Premier Amour (Tourgueniev)/12

Traduction par Ely Halpérine-Kaminsky.
Marpon & Flammarion (p. 115-121).


XII


Les jours se suivaient. Zinaïda devenait de plus en plus étrange et incompréhensible. Il m’arriva une fois d’entrer chez elle. Je la trouvai assise sur une chaise de paille, la tête appuyée sur le bord d’une table. Elle se redressa ; son visage était plein de larmes.

— Ah ! c’est vous ! dit-elle en souriant quoique d’un air un peu sévère ; approchez-vous.

Je m’approchai. Elle posa ses deux mains sur ma tête, et tout d’un coup se mit à tordre des mèches de mes cheveux.

— Vous me faites mal prononçai-je enfin.

— Ah ! ah ! ça fait mal ! Et moi donc, je n’ai pas mal ? Je n’ai pas mal ? répéta-t-elle. — Ah ! ah ! s’écria-t-elle tout à coup ; voyant qu’elle m’avait arraché une mèche ; qu’ai-je fait ? pauvre monsieur Valdemar !

Elle lissa les cheveux arrachés et les mit en anneau.

— Je vais mettre vos cheveux dans mon médaillon et je le porterai. — Et des larmes brillaient toujours dans ses yeux. — Peut-être que cela vous consolera un peu ; et maintenant, adieu.

Quand je retournai à la maison, je tombai en pleine scène de famille. Maman et mon père avaient une explication. Maman reprochait à mon père quelque chose, et celui-ci, sans discuter, restait froid et poli ; bientôt, il partit. Je ne pouvais pas entendre de quoi se plaignait maman, j’avais la tête occupée d’autres idées. Je me souviens seulement qu’une fois l’explication terminée, elle me fit appeler dans son cabinet, et, d’un ton très désagréable, me parla de mes fréquentes visites chez la princesse, laquelle, à son avis, était une femme capable de tout.

Les larmes de Zinaïda me déroutaient complètement. Je ne savais pas du tout à quelle idée m’arrêter ; et j’étais prêt à pleurer moi-même. J’étais toujours un enfant malgré mes seize ans. Je ne pensais plus à Malevsky ni à Belovzrov, bien que ce dernier devînt chaque jour plus hardi et regardât le comte comme un loup regarderait une brebis. Je ne pensais à rien ni à personne. Je me perdais dans ces réflexions et je cherchais toujours des endroits isolés. Plus que tout j’aimais la serre en ruines ; je montais sur le mur élevé, je m’asseyais là, de l’air d’un adolescent, si malheureux, si abandonné, si triste, que j’arrivais à m’en faire pitié à moi-même ; et, ces sensations amères avaient quelque chose de très doux qui enivrait et que je goûtais…

Un jour, me trouvant sur ce mur, je regardais au loin et j’écoutais le tintement des cloches… Tout à coup je sentis comme le frémissement d’un vent qui passait sur moi, qui me frôlait ; je laissai tomber mes yeux. En bas, sur la route, dans une légère robe rose avec une ombrelle rose sur l’épaule, Zinaïda marchait d’un pas rapide. Elle m’aperçut, s’arrêta et, rejetant le bord de son chapeau de paille, elle leva sur moi ses yeux de velours.

— Que faites-vous là sur une pareille hauteur ? me demanda-t-elle avec un étrange sourire. Voilà, vous m’assurez toujours que vous m’aimez ; sautez sur la route, si réellement vous m’aimez.

À peine avait-elle prononcé ces mots, que je volai en bas comme si quelqu’un me poussait par derrière ; le mur avait à peu près quatre mètres de hauteur.

Je tombai droit sur mes pieds ; mais le choc fut si violent que je ne fus plus maître de moi, je perdis connaissance. Quand je revins à moi, sans ouvrir les yeux je sentis Zinaïda.

— Cher petit, disait-elle penchée sur moi, et dans sa voix si douce se devinait de l’effroi. — Pourquoi m’as-tu obéi ?… Je t’aime voyons ! reviens à toi.

Sa poitrine respirait près de la mienne, ses mains caressaient ma tête, et, tout à coup, — oh ! Dieu, — que ressentis-je en ce moment, ses lèvres fraîches et douces commencèrent à couvrir de baisers tout mon visage, elles touchèrent mes lèvres… Mais subitement, comprenant sans doute à l’expression de mon visage que je n’étais plus évanoui, quoique je n’eusse pas encore rouvert mes yeux, elle se leva rapidement et dit :

— Allons ! levez-vous, espiègle, écervelé ! Pourquoi vous roulez-vous dans la poussière ?

Je me levai.

— Donnez-moi mon ombrelle ; voyez où je l’ai jetée, et puis ne me regardez pas de cette façon-là ? Qu’est-ce que c’est que ces bêtises ? Vous ne vous êtes pas fait mal ? Vous ne vous êtes pas piqué dans les orties ? On vous dit de ne pas regarder comme ça. Mais il ne comprend rien ! il ne répond rien, dit-elle comme à elle-même… — Allez à la maison, monsieur Valdemar, brossez-vous et ne vous permettez pas de me suivre ; autrement je me fâcherai, et alors jamais plus…

Elle n’acheva pas la phrase ; elle s’éloigna rapidement ; et moi, je m’assis sur la route ; mes pieds ne me supportaient pas. Les piqûres d’orties brûlaient mes mains, mon dos me faisait mal, ma tête tournait ; mais les sensations que je venais d’éprouver étaient si délicieuses qu’elles ne se répétèrent jamais plus dans ma vie. Je sentais dans tous mes membres comme un malaise doux qui finissait par s’épandre en exclamations joyeuses et en sauts de contentement. En effet, vous le voyez, j’étais encore bien enfant.