec lui ou avec un autre, peu vous importe ; en tout cas, pas avec vous.

— Pas avec moi ? dit Belovzorov. Comme vous voudrez. C’est bien. Je vous trouverai un cheval.

— Seulement, prenez garde, ne me trouvez pas une rosse quelconque ; je vous préviens que je veux galoper.

— Vous galoperez si vous voulez… Avec qui alors ? Avec Malevsky ?

— Et pourquoi pas avec lui, mon guerrier ? Eh bien ! tranquillisez-vous ajouta-t-elle, ne jetez pas des flammes avec vos yeux ; je vous prendrai aussi pour cavalier. Vous savez bien ce qu’est Malevsky pour moi. Fi !… Et elle secoua la tête.

— Vous dites cela pour me consoler, grogna Belovzrov.

Zinaïda cligna ses yeux.

— Ça vous console ? Oh ! oh ! oh ! guerrier, fit-elle enfin, comme si elle ne trouvait pas un autre mot à dire. — Et vous, monsieur Valdemar, vous ne voudriez pas aussi venir avec nous ?

— Je n’aime pas… me trouver en nombreuse société… murmurai-je sans lever mes yeux.

— Vous préférez le tête-à-tête. Eh bien ! chacun selon son goût, dit-elle en soupirant. Belovzorov, allez vous occuper de cela ; il me faut le cheval pour demain.

— Oui ! et l’argent, où le prendra-t-on ? demanda la vieille princesse.

Zinaïda fronça le sourcil :

— Je ne vous le demande pas. Belovzorov me le prêtera.

— Prêtera, prêtera, grogna la vieille princesse, et tout d’un coup, de toute sa gorge elle appela : Douniaschka !

— Maman, je vous ai cependant donné une sonnette, remarqua la jeune princesse.

— Douniaschka ! répéta la vieille dame,

Belovzorov prit congé ; je partis avec lui ; Zinaïda ne me retint pas.