Pompéi et les Pompéiens/03


III

LA RUE.

Le plan de Pompéi. — Les noms princiers des maisons. — Aspect des rues : pavés, trottoirs, etc. — Les boutiques et les enseignes. — Le parfumeur, le chirurgien, etc. — Thermopoles, cabarets. — Balcons suspendus, fontaines. — Les affiches.

Vous n’avez pas besoin de moi pour cette excursion. Jetez un regard sur le plan (voy. p. 388), et vous pourrez vous orienter vous-mêmes. Vous y voyez une enceinte à peu près ovale, un mur percé de plusieurs portes que l’on désignait par les noms des routes qui devaient en sortir ou plutôt des villes où devaient aboutir ces routes : Herculanum, Nola, Stabies, etc.

Huit portes s’ouvraient autour de la ville (peut-être aussi une neuvième, aujourd’hui disparue, donnant sur la mer). La plus curieuse de toutes est celle de Nola, dont la construction paraît fort ancienne. On y retrouve ces belles pierres de taille qui portent la griffe des premiers temps.

La Porte de Nola, à Pompéi. — Dessin de Thérond d’après une photographie.

La porte d’Herculanum est moins ancienne et pourtant plus ravagée que celle-ci. L’arcade a croulé, il faut quelque attention pour la rétablir. Cette porte formait trois entrées : les deux latérales étaient probablement destinées aux piétons ; celle du milieu se fermait au moyen d’une herse glissant dans une rainure encore visible, mais revêtue de stuc ; or la herse aurait fait tomber cet enduit ; il faut donc croire qu’au moment de l’éruption elle ne servait plus depuis longtemps, Pompéi ayant cessé d’être une place forte.

Les deux tiers de l’œuf sont encore immaculés : vous n’y découvrez qu’un cercle noir à l’extrême droite désignant l’Amphithéâtre. Toute cette place blanche vous montre la partie de Pompéi qui n’a pas encore été déblayée ; c’est un coteau couvert de vignes, de jardins et de vergers. C’est à gauche seulement que vous trouvez des lignes figurant des rues, des maisons, des monuments, des places publiques. Des noms de fantaisie ont été attribués aux rues : rue de l’Abondance, rue des Douze-Dieux, rue de Mercure, rue de la Fortune, rue de Fortunata, rue de Modeste, etc. Pour les maisons, les désignations sont encore plus arbitraires ; la plupart d’entre elles furent baptisées sous l’ancien régime, par le personnage auguste ou illustre devant lequel elles furent fouillées pour la première fois.

Les rues vous étonneront par leur petitesse ; si vous êtes venu chercher ici le boulevard de Gand, vous auriez mieux fait de rester à Paris. Ce que nous appelons chez nous grandes artères était parfaitement inconnu des Pompéiens qui ne perçaient entre leurs maisons que de minces sentiers dallés (pour cause de salubrité, disaient ils : nous avons changé d’avis sur cette question d’hygiène publique). La plus grande largeur d’une rue pompéienne est de sept mètres ; il en est qui tiennent avec leurs trottoirs dans un espace de deux mètres et demi. Ces trottoirs sont élevés et fort étroits, pavés très-diversement selon la richesse ou la fantaisie des propriétaires qui étaient chargés de leur entretien : ici en belles dalles, un peu plus loin en terre battue ; devant la maison suivante en plaques de marbre ; çà et là en opus signinum, mosaïque rudimentaire. Ces trottoirs étaient coupés par des bornes souvent percées de trous (devant les boutiques, par exemple), peut-être pour attacher les ânes et les vaches des paysans, qui apportaient chaque matin dans la ville, jusqu’à la porte des citadins, leur lait ou leurs paniers de légumes. Entre les trottoirs se creusait la rue, pavée de gros blocs de lave que le temps n’a pas dégradés ; quand Pansa se rendait chez Paratus, ses sandales battaient les mêmes pierres que foulent nos bottes. Les jours de pluie, cette rue devait être un lit de torrent comme le sont encore les ruelles de Naples : aussi avait-on posé de loin en loin une ou trois grosses pierres qui permettaient aux piétons de passer d’un trottoir à l’autre à pied sec. Ces petites piles de pont devaient rendre le passage des voitures difficile ; aussi les ornières qu’on trouve encore marquées sur les pavés sont-elles des traces de chariots traînés lentement par des bœufs et non de ces chars légers que lancent si lestement les romanciers dans la petite ville antique. On sait d’ailleurs que les Pompéiens allaient à pied ; les notables seuls se faisaient voiturer dans les campagnes. Où trouver place pour des remises et des écuries, dans ces maisons grandes comme la main ? C’est dans le faubourg seulement, dans la banlieue, que l’ampleur des habitations rendait ce luxe possible. Rayons donc les chars de notre imagination, si nous voulons voir les rues de Pompéi comme elles étaient.

La porte d’Hercule restaurée — Dessin de Lancelot.

Après l’averse, l’eau de pluie descendait peu à peu dans des rigoles, qui couraient le long des trottoirs, et de ces rigoles par des trous encore visibles, dans un canal souterrain qui l’emportait hors de la ville.

Les boutiques s’ouvraient sur la rue, et s’y ouvraient presque entièrement, comme les nôtres, présentant aux passants un large comptoir qui ne laissait qu’un petit espace libre à droite ou à gauche pour permettre aux marchands d’entrer et de sortir. Dans ces comptoirs ordinairement revêtus d’une plaque de marbre se creusaient les bassins où les épiciers, les cantiniers, gardaient leurs liquides et leurs denrées. Derrière les comptoirs, le long du mur, s’élevaient des gradins en pierre sur lesquels étaient rangées les provisions. À l’étalage, d’un pilier à l’autre, pendaient en festons les comestibles ; des étoffes ornaient probablement les devantures, et les chalands qui faisaient leurs emplettes du trottoir de la rue devaient former partout des groupes bruyants et très-animés. Le méridional gesticule beaucoup, marchande volontiers, discute vivement, il parle vite et haut, avec une volubilité sonore : allez le voir maintenant encore dans les bas quartiers de Naples qui rappellent en plus d’un point les ruelles de Pompéi.

Ces boutiques sont maintenant dépouillées ; on n’y voit plus rien que les comptoirs vides et çà et là les rainures où glissaient les portes formées de plusieurs volets s’emboîtant l’un dans l’autre. Mais les peintures ou les sculptures qui existent encore sur quelques piliers latéraux sont de vieilles enseignes qui nous apprennent ce qu’on vendait sur le comptoir voisin. Ainsi une chèvre en terre cuite annonce une laiterie, un moulin tourné par un âne désigne le magasin d’un meunier, deux hommes marchant l’un devant l’autre, chacun portant l’extrémité d’un bâton au milieu duquel pend une amphore, trahissent le voisinage d’un marchand de vin. Sur d’autres piliers sont marqués d’autres objets moins explicables : ici une ancre, ailleurs un navire, ailleurs un échiquier (?).

D’autres boutiques ont été commentées par les objets qu’elles contenaient lorsqu’elles furent découvertes. Ainsi quand on trouva dans une suite de pièces donnant sur la rue d’Herculanum divers leviers dont l’un se terminait en pied de porc, des marteaux, des tenailles, des cercles en fer, un essieu de voiture, la jante d’une roue, on se dit avec justesse : Ceci est un atelier de charron ou de forgeron. La forge n’occupait qu’une pièce, derrière laquelle s’ouvraient une chambre de bain et un cellier. Non loin de là, une boutique de potier a été dénoncée par un four très-curieux dont la voûte est formée de quilles creuses en terre cuite emboîtées les unes dans les autres. Ailleurs on a découvert la boutique du barbier qui lavait, brossait, rasait, tondait, peignait, épilait, parfumait les Pompéiens habitant près du Forum ; on y voit encore le siége en maçonnerie où s’asseyaient les chalands. Quant aux marchands de savon, d’onguents et d’essences, ils devaient être nombreux : leurs produits ne servaient pas seulement à la toilette des femmes, mais aux cérémonies religieuses ou funèbres, et, après avoir parfumé les vivants, ils embaumaient les morts.

Deux pharmacies (l’une dans la rue d’Herculanum, l’autre en face du Chalcidique) ont été désignées nettement, non-seulement par une enseigne où l’on voyait un serpent (attribut d’Esculape) mangeant une pomme de pin, mais par des tablettes, des pilules, des vases et des fioles contenant des liquides desséchés, enfin une boîte en bronze à compartiments qui devait renfermer des drogues : une coulisse pour la spatule avait été ménagée dans ce petit meuble assez curieux. Non loin de l’apothicaire vivait le médecin, apothicaire lui-même, de plus chirurgien ; c’est chez lui qu’on a recueilli les fameux instruments de chirurgie conservés au Musée, plus de trois cents objets divers. Riche collection qui prouve que les anciens étaient assez habiles en chirurgie et avaient inventé bien des instruments qu’on croyait modernes.

D’autres boutiques (celle du marchand de couleurs, celles des orfévres, l’atelier du statuaire, etc.) nous ont révélé quelques procédés des anciens artistes. Le marchand de couleurs eut une famille affreusement maltraitée par l’éruption ; quatorze squelettes ont été relevés dans sa boutique.

Quant au sculpteur, il était fort occupé lors de la catastrophe : on a trouvé chez lui nombre de statues de marbre ébauchées ou inachevées, de plus, les instruments de son art, le ciseau, le poinçon, les limes, etc. Tout cela est au musée de Naples.

Il y avait donc des artistes à Pompéi, mais il y avait surtout des artisans ; les foulons, souvent désignés dans les inscriptions, devaient être les plus nombreux ; ils formaient une corporation respectable. On a découvert leur manufacture (la Fullonica).

Le plus grand nombre des boutiques dont on a pu préciser la destination étaient des dépôts et des débits de comestibles. Le marchand d’huile de la rue qui mène à l’Odéon se faisait remarquer entre tous par la beauté de son comptoir couvert d’une table de cipollin et de marbre gris, revêtue extérieurement d’une plaque ronde de porphyre entre deux rosettes. Huit vases d’argile contenant des olives encore molles et pâteuses et de l’huile épaissie ont été retrouvés chez ce luxueux épicier.

Les thermopoles étaient aussi très-nombreux. C’étaient les cafés de l’ancien monde : on y vendait des boissons chaudes, du vin cuit et parfumé.

Outre les thermopeles, il y avait les œnopoles, répondant exactement à nos cabarets, puis les popina, qui devaient ressembler à nos gargotes : on y mangeait les restes des sacrifices, vendus par les prêtres aux petits traiteurs.

Les boulangeries ne manquent pas à Pompéi. La plus complète est dans la rue d’Herculanum, où elle remplit toute une maison dont la cour intérieure est occupée par quatre moulins, dont la meule était tournée au moyen d’un appareil en bois mû par un homme ou par un âne. Le grain s’écrasait entre les deux pierres, patriarcalement.

Récemment, dans les dernières fouilles, M. Fiorelli rencontra un four si hermétiquement fermé, qu’il n’y était pas entré un grain de cendre ; en revanche, quatre vingt-un pains un peu rassis, mais entiers, durs et noirs s’y trouvaient rangés dans l’ordre où ils avaient été placés le 23 novembre 79. Ravi de cette trouvaille, il entra lui-même dans le four et sortit de sa main les précieuses reliques. Les pains pèsent, pour la plupart, une livre environ (le plus lourd 1 204 grammes) ; ils sont ronds, déprimés au centre, relevés au bord et partagés en huit lobes ; on en pétrit encore en Sicile d’exactement pareils ; le professeur de Luca les a pesés et analysés minutieusement dans une lettre adressée à notre Académie des sciences.

Découverte de pains cuits il y a dix-huit cents ans dans le four d’un boulanger. — Dessin de M. Duclère mis sur bois par Émile Bayard.

Figurons-nous maintenant toutes ces boutiques, tous ces ateliers ouverts et garnis, les étalages, les acheteurs, les marchands, les passants, le tapage méridional ; la rue n’est plus si morte. Les étages supérieurs, aujourd’hui croulés, étaient en communication avec la rue ; des fenêtres s’y ouvraient discrètement, qui devaient encadrer çà et là quelque tête brune jalouse de voir et d’être vue ; les dernières fouilles ont révélé l’existence de balcons suspendus et couverts, longs corridors extérieurs percés de croisées qui réapparaissent souvent dans les peintures ; la Pompéienne devait s’y installer souvent pour prendre part à la vie du dehors. La ménagère d’autrefois, comme celle d’aujourd’hui, tendait de là-haut son panier au marchand ambulant qui promenait sa boutique portative. Ainsi repeuplée, la ruelle d’autrefois était plus gaie que les nôtres, et les maisons peintes, les murs bariolés, les monuments, les fontaines animaient vivement le tableau, trop éclatant pour nos yeux.

Maison à balcon fermé nouvellement découverte. — Fontaine. — Dessin inédit de M. Duclère, mis sur bois par Thérond.

Ces fontaines, fort simples, se composaient de grands bassins carrés, formés de cinq pierres, une pour le fond, quatre pour les rebords, tenant l’une à l’autre par des crampons de fer.

Outre les fontaines, les affiches égayaient les rues ; les murs en étaient couverts, et çà et là quelques parois blanchies servaient aux avis qu’on prodiguait au public. Y peignait qui voulait en lettres rouges, effilées et maigres tout ce que nous imprimons aujourd’hui à la quatrième et même aux autres pages de nos journaux. Rien de plus curieux que ces inscriptions qui nous montrent toutes les préoccupations de la petite ville.

C’est tantôt une élection, tantôt un groupe de citoyens, une corporation d’artisans ou de marchands, qui recommandent pour l’édilité, pour le duumvirat, le candidat qu’ils préfèrent.

Quelques annonces nous donnent le programme des spectacles de l’amphithéâtre : Telle troupe de gladiateurs combattra tel jour ; il y aura des chasses et des tentes, voire des aspersions d’eau parfumée pour rafraîchir les spectateurs (venatio, vela, sparsiones). Trente paires de gladiateurs ensanglanteront l’amphithéâtre. Ou bien les affiches indiquaient des appartements à louer. « Dans les propriétés de Julia Félix, fille de Spurius, se louent un bain, un vénéreum, neuf cents boutiques (tabernæ), des terrasses (pergulæ) et des chambres aux étages supérieurs, du 14 au 20 juillet, pour cinq années consécutives. »

Quelques inscriptions peintes ou marquées à la pointe étaient des boutades ou des exclamations de passants facétieux. L’une disait : « Oppius, le portefaix, est un voleur, un filou ! » Sur un mur de la rue de Mercure, une feuille de lierre, formant un cœur, enfermait le doux nom de Psyché. Ailleurs, un plaisant avait annoncé, parodiant le style lapidaire, que sous le consulat de L. Nonius Asprenas et d’A. Plotius, il lui était né un ânon. Ailleurs (dans la rue des Théâtres), on lisait ceci : « Un pot à vins a été perdu, celui qui le rapportera aura telle récompense de la part de Varius ; mais celui qui ramènera le voleur aura le double. »

Enfin, d’autres inscriptions étaient des avertissements donnés aux passants pour la propreté des rues, et rappelant en termes plus précis le Commit no nuisance ou la Défense que nous affichons aujourd’hui dans la même intention.