Pouponne et Balthazar/17

Librairie de l’Opinion (p. 136-146).

XVII.

La calèche s’arrêta en face de la cabane. Ils descendirent : le père Jacques portant à la main son sac au viatique, entra suivi de Balthazar dans la chambre qui servait autrefois, de cuisine et de chambre à coucher à Pouponne. Cette chambre avait bien changé d’aspect depuis le moment où Charlotte y était entrée pour la première fois. Pouponne était fière nous le savons, et refusait tous les dons que son amie essayait de lui faire ; mais elle se gênait davantage avec monsieur Bossier et n’osait montrer trop ouvertement son orgueil en sa présence.

Souvent, sans y attacher grande importance, la petite Acadienne avait dit à Charlotte combien il lui était pénible d’être forcée de faire la cuisine dans la chambre où elle couchait, et un jour qu’elle dînait à l’habitation, monsieur Bossier envoya son charpentier et ses aides chez le père Landry, et quand le soir, Pouponne arriva chez elle, elle trouva une petite cuisine qui, d’après les ordres du maître, avait été bâtie à une courte distance de la cabane.

Le cadeau était un peu trop lourd pour être renvoyé, et Pouponne n’eut d’autre alternative que de remercier ceux qui l’avaient obligée avec tant de délicatesse.

Et maintenant que la chambre de la jeune fille était débarrassée de ses chaudières, de ses baquets et des autres ustensiles de ce genre, Pouponne avait trouvé moyen de la métamorphoser en un charmant petit nid que Balthazar contemplait avec une surprise croissante. À côté du petit lit blanc de l’enfant, un prie-Dieu recouvert d’un camayeu aux brillantes couleurs, était surmonté d’une image de Jésus sur la croix que Pouponne avait encadrée elle-même. Des étagères garnies de livres se voyaient suspendues aux murs, et comme le prie-Dieu, les sièges étaient recouverts de draperies en camayeux. Çà et , on voyait de charmantes corbeilles tressées par les doigts habiles de Pouponne et qui renfermaient les plus belles fleurs de la saison. Le rouet avait gardé sa place, car notre petite ouvrière s’en servait toujours, mais, sur une petite table, recouverte d’un tapis brodé, on voyait une élégante corbeille à ouvrage, doublée de satin bleu ; c’était Placide qui l’avait envoyée à l’amie de sa sœur, et cette corbeille était remplie de pelotons de laine de toutes couleurs et d’une riche tapisserie à demi achevée.

Balthazar examinait tout et n’en revenait pas… Quelle était donc cette femme qui s’entourait de livres, de broderies et de fleurs ? Certes, ce ne pouvait être une de ses sœurs, car si les filles du père Landry étaient d’honnêtes ménagères, disons vite qu’elles étaient du genre de Zozo et de Titine, et préféraient une betterave à la plus belle fleur. Pas un seul instant, la pensée de Pouponne ne vint au cœur de Balthazar. Il était là, dans cette petite chambre toute remplie du parfum de cette femme inconnue, et le coude appuyé sur son genou, la figure cachée dans sa main, il écoutait les sons qui s’échappaient de la chambre voisine où le mourant venait de communier, et où le prêtre, en cet instant, lui administrait l’extrême onction. Quand tout fut terminé :

— Père Landry, dit le curé, il y a là, dans la chambre voisine, un voyageur que j’ai rencontré et qui m’a suivi jusqu’ici. L’orage gronde toujours pouvez-vous lui accorder l’hospitalité :

— Certainement, répondit Pouponne, et, puisqu’il est dans ma chambre, qu’il y reste. J’irai tout à l’heure lui porter à souper.

— Non, non, il n’a besoin de rien, dit le père Jacques, il a dîné à la cabane des Leblanc. Mais le temps est bien humide, et il n’y a pas de feu dans votre chambre, Pouponne… puis-je le faire entrer ici ?

— Mais… oui… répondit-elle avec un peu d’hésitation.

Le prêtre continua : — Ce voyageur m’a dit qu’il avait servi dans le corps de monsieur de Boishébert… qui sait ! il pourra peut-être vous donner des nouvelles.

Le pauvre octogénaire resta un moment muet, pris d’un tremblement pénible que sembla partager celle qui le soutenait, un bras passé sous sa tête vénérable.

Balthazar était entré et, trop ému pour saluer, s’était assis près de la cheminée, le dos soigneusement tourné du côté de ceux qui étaient dans la chambre.

Êtes-vous Américain, monsieur ? demanda le père Landry d’une voix faible.

— Non, monsieur, je suis Acadien, répondit le jeune homme sans se retourner.

— Ah !… Et, y a t’y longtemps qu’vous avez quitté l’pays ?

— Près d’une année.

Souvent le père Landry s’était dit et avait dit à Pouponne que si Balthazar était vivant, il devait être à l’armée… or, son cœur battait à la pensée que peut-être cet étranger avait rencontré son fils et qu’il pourrait lui en donner quelques nouvelles, Au bout d’un moment :

— Vous faisiez partie du corps d’armée du commandant Boishébert, dit-il… du moins c’est c’que vient d’me dire missié l’curé.

— Oui, monsieur, j’étais sous ses ordres.

— Et dites-moi, reprit le vieillard avec une émotion qui faisait mal à contempler, n’avez-vous jamais rencontré à l’armée, un nommé Balthazar ?… Ah ! c’est que, voyez-vous, c’était mon fils !

— Est-ce du capitaine Balthazar Landry que vous voulez parler ? demanda le jeune soldat qui faisait des efforts surnaturels pour contenir son émotion et n’osait lever la tête de peur de se trahir.

— Il n’était pas capitaine que je sache, mais il s’appelait Balthazar Landry, du bourg de Grand Pré… dit le vieillard, qui semblait avoir recouvré ses forces pour parler de son enfant.

— Certes que je l’ai connu… Je vous l’ai dit… il était mon capitaine.

— Votre capitaine ! s’écria le père Landry stupéfait.

Et des larmes se firent jour au travers de ses paupières à demi fermées, tandis que Pouponne sanglottait. Le curé, assis au pied du lit, pleurait comme un enfant. Le père Landry les regarda l’un après l’autre, et arrêtant ses yeux sur l’étranger :

— Ah ! j’comprends tout ! dit-il… j’vois pleurer l’père Jacques… m’a p’tite fille, alle pleure aussi… vous, vous détournez la tête de nous… j’sais ben, allez qu’y en a ben peu qui reviennent d’la guerre… Vous étiez son camarade ? et j’devine que c’est lui qui vous a envoyé dire à son père comment ce qu’il est mort !… Allons ma fille, ajouta-t-il en passant sa main ridée sur les cheveux de Pouponne, ne pleure pas comme ça… tu sais ben que nous nous attendions à sa mort… vois comme j’suis tranquille, et pourtant, j’étions son père !

— Mais monsieur dit Balthazar sans changer de position, mon capitaine n’est pas mort.

Un double cri lui répondit : — Pas mort ! s’écrièrent en même temps le vieillard et sa fille.

Depuis un moment, quelque chose d’inexplicable s’opérait en Pouponne : ses yeux ne quittaient point l’étranger et le corps penché, l’oreille tendue, elle écoutait les accents de cette voix qui, sans qu’elle s’en rendit compte elle-même, portaient en son cœur un trouble inconnu qu’elle ne pouvait définir. Pas un instant elle ne soupçonna la vérité, mais, aux dernières paroles du jeune homme, elle se leva, et quittant subitement le lit du mourant, elle fit un pas vers l’étranger, joignant les mains et le regardant d’un air suppliant et désolé, comme pour lui dire :

— Au nom de Dieu ! parlez-nous de lui !

Balthazar, en apercevant cette figure qui recevait en plein toute la lumière du foyer, fit un bond sur son siège, mais, sentant en cet instant la main du prêtre tomber sur son épaule, il resta là, foudroyé par son bonheur !… C’était Pouponne, Pouponne qu’il retrouvait près de son père ! Mais il devait se taire, étouffer l’élan de son cœur, la vie de son père dépendait de son silence. Il ne pouvait prononcer le nom de Pouponne que dans son âme.

Mais le père Jacques avait oublié le pouvoir de l’amour dans le cœur de la femme. Pouponne ne s’éloigna pas… au contraire, elle fit deux pas en avant, et, prenant de force dans les siennes les mains dont l’étranger se couvrait le visage :

— Balthazar ! s’écria-t-elle.

Tout mystère devenait inutile. Pouponne se précipita dans les bras de son ami, et à demi évanouie, se laissa aller sans résistance à ses caresses et à ses embrassements. Le père Landry n’avait pas entendu l’exclamation de la jeune fille, mais, en voyant les deux amants dans les bras l’un de l’autre, il devina tout et, élevant ses mains tremblantes vers l’enfant qui revenait :

— Balthazar ! mon fils ! s’écria-t-il.

Et, après avoir serré son enfant sur sa poitrine :

— Je puis mourir maintenant, ajouta-t-il, je l’ai revu ! et il veillera sur Pouponne.

Les questions se succédèrent sans interruption. Pouponne voulait savoir si sa mère vivait encore, demandait où étaient ses frères, tandis que le pauvre vieillard trouvait encore des forces pour prier Balthazar de lui parler des fils et des filles qu’il avait laissés derrière lui.

— Préparez-vous à entendre un triste récit, dit le jeune homme, je vais le commencer au moment où j’ai quitté le Grand Pré pour aller porter à mes quatre frères les ordres de notre père.

— M’ont ils obéi ? demanda le vieil- lard.

— Ils ne l’ont pas pu, mon père, répondit le jeune homme ; les familles de Sosthène et de Martin se composaient de près de cinquante membres, celles de Norbert et d’Urbin d’une vingtaine. Il faut de l’argent pour faire voyager tant de monde. Ils sont donc restés au Beau Bassin, et, bien leur en a pris. Ils y sont encore aujourd’hui, et tous, riches et heureux.

— Allelujah ! dit le vieillard en faisant pieusement le signe de la croix.

— Voilà pour quatre de vos fils, mon père, continua Balthazar ; le cinquième est près de vous. J’ai appris la mort de Théodule et d’Onésiphore ; quant aux autres, je n’en ai jamais entendu parler. Quant à vos filles : Modeste, Séraphine et Arthémise sont mortes ; Cidalise et Adèle ont été rejoindre leurs frères au Beau Bassin. C’est tout ce que je sais de notre famille, mon père.

— Et ma mère ? dit faiblement Pouponne.

— Pouponne, dit Balthazar, tu dois te souvenir que Périchon était parti avec moi.

— Je m’en souviens, répondit elle.

— Nous ne nous sommes jamais quittés, continua le jeune homme, partis ensemble, nous sommes revenus ensemble.

— Et où est-il ? s’écria Pouponne.

— Chez moi, mon enfant, répondit le prêtre, vous le verrez demain.

— Merci, mon Dieu ! s’écria la pauvre enfant.