Précis de sociologie/V/V

Félix Alcan (p. 174-186).
Livre V. Chapitre V.

CHAPITRE V

SOCIALISME ET INDIVIDUALISME

Nous pouvons maintenant aborder la question qui domine la Sociologie tout entière : celle des rapports de l’individu et de la société. Nous trouvons ici aux prises les deux doctrines du socialisme et de l’individualisme.

Au sens général, le mot socialisme désigne toute doctrine sociale qui subordonne l’individu à la collectivité. Tel est le sens du socialisme platonicien. Dans un sens plus précis et plus moderne, le socialisme est une doctrine qui, par une réforme économique du régime de la propriété, prétend assurer à l’individu une plus grande indépendance matérielle et morale.

L’individualisme est une doctrine qui, au lieu de subordonner l’individu à la collectivité, pose en principe que l’individu a sa fin en lui-même ; qu’en fait et en droit il possède une valeur propre et une existence autonome, et que l’idéal social est le plus complet affranchissement de l’individu. L’individualisme ainsi compris est la même chose que ce qu’on appelle encore la philosophie sociale libertaire.

Dans un sens plus étroit, on entend par Individualisme la théorie économique du Laisser-faire (École de Manchester). Quand nous parlerons ici de l’Individualisme, il s’agira de l’individualisme entendu comme philosophie libertaire.

Quels sont les rapports du Socialisme et de l’Individualisme ?

Il y a beaucoup de points de contact entre le Socialisme et l’individualisme. Le Socialisme s’inspire dans une large mesure de l’Individualisme, et sur beaucoup de points s’efforce de lui donner satisfaction. — Il se propose l’émancipation économique de l’individu et veut l’arracher aux étreintes du capitalisme. Bien plus, il veut détruire non seulement le capitalisme comme régime économique, mais les institutions et fondations sociales qui sont les conséquences de ce régime : le droit capitalistique et bourgeois qui nous régit, la morale propriétaire et bourgeoise faite dans un intérêt de classe et oppressive de l’individu. Un sociologue allemand a dit à ce sujet : « Sans le libéralisme le socialisme est absolument inconcevable : le socialisme est essentiellement libéral ; il s’inspire des idées d’affranchissement et d’émancipation qui sont, de nos jours, la condition et la garantie la plus sûre de son existence. Ce qu’il s’efforce d’obtenir n’est rien moins que l’affranchissement des travailleurs vis-à-vis de la toute-puissance du capital[1]. »

Ce n’est pas tout. Aujourd’hui le socialisme est encore dans la phase militante. Il est encore un parti d’opposition et de lutte. Aussi défend-il la liberté sur le domaine politique, social, moral, toutes les fois qu’il en trouve l’occasion. Il favorise toutes les lois, toutes les motions, toutes les mesures propices à l’émancipation matérielle, intellectuelle et morale de l’individu. Il cherche volontiers à briser les cadres sociaux et moraux du passé. C’est ainsi que, sur le terrain moral, beaucoup de socialistes sont partisans de l’union libre. C’est ainsi que dernièrement en Allemagne le parti socialiste tout entier a voté contre la vexatoire et quelque peu ridicule loi Heintze. Il est donc incontestable qu’aujourd’hui le socialisme représente l’Individualisme et en est l’incarnation sociale la plus puissante. M. Jaurès a très bien mis en lumière cette vérité dans son article de la Revue de Paris : Socialisme et Liberté[2].

Mais en sera-t-il toujours ainsi ? Quand il sera parvenu au pouvoir, quand il sera un parti gouvernant, le socialisme sera-t-il encore libéral et individualiste ?

C’est la question qui se pose. Car peut-être alors les germes d’anti-individualisme contenus dans le socialisme se développeront-ils.

Quels sont ces germes ?

Il y en a qui sont évidents et sur lesquels les adversaires du Socialisme ont depuis longtemps insisté. Citons par exemple la manie probable d’administration et de réglementation à outrance ; la prétention accrue de la société au droit de contrôler l’activité des individus, l’omnipotence de plus en plus grande de l’opinion qui deviendrait dans le régime socialiste la principale sanction morale. Or, on sait combien l’opinion est aveugle, tyrannique, accessible aux préjugés de toute sorte, combien enfin elle est anti-individualiste.

Un autre point par où le Socialisme semble en contradiction avec l’Individualisme, c’est le dogmatisme unitaire, le monisme social et moral où il semble tendre infailliblement. On sait en effet que beaucoup de socialistes croient à un monisme final, à une uniformisation économique et morale de l’humanité. M. Jaurès lui-même semble accepter ce point de vue. Il parle de la « grande paix socialiste », de « l’harmonie qui jaillira du choc des forces et des instincts[3] ». Ce sont là de beaux rêves. Mais on sait aussi que tout dogmatisme et tout conformisme social, toute doctrine sociale unitaire sont un péril pour la diversité individuelle, pour la liberté et l’indépendance de l’Individu ; car elles visent plus ou moins directement à réclamer le sacrifice de l’Individu à la communauté. Suivant nous, il y a contradiction entre le point de départ individualiste de M. Jaurès et son point d’arrivée, le monisme social final. Parti d’une prémisse libertaire, il aboutit à une espèce de mysticisme social. Proudhon qu’il qualifie de poète et de sophiste a raison contre lui, quand il proclame l’éternité et l’indestructibilité de la catégorie de la diversité et de la lutte. Au fond, Jaurès est un platonicien, malgré son inspiration individualiste initiale. Chez lui, le Socialisme revient finalement à sa forme antique : la subordination de l’Individu à la communauté. — Pour nous, nous sommes les adversaires résolus de tout dogmatisme, de tout monisme social, parce que nous les considérons comme une menace pour l’Indépendance de l’Individu et pour l’énergie individuelle. Pour nous dogmatisme et monisme sont synonymes d’absolutisme, de coaction et de contrainte. Tous les dogmatismes sociaux et moraux ont une tendance à devenir tyranniques. Et c’est pourquoi Nietzche a eu raison de protester contre eux au nom de l’instinct de beauté et au nom de l’instinct de grandeur. Ces dogmatismes autorisent le contrôle autoritaire de la conscience individuelle par la conscience sociale, au nom de prétendues règles infaillibles et la mise en quarantaine sociale de ceux qui contreviennent à ces règles. Nous ne disons pas que toutes ces conséquences soient contenues dans la conception socialiste de M. Jaurès. Mais des esprits moins libéraux que lui pourraient les en déduire, et en tout cas elles constituent au sein du Socialisme un péril pour l’Individualisme.

Il importe ici de dire un mot des arguments qu’invoquent les partisans du dogmatisme social, en entendant par dogmatisme social la doctrine de ceux qui posent l’existence de la société comme antérieure et supérieure à celle de l’Individu.

On a invoqué en faveur du dogmatisme social deux sortes d’arguments, les uns a priori les autres a posteriori. Et on pourrait ainsi distinguer deux sortes de dogmatismes sociaux : les dogmatismes sociaux a priori et les dogmatismes sociaux a posteriori.

Le dogmatisme social a priori a pour premier et principal représentant Platon qui restera le type éternel de la philosophie sociale unitaire. Platon, on le sait, invoque l’idée rationnelle d’unité, et il croit que cette idée plane au-dessus des Individus, qu’elle leur est antérieure et supérieure. Par conséquent, la cité est supérieure aux citoyens. La cité est tout ; l’individu n’est rien. Aristote a fait justice de cet argument. Réfutant Platon, il montre qu’une déduction logique de l’idée d’unité conduirait à diviniser l’individu plutôt que la cité. « En effet, dit-il, Socrate regarde comme fin de la cité l’unité absolue. Mais qu’est-ce qu’une cité ? C’est une multitude composée d’éléments divers ; donnez-lui plus d’unité, votre cité devient une famille ; centralisez encore, votre famille se concentre dans l’individu : car il y a plus d’unité dans la famille que dans la cité et plus encore dans l’individu que dans la famille[4]. « Ainsi, il n’y a pas d’unité plus réelle, plus complète que l’Individu. C’est donc lui qui, d’après les principes mêmes de Platon, incarnerait le mieux l’idée d’unité. C’est aussi par la voie a priori que certains kantiens et néokantiens arrivent à poser le dogmatisme social et croient pouvoir affirmer la subordination nécessaire et légitime de l’individu à la société. Mais leurs arguments n’ont pas plus de valeur que l’argument platonicien qu’on retrouve plus ou moins dans tous les autres.

Les dogmatiques sociaux à posteriori prétendent fonder cette subordination sur un fait d’expérience généralisé et interprété comme une nécessité naturelle. Telle est la méthode de ceux qui subordonnent l’Individu à la société au nom de la loi de l’adaptation au milieu ou de la loi de symbiose (M. Izoulet) ou encore de la loi de solidarité, etc.

Les théories de ces philosophes pourraient être désignées sous le titre commun d’historisme (expression de Nietzche). Car elles regardent l’Individu comme une simple résultante, un simple reflet de son milieu historique.

C’est contre cet historisme que Nietzche a protesté. C’est lui, qui avec plus de vigueur que n’importe quel autre penseur, a voulu secouer ce filet qu’on voulait lui jeter sur la tête et dont les mailles s’appellent : le milieu, l’hérédité, la tradition, la morale convenue[5].

Nietzche a raison. Ces philosophes érigent en dogme l’absolue passivité et comme le néant de l’Individu. Ils oublient que l’individu est lui-même une force, un facteur important de son milieu et qu’il peut le transformer aussi bien que s’y adapter docilement. « Il est vrai, dit M. Sighele, que les hommes de génie sont plus qu’acteurs, qu’ils sont auteurs du drame humain[6]. » Mais ceci peut s’appliquer, toutes proportions gardées, à chaque individu humain. Nous rappellerons de plus la distinction que nous avons faite entre les deux points de vue statique et dynamique pour envisager la société. Si au point de vue statique, c’est-à-dire à un moment donné de l’évolution le milieu impose une limite inévitable aux activités de l’Individu, au point de vue dynamique, c’est-à-dire au point de vue de l’évolution et de l’ascension sociale, l’Individu reprend ses droits. Car il est à ce point de vue le principe des initiatives, l’agent du progrès, le moteur de l’histoire.

Nous rejetons toutes les formes du dogmatisme social, aussi bien le dogmatisme a posteriori que le dogmatisme a priori, et nous leur opposons l’Individualisme comme la vraie philosophie sociale.

Nous pouvons voir maintenant d’une façon claire ce qu’il y a de vrai et de faux dans le socialisme.

Le socialisme est légitime et vrai en tant qu’il lutte pour les idées de liberté et d’émancipation individuelles. À ce titre, il n’est qu’un moment dans le développement de l’individualisme. Et il est légitime dans la mesure où il est une affirmation de l’Individualisme.

Mais le socialisme a tort s’il croit pouvoir s’immobiliser dans un dogme arrêté, dans une conception unitaire, dans un idéal fixe, s’il se transforme en dogmatisme social. Car alors il prend le caractère de tout dogmatisme, celui d’être pour l’Individu une coaction et une contrainte. Beaucoup de socialistes ont aperçu ce danger et refusent avec raison d’enfermer le socialisme dans une formule dogmatique définitive. Dans un article[7] des Sozialistische Monatshefte écrit à propos de la mort de Nietzche, M. E. Gystrow repousse le socialisme comme conception immobile et statique, et n’admet la légitimité que d’un socialisme dynamique, d’un socialisme en évolution et se dépassant toujours lui-même. « Le vieux révolutionnaire Engels, dit M. Gystrow, a lui-même fait table rase de la révolution obligatoire. Le mouvement du socialisme vers son but final (Endziel) devait s’accomplir par des voies légales. Ensuite est venu Bernstein, qui a rayé le dogme du « but final »… Tout mouvement a une direction ; mais autre chose est direction, autre chose but final.

» Un mouvement historique n’est pas une ligne défînie, une parabole ou une spirale d’Archimède, mais une courbe que les plus grands génies de la géométrie analytique essayeraient en vain de déterminer. Il n’y a point en histoire de but final qui, au moment même où il serait atteint, ne se trouverait dépassé. Chaque but final ne peut jamais signifier qu’un point provisoire dans l’orientation du mouvement. Dans sa marche vers le but final, le mouvement historique le déplace incessamment. Ce qu’on appelle l’idéal d’un mouvement ne se trouve point à son terme final ; mais il l’accompagne à chaque instant et se déplace avec lui : il voyage avec lui comme la colonne de feu avec Israël. Aussi longtemps qu’un mouvement historique se propose un but final au sens propre du mot, il est prématuré ; il vit encore dans les songes de l’enfance. Sans doute, cette phase est nécessaire. Mais de même que l’enfant grandit, il vient un jour où le mouvement historique se rit des espérances enfantines. Si un mouvement historique survit à ce jour, c’est la pierre de touche de son droit à l’existence. Le socialisme a jeté par-dessus bord son « But final » ; mais il possède en revanche un idéal qui au lieu d’être devant lui, est en lui et lui imprime son empreinte[8]. »

Pour notre part, nous répudions, comme ce sociologue, un socialisme à forme dogmatique et immobilisée. Mais nous admettons la possibilité d’un socialisme dynamique, d’un socialisme en devenir éternel, d’un socialisme porté et créé par les volontés individuelles au lieu de s’imposer à elles, en un mot d’un socialisme qui serait l’Individualisme.

Mais il faut que ce socialisme échappe, comme nous l’avons dit, à la chimère dangereuse du monisme social. Il faut aussi qu’il échappe à la chimère de l’égalité absolue.

Il y a une inégalité qu’on peut supprimer, c’est celle des classes ; mais il y en a une qu’on ne peut faire disparaître, c’est celle des individus.

On pourra supprimer les hiérarchies sociales conventionnelles, mais non l’ascendant personnel des âmes. Comme le dit M. Mazel, « il y aura toujours des actifs et des passifs, des énergétiques et des énergumènes[9] ».

Nous voyons par là que le paradoxe soutenu par M. E. Gystrow — la conciliation du nietzchéisme et du socialisme — n’est pas si insoutenable qu’il le parait au premier abord.

Oui, Nietzche, malgré ses allures aristocratiques, n’est pas si éloigné qu’on le croirait du socialisme. Car il a réclamé pour tous le droit à l’aristocratisation. La maxime nietzschéenne : Nicht nur fort sollt Ihr euch pflanzen, sondern hinauf, peut devenir celle du socialisme et de la démocratie tout entière. Car Nietzche a proclamé le vrai principe de tout socialisme vrai et de toute démocratie : la valeur et le prix infini de la personne. Il a courageusement répudié la chimère du monisme final, du conformisme et de la paix universelle au sein d’un dogme achevé. Car une telle paix serait la stagnation et la torpeur.

Aujourd’hui, beaucoup de socialistes[10], suivant la remarque de M. Gystrow, se rapprochent de ce point de vue. « Il y a encore, dit ce sociologue, un lien entre Nietzche et le socialisme : le mépris de la sentimentalité, des airs odieux du chalumeau de la paix. Et l’un et l’autre se bouchent le nez, à l’odeur des cuisines où se préparent la soupe composite prise en commun et le brouet d’harmonie… Ce n’est que dans la lutte que grandit la personnalité. Une seule grève éveille plus d’individualités qu’un volume plein de boursouflure traitant du « développement de soi-même, » etc.

« La possession de la puissance se paye cher, — la puissance abêtit. — Mais la lutte pour la puissance est le principe vital de tous les grands mouvements, et c’est assez qu’en elle et par elle des individualités se dressent, plus nombreuses et plus riches… Autrefois, le socialisme était un dogme. Aujourd’hui, il est un grand mouvement. Le dogme tombe en morceaux ; mais la sensibilité et la vie individuelle s’agitent plus fécondes et plus riches.

» Nietzche a été des nôtres. Il n’a pas été le philosophe du romantisme des corporations moyenageuses, et il a rompu avec Wagner qui a été, dans l’art, le représentant de ce romantisme. Il n’a pas été non plus le philosophe du capitalisme… Il croyait aux grands hommes du passé et — c’est ce qu’il y a d’admirable et de divin dans ce génie — à la grande humanité de l’avenir. Il a prophétisé ce qui doit être le principe de notre tâche : que la valeur de l’humanité réside dans l’homme même, et que toute véritable ascension de l’humanité aura un sens aristocratique[11]… »

Oui, il n’y a point de démocratie vraie sans une aristocratisation de la foule. Un de nos amis se proposait de lire et commenter devant un auditoire populaire le passage du Danseur de corde, dans Ainsi parlait Zarathoustra. On lui déconseilla de faire cette lecture comme peu démocratique et imprégnée d’un mépris de la foule. Pourtant notre ami avait raison. Il faut que la foule s’ennoblisse, qu’elle se déloge de son âme de foule, qu’elle sente l’horreur de l’abominable esprit grégaire que Nietzche a si admirablement exprimé : « Va-t’en de cette ville, o Zarathoustra ; ils sont trop qui te haïssent. Les bons et les justes te haïssent, et ils t’appellent leur ennemi et leur contempteur ; les fidèles de la vraie croyance te haïssent, et ils t’appellent un danger pour la foule. Ce fut ton bonheur qu’on se moquât de toi ; car vraiment tu parlais comme un bouffon. Ce fut ton bonheur de t’associer au chien mort : en t’abaissant ainsi tu t’es sauvé pour aujourd’hui. Mais va-t’en de cette ville, — ou demain, je sauterai par-dessus toi[12]… »

Nous sommes maintenant en mesure de comprendre les vrais rapports de la collectivité et de l’individu. Sans doute, une part de vérité est contenue dans ces vers de Goethe :

Wie viel bist du von andern unterschieden ?
Erkenne dich, leb mit der Welt in Frieden
[13].

Mais il ne faut pas non plus méconnaître l’inégalité et la diversité des individus. Il ne faut pas méconnaître la nécessité de la lutte pour créer l’idéal, pour sculpter la personnalité.

Au fond, il n’y a pas antinomie entre l’individualisme aristocratique et l’individualisme démocratique. Glorifier les grandes, les libres individualités humaines, c’est nous préparer à glorifier toutes les personnalités humaines, en tant qu’elles sont susceptibles de liberté et de grandeur. Une loi de Tarde (loi du passage de l’unilatéral au réciproque) pourrait intervenir ici pour expliquer ce passage de l’individualisme aristocratique à l’individualisme démocratique. Carlyle disait : « Je vois se préparer le plus béni des résultats : non l’abolition du culte des héros, mais plutôt ce que j’appellerais tout un monde de héros. Si héros signifie homme sincère, pourquoi chacun de nous ne peut-il être un héros ? »

L’ennemi, le danger véritable de notre démocratie, ce n’est pas la théorie individualiste des grands hommes, mais toute théorie qui, au nom d’un principe quel qu’il sôit, au nom d’un dogme quel qu’il soit, abandonnera l’initiative, l’action individuelle à l’esprit grégaire.

Il faut que cet esprit grégaire disparaisse. Il faut qu’on s’affranchisse de ce besoin de sociabilité veule et lâche qui est le fléau de l’époque moderne. Il faut qu’on sache être soi, vivre en soi et par soi.

Suivant le mot de Pascal, « Pensons à notre salut », à notre salut terrestre, qui n’est pas ailleurs que dans l’indépendance et la maîtrise de soi. C’est peut-être de l’égoïsme. Mais, si égoïsme il y a, cet égoïsme simple et franc vaut mieux que cet égoïsme compliqué et farci d’hypocrisie sociale que certains prônent sous le nom de solidarité, symbiose, etc.

Et surtout pas de dogmes, pas de protection, de tutèle sociale de l’individu. Les dieux sont morts, les religions sont mortes. Les dogmes moraux et sociaux conventionnels sont en train de mourir. L’individu humain ne peut, ne doit compter que sur soi. Il est la pensée et l’action libre, « la flèche du désir vers l’autre rive[14] ».

Nietzche a admirablement rendu ce sentiment dans des termes qui rappellent les lignes magnifiques qui terminent l’Esquisse d’une Morale de Guyau. Des deux côtés, c’est le même accent hautain, stoïque, prophétique ; c’est le même souffle d’avenir qui passe dans l’air : « Nous autres philosophes et esprits libres, à la nouvelle que le dieu ancien est mort, nous nous sentons illuminés d’une aurore nouvelle ; notre cœur en déborde de reconnaissance, d’étonnement, d’appréhension et d’attente, — enfin, l’horizon nous semble de nouveau libre, en admettant même qu’il ne soit pas clair, — enfin nos vaisseaux peuvent de nouveau mettre à la voile, voguer au-devant du danger ; tous les coups de hasard de celui qui cherche la connaissance sont de nouveau permis ; la mer, notre pleine mer s’ouvre de nouveau devant nous, et peut-être n’y eut-il jamais une mer aussi « pleine » (Le gai savoir).

« Celui qui s’engage dans ce domaine immense, presque neuf, des connaissances dangereuses, souffrira d’une telle direction de son jugement comme du mal de mer. Et, en fait, il y a cent bonnes raisons pour que chacun en reste éloigné quand il le peut ! D’autre part, quand on y a échoué avec sa barque, eh bien, en avant ! serrons les dents ! ouvrons l’œil ! la main ferme au gouvernail ! — Nous dépassons la morale, nous comprimons, nous écrasons peut-être par là notre reste personnel de moralité, puisque nous allons, puisque nous nous aventurons dans cette direction, — mais quelle importance avons-nous ! Jamais encore un monde plus profond ne s’est révélé aux regards des voyageurs intrépides et des aventuriers[15]… »


  1. Ziegler, La Question sociale est une question morale (Paris, F. Alcan, p. 11).
  2. Revue de Paris, 1er décembre 1898.
  3. Ibid., p. 508 et 509.
  4. Aristote, Politique, livre II.
  5. Voir sur cette attitude de Nietzche : Th. Ziegler, Die geistigen und sozialen Strömungen des 19e en Jahrhunderts.
  6. S. Sighele, Psychologie des Sectes, p. 224.
  7. Socialistische Monatshefte, Heft October 1900.
  8. Socialistische Monatshefte, loc. cit.
  9. H. Mazel, La Synergie sociale, p. 348.
  10. En corrigeant les épreuves de ce travail, nous avons sous les yeux un récent article sur le Socialisme, où l’auteur insiste sur la pérennité de l’individualisme et sur la nécessité de l’énergie et de la responsabilité individuelles même et surtout au sein de la coopération économique. Nous y trouvons cette formule suggestive : « Pour les socialistes évolutionnistes, le socialisme ne sera pas ; il devient… » (J. Sarraute, Socialisme d’opposition, socialisme de gouvernement et lutte de classe). (Revue socialiste, déc. 1900).
  11. Gystrow, Etwas ber Nietzche und uns Sozialisten (Socialistische Monatshefte, loc. cit.).
  12. Nietzche, Ainsi parlait Zarathoustra, § 8.
  13. « En quoi et combien diffères-tu des autres ? — Reconnais-toi et vis en paix avec le monde ».
  14. Nietzche, Ainsi parlait Zarathoustra, § 8.
  15. Nietzche, Par delà le Bien et le Mal, § 23.